Les 14 ans d’Hugo

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Montmorency. Chez les Quiet. Le salon.

Hugo.- (seul) Une prise de la main droite, un appui du pied droit, une prise de la main gauche, un appui du pied gauche, bien assurer chaque prise et chaque appui, progresser avec une infinie lenteur, ayant vue là-haut de la dalle lisse et à pic, et au-dessus, de l’abîme vertigineux du ciel, l’escalade semble interminable. 14 ans .. .. seulement.

Entre Janice.

Janice.- (de la porte) La sœur, qui en âge est juste derrière son frère se permet de le tirer par la veste. (Hugo lui sourit) (lui faisant la révérence) Mes 11 ans souhaitent à tes 14 ans un bon anniversaire, comme un vassal à son seigneur. (Elle lui offre un dessin plié) Mes vœux. (Hugo déplie le dessin : c’est une carte du Monde)

Hugo.– (sifflant) Le Monde. Rien que ça.

Janice.– Tu peux choisir de partir où tu veux : loin, près, moins loin, moins près, plus loin, plus près, tu peux aussi rester, le Monde est à toi.

Hugo.– Jamais aucun souhait ne surpassera le tien… Ma petite sœur, là-dedans, où je pourrai la trouver ?

Janice.– Tu vois ce point au-dessus de Paris. C’est Montmorency. Il paraît que les filles s’établissent à moins de 4 km de leur mère. Tu n’auras qu’à y entrer, tu m’y trouveras.

Hugo.– (plaçant la carte contre son cœur) Mon cœur battra pour la carte et pour celle qui l’a dessinée. (Il l’embrasse) Merci pour l’immense cadeau. (Il sort un agenda) A ton tour. Josse des Hameaux m’a nommé ambassadeur extraordinaire et m’a chargé d’entamer avec toi des pourparlers de mariage. Je note qu’il est d’une vieille famille noble, qui a le sens de la parole donnée. C’est un garçon qui ne divorcera pas.

Janice.– Mais tu as vu comme il se gomine les cheveux ? Le matin, quand il se lève, ça doit partir dans tous les sens, comme une vieille brosse à dents.

Hugo.– Aloyse Francjeux, lui aussi, m’a nommé ministre plénipotentiaire, et m’a chargé des mêmes pourparlers. Je note que c’est un travailleur et qu’il manque totalement d’imagination. C’est un plancher solide, qui ne cèdera pas, ni même grincera : tu pourras courir, sauter, danser dessus tant que tu voudras.

Janice.– Mais tu as vu comment il petitdéjeune ? Il se fait des tartines de saucisse de foie, qu’ il trempe dans du café au lait. (Elle sort un carnet et note) Je les note toujours, ce seront mes réservistes… … Je te signale que tu as certain cours à rattraper. J’en ai assez d’asseoir une inconnue. Je marche et je ne sais pas ce que je marche, avoue. Je sais tout sur la reproduction des cryptogames vasculaires, avec les cellules sporifères, le mycélium, l’appareil filamenteux souterrain, et sur moi, je suis une cruche.

Hugo.– C’est le premier regard qui compte : je n’ai droit qu’à une photo. D’où l’importance du cadrage, de l’exposition, du temps de pose, de l’ouverture du diaphragme. Il faut me laisser le temps de mettre l’appareil au point.

Janice.– Je te le laisse.

Paraît à la porte Concetta.

Concetta.- (fort) Vous m’occupez tout le jour, il n’y a que la nuit où je peux me désoccuper de vous. Vous ne pouvez pas me laisser vous oublier un peu ?

Janice.– Je voulais être la première à souhaiter son anniversaire, Maman.

Concetta.– Pour moi ce jour-là n’était pas encore levé. C’est votre lever qui me le fait se lever. (à Hugo) Bon anniversaire, mon Hugo. Que cette dernière année de collège soit couronnée des mêmes succès que les cinq années de ton école primaire. Tu as l’intelligence, les talents, il ne te manque plus que ce qui dépend de toi : la volonté. Je fais le vœu que ces vœux que je te fais, tu te les fais à toi-même. Que par ce baiser, mon ambition pour toi passe de mon cœur au tien.

Embarrassé, Hugo sort de sa chemise son bulletin.

Hugo.– Euh.

Concetta.– Ai-je sujet à me réjouir ou à m’attrister ? J’ai peur que ton mutisme soit de mauvais augure. (Elle ouvre le bulletin, Janice le regarde de côté)(désenchantée) Sur 20. Mathématiques : 4. Histoire/Géo : 11. Instruction civique : 12. Sciences de la Vie et de la Terre : 11. Sciences Physiques : 4. Anglais : 8. Education Physique : 4. Conduite : 16. (Que tu te conduis bien, mon fils) Passe tout juste. Bulletin médiocre d’un élève médiocre.

Janice.- (pointant du doigt un endroit dans le bulletin) 18 en Français, tu oublies, Maman.

Concetta.– Français. Ce que tout le monde parle… ... On se fabrique de magnifiques chimères à tête de lion, à ventre de chèvre, à queue de dragon, crachant des flammes, et il vous est fait un veau ordinaire. Tu es noté médiocre, au vu et au su de tes camarades, de leurs parents, des professeurs, du principal, et ça semble ne rien te faire.. Ce qui me fait le plus honte, c’est que tu n’aies même pas honte… … Une fois de plus donc, il faut que je supplée ma volonté à la tienne défaillante.. .. … Approche. Mets les mains derrière le dos.

Hugo met les mains derrière le dos et s’approche de sa mère.

Janice.– Maman, le jour de son anniversaire.

Concetta.– Le roué. La sauce devait faire passer le poisson. Voyez le finaud… … Le solde débiteur n’est que reporté : il sera dû en sus les agios. Nous régulariserons les comptes ce soir… … Si vous voulez vous payer cet anniversaire, il faut que vous y alliez de votre écot. .. .. (à Hugo) Sur la table ovale, la nappe blanche, le service blanc, les couverts d’argent, les verres à vin blanc, rouge et eau, les serviettes avec mon chiffre ; au salon, sur la table basse, le plateau vénitien avec les flûtes de champagne… … Janice, à la cuisine pèle et coupe 4 oignons, 3 gousses d’ail, hache le persil et la ciboulette, décortique les crevettes, ouvre la boîte de crabe … …(à Hugo) Un mot. Tes oncles par leurs talents et leur travail se sont élevés au-dessus du commun, (agitant le bulletin) juge si tu es bien placé pour les mordre de sarcasmes insultants, les poignarder de phrases assassines. Ils n’oseront peut-être pas te répondre, mais moi je saurai conclure, crois-moi.

Ils sortent.

 

 

Dans l’appartement de Jacotte. La cuisine. Jacotte, en jolie robe de chambre, assise à la table, petitdéjeune en lisant le journal. Entre Saint-Paulin, en polo et jean ternes, propres et élimés, avec des croissants.

Saint-Paulin.– Ne pouvais-tu t’offrir un supplément de sommeil ? Un petit déjeuner tout prêt t’aurait accueillie. Je me suis hâté exprès.

Jacotte.– Est-ce que tu peux me laisser me lever à mon heure ?

Saint-Paulin.– Si, bien sûr. (Il sort de l’argent de son portefeuille et le pose à côté de Jacotte) L’argent du mois.

Jacotte.– Il n’y en avait pas un besoin urgent.

Saint-Paulin.– Je ne veux pas que tu manques. Je ne veux pas que tu te retrouves sans rien.

Jacotte.- (montrant l’argent) Etale-les bien. Que ce soit bien voyant. Insiste bien que c’est de la moelle de tes os que tu te ponctionnes.

Saint-Paulin.- (prenant l’argent) Pardon. (Il sort)

Jacotte.- (haut) Dieu sait par quelles mains, ces chiffons de papier sont passés.

Saint-Paulin.- (haut) Je me lave. (Il réapparaît) Encore un peu de café ?

Jacotte.– Un fond. (Il lui verse. Fâchée) J’ai dit un fond. Tu es toujours à me forcer la main.

Saint-Paulin.- (debout contre le mur, les bras croisés) Le moins qu’on puisse dire, c’est que cet anniversaire d’Hugo ne déchaîne pas les enthousiasmes. Il va faire son petit numéro de cabaret. Cet anniversaire va lui donner une scène, il ne va plus se connaître. Et personne n’osera lui répondre.

Jacotte.– J’espère que tu ne feras pas ta figure renfrognée, ton nez froncé, ton regard noir, et que tu ne te mureras pas dans un silence de béton. Je te rappelle qu’Hugo est mon neveu.

Saint-Paulin.– J’ai toujours respecté les tiens. C’est une règle à laquelle je n’ai jamais dérogé. Il y a une chose que je sais : dissimuler mes sentiments. Je me fondrai dans le fond, tranquillise-toi. Tu veux passer à la salle de bains ?

Jacotte.- Tu veux m’afficher mon horaire, me faire mon emploi du temps ?

Saint-Paulin.– Ne pourrais-tu être au moins de moitié aussi complaisante que je suis?

Jacotte.– … Qui te demande d’être complaisant ?

Sort Jacotte.

 

 

Chez les Quiet. Le salon. Hugo sert le champagne. Entrent Cancaillotte, Jacotte, Concetta, Janice, Saint-Paulin.

Cancaillotte.– Et ce bulletin, Hugo ?

Concetta.– Nous savons seulement qu’il passe en 3ième.

Cancaillotte.– Peu importe la place, après tout, pourvu qu’il ait passé la ligne d’arrivée. Félicitations, Hugo.

Concetta.– Il ne manquerait plus que ça.

Tous s’asseoient. Hugo donne les flûtes.

Cancaillotte.– (se levant, en levant son verre)) 13, c’est le 13ième arcane majeur du tarot, c’est la Mort, le Faucheur, c’est l’effort brisé, le travail interrompu. Puis arrive le 14, et c’est le renouveau, la renaissance. A tes 14 ans.

Jacotte.– A tes 14 ans.

Saint-Paulin.– A tes 14 ans.

Tous trinquent et boivent.

Jacotte.- (son cadeau en main) Ceux qui sont sans religion, Hugo, tenus par rien autour d’eux, eux-mêmes tenus par rien, sont comme gens errants et vagabonds sur une terre nue et désolée. Mais que ces vagabonds errants entrent dans l’Eglise aux murs épais et solides, et ils trouvent un refuge sûr. Il n’est aucun abri qui garantisse l’avant-vie, la vie, l’après-vie, comme la religion… ... A l’âge où l’on est tenté de sortir de l’Eglise, je voulais par ce cadeau, t’y retenir. (elle offre son cadeau) C’est la bible de Lemaistre de Sacy, traduction de la Vulgate de Saint Jérôme, édition de 1698, sur parchemin de vélin, relié en plein à la grecque, doré aux petits fers.

Hugo.- (défaisant le paquet, feuilletant la bible) Somptueux. (Il la rend à Jacotte) Un tel ouvrage est certainement le Trésor de ta bibliothèque. Il n’est pas question que je la dépare.

Jacotte.– Tu ne la dépares pas.

Hugo.- (la lui rendant) J’imagine trop combien cette oeuvre d’art sacré doit être le cœur de ton cœur. Je ne te l’arracherai pas.

Jacotte.– Elle était si peu à moi, qu’il n’y a pas 15 jours, elle était à un autre.

Hugo.– Tu me fais cadeau d’un cadeau qu’on t’a fait ? (la lui rendant) Encore moins, tata.

Jacotte.– Je ne veux pas que ce caillou de scrupule dans la chaussure te blesse plus longtemps. Nous l’avons achetée chez un bouquiniste.

Hugo.– De tels livres saints se négocient sur le marché ?

Saint-Paulin.– Tout s’achète et tout se vend, Hugo.

Hugo.- (tendant la bible à Saint-Paulin) J’imagine les sommes folles dépensées pour un livre aussi rare. Je ne vous saignerai pas à mort.

Saint-Paulin.- Elle n’était pas hors de prix, et elle est moins rare que tu crois. Le bouquiniste en vendait plusieurs exemplaires datés de la même date.

Jacotte.– Je veux, goûtant l’œuvre d’art, que tu profites du livre saint. Ne nous offense pas, Hugo.

Hugo.– Il me sera d’un riche profit, je te le promets. (il les embrasse) Merci, tonton, merci, tata.

Cancailllotte.- (se levant, une grande enveloppe à la main) J’ai pensé pour ma part, Hugo, que ton âge était l’âge où on devait aiguiser et affiler son goût, le rendre difficile et exigeant, afin que la maturité n’ait plus de goût que le goût de l’essentiel. (Il lui offre l’enveloppe)

Hugo.- (ouvrant l’enveloppe) Ouah. Des billets pour la Comédie Française, l’Odéon-Théâtre de l’Europe, l’Opéra-Bastille, le Théâtre des Champs Elysées. Deux billets à chaque fois ?

Cancaillotte.– J’aimerais que t’accompagne au spectacle celui ou celle que tu choisiras comme compagne ou compagnon.

Hugo.– Rutilant. (Il remet les places dans l’enveloppe et la lui rend) Ces places t’ont certainement été attribuées au titre de ta place au Ministère. Je ne peux pas te les soustraire. Sois remercié pour l’essentiel de ton cadeau : l’intention.

Cancaillotte.– Je n’ai pas de contingent de places. J’ai acheté ces places au guichet comme tout le monde, et payées au prix indiqué.

Hugo.– Ton riche cadeau me sera d’un réel enrichissement. Merci tonton, deux fois, pour moi et pour mon autre moi. (Il l’embrasse) Vous m’avez choyé, mes tontons, ma tata.

Concetta.- (un paquet dans les mains) Que mon frère, ma sœur, mon beau-frère ne m’en veuillent pas si, de leurs hauteurs éthérées, je redescends sur cette vieille terre boueuse. La ménagère est ménagère de ses deniers, Hugo.

Hugo.– Maman, t’ai-je jamais

Concetta.– Non, tu ne m’as jamais… .. La réalité me tient sous son œil sévère. Je ne peux m’éloigner d’elle, sans qu’elle me rappelle à l’ordre. (à Hugo, en tendant le paquet) Mon cadeau, c’est d’anticiper sur un achat nécessaire.

Hugo.- (ouvrant le paquet) Somptueux. (les montrant à tous) Deux chemises à carreaux.

Concetta.– Elles te plaisent ?

Hugo.– La qualité maternelle pour laquelle j’ai le plus d’admiration, c’est la persévérance. Maman sait que je n’ai pas un goût très prononcé pour les chemises à carreaux. Pour dire la vérité, je les abomine. Eh bien, à chaque cadeau, elle m’offre des chemises, et à chaque cadeau de chemises, elle m’offre des chemises à carreaux. Une telle persévérance m’en impose tellement, que son goût finira par s’imposer au mien.

Concetta.– Elles ne te plaisent pas ?

Hugo.– Je peux t’assurer d’une chose, c’est que tu as le goût plus mûr que le mien. (l’embrassant) Tu me pourris, Maman.

Concetta.– (à tous) Si vous voulez emporter votre verre à champagne et passer à table, chers frères et sœur. Tous se lèvent.

Cancaillotte.– Quelle table magnifique. Que tout est disposé avec goût.

Jacotte.– Rien n’ouvre plus bellement l’appétit qu’un beau service.

Concetta.– Janice, veux-tu placer nos invités ?

Tous sortent.

 

Par une porte entrouverte, on voit la table avec les convives. Cancaillotte assis dans un fauteuil, lit le journal. Passe Hugo, qui s’arrête.

Hugo.– Alors, tonton, toujours célibataire ?.. .. Ou faux célibataire ? Tu sautes sur l’occasion, tu en sautes une, puis tu la sautes, et tu sautes sur une autre ?.. .. Trop marié en somme, c’est à dire pas marié du tout, en fait, donc parfait célibataire ?

Cancaillotte.- (hochant la tête de droite à gauche et de gauche à droite, tout en continuant de lire) A force de cultiver les enfants sous serre, et hâter leur maturation, voilà les primeurs qu’on trouve dans les collèges.

Hugo.– Tu fais des essais et ils ne sont pas concluants ? Ou la chaussure te serre trop, la vendeuse a beau te dire : il faut la porter pour qu’elle se fasse, tu lui montres ton pied clouté d’ampoules ? Ou la chaussure est trop large, et à chaque pas, tu la perds ? Alors, de guerre lasse, tu mets tes vieilles charentaises ?

Cancaillotte.– Pour couper court à tes conjectures, je n’ai encore trouvé personne qui me plaise, là.

Hugo.– Au Ministère de la Culture ? La volière où il y a le plus de perruches au monde ? Tu serais pas un rien snob, tonton ?

Cancaillotte.– Il n’y a personne plus simple et sans façons que moi.

Hugo.– Tu serais pas, par hasard, un rien refoulé ?

Cancaillotte.– Hugo, tu ne voudrais pas rejoindre ta petite cour, et jouer aux 4 coins avec tes petits camarades ?

Hugo.– Si ça se trouve, la brute velue et poilue, le chef de service ultra-vache, est au-dedans un petit nourrisson, qui attend de faire son rototo après sa têtée. Parle-moi de ma grand-mère, tonton.

Cancaillotte.– Hugo. Veux-tu avoir l’obligeance d’aller sous le préau jouer à la balle au mur : partie simple, sans bouger, sans parler, sans rire, d’un pied, de l’autre, d’une main, de l’autre, p’tit’ tapette, grand’ tapette, p’tit rouleau, grand rouleau.

Hugo.– Comme tu sais encore ça bien, tonton. Tu crois pas que c’est un signe ?.. .. A moins que l’autre sexe soit pour toi un sexe hasardeux, que dans la belle pouliche avenante et douce, tu vois déjà la sale rosse qu’elle sera ? Les nouvelles mœurs nous interdisant de combattre les amazones manu militari, armées comme elles sont en langue et en nerfs, elles triomphent de nous sur toute la ligne. Vaincu d’avance, on comprend que tu réfléchisses à deux fois. .. .. Mes compliments pour ta conquête, tonton hypocrite.

Cancaillotte.– Ma conquête ?

Hugo.– Au bureau, quand je t’ai apporté les confitures de Maman… ... Comme si tu étais aveugle sur celle qui te regarde avec des yeux blancs de merlan frit mourant dans la poële.

Cancaillotte.– Tu as remarqué ?

Hugo.– Tous mes compliments… … C’est la plus belle anthologie de jolis morceaux que je connaisse : des épaules de porteur de gare, un dos divin, une taille de roseau, une croupe languide, des jambes chancelantes, des cheveux flambants cuivrés, des yeux verts de gris, une peau de fromage blanc battu à la louche. Etre aimé par un recueil choisi pareil, c’est la consécration.

Cancaillotte.– Tu as mal regardé. Elle a des cheveux noirs de jais, des yeux bleus de glace, et une teint mat de pain de seigle.

