Le treizième mois

un - deux - trois - quatre - cinq

un

1.

Vaste appartement sur les Contades.Entrent Judith, en noir, cheveux peignés à la diable, vêtements trop grands, gros souliers, et Emilie, qui porte à la main une grosse liasse de billets dans une enveloppe.

Emilie.-(montrant la liasse) A quoi peut-il se livrer pour gagner tant d'argent ?.. .. Argent âpre, argent honnête, argent facile, argent suspect. Quel est le seul commerce lucratif offert à ceux qui n'ont et ne sont rien ? La honte est riche, l'abjection gagne gros. J'ai peur du pire... ..Comment peut-il penser que j'accepte de devoir mes études à un argent aussi douteux ? Cet argent me brûle les doigts... .. Madame Judith, voulez-vous m'être secourable et me le garder ?

Judith.- (recevant la liasse) Que le frère donne tant d'argent à la soeur, et qu'il garde pour lui le prix dont il l'a payé, et qu'à son tour, par scrupule, le soeur le refuse : jamais mon mari n'aurait eu cette générosité, ni cette honnêteté.

Emilie.- L'art qui vit de malhonnêteté se porte préjudice, je défends mes intérêts, je n'ai aucun mérite...(se mettant en retrait) ... Soyez franche.Croyez-vous vraiment que, dans votre entreprise, je puisse être un rouage utile assez, pour qu'ils me donnent un salaire un échange ?

Judith.- Vous avez en vous plus d'outils qu'ils n'ont besoin, ne vous faites pas de souci, Emilie... ... (indiquant sa montre) Nous avons juste le temps de déposer cet argent à la banque. Elles sortent.

 

2.

La So.T.I.E. Bureau du président, la porte sur son secrétariat largement ouverte. Le bureau est encombré de dossiers, de lettres ouvertes, de courrier non ouvert. Le président Barnard est assis sur une chaise, contre le mur, loin de son bureau.

Barnard.- (seul) Comme une hurlante tempête, qui ravageant tout sur son passage, abat dans un craquement horrible les hauts et puissants arbres, emporte avec fureur les tuiles et les faîtières des toits, arrache avec violence les volets et les cheminées, brise à grand fracas les vitres et les porte-fenêtres, plie des antennes comme du fil de fer, ainsi une affreuse tempête saccage mon coeur... ... Sa conversion ne semblait-elle pourtant pas sincère ? Entrée dans ma religion, elle professait mon culte, sa prière montait vers moi comme un encens. La fidèle renierait-elle son dieu? .... Comme un voyageur perdu, en sandales, je marche dans le désert sableux et brûlant, le feu du ciel m'embrase et me dévore, le sel et le sable brûlent mon visage et mes mains. .. .. Un puissant sans cour, quoi de plus horrible ? Paraît, à l'ouverture de la porte, Thalie. Barnard tourne la tête vers elle.

Thalie.- (annonçant) Monsieur Walter est de retour, Président.

Barnard.- .. .. (l observant, la pointant de l index) Une chouette, aux yeux ronds fixes, clouée sur une branche par ses griffes, immobile comme sa branche, on ne sait si elle est aveugle ou si elle regarde de tous ses yeux : je passe en jugement devant votre tribunal des enfers? Vous me pesez dans la balance des âmes ? .. ..(Thalie le regarde sans mot dire) A votre place d'intérimaire, vous occupez une place modeste : d'où vous vient ce détachement hautain ? Vivez-vous de telles choses à de telles hauteurs, pour que vous preniez ce droit de me considérer de haut ? Vous êtes une énigme pour moi, Thalie.

Thalie.- Une plaque photographique, qui s'impressionne de tout également et dont on tire des épreuves que l'on ne retouche pas, je ne suis rien de plus. Je vous dois ma part laborieuse, Monsieur, et elle seule.

Barnard.- Cette sage réponse me fait taire. (haut) Monsieur Walter. Sort Thalie. Entre Walter, en complet, cravate, chaussures stricts, cheveux gominés à raie de côté impeccable.

Barnard.- (l arrêtant de la main) S'il vous plaît. Que vos paroles m'effleurent avec précaution. J'ai le coeur tout endolori. .. .. Elle a lu ma lettre ?

Walter.- Elle l'a lue.

Barnard.- .. .. Allez-y. N'émoussez pas le tranchant de ses paroles. Soyez brutale comme elle l'a été.

Water.- Elle m'a dit de vous dire qu'elle aimerait que vous aimiez le travail comme avant.

Barnard.- Ah, que j'aimerais travailler si elle m'aimait. Hélas, mon esprit veut à toute force travailler, mais mon coeur fait grève et occupe les ateliers. Que peut l'esprit sans le coeur ?.. ..Laissez-moi rêver à ses paroles : je veux méditer si ce sont remède salutaire ou poison mortel. .. ..(Walter s'en allant) Ma triste musique ne trouve en vous aucun écho en vos caisses de résonance ? Mon diapason ne fait vibrer le vôtre en rien ?.. .. Votre coiffure et vos vêtements sont toujours si stricts : aucune furieuse tempête ne décoiffe ni ne dérange jamais cette si belle ordonnance ?

Walter.- Je souffre assez de vous voir souffrir, Président. ... Désolé. J'ai un coeur douillet, qui aime le confort et qui refuse absolument toute espèce de martyre.

Barnard.- Ne me dites pas que ce coeur reste sur sa faim perpétuelle.

Walter.- Il faudrait voir à voir qui est le poisson et qui est le pêcheur.. .. (montrant sa tenue) Je réserve tous mes soins à mon aspect, je lance ma ligne, et, immobile, de la rive, je surveille mon bouchon... ...Celui qui veut un beau cuir, l'attaque à l'alun astringeant, l'écharne sans pitié, le foule, l'écrase, le corroie, ainsi il obtiendra un cuir doux, souple, lisse. Bien loin de souffrir, c'est moi qui ferai souffrir. De tous les hommes qu'une femme aime dans sa vie, duquel elle a le plus de regret et de nostalgie ? Du premier, qui fut despote si affreux et si tyrannique. Je veux imprimer à ma femme mon chiffre au fer rouge. Je veux lui coudre mon monogramme en pleine peau.

Barnard.- Tous mes voeux pour que tout se passe selon vos voeux... ...Monsieur Walter. Vous si à l'abri du siècle, qui pouvez, dans votre couvent, vous donner folle licence d'ergoter sur le sexe des anges, (il lui montre son bureau) voulez-vous vous occuper de toutes ces querelles byzantines ? (Il va au bureau et lui donne tout le courrier non ouvert) .. ..Occupé par rien, voulez-vous vous occuper de ces riens ?

Walter.- Je veux ce que vous voulez, Président.

Barnard.- (appelant) Thalie. (Thalie apparaît) Soyez gentille, vous détournerez la circulation (montrant Walter) sur cet itinéraire de dégagement. Ma route n'est pas carrossable. Imaginez mon accès barrée d'un panneau : travaux... ... Ne me regardez pas de cet air neutre, Thalie, il n'y a rien qui me mette plus en guerre. Sortent Thalie, Walter. Apparaît, à l'ouverture de la porte, Cyrille, porteur d'un dossier.

Barnard.- Cyrille, entrez. (Il fait signe à Cyrille d entrer, Cyrille lui tend le dossier, il le prend, le montrant) Cette fois, votre malchance va s'écrouler : vos travaux passés ont déjà fait un beau travail de sape. Le comité adoptera votre projet, j'en suis certain... ..L'heure ne tardera plus, Cyrille, où votre aurore éclatante me basculera dans la nuit la plus obscure. Encore quelques années, et votre jeune mérite chassant le vieux mien, vous serez ici, à ma place.

Cyrille.- Même si on me l'offrait, jamais je n'accepterais un poste comme le vôtre, Président.

Barnard.- Vous ne l'accepteriez pas ?

Cyrille.- Votre place est trop sous les feux de la rampe. Quand les projecteurs sont fixés sur vous, la moitié de vos esprits est dehors. On ne peut plus être tout à sa tâche. Je ne rêve que d'une chose : appliquer tout mon esprit à mon travail.

Barnard.- Quand on est meilleur que ses rivaux, n'est-il pas juste qu'on soit promu ?.. .. Savez-vous qu'en dépréciant ma place, vous me blessez ?

Cyrille.- A haute place, hauts défauts. A l'éminente place êtes, de plus, distinguez-vous les courtisans et les flatteurs, des amis où vous sincères et des vrais fidèles ? Je vous mets au défi... ..Ceux qui m'aiment et m'estiment malgré mon humble place, c'est qu'ils m'aiment et m'estiment vraiment. Votre place comporte ses propres dissuasions.

Barnard.- (piqué) Savez-vous ce que vous faites ? Non seulement vous m'insultez en n'étant pas jaloux de moi, mais en plus, vous me rendez jaloux de vous, et, ce faisant, vous faites que je m'insulte moi-même.

Cyrille.- Ne vous méprenez pas. La hiérarchie est nécessaire, une entreprise ne saurait se passer de direction.

Barnard.- Mais.. .. vous ne voulez pas de la place pour vous. .. .. Non seulement, vous me damez le pion, mais encore vous me regardez avec commisération... ..Je souhaite de tout coeur que cette belle sagesse ait son jour de faiblesse, que, par une infirmité de votre volonté, vous cédiez et acceptiez un jour une promotion. Ce me serait une assez douce vengeance.

Cyrille.- Vous ne me connaissez pas. Je m'attacherai au mât, me boucherai les oreilles avec la cire, serai sourd aux sirènes.

Barnard.- Attendez que votre équipage s'agrandisse et qu'une femme se mette de la partie. Nous verrons si vous serez toujours aussi sourd.

Cyrille.- Si une femme m'aime, elle ne me voudra pas malheureux. Si elle me veut malheureux, comment l'aimerai-je ? Paraît, à la porte ouverte, Thalie.

Thalie.- Madame Judith voudrait vous présenter la jeune fille candidate au poste de votre secrétaire. Barnard.- (à Cyrille) Grâce à Dieu, je vais faire bel échange de votre agaçante bouche souriante de jeune homme heureux contre des yeux pleins de larmes touchantes d'une veuve éplorée.Vous êtes un jeune homme tout ce qu'il y a de plus déplaisant, Cyrille : je vous souhaite le plus méchamment du monde de réussir. Comptez sur moi pour vous donner une promotion dès qu'il s'en offrira une.

Cyrille.- Je refuserai, Président.

arnard.- Je vous licencierai.

Cyrille.- Je trouverai ailleurs.

Barnard.- Ne savez-vous pas que, pour sa simple survie, un subalterne doit toujours laisser à son supérieur le dernier mot ?.. .. (il va vers le secrétariat) Madame Judith. Ils sortent.

 

2.

Le restaurant de l'entreprise. Entre Florence de Nobilis, avec un plateau-repas. Elle s'asseoit toute droite sur sa chaise.

Florence de Nobilis.- (seule) .. ..Avoir un ancêtre illustre, une noblesse ancienne, un désir de s'illustrer par de hauts faits, un goût du plus haut goût, et être.. .. travailleuse salariée. L'honneur le plus haut, auquel puisse aspirer une noble déchue ? Travailler honnêtement. Ses seules dernières actions d'éclat? Faire consciencieusement son travail de fourmi ouvrière. La jeune femme noble qui souffrait de sa haute et vile noblesse, souffre à présent de sa basse et honnête roture... Et pour compagnon ? Un homme d'honneur vrai, cela se trouve-t-il ? Un homme qui ait à honneur d'être à son honneur dans toutes ses parties, est-ce être d'une trop haute ambition que d'y aspirer ? Est-ce être trop ambitieuse qu'espérer un jour une tête qui ait un corps, un corps qui ait de la tête? Une proportion heureuse, une harmonieuse répartition ? Est-ce être d'une trop haute ambition que d'y aspirer ? Chair sans esprit, esprit sans chair, chair et esprit sans honneur, devrai-je toujours me rabattre ? Combien d'amours viles, alors que je n'aurais voulu n'en avoir qu'un, noble ? Un de plus, un échec de plus, et chaque fois une âme un peu plus avilie. Je jette à la porte l'amoureux indigne, et derrière la porte, je pleure de solitude... ... Malheureuse ancienne noblesse atavique, qui fait ma nouvelle roture si difficile et si exigeante. Entre Achille Koch, en survêtement, cigarette en bouche, portant un plateau-repas, chargé, en plus du repas, de quatre tranches de pain, d'une bouteille de vin, d'un mille-feuille, d'une part de tarte aux pommes.

Achille Koch.- (à Florence) Heureuse surprise, vous déjeunez avec nous... ... Je crois que j'ai eu l'avantage de vous saluer tantôt.

Florence.- Ce rituel d'embrassades obligatoires le matin est bien déplaisant.

Achille.- Il est déplaisant pour vous, pas pour moi. Mon salut vous force à me saluer. Hautaine et distante le jour, vous êtes proche et familière le matin. Vous pouvez m'ignorer dans la journée, mais le matin, vous devez me connaître.

Florence.- Je ne suis pas hautaine, Monsieur Koch.

Achille.- Vous l'êtes donc malgré vous. (Choisissant une table de côté) Voyez comment je suis, moi, par nature : de moi-même, je m'ôte de votre ligne de mire. De moi-même, j'épargne à vos yeux mon paysage déplaisant.

Florence.- Si vous faites de vous une perpétuelle caricature, ne craignez-vous pas qu'à la longue, les esprits en gardent quelque trace ?

Achille.- Là où vous faites erreur, Madame de Nobilis, c'est que je ne fais pas de moi caricature, mais vraie peinture. Je ne suis réellement rien. En disant que je ne suis rien, peut-être suis-je un peu quelque chose, mais ce peu c'est le maximum que je suis. Je suis comme qui dirait une sculpture en creux. Croyez-en un expert de lui-même : je gagne à ne pas être connu. Achille Koch s'assied, mange en fumant, la tête près de son assiette, alternant pain et plat. Florence de Nobilis mange par petites bouchées, observant Achille Koch. Entre Quatorze-Juillet, suivi de Sabine, tous deux portant un plateau-repas.

Achille.- (à Quatorze-Juillet) Allons bon ! Votre groin aussi vient laper l'auge commune ?

Quatorze-Juillet.- (passant devant Achille Koch et devant Florence de Nobilis) Aux ogres je souhaite un appétit d'oiseau, et aux oiseaux un appétit d'ogre. A tous un appétit sur mesure, ni trop lâche ni trop serré, qui leur aille juste bien. (Achille fronce les sourcils)

Florence.- Voilà un charmant bouquet de jolis souhaits. Merci. Quatorze-Juillet prend place, Sabine, derrière lui.

Achille.- (les sourcils froncés, grondant, à Quatorze Juillet) Sauf que je soupçonne le fleuriste d'avoir glissé dans le bouquet certain traître aspic. Que vouliez-vous dire avec appétit d'ogre ?

Quatorze-Juillet.- Rien de plus qu'appétit d'ogre, Monsieur Koch.

Achille.- Vous êtes dans l'entreprise depuis peu, mais déjà bien à votre aise. La timidité ne vous paralyse pas trop.

Quatorze-Juillet.- Vous m'avez accueilli avec tant d'honnête franchise avec votre groin et votre auge, que, par honnêteté, je ne peux pas être en reste... ...Encore faut-il que je prenne garde que ma franchise ne se retourne pas contre moi. (montrant du pouce Sabine) Certain enregistreur et dictaphone portatif est en marche.

Sabine.- (piquée) C'est vous le fautif. Prenez-vous en à vous.

Quatorze-Juillet.- Vous rapportez, et je dois me tirer l'oreille ?

Sabine.- Est-ce que j'y peux quelque chose si votre sulfureuse réputation vous a précédé ? Partout où vous passez, vous vous entendez, paraît-il, à faire valser le pauvre monde. C'est vous qui êtes à l'origine de la consigne que m'a donnée Madame Mose... ... Si, méditant sagement le proverbe qui dit que chaque âge a ses plaisirs, vous vous limitiez à cultiver les vôtres, personne n'aurait jamais de rapport à faire sur vous.

Quatorze-Juillet.- Quelle idée vous faites-vous de mon vieil âge, jeune fille ? Vous croyez qu'à chaque décade, l'homme laisse quelque chose derrière lui, une petite vigueur à gauche, une petite force à droite, comme une caisse pourrie sème des boulons derrière elle ?..(Achille Koch s arrête de manger, fronçant le sourcil) ..Chaque âge a ses plaisirs, vous dites vrai, mais ce que vous ne savez pas, c'est que chaque âge apportant le sien, chaque nouveau s'ajoute aux précédents. A notre âge, mon enfant, nous marchons enfin sur les jambes de nos propres idées, nous suivons enfin le chemin de nos propres goûts. Vous, vous en êtes encore au lait caillé, il vous faut vous affiner longtemps encore pour que vous finissiez par être quelque chose qui a du goût. Que fait-on à votre âge ? A votre âge, on croise bien les bras, on fait sagement ce qu'on vous dit, on obéit, on rapporte. Faites bien ce que vous dit votre âge, et laissez le mien tranquille.

Achille.- (explosant, mais d une voix contenue) Pardonnez-moi, est-il envisageable qu'aucun bruit ne s'interpose plus entre mon assiette et ma bouche ? Que cesse ce bruit de fond, afin que l'esprit puisse se concentrer sur ce que goûte le palais, est-ce du domaine des possibilités ? Achille Koch fusille Quatorze-Juillet du regard. Tous déjeunent.

Quatorze-Juillet.- Pour dire la vérité, Monsieur Achille Koch, votre bruit sur mon bruit de fond me reste en travers de l'oreille. Est-ce que je vous fais réflexion sur le boucan dont vous suppliciez vos voisins ? (Achille Koch s'arrête de manger et le regarde) Visiblement, vous avez fait du gras, vous avez profité. (Achille est stupéfait) Vous portez vos bagages sur vous : un genou sur vous, vous devez avoir de la peine à fermer votre valise tellement elle est pleine. Vos voisins ne doivent rien ignorer des violentes scènes qu'en marchant, vous devez faire à votre plancher. Les planches doivent gémir et pleurer sous votre poids. A chaque pas, ils doivent croire que le ciel doit s'écrouler sur leur tête.

Achille.- (contenu) Monsieur Quatorze-Juillet. Je ne vous dis qu'un mot : attention. Sachez jusqu'où vous ne devez pas aller trop loin. Je vous le dis dans les formes : veuillez penser à ne pas dépasser les limites. Je vous préviens : méfiez-vous. Vous tirez trop fort sur l'élastique : prenez garde qu'il casse et que les bouts ne se renvoient avec force contre la figure. Je vous adresse un avertissement sans frais : vous allez au-devant de risques inconnus, vous allez en concevoir d'amers regrets. Vous pensez bien que je ne vais pas me laisser insulter à loisir, surtout s'il y a du parterre.

Quatorze-Juillet.- Vous y allez un peu fort. Depuis quand le mot gras est-il un terme insultant ? Gras est un terme générique, que je sache. Si l'on dit à un cochon : lard gras, lard maigre, gras double, croyez-vous qu'il s'en sentirait insulté ? Je ne fais que citer un morceau de votre personne : ce n'est pas moi qui l'y ai mis. Si vous offense le mot, ne croyez-vous pas que bien plus nous la chose ? (tous, paralysés, regardent Quatorze-Juillet) Votre gorge a un soutien, vos épaules des épaulettes, vos côtes un gilet de flanelle, vos hanches deux poignées, votre ventre une sous-ventrière, vos bras des brassières, vos cuisses une culotte de cheval : vous faites à vos surplus une abondante publicité en les exposant avec abondance. Ce sont des bons points que vous avez accumulés par votre embonpoint. Je ne dis que ce qui est.

Achille.- (se contenant) Une dernière fois, Monsieur Quatorze-Juillet, je vous mets en garde. Vous ne savez ce que vous faites. Vous côtoyez le bord de l'abîme. Vous longez la lisière du gouffre. Un silence. Tous mangent, Achille Koch se détend, se penche à nouveau sur son assiette.

Quatorze-Juillet.- (montrant le mille-feuille et la part de tarte) Malgré les réserves existantes, vous voulez mettre ça dans le garde-manger? Où voulez-vous caser tout ça ? Ca m'a déjà l'air d'être très plein... ...Il est vrai qu'en plus de la poche principale, votre roucksac a une multitude de poches secondaires : votre peau fait des poches un peu partout... Sans doute, remplissez-vous vos caves et vos greniers pour les années de disette?

Achille.- Quelle finesse. Quel goût. Vous êtes d'une délicatesse. D'une élégance. Vous êtes d'une légèreté. D'une grâce.

Quatorze-Juillet.- Ce n'est pas exactement votre cas... ... A peser votre grasse grâce sur le plancher toute la soirée, vous devez, à chaque pas, ébranler toute la maison. Pauvres voisins. Je n'ose pas imaginer.

Achille.- (triomphant) C'est là ce qui vous trompe. De toute la soirée, je ne mets pas le pied à terre. Mes voisins pourraient difficilement m'entendre.

Quatorze-Juillet.- Que vous flottiez sur l'eau, avec votre graisse, j'en crois mes manuels de 5ième. Mais que vous flottiez en l'air pose tout de même un problème de physique.

Achille.- Croyez-le ou ne le croyez pas, c'est le cas, mon cher. Je m'isole du sol. Je me mets en position haute. .. ..Dès 7 heures et demie, le soir, me déployant, je repose mes classes inférieures loin, devant moi, à la périphérie, sur un tabouret, mes classes moyennes, fondement de ma société, sur le bord extrême de l'assise, au bord du gouffre, mes classes supérieures, hautement, sur le haut dossier de mon voltaire, et lorsque toute ma société a pris confortablement sa juste place, qu'à droite, mon fonctionnaire de service, sur une table basse, me sert biscuits, alcools, chocolat, cigarettes, je saisis ma télécommande, et, rideau. Que s'allume la télé. Que la fête commence... ... En haut de ma haute position, je ne quitte pas les hautes altitudes de la soirée : il serait difficile que j'importune mes voisins, ha.

Quatorze-Juillet.- ... ...Vous passez vos soirées devant la télé ?

Achille.- Toutes, tant que je peux. C'est mon Conte des Mille et une Nuits. C'est mon Château de la Belle au Bois dormant.

Quatorze- Juillet.- Vous ne sortez jamais ?.. ... Lorsque vous êtes libre et à vous, vous mettez un appareil aussi sophistiqué que le vôtre en chômage technique ?

