Petit traité
d’art poétique
1. Tout d’abord, débarrassons la table de la poésie des tas de fatras, accumulés au cours des âges. Pratiquons le doute méthodique, si nécessaire pour balayer les fausses opinions, et édifier une science certaine de l’art poétique. Commençons par le commencement.
Qu’est-ce que la poésie ? La poésie, communément, est l’art du langage qui s’exprime par le vers et par l’image. Sérions la difficulté : commençons par le vers, nous verrons l’image plus tard.
2. Qu’est-ce qu’un vers ? Un vers est un fragment d’énoncé comportant une quantité de syllabes donnée, qui peut être coupé par une césure ou un rejet, et qui est terminé à la dernière syllabe du dernier mot, par un son identique à celui de la dernière syllabe du dernier mot d’un vers précédent et suivant : ce son identique est la rime.
Les syllabes que comporte un vers peuvent être de 1 à 12, davantage même, et il est convenu que tout le poème doit contenir des vers d’un même nombre de pieds. C’est le vers de 12 pieds qui s’est imposé à la longue. On l’appelle alexandrin : c’est li romans d’Alexandre, paru en 1432, - notez cette naissance guerrière-, qui l’a mis à la mode.
3. Imaginez donc le travail du poète, et à qui sont imposées de telles astreintes :
Je cherche un vers qui ait douze syllabes,
avec une césure,
qui ait un sens à lui
et soit la suite du précédent,
qui soit imagé,
qui ait une sonorité X,
qui soit terminé par un mot qui se termine par le son Z,
et qui soit du genre XX ou XY,
et pas savant, pas rare, mais beau et pur.
9 conditions. Et voilà le poète montant son chemin de croix, pianotant sur les doigts. Peut-on imaginer plus ascétique fouet de cordes et de chaînes à se mortifier et se flageller ? Dans cette étroite cage du vers, pour la faire entrer, il faut courber, plier, arquer la phrase à toute force : peut-on imaginer supplice plus cruel ?
4. Avec un règlement aussi féroce, qui prévoit tout avec tant de minutie et dans le détail, comment s’étonner que cette poésie soit devenue un art d’orfèvre, et que ses chefs d’œuvre, bijoux précieux et finement ciselés, soient des poèmes courts ?
Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris auprès Pontoise,
Et de la corde d’une toise
Saura mon col que mon cul poise.
VILLON
Jean s’en alla comme il était venu,
Mangea le fonds avec le revenu,
Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien sut le dispenser :
Deux parts en fit, dont il soulait passer
L’une à dormir, et l’autre à ne rien faire.
LA FONTAINE
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderie
De soleil luisant, clair et beau.
Il n’y a bête ni oiseau
Qu’en son jargon ne chante ou crie.
Le temps a laissé son manteau.
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie
Gouttes d’argent d’orfèvrerie ;
Chacun s’habille de nouveau.
Le temps a laissé son manteau.
CHARLES D’ORLEANS
Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge.
Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage.
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur, me plaît l’ardoise fine,
Plus mon Loire Gaulois, que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin :
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
DU BELLAY
Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main ; viens par ici,
Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;
Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
BAUDELAIRE
Mais les 14 vers du sonnet sont l’extrême longueur du poème en vers, que l’esprit peut embrasser d’une seule pensée, l’œil d’un seul regard, la parole d’un seul souffle.
5. Au delà de 14 vers, l’esprit, l’œil et la parole sont obligés de lacérer et déchiqueter le poème en morceaux. Lisez cette tant louée Bérénice de ce tant loué Racine.
ACTE IV, Scène IV.
TITUS.- Hé bien ! Titus, que viens-tu faire ?
Bérénice t’attend. Où viens-tu téméraire ?
Tes adieux sont-ils prêts ? T’es-tu bien consulté ?
Ton cœur te promet-il assez de cruauté ?
Car enfin au combat qui pour toi se prépare,
C’est peu d’être constant, il faut être barbare.
Soutiendrai-je ces yeux, dont la douce langueur
Sait si bien découvrir les chemins de mon cœur ?