Hugo.– J’ai vu ce que j’ai vu. Elle a des cheveux flambants cuivrés, des yeux verts de gris et une peau de fromage blanc battu à la louche.

Cancaillotte.– C’est celle que tu as vue avec moi dans le couloir ?

Hugo.– Celle-là ? Ah bah.

Cancaillotte.– Comment ah bah ?

Hugo.– Naine, larges naseaux, yeux petits et rapprochés comme des pointes de compas, bouche fendue d’une oreille à l’autre comme une grenouille, c’est Athéna, la vraie chouette. Je parle de l’Aphrodite de ton secrétariat.

Cancaillotte.– Mais c’est ma secrétaire. Elle a un horizon des plus étroits. Sa conversation ne va pas plus loin que son enclos à herbe. Elle est juste bonne à mener paître… … L’autre est un vaste paysage, à horizons illimités. Elle offre en conversation les plus lointains voyages.

Hugo.– A la cuisine et au lit, tonton, il te faut quelqu’un qui te fasse la conversation ?

Cancaillotte.– Que tu es suranné, mon pauvre Hugo. Une vie égale entre personnes égales, telle la vie du couple moderne. Tu tisonnes encore le fourneau à charbon de ton arrière-grand-père.

Hugo.– C’est toi qui dates, tonton. L’heure, à force d’avancer, revient, le jour suivant, à l’heure exacte de la veille, et alors, il n’y a pas d’heure plus neuve que celle-là. Le neuf du neuf, c’est l’ancien. Tu en es encore au jour précédent.

Cancaillotte.- Retourne à la pouponnière, Hugo. Ta place n’est pas en gynécologie.

Hugo.– Je regrette, en être humain de sexe féminin, je suis savant d’un savoir insurpassable. Depuis, 14 ans j’observe 24 heures sur 24, un sujet significatif, dans toutes les situations possibles et imaginables, quand elle est pour elle, quand elle est pour les autres, je connais tous ses calculs et toutes ses candeurs, toutes ses superstitions et tous ses raisonnements.

Cancaillotte.– Un sujet significatif ?

Hugo.– Maman.

Concetta apparaît par la porte entrebaillée, les regarde, et par elle, ils se voient regardés.

Cancaillotte.- (à Hugo) Pouf, une oie, deux oies, trois oies, quatre oies, cinq oies, six oies, c’est toi.

Cancaillotte rejoint la tablée. Hugo va à la cuisine.

 

Saint-Paulin, de la salle à manger, entre dans le salon, en réprimant un bâillement, et regarde par la fenêtre. Hugo entre du salon, va à lui, et regarde aussi par la fenêtre.

Hugo.– Pauvre tonton. (Saint-Paulin regarde Hugo) Citron tourné, pressé, dont le zeste est bon à jeter. Avoir une belle famille qui ne t’est chère en rien et qui te coûte tant. C’est toi qui as payé cette bible, que m’a offert tata.

Saint-Paulin.– Ta tante et moi nous donnons d’une seule main.

Hugo.– Oui, elle, elle donne, et toi, tu es ce qu’elle donne. Je n’ai ni les oreilles ni les yeux dans la poche.

Saint-Paulin.– (déniant de la tête) Tu te trompes, nous faisons bourse commune.

Hugo.– Oui. Vous faites ta bourse commune.

Saint-Paulin.– Il faut que je t’explique une chose. Ta tante, c’est ma fortune gagnée. Belle, habillée avec goût, cuisinière achevée, maîtresse de maison parfaite, la conscience même, le mieux que je puisse faire, c’est de bénir ma chance, et d’essayer de lui en être reconnaissant.

Hugo.– Parce que toi, tu es laid comme un pou, mauvais mari, la malhonnêteté même, le moins qu’elle puisse faire, c’est de maudire sa malchance, et d’essayer de ne t’en avoir aucune gratitude.

Saint-Paulin.– Il y a une chose que tu ne sais pas. Dans une maison, il ne peut y avoir qu’un maître. Ta tante remplit si bien ses devoirs de parfaite maîtresse de maison que la seule ambition qui me reste, c’est d’être sa parfaite domesticité.

Hugo.– Je te vois souvent rue de l’Ermitage, tard. Qu’est-ce que tu fais le soir, tonton?

Saint-Paulin.- Rien du tout.

Hugo.– Mais tu cours. Tu cours pour rien ?

Saint-Paulin.– Ta tante te dira elle-même que c’est si rien, que ça ne vaut pas la peine d’en parler.

Hugo.– Chez ta femme, tu n’es rien. En dehors de ta femme, tu n’es rien non plus. Si on fait le total, ça fait pas grand’chose. … … La supériorité prise sur l’infériorité de l’autre est une vraie supériorité, tu crois ? Le rapetissement du mari agrandit la femme, tu penses ? L’esclavage de la femme était fait, disait-on, du trop de liberté du mari. Au nom de quoi passerait-on à l’inverse ?

Saint-Paulin.– Il faut que je t’apprenne quelque chose. Dans un couple, je ne crois pas en l’égalité : pour la paix, il faut que l’un cède le pas à l’autre. J’ai sur ta tante une qualité : je sais me dominer. J’ai une très bonne maîtrise de moi. Elle, elle est soupe au lait, pour un rien, elle sort de ses gonds. Je suis capable de ce dont elle dont elle n’est pas, ce n’est pas plus compliqué que ça.

Hugo.– Tu cèdes, parce qu’à ta place, elle ne cèderait pas ? Raisonne, tonton : si elle accepte que tu te méprises, c’est qu’elle te méprise aussi. Crois-tu qu’on aime ce qu’on méprise ?

Saint-Paulin.– Tu as beau dire. Quelques doigts timides que j’ai avancés, elle m’a si fort tapé dessus, que je ne suis pas près de recommencer.

Hugo.– Si elle t’aime te méprisant, elle te haïrait te respectant ? Quel amour c’est là?.. .. Ne crois-tu pas que tu sous-estimes ses qualités d’adaptation ? Crois-tu qu’au dehors, avec les gens, elle fait la gâtée comme avec toi ?

Saint-Paulin.- Par la douceur, je n’y suis pas parvenu, juge si j’y parviendrai par la force… .. Ceci dit, tes paroles me réconfortent, tu ne peux savoir combien. Tes onguents bénéfiques apaisent mes douloureuses contusions, Dieu sait. (Versant un pleur, il l’embrasse) Je te sais gré de tes bonnes paroles. Que quelqu’un m’estime relève mon estime de moi.

Hugo.– Réfléchis, tonton

Concetta, par la porte entrebaillée regarde Hugo et Saint-Paulin. Eux se voient par elle regardés.

Saint-Paulin.– C’est tout vu. Merci de ta gentillesse, Hugo.

Saint-Paulin rejoint Jacotte. Hugo sort.

 

Les invités s’en vont, raccompagnés par Concetta. Paraît Hugo, puis Janice.

Janice.- (dansant) Une, c’est pour toi les prunes, - Deux, c’est pour toi les œufs, - Trois, c’est pour toi les noix, - Quatre, c’est pour toi les claques. L’anniversaire est passé, mon pauvre Hugo, ça va être ta fête. La 1ère gifle donnée, tu n’auras pas à tendre l’autre joue, la 2ème ira la chercher d’elle-même. (Des deux mains, elle lui caresse les deux joues)

Hugo.– J’ai un bon ressort pour amortir le coup. Ma joue ne fait pas front, elle ne brave pas la main, elle la prévient, la devance, ce qui atténue la gifle .. .. Il ne faut pas lui en vouloir. Hors les hautes écoles, pour elle, pas de salut. Les hautes études, c’est sa religion. Il faut la comprendre. .. Ca passera aussi. Les joues me cuiront un peu, la cervelle se sentira un peu déplacée, puis tout se remettra en place, et circulera comme avant.

Entre Concetta.

Concetta.- (à Janice) Parce que tu as les notes au-dessus de la moyenne, je t’ai laissé debout au-delà de l’heure. Mais tu ne dépasses pas un raisonnable 16, tu ne dépasseras pas non plus une heure raisonnable. Va te coucher.

Janice.- (les embrassant) Bonne nuit, Maman. Bonne nuit, Hugo.

Hugo et Concetta.- Bonne nuit, Janice. Sort Janice.

Concetta.– Hugo. Je te redis ce que je t’ai déjà dit. L’effort est à faire pendant l’adolescence. Il faut se placer avant que tout le monde soit placé. Après, c’est trop tard, toutes les places sont prises, il ne reste plus que des strapontins et des places debout au fond de la salle. L’obligation d’une mère vis à vis de ses enfants, c’est de leur donner une profession qui leur procure aisance et honorabilité : c’est une tâche dont je m’acquitterai envers et contre toi.. .. ..Depuis l’année dernière, tu n’avances plus. Affalé, jambes à plat, sac à dos contre l’arbre, tu renâcles à te mettre en route. Mon devoir est, te prenant par la main, de te tirer avec force, te lever, et t’engager à poursuivre l’ascension. Je veux qu’à ton prochain bulletin, tes notes se haussent de leur bas étiage au niveau le plus haut… ... La raison n’ayant pas hélas sur toi pouvoir de persuasion, force m’est d’employer la force de la force pour t’y contraindre. La première punition est une peine privative et restrictive de droits : ton argent de poche est abaissé à 15 euros par mois, et ton camp scout est supprimé. La seconde, qui consiste à faire subir au coupable une souffrance dans sa personne, est la peine répressive que tu connais. .. ..Approche. Mets tes mains derrière le dos.

Hugo met les mains derrière le dos et approche d’elle. Paraît Janice, en chemise de nuit.

Janice.– Oh Maman ne faites pas ça - Le bon Dieu vous punira - Qui est-ce qui te l’a dit ? - Trois anges au Paradis.

Concetta.- (fort) Janice, ta demi-portion ne voit que des demi-vérités. Ton bout de femme ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Pour être de taille à dire ton mot, il te manque une tête : la tienne. Au lit. Sort Janice.

Prenant un peu d’élan, Concetta donne à Hugo de la main droite une gifle sur la joue gauche, puis de la main gauche une gifle sur la joue droite, non petites.

La voix de Janice.- (chantant, émue) Encor un carreau d’cassé - V’là l’vitrier qui passe

Concetta.- (criant) Janice. Couchée. (à Hugo) Ne lis plus. Eteins la lumière.

Hugo.– Oui, Maman.

Sort Hugo, puis Concetta.


 

2

 

Chez Jacotte. La cuisine. Jacotte, assise, nécessaire à ongles sur la table, se vernit les ongles des mains d’un vernis transparent. Rentre Saint-Paulin des courses, avec un panier rempli, qu’il pose à côté de Jacotte. Jacotte, tout en continuant à vernir ses ongles, jette un coup d’œil au panier.

Jacotte.– C’est par économie que tu n’as pas apporté de café ?

Saint-Paulin.– Si je n’ai pas apporté de café, c’est que tu ne l’as pas noté. Je ne me permets aucune fantaisie. Je suis ta liste à la piste.

Jacotte.- (tendant la main) Chiche que tu as fait le chiche.

Saint-Paulin sort la liste, la relit.

Saint-Paulin.– Mille pardons. Tu l’avais écrit au crayon. Je l’ai sauté. Je fais amende honorable.

Jacotte.– C’est un de tes actes manqués, qui, chose curieuse, tirent toujours en plein dans le mille. Ton esprit d’économie te trahit malgré toi. A chaque retour des courses, sourcilleux, tu passes en revue ton ticket de caisse, comme pour vérifier combien tu as trop dépensé.

Saint-Paulin.– Comme je paie avec la carte, je vérifie si le total ne dépasse pas ce que j’ai en compte. Ce n’est pas autre chose.

Jacotte.– Cette semaine, il y avait une vente promotionnelle de cafés. Je t’avais donné un bon. Tu m’avais dit oui. Apparemment, tu as décidé de faire une économie plus grande encore, et de ne pas acheter de café du tout.

Saint-Paulin.– Je t’ai dit ce qu’il en était

Un silence.

Jacotte.– .. .. Est-ce que je peux te montrer une folie que je me suis offerte, sans craindre que tu fronces les sourcils ?

Saint-Paulin.– Dieu sait comme je me réjouis que pour toi, tu perdes de temps en temps la raison. Bien sûr. .. .. (Jacotte sort, revient, ayant enfilé le manteau) Parfait. Il est à la taille de ta taille. Il est fait pour toi.

Jacotte.– De la laine de lama. Il te plaît ?

Saint-Paulin.– Il a de la tenue et du goût. Il est d’un seul tenant, s’embrasse d’un coup d’œil. J’aurais regretté que tu ne succombes pas à la tentation.

Jacotte.– Il n’était pas d’un prix inabordable.

Saint-Paulin.– Ne me blesse pas. T’ai-je déjà demandé des comptes ?

Jacotte.- (ôtant le manteau, de loin) Les jeans sont en promotion. Tu devrais changer le tien. Il commence à avoir fait son temps.(elle revient)

Saint-Paulin.– Il fera encore de l’usage. Nous, nous sommes bâtis à l’emporte-pièce, de la toile à sac rapée suffit pour nous habiller. Le neuf nous effémine, nous ajoute quelque chose qui est de vous.

Jacotte.– Comme tu voudras. (Elle va à l’évier, l’emplit d’eau chaude pour faire la petite vaisselle)

Saint-Paulin.– Jacotte. Une machine est faite pour cela.

Jacotte.– En attendant qu’on la fasse tourner, elle a mille fois le temps de développer mille cultures et d’exhaler une puanteur intolérable.

Saint-Paulin.– A la fin, tout cela n’est-il pas lavé ?

Jacotte.– En attendant, ça ne l’est pas.

Saint-Paulin.- (la retirant de l’évier, et l’asseyant) Je t’en prie, c’est ma contribution. S’il te plaît. (Elle reprend son vernis ; lui fait la vaisselle, tout en la faisant) Tu ne sais pas comme de l’année dernière à cette année, ton neveu a changé, c’est un autre garçon. Tu vas rire : figure-toi qu’il m’a entrepris à ton sujet. Il n’y est pas allé de main morte. Il m’a dit qu’à force de s’effacer, on finit par s’effacer vraiment. Que se dénigrer soi-même, c’était faire le travail d’un envieux et d’un jaloux, mieux que l’envieux et le jaloux lui-même. Celui qui se dévalue lui-même, s’étonnera-t-il que les autres le dévaluent à sa suite ? Qu’il ne s’expliquait pas comment moi, fort d’une belle troupe de muscles, je me laissais asservir par d’aussi faibles forces que celles d’une femme. A-t-on jamais vu quelqu’un céder le pas à quelqu’un d’autre, en raison de son infériorité ? Et d’autres choses de la même farine. .. N’est-ce pas amusant comme tout ?

Jacotte.– Hugo ? Mon neveu ?

Saint-Paulin.– Je ne suis pas resté sans réponse, tu penses bien. Je lui ai répondu qu’une maison, une famille sont marqués de la marque de la femme, qu’aucun homme n’y pourra jamais rien. Que la femme, c’était le certain, le réel, l’homme, le douteux, le chimérique. Que si la femme n’est pas, l’homme n’est pas non plus. Que la seule chose positive, en fin de compte, qui soit laissé d’être à un homme, c’est d’être le mari de sa femme. Un homme ne saurait pour cela avoir pour sa femme assez de gratitude. Voilà ce que je lui ai dit. (La vaisselle est finie, rangée) Est-ce que je peux encore t’aider à quelque chose ?

Jacotte.– Jésuite. Dis plutôt : est-ce que je peux ne plus t’aider en rien ? .. .. Va, va. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Saint-Paulin.– Ne m’as-tu pas dit plus d’une fois, que le hobby des maris était le canal de dérivation qui rendait leur torrent navigable ?

Jacotte.– Oh, que oui. Si je laissais ta soupe au lait sur le feu à la maison, tu ne tarderais pas à causer Dieu sait quels dégâts.. .. .. Va, va. Ton dada piaffe d’impatience. Lâche–lui les rênes.

Sort Saint-Paulin.

 

Au collège. Dans une salle, le professeur principal des 3èmes reçoit les parents, qui attendent en file dans le couloir. C’est le tour de Concetta. Ils se saluent.

Concetta.– Mme Quiet.

Le professeur.- (regardant sur son cahier) Quiet. Ah, Hugo. Ah quel dommage. (Ils s’assiéent) Avoir un tel capital de talents, et au lieu de les faire fructifier, les enfouir profondément dans la terre. Que c’est fâcheux. .. .. Parce qu’il pourrait, s’il voulait. Parfois, en français, je le crois assoupi, subitement un sujet le pique, il se lève, s’enflamme, déploie toute la troupe de ses talents, se met à leur tête, mène la plus belle des batailles, remporte la plus belle des victoires, mais, hélas, se démobilisant aussi vite qu’il s’était mobilisé, il se renvoie bientôt dans ses foyers, pour s’assoupir à nouveau. … ...Malheureusement, pour quelques instants de présence fulgurante en français, combien d’absences infinies dans les autres matières. J’ai eu une entrevue avec lui. Je lui ai expliqué que l’Education Nationale a pour ambition de faire connaître à tout élève de tout l’homme un peu, afin qu’un peu de tout l’homme soit dans tout homme. … … Sa sœur présente, je lui ai demandé s’il n’était pas honteux que sa sœur, qui a des 16 partout, lui soit cité en exemple. Sa sœur, prenant aussitôt sa défense, m’a répondu qu’elle n’avait pas grand mérite, que les filles sont par nature soumises et obéissantes, et font ce qu’on leur dit de faire ; et qu’il était notoire que, plus tard, c’étaient les garçons, avec leur longue foulée méthodique, qui dépassaient les filles, essoufflées, rouges, suantes. Que vouliez-vous que je réponde ?

Concetta.– J’ai voulu faire donner à Hugo des leçons par un professeur de maths. Plutôt que rester en eau profonde, j’ai demandé au professeur de remonter plus haut en amont, où Hugo aurait pied.

Le professeur.– C’est une excellente idée.

Concetta.– Jusqu’au jour, où entendant Hugo et son professeur en longue conversation passionnée, mettant l’oreille à la porte, j’ai entendu qu’ils parlaient littérature. Le professeur s’était laissé attirer sur le terrain de l’élève. J’ai mis le jour même fin à l’expérience… ...Comment se conduit-il ?

Le professeur.– Sa conduite. (Il regarde son cahier) C’est la seule chose parfaite.

Concetta.– Parfaite ? Vous en êtes sûr ?

Le professeur.– (montrant son cahier) Conduite irréprochable.

Concetta.– Il n’a jamais eu ni punition, ni retenue ?

Le professeur.– Toute punition, quelle qu’elle soit, est portée sur le relevé de notes. Jamais ni punition, ni retenue.

Concetta.– (se levant) Je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Pour son travail, quel conseil me donneriez-vous ?