Achille.- Vous avez mieux à proposer, Monsieur le Professeur de Morale ?.. .. En qui consistent les plaisirs de la vie, sinon à offrir tous ses sens à la fête ? Il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger, le boire, et le spectacle. Mieux vaut le spectacle du monde, que le monde, le spectacle de l'action que l'action. Ainsi n'est-on jamais ni blessé, ni meurtri, ni indisposé. On est dans l'action pour son plaisir, hors de l'action pour ses déplaisirs. Vous avez mieux, Monsieur Socrate ? Un silence. Tous mangent. Entrent Cyrille d abord, d'un côté, et puis, avec un décalage de temps Eudoxie, de l'autre, chacun portant un café.

Cyrille.- (à part) J'arrive avant elle : c'est mal fait.

Eudoxie.- (à part) J'arrive après lui : c'est bien vu. Tous les deux s'assiéent chacun à un bout du restaurant, mais à même hauteur.

Eudoxie.- (son regard croisant celui de Cyrille) Certaine aide-soignante dévouée est restée bien longtemps chez le Président, à lui passer longuement de l'huile d'amandes douces sur ses petites rougeurs.

Cyrille.- Je n'ai fait qu'appliquer sur certaines plaies douloureuses un peu de baume, Eudoxie. Tout être humain doué d'un peu d'humanité en aurait fait autant.

Eudoxie.- Plaies, mon Dieu. Que vous êtes romantique. Ce sont à peine des égratignures. C'est bien monter en épingle des piqûres d'épingle... ...Vous oubliez que le Président gémit pendant ses heures de travail, qui ne sont pas chichement payées comme les vôtres. Etre payé et bien payé pour soupirer pour un rien, n'est-ce pas proprement scandaleux ? Essayez de soupirer pendant vos heures de travail. Vous verrez si vous serez payé en fin de mois.

Cyrille.- Votre coeur est-il à ce point dur comme la pierre ? Un homme de pouvoir, comme le Président, qui a tout pour se faire craindre, dès lors que, pris de faiblesse, il défaille, me fait défaillir à mon tour. Cela me désarme qu'il soit désarmé.

Eudoxie.- Dieu, vous m'émerveillez. Je ne vous savais pas si sensible. Je vous imaginais, à force de coups reçus, d'horions, la peau plus calleuse. Votre attendrissement m'attendrit. J'en serais presque émue, Dieu sait.

Cyrille.- Enfin, il faut savoir ce que vous voulez. Qui préférez-vous qu'il tourmente : lui ou nous ? Penché sur son sujet, au moins il se détourne du nôtre. Il se pervertit de ses méchants devoirs envers nous, et les retourne contre lui, et je ne l'y encouragerais pas ?

Eudoxie.- (riant) Voilà qui est mieux. Je retrouve votre sens pratique. Sous la couverture de votre organisme de charité, je retrouve votre association de malfaiteurs. A la bonne heure. Ce langage vous va mieux.

Cyrille.- Ne faites pas la Sainte Nitouche. Comme si mes paroles ne trouvaient pas en vos cavernes à flanc de falaise, un écho. Comme si vous étiez l'innocente bergère qui entend des voix célestes en paissant ses blancs moutons. Ne dites pas que vous ne pensez pas comme moi.

Eudoxie.- Je vous en prie. Ne m'englobez pas avec vous. Sachez que je désapprouve ce que vous approuvez. Le Président commet une double lâcheté : il manque à ses devoirs envers lui et envers nous. Je n'augure rien de bon de son abandon ni pour la société ni pour nous.

Cyrille.- Ravi de vous découvrir comme vous êtes : bien pensante, et pour le parti au pouvoir... ... Tenez. Vous m'écoeurez. Un silence. Achille Koch boit un verre cul sec.

Quatorze-Juillet.- Ca biberonne. Ca litronne. Ca popine... ...(Achille Koch le regarde stupéfait, tout le monde est paralysé, on entendrait voler une mouche) Dans la gargouille se déversent des trombes. .. .. Ca ruisselle par flots dans vos caniveaux. .. ..Vous arrosez vos voies publiques à grande eau. .. .. Ca, vous buvez.

Achille.- Ah. Je bois. Je bois.

Quatorze-Juillet.- Qu'est-ce que vous faites ? Vous humez ?

Achille.- Tout le monde, gêné, ne dit mot, lui, de toutes ses forces, presse sur l'abcès douloureux. Il dit à voix haute devant tout le monde ce que je n'ose pas même me dire à voix basse.

Quatorze-Juillet.- Je devrais dire que vous faites jeûne et abstinence ?

Achille.- Ce que tout le monde, avec délicatesse, affecte de ne pas voir, levant les yeux au plafond, regardant la pointe de ses souliers, lui, mettant les pieds dans le plat, de sa sédia gestatoria le clame, urbi et orbi... .. Quelle délicatesse dans le propos, Monsieur Quatorze-Juillet. Que vous avez été bien élevé. Quel tact. Mes félicitations à Madame votre Mère.

Quatorze-Juillet.- Pardonnez-moi. Si vous ne buvez pas, qu'est-ce que vous faites ?

Achille.- Et il récidive. La seule chose qui n'est pas à dire, il le dit, le sasse et le ressasse... ... Puisque c'est comme ça, à partir de cette seconde, je ne boirai plus une goutte. (Du poing il enfonce le bouchon dans la bouteille, prend la bouteille, et la pose loin de lui) Voilà. Je n'y touche plus. C'est bien fait pour vous.

Quatorze-Juillet.- Je n'en espérais pas tant. Je ne croyais pas que j'arriverais si vite au but.

Achille.- Ah, vous le prenez comme ça. Vous croyez que je vais jouer votre jeu ? Vous me prenez pour un poivrot ? Ecoutez tous : je reprends ma parole. (Il se sert un plein verre, le lève) Je fais ce qu'il a dit que je faisais. Vous êtes tous témoins. (à Quatorze Juillet) Allez-y, mon vieux. Donnez-vous libre cours.

Quatorze-Juillet.- Au moins vous prenez conscience. C'est déjà un début.

Achille.- Et pleine conscience. Riez tous. Je témoigne avec lui. (levant son verre à tous) Mon foie vous rit au nez. Santé, sobriété, tempérance. Aux alcooliques anonymes. Vive la Croix Bleue. Je persiste et je signe. (Il boit)

Sabine.- (à Quatorze-Juillet) Je me demande quel malin plaisir certaine personne peut prendre à mettre les gens sens-dessus dessous.

Quatorze-Juillet.- Quand justement j'essaie de mettre dans son désordre un peu d'ordre ? Il est en train de s'empoisonner de tous les poisons possibles, et vous me clouez au pilori ? C'est plutôt moi qui devrais porter plainte contre vous, pour non-assistance à personne en danger, délit puni de 5 ans d'emprisonnement et 500 000 F d'amende.

Achille.- (se versant un verre, le levant, hilare) Le désordre de la personne en danger boit à la santé du défenseur de l'ordre et de la santé publique. (il boit) Un silence.

Quatorze-Juillet.- (à Achille Koch) Dites. L'après-midi, à votre table à dessin, vous devez être complètement paf. Vous devez avoir beau vous tenir le plus fermement possible, vous devez vous échapper des mains... .... Votre conversation doit s'emmêler les jambes, faire des faux pas, cogner les tables, manquer des marches. Vous arrivez à prononcer des mots de plus d'une syllabe ?

Achille.- (geignant)

Monsieur Quatorze-Juillet. Si, par mégarde, je vous ai offensé d'une quelconque façon, si j'ai parlé de votre grand âge, si je vous ai invité, vaincu par de trop nombreuses années, à opérer une sûre retraite avant une défaite inéluctable, croyez que je l'ai fait par inadvertance. Je ne souffre pas qu'on me fasse souffrir. J'aime qu'on m'aime. Un silence.

Eudoxie.- (le regard croisant dans le vide celui de Cyrille) Pour en revenir à certain jouvenceau, à le voir ne pas me quitter d'une semelle, j'ai une peur horrible qu'il s'imagine que j'éprouve pour lui certain sentiment fleur bleue. Qu'il sache que, pour moi, cette sorte de sentiment est le lot des laides et des sottes. Elles sont si blessées par la sauvagerie de leur sottise et de leur laideur, que leur sensibilité en est aiguisée et affûtée, à l'extrême. Pour se laisser aller à un tel sentiment, il faut être à bout de ressources.

Cyrille.- Elle met en exactes paroles mes exactes pensées. Cette sorte de sentiment, c'est bon pour ces hommes à la noix, qui disent : l'avenir de l'homme, c'est la femme. C'est le fait d'esprits creux et de caractères faibles. La chambre de leur âme est trop grande pour leur petite présence : ne sachant ni qui ni quoi loger, il y logent à grands frais une poupée. C'est la pratique d'hommes déboussolés : ne sachant où se diriger ni quelle route prendre, ils prennent le parti de suivre une bonne femme, et de se fier dans son sens de l'orientation. Je partage son opinion.

Eudoxie.- Le vie est une fête. Je n'engagerai jamais de moi que le strict minimum. Je me dois à tous et à toutes. Je veux bien payer à la vie quelques intérêts obligatoires, mais je garderai pour moi le capital. Qu'il le sache bien.

Cyrille.- Elle parle en mon nom. Jamais il n'y aura maître ou maîtresse au-dessus de moi que moi. Je me dois à moi-même en premier. Je veux bien céder par-ci par-là quelques bribes, mais mon principal de ma vigueur, je me le dois en premier. Qu'elle se dise ce qu'elle me dit.

Quatorze-Juillet.- (à Florence) Voilà deux curieux jeunes gens, qui ne cessent de se dire qu'ils n'ont aucun goût l'un pour l'autre, et qui , dans le même temps, se boivent des yeux et des oreilles à longues gorgées. On goûte un vin long en bouche, verre après verre, et c'est ainsi que, sans se rendre compte, on devient alcoolique. ... ...(à Achille) N'est-ce pas, Monsieur Achille ?

Achille.- (explosant) Monsieur Quatorze-Juillet. Si vous entrez dans ma propriété une fois de plus, je lâche après vous le pitt-bull de ma colère.

Cyrille.- On peut prévenir l ivrognerie amoureuse dont vous parlez, Monsieur Quatorze-Juillet. Il suffit de décider de ne plus boire un seul verre.

Quatorze-Juillet.- (à Achille) Ce n'est pas moi qui l'ai dit. Vous êtes témoin.

Achille.- (explosant) Monsieur Quatorze-Juillet. J'ai plus de 0, 8 g par litre. Je conduis en état d'ivresse. Gare au carambolage. Un silence.

Cyrille.- (se levant, à tous) Déchiré de devoir m'arracher à votre agréable compagnie : l'ingrat devoir m'appelle.

Eudoxie.- (se levant, le devançant vers la sortie, à Cyrille) Voyez comme je suis délicate. Je ne voulais pas m'arracher avec trop de brutalité de vous, pour ne pas trop vous faire souffrir. Apparemment, j'ai eu tort d'atermoyer : vous n'êtes pas si douillet que ça. (à tous) Pardonnez ce si bref raccord entre présence et absence : mon travail me presse. Elle sort.

Cyrille.- (à tous) Elle m'a damé le pion. Vous avez vu la belle joueuse ?

Quatorze-Juillet.- (à Florence) Expliquez-moi comment deux aussi puissants aimants peuvent se repousser ainsi.

Florence.- (à Quatorze-Juillet) Sans doute, est-ce parce qu'ils se présentent le même pôle.

Quatorze-Juillet.- (à Florence de Nobilis) Je n'avais pas pensé à cela. Il suffirait donc de retourner l'un d'eux, pour qu'ils s'attirent avec la même force qu'ils se repoussaient auparavant... ... Il suffirait que l'un d'eux, machiavélisme parfait, jouant au vaincu, fasse semblant de capituler. L'autre, par honneur et pour ne pas être de reste, ne pourra mieux que se rendre à la merci du premier, et c'est alors qu'il y aura un vrai vainqueur : le vaincu. La question, bien sûr, est de savoir quel sera le plus intelligent.

Florence.- J'ai bien peur que ce soit l'homme.

Quatorze-Juillet.- J'en ai peur aussi. Sort Cyrille.

Sabine.- (à Quatorze-Juillet) Quelle rage vous prend de vous mêler sans cesse des affaires des gens ?

Quatorze-Juillet.- Vous ne voyez pas que tout le monde est mécontent de sa carte, qu ils se plaignent tous qu'il y a maldonne? Je ne fais que faire ce que ferait tout homme charitable : j'essaie de satisfaire le souhait commun, et redistribuer les cartes. Achille allume cigarette sur cigarette.

Quatorze-Juillet.- ... Ca tire sur le téton chez vous... ... Votre mansarde doit être complètement enfumée. Vous ne devez plus y voir à deux pas.

Achille.- Crachez toujours. Votre salive fait des ruisselets sur mes vitres. Je ris bien derrière... .. Le fonctionnaire, derrière son guichet, titulaire de son poste, boit son café en toute tranquillité, sans s'émouvoir des réflexions et des quolibets du public.. (il se lève, va vers Quatorze-Juillet)...Un conseil, à propos, cher vieux parchemin : tournez donc votre miroir vers vous. Observez-vous. Vous menacez ruine. Crépi, moëllons, briques, tuiles tout cela ne tient plus tellement ensemble. Tout menace à tout moment de s'écrouler. Vous devriez interdire au public de se promener à vos alentours...(Il va vers la sortie)... Sans rire, ne pensez-vous pas qu'il se fait un peu tard pour vous ? Qu'il serait temps de vous mettre en chemise de nuit, et d'aller vous coucher pour un dernier petit sommeil ? Achille sort.

Florence.- (se levant) S'il ne bridait pas ses forces, quelle belle énergie de déploierait-il pas.

Quatorze-Juillet.- Vous dites ce que je pense.

Judith.-(Elle pousse devant elle Emilie) Monsieur Quatorze-Juillet, je vous présente la nouvelle secrétaire du Président : Emilie.

Quatorze Juillet.- Bonjour, jeune demoiselle.

Emilie.- Bonjour, vieux Monsieur.

Quatorze-Juillet.- (faisant le tour d'Emilie) Ah. Oui. .. .. Oui. Oui... .. Les nouveaux mutants. J'applaudis. Le parfait de l'homme et le parfait de la femme : deux en un. Très réussi.

Sabine.- (grondant) Monsieur Quatorze-Juillet.

Quatorze-Juillet.- (l'imitant) Mademoiselle Sabine... ...(faisant le tour d'Emilie) Le beau de l'homme, mais le vrai de la femme : que ne fabrique-t-on aujourd'hui. Fin de l'évolution. L'homme en bout de ligne... ... Force masculine de la ligne droite et du cube, grâce féminine de la courbe et de la sphère : le problème de la quadrature du cercle et du cubage de la sphère résolu.

Emilie.- Dites plutôt : des épaules de porte-faix ou de demi-de-mêlée, une carrure à porter des valises, et vous direz vrai, Monsieur.

Quatorze-Juillet.- Pas du tout. Vous êtes une fille sans conteste. Vous n'êtes un garçon que par emprunt. .. ..Un charmant calembour vivant : un son, deux sens. Beauté une et pourtant double : vous êtes un couple à vous toute seule. L'idéal avec vous : on peut être la femme ou l'homme qu'on a en soi, en plus de l'homme ou de la femme qu'on est... ... Au seul ascendant de votre vue, tous les yeux doivent vous être soumis. Quelle chance avez-vous. Vous êtes double, nous hélas que trop simples. Vous devez être deux fois plus aimée que nous autres.

Emilie.- Deux fois moins, bien plutôt. Ma double chance est un trompe-l'oeil. J'ai l'air d'offrir un choix multiple, mais à ma double question, dans l'embarras, personne ne coche rien. Je ne rencontre qu'indécision.

Judith.- (avançant ) Ne trouvez-vous que vous avez assez criblé de flèches la pauvre martyre ?.. ... Venez, Emilie, quittons le méchant persécuteur. Sortent Emilie et Judith.

Sabine.- (à Quatorze-Juillet) Ne pensez-vous pas qu'il y a de l'anomalie à se mêler des anomalies des gens ?

Quatorze-Juillet.- Qu'est-ce qui est beau dans un paysage ? Les pays infiniment et indéfiniment plats? Ou les accidents de terrain telles que rondes collines, coteaux pentus, montagnes escarpées ? Remarque-t-on les élèves obéissants, disciplinés, qui ont à coeur de ne pas se faire remarquer ?.. ..Vous avez de bonnes joues rondes, faites votre tâche de petite fille sage, croisez bien les bras, mettez-vous bien en rang, et laissez les vieux redoublants chahuter au fond de la classe, voulez-vous ?

Sabine.- (vexée) D'abord, je n'ai pas de bonnes joues bien rondes, ensuite je suis moins sage et moins obéissante que vous croyez, enfin, je suis si vieille, que si j'avais été précoce, je serais grand-mère, pépère. Sabine sort.

Quatorze-Juillet range la vaisselle, les couverts, les verres, les tasses sur les plateaux, vide le cendrier. Entre Gulaÿe, poussant un chariot de nettoyage de côté, comme s'il était détaché de lui. Voyant Quatorze-Juillet un plateau en mains, elle s'arrête.

Gulaÿe.- .. .. Vous voulez me faire sentir combien vous êtes haut, et moi basse ?

Quatorze-Juillet.- Je trouve honteux que nous vous déléguions ce travail sordide. Les déchets sont l'affaire de chacun. Gulaÿe.- Et s'ils étaient la charge de quelqu'un qui est payé pour cela ?.. .. Vous voulez que je n'ignore pas que vous savez la tâche dégradante qui est la mienne ? Quatorze-Juillet, gêné, reste cloué sur place, son plateau chargé entre les mains.

Entre Walter.

Walter.- (à Gulaÿe) Madame Gulaÿe. Je vous trouve les bras croisés à laisser faire par un autre ce pourquoi vous êtes payée.

Quatorze-Juillet.- Ce que je faisais, je le faisais contre son voeu. C'est moi le fautif. Je voulais jouer bassement à ma petite dame de charité.

Walter.- (à Gulaÿe) Vous ne vous opposiez pas. Vous étiez bras croisés à l'observer.

Quatorze-Juillet.- Je vous répète que je ne lui ai pas laissé le choix. Je me suis imposé à elle.

Walter.- (à Gulaÿe) Dans votre besoin d'un gagne-pain, toute déshonorante que cette place puisse paraître, vous recommandant de votre divorce et de vos charges de famille, vous avez insisté pour qu'elle vous soit réservée. Cette humiliante place vous avait été accordée comme une faveur.

Gulaÿe.- Je vous en ai une immense gratitude, Monsieur le Chef du Personnel.

Walter.- Si cette immense gratitude est sincère, vous ne pouvez que désirer avec la même ardeur remplir votre tâche.

Quatorze-Juillet.- Elle ne l'a pas pu, Monsieur Walter. Je l'en ai empêchée. C'était moi le coupable.

Walter.- (à Gulaÿe) Il vous appartenait de défendre votre emploi avec autant de vigueur que vous l'avez désiré... ... Si vous ne faites pas ce pourquoi vous êtes payée, vous ne serez plus payée, Madame Gulaÿe.

Gulaÿe.- Cela ne se reproduira plus, je vous en donne ma parole. Je ne désire qu'une chose au monde, Monsieur le Chef du Personnel : retrouver votre estime.

Walter.- Vous la retrouverez si vous perdez ce qui vous l'a fait perdre. Sort Walter.

Quatorze-Juillet.- Quel goujat. J'étais le pécheur, je me confessais et c'est vous qu'il accusait de tous les péchés. Il ignorait celui qui se dénonçait, et il faisait la leçon à celle qui ne pouvait que se taire.

Gulaÿe.- Il avait raison. J'ai manqué à mes devoirs.

Quatorze-Juillet.- Vous n'y étiez pour rien. Je ne vous ai pas laissé libre.

Gulaÿe.- J'y étais pour tout. J'aurais dû m'imposer.

Quatorze-Juillet.- Mais qu'avez-vous toutes ? Cet être traître travaille contre vous : comment pouvez-vous être de son parti? Comment pouvez-vous vous joindre à lui pour vous jeter la pierre ?

Gulaÿe.- Personne n'est plus droit et plus honnête que lui. Il est un adversaire qui ne trompe pas. Il ne passe pas la ligne en traître. Il ne se laisse aller à aucune compromission. Il ne vient pas faire de l humiliant tourisme dans mon tiers monde.

Quatorze-Juillet.- (chantant, sortant en faisant la révérence)

Il me dit trois mots en latin, Il me dit trois mots en latin - Que les hommes ne valent rien, - Gentil coquelicot, Madame, Gentil coquelicot nouveau. Il sort.

 

3.

Bureau du Président. Barnard, et Emilie, debout près de la porte.

Emilie.- Les grands ne sont pas grands en ce qu'ils sont grands, mais en ce que, en même temps qu'ils sont grands, ils sont humbles.

Barnard.- Vous me raillez cruellement, Emilie.

Emilie.- Je m'en mépriserais, Monsieur.

Barnard.- Ah, si votre sensibilité, comme entre vases communicants, pouvait passer de vous à elle. .. ..Si, à ce que Dieu veuille, quand vous la verrez, votre conversation, s'en venant sur mon sujet, vous pouviez glisser un mot de recommandation en faveur de votre pauvre Président, il vous en aurait une gratitude infinie.

Emilie.- Comment celle que je suis, oserait parler à celle qu'elle est, de celui que vous êtes ?

Barnard.- Femme et femme, à propos d'un homme, sont dans un état d'égalité. Si, homme, j'ai pu vous toucher, femme, femme, vous pourrez toucher une autre femme.

Emilie.- Si je le peux, je vous obéirai, Monsieur.

Barnard.- Dieu vous bénisse. Telle que je la sais et telle que je vous vois, elle vous questionnera sur moi comme elle ne me questionne plus. Toute neuve que vous êtes, elle sera toute fraîche à vos propos.. ...Sans vous offenser, jeune amie, plutôt qu'en dire trop, n'en dites pas assez. La force des jeunes gens, c'est leur silence : parler les affaiblit. Ne vous livrez et ne me livrez pas trop facilement. Laissez-la vous arracher votre avis. .. ..Le pire serait qu'elle s'aperçoive que je vous ai mandatée.

Emilie.- Je ferai comme vous dites.

Barnard.- Ma jeune amie, bonne chance. .. ..A l'idée de retrouver certaine pensée, à peu que le coeur me rompt. Ils sortent de part et d autre.

 

 

4.

Bureau de Mme Mose, porte ouverte sur le secrétariat.. Entrent Cyrille et Sabine.

Sabine.- (tout en épiant vers le couloir) Savez-vous ce que Mme Mose projette ? Elle dit que la mauvaise graisse gêne l'entreprise dans son activité. Elle veut l'entreprise mince et svelte comme elle. Aussi a-t-elle décidé de lui faire faire un régime. Elle prépare un plan social.