Quand je verrai ces yeux armés de tous leurs charmes,
Attachés sur les miens, m’accabler de leurs larmes,
Me souviendrai-je alors de mon triste devoir ?
Pourrai-je dire enfin : Je ne veux plus vous voir.
Je viens percer un cœur que j’adore, qui m’aime.
Et pourquoi le percer ? Qui l’ordonne ? Moi-même !
Car enfin Rome a-t-elle expliqué ses souhaits ?
L’entendons-nous crier autour de ce palais ?
Vois-je l’état penchant au bord du précipice ?
Ne le puis-je sauver que par ce sacrifice ?
Tout se tait ; et moi seul, trop prompt à me troubler,
J’avance des malheurs que je puis reculer.
Et qui sait si, sensible aux vertus de la reine,
Rome ne voudra pas l’avouer pour Romaine ?
Rome peut par son choix justifier le mien.
Non, non, encore un coup ne précipitons rien.
Que Rome, avec ses lois, mette dans la balance,
Tant de pleurs, tant d’amour, tant de persévérance ;
Rome sera pour nous… Titus, ouvre les yeux !
Quel air respires-tu ? N’es-tu pas dans ces lieux
Où la haine des rois, avec le lait sucée,
Par crainte ou par amour ne peut être effacée ?
Rome jugea ta reine en condamnant ses rois.
N’as-tu pas en naissant entendu cette voix ?
Et n’as-tu pas encore ouï la renommée
T’annoncer ton devoir jusque dans ton armée ?
Et lorsque Bérénice arriva sur tes pas,
Ce que Rome en jugeait ne l’entendis-tu pas ?
Faut-il donc tant de fois te le faire redire ?
Ah ! Lâche, fais l’amour et renonce à l’empire.
Au bout de l’univers, va, cours te confiner,
Et fais place à des cœurs plus dignes de régner.
Sont-ce là des projets de grandeur et de gloire
Qui devaient dans les cœurs consacrer ma mémoire ?
Depuis huit jours je règne : et, jusques à ce jour,
Qu’ai-je fait pour l’honneur ? J’ai tout fait pour l’amour.
D’un temps si précieux quel compte puis-je rendre ?
Où sont ces jours que je faisais attendre ?
Quels pleurs ai-je séchés ? Dans quels yeux satisfaits
Ai-je goûté le fruit de mes bienfaits ?
L’univers a-t-il vu changer ses destinées ?
Sais-je combien le ciel m’a compté de journées ?
Et de ce peu de jours si longtemps attendus,
Ah ! Malheureux ! combien j’en ai déjà perdus !
Ne tardons plus : faisons ce que l’honneur exige ;
Rompons le seul lien…
RACINE
D’eux-mêmes, à la scène, pour qu’un tel texte passe la rampe, les acteurs sautent des rimes, coupent les alexandrins, les allongent, les aèrent de soupirs, de pauses, de pas, de gestes : en d’autres termes, pour que la vie se fasse jour, ils font que le texte dit ne ressemble plus au texte écrit. Ne doit-on pas à la vérité de reconnaître, même si la critique est dure, qu’à côté de cet envol léger d’oiseaux que sont les poèmes courts, cette armée d’alexandrins a quelque chose de pesant et de pompeux, et ne rappelle que trop la naissance Alexandrine de l’alexandrin ?
6. Tandis, cependant, que la poésie se condamnait elle-même à la maison d’arrêt de ses règles, s’y verrouillait et s’y cadenassait, la libre prose, elle, conquérait le vaste et libre espace. Au même moment où Racine écrivait en vers Bérénice, Saint-Simon écrivait en prose ses mémoires.
La Dauphine duchesse de Bourgogne.
Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parlait et se moquait la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long, avec un soupçon de goitre qui ne lui seyait point mal, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées. Elle n’épargna rien, jusqu’à sa santé, elle n’oublia pas jusqu’aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner Mme de Maintenon, et le Roi par elle. En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon ; en particulier, avec eux causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au col, les embrassait, les baisait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait le dessus du menton, les tourmentait, fouillait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetait, les lisait quelquefois malgré eux, selon qu’elle les voyait en humeur de rire, et parlant quelquefois dessus ; admise à tout, entrant chez le Roi à toute heure, même des moments pendant le conseil, utile ou fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir,à excuser, à bien faire, à moins qu’elle ne fût violemment poussée contre quelqu’un, comme elle le fut contre Pontchartrain, qu’elle nommait quelquefois au Roi votre vilain borgne ; si libre, qu’entendant un soir le Roi et Mme de Maintenon parler avec affection de la cour d’Angleterre : « Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu’en Angleterre, les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous pourquoi, ma tante ? », et toujours courant et gambadant, « c’est que sous les rois, ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines. » L’admirable est qu’ils en rirent tous les deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avait raison.
SAINT-SIMON
Et avant Saint-Simon, Montaigne, déjà.
Ayons toujours en bouche ce mot de Platon : Ce que je trouve malsain, n’est-ce pas parce que je suis moi-même malsain ? Ne suis-je pas moi-même en coulpe ? Mon avertissement se peut-il pas renverser contre moi ? Sage et divin refrain, qui fouette la plus universelle et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches que nous faisons les uns aux autres, mais nos raisons aussi et nos arguments ès matières controverses sont ordinairement contournables vers nous, et nous enferrons de nos armes. Nos yeux ne voient rien en derrière. Cent fois du jour, nous nous moquons de nous sur le sujet de notre voisin, et détestons en d’autres les défauts qui sont en nous plus clairement, et les admirons, d’une merveilleuse impudence et inadvertance. Si nous avions bon nez, notre ordure nous devrait plus puer d’autant qu’elle est nôtre.
MONTAIGNE
Et voyez plus près de nous.
Ouvriers
O cette chaude matinée de février. Le Sud inopportun vint relever nos souvenirs d’indigents absurdes, notre jeune misère. Henrika avait une jupe de coton à carreau blanc et brun, qui a dû être portée au siècle dernier, un bonnet à rubans, et un foulard de soie. C’était bien plus triste qu’un deuil. Nous faisions un tour dans la banlieue. Le temps était couvert, et ce vent du Sud excitait toutes les vilaines odeurs des jardins ravagés et des prés desséchés. Cela ne devait pas fatiguer ma femme autant que moi. Dans une flache laissée par l’inondation du mois précédent à un sentier assez haut, elle me fit remarquer de très petits poissons. La ville, avec sa fumée et ses bruits de métiers, nous suivait très loin dans les chemins. O l’autre monde, l’habitation bénie par le ciel et les ombrages ! Le Sud me rappelait les misérables incidents de mon enfance, mes désespoirs d’été, l’horrible quantité de force et de science que le sort a toujours éloignée de moi. Non ! Nous ne passerons pas l’été dans cet avare pays, où nous ne serons jamais que des orphelins fiancés. Je veux que ce bras durci ne traîne plus une chère image.
RIMBAUD
Et tout près.
Le porc.
Je peindrai ici l’image du Porc. C’est une bête solide et tout d’une pièce ; sans jointure et sans cou, ça fonce en avant comme un soc. Cahotant sur ses quatre jambons trapus, c‘est une trompe en marche qui quête, et toute odeur qu’il sent, y appliquant son corps de pompe, il l’ingurgite. Sa jouissance est profonde, solitaire, consciente, intégrale. Il renifle, il sirotte, il déguste, et l’on ne sait s’il boit ou s’il mange ; tout rond, avec un petit tressaillement, il s’avance et s’enfonce au gras sein de la boue fraîche ; il grogne, il jouit jusque dans le recès de la triperie, il cligne de l’œil. En tout, il recherche la nourriture : il l’aime riche, puissante, mûrie, et son instinct l’attache à ces deux choses, fondamentales : la terre, l’ordure. Vous, si je vous présente ce modèle, avouez-le : quelque chose manque à votre satisfaction. Ni le corps ne se suffit à lui-même, ni la doctrine qu’il nous enseigne n’est vaine. « N’applique point à la vérité l’œil seul, mais tout cela sans réserve qui est toi-même. »
CLAUDEL
Les compliments.