Le professeur.– Contre une mauvaise volonté aussi têtue, aucun raisonnement ne peut rien. (Il se lève) Le seul pouvoir, qui aurait quelque effet, vous appartient.

Concetta.- (se levant) Qui est ?

Le professeur.– La coërcition.

Concetta.– Merci de ce que vous faites pour lui.

Le professeur.– J’aimerais faire davantage. Désolé.

Sort Concetta, laissant la place à la mère suivante.

 

Chez Marc Marceau. Sur la table un ordinateur démonté. Entrent Marc Marceau, et Hugo, en scout, sac de classe sur le dos. Marc Marceau s’assied sans dire un mot et se penche sur l’ordinateur. Hugo s’approche de la table, reste debout . Long silence.

Hugo.– Chef, je viens te demander pardon.

Marc.- Pour parler franc, j’avais fait une croix sur toi, tellement je te croyais incapable d’humilité. Tu as un sentiment de ta valeur, que j’estime outré.

Un silence.

Hugo.- (après un moment) Tu m’accordes une deuxième chance, chef ?

Marc.– Ta cuirasse aurait un défaut, par lequel on peut t’atteindre ?

Hugo.– Je ne veux pas que les liens entre toi et moi soient rompus, chef.

Marc.– Tu t’avouerais dépendant ?

Hugo.- (se dominant) Oui, chef.

Un silence.

Marc.- Qu’est-ce qui t’a pris ce jour-là ? Quelle mouche t’a piqué de transformer une randonnée de patrouille en équipée sauvage ? Quelle méchante inspiration t’a soufflé de voler dans cette clairière des chevaux de trait, de les monter à cru, sans selle, avec pour rêne la seule bride, et de jouer à gendarmes et voleurs dans la forêt, vous égratignant, éraflant, griffant les bras, la figure, les jambes dans les ronces, les taillis, les sous-bois ? J’ai reçu des plaintes des parents, du fermier, de l’ONF. ..(un silence) .. Et quand je t’ai convoqué, que je t’ai dit que je te dégradais de chef de patrouille à simple scout, quelle arrogance t’a saisi de me dire que tu laissais avec plaisir à un autre les poupons à promener en poussette, ôter les couches, mettre sur le petit pot pot, talquer, langer, ficeler la petite bavette autour de leur petit cou-cou et fourrer la tétine dans la bouche pour couper court à toute la criaillerie ?

Hugo.– Je regrette, chef. Mets-moi à l’épreuve chef. Je ne démériterai pas, chef.

Marc.—En pensant à ta mère, je veux bien t’offrir une deuxième chance.

Un silence.

Hugo.– Ton indulgence pourrait-elle se faire parfaite ? Pour punition des notes de mon bulletin, ma mère m’a interdit de camp.

Marc.– En plus, tu as un mauvais bulletin ?.. .. Je partage avec ta mère ton ingratitude ?.. .. Sais-tu seulement la mère que tu as ? Ta mère n’aurait pas le droit, tu crois, belle comme elle est, de se préférer à toi, qui ne se soucie d’elle en rien ? Une telle beauté n’aurait pas droit, tu penses, à une tout autre gloire, que cette humiliante défaite, de servir de domestique à un fils ingrat ?.. .. Car non seulement, tu ne lui sais aucun gré de son sacrifice, mais encore tu la récompenses, par de mauvais notes, de l’ingratitude la plus ingrate. Ingrat que tu es, qui ne la dédommages en rien du dommage qu’en se reniant pour toi, elle se fait.

Un silence.

Hugo.– Acceptes-tu de faire pression sur elle, chef, afin qu’elle revienne sur son interdiction de camp ?

Marc.– Qu’en sais-tu du pouvoir de mon lobby, sur votre ministre de la famille ?

Hugo.- Que l’aspect formidable de ses défenses ne te trompe pas, chef. Les murailles sont impressionnantes peut-être, mais moi qui vis dans la place, je sais l’assiégée moins farouche que ses défenses peuvent ne laisser supposer. Pour dire la vérité, ta seule vue est l’arme traîtresse suffisante, pour que tu aies raison d’elle.

Marc.- Remercie la douce influence sur moi de ta mère. Je suis pris d’une soudaine indulgence à ton égard. J’interviendrai pour toi.

Hugo.– Je te suis reconnaissant, chef.

Marc.- Tu m’ouvres ton cœur, Hugo, je t’ouvre le mien. Veux-tu bien prendre rendez-vous pour moi avec ta mère ?

Hugo.– Je prendrai rendez-vous pour toi, chef.

Marc.- Que je suis heureux que nous ayons renoué. Que j’aime que tout le monde s’aime. Scout, toujours.

Hugo.– Prêt.

Sort Hugo. Marc Marceau rêve.

 

Paris. Ministère de la Culture. Une sous-section, le secrétariat. Cancaillotte, Lia.

Cancaillotte.- (montrant à Lia le complet neuf qu’il vient de s’acheter) Lia, j’ai suivi votre conseil.

Lia.– Je ne vous ai pas donné de conseil. Je vous dit mon goût.

Cancaillotte.– Disons : suivant le conseil de votre goût, j’ai choisi un complet qui ne soit ni trop engoncé, ni trop lâche. Qu’en pense votre goût ?

Lia.– Cela lui convient.

Cancaillotte.– Votre goût glisse sur tout, mais s’arrête sur le haut de la chemise.

Lia.– Selon moi

Cancaillotte.– Donc, selon moi

Lia.– Mon goût ouvrirait un bouton. (Cancaillotte en ouvre deux)Un seul, dirait mon goût.

Cancaillotte.– Votre goût, freinant à mort, stoppe à présent à l’autre bout de la voie.

Lia.– Sans vous froisser

Cancaillotte.– Même en me froissant

Lia.– Mon goût trouverait que le bas du pantalon devrait couvrir les 2/3 de l’empeigne et les 2/3 du contrefort.

Cancaillotte.– (desserrant sa ceinture, pour faire descendre un peu son pantalon) Les célibataires s’habillent mal, parce qu’ils n’ont pas derrière eux le chambellan des hommes mariés.

Lia.– Selon mon goût, rien ne se signale plus.

Cancaillotte.– Sauf le bonhomme lui-même. Il n’a pas la belle ligne italique dont il rêverait : il est trop écrit en caractères gras. Il faut toujours que je mange un peu de ce plus qui est de trop… … (montrant ses hanches et son ventre) Avouez que tout ceci est assez disgracieux.

Lia.– Je ne m’y arrête pas.

Cancaillotte.– Ca ne heurte pas votre goût ?

Lia.– Non.

Cancaillotte.– Ca ne m’étonne pas, ma pauvre Lia. En matière d’homme, vous n’êtes pas difficile. Pour vous tous les hommes sont bons. Pourvu que l’homme pour l’essentiel soit un homme, vous ne vous arrêtez pas aux accessoires.

Il se tourne, fait un geste vers l’entrée. Léa entre, passe rapidement devant le secrétariat. Cancaillotte court après elle.

Cancaillotte.– Léa, Léa. (Léa s’arrête loin comme elle est, se tourne d’un quart vers lui) Je suis sur des charbons ardents. Mon esprit grille d’impatience, que vous lui causiez un peu de la chère causerie de votre cher Monsieur Grotius. Jetez juste derrière vous, pour l’affamé, la miette du titre. Soyez charitable, Léa.

Léa.- (se tournant d’un quart de plus) Le sujet était l’égalité malheureuse.

Cancaillotte.– L’égalité malheureuse. Sujet heureux et supérieur… … Des lèvres de votre maître bien-aimé, par les lèvres de sa disciple bien-aimée, s’il vous plait, quelques mots de la conférence bien-aimée.

Léa.– Vous vous moquez de moi, mais pendant sa conférence, il est tout à fait vrai que c’est sur mes yeux, que ses yeux ont fait halte le plus souvent.

Cancaillotte.- Qu’allez-vous penser ? Je vous estime trop pour que la faveur de Monsieur Grotius soit pour moi un sujet de moquerie. Il n’est que trop juste que le maître apprécie la disciple à sa juste haute valeur. Tant d’intelligence, de savoir, de charme, à la fois, dans une si jeune personne est chose rare… … Mais lui, a-t-il été à la hauteur de votre estime ? Qu’a dit de beau et de grand votre grand bel homme ? Par charité, faites-moi bénéficier de ce dont vous avez bénéficié.

Léa.- (se tournant tout à fait et faisant deux pas vers lui) Son égalité malheureuse a été tout de son long un bonheur supérieur… … En deux mots, son idée principale : la démocratie a si bien raccourci les grands et étiré les petits, que tout le monde est aujourd’hui à peu près de la même taille. Cette égalité universelle, depuis si longtemps poursuivie, enfin atteinte, devrait combler de bonheur les humains : or nous constatons qu’il n’en est rien. Nous qui avons si longtemps gémi de n’être pas égaux, voilà que nous nous plaignons à présent de l’être trop. Chacun de nous aspire maintenant, comme à un air indispensable à sa survie, à se démarquer des autres sinon en quantité, du moins en qualité. Mais comme nous sommes tous à vouloir nous démarquer pareillement, notre probabilité de nous démarquer de ceux qui se démarquent, et donc de réussir, est toujours aussi faible qu’avant. Si malgré cet handicap nous voulons à toute force réussir quand même, nous n’avons qu’une ressource, renforcer notre faible énergie individuelle, par l’énergie d’une catégorie sociale, qui fasse masse, dont nous nous ferions les champions et les porte-drapeau. A celui qui veut réussir, choisir la catégorie sociale sur laquelle il s’appuiera, est la grande affaire de sa vie. Telle fut sa conclusion… … Retour à la formidable vague de ses paroles, un formidable ressac d’applaudissements se brisa au pied de l’estrade. Dès que les flots se furent apaisés, les eaux calmées, que le bruit et la foule se furent retournés à la rue, non content que le public lui ait manifesté son approbation, Monsieur Grotius est venu vers moi pour quêter la mienne.

Cancaillotte.– En quoi, il a le jugement très sûr.

Un silence.

Léa.– .. ..Ce qui me chagrine et qu’il faut que je m’avoue cruellement, c’est que, si proche de lui que je sois, et quoi que je fasse, il me tient, depuis que je le connais, à même distance. Il ne m’a jamais laissé l’approcher de près.

Cancaillotte.– Vous êtes trop impatiente. La poussée de votre savoir, de votre esprit, de votre charme est telle qu’à la fin il faudra qu’il cède. S’il ne reconnaît pas votre valeur, permettez, c’est à douter de la sienne… ... Ce que je crains, voyez-vous, c’est que les vapeurs de sa toute neuve célébrité ne l’enivrent. Il n’y a pas d’insensibilité à l’ivresse de la célébrité, nul n’y échappe. J’ai peur que dans son esprit il n’y ait plus de place pour d’autres que lui.

Léa.– Vous avez juré de me démoraliser. Je finirai par vous détester.

Cancaillotte.– Ma parole a dépassé ma pensée. Peut-être ai-je dit cela par jalousie.

Léa.– Je préfère cela. Il faut que j’aille. Ne me retenez plus.

Cancaillotte.– Vous direz que c’est moi le fautif. A tantôt ? A ce soir ? A demain ?

Léa.– C’est ça.

Sort Léa.

Cancaillotte.- (à Lia) C’est la comédie classique. X court après Y qui court après Z. Elle est éprise de son Grotius, comme je suis épris d’elle, et nous n’en sommes récompensés ni l’un ni l’autre. Question tout de même que je me pose : pourquoi diable me prête-t-elle l’oreille, si pour moi elle n’a pas de faible ?

Lia.– Peut-être a-t-elle un faible pour vos compliments ?

Cancaillotte.– Je les sème en pure perte, puisque rien ne pousse.

Lia.– Si des compliments que vous semez, rien ne pousse, peut-être que si vous n’en semiez plus, il pousserait quelque chose ? Si l’amour est une guerre, faire appel à la tactique est légitime. Si vous l’aimez assez, pour avoir le courage de paraître ne plus l’aimer, peut-être vous aimera-t-elle ?

Cancaillotte.– Je ne crois guère en la stratégie en amour… ... Cela vaut peut-être d’être tenté, ne fut-ce que pour l’expérience. (Il va à son bureau, s’arrête à la porte) A propos, Lia, et vos amours ?

Lia.– Vous m’avez dit qu’il était ridicule de ma part, d’aimer quelqu’un de plus haut placé que moi. Vous m’avez convaincue.. ... Avec ma valise en carton, de mon populeux wagon de 2ème classe, aller traverser le luxueux et feutré wagon de 1ère classe, juste pour avoir le bonheur, en passant, de l’entrapercevoir dans son compartiment, c’est grotesque.

Cancaillotte.– Vous lui avez fait savoir un petit quelque chose de ce que vous éprouvez ?

Lia.– Comment pouvez-vous penser qu’une telle chose puisse se dire ? Cancaillotte.– Ne peut-on dire à quelqu’un le bien qu’on pense de lui ? Ca n’a rien d’indécent. Lia.– Le bien que l’on pense d’une personne se corrompt en le disant. L’estime ne se dit pas, sous peine d’être suspecte.

Cancaillotte.– Au fond, en ne faisant rien, vous oeuvrez pour vous. Le combat d’amour doit se faire à armes égales, pour qu’il n’y ait ni vainqueur, ni vaincu. Si l’amour est d’égal à égal, aucun ne sera un instrument dans les mains de l’autre. En faisant ce qu’il faut pour que celui dont vous êtes épris ne s’éprenne pas de vous, vous agissez pour votre bien.

Léa.– Je vous sais gré de penser à mon bien.

Cancaillotte.- (disparaissant, puis revenant) A propos, vous souvenez-vous de mon neveu Hugo ? Il était venu m’apporter des confitures de sa mère.

Léa.– Un beau garçon, frais et neuf comme sa saison, mûr déjà. C’est une connaissance, qui ne s’oublie pas.

Cancaillotte.– Enfin, encore très vert... ... A son anniversaire, vous ne savez pas le bien qu’il m’a dit de vous. .. .. A propos, savez-vous comment il vous intronise, vous les femmes ? Il vous voit comme couronne royale un chiffon noué sur la tête, pour sceptre dans la main un manche à balai et pour robe de sacre, un tablier de cuisine à l’ample poche.

Lia.– Ca ne me scandalise pas.

Cancaillotte.– Lia. Sans rire.

Lia.– Les hommes ont-ils tellement mué ? Ne mangent-ils pas toujours le contenu de leur boîte de conserve à même dans la casserole ? N’enlèvent-ils pas toujours la poussière de leur bureau en soufflant dessus ?

Cancaillotte.– Vous partagez les opinions rétrogrades de mon neveu ?

Lia.– Je vous avoue que j’ai la faiblesse de vouloir que mon logis soit propre et beau, qu’on aime y séjourner et y vivre, que le linge soit blanc et bien repassé, qu’on se nourrisse de plats sains et bons dans de la belle vaisselle avec de beaux couverts. J’ai peur que les hommes ne soient pas encore formés pour cela.

Cancaillotte.– Sur quelle modèle antique ne copiez-vous pas la nouvelle figure féminine ? Evoluez, ma chère, vous êtes à la traîne : courez rejoindre vos compagnes, sinon vous serez complètement dépassée… .. Vous dirais-je le fond de ma pensée ? Ca ne m’étonne pas que vous soyez aussi désuète. L’amour, c’est aussi une question de culture.

Sort Cancaillotte.

 

Montmorency. Chez les Quiet. La chambre de Janice. Après avoir doucement frappé, Hugo entre en épiant derrière lui.

Hugo.– Janice. J’ai pris rendez-vous pour Maman avec mon chef scout Marc. Il faut à tout prix, quand il sera là, qu’ils détournent leur pensée de nous pour la tourner vers eux.

Un silence.

Janice.– Pourquoi ? Tu crois que Maman et Marc

Hugo.– Tu as vu, quand ils se regardent, comme leurs yeux s’effleurent à peine ? Mais quand ils regardent ailleurs, ils regardent le même ailleurs un temps infini ? Tu as entendu comme ils me vouent aux gémonies à l’unisson, comme ils se canonisent en chœur à cause de mon martyre ?

Janice.– Maintenant que tu le dis

Hugo.– Le veuvage est une triste et noire prison. Maman sans cesse, à la lucarne est à regarder dehors : c’est à nous de l’évader contre elle. Quand il sera là, qu’une compote à réviser t’enferme dans ta chambre.

Janice.– D’accord.

Entre Concetta.

Concetta.—Hugo.

Concetta et Hugo sortent.

 

Le bureau. Entrent Concetta et Hugo.

Hugo.– Je voulais te dire, que mon chef scout voudrait te voir

Concetta.– De quels méfaits t’es-tu rendu encore coupable ? Si je pouvais vivre ne fut-ce qu’une heure avec les gens, comme si tu n’étais pas de moi. Et lui, que ne sort-il et ne fréquente-t-il, plutôt que de s’occuper de gamins ingrats, qui lui causent mille misères. Ah. (Elle s’assied au bureau) Approche. (Hugo s’approche de l’autre côté du bureau) Je suis donc allé voir ton professeur. Je l’ai questionné sur ton travail, dont j’ai reçu les malheureuses nouvelles habituelles, puis sur ta conduite, qui, hélas, est irréprochable. Le collège n’a pas la plus petite incartade à te reprocher.

Hugo.– Je suis un garçon pacifique. J’ai horreur des histoires.

Concetta.– N’ayant commis aucune incartade, il ne t’a été infligé aucune sanction d’aucune sorte, ni punition, ni retenue quelconque. .. .. Or, le lendemain de ton anniversaire, qui était un lundi, tu es rentré à la maison tard, à 8 heures et demie, 4 heures après la sortie de classe. Tu avait expliqué que tu avais été puni de retenue.

Hugo.– Pardon. Je n’ai rien dit. Quand tu m’as interrogé sur la raison de mon retard, qu’embarrassé je n’ai pas répondu, tu as suggéré que j’avais été puni de retenue. Comme je suis resté muet, tu as supposé que qui ne dit mot consent, et tu as doublé la punition d’une punition à toi.

Concetta.– Tu m’as laissé accréditer ma version.

Hugo.– Qui était la tienne. Je n’avais pas dit un mot.

Concetta.– Tu joues sur les silences, Hugo. Tu n’as pas dit non, donc tu as dit oui, donc tu as menti… .. Est-ce que tu peux me montrer le dispendieux cadeau de ta tante Jacotte, cette Bible de Lemaistre de Sacy ?

Hugo.– Pourquoi tu me demandes, puisque tu sais ?

Concetta.- Tu es allé à Paris et tu as osé vendre à un prix temporel, une chose spirituelle comme cette Bible ?