Cyrille.- Dans quelle substance me classe-t-elle ? Dans la graisse, ou dans le muscle ?

Sabine.- (d'un air entendu) Comme je reconnais là votre charité et votre amour du prochain, Cyrille. Vous vous faites du souci non pour vous, mais pour elle. Se voler à soi-même son plus bel âge, pour en faire un tel don total à l'entreprise, comme elle fait, n'est-ce pas un crime ? Elle voue à l'entreprise ses jours et ses nuits : quand on est jeune et belle comme elle, ne se doit-on pas à soi, d'abord ?.. ..Vous êtes son confident, elle vous écoute. Par pitié, sauvez-la d'elle-même, détournez-la de ses mortelles occupations. Pour son bien, faites-lui voir où est son vrai bien.

Cyrille.- Je ne suis pas aussi sûr que vous qu'elle m'écoute.

Sabine.- Elle a peut-être l'air de ne pas vous écouter, mais sous la table, elle prend des notes. Vous savez, elle n'est pas aussi intelligente qu'elle n'en a l'air. Votre nectar, dont vous êtes si généreux, elle vous le pompe sans vergogne, vous l'ingère, digère, régurgite comme son miel. J'ai souvent trouvé dans ses lettres et ses rapports, vos idées, vos phrases, jusqu'à vos expressions. Elle se fait le ramasse-miettes de toutes vos tables... ... Prenez garde. La voilà. Sabine sort, Cyrille reste de côté de l'ouverture de la porte. Entre Mme Mose, suivie de Walter.

Mme Mose.- (à Walter) .. .. Monsieur Quatorze-Juillet ? Vous disiez?

Walter.- Je soupçonne fort cet incendiaire de circuler dans nos forêts avec des allumettes en poche.

Mme Mose.- Je vous écoute.

Walter.- Son attitude envers moi me semble on ne peut plus probante... ... D'ordinaire, les employés, le matin, vont à moi avec empressement, me saluent avec déférence. Lui, quand il me voit, file droit devant lui, sans faire le moindre crochet, me salue d'un bref salut, et passe son chemin. Par contre, il s'empresse vers ses pairs, est envers eux tout courbettes et tout sourires. Et c'est quand je passe à côté d'eux, qu'il part des rires les plus éclatants. Il ne faut pas se méprendre : cette passion pour eux est en fait une passion contre moi. Et qui dit passion contre la basse hiérarchie, dit fureur contre la haute.

Mme Mose.- Est-ce qu'il entreprend le personnel pendant le travail ?

Walter.- Il s'en garde bien. C'est une fine mouche... ...Avant son arrivée, le temps libre était sacré pour tous : dès que sonnait la sonnerie, tout le monde s'égaillait comme volée d'étourneaux. Depuis qu'il est là, il ne se passe pas de soir, qu'à la sortie, je trouve l'un ou l'autre en discussion passionnée avec lui. Lorsqu'il y a un attroupement sur la voie publique de deux ou de plusieurs, on sait ce que cela veut dire... ...Si j'osais vous suggérer ? Peut-être dans sa balance, pourrait-on peser le pour et le contre ? Sur un plateau, il y a certes sa riche expérience du métier, sa compétence incontestable, mais, sur l'autre, en raison de son ancienneté, il y a le plus haut salaire qu'un employé de son échelle et de sa classe puisse toucher. Peut-être, pourrait-on contribuer à l'effort national contre le chômage, et embaucher à sa place un jeune intérimaire, à un moindre coût ?

Mme Mose.- Je l'inscris en premier sur ma liste. Merci, Walter.

Walter.- Je vous en prie, Madame. Walter sort. Mme Mose indique à Cyrille un dossier, qu'elle pose au bord du bureau.

Mme Mose.- (à Cyrille) Alors, charmant rossignol ? Vos roulades sur une syllabe, qui meurent langoureusement en une trille mélancolique, ne s'offrent plus guère à écouter.

Cyrille.- C'est vous qui ne voulez plus les entendre, Madame. .. .. Vous n'ouvrez plus votre journal qu'aux pages sérieuses :Bourse, Vie économique, et ne jetez plus un coup d'oeil à ma pauvre rubrique musicale de la 18e page.

Mme Mose.- (lui faisant signe de s'asseoir) J'y vais droit cette fois. Je saute toutes les autres. Je me donne votre aubade. .. ..(se montrant) Quand je suis entrée, votre regard acéré m'a cruellement disséqué de la tête aux pieds. Vous avez passé en revue ma tenue d'un oeil sévère d'officier de détail. Vous trouvez quelque chose à redire ?

Cyrille.- Esthétiquement, c'est un sans faute. Il n'y a pas une nuance de mauvais goût. J'aurais beau chercher la virgule mal placée, la typographie est parfaite.

Mme Mose.- Mais ? .. .. Mais, Cyrille ?

Cyrille.- Mais une jeune femme belle et élégante comme vous, je m'étonne de la voir passer, comme une femme de ménage, son chiffon à poussière sur les meubles, sa serpillière essorée sur les dalles. Avoir le nez dans le moteur et les mains dans le cambouis jour et nuit, est-ce une vie pour une beauté comme vous ?

MmeMose.-Connaissez ce qui me meut, Cyrille. J'ai dans la vie un but supérieur à tout autre : je veux prendre ma revanche sur mes confrères masculins. Qui veut une victoire éclatante, doit vouloir la guerre totale : aussi j'envoie toute ma population au front, temps de travail comme temps libre. Vous comprenez le pourquoi de ma levée en masse.

Cyrille.- Concevoir la vie comme une course perpétuelle, est-ce une si bonne idée ? Il y a toujours quelqu'un à dépasser, et dépassé, un autre qui est devant celui qui était à dépasser, et qui est à dépasser aussi, et ainsi de suite, sans fin. .. ..Il était une fois, Madame, un touriste qui avait entrepris de faire un voyage dans la belle Italie. Il arrive dans la gare de Florence la divine : à peine le train stoppé, sans sortir de la gare, sur le même quai, sur la voie en face, il prend le train pour Rome l'unique. Arrivé en gare de Rome, de même, sans sortir de la gare, sur le même quai, sur la voie d'en face, il prend le train pour Naples la splendide. A Naples, faisant de même, il prend le train pour Venise l'incomparable, là, fait de même, et s'en retourne droit chez lui. De la belle Italie, qu'aura-t-il vu ? Quais poussiéreux, wagons sales, compartiments exigus, toilettes souillées. Que diriez-vous si un tel touriste disait à la cantonade : j'ai fait l'Italie ? Celui qui ne fait que travailler, fait-il autre chose?.. ..Passer sa vie à travailler, est-ce une vie ? Travailler sans cesse, si l'on ne fête pas ses succès avec ses pairs et ses compagnons, n'est-ce pas travailler pour rien ?

Mme Mose.- Des pairs ? Quels pairs ? Des compagnons ? Quels compagnons, Cyrille ? Les hommes sont envers les femmes envieux et jaloux. Maris comme compagnons, ils ne supportent pas une femme qui leur soit égale ou supérieure. Quant aux femmes, n'en parlons pas, elles sont la jalousie incarnée. Je ne connais qu'un seul être, qui puisse me fêter avec une totale ouverture de coeur : moi.

Cyrille.- Lorsque vous vous fêtez, vous mettez un seul couvert, un seul verre, vous buvez à vous, et, en face, dans le miroir, votre reflet triste et pâle, vous regardant fixement, vous tend le même verre ? Ne trouvez-vous pas la fête bien mélancolique ?.. .. Il n'y a qu'un seul être, qui, s'émerveillant, vous applaudirait de gaieté de coeur, c'est quelqu'un, en face de vous, qui vous aime. Quelqu'un qui aime, seul comble et fait la vraie joie... ...Songez-vous, Madame, au milieu de vos réunions, colloques, congrès, conférences, tables rondes, songez-vous qu'un beau jour, sans que vous vous y attendiez, vous rendrez le dernier soupir ?

Mme Mose.- Brr. En linceul blanc, vous agitez vos chaînes... .. Ne me répétez pas les sottises habituelles : vous ne savez ni le jour ni l'heure, et autres fariboles. Ce sont des effets oratoires. Je vous jure que ce n'est pas demain la veille que je passerai. Mon commissariat au Plan m'a arrêté un plan centennal. Ma fin est si lointaine, que même si je me dressais sur la pointe des pieds, je ne la verrais pas à l'horizon.

Cyrille.- Admettons. Admettons que votre vie, devant vous, fait une droite infinie. Reconnaissez, cependant, qu'en n'importe quel point de cette droite, votre situation sera rigoureusement identique : telle vous vous épuisez à travailler maintenant, telle vous vous retrouverez à vous épuiser à travailler dans 30 ans. A cet âge-là, croyez-vous que vous sentirez qu'il y a eu du temps passé entre aujourd'hui, et ce demain-là ? Est-il si insensé de prendre la fin dernière pour étalon de la vie ? Si toute votre vie, vous n'avez donné droit qu'à votre ambition, par qui serez-vous pleurée à son heure dernière ? Par vos rivaux, que, pleine d'arrogance, vous aurez dépassés, doublés, gagnés de vitesse, auxquels vous aurez fait de méchantes queues de poisson ? Ne croyez-vous pas que ceux-là vous feront plutôt un doigt d'honneur ?.. .. Ou par ceux qui, ne vous demandant rien, vous auront aimée telle que vous êtes?.. .. Si l'on a aimé qui vous a aimé, on mourra sans regrets. Croyez-moi, aimez comme si vos jours étaient comptés, parce que

Mme Mose.- Parce que ?

Cyrille.- Parce que, 30 ans avant, 30 ans après, ils le sont. Voulez-vous mourir, pleine de regrets, disant : je n'ai pas vécu, je n'ai pas aimé ?.. .. D'autant que celui qui aime et est aimé, aime aussi ce qu'il fait, et fait ce qu'il aime. Chaque minute présente, il la goûte, et jamais ne reporte son plaisir à plus tard. Pour l'amour, il n'y a pas d'hier ni de demain, il n'y a qu'un aujourd'hui qui est éternel... ... Celui qui dit à l'amour : plus tard, lui dit : jamais.

Mme Mose.- Si je devais aimer un jour, ce serait un être comme vous, Cyrille... ... Hélas, avec vous, je risquerais trop. Mon coeur, possédé de votre possession, vivrait les tourments de l'enfer. Armé d'armes aussi dangereuses que les vôtres, avec tant de beau gibier autour de lui, quel chasseur se contenterait d'une seule prise ? Beauté et esprit ensemble sont nourriture trop rare, autour de vous se presserait trop grand cercle de femmes affamées. Guigneront votre trésor, trop de belles voleuses, qui ne s'embarrasseraient guère d'honnêteté. .. .. Peut-être ne suis-je pas faite comme les autres, mais la sécurité est, pour moi, la condition même de l'amour... ...Si vous étiez laid ou sot, d'autre part, comment vous aimerais-je ?.. .. Vous voyez bien qu'il faut que je mette une croix sur l'amour. .. ..Par pitié, quittons ces sables mouvants, aidez-moi à me dégager et reprendre des sentiers battus. (lui tendant le dossier) C'est le cahier de charges de la sous-station. (suppliant) Ayez de la compassion, Cyrille, allez-vous en. Sort Cyrille, qui, passant l'ouverture de la porte, croise Sabine : du doigt, il lui montre Mme Mose rêveuse, Sabine sourit jusqu'aux oreilles. Sabine s'avance.

Sabine.- La nouvelle secrétaire du Président, Madame.

Mme Mose.- (se reprenant) Entre deux portes. Vite. (Elle remet les yeux sur son travail et ne le quitte pas) Entre Emilie, un dossier en main.

Mme Mose.- (agacée, penchée) De nombreuses affaires attendaient dans mon antichambre. Elles étaient avant vous. Je me dois à elles en premier.

Emilie.- (posant le dossier sur le bord du bureau) Comme il y aurait eu de la désinvolture à ne pas me présenter, il y aurait de la désinvolture à vous importuner. (Elle s incline et sort)

Mme Mose.- (sans lever la tête, fort) Hep. Que je connaisse au moins votre visage pour vous reconnaître.

Emilie.- (avançant à découvert, puis saluant) Je n'abuserai pas plus longtemps d'une aussi coûteuse amabilité. (elle va pour sortir)

Mme Mose.- (l observant de côté, tout en travaillant) Ma coûteuse amabilité ne se laisse abuser qu'elle ne le veuille. (Elle se redresse, contemple Emilie) Mademoiselle. Revenez. Approchez. Emilie revient, s'approche. Mme Mose quittant des yeux son travail, s'adosse, regarde Emilie.

Mme Mose.- Ainsi, vous êtes la nouvelle secrétaire de Barnard? (incrédule, amusée) Quel prénom nomme cette curieuse chose ?

Emilie.- Emilie, Madame.

Mme Mose.- Qui a bien pu avoir l'idée de fabriquer un objet aussi baroque ?.. .. Asseyez-vous : on n'examine jamais assez le personnel qu'on engage... ... Vous n'obéissez qu'à demi : vous n'êtes assise qu'à moitié... ...(elle prend le dossier posé sur le bord du bureau, l'ouvre, le compulse) Vous postulez un emploi de simple secrétaire : vous êtes surdiplômée à ce poste.

Emilie.- J'ai dû gagner mon pain par nécessité pressante.

Mme Mose.- Vous avez de la famille ?

Emilie.- Mes parents ne sont plus. J'ai un frère jumeau, Donatien. Je suis locataire de Mme Judith, qui m'a parlé de votre offre d'emploi.

Mme Mose.- Vous n'avez pas frotté vos cordes de votre archet pour tirer de moi un soupir. C'est bien. Sans doute avez-vous été élevée à la dure comme moi.

Emilie.- Personne n'a été plus gâté par la vie que moi.

Mme Mose.- Vous avez dû voir Barnard : sans doute vous a-t-il fait des confidences sur moi. Si vous évaluez sa copie sur mon thème, quelle note lui donneriez-vous ?

Emilie.- Je n'aurais guère l'idée de le noter, Madame.

Mose.- Mais qu'en avez-vous pensé ? Parlez, Barnard n'est pas le pape que diable... ...Dans sa casserole sur le feu, laisser sa soupe sentimentale déborder malproprement et salir toute la cuisinière, avouez, pour un Président, c'est un comportement assez vulgaire. .. .. Vous n'osez pas, nouvelle, dire ce que vous pensez ? Peut-être, attendez-vous de voir comment se présentent les choses ? Sachez que j'ai un oeil pour voir, une langue pour parler, des dents pour mordre, et j'aime qu'on les ait comme moi. .. .. Ca ne vous choque pas qu'un Président déboutonne son coeur en public, et se présente à tous dans cette tenue débraillée ?

Emilie.- Pour qu'il se laisse aller à de telles extrémités, il faut qu'il ait été poussé à bout.

Mme Mose.- N'attend-on pas pourtant qu'à un tel poste de commandement, le commandant se commande lui-même ?.. .. Pour un homme puissant, ne trouvez-vous pas qu'il a le caractère bien faible? Comme homme tout court, reconnaissez qu'il ne doit pas avoir l'imagination très propre, pour laisser une petite plaie de rien du tout s'infecter ainsi.

Emilie.- Il faut qu'on l'ait bien attaqué, et mis à mal, pour qu'achevant le travail, il se porte à lui-même des coups si meurtriers.

Mme Mose.- (après un temps) Pour que la corde de son coeur résonne si fort sur la corde du vôtre, il faut que le vôtre joue de la même déchirante musique. Je parie que vous êtes amoureuse.

Emilie.- Pas du tout.

Mme Mose.- Que je vous approuve. Ce pas du tout-là nous rapproche d'un grand pas. Apprenez que nous sommes soeurs en désaffection masculine. .. ..Que je vous donne raison. Les hommes ne sont que faux bourdons, juste bons pour un vol d'accouplement, et laisser ensuite mourir de faim. Ce sont outils à sortir en cas de besoin, et à ranger au plus vite dans la boîte, et la boîte dans la cave, et oublier, tant ils ont un rôle strictement utilitaire... ...De femme à femme, au contraire, la grâce s'enchante elle-même. De femme à femme, c'est émotion pure, et non altérée par volonté de puissance. D'elle à elle, nulle préséance, nulle primauté, mais totale égalité, parfaite démocratie. Amitié de femmes, c'est pur don, faveur pure. Pensez-vous comme moi, Emilie ?

Emilie.- De femme à femme, n'est-ce pas de stérilité à stérilité ?.. .. Vous ne voulez laisser aucune image de vous au monde, pour quand vous ne serez plus ? Ne voulez-vous tirer épreuve de vous, pour laisser de vous beau souvenir ?

Mme Mose.- De quelle femme, quel enfant est sa pure image ? De combien, à leur honte, au lieu d'être leur délicate image à elles, l'enfant n'est-il pas l'image grossière du père ? Tout enfant n'est-il pas, en fait, un bâtard, tellement peu il nous ressemble ?.. .. Que vaut-il mieux, Emilie? S'éditer en nombre, ou rester oeuvre unique ? Etre toile originale, ou être planche gravée, bonne à tirer des estampes en nombre, toutes identiques ? Produire un autre soi, autre que soi, qui, sitôt au monde, luttera contre vous ? Une fille qui rivalisera avec vous, et vous poussera de côté, dès qu'elle pourra ? Quel sens a cela?.. .. Vous vous apitoyez sur Barnard, mais il souffre moins d'amour blessé, que d'amour-propre froissé. Ce grand gâté me veut à tout prix contre moi, alors il s'enferme dans sa chambre et pleurniche sur son oreiller. On ne peut que lui conseiller de grandir un peu.

Emilie.- S'il vous arrivait de faire d'aussi brûlantes avances que les siennes à quelqu'un dont vous seriez follement éprise, et que ce quelqu'un vous repousse avec votre froideur glacée, que diriez-vous?

Mme Mose.- Voilà une chose qui ne m'arrivera pas. Je ne ferai jamais un pas vers quelqu'un, que lui, auparavant, n'en ait fait deux vers moi.(Emilie se lève, Mme Mose se lève après elle) Vous avez hâte d'aller travailler : un bon point pour vous. A Dieu ne plaise que j'imite Barnard, et que j'emploie un temps professionnel à des affaires privées.(Emilie va à reculons vers la porte, Mme Mose lui tend son dossier, qu'Emilie revient prendre) Emilie, dans ce terrain inconnu de l'entreprise, vous avez une connaissance : moi. (fort) Je suis un repère sur votre carte : si vous êtes perdue, référez-vous à moi. Sort Emilie.

Mme Mose.- (seule) Dieu. Que m'arrive-t-il ? Contre l'ennemi naturel, avoir bâti tant de fortifications et d'ouvrages avancés pour faire la ligne infranchissable, et être prise à revers par quelqu'un de son propre camp? L'être dangereux, l'ennemi de toujours, on ne le quitte pas des yeux, et l'attaque vient d'un des vôtres, vrai judas, qui, dans votre dos, vous plante un poignard, en plein coeur ? Comment ai-je pu me jouer ainsi ?.. .. Devant une telle attaque imprévue, resterai-je démunie ? L'amour m'a prise en traître ? Je prendrai en traître l'amour. A moi, tous mes talents de femme. A moi, manoeuvres, manigances, ruses, artifices. Je ne serai pas pour elle un objet de scandale : ce sera elle qui me scandalisera. Meilleure des corruptions, je la corromprai de telle sorte que c'est elle qui me corrompra. Je la séduirai de la manière la plus sûre : je la ferai me séduire. Qui me soupçonnera à mal ? Même elle, comment me suspecterait-elle de noirs desseins ? Ne suis-je pas revêtue du meilleur des camouflages : le sien ?.. .. Depuis le temps, mon coeur, que tu attendais une aventure à ta mesure. Enfin, ma vie a trouvé sa raison d'être. ... ...(fort) Sabine. Entre Sabine.

Mme Mose.- Rattrapez la nouvelle. Dites-lui, tendre et délicate agnelle, que je ne la laisserai pas à la merci des griffes acérées du premier Barnard venu. Si elle voit ce rapace tournoyer au-dessus d'elle, qu'elle fasse appel à moi. Contre cette enfant, je ne tolèrerai l'abus d'aucune grande personne. .. .. Vous souriez?

Sabine.- Cela m'attendrit qu'une nouvelle vous attendrisse.

Mme Mose.- Ne vous laissez pas tromper par mon apparence ; mon essence est la bonté. Sort Sabine.

Mme Mose.- (rêvant, seule) Me complaire à rêver à une des miennes, comment puis-je me laisser aller à cela ?.. .. Mais en quoi ce péché serait-il péché ? L'amitié, n'est-ce pas l'innocence même ? Si, insensiblement, l'amitié glisse à l'amour, qu'y peut-on ? Est-ce un crime de se laisser aller à sa douce pente ? En amitié amoureuse, nulle déchirure affreuse, nulle horrible souffrance, mais douces caresses, tendres enlacements : qu'est ce que je force ? Qu'est ce que je violente ? Elle rêve.


deux

 

1.

Neuhof. Un taudis de deux pièces dans un immeuble de cité. Mehmet en jean et polo sales.

Mehmet.- (seul) Quel plus terrible accident peut frapper une famille de plein fouet ? La mort du père. Comment la mère, s'épuisant à gagner les trois sous quotidiens, suivrait-elle ses enfants dans leurs études ? Sans diplômes scientifiques ou techniques, quelles autres places sont offertes que viles et dégradantes ? Si les enfants n'ont accédé à aucune science ni à aucune technique, hélas, pour leur malheur, ils ont accédé à l'immensité de l'art. Chose affreuse, ils sont la lie de la société quant à leur gagne-pain, mais l'élite de l'élite, quant à leur culture. Qui ne voit cet accouplement monstrueux de cette bête immonde d'emploi abject, et de ce bel ange d'art et de beauté ? Qui ne voit qu'une haute culture ne sert qu'à faire sentir une vile condition plus vile encore ? Qui ne voit qu'une telle situation empoisonnée est intolérable ?.. ..Heureusement, à quelque chose malheur est bon : du poison s'extrait le remède. Dans cette affreuse situation inacceptable, la culture elle-même, volant à son secours, offre, comme voie de sortie, ses propres illustres exemples, deux, par exemple, que plébisciteront tous les publics : Maître Villon, voleur et assassin, Saint Genêt, voleur et martyr : modèles littéraires ne sont-ils pas modèles de société ? Quel professeur blâmera quel élève d'imiter ces modèles vénérés ?.. ..Et si le voleur paie ce qu'il vole chèrement, par craintes mortelles, honteuse renommée, avenir infâme, en même temps qu'il commet la faute, est-ce qu'il n'expie pas ? Dès lors, quel prêcheur de morale pourrait me vouer aux gémonies ? On frappe.