Pas d’insensibilité aux compliments. Nul n’y échappe, hormis l’homme souffrant. La plante humaine semble s’épanouir sous les louanges. On voit l’immonde fleur s’ouvrir, et le feuillage frissonner. C’est une chatouille profonde, que certains pratiquent avec légèreté. Elle agit même sur l’homme averti et le dispose bien, si l’opérateur est assez habile et indirect. L’homme averti ressent une révolte d’être manié et d’obéir à cette volupté, comme le corps ferait aux actes lents d’une savante courtisane. Mais cette révolte même est un doux mouvement d’orgueil qui procède du sentiment de mériter toujours louange plus forte, plus fine, plus juste que toute louange donnée. Et par ce mouvement, l’amour de soi ne fait que se transformer en soi-même.
VALERY
Ces exemples ayant force d’évidence, le poète qui veut faire des pièces plus longues qu’un sonnet, la poésie en vers s’étant mis hors combat, et la prose restant seule en lice, n’a qu’une ressource : choisir pour sa poésie, la prose.
7. Nous voici à ce plus tard dont il était parlé au 2ième paragraphe.
Puisque le vers s’est lui-même fait un sort, la poésie n’est donc plus qu’une prose qui s’exprime par l’image.
8. Pour bien cerner maintenant ce qu’est l’image, il importe en premier lieu de la distinguer de la métaphore.
La métaphore est l’emploi, dans le langage parlé, d’un ou de plusieurs termes concrets, pour exprimer une idée abstraite. L’emploi de ce ou ces termes, cependant, est devenu si courant, qu’on ne pense plus guère à leur sens concret.
Les dictionnaires analogiques vous fournissent des métaphores à la pelle :
un terme :un démon, un ange, un guignol, une souris, le clou, un dragon, le bouquet, un fromage, un mouton, une vache
plusieurs termes : abattre ses cartes, couper le mal à la racine, boire du petit lait, de plein fouet, flambant neuf, risquer le paquet, rire sous cape, il y a anguille sous roche, aller au charbon, copains comme cochons, afficher la couleur, à brûle-pourpoint, faire la sourde oreille, partir en couille, accorder ses violons, mordre à l’hameçon, etc.
9. Venons-en enfin à l’image.
Peut-on mieux dire ce qu’est une image, qu’en citant les plus hauts textes ?
Cependant Ulysse explorait des yeux tous les coins de la salle pour s’assurer qu’il n’y avait point de prétendant encore en vie qui se cachât pour se dérober à la noire Mort. Mais il les vit absolument tous dans le sang et la poussière, gisant nombreux comme des poissons dans un creux du rivage quand des pêcheurs les ont tirés de la mer blanchissante dans leurs filets aux mailles serrées ; tous regrettant les flots de la mer sont jetés sur le sable, et bientôt les rayons éclatants du soleil leur enlève la vie ; ainsi les corps des prétendants étaient jetés les uns sur les autres.
Odyssée, chant XII, HOMERE
Ulysse sanglotait, tenant sa femme chère à son cœur, sa compagne fidèle. Douce est la terre quand elle paraît aux yeux des naufragés, dont sur la mer Poséidon a brisé le navire sous les coups des vents et des flots démontés : ils nagent, mais de ces nageurs bien peu, échappant à la mer blanchissante, réussissent à gagner le rivage : tout leur corps est couvert d’une couche d’écume : délivrés du péril de la mort, ils montent joyeux sur la terre désirée : ainsi la présence de l’époux était douce à Pénélope qui le contemplait et ne pouvait du cou de son mari détacher ses deux bras blancs.
Odyssée, chant XXXIII, HOMERE (trad. M. Dufour)
Les Achéens se répandirent hors des vaisseaux rapides. Aussi serrés que les flocons de neige volent de chez Zeus, glacés sous le souffle de Borée, fils de l’Ether, aussi serrés alors, les casques à l’éclat brillant étaient tirés des vaisseaux, ainsi que les boucliers renflés au centre, les cuirasses aux fortes courbures et les lances de frêne.