Hugo.– Tante Jacotte a bien osé l’acheter. Y suis-je pour quelque chose si cette Bible est objet de commerce ? Je n’ai rien fait que le rendre au marché d’où il venait… ..Que je sache, tout cadeau qui m’est fait devient ma propriété. Tout propriétaire a le droit d’user et d’abuser de sa propriété de manière exclusive et absolue.

Un court silence, pendant lequel Concetta regarde Hugo.

Concetta.– .. Certaines leçons de Maths te semblant ardues, la même semaine, tu m’as demandé la permission de travailler après la classe avec ton ami Secundus chez lui. Je viens de téléphoner à Secundus, qui est tombé de haut, quand je lui ai demandé si tu avais travaillé chez lui. … .. Est-ce que tu peux me montrer les places de théâtre, d’opéra et de concert, que t’avait offertes ton oncle Cancaillotte ? Tu n’en as plus reparlé.

Hugo.– Pourquoi tu me demandes, puisque tu sais ?

Concetta.– Tu es allé à Paris au début des séances pour les revendre ? Tu revends nos auteurs classiques à l’encan ?

Hugo.– Maman, je les ai lus et relus, vus et revus, je les sais par cœur. La culture, c’est devenu le cimetière du Père Lachaise. Laissons les belles pleureuses verser un pleur de pierre sur leurs tombes.

Concetta.– Je vois tellement bien tes oncles, battant le pavé à la recherche incessante d’un cadeau qui te plaise et te soit utile, balançant, soupesant, indécis, irrésolus, se décidant pour finir, se réjouissant à l’avance du plaisir qu’ils te feraient. Leur présent était plus riche d’affection que de valeur marchande.

Hugo.– Aussi les ai-je appréciés à leur juste valeur.

Concetta.– (exaspérée, se levant, allant à lui, criant) Arrête de jouer sur les mots. Tu as l’art de me mettre dans tous mes états. Tu me pousses dans un état d’exaspération rare. (elle le bat sur le dos, les bras, le cou, la tête) Vois la nécessité où tu m’accules, de perdre ma maîtrise de moi, simplement pour essayer de me rendre maître de toi. .. .. Va-t-en. Va-t-en. Ah.

Hugo sort, puis Concetta.


 

3

 

Paris. Dans l’appartement de l’homme de lettres. L’homme de lettres. Entrent le journaliste de télévision, son adjoint, deux cameramen avec deux projecteurs, deux écrans, deux caméras, qu’il placent autour de deux fauteuils, la maquilleuse avec son nécessaire, un technicien qui dispose et branche les appareils de transmission. Entre l’éditeur.

L’éditeur.– Maître.

L’homme de lettres.– Un revenant.

L’éditeur.– Maître, je viens, en chemise, corde au cou, vous remettre les clés de mon édition.

L’homme de lettres.– C’est bien tard. C’est offrir le luxe à une vieille aisance… … Que ne m’avez-vous reconnu et fait connaître, quand j’étais ignoré et méconnu. Je combattais à l’époque seul contre tous. Si vous m’aviez défendu et édité, vous m’auriez épargné des années de solitude et d’obscurité.

L’éditeur.– Pour ne pas vous avoir reconnu et édité quand vous étiez jeune, plutôt que des reproches, vous me devez de la reconnaissance. A l’époque, vous n’étiez qu’un apprenti, vous étiez encore vert, cru, acide, peu comestible : la célébrité que ma maison vous aurait apportée comme un gel vous aurait fixé à jamais tel que vous étiez : inachevé, inabouti. Aujourd’hui, vous avez une maîtrise de vous parfaite, votre pouvoir sur vos talents est souverain : le moment est venu pour vous et pour nous, que ma glorieuse maison vous couronne de la glorieuse couronne du sacre.

L’homme de lettres.– Vous vous doutez qu’il vous faudra me faire un pont d’or, bien large et bien solide d’arches et de tablier, et soutenu par de belles piles, où je puisse passer, confortablement, moi et mon équipage.

L’éditeur.– Faites vos demandes.

L’homme de lettres.– C’est à vous de faire vos offres. Ecrivez-moi. S’il a le temps, mon comité de lecture vous lira. Il vous faudra patienter au moins aussi longtemps que moi. J’avais attendu 8 mois.

L’éditeur.– Je patienterai.

L’homme de lettres.- Je ne vous raccompagne pas.

Sort l’éditeur.

L’homme de lettres.- (au journaliste de télévision) Je vous rappelle mes conditions : vous me posez les questions que je vous ai préparées, pas de décrochage d’antenne, pas de panne technique, nous avons perdu X, ou des choses de ce genre.

Le journaliste de télévision.– Je vous ai donné ma parole. (il lui fait signe de s’asseoir dans la 1ère chaise éclairée par l’écran et les projecteurs) Maquilleuse, cameramen.

L’homme de lettres.- (à la maquilleuse) Veuillez imiter, je vous prie les peintres ruinistes, et bronzer mes vieilles pierres blanches du rouge soleil du midi. (elle le maquille, au 1er cameraman) Veuillez laisser, je vous prie, dans l’ombre, brèches, lézardes, fissures, et ne filmer au loin que la silhouette de l’antique ruine. .. .. (Le cameraman fixe sa camera haut et loin, le 2ème cameraman fixe la sienne à hauteur d’homme et plus près de l’autre chaise)

Le journaliste de télévision.- (s’asseyant à son fauteuil et regardant sa montre, à son adjoint) Débranche la sonnerie et le téléphone et mets-toi en faction devant la porte : interdiction d’entrer pendant l’émission. Attention, tous, prêts ? (Il regarde sa montre) 5, 4, 3, 2, 1, 0. (regardant la caméra) Paraît aujourd’hui notre 74ème écho littéraire. Vous connaissez tous, chers amis, l’invité qui nous honore de sa visite : je ne vous ferai pas l’injure de vous le présenter… …(lisant) Puisque vous m’avez demandé de mener une guerre de vérité, Maître, j’attaque tout de suite le côté faible de votre dispositif. Parlez-nous de votre inséparable compagnon d’aujourd’hui : votre vieil âge.

L’homme de lettres.– Mon vieil âge, oui, mon inséparable compagnon. .. .. Pour parler franchement, quand il est chez moi, seul avec moi et moi seul avec lui, que rien n’est là pour me rappeler le jour, le mois, l’année, mon vieil âge est si discret et si effacé, passe tellement inaperçu, que je doute même s’il est. En vérité, je ne me sens pas plus vieux aujourd’hui, que je ne me sentais jeune autrefois. Quand il est seul, jeune ou vieux, qui pense à son âge ? A vrai dire, depuis mon âge de raison jusqu’à celui-ci, mon esprit me semble rester identique à lui-même. Il est d’ailleurs étrange que quelque chose d’intact comme l’esprit habite un corps touché, c’est ce qui incline peut-être certains à penser qu’il est d’essence d’éternité... .. Vous avez bien un miroir chez vous, me direz-vous, vous vous rasez, vous peignez sur votre crâne votre trois fois rien, donc vous ne pouvez vous faire illusion. Je vous répondrai que quand je jette un coup d’œil sur la glace, c’est pour voir si tout est en ordre : c’est un point de vue d’officier de garde sur la tenue des hommes de troupe, qui sont de sortie. Je me vois, mais ne me regarde pas. .. .. Quand je sors, bien sûr, c’est une autre affaire. En même temps que mes chaussures, je revêts mon vieux manteau élimé. Je reconnais qu’alors j’ai l’impression d’avoir toujours été vieux, depuis le temps que je le suis.

Le journaliste de télévision.– (lisant) Il y a une question que je me suis toujours posée : quels souhaits peut encore se porter un vieil homme comme vous ?

L’homme de lettres.- Les souhaits que je me porte, ce n’est pas d’avoir des jours meilleurs, parce que je ne peux pas les avoir meilleurs que j’ai. Je haïrais d’être un vieillard qui perde conscience et contrôle de soi. Je détesterais conclure mon long et patient combat, par une piteuse déculottée. J’aimerais finir conscient comme j’ai vécu.

Le journaliste de télévision.– (lisant) Payé votre dû à vous, passons à votre dû aux autres. La jeunesse sait du vieillard le passé, quel avenir le vieillard voit à la jeunesse?

L’homme de lettres.– L’avenir ? Oui. Angoissante question. Délivré par nos combats des derniers fers et barreaux de sa prison, élargi, l’homme est sur le trottoir, son petit bagage à la main, le libre éventail des rues ouvert devant lui. Que faire ? Où aller ? Quelle cause défendre ? Par quelle œuvre, quel acte, quel écrit s’illustrer ? Que devient l’artiste ? Telle est l’horrible question… … Entendez-vous derrière nous ce roulement sourd, sentez-vous comme la terre tremble ? Nouveaux barbares, les foules, écartant avec violence les individualités, envahissent et occupent la planète, comme un raz-de-marée dévastateur. Emporté par l’irrésistible mer des peuples, l’artiste naufragé a beau héler, crier, taper dans l’eau du plat de la main, de violents coups de talon se dresser hors de la surface, faire de grands gestes des bras, il se débat en vain, il est promis à la noyade funeste. Dans l’océan des masses, l’art, qui est œuvre individuelle, est destiné hélas à sombrer corps et biens.

Le journaliste de télévision.– (lisant) Si le terrain est miné pour l’art, il est miné pour votre art aussi. Si la source de l’art est tarie, et son lit à sec, votre art s’échoue.

L’homme de lettres.– Heureux suis-je d’avoir mon œuvre faite. A une œuvre faite, on peut toujours ajouter une note en bas de page, un post-scriptum, un épilogue d’épilogue, c’est à quoi je m’emploie… … Ceci dit, pour dire vrai, combien de fois dans la journée, n’ai-je pas l’impression de passer à côté de quelque chose d’important, que je ne sais pas. Subitement, on s’arrête dans la bêtise à laquelle on s’adonne, on sait qu’on devrait faire quelque chose d’important, mais on ne se rappelle plus quoi, désespéré on cherche, et dans l’espoir qu’un éclair impromptu vous jaillira, de guerre lasse, amer, on replonge dans ses sottises. J’ai beau chercher, je ne trouve pas. J’espère follement chaque jour, qu’un livre, un journal, qui sait la télévision, m’indique une piste, mais personne ne me la donne jamais. Chose étrange, avouez : je cherche l’objet de ma recherche. J’ai bien peur de terminer ma vie sur cette énigme non résolue.

Le journaliste de télévision.– (lisant) Sujet de débat entre intellectuels, dernier point : la politique. Selon vous, la politique est-elle du domaine des belles lettres ? L’artiste doit-il s’engager au service d’un parti ?

L’homme de lettres.- Réfléchissons, voulez-vous ? Qu’est-ce que s’engager au service d’un parti ? C’est prendre uniforme, jurer obéissance, respecter la discipline. Je comprends les intellectuels qui en sont tentés : ils s’offrent une publicité et des gardes du corps pour le prix d’une cotisation. Mais ce qui semble bon calcul est selon moi grave imprudence. Si le parti fait fausse route, et quel parti ne le fait pas, que fait l’écrivain engagé ? Il fait fausse route avec le parti. Si le parti s’engage dans un combat douteux ? Il s’engage dans un combat douteux avec lui. Qu’est-ce être fidèle à d’autres ? C’est être infidèle à soi. L’artiste ne doit jamais s’engager que dans un parti : le sien, et ne jamais défendre qu’une cause : la sienne. Je vous ai répondu.

Le journaliste de télévision.– Maître, merci. (à la caméra) Ainsi se termine la 74ème écho littéraire. (tout est coupé, à l’ homme de lettres) Est-ce que j’ai tenu parole ?

L’homme de lettres.– Vous avez tenu parole.

Entre l’adjoint avec Concetta.

Le journaliste de télévision.– (serrant la main de l’homme de lettres, lui faisant un signe de connivence auquel répond un signe de connivence identique fait par l’homme de lettres ; à tous) Allons.

Tous plient bagages et sortent.

L’homme de lettres.–(allant à Concetta) Concetta.

Concetta.- André. (Ils s’embrassent) (indiquant l’équipe de télévision) Après tant de lumière vulgaire et crue, que j’aime la douce ombre familiale. (Il la fait s’asseoir) .. .. J’ai reçu ta lettre. Mon filleul te fait des misères. Il n’a pas le sens de l’effort, ne travaille pas… ... Tu ne t’adresses pas à ton cousin en vain. L’expérience sur le vivant est le seul procédé que nous ayons, nous autres auteurs, pour nous instruire de sa nature. Tailler, couper, trancher dans le vif, à même la chair, tel est pour nous, auteurs, l’entraînement quotidien. Tu t’adresses à un spécialiste…(se levant) … Fie-toi à moi, cousine. Je m’en vais t’attiédir ton Hugo, te l’amollir, te le pétrir, te le façonner, et en faire quelque chose selon nos idées : un élève studieux et travailleur. A la fin de l’année prochaine, ce sera une tête de classe. C’est comme si c’était déjà fait.

Concetta.– Ne va pas jouer, André, dans la pièce familiale certain rôle que tu joues dans certaine autre pièce.

L’homme de lettres.– Ne m’offense pas. Chacun, toi aussi, nous jouons tout au long du jour, des rôles dans des pièces différentes selon les partenaires et les situations. Est-ce qu’il t’arrive de confondre de rôle et de pièce, d’être avec ton fils comme tu es avec son professeur principal ? (mettant son bras autour des épaules de Concetta) Tranquillise-toi.

Ils sortent.

 

 

Paris. Ministère de la Culture. Une sous-section. Le secrétariat. Lia à sa table. Cancaillotte épie, puis, entendant venir Léa, vivement, se met de côté, tourne le dos, et feuillette un manuscrit. Entre Lia, qui cherche des yeux Cancaillotte, se penche, le voit.

Léa.– Monsieur Cancaillotte. (Cancaillotte se tourne à demi vers Lia) Pour ne plus sortir vers moi, et garder pour ainsi dire la chambre, vous ne vous sentez pas bien ?

Cancaillotte.– Je me porte comme un charme.

Léa.– Du ressentiment contre moi vous tient à distance ? C’est votre mauvaise expérience de moi qui vous fait vous retirer du monde ?

Cancaillotte.- (qui garde la même attitude) Vous êtes toujours égale à vous-même. (montrant le manuscrit) La vérité est que je suis pris par l’ouvrage que j’écris. Tous mes esprits convergent vers le même foyer : aucun ne s’en laisse diverger.

Léa.– Me donnerez-vous à le lire ?

Cancaillotte.– Tissus et organes commencent seulement à se différencier. Il est encore à l’état d’embryon. C’est un monstre qui n’a rien d’humain. Il faudra un certain temps encore avant qu’il voie le jour.

Léa.– Vous me le montrerez alors ?

Cancaillotte.– Je ne dis pas non.

Léa.– A moins que vous ne considériez ma curiosité comme indécente, et que vous répugniez à dévoiler ce qui est un secret.

Cancaillotte.– Non, non.

Léa.– Avec votre permission, je ferai la curieuse. Bonne gestation. A bientôt, peut-être ?

Cancaillotte.– A bientôt.

Léa sort.

Lia.– L’auriez-vous cru ? Vous vous êtes cuirassé de volonté, vous êtes solidement attaché au mât, n’avez pas lâché au milieu des flots furieux, courage dans la décision, héroïsme dans l’exécution : la victoire a changé de camp. Le reste n’est plus qu’un jeu. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter bonne chance.

Cancaillotte l’observe.

Cancaillotte.– Pour vous, l’affaire est classée, vous fermez le dossier et le rangez sur l’étagère. .. ..Que voilà une belle plaie, disent les docteurs, et en se frottant les mains ils la nettoient, la suturent, désinfectent, pansent, et au patient suivant, ils n’ont pas même regardé le visage de celui qu’ils soignaient. Pour vous, j’étais quelqu’un tant que j’en avais à Léa, maintenant que je n’en ai plus à elle, je ne suis plus rien. Merci, docteur, combien vous dois-je ? Savez-vous que c’est vexant ? J’en apprendrai toujours sur les femmes.

Cancaillotte sort.

 

Montmorency. Chez Jacotte, tard. Jacotte lit un magazine. Rentre du dehors Saint-Paulin.

Jacotte.- (sans quitter des yeux le magazine) Tu as vu l’heure ? Je veux bien fermer les yeux de 6 à 10 et ignorer si tu es là ou non, mais à 10, quand je les rouvre, je veux qu’ils te trouvent.

Saint-Paulin ne peut empêcher que deux larmes coulent de ses yeux, se tourne pour les essuyer.

Jacotte.- (sans quitter des yeux le magazine) On est tombé sur des cailloux pendant son école buissonnière, on s’est éraflé le genou, et on s’en vient pleurer dans le cou de sa maman ?

Saint-Paulin.– Je n’ai pas même été admis en présence.

Jacotte.– Aussi que vas-tu vpyager dans Dieu sait quel hémisphère austral ? Que vas-tu planter ta tente sous des climats rudes et austères ?.. ..Où est la vraie vie ? Ici, ici et ici. Quel est le vrai de la vie ? Moi, moi et moi. Au lieu d’être heureux pour de vrai pour le vrai, tu gémis pour de faux pour le faux.

Saint-Paulin.– De votre réussite à tous les trois, j’aurais aimé passer à la mienne.

Jacotte.– Quelle est la vraie réussite ? Un bon métier, un bon salaire, une femme fidèle, des enfants sains, une éducation réussie, des enfants placés, tu as réussi tout cela. Tu n’avais à réussir qu’une réussite : la nôtre. Il n’y a pas toi tout seul, il y a : nous, nous et nous.

Saint-Paulin.- (qu’on ne voit pas pleurer, mais qui essuie ses yeux) Ma première tâche était faite : les enfants sont placés, tu es propriétaire d’un appartement. Est-il si injuste que je me tourne à présent vers moi ?

Jacotte.– Qui fais quelle sorte d’œuvre ? De fiction. Qu’est-ce que la fiction ? De l’irréel. Si la fiction qui est de l’irréel, fait échec, qu’est l’échec ? De l’irréel.

Saint-Paulin.– Vois comme tu es. Je suis dans un trou à rats, une chambre à blattes, aux murs humides, au plafond fissuré, au sol de terre et de sable, aux fenêtres et aux portes disjointes, je me chauffe au charbon, c’est un lieu de pouillerie et de loqueteux, je travaille comme un fou, et tu me mords de méchants sarcasmes.

Jacotte.– Si je m’étais intéressée à ce que tu fais, comment l’aurais-tu pris ? Aurais-tu aimé que je te mente et que je te flatte ? Aurais-tu accepté que je te dise ce que je pense et que je te déplaise ? Qu’aurais-tu dit, si je t’avais dit que celui qui échoue est cause de son échec ?

Saint-Paulin.– (s’essuyant les yeux, et mettant son mouchoir dans sa poche) Tu as raison. Je te donne droit. Si je me porte du tort, c’est contre moi que je dois porter plainte. Pardonne-moi.