La voix de Donatien.- Mehmet. Mehmet. C est Donatien.

Mehmet.- (lui ouvrant, et Donatien entrant) Malheureux. Qu'est ce que je vous avais dit ?.. .. La terrible lèpre mange et ronge, pourrit et gangrène, les membres se font moignons, la peau s'en va en lambeaux, rongeant la face, la terrible maladie donne à la face une face léonine : voulez-vous finir dans ces infectes léproseries que sont les prisons ?.. .. Ne vous ai-je pas dit de vous tenir loin de moi, et d'éviter ma contagion ? La police surveille l'appartement.

Donatien.- Mehmet. Vous ne m'aimez plus ? Vous ne voulez plus que je vous aime ?

Mehmet.- La prison défigure à jamais. Cet affreux bec de lièvre fend horriblement la lèvre supérieure et le palais, la cicatrice remonte la lèvre, fente par laquelle la salive coule, dégoûtante. Je ne veux pas que vous soyez embarqué dans ma galère.

Donatien.- N'avez-vous aucun souvenir ? N'étais-je pas plus indigne encore que vous ? Veule voleur de sacs à main, vil détrousseur de vieilles femmes, au travers de ma dégoûtante souillure, n'avez-vous pas vu le jeune homme propre que j'étais? .. .. Vous m'avez offert l'asile de votre amitié, sans me payer d'aucun mépris. Mieux. Générosité entre les générosités, vous vous êtes revêtu de l'infâme robe rouge à ma place : vous vous êtes fait voleur pour moi et ma soeur. Et vous voulez que je vous désavoue ?

Mehmet.- Ah, Donatien. Le poignard acéré de votre trop douce amitié me perce le coeur.

Donatien.- .. .. Une nouvelle m'alarme. Je viens d'apprendre, par une amie commune, étudiante comme elle, qu'Emilie a abandonné la voie royale des études, pour le chemin bourbeux d'un emploi précaire. Diplômes sont les clés des royaumes de ce monde, manques de diplômes sont clé de ses prisons et de ses bagnes. J'ai délégué et mandaté Emilie à la réussite. Je veux qu'elle soit mon ambassadeur dans les hautes classes sociales. Je veux aller la voir le plus tôt possible, pour la conjurer de reprendre ses études.

Mehmet.- Je vous accompagne.

Donatien.- C'est mon affaire, pas la vôtre.

ehmet.- Vous allez être suivi.

Donatien.- Je ne rêve que de cela, Mehmet.. Sort Donatien.

Mehmet.- (seul) Ma haine et ma rage, nés de misère, comment auriez-vous pu vous douter que puisse exister dans ce noir enfer, un pur ange comme lui ?.. .. Le laisser aller seul ? Et s'ils l'arrêtent ? J'irai et veillerai sur lui. Il sort.

 

2.

La So.T.I.E. Le couloir de la Présidence. Emilie, Sabine.

Sabine.- Mademoiselle. .. .. Mme Mose me fait vous dire que si certains doigts vous manipulent avec trop de rudesse, délicate fragile porcelaine, vous devez faire appel à elle : elle vous ôtera d'entre eux.

Emilie.- Vous lui répondrez que certains autres doigts manipulent avec une autre rudesse, certain objet autrement fragile et délicat, et qu'elle ferait mieux de se soucier de les ôter de lui en premier.

Sabine.- Vous n'aimez pas qu'une femme soit au-dessus de vous?

Emilie.- Si je ne crains pas un homme, comment craindrais-je une femme ?.. Mon lot a été attribué à une personne, et non à une autre. Sort Sabine.

Emilie.- (seule) De tout adorateur, l'encens odorant plaît toujours. L'hommage d'une haute dame est flatteur. .. .. Mais ne voit-elle pas qu'elle fait une faute de genre ? Je veux bien être un trompe-l'oeil vivant, mais cela ne se voit-il pas à l'oeil nu que je n'ai pas le relief qu'il faut?.. .. Reste à espérer une chose, c'est que de celle qui de moi veut se rapprocher, de moi reste éloignée, et que celui qui, de moi reste éloigné, de moi veuille bien se rapprocher. Elle sort.

 

3.

La cafeteria de l'entreprise, hautes tables, hauts tabourets de bar. Judith termine son café. Quatorze-Juillet entre avec le sien, le pose, va à Judith.

Quatorze-Juillet.- (montrant à Judith Judith) Telle que votre haineux mari vous aimait : robe noire, figure d'enterrement, posture de bossue : vous êtes exactement selon les méchants voeux de votre mari... ...Je vous ai connus autrefois comme frère et soeur. Non seulement, selon ses souhaits vous vous êtes dépréciée à ses yeux et aux yeux des autres, mais encore aux vôtres propres. Il vous a donné un tel mauvais pli que vous l'avez gardé.

Judith.- Bonté, hélas, ne fait pas de laideur, beauté. Vous ne changerez pas ce qui est.

Quatorze-Juillet.- De lui ou de moi, pourquoi croire celui qui vous dénigrait ? Parce que c'était votre mari ? Est-ce parce qu'un être ne vous trouve pas aimable, que vous ne serez jamais aimée ?.. .. Toute mauvaise fin est une fausse fin, Judith. La vraie fin, c'est la bonne : si elle n'a pas encore été, elle est encore à venir.

Judith.- Toute histoire finit mal. Toute vie est un échec. La meilleure chose qu'on puisse se souhaiter, c'est d'être raisonnablement malheureux. C'est le meilleur voeu qu'on puisse se faire.

Quatorze-Juillet.- Je souhaite que vous constatiez un jour, que vous vous êtes trompée.

Judith.- Et moi, je vous souhaite de ne pas désespérer, lorsque le dernier jour vous détrompera. Sort Judith

Entrent Florence de Nobilis, qui porte sur un plateau une tasse de café ; Achille Koch, fumant, qui porte sur le sien, une bouteille de vin, un verre, et un cendrier. Chacun s'assied à une haute table, sur un haut tabouret de bar.

Florence.- Juin n'est que le bord de l'été : juillet bientôt brûlera au creux de la fournaise.

Quatorze-Juillet.- Ensuite septembre roussi, jetant son premier froid, mettra son gilet de laine.

Florence.- Et octobre connaîtra un retour de flamme, et allumera une dernière flambée de chaud avant l'hiver... ... J'aime beaucoup les changements à vue de nos saisons. A nos péripéties laborieuses chaque jour répétées, le ciel invente chaque jour un décor nouveau. Le ciel, chaque matin, lance sa nouvelle mode et son dernier cri. Un décor aussi changeant nous divertit de la fatalité quotidienne.

Quatorze-Juillet.- .. ..(à Florence) Ce brûlant mois de juin est bien avancé : au loin, se profilent les vacances. Partez-vous cette année, belle dame ?

Florence.- Non, pas cette année.

Quatorze-Juillet.- (à Achille) Vous, inutile de vous poser la question : vous ne voyagez pas.

Achille.- Aller voir des ruines en désordre et souillées, parmi la misère en loques, la maladie exhibée, la violence exposée ? Il faut être fou.

Quatorze-Juillet.- Vous ne sortez pas plus de chez vous que votre pouf.

Achille.- Une mauvaise pièce de théâtre est pire encore si les costumes sont riches et les décors éclatants. Vous ne tolèrerez pas le centième chez vous, et vous voulez que j'y aille en vacances ?.. ..Par certaine lanterne magique, sont offertes à domicile ruines choisies, oeuvres d art sélectionnées, paysages triés sur le volet, dans l'hygiène et la paix, sous le meilleur angle et le meilleur éclairage possible. Qu'irais-je faire ailleurs?.. ..Vous, bien sûr, par pur esprit de contradiction, vous allez me dire que vous aimez voyager ?

Quatorze-Juillet.- J'avoue que, dans certain Midi, certaine terre ocre, certaine soleil oblique, certain ciel profond m'enchantent le coeur et l'âme.

Achille.- S'enchanter ailleurs deux semaines pour se désillusionner chez soi, le reste de l'année ? Ne désespère-t-on pas d'autant plus longuement que courtement on s'est émerveillé? A quoi bon partir plein d'espoir, pour revenir plein de regrets? Mieux ne vaut-il pas économiser espoir et regret, et rester chez soi dans un sage sentiment de résignation ? Achille vide un verre cul sec, allume une cigarette à la précédente, tire une longue bouffée.

Quatorze-Juillet.- Ca tire. Ca seringue. .. .. On est bien, là, hein? Cool, Raoul, relax Max.

Achille.- Béatitude parfaite. Sérénité suprême.

Quatorze-Juillet.- Ebahi. Hébété. Sonné: vous entendez l angélus du soir. Vous flottez entre deux eaux, avec juste le pif rouge qui dépasse... ...(Achille se remplissant un verre, Quatorze-Juillet lève sa tasse) A la décimation de vos neurones : vous n'en avez déjà pas tellement. A vos pertes de mémoire. Au ralentissement de vos réactions. A la montée en puissance de votre impuissance. Toussez. Crachez. Hoquetez. Au raccourcissement de votre vie.

Achille.- (levant son verre) Au court reste de la vôtre, plutôt. A votre fin dernière proche. Vous êtes tellement en ruines, que vous n'êtes plus guère habitable : songez à vous évacuer, avant que tout ne s'écroule sur vous.

uatorze-Juillet.- La vôtre est plus proche que la mienne. Vous me doublez. Vous roulez à tombeau ouvert. Quel numéro tirerez-vous à la loterie du signe du cancer ? Bouche, langue, larynx, pharynx, oesophage, poumon, estomac, pancréas, foie, vessie, anus ? Quel numéro sortira, à la roue de la fortune?.. .. Comment, sans avoir rien fait, peut-on se punir avec cette méchanceté constante ? Sans s'en vouloir, s'intoxiquer soi-même avec cette patiente opiniâtreté de tels poisons mortels ? Sans se haïr, se faire une guerre chimique aussi meurtrière?.. .. N'est- ce pas un peu bête ?

Achille.- S'abêtir plus bête qu'on est, n'est-ce pas plus bête que tout ? N'est-ce pas idiot d'être un tel idiot ?.. .. (levant son verre) A la Sécurité Sociale. Branche Maladie. A la Mutuelle Complémentaire.

Quatorze-Juillet.- Paix à vos cendres.

Achille.- Plutôt aux vôtres. Ils boivent, Achille, hilare. Achille allume une cigarette à la précédente.

Quatorze-Juillet.- (à Florence) Le vin, à la rigueur, on ne lui en veut pas trop. Tout liquide prenant la forme du vase qui le contient, (il montre le ventre d Achille), son vin est circonscrit entre ses parois. Il n'y a que lui à en être incommodé. Il n'en va pas de même des gaz : les gaz sont des fluides indéfiniment extensibles, et, prodige, occupent tout le volume dont ils disposent. Un tel fume peut-être ici, mais il fume aussi là. S'enfumer soi, c'est de son libre arbitre, mais c'est ôter le leur qu'enfumer les autres. La fumée de nos cigarettes ne vous incommode-t-elle pas trop, Madame ?

Florence.- (à Achille) Cela vous priverait de vous en priver, Monsieur Koch ?

Achille.- (offrant sa cigarette à Florence, tirant à lui le cendrier) Sur vos seuls autels, Madame, je l'immole en holocauste.

Floreence.- Je vous en sais gré.

Achille.- (à Quatorze-Juillet, montrant le cendrier) J'imagine votre main ouverte posée bien à plat, (il repose le cendrier, écrase la cigarette lentement) Sentez combien lentement votre côtelette de porc grille sur mon lit de braises. Un silence.

Florence.- (à Achille) Pure coïncidence, veuillez me pardonner. Je n'avais pas vu qu'il était l'heure.

Achille.- (s'inclinant) Je vous en prie, Madame. Sort Florence. Achille la suit des yeux.

Quatorze-Juillet.- (montrant Florence qui s en va) Vous levez encore bien votre petit doigt, lorsque la maîtresse vous interpelle, quoique dans son dos, et timidement.

Achille.- (excédé, se levant de son tabouret de bar) Vous ne pourrez donc jamais vous retenir ? Vous ne pouvez pas attendre d'être rentré chez vous ? Il faut que vous fassiez toujours partout ? Sort Achille.

Quatorze-Juillet.- (fort) Monsieur Achille Koch. (Paraît Achille) Quand ferez-vous ce que vous avez à faire ? Achille fait à Quatorze-Juillet un bras d honneur et sort.

Quatorze-Juillet.- (chantant, derrière Achille) Que les hommes ne valent rien - Que les hommes ne valent rien - Et les garçons encore moins bien - Gentil coquelicot, Mesdames, Gentil coquelicot nouveau. Entre Sabine. (chantant pour elle) Mais des dames il ne me dit rien Et des demoiselles beaucoup de bien

Gentil coquelicot, Mesdames Gentil coquelicot nouveau.

Sabine.- ... ... Est-ce rapporter que rapporter un rapporteur ? (montrant le couloir) A l'instant, Achille Koch se plaignait à Walter que vous le harceliez sans cesse. .. ..(montrant Walter qui entre) Prenez garde. Entre Walter.

Walter.- Monsieur Quatorze-Juillet. Il paraît que vous semez le désordre dans les esprits et le trouble dans les âmes. Chacun, dans son état, péniblement, essaie d'établir en lui, tant bien que mal, un équilibre, et vous vous acharnez à le rompre. Croyez-vous qu'il soit de notre temps et de votre âge de jouer encore aux soixante-huitards ?.. ..Vous êtes sur la pente descendante, pourquoi ne décrochez-vous pas ? Pourquoi ne raccrochez-vous pas les gants, avant qu'on vous renvoie au vestiaire ?

Quatorze-Juillet.- Sur la pente descendante ? Qu'avez-vous tous à m'enterrer avant l'heure ? Je suis à ma cîme. A mon vieil âge, je peux enfin cette chose suprême : aimer les gens aimables, mépriser les gens méprisables. Alors ce que peut penser ou dire tel ou tel. Vous pensez si je vais me laisser impressionner.

Walter.- Monsieur Quatorze-Juillet. Si un contestataire envahit, sans être invité, un studio, prend le micro et vocifère, pensez-vous que l'animateur criera plus fort que lui ? Fi de ces mesures violentes. Il ne fera qu'un geste, il lui coupera le son. Il lui coupe le son, et voilà il se tait. Vous faites bien de la parlote : Mme Mose n'aura qu'un mot à dire le matin, et vous serez le soir silencieux à jamais. Si vous ne partez pas de vous-même, eh bien, on vous fera partir. (à Sabine) A votre place, mademoiselle, je réfléchirai par deux fois, avant de m'inscrire à certain parti extrémiste ultra-minoritaire. Il suffit d'un minuscule mouchoir rouge pour gâcher toute une lessive de blanc. Il n'est peut-être pas très intelligent de s'inscrire parmi les perdants, avant même de jouer. A vous de voir.Sort Walter.

Quatorze-Juillet.- Walter a raison. Vous ne voudrez pas qu'un tel vous dise, quand je serai parti : tu étais avec ce Quatorze-Juillet, et lui répondre : je ne sais pas ce que vous dites. Puis tel autre : oui, oui, celle-là était avec ce Quatorze-Juillet, et lui répondre : pas du tout, je ne connais pas cet homme. Tel autre enfin : toi, aussi, tu étais de son côté. Plutôt que renier, mieux vaut ne pas connaître... ... Ce faux courage que j'ai, savez-vous que je me serais bien gardé de l'avoir à votre âge ? Je suis au plus haut de mon échelle de ma classe, je gagne le plus que je peux gagner. Ces messieurs-dames n'ont pas de prise sur moi. Je suis intrépide aux moindres frais. C'est une dernière fête que je me donne avant mon départ. La lâcheté raisonneuse de mon âge est témérité irréfléchie, au vôtre.

Sabine.- Vous voulez me renvoyer à mes poupées ? M'interdire de sortir le soir ? Croyez-vous que la jeunesse est l'âge des précautions ? Et si tout cela était ce qui me plaisait ? Avec vous, je ne me suis jamais autant amusée. Croyez-vous que ce que je cherchais et que j'ai trouvé, je vais le lâcher ?

Quatorze-Juillet.- Je n'ai rien dit. Je n'ai rien dit.

Sabine.-.. .. J'ai une nouvelle qui va vous réjouir. Savez-vous que Mme Mose n'est plus le précieux vase sacré, qu'on n'ose pas toucher ? Elle a eu un pet, elle a un cheveu. Sa cote s'est effondrée... ... Sa forteresse avait le rempart dégarni du côté où il ne fallait pas. Cette Emilie, carrée d'épaules comme un homme, mais le coeur tendre comme une femme, a investi la place comme un rien. Vous devriez voir notre grenadier, il a des vapeurs, des absences, des pâmoisons.

Quatorze-Juillet.- A la bonne heure. Il y a encore une justice. ... ... Dites. Et si on copiait ce patron ? Si on s'inspirait de ce modèle? .. .. Si, de la pointe d'un couteau finement aiguisé, on lui mettait, à Walter, la chair à vif, et si, dans la plaie, on remuait le couteau longuement ?

Sabine.- Je sens qu'on va s'amuser. A quoi pensez-vous ?

Quatorze-Juillet.- On enverrait au Saint-Antoine, dans son désert, de la population féminine. On lui décocherait entre la 3ième et la 4ième côte, une petite flèche amoureuse. Pour lui désorganiser le réseau, on lui enverrait dans le système informatique, un petit virus I love you.

Sabine.- Dites. Oui. Quoi ?

Quatorze-Juillet.- On lui écrirait une lettre d'amour anonyme, qu'on lui poserait sur le bureau.

Sabine.- Splendide. Magnifique. Royal. Impérial. Le voyez-vous sonder tous les sols alentour, et parsemer de derricks toute la campagne ?.. .. Faites-moi une faveur, laissez-moi écrire cette lettre.

Quatorze-Juillet.- Ne vous froissez pas, jeune fille, mais les badinages et marivaudages propres à votre âge, ne conviendraient pas. Notre aborigène est un candide ingénu. Pour que la lettre ait un impact et porte, il faut de l'amour naïf et sans artifice. Et un tel sentiment ne peut s'inventer, il faut l'avoir vécu... ... Il se trouve que j'ai, dans mon congélateur, 6 ou 7 jolies tranches bien saignantes de mes vieilles amours. Il suffit de les laisser se réchauffer un peu à l'air ambiant, et c'est frais comme frais. Sabine fait la moue.

Sabine.- J'ai mieux encore.

Quatorze-Juillet.- Vous avez mieux encore ?

Sabine.- Ce que vous sortez du congélateur est réputé frais, mais on a beau dire, le froid casse le goût. Moi, j'ai du vrai tout frais.

uatorze-Juillet.- Expliquez-vous. Sabine.- J'éprouve présentement le sentiment, que vous désirez qu'éprouve votre épistolière.

Quatorze-Juillet.- (se détournant) Oh pardon. Je vous ai surprise. Rhabillez-vous... ... J'ai des excuses : vous ne sembliez pas dans un tel état de trouble.

Sabine.- La preuve est faite que le cas que vous inventez est vraisemblable.

Quatorze-Juillet.- (faisant signe des mains qu'il ne veut rien savoir).. ..Cela ne vous fait rien de détourner le joli courant de son lit naturel, pour alimenter, par canal artificiel, notre petite usine hydro-électrique ?

Sabine.- A part vous, qui le saura ? Vous serez seul à le savoir. Je ne galvaude donc rien... ... Je vais de ce pas écrire la lettre. Je me permettrai de vous la soumettre.

Quatorze-Juillet.- Je vous promets de dire ce que j'en pense. Sabine sort. Quatorze-Juillet la regarde. Des yeux des larmes lui coulant, il se détourne.

Entre Gulaÿe, Quatorze-Juillet cache son visage, mais Gulaÿe a vu qu'il essuyait ses yeux.

Gulaÿe.- (s'asseyant plus loin) J'habite un immeuble en bordure d'une cité. Ma cuisine est orientée vers l'ouest, mais la fenêtre est haute et étroite. Dès que l'aube blême ouvre sur la nuit ses yeux pâles, j'ouvre grand cette haute et étroite fenêtre, pousse la table contre le mur, grimpe sur la table. Dehors, règne dans un délicieux éternel silence absolu, une douce vive fraîcheur infinie. Je me baigne corps et âme dans ce bain de pure fraîcheur. Au-dessus de moi, la voûte bleu pastel tend son voile virginal, sa fine gaze transparente, son mince tulle diaphane. A deux pas, trois minces peupliers frissonnent de leurs mille feuilles. Au loin, en bordure d'horizon, se profile la silhouette bleue des Vosges, comme un songe de Paradis terrestre. Le silence est divin, l'innocence immatérielle. La journée pourra être ce qu'elle voudra en bruit et en fureur, je ne m'en soucie pas, mon âme a fait ses réserves...(regardant Quatorze-Juillet, qui n'a pas bougé) ...Voyez comme le soleil se met en frais, se fait gracieux pour vous, comme dans son ciel serein, gentiment, il vous sourit. Ne voulez-vous pas lui rendre la politesse ?..(elle va à lui) ...Si vous pleurez sur vous, Monsieur, qui pleurera sur nous ? Quatorze-Juillet essuie ses larmes et sort.

 

4.

Le soir, après le travail. Le secrétariat du Président. Emilie au travail, entre Barnard.

Barnard.- Emilie ? Encore là ?

Emilie.- Les bureaux sont déserts. Je peux travailler en toute tranquillité.

Barnard.- Emilie. Qu'il n'y ait entre nous aucun malentendu. Un homme de ma position, vis à vis d'une jeune fille de la vôtre, est réputé avoir des visées de conquête. Nous ne penserions, dit-on, qu'à certain acte sommaire : ce serait chez nous, paraît-il, une idée fixe. Nous fonderions toute une stratégie là-dessus. .. .. Ce n'est pas mon fait. Croyez-en, sinon mes paroles, du moins mon état. Depuis des jours, je ne nourris plus aucune force. Cet amour parasite en moi, se nourrissant de ce dont je me nourris, me vole toute ma nourriture. Je n'ai plus de chair. Je suis devenu trop une proie pour être un prédateur... ... Je n'ose imaginer la belle opinion que vous devez avoir de moi : un Président en dépôt de bilan. Un homme puissant, qui, par amour, a volonté de n'être plus que sans volonté. Un homme de pouvoir qui, par amour, démissionne de tout pouvoir, et qui, néanmoins, ne peut rien. Plus je veux l'apitoyer, plus je l'irrite. Plus je veux susciter sa pitié, plus je suscite son inverse, la colère. Mon honneur amoureux se pique d'un dernier honneur : ne plus s'imposer... ... En attendant, j'espère, et, en espérant, je désespère. Cette alternance d'espoirs et de désespoirs me mine et me ronge. Mieux vaudrait encore désespoir parfait qui enterre tout espoir à jamais.