Jacotte.– La famille est la seule chose vraie sur terre, dont on ne doute pas, positive. Tu l’as réussie, tout le reste est accessoire. Que vas-tu t’aventurer ailleurs ? Hors de la forteresse de la famille, l’homme est nu et désarmé.

Saint-Paulin.– J’ai honte de m’être plaint. Pardonne-moi.

Sort Saint-Paulin.

 

Chez les Quiet. Le bureau. Concetta. Entre du dehors dans le couloir Hugo, sac de classe sur le dos.

Concetta.- (à la porte ouverte, criant) Hugo.

Entre Hugo. Concetta ferme la porte.

Concetta.- (bras croisés) Ainsi, non seulement les études que je te paie ne valent pas le prix qu’elles me coûtent, mais dans mon dos, tu me coûtes plus encore. Au regret de m’être livrée à des opérations de basse police : mais tu es allé si loin, jusqu’où n’irais-tu pas ?.. .. A tout hasard, dans l’espoir que je me trompais, j’ai compté l’argent que j’avais dans mon porte-monnaie. Je n’ai pas attendu 3 jours. Mon malheureux soupçon s’est vérifié. Toi ou Janice, vous me volez.

Hugo.– Volez, volez, comme tu y vas.

Concetta.– Tu avoues ?

Hugo.– Tu crois que je te laisserais accuser Janice ?

Concetta.– Ce qui m’horrifie, c’est de voir à quel point tu es dénué de tout sens moral. Y a-t-il une marque plus infamante sur un front que le mot de voleur.

Hugo.– Tu te laisses impressionner par le mot, Maman.

Concetta.– Pour toi, la chose est indifférente ?

Hugo.– Pas pour moi, mais pour toi, ce vol devrait l’être.

Concetta.– Pour moi ?

Hugo.– Tu as remarqué que je te volais, non parce que l’argent te manquait, mais parce que, m’ayant soupçonné, tu as opéré à des vérifications. Si cet argent ne te manquait pas, avant ta vérification, qu’il fût là ou qu’il n’y fût pas, pour toi, c’était pareil. Pourquoi me reprocher de m’être servi, de ce que tu ne savais pas que tu avais ?

Concetta.– Selon toi, je devrais passer l’éponge sur ce vol ?

Hugo.– Certainement non. Je t’en blâmerais vivement.

Concetta.– Enfin, Hugo, que peux-tu faire de tout cet argent ?

Hugo.– Si tu avais bonne mémoire, tu te rappellerais, qu’à mon âge, on fait son apprentissage d’acheteur. Est-ce que je sais quels livres, quels disques, quels amis finalement je garderai, et quels je jetterai ? Toi, tu es expérimentée, tu achètes sûrement, moi, je fais mes premières armes : j’achète sûrement mal. Cet apprentissage a un coût. .. .. Pour ajouter un argument à ma plaidoierie, je te rappelle que pas plus tard que la semaine dernière, tu as dit que tu avais pu mettre ce mois-ci de l’argent de côté.

Concetta.– J’épargne pour les temps difficiles.

Hugo.– Mais les temps difficiles, on y est, Maman.

Concetta.– Ce que j’épargne, je l’épargne sur moi : tu es mal placé pour t’en prévaloir… … Hugo. Tu me donnes ta parole que tu ne me voleras plus ?

Hugo.– Je te donne ma parole.

Concetta.– Comment saurai-je que tu la tiendras ?

Hugo.– Je donne peu ma parole, parce que ma religion est que, quand on la donne, il faut la tenir.

Concetta.– Je pense que tu penses comme moi qu’une telle faute mérite une punition exemplaire.

Hugo.– Oui, Maman.

Concetta.– Approche. Mets tes mains derrière le dos.

Hugo s’approche. Concetta lui donne deux gifles l’une après l’autre, non petites.

Concetta.– Va et ne vole plus.

Hugo.– Oui, Maman.

Sort Hugo, puis Concetta.


 

4

 

 

A Paris. Domicile de l’homme de lettres, son bureau, dont le porte ouverte débouche sur le couloir et la porte d’entrée de l’appartement.. Entrent l’homme de lettres, Concetta et Hugo, qui porte à la main un sac, sur le dos un sac de classe.

Concetta.– (montrant Hugo) Ce oisillon qui occupe du nid toute la place et que la bergeronnette, en bonne mère nourricière, s’épuise à nourrir et à élever, pour elle, est-ce que ce n’est pas comme un gros coucou, d’une autre espèce qu’elle ?

L’homme de lettres.– Vois-tu, cousine, mère et fils vivent comme sur les deux bords opposés de la rivière. La mère, de sa rive, a beau crier, s’égosiller, s’époumoner de sa rive, le fils, en face, n’entend que des sons indistincts. Hugo et moi, parrain et filleul, sommes sur la même rive, cheminons côte à côte, sans élever la voix nous conversons librement, et nous comprenons parfaitement… .. En genre, toi et lui, vous êtes ennemis, lui et moi sommes frères. Je suis sûr que nous nous entendrons comme larrons en foire, n’est-ce pas, Hugo ?

Hugo.– J’espère, parrain.

Concetta.– (allant vers le couloir ) Hugo, manquer à ton parrain serait me manquer.

L’homme de lettres.– Pas de recommandations, c’est mon affaire. (l’accompagnant à la porte) Oublie ce fils auquel tu ne penses que trop. Va.

Sort Concetta. Hugo va à la fenêtre, attrape des yeux sa mère au sortir de l’immeuble, la suit des yeux.

L’homme de lettres.– Tu as de la peine à la voir partir ? Ta pensée ne quitte pas ses jupes ?

Hugo.– Je veux être sûr qu’elle s’en va pour de bon.

L’homme de lettres.- (riant, lui serrant le bras de sa main) Tu es le vrai filleul de ton parrain. .. .. Que veux-tu, les fils sont les inventions de leurs mères, elles ont le monopole de leur exploitation. A cet amour maternel excessif, les fils n’ont qu’une ressource : pour rompre l’attraction, opposer une répulsion plus forte qu’elle. Le trop aimer d’une mère conduit au trop haïr du fils. Je revis en toi.

Hugo.– Tu avais peut-être des raisons pour haïr ta mère, mais moi non. Pour moi, Maman est un vaillant petit soldat sur le front du devoir. S’éperonnant, se cravachant, elle s’astreint contre elle à suivre ce qu’elle croit ses obligations maternelles. Je la plains d’avoir un fils, qui ne la dédommage en rien de son coûteux investissement. Frapper avec tant d’énergie tant de vains furieux coups d’épée dans l’eau cela la désespère et me désespère. Pauvre Maman. Je l’aime de tout mon cœur… … Parrain, il faut que tu m’instruises.

L’homme de lettres.– Va va. (Hugo hésitant) Aucune question ne me trouvera sans réponse.

Hugo.– Certaines mœurs me sont totalement incompréhensibles. Je ne porte sur elles aucun jugement d’aucune sorte. Elles existent, c’est un fait : je les connais pour étant. Aussi, réponds-moi en ethnologue. Cette pulsion se dirige-t-elle tous azimuts ? Tire-t-elle sur tout ce qui bouge ? Tout gibier lui est bon ? Ou cible-t-elle ses cibles ?

L’homme de lettres.– Parle plus clairement.

Hugo.– Bien que nous ne marchions pas sur le même trottoir, est-ce qu’il te viendrait à l’idée de m’inciter à traverser la rue, pour te rejoindre ? (L’homme de lettres regarde Hugo les sourcils froncés) Pour enfoncer le clou, est-ce que, bien que je n’en sois pas, tu pourrais espérer m’en faire devenir ?

L’homme de lettres.– Où as-tu pris que je le pourrais ?

Hugo.– Je t’ai lu, parrain.

L’homme de lettres.- (montrant son bureau) Si tu avais observé comment je vis, tu aurais remarqué que j’aime que toutes les choses soient bien à leur place, stylos à plume, feutres, crayons, gomme, taille-crayon, crayons rouges et bleus dans leur pot respectif, et chaque pot à sa place respective, et de même pour chaque encyclopédie, dictionnaire, manuel, et de même pour chaque montre, réveil, horloge, et qu’il suffit qu’une de ces choses ne soit pas à sa place, pour que je n’aie de cesse de l’y remettre. Et si tu m’avais bien lu, tu saurais qu’il y a, entre moi et moi, une ligne blanche que je ne saurais franchir. Est-ce que ça te tranquillise ?

Hugo.– Ca me tranquillise.

L’homme de lettres va s’asseoir dans un fauteuil.

L’homme de lettres. - Assieds-toi, donc.

Hugo.– Je ne suis pas fatigué.

L’homme de lettres.– Ote au moins ton sac. Hugo ôte son sac de classe, et le dépose à ses pieds, à côté du sac.

L’homme de lettres.– Je propose que nous établissions un programme pour ton séjour.

Hugo.– Super.

L’homme de lettres.– Avec ton accord, nous aurions chaque jour, le matin ou l’après-midi, un échange de vues. Tu me pardonneras si cet échange est inégal : riche d’années, il est clair que j’ai plus à te donner, que toi à moi. Ma fortune, en idées, en goûts, en expériences, t’épargnera de te dilapider en bien d’essais inutiles. J’aimerais te léguer comme à mon héritier ma philosophie de l’art et de la vie, telle qu’elle s’est décantée au fur et à mesure des années.

Hugo.– Grandiose.

L’homme de lettres.– J’aimerais que nous discutions entre autres d’avenir. Depuis peu, l’homme est libre. L’ère de son esclavage est achevée : débute l’ère de sa liberté. La question se pose : la liberté, pourquoi faire.

Hugo.– Génial.

L’homme de lettres.– (montrant la bibliothèque) Autre chose. Chaque volume, pour mériter sa place sur son étagère, a dû passer bien des examens. J’ai soumis tous ces livres aux épreuves les plus difficiles, ce qui fait que dans cette bibliothèque, il n’y a que l’élite de l’élite. Tout ce long travail à les passer au crible, je t’offre de l’économiser. Le livre que tu veux lire, prends-le librement. Ma bibliothèque t’est ouverte.

Hugo.– Sublime.

L’homme de lettres.– J’aimerais enfin te présenter à des gens éclairés de mes connaissances, et te présenter certains beaux lieux de Paris où j’ai mes entrées.

Hugo.–Extra.

L’homme de lettres.– Que penses-tu de mon programme ?

Hugo.– Fastueux.

L’homme de lettres.- (se levant, et montrant le fond de l’appartement) Théodora et moi, nous t’avons aménagé une retraite silencieuse au fond de l’appartement. Ce sera pour toi un monastère de la paix. Veux-tu la voir ?

Hugo.– Je te fais confiance. .. .. Parrain ?

L’homme de lettres.– Oui ? ..(Hugo hésitant) .. Il n’y a rien que je refuse d’écouter, tu le sais.

Hugo.– Est-ce que, comme Maman, tu me frappes d’incapacité, en raison de mon âge?

L’homme de lettres.– Tu plaisantes. Vous autres, adolescents, froids et calculateurs, vous dameriez le pion à bien des hommes mûrs. Si je jette un œil sur toutes les étapes de ma route, et que je t’observe en plus, je dirais que c’est à ton âge, que l’homme est en sa perfection. Ton âge allie beauté suprême, raison toute fraîche, verte imagination, et, charpentant tout cela, un solide caractère tout neuf. Juge si je frappe les tiens d’incapacité.

Hugo.– Est-ce que tu es de ces gens qui, au-dehors, avec les étrangers, professent liberté et tolérance, et au-dedans, avec les leurs, serrent la vis à fond, pour que rien ne bouge et tout reste bien en place ?

L’homme de lettres.– Je te prouverai que liberté et tolérance sont la religion que je professe et pratique en tous lieux et toutes circonstances.

Hugo.– Est-ce que tu m’accordes une requête ?

L’homme de lettres.– Puisque tu sembles douter de moi, je te l’accorde d’avance.

Hugo.– .. .. Est-ce que tu me laisses sortir ?

L’homme de lettres reste un moment sans rien dire.

L’homme de lettres.– C’est cette liberté-là que tu avais en tête ?

Hugo.– Pour toi, il y a plusieurs sortes de libertés ?

L’homme de lettres.– Bref, tu es venu chez moi pour t’en aller ?

Hugo.– Tu as tout deviné, parrain.

L’homme de lettres.– Je te l’accorde, à condition que tu me dises où tu vas.

Hugo.- La liberté conditionnelle, est-ce que c’est la liberté ? La liberté conditionnelle, est-ce que ce n’est pas la continuation en milieu libre, du traitement pénitentiaire en établissement ?

L’homme de lettres.– C’est bon. Va.

Hugo.– Quel bon accueil tu me fais, parrain. Quelle riche hospitalité tu m’offres.

L’homme de lettres.– N’exagère pas. (Il va à son bureau) Tes clés, d’en bas, d’en haut. Pour que le repas soit à point et chaud, il faut que Théodora puisse compter sur une heure précise. Nous déjeunons à midi et demie.

Hugo.– A Dieu ne plaise que je vous outrage par un retard. Déjeunez sans moi, ainsi personne, ni vous ni moi, ne craindra que je ne sois pas à l’heure.

L’homme de lettres.– Comme tu voudras.

Hugo.– Vive toi, parrain. Tu es vraiment celui que tu dis que tu es. Salut, salut.

L’homme de lettres.– Salut.

Laissant toutes ses affaires où il les avait posées, Hugo sort.

L’homme de lettres.- (il va au sac, et lui donne un violent coup de pied) Espèces de matières. Je m’offre à lui, et il me préfère la rue…(vers la porte d’entrée)… Attends que je t’attrape dans le filet de la discussion. Attends que ma parole t’ait entre ses pattes. (Il va et vient) Tu penses que je suis un brouillard qu’on traverse sans autre dégât que se mouiller un peu ? Tu vas éprouver que je suis un corps solide, contre quoi on se bute, se cogne, se contusionne, se fait des bleus. (à la fenêtre) Attends que mes discours te tiennent entre leurs griffes. Reviens un peu que je t’aie face à face. Je tordrai tellement ton fil de fer en tous sens, que, brûlant, il rompra en morceaux, et qu’il ne restera plus de toi que des tronçons… …(revenant et donnant un violent coup de pied au sac) Grosse commission fumante.

Il sort.

 

Il est trois heures du matin. L’homme de lettres essaie de lire, mais en vain.

L’homme de lettres.- (seul, tendant son livre) .. ..Ce livre d’entre les livres, de tous temps m’a été le plus sûr des abris. M’y repliant, toujours j’ai pu m’abstraire des troubles du monde, et dans les environnements les plus hostiles, conserver ma sérénité intacte. Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, il me fait défaut.. .. Vous raclez avec soin votre semelle sur l’arête du trottoir, sur l’herbe du gazon, dans l’eau et le sable du caniveau, sur un barreau de la grille d’un soupirail, vous croyez vous être défait de l’infâme crotte de chien, et son infecte odeur vous accompagne et empuantit tout l’appartement… (il va à la fenêtre pour voir s’il voit Hugo)… Ai-je pensé ce matin, une seule minute qu’il pourrait rentrer tard ? 3 heures. .. .. (donnant un violent coup de pied au sac) L’excrément tout frais.

Il entend un bruit de clés. Vite il s’assied et fait semblant de lire. Entre Hugo.

Hugo.- (voyant que son parrain est encore debout) Le pion, posté à côté de la porte, prend note des retardataires ?

Un silence.

L’homme de lettres.- (d’une voix calme, fermant son livre) Tu sais l’heure qu’il est ?

Hugo.– Tu m’avais assigné à comparaître à une heure dite ?

L’homme de lettres.– Est-ce que tu sais les affres que je souffre ? Tout ce qui ne s’ose pas le jour, s’ose la nuit. Les crimes et les délits se cachent le jour, mais la nuit les cache. Les jeunes gens des basses classes se terrent le jour dans leur cité de misère, mais la nuit, comme des loups, ils sortent chasser en bandes, ce sont les rois de la rue, les seigneurs de la nuit. Un adolescent, comme toi, fleuri de faveurs, joufflu de privilèges est la victime désignée, la proie toute indiquée. Tu ne sais pas comme ton retard m’a torturé. Je t’imaginais meurtri et flétri de corps et d’âme.

Hugo.– Tu vois trop la télé, parrain.

Un silence.

L’homme de lettres.– Je vois trop la télé ?

Hugo.– Il faut aller voir les choses sur place, comme elles sont vraiment… ...Si tu savais, parrain, la nuit. C’est la plus belle heure. La ville fait divine halte. Sont déposés tout vouloir et tout pouvoir. C’est la trêve de Dieu : c’est la paix céleste. Par les rues fraîches, comme lavées, d’un bleu profond, le flâneur flâne sa pensée au pas de son pas, et la ville, tout le long, se rêve et se songe, avec lui, dans l’ombre. L’homme erre sur son erre, avec pour seuls bruits, le craquement de la coque et du mât. L’heure est sublime.

L’homme de lettres.– Ne me fais plus subir un tel supplice. Il suffit d’une fois. Aie de la compassion pour moi.

Hugo.– A Dieu ne plaise que je veuille que tu te tourmentes pour moi, même si c’est pour rien.

L’homme de lettres.– Promets-moi que tu ne rentreras pas plus tard que le dernier métro.

Hugo.– Je te le promets. Bonne nuit, parrain.

L’homme de lettres.– Bonne nuit.

Hugo prend les deux sacs, et sort. L’homme de lettres sourit.

 

Le lendemain, dans la matinée. L’homme de lettres entre du dehors, en manteau, s’arrête dans le couloir.

L’homme de lettres.– Hugo a émergé de ses profondeurs ? Paraît à la porte de la cuisine Théodora.

Théodora.– J’ai ausculté sa chambre. Il ronfle comme une toupie… … Je crains, Monsieur, que votre filleul ne vous prenne pour l’Armée du Salut. Puis-je vous dire ma pensée ?Le filou de filleul exploite le filon du tonton.

L’homme de lettres.– Je ne vous cache pas, Théodora que le vecteur de mes sentiments a même sens et même direction que le vôtre… … Savez-vous quoi ? Rendons-lui la monnaie de la pièce. Quand le tableau est accroché au mur, on est y si habitué à le voir, qu’on n’y jette plus le regard. Mais si, à la place, il y a un rectangle blanc, peut-être lèvera-t-on les yeux ? Vous direz à Hugo que je suis sorti, et que vous ne savez pas quand je rentrerai.

Théodora.—Je vous approuve.

L’homme de lettres.– Quant à vous, servez-lui à déjeuner, ne lui servez pas, faites comme bon il vous semble.

Théodora.– Avec joie.

Sort l’homme de lettres.

Dans la journée, en début d’après-midi. L’homme de lettres rentre du dehors, certain qu’Hugo est là. Théodora vient à lui.

Théodora.– Peinée de vous faire de la peine, Monsieur. Vous manquez Mr. Hugo de peu.