Emilie.- Si un spectacle navrant comme le vôtre ne suscite pas sa pitié, j'ai peur que rien de vous ne la suscite jamais... ... Si elle vous aimait, est-ce qu'elle tolèrerait de vous laisser dans le doute? De peur de vous perdre, elle s'empresserait au contraire de vous rassurer. Qu'elle vous laisse dans une telle incertitude si elle vous aime ou non, laisse à penser qu'elle ne vous aime pas.

Voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) M'allant promener - J'ai trouvé l'eau si claire - Que je m'y suis baigné

Barnard.- Monsieur Quatorze-Juillet étire ses heures au-delà de l'heure.

Voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) Il y a longtemps que je t'aime - Jamais je ne t'oublierai - Le mal d'amour est une maladie - le médecin ne peut pas la guérir -

Barnard.- Le chanteur me chansonne.

Emilie.- A moins qu'il ne se chante ?

Barnard.- A son âge ?

Emilie.- Y a-t-il un âge ?

Barnard.- De tels traits, s'ils sont railleurs, ne m'atteignent guère. Je souffre assez par ailleurs, pour ne pas souffrir de ces piques.

Voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) Sous la feuillée d'un chêne - Je me suis fait sécher - Sur la plus haute branche - Un rossignol chantait - Il y a longtemps que je t'aime - Jamais je ne t'oublierai.

Barnard.- Lorsqu'une musique se déclare, d'où vient que tant de souvenirs vétérans se mobilisent ? J'étais encore adolescent. Assis en cercle autour d'un feu de camp, visage brûlé par le feu, dos frissonnant dans la nuit fraîche, nous nous livrions, otages volontaires, pieds et poings liés, au monstre splendide, qui, sous nos yeux, étreignait troncs et branches avec une telle passion dévorante. De plaisir et de souffrance, branches et troncs pleuraient des larmes de sève mousseuses et bouillantes. Ses langues amoureuses les baisaient et les rebaisaient avec un tel amour rageur, qu'à la fin, le feu brûlant le feu, le bûcher, se mourant, croulait dans un feu d'artifice d'étincelles. Comme il est étrange que le coeur, tout vieux qu'il est, à volonté, puisse se faire jeune comme il était.

Voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) Chante, rossignol, chante, - Toi qui as le coeur gai - Tu as le coeur à rire - Moi, je l'ai à pleurer - Il y a longtemps que je t'aime - Jamais je ne t'oublierai.

Barnard.- Cruelle délicieuse musique. Ces stylets précieux vous ouvrent des plaies, écartant leurs lèvres, comme langues acérées, les pénètrent, s'y enfoncent.

Emilie.- L'amour creuse et évide, la musique évide et creuse avec lui.

Barnard.- (l'observant) De l'amour, Emilie, vous avez plus de science que votre âge n'en a d'ordinaire. Sans doute, pour cueillir son fruit charnu et sucré, votre coeur s'est-il accroché à quelque méchante ronce de quelque cruelle branche épineuse. .. ..Nous sommes si éloignés tous les deux, tant de choses nous séparent, que, de rive à rive, nous pouvons bien échanger des confidences... .. Vous aimez ?

Emilie.- Peut-être.

Barnard.- Que je suis heureux pour vous. D'une masse inerte, l'amour opère sa métamorphose, des nerfs vous poussent, votre coeur s'élargit, se fait vaste et profond, votre esprit s'accroît, se développe : vous vivez d'une vie multipliée. Beauté et art prennent enfin leur sens. Enfin, vous goûtez les délices de la vie... ..Vous le connaissez depuis longtemps ? (Emilie fait non de la tête) Et vous l'aimez. Quelle chance il a que je n'ai pas... ..Il vous aime ?

Emilie.- Trop d'indices trop évidents me prouvent, hélas, que non.

Barnard.- Lorsqu'une femme aime, l'homme ne saurait qu'aller à elle. Si vous l'aimez, aimez-le assez pour patienter... ...Aurez-vous cette patience ?

Emilie.- J'aurai cette patience.

arnard.- Il est impossible que mon échec se double du vôtre. Je désespère pour deux, jurez-moi que vous espérerez pour deux... ...Voyez quel goujat je fais : vous faites don de votre temps à votre travail, et moi, je vous vole de votre don. .. ..A la pensée de retrouver en pensée certaine pensée, il me semble que je me déchire en deux. Barnard sort.

5.

A la sortie de la So.T.I.E. Sort Quatorze-Juillet, le rattrape Sabine, sa lettre à la main.

Sabine.- Monsieur. Voilà la lettre. .. ..Mettez-vous en condition. Lisez-la comme si elle vous était destinée.

Quatorze-Juillet.- (la prenant, commençant à la lire) A vous

Sabine.- Ne la lisez pas à voix haute, vous me faites rouge de confusion.

Quatorze-Juillet.- (il la lit silencieusement, tourne le dos à Sabine, pour qu'elle ne voie pas son visage, puis il lit à voix haute la fin) . .."Je tremble en écrivant cette lettre, je suis sans cesse à me tourner pour voir si vous ne me lisez pas par-dessus l'épaule. Je vous laisse à penser mon angoisse, lorsque je me glisserai dans votre bureau. Celle qui n'ose pas dire son nom."Voilà quelques gouttes d'encre qui vont vous le souler à rouler sous la table. S'il retourne contre lui sa science pour tourmenter les gens, jugez comme il va se faire souffrir... ...Lettre si parfaite, qu'on la croirait naturelle : il vous reste à la faire copier par quelqu'un d'extérieur, pour que le jobard ne reconnaisse pas votre écriture..(s'éloignant, se retournant) .. Peut-être cette lettre est-elle un peu trop cravatée : peut-être pourriez-vous lui donner le négligé de la passion, et la parsemer de quelques fautes d'orthographe ?

Sabine.- Vous retiendrez que ce sont de fausses fautes d'orthographe.

Quatorze-Juillet.- (riant) Vous la mettriez sur son bureau demain matin, avant qu'il arrive.

Sabine.- C'est ce que je ferai. Ils sortent de part et d'autre. Sabine, se retournant, suit Quatorze-Juillet.


trois

 

1.

 

Devant la So.T.I.E., le matin, avant l'heure de l'ouverture. Arrive Walter, strict, qui entre. Puis, Quatorze-Juillet qui attend, faisant les cent pas, regardant l'heure, la façade de l'immeuble.Sort de la So.T.I.E. Sabine.

Sabine.- (A Quatorze-Juillet) Monsieur. L'appât était le bon. Le merlan a avalé l'hameçon jusqu'aux ouïes, a fui avec la ligne, s'est enfoncé dans les profondeurs.

Quatorze-Juillet.- Id est ?

Sabine.- J'ai déposé la lettre sur son bureau et l'ai guetté par une porte entrebâillée. Il a vu la lettre, l'a tournée, retournée, des yeux interrogée sur toutes ses faces, pesée, soupesée, humée, puis, se prenant par les deux mains, l'a ouverte. A peine avait-il lu quelques mots, que, jetant les yeux à droite et à gauche comme un voleur qui a peur d'être surpris, il a glissé la lettre sur son sein, et a disparu.

Quatorze-Juillet.- Les deux mâchoires du piège lui enserrent les pattes à pleins crocs. Il ne s'en libèrera pas de sitôt... ...Travaillez comme si de rien n'était. Surtout ne prêtez pas attention à lui. Il ne faut pas qu'il s'aperçoive que quelqu'un l'épie. Sabine entre dans la So.T.I.E. Arrive Achille, une allumette dans la bouche, qui va droit sur Quatorze-Juillet, et lui donne des coups de poing dans le bras.

Achille.- Espèce de porc rose aux rares soies, qui vous vautrez dans la boue de votre soue, omnivore et prolifique, que ne vous ai-je saigné à l'époque et transformé en saucisses. Et maintenant, hein ?.. ...(Quatorze-Juillet écarte ses poings)

Quatorze-Juillet.- Quoi, et maintenant, hein ?

Achille.- J'ai suivi vos fumeux conseils. Je ne fume plus, espèce de lard.

Quatorze-Juillet.- Ne claironnez pas victoire. Ce n'est pas gagné. Attendez-vous à des rechutes.

Achille.- Le noviciat est passé, je vous dis... .. Vous m'avez tellement jeté le gant à la figure, que j'ai fini par le ramasser. Il y a un mois, armé d'une cartouche neuve, muni de mon équipement de fumeur, je suis allé à la place au bout de ma rue, ai déposé mon éventaire de bar-tabac sur un banc : je voulais que mon triste Carême fasse les Joyeuses Pâques d'un autre. Dans la foulée, j'ai déposé mes bouteilles aux pieds du premier Saint Benoît Labre venu, ma télé et mon magnétoscope aux disciples d'Emmaüs. J'ai prononcé les trois voeux : j'ai sacrifié la clope, le litron, le fénestron. (Il ôte l'allumette de la bouche, titre la langue, montre le bout) Ho hou. (fermant la bouche) Au bout. (il rouvre la bouche et retire la langue)

Quatorze-Juillet.- (le tenant loin, à bout de bras, regardant la langue d'un air dégoûté) Qu'est-ce que vous avez là ? Une vésicule ? Une pustule? Une scrofule ?

Achille.- Mon succédané de cigarette était un bout d'allumette. A force de frotter le contrefort de l'allumette contre le talon de ma langue, il s'est formé une cloque... ...(allant vivement à Quatorze-Juillet, le prenant aux bras, et le secouant) Et maintenant, hein ? A cause de vous, je souffre des affres. J'ai l'impression d'être passé dans un laminoir. Avant, j'étais une barre longue, large, haute, j'avais de l'épaisseur. Maintenant je me sens plat comme une tôle. Je suis amputé de ma 3ième dimension, je ne suis plus que du long et du large... ..Mon âme, vide de ses encombrants occupants, est affreusement déserte. Quest-ce quon moffre de loger à la place, voulez-vous me le dire ?

Quatorze-Juillet.- Qu'on ? Qu'on ?

Achille.- La Société, je ne sais pas, moi. Le Gouvernement.

Quatorze-Juillet.- (se dégageant) La Société, mon pauvre. Elle se moque bien de vous. Quand un tombe et disparaît, dix se lèvent et apparaissent à sa place. Et les deux seules choses dont le Gouvernement s'inquiète à votre sujet, c'est 1. que vous payiez vos impôts et vos taxes, dans les temps, 2. que vous jouissiez de votre logement en bon père de famille. Il n'y a qu'un seul être au monde, qui risque de se soucier de vous.

Achille.- Et c'est ?

Quatorze-Juillet.- Vous. C'est le seul. Et encore. Je ne sais si vous vous passionnez pour vous. J'ai bien peur que non.

Achille.- A la place où je suis de traîne-misère ? Avec les 3 sous que je gagne ? Que voulez-vous que je vive, en dehors d'aller jusqu'au coin acheter le journal et revenir ?.. .. Les seules vies qu'on nous offre à vivre sont celles que nous vivons par procuration : déléguer notre vie à toutes ces célébrités au-dessus de nous, c'est tout ce qui nous est laissé. Nous, nous comptons pour du beurre. Ils nous laissent juste le droit d'être bon public et de les applaudir à tout rompre. .. ..Gare à vous, même si vous leur lancez des tomates.

Quatorze-Juillet.- (lui cognant la tête) Votre haute assemblée est en vacances parlementaires ? Ne pouvez-vous réunir votre commission d'experts, pour étudier le sujet de près ?.. ..Ces célébrités, dont vous vous emplissez la bouche, le sont-ils de naissance, par voie héréditaire ? Avant d'être célèbres, que sont les célébrités ? Célèbres aussi ? Etes-vous stupide ?.. .. Qui est-ce qui se bâtit la renommée la plus éclatante ? N'est-ce pas celui qui, auparavant, était inconnu ? Pour que quelqu'un soit illustre magnifiquement, ne faut-il pas qu'il ait été obscur totalement ?.. .. Si vous rechignez à applaudir les autres, que ne montez-vous votre propre spectacle ? Affichez vos prétentions, mon vieux. Affirmez-vous. Tranchez sur les autres. Soyez : vous. Si vous n'êtes pas pour vous, qui croyez-vous qui le sera?.. .. (paraît Florence de Nobilis) Voilà quelqu'un pour vous. Du nerf. Redressez-vous de toute votre petite taille. (Quatorze-Juillet sort)

Achille.- (à Florence de Nobilis, indiquant sa montre) Puisqu'il n'est pas encore l'heure, permettez-vous à notre conversation de faire quelques pas ensemble ?.. .. Est-il présomptueux de ma part, de penser qu'il n'est pas illogique de penser que des connaissances sont faites pour se connaître ?

Florence.- (souriant) Pas du tout.

Achille.- Voilà un beau sourire qui désarme mon affreuse timidité. ..(ils font les cent pas) Une question me brûle les lèvres, depuis le temps. Avouez, Madame, que vous ne faites que condescendre à descendre parmi nous. C'est l'impécuniosité qui fait votre classe se mésallier avec la nôtre.

Florence.- Le moment est venu, pour moi, de descendre de l'autel où vous me placez, Monsieur Koch, et de me décrire telle que je suis... ..Mon père, qui était de haute, puissante et ancienne noblesse à 16 quartiers, nous recommandait de bien nous tenir droits, de ne pas nous éloigner de lui, de ne fréquenter qu'entre nous, moyennant quoi, nous avions le droit, allant sur le balcon, de cracher sur les passants... ..Pour le touriste, notre noblesse est magnifique de loin, tours et remparts se dessinent orgueilleusement dans le ciel, mais que par le porche, il pénètre dans la cour : il découvrira ruines à découvert, détritus pourris, papiers gras luisants, immondices couverts de mouches. La noblesse de notre famille n'était faite que d'une arrogance indigne. Notre nom était noble, certes, mais son sens plus roturier que roturier... ..Si noble était vil, que fallait-il que je me fasse pour me faire noble ? Vile. Aussi ai-je renié ma noblesse roturière, ses droits, ses titres, ses rentes, et me suis-je converti à la noble roture. Je prétends n'être plus jugée d'après un état, mais d'après une vie et des actes. Du haut où j'étais, j'étais plus bas que vous : il me faut maintenant m'élever à votre hauteur. (s'écartant d'Achille et reculant) Replacez-moi à ma vraie place, monsieur Koch. De votre estime pour moi, créez un début de mépris, et vous m'évaluerez à mon vrai prix.

Achille.- (reculant de son côté, s inclinant) Par votre mépris de vous, de mon mépris de moi, vous venez, Madame, de créer, pour moi, un début d'estime. Tous deux entrent dans ala So.T.I.E. Arrivent Cyrille et Eudoxie, face à face. Cyrille fait signe à Eudoxie qu'il veut lui parler.

Cyrille.- Eudoxie. Ne m'interrompez pas. J'ai répété toute la nuit. Laissez-moi vous dire mon texte d'affilée. (Il se lance) Eudoxie, je veux vous faire ma déclaration. (Il se détend) Voilà.

Emilie.- De ?

yrille.- Je vous en prie, épargnez-moi certain mot ridicule. Il est tellement usé de tous les côtés et rebattu, que pour lui donner un peu de relief, il faudrait le gonfler d'adverbes outranciers, le pâmer d'yeux blancs, le trembler de trémolos. Soyez gentille, épargnez-moi ce cinéma... ...Entendez le mot déclaration comme un demi-mot, ajoutez l'autre mot, et vous aurez le mot entier.

Emilie.- Je ne vous demande rien, Cyrille. Emilie va pour entrer.

Cyrille.- (la rappelant) Eudoxie. .. .. J'avance au bord de la planche, ferme les yeux, pince le nez, et sans me préoccuper s'il y a du fond ou non, je m'élance et je saute : je vous aime bien, Eudoxie.

Eudoxie.- Moi aussi, Cyrille, et maman et papa. (elle lui pince le bras) Chère vieille branche. Emilie va pour entrer.

Cyrille.- (la rappelant) Eudoxie. Votre pied m'écrasant la tête, je roule sur le ventre et me tords à vos pieds : je suis amoureux de vous, Eudoxie.

Eudoxie.- Comme il vous faut souffrir, pour accoucher d'un simple mot comme celui-là... ... Vous sembliez avoir tellement de peine à le dire, qu'on aurait cru que vous deviez vous en persuader avant. C'est bien. J'en prends note. (Elle sort son agenda, écrit) Mardi 20 juin, 16 h 50, Cyrille me dit qu'il est amoureux de moi. (elle ferme son agenda) Emilie va pour entrer.

Cyrille.- .. .. Vous ne direz rien ?

Eudoxie.- J'avais mal compris ? C'était une question qui demandait une réponse ?

Cyrille.- .. .. Je vous ai dit certain mot.

Eudoxie.- Un mot n'est qu'un mot. Après tout, vous pouvez le dire à n'importe qui. Ca ne vous coûte qu'à le dire.

Cyrille.- Que dois-je ajouter pour que vous y ajoutiez foi ?

Eudoxie.- Son sens. Une affirmation ne vaut devant un tribunal, que si elle est étayée par une preuve. En garantie d'une dette, il faut donner des gages.

Cyrille.- A combien de chameaux vous évaluez-vous ? Voyons de quel air se gonfle votre vessie. Pure curiosité. Amusez-moi.

Eudoxie.- Aimeriez-vous, que, comme un copain, votre femme vous tape sur le ventre, vous bourre de coups de poing ? Ne préférez-vous pas que, dévote, elle s'abîme à vos pieds en adoration, vous voue un culte ? En d'autres termes, croyez-vous qu'une femme puisse aimer un égal ?

Cyrille.- Egalité, c'est perfection. Tous deux ont même droits et mêmes devoirs. Aucun ne dicte sa loi à l'autre.

Eudoxie.- Lorsqu'il y a une faible différence de niveau entre deux points de son cours, la rivière s'écoule, molle, paresseuse; un fort dénivelé, l'eau se précipite en torrents furieux. Que préférez-vous entre un homme et une femme ? Une passion furieuse, ou une gentille camaraderie ?

Cyrille.- Le décolleté de votre pensée m'inquiète. Ne pouvez-vous faire fi de votre pudeur, et la dénuder un peu plus ?

Eudoxie. - Je veux bien même la découvrir tout à fait. Je vous demande, Cyrille, de vous réinscrire à l'Université, de reprendre vos études, et de concourir à quelque haut poste.

Cyrille.- (incrédule) Vous voulez que je quitte un poste modeste que j'aime, pour un vaniteux que je hais à l'avance ?

Eudoxie.- Je ne veux rien. C'est vous qui me sollicitez.

Cyrille.- Je devine : vous me mettez à l'épreuve. Vous prêchez le faux pour savoir si je crois vraiment au vrai. Vous vous faites l'avocat du diable, pour voir si je résisterai à vos tentations. Croyez-en vos oreilles : mon abnégation est réelle.

Eudoxie.- Il y a une abnégation plus belle encore que votre abnégation : l'abnégation de l'abnégation. Renoncer à son renoncement, voilà ce qui serait le vrai témoignage d'amour.

Cyrille.- Mon malheur ferait votre bonheur ? Vous seriez si à l'aise que je sois si mal à l'aise ? Vous auriez cette cruauté-là?

Eudoxie.- Vous ne seriez pas malheureux, puisque je serais heureuse.

Cyrille.- Eudoxie, vous ne pouvez vous estimer à si fort prix.

Eudoxie.- Cyrille, vous ne pouvez vous estimer à si fort prix, que vous vous estimiez à plus fort prix que moi.

Cyrille.- Je regrette, je ne peux pas vous céder : c'est contre moi.

Eudoxie.- Je ne peux pas vous céder non plus : c'est contre moi aussi.

Cyrille.- Aimer pour rien, n'est-ce pas l'amour le plus haut ?

Eudoxie.- Se tenir soi pour rien, et l'autre pour tout, n'est-ce pas un amour plus haut encore ?

Cyrille.- Je regrette. Vous m'aimerez pour rien, ou vous ne m'aimerez pas.

Eudoxie.- C'est vous qui me sollicitez, Cyrille. Eudoxie entre dans la S.O.T.I.E.

Cyrille.- (seul) Voilà une jeune conductrice qui gonfle les pneumatiques de son véhicule au-delà de la pression autorisée. Sonnerie de l'entreprise. Cyrille entre dans la So.T.I.E.

 

2.

Dans la S.O.T.I.E. Un réduit, où s'empilent feuilles, cartons. Walter, entre. Sortant précieusement la lettre de la poche intérieure de son veston, il la lit, la glisse à nouveau dans la poche intérieure de son veston en regardant à droite et à gauche pour voir si quelqu'un ne l'épie pas.

Walter.- (la main appuyée sur son coeur) C'est elle. Ce ne peut être qu'elle. Au-dehors, elle fait son dragon, crache des flammes, au-dedans, c'est la petite fille, sa poupée dans les bras, qui suce son pouce... ... Si, aimant, au-dessous d'elle, elle choisit de s'abaisser, comme il faut que l'amour fasse pression sur elle, et quelle grande faim ne doit-elle pas avoir de moi. Je m'en vais lui faire monter la convoitise et la concupiscence si bien, qu'elle n'aura plus qu'une ambition : servir la mienne. .. ..Enfin, mon astre s'élève à son zénith. Bientôt, mon lourd soleil de plomb, montant à son midi, pèsera et s'appesantira sur tout. Il sort du réduit.

 

 

3.

Bureau de Mme Mose, porte sur le secrétariat ouverte. Sabine, allant et venant.

La voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) J'ai connu dans mon jeune âge -Le plus joli garçon du village - Mais il est devenu volage - Il a tout dit tout dit - Il a tout dit ce que j'y avais dit. Il paraît.

Sabine.- (à voix basse) Cht. Vous trouvez que c'est intelligent ? Au lieu de chanter des chants profanes à pleine voix, ne pouvez-vous, en raison de la sainteté du lieu, (elle montre le bureau de Mme Mose) adopter une attitude recueillie, incliner la tête dévotement, marmotter des lèvres pieusement ? Ne pouvez-vous vous prêter à quelques singeries, puisqu'ils aiment cela ?

Quatorze-Juillet.- Désolé. Je suis comme je suis. Sabine lui fait signe que Mme Mose arrive. Entre Mme Mose, qui reste debout derrière son bureau.

Mme Mose.- J'irai droit au sujet, Monsieur Quatorze-Juillet. J'ai pour tâche de surveiller la santé de l'entreprise. Or je lui ai trouvé des temps-ci de l'hypertension. Je veux éviter un accident vasculaire. Nutritionniste, j'ai pour devoir de la mettre au régime. En conséquence, je supprime votre sel trop piquant de sa table. Je vous licencie... ... A la fin des vacances, vous les prolongerez. Sort Quatorze-Juillet.

La voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) Mais il est devenu sage - Et m'a demandé en mariage - Dans l'église du village - Nous nous sommes mariés -Il n' a plus dit plus dit

Mme Mose.- (prêtant l'oreille à la chanson, manquant de tomber, elle s'asseoit) A entendre cette chanson, j' en ai les tendons sectionnés, les jarrets coupés. Entre Walter, suivie de Sabine, qui veut le retenir.

Sabine.- Monsieur Walter.

Walter.- (repoussant Sabine) Je n'ai pas besoin de votre démultiplication, ma bonne. Je suis en prise directe. (Sort Sabine. Walter se met debout à côté de Mme Mose) Direz-vous, Madame, qu'à votre droite je suis déplacé ?

Mme Mose.- (se reprenant) Je vous aurais convoqué, Walter, et je ne m'en rappellerais plus ? J'ai un trou dans mon texte, soyez gentil, soufflez-moi.

Walter.- Dissipez toute crainte, Madame, je suis prévenu en votre faveur. Je recevrai votre requête d'une oreille favorable.

Mme Mose.- (réfléchissant) Apparemment, vous avez entre les mains un fil que j'ai perdu. Rendez-moi service, remettez-le moi entre les doigts.

Walter.- (à part) Quelles acrobates supérieures. Elles se lancent dans la plus haute voltige, au dernier moment, se rétablissent magnifiquement, et retombent sur leurs pieds impeccablement. (à Mme Mose) Vous avez fait le principal de la course, Madame, il ne vous reste que quelques mètres. Ce que votre lettre a entrepris, achevez-le d'une parole.

Mme Mose.- Quelle lettre ? On vous a écrit une lettre ? Sous mon nom ? C'est un faux. On vous a joué, mon ami.

Walter.- (priant) Madame.

Mme Mose.- (tendant la main) Donnez-la moi. Je vous somme de me la donner. Je vais appeler mon avocat et déposer plainte pour faux et usage de faux. J'ai besoin de cette lettre comme pièce justificative pour mon dépôt de plainte.

Walter.- J'ai un aveu honteux à vous faire. Cette lettre n'était pas signée. J'ai ignoblement supposé qu'elle était de vous.

Mme Mose.- Quelle sorte de lettre était-ce ?.. .. Comment avez-vous pu présumer ? Quelle idée vous faites-vous de moi ? Qu'avez-vous pu imaginer ? L'offense est pire encore.

Walter.- J'avais bu une fameuse gorgée de poison. J'ai été pris de délire. De folles vapeurs m'avaient enivré. .. .. Par faveur, Madame, que la croûte terrestre de votre mémoire daigne s'ouvrir d'une faille, et que mes paroles s'abîment dans ce gouffre. .. .. Je vous ai toujours servie fidèlement, Madame. J'ai un crédit sur mon compte dans votre pensée : accordez-moi de rembourser ma dette sur ce crédit.

Mme Mose.- Bon.

Walter.- Vil, je m'avilis. A vos pieds, à genoux, corde au cou, je m'humilie.

Mme Mose.- Je veux bien barrer votre texte d'une petite croix au crayon.

Walter.- Je vous en ai une infinie gratitude.

Mme Mose.- (l'observant, le pointant du doigt) Ah, j'aime. De 3/4, dos courbé, tête baissée, yeux au sol : j'aimerais fort que cette version de vous soit désormais votre version officielle.

Walter.- Elle le sera, Madame.

Mme Mose.- Voilà la pénitence que vos ferez. Vous irez voir cette petite secrétaire de Barnard, et vous lui direz que j'attends toujours une réponse à mon offre amicale... ... Je n'aurais rien contre, que vous intercaliez un peu de publicité en ma faveur, que vous lui touchiez un mot de ma beauté, et comme je fais le bonheur des gens autour de moi.

Walter.- Je n aurai pas à me forcer. Ma publicité coulera de source.

Mme Mose.- Ne faites pas lourd comme professionnels, faites léger comme amateurs. Que votre spot soit court et efficace.

Walter.- Il le sera, Madame. Sort Walter. Dans le couloir, Walter, allant, et regardant par les portes ouvertes des bureaux.

Walter.- (à part) J'ai beau épier des rires sous cape, des conciliabules de bouche à bouche, des chuchottements à voix basse : je ne suis la risée de personne... ... Ai-je jamais été dans ma vie dans une position aussi inconfortable ? ... ... Comment ai-je pu penser que c'était elle ? Elle est bien trop pleine d'elle, pour faire une place à quelqu'un d'autre, même petite... .... (allant, regardant à droite et à gauche) D'ordinaire ce sont les fidèles qui sont à la recherche d'un dieu inconnu, là, c'est un dieu qui est à la recherche d'une fidèle inconnue. (il sort)

 

4.

Une rue, non loin de la So.T.I.E. Donatien, rattrapé par Mehmet.

Mehmet.- Donatien.

Donatien.- Mehmet... ... Vous me suiviez ? Pourquoi nous avoir laissé séparés par une méchante distance ?

Mehmet.- Je vous avais dit comme j'étais contagieux, combien facilement, par contact, je pouvais vous contaminer. C'est fait. Vous êtes suivi.

Donatien.- Par ?

Mehmet.- Son air détache vous ignore, mais en fait, il ne connaît que vous.

Donatien.- Je vois.

Mehmet.- Je suis suivi de mon côté.

Donatien.- Je vois.

Mehmet.- Je ne veux pas qu'ils vous cherchent noise. Je ne vous quitterai plus.

Donatien.- Vous ne m'estimez pas assez Mehmet. Etre inculpé à cause de vous ferait mon bonheur. Ce serait une bénédiction pour moi, d'être maudit à cause de vous.

Mehmet.- Par ivresse de coeur, vous vous laisseriez emporter à un accès de générosité, que vous regretteriez amèrement, une fois revenu à vous. Vous jugerez, alors votre coûteuse munificence, de prodigalité imbécile. Ne commettez pas d'imprudence que vous regretteriez. Je vous veux un autre avenir que le mien, Donatien.

Donatien.- Mehmet. De ma branche honnête, je n'ai eu que méchanceté, égoïsme, avarice, de ma branche malhonnête, j'ai eu au contraire bonté, générosité, tendresse. Jugez laquelle je dois me reconnaître.

Mehmet.- Taisez-vous. Vous ne savez ce que vous dites. Ils sortent.


quatre

 

1.

La S.O.T.I.E. Le bureau de Mme Mose. Mme Mose est assise, rêveuse. Sabine, affairée, va et vient.

Mme Mose.- .. Cessez de me bourdonner aux oreilles, comme une mouche, Sabine. Vous ne pouvez pas vous poser une fois pour toutes quelque part ?

Sabine.- Il s'agit de courrier urgent.

Mme Mose.- Il n'y a jamais aucune urgence si urgente qu'elle ne puisse être remise au lendemain. Pour un rien, vous surgissez de votre secrétariat comme un diable de sa boîte.

Sabine.- Pardonnez-moi, Madame.

Mme Mose.- Je ne sais pas si je me trompe, Sabine, mais j'entends dans le couloir des pas, comme des soupirs étouffés, des froissements de jupe comme des souffles légers. (Elle lui fait signe d'écouter) Ce silence est dense comme s'il y avait quelqu'un.

Sabine.- Je vais m'en assurer. (Elle sort, revient) Vous avez un sens de plus que tout le monde : c'est Emilie, la secrétaire du Président.

Mme Mose.- J'ai juste entre deux actes, un entracte : dites-lui que je la reçois. Sabine sort, rentre avec Emilie, qui s'approche de Mme Mose, et par-dessus le bureau tend un dossier. Mme Mose affecte de ne pas le voir, ignore le dossier, ne quitte pas Sabine des yeux.

Mme Mose.- Sabine. Quand cesserez-vous d'être si cruelle avec vous ? A vos hostilités laborieuses, quand accorderez-vous enfin une suspension d'armes ? (Sabine se tourne vers Mme Mose, stupéfaite ; sans regarder davantage Emilie, Mme Mose montre à Emilie de la main Sabine) .. .. Ne pensez-vous pas, Amélie

Emilie.- Emilie, Madame.

Mme Mose.- Emilie. .. ..Ces beaux yeux noirs brillants comme l'onyx, ne se laissent voir que par d'ingrats dossiers : ne pensez-vous pas qu'ils se devraient de s'offrir davantage à l'admiration de leur entourage ?

Sabine.-Vous faites de moi un objet de raillerie. Vous vous égayez à mes dépens, Madame.

Mme Mose.- Voyez comme son naturel de se méjuger, à peine chassé, revient gentiment au galop. La beauté n'est-elle pas plus belle encore, quand elle s'ignore ?.. .. De si grand yeux noirs, humides, profonds comme lacs de montagne, une chevelure noire et épaisse comme forêt de sapins, n'invitent-ils pas à la plus belle des randonnées ?

Emilie.- Je suis de son cortège d'admiratrices, Madame.

Mme Mose.- Surtout, ne le prenez pas à mal, Emilie. Si elle abonde de beauté, vous ne manquez pas de joliesse. Vous n'êtes pas mal non plus.

Emilie.- Mademoiselle est la jeune fille que j'aurais aimé être. Je troquerai sur le champ ma défroque mal coupée contre son bel habit bien ajusté. J'échangerais sans hésiter, ma monstrueuse disharmonie, contre une telle harmonie gracieuse. (A Sabine) Je vous admire de tout ce que je rêve d'être, Mademoiselle.

Mme Mose.- (droite sur son fauteuil) Disharmonies monstrueuses, quelle horreur dites-vous ? Vous vous dénigrez par trop. Vos disharmonies monstrueuses sont ravissantes étrangetés. Comment peut-on à ce point se méconnaître ?.. .. Froide harmonieuse beauté grecque, harmonie consonante laissent le coeur de marbre ; accord dissonant, accord de septième, beauté extravagante, au contraire, brisent les coeurs de chair.

Emilie.- Je ne sollicite l'indulgence d'aucun jury. Je me fie en mon seul impitoyable jugement. Il n'y a personne que je connaisse mieux que moi... ... La faveur indue me fait peur, Madame. Je sollicite de votre bonté de me laisser retourner à mon travail. Vous êtes une femme de devoir pour qui le travail est la seule occupation acceptable.

Mme Mose.- (se levant vivement) Ne vous méprenez pas. Je désire tout, sauf vous tourmenter. Loin de moi. Si je veux du bien à quelqu'un, c'est bien à vous... ... Ma vicieuse habitude est de mettre à l'épreuve les sujets que j'estime le plus. Avant, je ne savais quelle vous êtes, maintenant, je sais. Vous êtes telle qu'ardemment je désirais. Vous avez un tel ardent amour franc pour le travail, que j'ai le même amour franc pour vous... ... Aimez-moi, Emilie : travaillez. Sort Emilie.

Sabine.- Pardonnez à mes lèvres s'il n'est pas de leurs forces de faire barrage à leurs paroles : non seulement vous êtes armée de la plus traîtresse beauté, mais encore de la plus dangereuse intelligence. Armée de cette double arme, il n'y a résistance que vous ne sauriez vaincre.

Mme Mose.- Jamais homme ni femme ne m'a fait compliment aussi exorbitant, ni aussi véridique. Merci de ce juste et excessif compliment inattendu. Je saurai ne pas vous décevoir, Sabine. Sort Sabine, souriante.

Mme Mose.- (seule) Malheureuse, qui lui tends un piège et tombe dans ta propre chausse-trappe. Tu lui tends un guet-apens meurtrier, et te confondant avec elle, ta propre troupe t'assassine... ... Par aveugle présomption, devenir ainsi sa propre incendiaire ? Ce petit feu de fantaisie, qui t'amusait tant et dont tu te croyais maîtresse, à force de le fourgonner et le tisonner, le voilà devenu brasier inextinguible. Plus je brûle, plus je brûle. Quel dieu d'amour me sauvera de mes propres flammes ? Sort Mme Mose.

 

2.

Un couloir. Walter, regardant à droite et à gauche.

Walter.- (seul) Chef du personnel, bon. Je vais, je viens, je lis ceci, je lis cela, je monte des marches, les descends, ouvre à clé telle porte, ferme à clé telle autre, fais une remarque à l'un, une observation à l'autre, accomplis machinalement les milles rites réglés de ma fonction, mais est-ce que je ne sais pas que ce qui donne à cette mécanique laborieuse coeur et âme, c'est cette épître à Walter contre ma poitrine ?.. ..(regardant à droite et à gauche) J'ai beau aller par les couloirs, secrète procession, portant sous mon dais mon saint viatique, sur mon passage, nul fidèle ne s'agenouille... ... En vain, humble mendiant, je tends ma main quêteuse. Chacun de mes regards cherche une reconnaissance, et chacun des leurs me retourne un déni... .. Cette lettre anonyme appelle pourtant un auteur. Entre Mehmet.

La voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) La première volerie - Que je fis dans ma vie - C'est d'avoir goupillé - La bourse d'un vous m'entendez - C'est d'avoir goupillé - La bourse d'un curé.

Walter.- Monsieur ?

Mehmet.- Monsieur ?

Walter.- Vous désirez ?

Mehmet.- Et vous ?

Walter.- Je suis le chef du personnel, reponsable de la sécurité. Je suis habilité à m'assurer que pénètre ici aucun étranger au service.

Mehmet.- Je ne sais pas si vous le prendrez pour une insulte ou un compliment, mais votre tête crie votre profession. Vous êtes un de ces êtres qu'on n'aimerait pas rencontrer au coin d'un bois. Si je n'étais pas si aguerri par mes nombreuses campagnes, vous me donneriez froid dans le dos.

Walter.- (ravi) Vraiment ?

Mehmet.- Vraiment.

Walter.- Je ne savais pas que j'étais à ce point celui que je me voulais. Votre compliment me va droit au coeur.

Mehmet.- J'accompagnais un jeune homme, qui cherche sa soeur, employée dans votre entreprise. Il m'a quitté dans l'entrée et il a disparu. Vous savez combien les entreprises sont de mauvais lieux. On ne sait ce qui se cache derrière toutes ces portes. J'ai peur que mon ami ait été victime d'un mauvais coup.

Walter.- Vous êtes un aimable plaisantin.

Mehmet.- A moins qu'il ne me cherche ailleurs, pendant que je le cherche ici. Ne bougez pas. Je vais faire le chemin en sens inverse. Sort Mehmet.

Walter.- (seul, continuant à chercher) Soumettre le monde à un supplice tel que la question, y a-t-il plus grand supplice ? (Sabine passant) Les mains sur les épaules, poussons-nous : essayons Sabine... Mademoiselle. Entre Sabine.

Walter.- Avec toute cette interactivité, il m'est venu une idée : si, pour une fois, je me mettais à l'écoute du personnel ?.. .. Si je vous offrais l'occasion de soulager votre coeur, la saisiriez-vous ?

Sabine.- (à Walter) Vous élargiriez ma parole prisonnière ? Elle pourrait aller et venir en toute liberté, il ne lui serait fait aucun mal ?

Walter.- (à Sabine) Je vous donne toute garantie.

Sabine.- Une crainte m'étreint : j'ai peur que vous entendiez la liberté à la manière de certains gouvernants : vous comptez sur mon auto-censure... ... Pendant que vous croyez que je pense ceci, peut-être que je pense cela ? Vous m'accuserez de prendre avec vous des libertés. Vous me blâmerez pour mes familiarités. Pour finir, vous me punirez de m'être fiée à vous.

Walter.- Il n'y aura de votre part familiarité dont je me plaindrai. Pour tout avouer, j'y aspirerai même.

Sabine.- Je peux parler en toute ouverture de coeur ? Vous me jurez une immunité complète ?

Walter.- Puisque je vous le dis.

Sabine.- Vous comprenez qu'entre un chef du personnel et du personnel, les sentiments ne peuvent pas être posés

Walter.- Pour tout avouer, j'espérais qu'ils ne soient pas.

Sabine.- Savez-vous, Monsieur le Chef du Personnel, qu'à vous offrir, dans l'arène, mains jointes et en tunique de lin, aux mâchoires des lions, vous méritez une auréole sur la tête et une palme dans la main? .. .. Mettez-vous à notre place : votre surveillance perpétuelle, vos pointages, vos amendes, votre double notation, vos rapportages, vous pensez bien que cela ne laisse pas de bois.

Walter.- Ecoutez. A la réflexion

Sabine.- Vous avez réfléchi. Vous préférez : pas.

Walter.- Vous avez assez dit. Dire un mot, c'est tout dire.

Sabine.- Ne dites pas que vous espériez autre chose. Votre déloyauté envers vos inférieurs, vos flagorneries vis à vis de vos supérieurs, votre duplicité foncière ne sauraient attirer sur vous de l'amour fou.

Walter.- Je m'en doute.

Sabine.- Votre courage bat en retraite. Je vous aurais trop estimé.

Walter.- Je ne veux que vous épargner le déplaisir de dire des choses déplaisantes.

Sabine.- Ca m'aurait peut-être moins déplu que vous pensez.

Walter.- J'en dirais sur mon compte plus encore que vous. Je finirais par vous horrifier. Je veux vous économiser une scène par trop pénible.

Sabine.- Vous allez m'en vouloir à mort. Vous allez vouloir vous venger horriblement.

Walter.- J'ai beau être chef du personnel, Mademoiselle, on peut se fier en ma parole dans une certaine mesure. Sort Sabine, sourire jusqu'aux oreilles.

Walter.- (seul) Tant de patient travail, tant d'humbles efforts pour accéder à ce poste où je suis, et être méprisé à ce point... ... Avec peine j'ai grimpé l'échelle de la hiérarchie, et l'échelon où je suis monté, pourri craque sous moi, et me voilà à cloche-pied sur le bout de l'échelon craquant, pendu en l'air, n'osant plus bouger. Il sort. A un coin de couloir, Mme Mose, guettant.

Mme Mose.- (seule) A des coins de couloir, marauder de l'oeil comme un voleur un peu de sa vue : comme il faut que je sois dégradée... ..Encore, si de tels honteux menus larcins pouvaient me nourrir. Mais à me nourrir de ces miettes, je m'affame plus encore. Pauvre Mose : avoir été si souveraine, et être déchue à si honteuse servitude. Entre Donatien.

Mme Mose.- (reculant vivement, à part) C'est son frère. Jumeau, elle m'avait dit qu'elle en avait un. S'offre à moi non plus un rêve d'Emilie, mais une Emilie en chair et en os. .. .. Cette fois, je ne resterai pas agenouillée, derrière un pilier, à implorer les grâces, mais sortant du premier rang, je réclamerai à haute et forte voix, mon dû. Celui-là est pour moi. Aurait-il femme, maîtresse, enfants, sous leurs yeux, je le leur enlèverai. (haut, s'avançant, sévère) Monsieur, vous n'avez rien à faire ici. Veuillez décliner votre identité. (Donatien fouille en vain ses poches) Vous savez quel sort on réserve aux sans-papiers ? On les défère en justice... .. Vous croyez qu'on entre ici comme dans un moulin ?.. .. Quelqu'un apparemment, n'a pas rempli sa charge. (appelant fort) Walter.

Donatien.- Pitié pour lui, Madame. Contre moi soyez sans indulgence. Je confesse que je suis entré clandestinement. Je suis le frère d'une de vos nouvelles employées.

Mme Mose.- Emilie : je ne le sais que trop. Votre parenté n'est affichée sur votre visage que trop à découvert. Cette exhibition est impudique, on ne peut plus. Se ressembler à ce point : comment pouvez-vous ? Votre soeur fait penser à vous, vous faites penser à votre soeur, au point qu'on pourrait vous confondre. C'est d'une impudeur parfaite. Se ressembler d'une ressemblance aussi nue : vous n'avez pas honte ? Vous ne pouvez pas l'habiller un peu ?

Donatien.- Vous connaissez Emilie ?

me Mose.- Qui ne la connaît pas ? Je ne vous félicite pas pour votre branche collatérale. On ne compte plus les ravages qu'elle fait... ... Il est rare que de faux jumeaux aient autant l'air de vrais. Béni soit le ciel que vous soyez de faux, que quelque chose vous distingue d'elle. Je serais tombée de Charybde en Sylla.

Donatien.- Qu'est-ce qu'Emilie a fait de mal ? Je la connais comme je me connais. C'est la fille la plus honnête du monde.

Mme Mose.- Honnête ? Comme elle trompe. Rien n'est plus faux qu'elle. Elle s'est conduite d'une manière qui m'a donné honte de moi. Simplement, en étant ce qu'elle est, sans rien ajouter, elle a mis tout ici sens dessus dessous. Je doute que vous puissiez jamais corriger la mauvaise opinion que j'ai de votre soeur.

Donatien.- Je me porte caution pour elle. Je ne tolèrerai pas qu'une personne belle comme vous ait mauvaise opinion de nous. Je suis prêt à me racheter pour ma soeur. Faites de moi ce qu'il vous plaira. Je me livre entre vos mains.

Mme Mose.- Bien que vous ayez tant de votre soeur, avez-vous au moins un prénom à vous ?

Donatien.- J'ai pour prénom Donatien. Usez, Madame, de ce Donatien selon votre bon plaisir.

Mme Mose.- Votre docilité me rend déjà plus docile. Si vous continuez à me manier de vos doigts tièdes et doux, je sens que mon argile sera bientôt tout à fait malléable.

Donatien.- Tant que vous me supporterez, je ne relâcherai pas mes efforts.

Mme Mose.- Soyez certain que jamais, vous ne me fatiguerez de vos soins... ... J'ai hâte de vous faire les honneurs de mon chez moi. Venez. Sort Mme Mose.

Donatien.- (seul) Si je rêve, puissé-je jamais me réveiller. Si je suis éveillé, puissé-je ne jamais me laisser aller au sommeil. Entre Mme Mose.

Mme Mose.- Donatien.

Donatien.- (à part) Je ne rêve pas. (à Mme Mose) Je viens.

Mme Mose.- Il faut que vous appreniez quelque chose. Quand je commande, il faut obéir.

Donatien.- J'obéis, Madame. Ils sortent.

 

 

3.

L'étage des dessinateurs-projeteurs. Le couloir, les portes des ateliers sont ouvertes. A la porte de l'atelier de Cyrille, paraît Cyrille, qui regarde le couloir, ne voit personne, disparaît ; à celle d'Eudoxie, Eudoxie, qui fait de même. Un instant après, ils paraissent en même temps.

Cyrille.- (appelant) Eudoxie. (tous deux s'avancent l'un vers l'autre, Eudoxie avec plus de lenteur. Ils jettent les yeux de part et d'autre, de peur d'être surpris) Vous renoncez à votre clause exorbitante ? Vous reconnaissez que cette condition que je refasse des études, uniquement pour bien me placer, était léonine ?