L’homme de lettres.– … Il a déjeuné ?

Théodora.– Il a petitdéjeuné. Il a dévoré café au lait, tartines, céréales, orange, pomme comme un ogre. C’était un plaisir.

L’homme de lettres va au fond du couloir voir la chambre de Hugo, revient.

L’homme de lettres.– Vous avez vu comme il a laissé sa chambre ?.. .. Le lit ouvert laissé tel qu’il en est sorti, le pyjama en deux ronds par terre tel qu’il l’a laissé tomber, les livres ouverts à la page et à l’envers semés sur la moquette, ce désordre, bien sûr, c’est bon pour nous.

Théodora.– Est-ce que ce ne sont pas des bagatelles à traiter en bagatelles ?

L’homme de lettres. - Vous avez rapidement tourné votre tablier, Théodora.

Théodora.– Que les haies rébarbatives de la clôture ne vous trompent pas, Monsieur. Passez-les, vous trouvez le jardin le plus joli et le mieux soigné du monde.

L’homme de lettres.– Je suis une vieille semelle dure à cuire, si on veut m’attendrir, il faut me mâcher longtemps. .. ..Je veux que l’hôte range le désordre de l’hôte. Je vous interdis de toucher à son caravansérail. Vous m’entendez, Théodora ?.. ..Je n’entends rien.

Théodora.– Je vous entends.

Sort l’homme de lettres.

 

Le soir. Il est minuit et demie. L’homme de lettres, un livre ouvert sur les genoux, qu’il ne lit pas, guette les bruits de l’escalier. On entend un bruit de clés, il sourit et se plonge dans son livre. Entre Hugo.

Hugo.– Salut.

L’homme de lettres.– Salut. .. ..(négligemment) Quel sortilège avez-vous jeté sur Théodora, Mr l’enchanteur ?.. .. Ta chambre, c’était la débâcle : on aurait dit les valises, les manteaux, les matelas semés en 40 sur les routes par les civils en fuite. … Tu devrais aller voir comme elle a démêlé la tignasse, bien fait la raie, peigné : on dirait un premier communiant.

Hugo.– Ah Théodora.

L’homme de lettres.– Quoi Théodora ?

Hugo.– Ce sont les nouvelles chevalières errantes : elles voyagent par toutes les classes sociales, affrontent les gens les plus divers, vivent les aventures les plus invraisemblables. Ce sont les aventurières des temps modernes.

L’homme de lettres.– Je suppose qu’elle m’a descendu à boulets rouges ?

Hugo.– Elle n’a pas dit un mot sur toi.

L’homme de lettres.– Pas même en mal ?

Hugo.– Pas même en mal.

L’homme de lettres.– Je lui parais si fade qu’elle ne me relève même pas.

Hugo.– Par respect pour toi, sa censure coupe tes passages de ses ciseaux.

Un silence.

L’homme de lettres.– Une question me lancine et me harcèle, Hugo.

Hugo.– Aucune question ne me trouvera sans réponse, parrain.

L’homme de lettres.– Quel aimant puissant peut bien t’attirer hors d’ici et te retenir captif toute la journée. Tu ne peux savoir comme je suis curieux de tes curiosités.

Hugo.– Comment en parler ? .. Bien que je sache que parmi les êtres humains, il existe une variété infinie, je ne me doutais pas qu’il puisse exister un être de ce type. Ce diable d’homme sait tout faire, il danse, chante, court, saute, discute, débat, harangue, se moque, fait la cour, tour à tour. Je l’ai vu affronter les situations les plus risquées, les gens les plus hasardeux. Il s’est permis les manières les plus osées avec les gens les plus variés, et chaque fois, il s’en est tiré à son avantage. Souvent, je n’en menais pas large, on frôlait l’esclandre. Il n’a pas réchappé indemne de ses aventures : son casier judiciaire est marqué de vilaines griffures, et son cou d’une méchante balafre. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui vive autant dans l’instant que lui. Quand on a vécu ce que j’ai vécu avec lui, on n’imagine pas que la vie pourrait être autre chose. Cet homme s’appelle d’un nom prédestiné : Hercule Lhomme.

L’homme de lettres.– Tu te commets et te compromets avec la racaille ? La mauvaises fréquentations de sa jeunesse sont un péché originel dont on n’est jamais absous.

Hugo.– (riant) Tu en sais quelque chose, parrain.

L’homme de lettres.– Est-ce que ce n’est pas être naïf que prendre cet Hercule pour un naïf ? Qui sait, sachant ta parenté, quelles machinations il trame dans ton dos ?

Hugo.– Je vais te faire un compliment, parrain : te connaissant, retors comme tu es, je craindrais plutôt tes machinations, que les siennes.

L’homme de lettres.– Comment as-tu connu cet Hercule ?

Hugo.– C’est le mari d’une femme de service du collège.

L’homme de lettres.– Quel métier exerce cet histrion ?

Hugo.– Il est ouvrier chez Renault. Il travaille à la grosse forge.

L’homme de lettres.– Comme certains maîtres, tu subis la vicieuse attraction des domestiques ? Toi, promis à un si riche avenir, tu prends pour modèle le vulgaire ? .. .. Quelle est la suprême classe, Hugo ? Celle au plus haut du firmament, entre aube et crépuscule, la cîme, entre la plaine d’avant et la plaine d’après : la moyenne, la nôtre, Hugo.

Hugo.– Parlons de la classe moyenne, parrain. Ecoute-la, lis-la. Fatiguée, sceptique, cynique, flagorneuse, vénale, elle ne croit plus à rien, et se vend au plus offrant. La classe veule glose sur son aveulissement. Ni énergie, ni vertu ne sont plus en elle : ne faut-il pas les chercher ailleurs ? Je suis vanné par toutes les secousses de la journée, laisse-moi me refaire, parrain.

L’homme de lettres.–Pardonne-moi. Bonne nuit.

Hugo.– Bonne nuit.

Sort Hugo, puis l’homme de lettres.

 

Le lendemain, dans la journée. Dans le couloir, la porte des toilettes. Entre l’homme de lettres, qui de côté se penche vers la porte.

L’homme de lettres.– Pardonne-moi, Hugo. C’est relativement pressé.

La voix d’Hugo.– Avec tes bagages, sachant qu’il te faut en plus composter ton billet, tu crains de rater le train ?

L’homme de lettres.–Tu sais combien je suis précautionneux. Je pars longtemps à l’avance.

La voix d’Hugo.– Tu me soulages, parrain.

L’homme de lettres.– Le charme du coin semble te retenir. Tu y séjournes depuis plus d’une heure.

La voix d’Hugo.– Ah, les lieux, parrain. Tu sais ce que j’y aime ? C’est qu’on y est pour soi. On y est chez soi plus que chez soi, parce qu’on peut s’y enfermer, sans que personne n’y trouve à redire.

Un silence.

L’homme de lettres.– Est-ce que malgré nos postures baroques, je peux te poser une question sérieuse ?

La voix d’Hugo.– Prends tes commodités.

L’homme de lettres.– Est-ce que tu as des opinions politiques ?

La voix d’Hugo.– .. .. Je pense bien. Si je me suivais, je serais un anarchiste pur et dur. Je zigouillerais sans pitié toutes les têtes qui dépassent. J’ai horreur qu’un type, sorti du rang, me hurle : tête droite, droite. Ce serait mon premier élan, que je freine à mort. .. .. Les choses étant ce qu’elles sont, je serais assez pour un gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple.

L’homme de lettres.– Serais ?

La voix d’Hugo.– Hélas.

L’homme de lettres.– Hélas ?

La voix d’Hugo.– Le troufion n’aspire qu’à une chose : au garde à vous, talons joints, saluer son gradé. L’ordonnance n’ambitionne qu’une chose : cirer et brosser les bottes de son officier. Quand je constate ça, je me révise et je me ravise.

Un silence.

L’homme de lettres.– Mais si le peuple était le maître, nous, dans l’histoire, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Si le public du parterre montait sur scène, pour jouer sa pièce, toi et moi, qu’est-ce qu’on deviendrait ?

La voix d’Hugo.– Il y aurait échange de place. Si le peuple montait sur scène, nous, on descendrait au parterre. On ne trouvait pas indigne qu’il nous applaudisse depuis le temps, au nom de quoi trouverait-on indigne de l’applaudir à notre tour ?

Hugo sort des toilettes, son livre en main, avec le doigt à la page.

Hugo.– Si tout le monde reconnaissait qu’il pose sa pêche comme tout le monde, beaucoup moins essaieraient de vous faire prendre des vessies pour des lanternes, avoue.

L’homme de lettres.- (la main sur la porte des toilettes) Sois témoin. Je reconnais ouvertement que je suis celui que je suis… ... J’avoue que ce n’est pas un de mes sujets favoris. Je doute même qu’on puisse en dire plus, que ça en dit de soi-même.

Hugo.– Tu t’en tires avec élégance.

L’homme de lettres entre, Hugo va dans sa chambre.

 

De son bureau allant dans le couloir, l’homme de lettres interroge de loin Hugo, qui est dans sa chambre.

L’homme de lettres.– J’ai vu que tu lisais. Qu’est-ce que tu lis, peut-on savoir ?

La voix d’Hugo.–.. .. Arsène Lupin. Les 8 coups de l’horloge.

L’homme de lettres.– (hésitant) .. Quel livre as-tu lu avant ?

La voix d’Hugo.– .. ..Arsène Lupin. 813.

L’homme de lettres.– (hésitant) ..Et avant avant ?

La voix d’Hugo.– .. ..Arsène Lupin. L’éclat d’obus.

L’homme de lettres.– (hésitant) Pardonne-moi. Quel livre envisages-tu de lire après?

La voix d’Hugo.– .. ..Arsène Lupin. Le bouchon de cristal.

L’homme de lettres.– ..Et après après ? Arsène Lupin

La voix d’Hugo.– Comment tu as deviné ? L’aiguille creuse.

L’homme de lettres.– Sais-tu que ces livres ne me tentent pas du tout ?

La voix d’Hugo.– S’ils te tentaient, ce serait alarmant, à ton âge, tu crois pas ?

L’homme de lettres rentre dans son bureau, laissant la porte ouverte. Passe Hugo, dans le couloir, devant le bureau.

L’homme de lettres.– (de sa place) Reconnais tout de même que le peuple sourd et grossier n’est d’une nation que le corps, et que nous, souverains dans nos pensées et dans nos sentiments, maîtres dans leur expression, nous sommes la tête.

La voix d’Hugo.– Il y a une chose que j’admire en toi, parrain.

L’homme de lettres.– Il y en a une.

La voix d’Hugo.– Tant de gens sont angoissés de ce que les autres peuvent penser d’eux. Toi, tu te tresses à toi-même tes couronnes. En effet ? Pourquoi attendre des autres le bien de soi, qu’on peut dire soi-même, et cent fois mieux qu’eux ? Je te pique l’idée.

De son bureau allant dans le couloir, l’homme de lettres s’adresse à Hugo, qui est dans sa chambre.

L’homme de lettres.– (haut) A propos, Hugo, est-ce que tu crois ?

La voix d’Hugo.– Je crois quoi ?

L’homme de lettres.– En Dieu, ou en un être de ce type ?

La voix d’Hugo.– Ecoute, honnêtement, je ne peux pas te dire. Je n’en sais rien. En l’état actuel de mes informations, je ne peux pas te répondre. Sincèrement j’ignore le sujet, je ne l’ai pas étudié. Sur la question, je suis un parfait ignare. Je ne veux pas te dire d’âneries, alors je préfère me taire.

L’homme de lettres va, retourne dans son bureau.

L’homme de lettres.- (à part) Suffisant. M’as-tu vu. J’ai beau faire pleuvoir sur lui une pluie d’interrogations, il fait un simple geste, il actionne son essuie-glace, et balaie tout à droite et à gauche… … (se tournant vers le couloir) Je t’attends au tournant, jeune ramenard. Attends qu’avec les violents séismes de la vie, ton assurance en toi si compacte, secouée, se fêle, se fissure. Attends le jour où, retroussant les manches, tu t’assiéras à ta table, et où devant le papier que sa blancheur défend, tu gémiras sur ton impuissance. Je te souhaite alors bien du plaisir. .. ..Va te faire voir par les Grecs, hé, tantouse. (Il claque la porte avec violence)

 

 

Montmorency. Chez les Quiet. Le salon et le couloir. Entre Janice, sac au dos.

Janice.– Maman ?

Du cabinet de toilettes, sort Concetta transformée, frisée, fardée, vêtue d’un chemisier décolletée, d’une jupe longue et étroite.

Janice.- (interdite) Tu es allée au coiffeur ?

Concetta.- Ecoute, ça faisait six semaines.

Janice.– Tu as un nouveau chemisier, une nouvelle jupe ?

Concetta.– Ecoute, elles étaient en promotion.

Janice.– Qu’est-ce que tu t’es fait dans la figure ?

Concetta.– Ca se remarque ?

Janice.- (sifflant) … … Tu rentres dans la compétition ? Tu te présentes de nouveau au concours ? La femme est renée jeune fille ? .. .. (elle l’embrasse) Ne rajeunis pas trop, maman, sinon ta fille restera vieille fille. Sort Janice, à reculons.

Concetta.- (à part) Quel réquisitoire est plus mérité ? (elle se regarde dans la glace en pied du couloir, près de l’entrée) Comme cette chair joue de la prunelle. Comme elle racole d’œillades grossières. Que le rouge de la honte te défigure, femelle. (à la porte du cabinet de toilettes, à voix haute) Janice. Tu veux ouvrir si on sonne ? (elle rentre dans le cabinet de toilettes) Entre Janice.

Janice.- (à la porte du cabinet de toilettes, frappant la porte doucement du plat de la main) Maman. Ne te souligne pas d’un trait trop épais. Maman, c’était parfait.

On sonne. Janice ouvre. Entre Marc Marceau.

Marc.– Je ne vous prends pas au dépourvu ? C’était bien le jour et l’heure ?

Janice.– Comme si vous n’aviez pas vérifié cent fois si c’était le bon jour et la bonne heure, Marc.

Entre Concetta, défrisée, démaquillée, avec polo et pantalon.

Concetta.- (à Marc) A quel déplaisir vous devez-vous le désavantage de votre visite, Marc ? Désolé de ne vous voir que sous l’égide des méfaits de mon fils.

Marc.– Si Hugo avait dû mal agir, c’est moi qui n’aurais pas bien agi. Indigne éducateur, que celui qui se plaint aux parents des enfants qu’il éduque.

Janice.– Plaise à Marc de bien vouloir me donner congé. J’ai à réviser un examen.

Marc.– Demander un congé pour aller travailler, c’est un comble. Comment ne pas combler ce comble ? Sort Janice.

Marc.– A vous voir, Madame, comme on voit que votre fils atteste de vous. Tout de lui, son beau comme son bon, rappelle qu’il est de vous. Que ne lui passerait-on pas, pour cet éclat de vous sur lui.

Concetta.– Ne me déplaisez pas, Marc, ne me faites pas de compliment.

Marc.– Je dis ce que je pense. Une beauté, qui s’immole pour ses enfants, est, de toutes les beautés, la beauté idéale.

Concetta.– Je ne suis idéale que dans votre idée, Marc.

Marc.– Une beauté ne saurait être belle, si elle n’était pas en plus modeste.

Concetta.– Je ne suis que trop terrestre. Je ne sais que trop de quelle boue je suis faite.

Marc.–Ajouter humilité à beauté, c’est ajouter perfection à perfection. C’est ajouter beauté à beauté, et faire beauté double.

Concetta.– En me mettant au service de mes enfants, je ne sers que la chair de ma chair, Marc. Votre tâche à vous est gracieuse entre toutes. Vous vous dévouez à des enfants qui ne sont pas de vous, et ingrats en plus. Et à cette enfance étrangère et ingrate, vous donnez le meilleur de votre jeunesse. Vous vous dispensez avec munificence à n’importe qui, je me réserve aux miens avec avarice. Et non seulement, vous vous offrez à ces enfants, mais en plus vous vous offrez en médiation entre eux et leurs mères.

Marc.– Croyez bien que je ne me serais pas permis de venir sans motif.

Concetta.– Je m’en doutais.

Marc.– Pour lui et pour vous, je me devais de me faire son avocat et de plaider sa cause auprès de vous. Il m’a dit qu’en punition de ses notes, vous l’interdisiez de camp scout.

Concetta.– Pourquoi vous a-t-il demandé d’intervenir ? Pourquoi ne m’en a-t-il pas parlé lui-même ?

Marc.– Il m’a dit que j’étais plus en faveur auprès de vous, que lui.

Concetta.– Si vous voyez une bonne raison, pour que je passe l’éponge, je donnerai raison à cette raison.

Un silence.

Marc.– Au collège, Hugo a paraît-il, la plus totale aversion pour l’éducation physique.

Concetta.– Entre autres.

Marc.– Pour un développement harmonieux de l’être, ne pensez-vous pas, qu’il faut que le corps s’exerce autant que l’esprit ?

Concetta.– Je le pense.

Marc.- Aux camps et aux sorties scouts, lors des grands jeux, des explorations, des randonnées, des découvertes, Hugo se dépense sans compter à tous les exercices physiques possibles. Sorties et camp sont une éducation physique plus complète, que l’éducation physique du collège. Si vous le privez de camp, vous vous punissez vous-même, Madame.

Concetta.– A vrai dire, c’est ce que je me chuchotais à voix basse. .. ..Je cède à ce double assaut, le mien timide et le vôtre assuré, mais non par faiblesse pour une quelconque personne, mais par la force de l’argument.

Marc.– J’en étais rien moins que sûr .. .. (un instant, long ; reculant de deux pas) Heureux, Madame, d’avoir été côte à côte, au coude à coude, avec vous un instant. .. ..(reculant encore d’un pas) Comme dans la chambre solitaire sous les toits d’un étudiant la reproduction d’un chef d’œuvre, dans l’oratoire de mon âme, votre icône illumine mon existence solitaire.

Concetta.– Faible et chancelante comme je suis, vous me prêtez votre appui. Vous m’êtes un précieux compagnon d’âme, Marc.

Marc.– Pour ce bref et pur appariement, merci (il lui baise la main). Sort Marc.

Au bout d’un moment, paraît Janice.

Janice.– Il est parti ? Déjà ?

Concetta.– Il était venu pour un motif, Janice, pas pour un autre.

Janice sort, puis Concetta.

 

 

Paris. Ministère de la Culture. La sous-section. Le secrétariat. Lia travaillant à son poste. Entendant Léa arriver, Cancaillotte entre vivement dans son bureau, laissant la porte entouverte. Passe Léa lentement, jette un œil , puis revient, avec timidité à Lia.

Léa.– Votre attention, Madame, se laisserait-elle doucement toucher à l’épaule ?