Eudoxie.- Vous êtes dans un tel état de manque, mon pauvre Cyrille, que vous êtes prêt à payer ma dose au prix fort ?

Cyrille.- On ne peut pas dire, mais vous avez, dressé tout droit sur le sommet du crâne, un toupet phénoménal.

Eudoxie.- Croyez-vous que ce soit pour rien que nos temps sont appelés modernes ? Vos bastilles ont été prises, votre trône a été renversé, votre ancien régime abattu, votre bon plaisir ne commande plus. Il faut vous y faire.

Cyrille.- Justement. Je reproche à vos menées d'être paradoxales. Cette égalité que vous avez conquise, d'où vient, qu'à peine acquise, vous réclamiez de la perdre ? D'où vient, que, descendus avec notre accord de notre place au-dessus de vous, vous exigiez que nous y remontions ? N'est-ce pas contradictoire ?

Eudoxie.- Vous confondez vie privée et vie professionnelle, Cyrille. Entre les hommes et les femmes, il y a une différence, que vous ne réalisez pas. Nous, nous vous plaisons telles que nous sommes, (faisant un tour sur elle-même, comme un mannequin) nous n avons rien à nous ajouter. Vous, par contre, tels que vous êtes, il n'y a rien, en vous qui nous séduise particulièrement. Si vous voulez nous plaire, il vous faut ajouter quelque autre beauté. Pour les femmes, la faim d'aimer se confond avec la faim d'admirer. Nous avons nécessité de révérer, de rendre un culte, il nous faut un dieu placé au-dessus de nous... ... J'entends bien, certes, que dans la vie privée, l'égalité la plus parfaite soit respectée, que droits et devoirs soient également partagés. Mais j'exige que, dans la vie professionnelle, vous me soyez supérieur en poste et en salaire. Là est la différence.

Cyrille.- L'inégalité est chose violente et cruelle, l'égalité est chose douce et tendre. Si vous ne m'aimez pas tel que je suis, comment vous aimerai-je, si vous me forcez à être autre ?.. .. Rompons là, Eudoxie. Chacun rêve d'un rêve impossible. : vous rêvez que je sois autre, moi je rêve de rester tel. Puisque l'égalité n'est le propre que de l'amitié, (tendant la main) soyons amis.

Eudoxie.- (réjouie) Etre amis. Comme j'aimerais. Mais le pourriez-vous ? Vous maîtriseriez-vous assez?

Cyrille.- Vous y avez considérablement aidé. Votre bon paquet d'eau froide a tout à fait éteint mon départ de feu. Amis ?

Eudoxie.- Ah, si cela pouvait être. J'ai toujours rêvé d'une amitié entre homme et femme. Malheureusement, je vous connais trop. Il est sage que je ne me fasse pas d'illusions. Rien qu'en me voyant, jabot gonflé, roucoulant d'une voix de gorge, les ailes balayant le sol, pigeon en rut, vous me marchez dessus. Je vous connais trop. Si cela pouvait être.

Cyrille.- Cela sera. Camarades. On se serre la pince ? (Il lui serre vigoureusement la main, puis, lui tapant l'épaule) Ciao, vieille noix. Tous deux rentrent dans leurs ateliers. Au bout du couloir, paraît Sabine, qui guette. Sort de son atelier, Quatorze-Juillet. Il s'engage dans le couloir. Quand il aperçoit Sabine, il fait demi-tour, pour rentrer dans son atelier, mais Sabine court après lui, et lui barre la route.

Sabine.- Quel dégoût de moi vous prend tout à coup ? Est-ce-que je suis un vêtement criard que vous avez honte de porter? Quand je m'approche de vous, vous me tournez le dos. D'aussi loin que vous me voyez, vous me fuyez.

Quatorze-Juillet.- (sans la regarder, voulant faire son détour) Pas du tout.

Sabine.- (regardant de part et d autre dans le couloir) Votre politesse est blessante. Au moins respectez-moi, soyez franc. Dites-moi la vérité. De quoi suis-je coupable pour que vous m'interdisiez de votre séjour ?

Quatorze-Juillet.- Pour être tout à fait franc, c'est plutôt moi qui m'interdis du vôtre.

Sabine.- Supposons. Et pour quelle faute, vous seriez-vous appliqué cette peine?

Quatorze-Juillet.- Votre habitude m'était devenue vicieuse. Il n'était que trop urgent que je m'en défasse.

Sabine.- Expliquez-moi. Pourquoi mon habitude vous serait-elle devenue vicieuse, et non la vôtre, pour moi ?

Quatorze-Juillet.- Regardez-moi, mon enfant. Je suis en proie à l'involution sénile. Mon organisme est tout entier en régression. Me voyez-vous me mettre sous acharnement thérapeutique ? Il fait son détour pour rentrer dans son atelier, elle le rattrape par la manche.

Sabine.- Votre âge, le mien, avez-vous fini cette comparaison insultante ? Vous me croyez au berceau? Je n'ai plus le flou artistique de la jeunesse, j'ai le contour bien dessiné. Je sais exactement ce que je veux et ce que je ne veux pas. Moi précoce, vous arriéré, je suis mûre exactement autant que vous... ...Vous rendez-vous compte que me devez compte du goût que vous m'avez donné de vous ? Non seulement vous me faites tomber amoureuse de vous, mais vous vous donnez le triomphe que je vous le dise.

Quatorze-Juillet.-Vous êtes en proie à une courte fièvre, jeune fille. Mettez-vous au lit, demain, ce sera tout à fait passé. Aidez-vous de cette médication : comparez-nous : nous sommes tout à fait disproportionnés. Il fait son détour par l'autre côté, elle le rattrape par l'autre manche.

Sabine.- Tout amour est disproportionné. Et plus fort il l'est, plus fort il est.

Quatorze-Juillet.- Sauf qu'à mon âge, c'est chose honteuse et ridicule. .. ..Ah, si d'âge, je pouvais reculer jusqu'à vous, Sabine.

Sabine.- Vous ne me remarqueriez pas. Il fallait que l'âge vous destitue de la haute place de haute culture où vous étiez, et vous déchoie dans la foule où je suis, pour que vous daigniez me distinguer... ... Jurez-moi une chose : que vous ne me fuirez plus.

Quatorze-Juillet.- Et une deuxième chose : que je ne vous rechercherai pas non plus.

Sabine.- D'accord. Mais je ne supporte plus que vous fassiez votre vide autour de moi... ..(montrant Walter qui entre) Regardez la belle image, que je vous offre puisque vous êtes sage. Sort Sabine. Paraît Walter.

Walter.- Monsieur Quatorze Juillet.

Quatorze-Juillet.- Monsieur Walter.

Walter.- Levant le drapeau blanc, je viens engager des pourparlers... ....Entendons-nous : je ne cède pas un pouce de ce que je pense de vous. Hors même la question de la pigmentation qui a son poids de couleur mais dont il est de bon ton de ne plus tenir compte, vous serez toujours pour moi le sale garnement, qui, au fond de la classe, jette du papier mâché au plafond et des boules puantes sous les tables... ...Il s'est passé un fait nouveau : quelqu'un a déposé sur mon bureau une lettre d'amour anonyme.

Quatorze-Juillet.- Pour vous ?

Walter.- Pour moi.

Quatorze-Juillet.- Ne me faites pas rire. C'est mauvais pour mon coeur.

Walter.- Qu'un homme comme moi soit aimé vous stupéfie. (Il lui donne la lettre) Soyez stupéfié.

Quatorze-Juillet.- (la lit ; la lisant, pleurant il s'essuie ses larmes ; l'ayant lue) Ma sotte ironie vous présente ses plus sottes excuses.

Walter.- Ha ha... ... Y a-t-il au monde une gloire plus grande que celle d'être aimé ? Etre aimé est la seule réussite sur terre, dût-on le payer de l'échec de tout le reste... ... Cette preuve prouve que de l'amour pour moi existe. Reste à trouver l'amoureuse. ... ...Chef du personnel, je suis le sultan de tout un harem. Parmi toute cette cour autour de moi, je peine à deviner quelle houri pense particulièrement à moi... ...Vous de votre côté, vous êtes la gazette de la maison, vous tenez la rubrique du coeur... ...Je vous propose un accord : si vous me livrez certain nom, je me fais fort de licencier votre licenciement.

Quatorze-Juillet.- .. ..Comprenez que j'ai des scrupules... Acceptez-vous que je ne trahisse qu'en traître?

Walter.- Je vous écoute.

Quatorze-Juillet.- Je vous donne cette charade. Entre celle, juchée sur les hauts talons de ses fiers diplômes, qui vous regarde de haut, arrogante, pénétrée d'elle, et celle, chaussée des souliers plats d'un humble gagne-pain, qui vous regarde par-dessous, effacée, timide, laquelle, selon vous, est la mieux faite pour l'amour ? Sort Walter.

Quatorze-Juillet sourit de toutes ses dents, en le pointant du doigt dans son dos. Paraît à la porte de son atelier, Achille Koch, en veste et pantalon de ville, qui guette quelqu'un. Voyant Quatorze-Juillet le pointer du doigt, il reste interdit.

Quatorze-Juillet.- A la bonne heure. Enfin quelque chose de présentable.

Achille.- (se regardant) N'en rajoutez pas, j'ai assez honte. Un homme s'abaisser à cette féminité : s'habiller. S'abaisser à une telle mignardise : s'occuper de sa toilette. N'importe quelle fille d Eve va s'apercevoir que je ne pense qu'à une chose : lui plaire.

Quatorze-Juillet.- Parce que vous n'y pensez pas ?

Achille.- Si, mais maintenant elles vont s'en apercevoir. Y a-t-il plus grossiers clins d'oeil ? Je m'offre en proie aux femmes de proie. Coquet, comment plaire à une femme de qualité ?

Quatorze-Juillet.- Qui est-ce qui vous a fabriqué, mon vieux ? Vous êtes né tordu ? Vous êtes savonné, rincé, c'est tout. Vous avez mis de l'honnêteté dans votre présentation. Soyez heureux, on ne fait plus votre détour en se pinçant le nez, quand on vous rencontre. Quatorze-Juillet rentre dans son a telier, Achille Koch dans le sien, puis Achille reparaît à sa porte, regarde, et disparaît à nouveau. Florence de Nobilis sort de son atelier, avance dans le couloir, les yeux fixés sur la porte ouverte d'Achille Koch. Au moment où elle passe devant cette porte, elle regarde de l'autre côté. Sort Achille Koch.

Achille.- (appelant Florence de Nobilis) Pardonnez-moi. J'ai une note à vous transmettre pour information.

Florence.- Oui ?

Achille. - Madame. Il me semble que vous ne m'avez pas découragé.(Prenant soin de ne pas la regarder) Ramassant mon courage à deux mains, je profite de cet entre-deux portes, pour oser vous dire que je suis excessivement épris de vous. Cette prétendue audace, cependant, n'en est pas une, parce qu'à l'écoute de ce que je vais vous dire, vous ne pourrez que m'éconduire... ... Sachez que ma vie vient de basculer, vous vous doutez que Monsieur Quatorze-Juillet n'y est pas étranger. J'étais tout à fait incroyant en moi, et même parfaitement athée, vous en étiez témoin. Une lumière m'a enveloppé de sa clarté : tombé à terre, je me suis converti. Je professe à présent en moi une foi absolue. J'ai décidé en conséquence d'ouvrir dans l'entreprise une section syndicale... .. Je sais le prix dont je vais le payer. Il faut que je m'attende à travailler de plus en plus, gagner de moins en moins, ne gagner plus du tout, subir toutes sortes d'avanies, bref, à payer ce militantisme chèrement. .. .. Or une compagne est une cause à elle toute seule. Personne n'a le droit de sacrifier avec soi un autre que soi. En conséquence, m'étant déclaré, j'anticipe votre réponse et me repousse avant que vous me repoussiez. Par souci de transparence, j'ai tenu à ne rien vous cacher.... Madame. Il s'incline et recule d'un pas vers son atelier.

Florence.- Vous voulez faire carrière contre les carrières, gagner par les contre, réussir dans l'échec, en somme?

Achille.- Soyez déçue : pas même. Je n'ai pas d'ambition de réussite. Je veux rester effacé à mon emploi effacé. J'ai à honneur seul de défendre mon honneur. ...Constatez-le : nulle femme ne peut faire avec moi nul projet d'avenir. C'est un premier dernier baroud d'amour que je m'offre. Il s'incline et va pour sortir.

Florence.- Monsieur Koch. Ouvrez-vous une campagne d'inscriptions à votre syndicat ?

Achille.- ... Oui.

Florence.- Voulez-vous m'inscrire en premier sur la liste ?

Achille.- ... Certainement.

Florence.- Voulez-vous aussi m'inscrire comme bénévole ? Je réclame la charge de la cuisine et des dépendances.

Achille.- Ne vous avancez pas trop, madame. Mesurez bien la portée de votre engagement.

Florence.- A côté de tant de religions douteuses, vous me prêchez une religion sûre, qui nécessite courage et abnégation, et vous me détournez de me convertir ?.. .. Je veux aliéner mes loisirs oiseux, Monsieur Koch. Je veux asservir mon temps libre à servir.

Achille.- Ma compagnie serait pour vous obsession et hantise, tellement nous aurions à travailler ensemble.

Florence.- Ne m'avez-vous pas prévenue ? Sans doute, faut-il croire que je demande à courir vos risques.

Achille.- Je veux m'opposer au train de licenciements en cours, et en premier, à celui de Monsieur Quatorze-Juillet. Je suis en train d'étudier le code du travail.

Florence.- N'est-il pas écrit dans l'Ecclésiastique : il vaut mieux être deux que seul ?

Achille.- Si je ne suis pas présomptueux : à tout à l'heure ?

Florence.- (souriant, s'inclinant) A tout à l'heure. Achille Koch rentre à reculons dans son atelier, Florence de Nobilis fait demi-tour, et rentre dans le sien. Devant la porte du bureau de Mme Mose. Sort du bureau Donatien.

Donatien.- (seul) Qui dit mieux ? Inconnu du matin, et en un instant intime du plus intime ? Qu'une belle dame prenne son sort amoureux entre ses mains, n'est-ce pas le rêve de tout garçon ?.. .. Il n'est pas besoin d'être grand clerc, pour deviner qui a si bien retourné, ameubli et ratissé la terre, pour que dans le sillon ouvert, je n'ai plus eu qu'à semer. Grâce à une femme, je me laisse aimer, par une femme, comme une femme. Entre Mme Mose.

Mme Mose.- .. Vous vous êtes questionné, et vous vous êtes répondu, je vois, Donatien... ... J'aimais particulièrement votre soeur, c'est vrai. Je souffrais, pauvre chose muette, de l'erreur que je croyais que commettait la nature. Mais, bonheur, ce n'était pas une erreur. Son amour était le précurseur qui m'annonçait la venue du vôtre.

Donatien.- C'est en ma soeur, Madame, que vous m'avez connu. Qui sait si, en aimant le second, et tournant la tête, vous n'aurez pas nostalgie de la première.

Mme Mose.- Cela ne peut être. Plus vous êtes autre que l'autre, plus je vous reconnais et désavoue l'autre. L'étrangeté de votre soeur me fait d'elle une étrangère. Soyez tel que vous êtes, Donatien, parce que c'est tel que vous êtes, que je vous veux.

Donatien.- Tant que vous m'aimerez, je vous aimerai, Madame.

Mme Mose.- Je serai à vous, tant que vous serez à moi. Ils sortent.

 

 

 

 

4.

Bureau du Président. Le coffre est ouvert. Barnard, debout au bureau, des papiers en mains, Emilie à la porte ouverte.

Barnard.- (jetant les papiers sur le bureau) S'ils savaient. Se consacrer à tant de faux dieux. Passer les plus belles années de sa vie dans la dure prison d'une profession, pour un beau jour, trop tard, libéré sur le trottoir, pécule en poche, découvrir autour de soi, la vie inconnue. La belle occupation à laquelle on s'est livré... ...Quel est le seul beau, et bon, et vrai travail, Emilie ? Vivre. Pratiquer et exercer la vie, telle est la seule, belle, bonne, vraie industrie. Béni soit le ciel qui m'a fait passer à dure école d'humilité... ... Il m'arrive, figurez-vous, de ne plus penser à elle, mais chose curieuse, lorsque je m'en aperçois, tout aussitôt je suis pris d'un violent remords. L'homme est curieusement fait. Ne m'aimant pas, elle me ferait les plus violents reproches de ne pas l'aimer, je m'en sentirais affreusement coupable, alors que c'est elle qui l'est... ... Et, à l'inverse, jeune amie, j'avais fait le serment de ne pas vous harceler, et je suis sans cesse après vous. Tout prétexte m'est bon pour accéder à vous. Ayant juré de l'aimer, elle ne m'aimant pas, je la trahis en ne l'aimant plus, mais, jurant de ne pas vous harceler, je vous trahis en vous harcelant... ... Béni soit le ciel que votre aspect me dissuade, et que vous m'armiez vous-même contre vous. Emilie fondant en larmes, se tourne pour s'en cacher.

Barnard.- Emilie. Je pèche trop par ma présence. Ma compagnie vous nuit trop. Je vous en libère. Il va pour sortir.

Emilie.- (l appelant) Monsieur.

Barnard.- Cette place de secrétaire de direction, c'est l île du diable. Vous êtes épuisée de ces travaux forcés. Tout mon travail, c'est vous qui le faites. Je vous libère de votre engagement. Vous pouvez aller. Vous toucherez tous les salaires et indemnités qui vous sont dus. Allez, Emilie. Emilie pleurant fait non de la tête.

Barnard.- (suppliant) Emilie, vos déchirements me déchirent.

Emilie.- Vous bénissiez le ciel que mon aspect vous dissuade ? Je ne suis pas de votre goût ?

Barnard.- Hélas, j'ai un aveu honteux à vous faire. Vous ne l'êtes que trop. J'ai pour vous un goût secret, que jamais je n'oserais me laisser aller à satisfaire.

Emilie.- Comment peut-on être trop de son goût ?

Barnard.- La vérité est que j'ai peur que mon attrait avoué pour vous, telle que vous paraissez, dévoile un attrait pour un genre autre, alors que vous êtes tellement du vôtre.

Emilie.- Et si mes inclinations étaient en adéquation ? Si je vous confessais que j'éprouve le même attrait et la même honte, inverses ?

Barnard.- Trop tard, Emilie. Je démissionne de mon poste. Je ne suis plus une affaire. Je suis pauvre comme Job. Je n'ai plus le sou.

Emilie.- Je travaille, Monsieur. Je gagnerai pour deux.

Barnard.- .. .. Laissez-moi goûter ce point d'orgue de délicieuse musique.

Voix de Quatorze-Juillet.- (chantant) J'entrai dedans une chambre - Mon Dieu qu'elle était grande - J'y trouvai mille écus - J'y mis la main, - vous m'entendez - J'y mis la main dessus. Entre Mehmet, qui va droit sur Emilie.

Mehmet.- (la prenant aux bras) Vous êtes la soeur de Donatien. .. .. D'où vient que vous abandonnez de nobles études d'art pour un tel gagne-pain dégradant ? La liasse n'était pas assez épaisse?

Barnard.- (allant à Mehmet, et lui faisant lâcher prise) Monsieur. Vous déchirez le tissu de notre espace avec une violence intolérable.

Mehmet.- (le repoussant) Vous, je ne vous ai pas sifflé. (allant à Emilie) Répondez. Barnard va à nouveau vers Mehmet) Entrent les deux inspecteurs, dont l'un, pistolet au poing, l'appuie sur le dos de Mehmet.

Le 1er inspecteur.- Ne bougez pas. Pas un geste. (Mehmet lève les bras, l'autre inspecteur le palpe, pour voir s'il n'est pas armé ; le 1er inspecteur montre sa carte à Barnard) Veuillez me préciser la fonction de Mademoiselle.

Barnard.- Mademoiselle est mieux que ma secrétaire. Elle supplée mes insuffisances. Elle me laisse inaugurer mes chrysanthèmes et gouverne à ma place.

Le 1er inspecteur.- Elle a accès au coffre ?

Barnard.- Elle accepte de s'abaisser à ces basses besognes. Entrent Mme Mose et Donatien.

Donatien.- (dans un élan) Emilie.

Emilie.- (dans un élan) Donatien.

Barnard.- (s'interposant entre les deux) S'il vous plaît. Consultez, je vous prie la distribution de la pièce : j'ai le premier rôle. Permettez que mon action principale passe avant la vôtre secondaire... ...(à Mme Mose) Madame, j'ai été celui par lequel le scandale arrive. J'ignorais que la guerre des places fût dans une entreprise une telle guerre sans merci. Je ne me doutais pas que cette guerre fût à ce point totale, qu'on fît arme de tout, même de son charme et de sa beauté. Ma naïveté fait amende honorable. .. .. La place que je vous ai donnée, cependant, je ne la reprendrai pas. Après tout, l'ambition est légitime, si l'on veut faire le bien. J'ose espérer que c'est votre cas... (allant à elle)...L'amour que je vous portais péchait par ses excès, ses excès l'ont tué. Qu'il ressuscite en amitié.

Mme Mose.- (allant à Barnard) Dans le dur marbre de mon indifférence, vous venez de sculpter une fine et délicate amitié. Soyons frère et soeur, comme ceux-là sont frère et soeur. Barnard et Mme Mose se serrent les deux mains.

Emilie.- (à Barnard) Plaise, Monsieur, qu'en complément de votre gentil programme, vous nous laissiez jouer notre affreux mélodrame. (Barnard fait un geste d invite à Emilie) (à Donatien) Notre enfance, Donatien, a été un théâtre de violents épisodes, d'outrance de caractères et de ton, d'invraisemblance d'intrigue et de situation, et plein de méchants et de traîtres, de cris affreux et de pleurs amers : n'est-ce pas la définition du mélodrame... ..(allant à Donatien) Cher bandit. Gredin bien-aimé.

Donatien.- (allant à Emilie) Cher poison. Peste adorée.

Emilie.- (étreignant Donatien) Abandonné de toi, j'étais deux fois orpheline. Tu m'es rendu, et avec toi, tous les miens. Le 1er inspecteur tousse.