Lia.– Et se tourner, Madame, bien sûr.

Léa.– Monsieur Cancaillotte n’est pas encore arrivé ?

Lia.– Monsieur Cancaillotte est dans les bureaux.

Léa.– Me laisserez-vous invoquer l’esprit de corps féminin ?

Lia.– Non en vain, Madame.

Léa.– Vous avez été témoin de la cour qu’il m’a faite, de son siège patient, comme il m’assaillait de prévenances ?

Lia.– Oui.

Léa.– Comme à la fin, je suis venue à résipiscence ?

Lia.– Oui.

Léa.– Enfin comment, après ma reddition, l’assaillant s’est désintéressé de celle qui se rendait, qu’il avait pourtant si longtemps harcelée ?

Lia.– Oui.

Léa.– Voulez-vous dire à Mr Cancaillotte qu’il a laissé derrière lui sa captive, en proie aux cruelles morsures de l’hiver, frissonnante, grelottante ? Et que, s’il a tant soit peu de compassion pour elle, il veuille bien retourner sur ses pas et lui apporter un peu de chaud réconfort, pour qu’elle puisse en vêtir son dénuement misérable ?

Lia.– Je lui dirai, Madame. (Lia va, puis se retourne) Dites-lui que je souffre des tourments horribles, des tortures atroces.

Lia.– Je lui dirai.

Sort Léa. Lia essuie ses larmes. Entre Cancaillotte, qui s’approche de Lia, voit qu’elle pleure.

Cancaillotte.– Elle sanglotte, et vous pleurez de concert ?

Lia.– Je ne pleure pas.

Cancaillotte.– Expliquez-moi ces gouttes.

Lia.– J’ai un moucheron dans l’œil.

Cancaillotte.– Deux moucherons dans les deux yeux ?.. ..Le dur caillou a fendu le tendre cœur ?

Lia.– Vous couriez après elle, elle vous fuyait. Elle court après vous, c’est vous qui la fuyez. N’est-ce pas cruel et insensé ?

Cancaillotte.– Pour quelle raison me poussez-vous dans ses bras ? Vous voulez à tout prix me fourguer ?.. .. Vous êtes ma secrétaire, dois-je vous le rappeler ? Je me figurais, invisibles certes, mais réels, qu’entre un patron et sa secrétaire, étaient tendus d’invisibles fils de la Vierge. Etait-ce pure conjecture ? Je m’imaginais que vous aviez un faible pour moi.

Lia.– Mais j’en ai un, Monsieur.

Cancaillotte.– Vous avez un faible pour moi ?

Lia.– Oui.

Cancaillotte.– Dites tout de suite que vous êtes amoureuse.

Lia.– Je le dis.

Cancaillotte.– Tant que vous y êtes, achevez, dites que, quand vous disiez que vous étiez amoureuse folle de quelqu’un de supérieur à vous, c’était de moi.

Lia.– C’était de vous.

Cancaillotte.–(applaudissant) Magnifique. Vous pressant, je vous demande : vous êtes amoureuse de moi. Obéissante, vous y allez de votre petit : je le suis. Vous aimez le reblochon ? Oui. Vous ne préférez pas la tome ? Si. Il fait beau ? Oui. Vous auriez pu dire non. Mais la roulette est tombée sur le oui… … Croyez-vous que ce « je le suis » dit entre deux portes soit un aveu qu’on puisse croire ?.. .. Si je ne vous l’avais pas extorqué par une batterie de questions, l’auriez-vous dit ?

Lia.– Non.

Cancaillotte.– Puisqu’il me questionne, qu’il n’a pas l’air de se moqueri, pourquoi pas? Il a l’air de s’offrir, pourquoi ne pas l’accepter. Lui ou un autre .. .. Si l’amour ne s’avoue pas de lui-même, figurez-vous, c’est qu’il n’est pas. Vous pensez si je vous crois. (Lia pleure, se détourne ; le voyant) Vous essayez d’être un peu crédible, d’ajouter un peu de sérieux. Vos pleurs font tout, sauf vrai… …(agacé) Ah. Mouchez-vous. Nettoyez-vous la figure.

Il sort.

 

 

Montmorency. Chez Jacotte. Entre Jacotte en habit de voyage, Saint-Paulin, vêtu de neuf, pantalon noir, chemise blanche, porteur de deux sacs.

Saint-Paulin.– Tu as faim ? Je t’ai préparé un petit quelque chose. (Il pose les sacs de côté)

Jacotte.- (s’asseyant) La tangage du car m’a toute retournée. Laisse-moi me reprendre sur la terre ferme.

Saint-Paulin.– Impression générale ?

Jacotte.– Bonne. Ce solide art roman des prieurés et des abbatiales, joint au chant grégorien des moines vous étaieraient la foi la plus branlante. Ca m’a fait du bien.. .. Est-ce que je ne t’avais pas dit de me téléphoner chaque soir à l’hôtellerie du monastère ?

Saint-Paulin.– Je n’ai pas dit que je le ferai.

Jacotte.– Un mari aime sa femme. Il prend de lui-même de ses nouvelles.

Saint-Paulin.– L’amour est aux ordres, crois-tu ? Il peut se réclamer comme une chose due ?

Un silence.

Jacotte.– Qu’est-ce qui s’est passé pendant mon absence ? En l’honneur de quelle remplaçante, t’habilles-tu de neuf ?

Saint-Paulin.– Il n’y a pas de remplaçante.

Jacotte.– S’il n’y a pas de remplaçante, quelle est la remplaçante ?

Saint-Paulin.– Il n’y a pas de remplaçante. Toi partie, j’ai occupé toute la place. Il n’y a plus eu ici avec moi que moi. Mais moi avec moi pour me recevoir, quelqu’un s’est plu à me retrouver, a posé sur moi un regard bon, a aimé m’écouter, s’est passionné pour ce que je faisais, m’a réconforté. (montrant ses nouveaux vêtements) Je me suis tellement séduit que j’ai eu envie de me plaire.

Jacotte.– On ne peut pas dire que ce soit du meilleur goût.

Saint-Paulin.– Qui te dit que ton goût est le bon goût ? Pour mon goût, c’est de bon goût.

Jacotte.– Tu n’as jamais voulu t’acheter quelque chose de neuf. Combien de fois ne t’ai-je pas dit que tu t’habillais comme un vagabond.

Saint-Paulin.– Celui qui fait l’homme de peine, comment peut-il désirer s’habiller autrement que comme un homme de peine ?

Jacotte.– Qui a choisi ce rôle ? C’est toi qui as choisi cette place-là.

Saint-Paulin.– Si tu m’avais aimé un tant soit peu, comment as-tu pu me laisser me mépriser si longtemps ? Comment as-tu pu trouver naturel, pendant tant d’années, de me laisser faire les courses, les démarches, les travaux sales et rebutants, les travaux de ménage, me plier à tes heures et tes voyages, pourvoir seul à la caisse commune, comme si j’étais ton domestique et ton intendant ? Comment as-tu pu ne pas t’opposer une seule fois, à ce que je me considère aussi mal ?

Jacotte.– Y suis-je pour quelque chose ? Dès le début, quand nous nous avons fait connaissance, c’est toi qui t’es voulu tel.

Saint-Paulin.– C’est vrai. Je reconnais. Quand je t’ai connu, j’ai pensé que je ne te méritais pas. Tu avais si beau visage, tu étais de si belles proportions, tu étais dans la rue de tant de regards et d’offres de services courtisée, que j’ai cru que pour t’avoir, il fallait que je t’achète de ma personne. J’ai voulu que ma nécessité me rende à toi nécessaire. J’ai voulu pour que tu m’aimes un peu, t’aimer trop. ...Pour rien. De quel lourd tribut ne t’ai-je pas payé. Ai-je eu jamais un seul retour pour tant d’avances ? Je me suis tellement dépensé, que mon seul bénéfice a été que je me suis appauvri. Il a fallu que je me retrouve seul avec moi, pour m’apercevoir qu’Hugo avait raison.

Il va vers la porte.

Jacotte.– Si tu couches ailleurs, inutile de revenir demain. J’aurai fait changer la serrure.

Saint-Paulin.– Tu a un toupet sur le front dressé plus droit que jamais. Pendant 9 jours, tu n’as pas couché ici, est-ce que j’ai changé la serrure ?

Jacotte.– Je faisais une recollection dans un couvent.

Saint-Paulin.– Et moi, je faisais une recollection dans le mien. .. .. Bon, bon. Change la serrure, tu penses bien que je ne vais pas défoncer la porte. Si tu veux notre désaccord, je te donne mon accord. (Il ouvre la porte)

Jacotte.– Saint-Paulin. (Il apparaît) Est-ce que tu me ferais la faveur d’accepter de dîner avec moi demain soir ?

Saint-Paulin.– Je te traiterais en restaurant ? Je te traiterais en cuisinière ?

Jacotte.– Je t’invite.

Saint-Paulin.– Je verrai. Bonsoir.

Jacotte.– Bonsoir.

Saint-Paulin sort.

Jacotte.- (seule) Hugo, fils de veuve, de quelle rage jalouse as-tu été pris, pour t’en venir mordre un couple heureux, et lui inoculer ton virus infectieux ?.. .. .. Jetée dans la basse fosse, la lourde trappe là-haut a claqué. Crie, hurle, martèle de tes poings les murs, femme abandonnée, personne ne t’entend. .. .. Etre pour personne, est-ce encore être ? N’avoir pour compagnie que des choses, n’est-ce pas devenir une chose comme elles ? Etre sans être humain, pour un être humain, qu’y a-t-il de plus inhumain ? Etre seule, c’est être enterrée vivante, qu’y a-t-il de plus effroyable ?

 

 

 

Paris. Chez l’homme de lettres. Hugo, sac de classe sur le dos, sac au pied, prêt à partir, Concetta, l’homme de lettres.

Concetta.– Comment s’est conduit Hugo ?

L’homme de lettres.– .. .. Il s’est conduit.

Concetta.– En bien, en mal ?

L’homme de lettres.– Ni en bien, ni en mal. Il s’est conduit.

Concetta.– Il t’a répondu sans doute.

L’homme de lettres.– C’est à dire. Il ne m’a guère laissé lui poser de question.

Concetta.- (à Hugo) Pauvre de tout, tu n’as tiré aucun profit des richesses d’un parrain célèbre ? Ses thèses ont fait leurs preuves, le public a pris fait et cause pour leur souteneur. Celui qui n’est pas une autorité doit se plier à l’autorité de celui qui en est une.

L’homme de lettres.- (à Concetta) Pardonne-moi de te contredire. J’ai été l’obscur qu’il est, et je n’étais pas moins sûr de moi qu’il l’est de lui. Avant de savoir ce que l’on veut dans la vie, il faut savoir ce que l’on ne veut pas, et lui le sait. Je peux difficilement lui reprocher d’être, ce que je revendiquais d’être à son âge.

Concetta.– Qu’est-ce que vous avez tous ? Parce que la marmaille braille, impressionnés, vous abandonnez la belle œuvre que vous êtes en train de faire et courez à elle… .. Sur la balançoire, ton côté, lourd comme tu es, cogne le sol, y reste cloué ; son côté à lui, léger comme il est, reste là-haut, en l’air. Il a beau gesticuler, sauter, se démener, la balançoire ne baisse pas d’un pouce. Pour qu’elle s’abaisse de son côté, ne fut-ce qu’un peu, il faut que, te mettant debout, tu allèges ton côté du tien. Qu’appelle-t-on cela ? Tricher.

L’homme de lettres.– J’ai fini mon temps, Concetta, commence le sien. (à Hugo) Bon vent, filleul. Je te suivrai, jaloux.

Concetta.– Tu t’es laissé avoir, André, moi, il ne m’impressionne pas. Tu m’as laissé me reposer de lui, merci de l’avoir accueilli.

L’homme de lettres.– C’est le cas de le dire : de rien.

Ils sortent.

 

 

 

Montmorency. Chez les Quiet. Entrent du dehors Concetta, chargée de courses, et Hugo, chargé de son sac de classe et de son sac, qu’il dépose dans l’entrée. Concetta,avec ses courses va à la cuisine. Hugo est accueilli par Janice, qui l’embrasse.

Hugo.– Comment va ma classe laborieuse ?

Janice.– Elle a toujours même belle disposition et facilité à obéir et faire toute ce qu’on lui dit. Je me suis ennuyée à cent sous de l’heure.

Hugo.- (plus bas) Tranquillise-moi. Mon chef Marc est venu voir Maman ?

Janice.– J’avais une révision à un examen. Il a fallu que je leur brûle la politesse.

Hugo.– Bien. .. .. De ta chambre, tu entendais leurs voix ?

Janice.– Comme un bourdonnement lointain.

Hugo.– Est-ce que tu entendais leur conversation aller d’un pas sonore et continu, ou est-ce qu’elle était entrecoupée de pauses, de silences ?

Janice.– Elle est allée d’un pas sonore et continu du début à la fin.

Hugo.– Et à son départ ?

Janice.– Le départ a été la copie inversée de l’arrivée. Ils se sont salués avec les mêmes salamalecs.

Hugo.– Qu’est-ce qu’ils sont enfants. Ne pourraient-ils grandir un peu ? Il va falloir que je trouve un nouvel affreux prétexte, pour leur ménager une nouveau rendez-vous.

Entre Concetta.

Concetta.– Hugo.

Sortent Concetta et Hugo.

 

 

 

Le bureau. Entrent Concetta et Hugo.

Concetta.- (à Hugo) Tu relèves à nouveau de ma juridiction. Je retrouve le pouvoir de faire régner à nouveau le droit. Tu en fais des tiennes plus que jamais. Tu t’es conduit envers ton parrain avec une arrogance insupportable. Tu te pousses vraiment trop du col, il faut que je te remette à ta vraie place… … Approche. Mets tes mains derrière le dos. Hugo ne bouge pas, met ses mains derrière le dos. Concetta va à lui, lui donne deux gifles successives, non petites.

Concetta.– Va faire ton sac. (Hugo ne bougeant pas, ne disant rien) Va faire ton sac.

Hugo.- (la regardant dans les yeux, se dominant) Oui, Maman.

Concetta le regarde sortir.


 

5

 

 

Paris. Porte d’Orléans. Chez Lia, qui prépare à souper. Au salon une table pour deux est mise. Bruit de clés dans la serrure. Entre Cancaillotte, un papier en main.

Cancaillotte.- (en l’embrassant, montrant un papier en main) C’est ainsi que vous me prouvez votre attachement ? En demandant votre détachement ?

Lia.– Je ne veux pas être quelqu’un dont la seule vue la rappelle à vous.

Cancaillotte.– Mais Lia.

Lia.- Je veux que vos yeux ne se posent sur moi, que quand l’envie vous en naît. .. .. Et, comme je vous veux libre de moi, je veux que vous sachiez aussi que je suis libre de vous. Je ne veux pas que vous croyiez que je suis ici une prisonnière qui attend tous les jours votre visite au parloir, et se meurt d’attendre en vain… … Si vous n’êtes pas chez moi, je me réjouis de ce que vous vous plaisiez ailleurs. La seule pincée de devoir que je vous sentirai envers moi, me gâcherait votre présence. Rien ne me ferait plus horreur, qu’être le piège dont l’amour serait l’appât.

Cancaillotte.– Je vous verrais quand je le voudrais, et vous ne me verriez que quand je le voudrais, moi ? En somme, vous n’iriez jamais à moi ? C’est ainsi que vous m’aimez ?.. .. En échange d’une si belle déclaration, voici la mienne. (Il sort de sa poche intérieure une résiliation de bail et la lui tend)

Lia.– Une résiliation de bail ?

Cancaillotte.– A partir du mois prochain, j’habite chez vous.

Lia fond en larmes.

Cancaillotte.– La perspective que je vienne habiter chez vous vous afflige ?

Lia.- (le visage mouillé de larmes) Votre si joli appartement aux carreaux de faïence rouge et jaune, sous les combles dans le Marais, avec lequel vous êtes marié depuis dix ans, vous vous en sépareriez ? Comment pouvez-vous avoir ce cœur-là ?

Cancaillotte.– Vous ne savez pas dans quel état il est. Ces vieux appartements dans ces vieux quartiers sont délabrés, humides, moisis, sans confort. Ils ne donnent le change qu’à cause des faux plafonds, du placoplâtre, de la fibre de verre, de la peinture. En plus ils sont habités par de vieux riches. Il vaut mieux de mille fois une jeune appartement moderne, sain, avec le confort, dans un quartier populaire.

Lia.- (pleurant) Quand, en plus, sur votre palier, habite votre meilleur ami, que vous voyez tous les jours ? Comment puis-je accepter que vous vous éloigniez de quelqu’un que vous aimez ?

Cancaillotte.– Je vous l’annonce aussi : je viens de rompre avec lui.

Lia.– Malheur sur moi.

Cancaillotte.– Il y avait pour cela une raison rationnelle. Cette amitié était boîteuse. Je l’aimais alors qu’il ne m’aimait guère. Il trouvait naturel d’être l’objet unique de notre amitié. Les amitiés inégales sont comme les luttes inégales : il est fatal qu’elles trouvent une fin. Faute de combustible, cette brûlante amitié a fini par se consumer elle-même, et ne plus laisser d’elle que des cendres blanches.

Lia.– Je vous fais une prédiction: si, pour moi, vous n’aimez plus celui que vous aimez, vous finirez par me haïr…(posant sa main sur son revers de veste) … Si vous voulez me plaire

Cancaillotte.– Je le veux.

Lia.– Vous ne résilierez pas votre bail, vous renouerez avec votre ami et vous ne viendrez pas habiter chez moi.

Cancaillotte.- Vous ne voulez pas que je vous veuille ?

Lia.– Je ne veux pas que vous ne vouliez plus celui que vous vouliez.

Cancaillotte.– Enfin Lia, entre nuit après nuit, et toujours, y a-t-il une différence ?

Lia.- (pleurant) Ne me torturez plus, je vous en prie.

Cancaillotte.– Je n’habiterai pas chez vous, mais, je vous en supplie, ne pleurez plus.

Lia.– Jurez-moi que vous ferez toujours ce qui vous plaît, et jamais ce qui vous déplaît.

Cancaillotte.– Je le jure. (essuyant de son mouchoir les larmes de Lia) Ah, comment n’aimerais-je pas qui m’aime tant ?

Lia.–(prenant dans ses mains les mains de Cancaillotte) Par pitié, si vous me respectez, respectez la vérité. Les mots sont des pièges, où l’on se prend soi-même. Faites taire les mots trompeurs, laissez la place aux actes vrais. Promettez-moi que vos paroles ne dépasseront jamais votre pensée.

Cancaillotte.– Je vous le promets.

Lia.– Alors, dites que vous ne m’aimez pas.

Cancaillotte.– Je ne vous aime pas, ma chérie, mais par pitié ne pleurez plus. Il l’embrasse.

 

 

 

Montmorency. Chez Jacotte. La cuisine, Jacotte finit de préparer un repas. Du dehors, entre Saint-Paulin.

Jacotte.– Ne me presse pas, je t’en supplie. Le repas n’est pas encore prêt. Tu n’avais pas dit une heure ? L’aurais-je voulu, comment aurais-je pu te précéder dans ton avance ? Saint-Paulin avance, embrasse Jacotte.

Saint-Paulin.– Ai-je le droit de te voir autrement que la fourchette à la main ?

Jacotte.– Que tu m’acceptes en dehors des repas me réconforte, Dieu sait.

Saint-Paulin, voyant que la salade frais lavée est dans le saladier, sans la vinaigrette, prend sur la table le petit couteau, pèle un oignon, et le coupe.

Jacotte.- (voulant l’en empêcher) Je t’en prie.

Saint-Paulin.– Suis-je usufruitier de cet appartement oui ou non ? J’use du fruit.

Jacotte, voyant la trace d’une goutte de pluie sur une vitre de la fenêtre, l’essuie, d’une tache sur le sol, l’efface.

Saint-Paulin.– Toujours aussi faible devant la tentation ? Une trace sur une vitre affriolante, un grain de poussière sur un meuble enjôleur, une tache sur un carreau du sol aguicheuse, et tu craques ? Tu te maîtrises toujours aussi peu ? Un peu de volonté que diable…(balançant la main) … Est-il permis, en attendant de partager tes plats, d’échanger quelques propos ?

Jacotte.– Heureuse suis-je que tu veuilles encore bavarder avec moi… … Parlons de toi. Tu disais que tu avais fini ?

Saint-Paulin.- (épluchant et coupant ail, persil, versant huile, vinaigre, saupoudrant de sel) Foisonnant, luxuriant, tellement ça a poussé de tous côtés. Voici venu le temps des sécateur, cisailles, pinces coupantes. J’élague, j’ébranche, j’émonde.

Jacotte.– Veuille ne pas couper trop de ce qui a été si patiemment cherché et si précieusement trouvé.

Saint-Paulin.– Il faut être critique impitoyable, censeur féroce. Tout rejet parasite, toute branche gourmande, tout feuillage touffu doit être coupé sans pitié. Il ne faut que ce qu’il faut.

Jacotte.– Je pourrai le lire ?

Saint-Paulin.– Si ça te dit. .. Parle-moi de toi. Parle-moi de tes choses dites ou faites.

Jacotte.– Mes choses ? Ce sont choses sans conséquence, tâches perpétuellement répétées, bribes vécues par ci par là, choses impalpables entre les gens, ébauches de gestes, esquisses de phrases. Ma vie ne peut guère être sujet de conversation.

Saint-Paulin.– Comment, mais cette vie, c’est la vie même. Tu as un atout majeur sur moi : tu dis toujours exactement ce qu’il faut, à qui il faut, quand il faut. Moi, je cours après ma répartie : j’ai beau dévaler les marches quatre par quatre, je ne l’attrape jamais. .. .. Parle-moi d’une de tes choses. J’écoute.

Jacotte.– Est-ce que je peux introduire dans la conversation quelqu’un que tu ne peux pas voir en peinture ?

Saint-Paulin.– Qui ?

Jacotte.– Mon père.

Saint-Paulin.– Tant que je ne fais qu’en entendre parler, il est méchant, mais rigolo. (Il lui fait signe de s’asseoir) Comment se conserve dans sa goutte d’ambre ce reste fossile ?

Jacotte.– Sa femme était à peine passée dans l’autre monde, que le jour de ses 91 ans, papa a convoqué le conseil de famille. Tous les quatre assis autour de la table ronde, il a pris la parole, et nous a demandé comment nous envisagions son avenir.

Saint–Paulin.– Son avenir à lui ? Un tyrannosaure du Crétacé Supérieur. (riant, applaudissant) Excellent, excellent.

Jacotte.– Le silence s’est fait de mort. Mes frères et sœur serraient les genoux, terrorisés à l’idée de ce carnassier chez lui comme animal de compagnie. Ramassant mes trois sous de courage, je lui ai demandé ce qu’il entendait comme avenir. « Laquelle de mes filles, lequel de mes fils, payant ses dettes à sa mère, remplira les devoirs qu’elle remplissait, bref s’occupera de mes cuisine, ménage, linge, dont, bien qu’il y ait tant à dire sur elle par ailleurs, votre mère ne s’occupait pas mal, je dois dire. » Ma colère, quand je pense à ce que maman avait souffert par lui, prenant le relais de mon courage, j’ai répondu qu’à son problème, selon nous, trois solutions s’offraient : une publique, une semi-publique, une privée. « La publique, papa, c’est celle que tu nous souffles. Le jour où ta sœur aînée n’a plus pu vivre seule, Maman t’avait proposé de l’héberger chez toi, tu as sèchement répondu qu’il n’en était pas question, et tu l’as fait admettre dans une maison de retraite, où elle n’a pas survécu 6 mois. Je t’arrête, je devine ce que tu vas dire : ce n’était que ta sœur et ce n’était qu’une femme, prive-toi de cette honteuse réponse. Si j’en crois le sort de ta sœur, la retraite de la retraite suivrait de près ta retraite dans la maison de retraite. .. .. Deuxième solution : la semi-publique. Tu ferais retraite chez chacun de nous, à tour de rôle, à raison d’un mois chacun. Les effets secondaires d’un tel traitement seraient le premier, que tu ne serais chez toi chez nous, que dans un seul lieu, ta chambre, qui, de plus, changerait tous les mois ; le second, que tes enfants, retenus dehors par leur travail et leurs occupations, étant absents pendant la journée et souvent la soirée, tu serais seul la plupart du temps. Cette solution serait pire que celle de la maison de retraite, où tu ne manquerais pas de compagnie… … Troisième solution : la privée. Tu ferais retraite tout bonnement ici, chez toi, comme tu fais actuellement. Ce serait pour toi et pour nous la meilleure des solutions… … Passons aux votes. » Il y a eu unanimité des voix moins une, pour la solution privée. Papa dit : « Qui s’occupera de mes cuisine, ménage, linge ? - Pour ton service, qui est ton seul souci, engage une femme de service. Choisis-la honnête et qui sache faire la cuisine.—Personne ne la fera aussi bien que Maman, dit papa en versant un pleur. - Tu ne l’appréciais pas tant de son vivant. Je déclare clos le conseil de famille, dis-je en me levant.— Ca va me revenir cher avec les Assedic, dit papa .- Tu puiseras dans les économies que tu as faites pendant 60 ans sur Maman. » Nous avons embrassé mon père et nous sommes partis. Papa a trouvé une femme de service, qui donne toute satisfaction.

Saint-Paulin.- (riant, applaudissant) Bride haute, serrant bien la monture de tes genoux, accordant parfaitement tes aides, d’un appui et d’une détente parfaite, tu as franchi l’obstacle avec art… … Tu as une maîtrise des situations, incomparable , Jacotte.

Un silence.

Jacotte.– ..Est-ce que tu m’aimes, Saint-Paulin ?

Saint-Paulin.– .. .. Je dois avouer sous le supplice de la question ? L’homme sincère prouve par ses actes, l’homme faux prouve par des paroles.

Un silence.

Jacotte.– Dis-moi que tu m’aimeras toujours.

Saint-Paulin.-.. .. Qui peut donner une quelconque garantie, quant au futur ? On ne peut, au mieux, que faire état de probabilités. J’ai décidé de ne plus rien arrêter en ce qui concerne l’avenir, et de me réserver à tout moment la liberté d’improviser … A propos, nous sommes invités à prendre le champagne, chez Concetta, pour le 15ième anniversaire d’Hugo. Est-ce que tu m’accompagnes ?

Jacotte.– Pour qu’il soit témoin de ma débâcle ?

Saint-Paulin.– Tu imagines Hugo te traînant enchaînée à ton char ? Il n’est plus ce qu’il était.

Jacotte.– Je viendrai avec toi, si tu m’acceptes... .. ..As-tu un peu d’appétit ?

Portant les plats, ils sortent.

 

 

 

Chez les Quiet. Hugo. Entre Janice, qui porte un dessin.

Janice.– (faisant une révérence) Fidèle première à lui souhaiter bon anniversaire, la petite sœur offre à son grand frère ses meilleurs vœux. Elle l’embrasse et lui offre un dessin.

Hugo.- (examinant le dessin) Une femme. Ou quatre ?

Janice. –Quatre en une. Comme la rose des vents, je souhaite que la future Queen Elizabeth de ta femme ait quatre faces : (montrant du doigt sur le dessin au fur et à mesure) D’abord belle au nord, moche au sud. Belle au nord, pour étancher la soif de beauté de ton âme. Mais si elle était belle seulement, elle serait bête comme ses pieds et méchante. Donc moche, au sud : les moches, foulées à longueur du jour durement par leur mocheté, sont souples et tendres. Ensuite, intelligente à l’est, bête à l’ouest. Intelligente à l’est, pour qu’elle ait du répondant et de la conversation. Mais si elle était intelligente seulement, elle serait chiatique et bassinante. Donc bête, à l’ouest, pour qu’elle soit aussi gamine et rigolote.

Hugo.– (l’embrassant) Je souhaite de tout mon cœur que tes vœux s’accomplissent. Merci de tes vœux aimants.

Janice.– Euh.

Hugo.– Oui ?

Janice.– Est-ce que tu as mis au point ton appareil de photo ? Tu m’avais dit que tu achèverais de m’initier aux mystères sacrés.

Hugo.– Chose promise chose due… … Les mystères sacrés, dernière partie. .. (Janice s’assied et écoute comme une élève, Hugo reste debout et parle comme un professeur) .. Yaveh lui dit : Qu’as-tu en main ? - Un bâton, dit Moïse.– Jette-le à terre, dit Yaveh. Moïse le jeta à terre et le bâton se changea en serpent, et Moïse fuit devant lui. Yaveh dit à Moïse : Avance ta main, et prends-le par la queue. Il avança la main, le prit, et le serpent redevint un bâton… (Un silence)... Sur les petits terrains d’aviation, quand il n’y a pas de vent, le manche à air pend informe le long du mât. Se lève une brise, et le vent gonfle et tend le manche à air, et le manche à air, tendu et gonflé semble vivre comme une chose animée…(Un silence)… Lorsqu’un gant est posé sur une table, le doigt du gant est à plat, ses parois se touchent. Entrons-y le doigt, et le doigt du gant épousant le doigt, doucement s’arrondit, et prend forme et vie… (Un silence) … Pour puiser enfin son eau des entrailles de la terre, le jardinier dans son jardin actionne le piston de la pompe, et le piston, par son va et vient, aspire l’eau et la foule.

Janice.– Mais c’est dégoûtant… … Pour Maman, ç’a été ça aussi ?

Hugo.– Non, nous, nous avons eu droit à un traitement de faveur. La cigogne nous a déposés sur le rebord de la fenêtre. Désolé. Il faut que tu t’adresses au responsable.

Janice.– (l’embrassant) Merci frérot. Ce qui est dégoûtant, ce n’est pas ton mode d’emploi, c’est le fonctionnement de l’appareil… A propos de Des Hameaux et de Francjeux, tu leur diras qu’ils sont réformés. Réflexion faite, je recruterai mon homme moi-même.

La double porte de la salle à manger s’ouvrant, Hugo, Hugo disent-ils, entrent Cancaillotte, portant un gâteau aux 15 bougies allumées.

Tous.- (chantant) Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, joyeux anniversaire, Hugo, joyeux anniversaire. Bons 15 ans.

Cancaillotte.– Je suis sûr que tu es assez sûr de tes 15 ans pour souffler tes 15 bougies d’un souffle.

Hugo souffle les 15 bougies d’un souffle, tous applaudissent.

Cancaillotte.– Le seul cadeau qui comble parfaitement étant celui qu’on s’offre à soi-même, Lia et moi t’offrons cette petite chose plate, pauvre de sens, mais riche d’intention. (Il lui donne une enveloppe)

Hugo.– Ta riche pauvreté me va droit dans la poche du cœur, tonton.

Saint-Paulin.- (Une enveloppe à la main) A ta blanche aube lumineuse, on voit comme ton jour sera splendide et éclatant. Si tu es celui que tu es à ton âge, on peut présager ce que tu seras à l’âge de tes oncles. Je forme un souhait unique : seconde-toi, comme tu secondes le monde. (Il lui donne l'enveloppe)

Jacotte.– Je ferai une réserve, Hugo. Derrière ta jeune taille, s’allonge une ombre inquiétante. On devine derrière toi aussi bien un magasin de munitions et un arsenal d’armes, qu’une antenne médicale et un poste de secours. Tu peux ce que tu veux, le mal comme le bien. Je souhaite que tu n’aies jamais à vouloir au monde que le bien.

Concetta offre à Hugo un paquet, qu’ouvre Hugo : ce sont des chemises à carreaux.

Hugo.– Ouah, deux chemises à carreaux. Tu ne peux savoir comme tu te fais plaisir. Merci pour toi infiniment. (montrant à tous ses cadeaux) Maman, Janice, mes tontons, ma tata gâteaux, je vous mange tout crus. (Il les embrasse tous) (à tous) Si vous permettez, j’aimerais dire mon mot.. ..(les oncles : oui, oui ; il sort son bulletin) .. ..Je veux, cette année, payer la vérité le prix qu’elle coûte... Voici les notes de mon bulletin de fin d’année. « Sur 20. Français 19, Math 4, Histoire Géographie 9, Anglais 13, Allemand 14, Sciences de la vie et de la terre 8, Sciences Physiques 4, Conduite 18. Moyenne générale, hors conduite : 10. Passe en 2ème tout juste. Elève qui n’a aucun goût pour l’effort. » A l’ordinaire, on assène le bulletin sur la tête de l’élève comme un marteau : il est tellement assommé, qu’il se tait, de toute façon, on ne le laisse rien dire. Cette année, cause de mes mauvaises notes, je veux défendre ma cause. .. .. Au sujet de l’effort dont on voudrait que j’aie le goût, soyez sûrs que le moment venu, je n’aurai pas à me faire de la morale à ce sujet. .. .. Au sujet de mes mauvaises notes en certaines matières, sachez que je refuse d’étudier les disciplines qui ne seront pas utiles à ce que je veux faire plus tard. Si, plus tard, il arrive que j’en ai besoin, je me réserve de les étudier alors.. ..Maintenant, pour ce que je veux faire plus tard, comment peut-on dire ce qui n’est qu’en projet ? N’est-ce pas présomption et imprudence ? Mon plan est dessiné sur le papier, en coupe verticale et horizontale, et en élévation, mais montre-t-on un plan ? C’est ce qui sort de terre, qui s’expose. Je n’en dirai donc rien … Comme je suis seul responsable de mon manque d’études, j’en assume les conséquences. Je prends tout le monde à témoin, que je dégage Maman de toute responsabilité en ce qui concerne mes situation et gagne-pain futurs.

Saint-Paulin.– Si tu es en possession du plan, et que tu sais déjà les matériaux avec lesquels tu bâtiras, je ne peux que t’approuver.

Cancaillotte.– J’approuve celui qui t’approuve.

Concetta.– Permettez, mes frère et beau-frère. C’est la mère qui répond du fils, non ses oncles, c’est donc ma réponse qui prévaut. .. ..Tant que tu n’as pas la majorité, Hugo, tu es réputé incapable. Tu ne peux donc pas dégager ma responsabilité, qui demeure malgré tes dires… .. Crois-tu que je veuille, qu’exerçant un jour un emploi mal payé et indigne, et, sensible comme tu es, en souffrant plus que quiconque, tu te retournes contre moi et me fasses des reproches fondés ? Tu me mépriserais, si je me laissais piéger par toi. Contre tous, je remplirai mes devoirs jusqu’au bout… … (se saisissant du gâteau, enjouée) Savez-vous, chers sœur, frère, beau-frère, qu’un anniversaire est aussi une fête ? Fermons cette triste parenthèse, et revenons au joyeux texte du jour. Allons fêter Hugo au champagne. Joyeux anniversaire, Hugo.

Cancaillotte.– Joyeux anniversaire.

Saint-Paulin.– Joyeux anniversaire, Hugo

Jacotte.– (entourant les épaules d’Hugo de son bras, Janice prenant d’Hugo l’autre main) Heureux 15 ans, Hugo.

Tous sortent.

 

Les invités étant partis, dans le bureau, entre Concetta, reculant face à Hugo, qui entre derrière elle.

Concetta.– .. .. Comment peux-tu souffrir que je souffre de te faire souffrir ? Comment peux-tu me chagriner à te chagriner, m’affliger à t’affliger ? Faite pour t’aimer, me faire te haïr ?

Hugo.– A partir d’aujourd’hui, tu ne t’affligeras plus de m’affliger Maman.

Concetta.– Oserais-je espérer ? Me serais-je assez punie de te punir pour que tu ne veuilles plus l’être ? Me cèderais-tu enfin ?

Hugo.– Je n’ai pas dit ça.

Concetta.– Le même devoir affreux me demeure donc. Tu me pousses dans mes derniers retranchements habituels. Tu me réduis aux mêmes éternelles extrémités… … Approche. Mets tes mains derrière le dos. (Déterminé, Hugo ne bouge pas d’un pas et laisse ses bras pendants) .. .. Tu t’opposerais à ce que je m’oppose ?

Hugo.– Oui.

Concetta.– Tu n’oseras pas.

Hugo.– J’oserai.

Concetta s’approche d’Hugo, qui lève les avant-bras à droite et à gauche de sa tête.

Concetta.–(reculant, comme si elle se mettait hors jeu) A quel prix m’estimeras-tu maintenant ? Quelle place a la mère, si elle n’est plus la mère ?

Un silence.

Hugo.– Quand tes devoirs te sont remis ? Que te voilà rendue à toi ? Quand tu as conduit mon éducation à son terme le mieux qui se pouvait ? Tu voulais de moi le meilleur, je veux de moi le meilleur à mon tour. Le haut niveau de ta constance a donné à ma constance un niveau équivalent. Tu es libre de la liberté la plus belle, celle de celle qui s’est acquittée avec conscience de sa charge… … Tout ce que l’homme doit à l’homme, Maman, engendrer, mettre au monde, éduquer des enfants, tu t’en es acquittée exactement. Moi, j’ai tous ces devoirs à remplir devant moi. Ta journée de travail est finie, la mienne n’a pas commencé. Que j’aimerais être à ta place. Que je souhaiterais au lieu de 15 ans, être à ton âge.

Concetta se jette aux pieds d’Hugo.

Concetta.- (lui prenant les mains et les baisant) Que tu es bon, mon Hugo.

Hugo.- (s’agenouillant devant sa mère à genoux, et baisant ses mains) Non, toi, Maman.