Le 1er inspecteur.- (à tous) Votre buée sentimentale a complètement embué nos vitres : permettez qu'on donne un bon coup de chiffon, afin qu'au travers de la fenêtre, on voie à nouveau la rue, telle qu'elle est. .. ..(s'approchant du coffre, mettant la main sur la porte, à Donatien) Vous aviez bien hâte de venir embrasser votre soeur à son travail : cela n'aurait pas pu attendre ce soir ? Et quelle besoin aviez-vous de vous faire accompagner de ce malfrat ? Vous ne pouviez pas y aller tout seul ? .. .. (à Mehmet) C'est la coïncidence des cambriolages et de vos emplois intérimaires, votre fausse application au travail et votre vraie habileté à capter la confiance de vos patrons, qui nous ont conduits jusqu'à vous... ...La difficulté, c'st que nous n'avions aucune preuve : (allant à Mehmet, et pinçant son polo dégoûtant) suprême habileté, vous ne viviez pas au-dessus de vos moyens. Nous n'avions que la ressource de vous surprendre en flagrant délit. Voilà qui est fait...(sortant le mandat d amener) ... J'ai un mandat d'amener contre vous et vos complices. Lorsque le vol est commis en bande organisée, la circonstance est aggravante.

Mehmet.- Hors la coïncidence de ma présence et de la leur, vous n'avez rien contre ces jeunes gens, inspecteur.

Donatien.- Ce voleur cherche à vous tromper, monsieur l'inspecteur. Contre moi, j'ai mieux qu'une preuve : un aveu. Mehmet faisait des choses infamantes, j'ai fait pis encore. Il volait, je recelais ce qu'il volait. Je revendique d'être mis en examen avec lui.

Mehmet.- (protestant, à Donatien) Ce que vous avez reçu de moi, vous ne l'avez pas recelé, puisqu'aussitôt, vous vous en êtes défait. Votre soeur faisait des études et souffrait de faute d'argent : à cette souffrance, vous avez porté remède. Vous vous accusez faussement. Entre Judith.

Judith.- J'apprends ce qui se passe, et j'entends ce qui se dit. (à Donatien) Vous n'êtes receleur en rien, ni votre soeur, parce qu'au reçu de cette somme exorbitante, votre soeur, prise de panique, n'a pas voulu y toucher, et me l'a confiée. (au 1er inspecteur) L'argent vous attend à ma banque, Messieurs. Mehmet va vers Donatien, Emilie, Judith, les entoure de ses bras.

Mehmet.- Je rends grâces à Dieu d'avoir connu dans ma vie des êtres généreux comme vous. Dans l'oratoire de mon coeur, votre souvenir brûlera, comme une lampe rouge de présence réelle. (à Donatien) Donatien, n'augmentez pas mes crimes du crime de vous entraîner dans ma chute. (au 1er inspecteur) Si vous m'accordez de laisser libres ces jeunes gens, je vous accorderai de répondre avec une entière franchise à vos questions.

Le 1er inspecteur.- Marché conclu.

Barnard.- (au 1er inspecteur) Un tel homme, qui garde dans une telle honteuse situation une telle tête haute, me ferait honneur s'il acceptait une place dans mon entreprise, conforme à son caractère et ses talents. Qui peut tant le négatif, peut autant dans le positif, il suffit de changer son signe de chance. Vous savez que l'insertion dans une entreprise favorise l'obtention d un sursis.

Mehmet.- (ironique, à Barnard) Vous autres, tambours-majors, vous aimez bien avoir tout le monde dans votre fanfare, chacun de son instrument concourant à votre musique, et vous, devant, de la canne et du panache, orchestrant le tout : entendez-vous, comme à ma baguette, ils jouent en mesure... ... Je regrette, je ne suis pas de votre monde... ...(à l'inspecteur) Que serait voler, si l'n n'était pas puni ? Une aimable fantaisie, une riante bagatelle. Mais si, ayant volé, on est puni, la malhonnêteté n'a rien à envier en sérieux à l'honnêteté. J'ai hâte de me consacrer à la divine poésie derrière la clôture de votre couvent, si longtemps attendu. (Il fait signe au 1er inspecteur)

Donatien.- (se jetant à genoux après Mehmet) Mehmet. Mon âme s'accroche à vous, pleurant, sanglotant. (Mehmet se dégage avec violence) J'enchâsse votre pensée dans l'autel de mon coeur : croyant fidèle, j'y prierai chaque jour. Sortent d 'un côté Mehmet, les deux inspecteurs, Judith. Froissée, Mme Mose sort de l'autre

Donatien.- (à Mme Mose) Je vous en prie, Madame. Qu'avez-vous? Sort Donatien.

Barnard.- (à Emilie) Qu'avez-vous, mon amie ? Vous êtes blanche comme un linge.

Emilie.- Mon frère a l'âme tellement impressionnable, il est si sensible aux forts caractères. Faut-il que cette époque soit pauvre en modèles, pour que les jeunes gens s'en choisissent d'aussi malheureux.

Barnard.- Haine stérile que celle qui se retourne contre elle-même.Ce voleur ne peut être longtemps un exemple pour un jeune homme. Soyez heureuse de l'heureux dénouement : l'ami funeste est mis à l'ombre. Votre frère est jeune assez pour entreprendre une belle et fructueuse existence. Ils sortent.


cinq

 

1.

 

Le bureau de Mme Mose. Entre Mme Mose, suivie de Donatien.

Donatien.- ..Madame. Par quel acte ou quelle parole d'inhumaine inconscience, mon amour a-t-il péché contre le vôtre?...(Mme Mose s'écarte vivement) ... De quel crime suis-je coupable, pour que, frappant à la porte de votre coeur, vous me laissiez dehors ?

Mme Mose.- Vous me blessiez cruellement, vous me causiez les plus indicibles souffrances, en moi, coulaient des larmes innombrables, vous en êtes-vous seulement aperçu ?.. ..Vous vous donnez à chacun qui vous prie. De votre coeur d'artichaut, pourvu qu'on vous tende la main, vous distribuez à tout un chacun une feuille blonde et charnue à ronger. Dans l'hôtel de passe de votre coeur, la chambre à peine libre, un autre client l'occupe... ... Passe à rigueur pour votre soeur. Et encore. L'enfance est-elle un âge étalon auquel l'adulte se réfère sans cesse? L'enfance est une époque esclavagiste, seule la misère de l'âge adulte en fait un âge d'or. Le souvenir du passé ne peut pas tenir lieu de projet d'avenir. L'enfance passée, l'ami d'enfance ne passe-t-il pas aussi ? Votre soeur à la rigueur, et même. ... ... Ce voleur en plus? Ce déchet indigeste, cet excrément solide et déshydraté, qui n'a pour fin dernière que d'être évacué ? Ce que j'ai en vertus, il l'a en vices : c'est comme s'il m'annulait. Quand je tends au bien, lui tend à son inverse, et vous, comme un pantin, vous vous écartelez au milieu. Comment pouvez-vous déshonorer un aussi noble amour par une aussi ignoble amitié ?

Donatien.- Vous m'amputeriez de deux de mes membres ? Vous voulez m'arracher deux maîtresses branches de mon tronc? Ne savez-vous pas comme ces deux plaies à mon flanc m'affaibliront et me débiliteront ? Comment pouvez-vous me reprocher ce dont vous devriez me louer ? Ma fidélité à mes amis n'est-elle pas le gage de ma fidélité à vous ?

Mme Mose.- Mon pauvre ami, que je me faisais d'illusions. Je vous accordais mon exclusivité, je pensais qu'il allait de soi qu'en échange vous m'accorderiez la vôtre. Je vous estimais à plus que votre prix... ... Allez-vous en. Vous êtes indigne de moi.

Donatien.- Je ne suis pas exigeant, Madame. Laissez-moi derrière vous une humble place.

Mme Mose.- Effacez-vous de ma vue. Vous êtes une tache vivante qui me salit les yeux... ... Allez-vous en, ou je vous fais chasser. Donatien sort en pleurant.

Mme Mose.- (seule) Comment peut-il manifester un tel goût dépravé ? La maîtresse va redresser la goût du domestique. .. .. Je l'affamerai si bien de moi, qu'à mes pieds, couché, le mufle entre les pattes, ses yeux m'implorant, il mendiera de moi une caresse. Elle sort.

 

2.

Dans l'entrée. Thalie, le 1er inspecteur, Mehmet, Judith, le 2 ième inspecteur. Les deux inspecteurs signent une décharge à Thalie.

Judith.- (à Mehmet, le tenant par le polo) Honte à tous. Le seul, qui ait fait preuve d'honneur, celui-là, ils l abandonnent. Serais-je la seule, par honneur, je ne vous abandonnerais pas.

Mehmet.- N'avez-vous pas entendu qui je suis ? Ce mot me juge.

Judith.- L'unité de mesure humaine n'est pas la glaciale honnêteté, mais l'ardente générosité. En générosité votre infortune est la plus fortunée.

Mehmet.- Tout à l'heure, je ne voyais que vous, Judith. Votre corps noir absorbait tous les rayons de mes yeux. Je n'avais d'yeux que pour celle, modeste, qui se tenait derrière tout le monde. Comment une beauté telle que la vôtre peut-elle porter son propre veuvage ? .. ..Mon coeur de voleur est mon seul bien. S'il ne vous répugne pas, je vous le donne en propriété.

Judith.- (le serrant dans ses bras) J'emprisonne ce prisonnier dans mon coeur. Sortent tous.

 

3.

Le restaurant de l entreprise. Walter, cravate défaite, tenue négligée, avec Gulaÿe.

Walter.- (tendant la lettre) J'ai interrogé tout le monde. Vous êtes la dernière : c'est vous la suspecte.

Gulaÿe.- Ne me tourmentez pas, Monsieur.

Walter.- Je ne vous lâcherai que vous n'ayez avoué.

Gulaÿe.- Je n'avouerai pas ce que je n'ai pas fait. Je n'ai pas écrit cette lettre.

Walter.- Vous l'avez fait écrire par quelqu'un d'autre, pour que je ne reconnaisse pas votre écriture, je sais.

Gulaÿe.- Je n'vouerai pas ce qui n''est pas. Je ne suis pas celle qui a fait écrire cette lettre par quelqu'un d'autre.

Walter.- Vous ne l'êtes plus. Vous êtes autre que celle que vous étiez quand vous l'avez fait écrire, je sais.

Gulaÿe.- Cette lettre me déchire, Monsieur.

Walter.- Puisqu'elle vous déchire, je la déchire. (Il la déchire, montrant les morceaux) Avouez-vous maintenant comme vôtres les sentiments qu'avouait cette lettre ? ... (Gulaÿe ne répond mot) Sinon eux, du moins de semblables ?... (Gulaÿe ne répond mot) En ne répondant pas, vous avez répondu. Il la prend par le bras et l'entraîne.

Dans un couloir, non loin du bureau d'Eudoxie, que l'on aperçoit par la porte, Quatorze-Juillet, Cyrille.

Cyrille.- Jamais je ne ferai des études pour me placer, m'entendez-vous ? Je hais l'idée de m'élever au-dessus de mes semblables.

Quatorze-Juillet.- N'être ni Dieu ni maître pour personne, c'est l'ambition la plus haute de toutes, un tel sentiment élevé est tout à votre honneur. .. .. De la condition humaine, cependant Cyrille, ne connaître que l'état subalterne, ce n'est connaître que la moitié du savoir, que doit connaître un honnête homme. Et si vous voyiez les choses d'un autre point de vue ? Si, restant votre subalterne, vous vous faisiez votre propre supérieur ? Défendre le subalterne en étant son supérieur, n'est-ce pas le fin du fin ? Je vous vois très bien dans ce rôle. C'est très amusant, je vous assure. Cyrille sourit à l'idée. Quatorze-Juillet l'observe, puis fait signe à Eudoxie, qui ne les avait pas quittés des yeux. Eudoxie s'approche.

Quatorze-Juillet.- Eudoxie.Le faible amour a vaincu Cyrille et a triomphé de lui. Il accepte vos dures conditions.

Eudoxie.- (à Cyrille) Vous acceptez de reprendre vos études ?

Cyrille.- J'accepte de reprendre des études.

Eudoxie.- Je n'aime pas par intérim, ni me prête à la petite semaine. Je veux que mon achat soit ferme et sans retour. Je veux un mariage dans les règles... ...Voici comment je veux que se forme le cortège de mes noces. Celui qui m'épousera me fera la cour pendant un an. Puis il me demandera en fiançailles. Nous resterons fiancés trois mois. Puis nous nous marierons. Nous aimerons le troisième jour. ... ...Souscrivez-vous à cela ?

Cyrille.- J'y souscris.

Eudoxie.- ... (allant à Cyrille, et lui prenant la main) Vous avez eu raison de moi, Cyrille. A force de tordre mon fil de fer de côté et d'autre, vous l'avez rompu : je suis en morceaux entre vos mains. (se baissant, elle lui baise la main) Cyrille, par-dessus la tête d Eudoxie, sourit à Quatorze-Juillet. Entre Sabine, qui, prenant par la main Quatorze-Juillet, l'entraîne vivement.

Le couloir devant le secrétariat de Mme Mose. Mme Mose sort de son bureau, regarde autour d elle, sort du secrétariat, regarde autour d elle, sort dans le couloir, regarde autour d elle, écoute, s arrête.

Mme Mose.- (seule) Inquiète, je m'arrête. Nul pas pressé derrière moi, nul pas haletant : personne derrière moi. (elle remonte le couloir) Angoissée, je reviens sur mes pas, je remonte le chemin jusqu'au point où je l'ai quitté : il n'y est pas. ... ... Qu'ai-je fait, mon Dieu ? J'ai voulu par force en faire une chose à ma convenance, disposer de lui comme d'un bien., mais, lui, s'estimant plus que je l'estimais, me force à l'estimer plus que je l'estimais. J'ai voulu le réduire en esclavage, mais lui, s'estimant indigne d'un tel assujettissement, plein d'honneur, s'y refuse, et c'est moi, gémissant et suppliant, qui m'offre moi-même en esclavage... ...(guettant par les couloirs) S'il est fait comme moi, avec quelle hauteur, il me repoussera, mais s'il est fait comme je l'aime, avec quelle compassion, il m'accordera son pardon... Passe Donatien, attristé.

Mme Mose.-.. .. Donatien, je me jette à vos pieds. Suppliante, j'embrasse vos genoux. Je vous ai repoussé par trop d'amour : au nom de ce trop d'amour, ne me repoussez pas en retour. Oubliez de ma fureur d'amour, la fureur, mais retenez l'amour. A mon vil orgueil, que votre humble noblesse fasse pièce. Par généreuse bonté, veuillez tenir notre rupture pour nulle.

Donatien.- Relevez-vous, Madame, la rupture est rompue... ...Seuls amour et respect font bonheur et paix. Venez. Mme Mose l'embrasse sur l'épaule. Sort Donatien, suivie de Mme Mose.

 

4.

Salle du Comité d'entreprise, le buffet dressé. Barnard et Emilie, entrent Donatien et Mme Mose.

Barnard.- Quel avenir vous plairait, Emilie ?

Emilie.- Celui qui vous plaira, Monsieur.

Barnard.- Il me plairait, qu'à tout instant de votre existence, liberté vous soit laissée d'aimer ou de ne pas aimer qui vous aime. J'aimerais que vous repreniez vos études d'art, et qu'une prompte célébrité vous fasse indépendante au plus vite. Faites-moi une faveur : permettez que le président supplée le voleur et finance vos études.

Emilie.- Par un prêt remboursable.

Bernard.- (acquiesçant) Par un prêt remboursable.

Mme Mose.- (à Donatien) Vous, Donatien, aimeriez-vous reprendre des études, comme votre soeur.

Donatien.- Le seul savoir dont j'ai ambition, c'est le mien. La seule chose dont je rêve, c'est d'entreprendre, à mes frais, mes propres études particulières. Je veux gagner ma vie, et les financer moi-même.

Mme Mose.- Cela vous plairait de travailler chez nous ?

Donatien.- A condition que mon travail ne doive rien à votre faveur.

Mme Mose.- Rien ne me plaît plus à entendre. Entrent vivement Sabine et Quatorze-Juillet.

Sabine.- Président. .. .. Je requiers de votre sage pouvoir d'amener à la raison ce vieux fou. Usant de l'autorité de sa haute culture, cet homme a abusé de mon imbécillité, en vue d'obtenir mes dernières faveurs. Je réclame de vous, que vous fassiez pression sur lui, pour qu'il répare au civil et au religieux.

Quatorze-Juillet.- J'émets une vigoureuse protestation. Mademoiselle était mieux que consentante. En parfaite démonstratrice, elle s'est mise elle-même entre mes mains, et m'a montré même comme son appareil fonctionnait. Il aurait été de la dernière inconvenance de ma part de ne pas être inconvenant. Abusé est un terme abusif : je n'ai tout au plus qu'usé.

Sabine.- Ne dirait-on pas, que vous couvez sous vous encore tout un magot d'années ? Vous n'avez tout au plus à dépenser en âge qu'un peu d'argent de poche.

Quatorze-Juillet.- Il m'est d'autant plus précieux.

Sabine.- Vétéran comme vous êtes, vous ne prétendez pas faire encore des guerres de conquêtes.

Quatorze-Juillet.- Réparer au civil et au religieux ? Vous voulez ma fin, pour me tuer de ridicule ? On me traitera de vieux fou : regardez comme il se l'enchaîne. mais vous libre, on vous soupçonnera un petit béguin. On sourira en nous voyant, et nous sourirons qu'on sourie.

Sabine.- Il faut que je vous cède toujours en tout ? Entrent Walter et Gulaÿe, qui vont droit à Barnard.

Walter.- Monsieur. Nous aspirons, Mme Gulaÿe et moi, au seul unique bonheur : celui de vivre comme tout le monde. Chef du personnel, femme de service, nous ne sommes connus ici, que sous les honteux costumes de nos honteux emplois, et les choses font que nous ne pourrions être connus autrement. Or nous voulons à tout prix être honorables comme tout un chacun. Pelletant la terre devant nous de nos pattes palmées et la poussant derrière nous, comme taupes aveugles, nous allons nous enfoncer sous terre, pour reparaître ailleurs. .. .. Nous vous offrons notre double démission.

Barnard.- Je l'accepte. Sortent Walter et Gulaÿe. Entrent Cyrille et Eudoxie.

Barnard.- (à tous) Quelqu'un parmi vous accepterait-il le poste de Chef du Personnel, en remplacement de Monsieur Walter ? (Il interroge Quatorze-Juillet, puis Cyrille du regard, Quatorze-Juillet regarde ses souliers, Cyrille sifflote en regardant au plafond) Un tel poste est au-dessous de vous, bien sûr. Nous l'offrirons à un énarque. Entrent Achille Koch et Florence de Nobilis , qui porte des tracts.

Achille.- (montant à la tribune) Camarades. ... A cause de petites boules de poils, qui montrent de petites dents aiguës et jappent à leurs sabots, qu'on appelle chiens, les montagnes de vaches rousses, qui sont le troupeau, de frayeur, courent sans grâce, font des faux-pas, trébuchent : le rapport de forces est honteux. J'ai l honneur de vous annoncer que j'ouvre dans l''entreprise une section syndicale.

Barnard.- Monsieur Koch, n'ai-je pas toujours été envers tous le plus libéral qui se puisse ? Ne vous ai-je pas tenu toujours les rênes lâches sur le cou ?

Achille.- Heureux sommes-nous que vous ayez été bon. Mais si vous êtes remplacé par un homme ou une femme déplaisante, serons-nous soumis à son déplaisir ? Nous ne voulons pas dépendre d'arbitraire.

Mme Mose.- Quel gourou de quelle secte vous a converti, Monsieur Koch ? Vous étiez si bon vivant, si pacifique. Qui vous a corrompu, pour que, de doux et de sucré, vous ayez viré à l'aigre ?

Achille.- La réflexion, entre autres, madame.

Mme Mose.- (regardant Quatorze-Juillet) Et certaine méchante bactérie, pour le reste, je suppose. .. ..A votre place, je me demanderais si je suis de taille. Nous avons à notre disposition tant d'armes de toute sorte, que nous vous mettrons hors service, avant qu'il soit longtemps.

Achille.- Faites-moi la guerre : vous m'aguerrirez. Barnard, une feuille en main, s'approche d'un tableau, qu'il dresse, monte à la tribune. Tous prennent place.

Barnard.- (à tous) Chers et coûteux salariés, cher et dispendieux personnel. .. .. Afin de vous expliquer certaine dure décision, il m'a paru nécessaire, en cette veille de vacances, de vous présenter, chose exceptionnelle, le bilan de l'exercice de ce mois de juin. (Au fur et à mesure de son discours, il indique le tableau) Si, de l'actif immobilisé, c'est à dire des immobilisations incorporelles, corporelles, financières d'abord, de l'actif circulant ensuite, c'est à dire des stocks, créances de clients, trésorerie, - mais omettant les charges de personnel, vous allez voir pourquoi - , nous déduisons le passif : c'est à dire les ressources stables d'abord, autrement dit les capitaux propres, le résultat net, les dettes à long et moyen terme, les ressources empruntées ensuite, bref, si, comptablement parlant, des produits, nous déduisons les charges, le résultat de l'exercice de ce mois de juin égale, j'n suis navré, voyez en dernière ligne : zéro. En anciens francs comme en nouveaux, en nouveaux comme en euros, le résultat est désastreux. En raison de nos dissipations amoureuses, nous n'avons pratiquement rien produit. La pure logique comptable devrait m'amener en conséquence à ne pas vous payer vos salaires du mois de juin. (murmures dans l assistance) .. ..Une telle réalité n'étant pas humainement envisageable, j'ai imaginé, pour contourner la difficulté, recourir à une fiction comptable. Vous savez que je vous ai toujours refusé, comme prime à l'improductivité, un 13ième mois. Contrevenant à ce sain principe, étant cependant entendu que c'est le seul que je vous accorderai jamais, mon conseil d'administration, à mon unanimité, vous a voté un exceptionnel 13ième mois ce mois-ci, - pour mauvais résultats en quelque sorte. Ce 13ième mois exceptionnel vous tiendra lieu de mois de juin. (applaudissements dans l assistance) .. .. Mes amis. Nous quittons l'année en fièvre : que nos vacances soient nos convalescences. Au retour, au travail. Entre Thalie.

Thalie.- Ma tâche est remplie, Monsieur. Je me remets à la disposition de mon agence.

Barnard.- Ne nous offrirez-vous pas un sourire d'adieu, Thalie?

Thalie.- Pour moi ce fut du travail. Ma seule récompense, c'est mon salaire. Sort Thalie. Tous se lèvent.

Barnard.-Mes amis, un dernier mot : N'oubliez pas les enfants. Florence de Nobilis s'avance.

Florence.- (distribuant à tous un tract) Nous tenons bureau dans la salle d'à côté. Les listes syndicales sont ouvertes : avant les vacances, inscrivez-vous nombreux. Achille et Florence sortent.

Quatorze-Juillet.- (invitant au buffet, chantant) Voici la Saint-Jean-ean - La belle journée-ée - Où les amoureux - Vont à l'assemblée - Marchons, joli coeur - La lune est levée.