Iliade, chant XIX, HOMERE
Toute la nuit, le rapide Achille, dans un cratère d’or, avec une coupe à deux anses, puisant le vin, le versait sur le sol et mouillait la terre, en appelant sans cesse l’âme du malheureux Patrocle. Comme un père se plaint en brûlant les os de son fils, jeune marié, dont la mort a affligé les parents malheureux, ainsi Achille se plaignait en brûlant les os de son compagnon, se traînait près du bûcher, et poussait des gémissements drus.
Iliade, chant XXIII, HOMERE
Alors s’élança le grand Ajax fils de Télamon, et se leva Ulysse le rusé, connaisseur en tout avantage. Tous deux, s’étant ceints, vinrent au centre de l’arène, et se prirent étroitement l’un l’autre de leurs bras solides, comme des chevrons qu’un charpentier fameux a ajustés, au faîte d’une maison, pour parer à la violence des vents. Leurs dos craquaient sous leurs mains hardies, tirés durement ; leur sueur ruisselait.
Iliade, chant XXIII, HOMERE
Aussitôt Zeus lui envoya un aigle, le plus parfait des animaux ailés, le sombre chasseur, qu’on appelle aussi le noirâtre. Aussi grande que la porte d’une chambre haute de plafond, chez un homme riche, - porte garnie de barres et ajustée-, aussi grandes étaient ses ailes, de part et d’autre.
Iliade, chant XXIV, HOMERE (trad. E. Lasserre)
Benvolio.– Bonne matinée, cousin.
Roméo.– Le jour est-il si jeune encore ?
Benvolio.– Neuf heures viennent de sonner.
Roméo.– Oh ! Que les heures tristes semblent longues ! N’est-ce pas mon père qui vient de partir si vite ?
Benvolio.– C’est lui-même. Quelle est donc la tristesse qui allonge les heures de Roméo ?
Roméo.– La tristesse de ne pas avoir ce qui les abrègerait.
Benvolio.– Amoureux ?
Roméo.– Ecorché.
Benvolio.– D’amour ?
Roméo.– Des dédains de celle que j’aime.
Benvolio.– Hélas ! Faut-il que l’amour, si doux en apparence, soit si tyrannique et si cruel à l’épreuve !
Roméo.– Hélas ! Faut-il que l’amour, malgré le bandeau qui l’aveugle, trouve toujours, sans y voir, un chemin vers son but !.. ..Où dînerons-nous ?.. .. Oh mon Dieu !.. ..Quel était ce tapage ?.. ..Non, ne me le dis pas, car je sais tout ! Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l’amour. .. .. Amour ! O tumultueux amour ! O amoureuse haine ! O tout, créé de rien ! O lourde légèreté ! O vanité sérieuse ! Informe chaos de ravissantes visions ! Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive ! Sommeil toujours éveillé, qui n’est pas ce qu’il est ! Voilà l’amour que je sens, et je n’y sens pas d’amour.. .. Tu ris, n’est-ce pas?
Benvolio.– Non, cousin, je pleurerais plutôt.
Roméo.– Bonne âme !.. .. Et de quoi ?
Benvolio.– De voir ta bonne âme si accablée.
Roméo.– Oui, tel est l’effet de la sympathie. La douleur ne pesait qu’à mon cœur, et tu veux l’étendre sous la pression de la tienne : cette affection que tu me montres ajoute une peine de plus à l’excès de mes peines. L’amour est une fumée de soupirs ; dégagé, c’est une flamme qui étincelle aux yeux des amants ; comprimé, c’est une mer qu’alimentent les larmes. Qu’est-ce encore ? La folie la plus raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante douceur ! .. .. Au revoir, mon cousin. (Il va pour sortir)
Roméo et Juliette, Acte I, scène I, SHAKESPEARE
La nourrice.– Tybalt n’est plus, et Roméo est banni ! Roméo qui l’a tué est banni.
Juliette.– Oh, mon Dieu ! Est-ce que la main de Roméo a versé le sang de Tybalt ?
La nourrice.– Oui, oui, hélas, oui.
Juliette.– O cœur reptile caché sous la beauté en fleur ! Jamais dragon occupa-t-il caverne plus splendide ? Gracieux tyran ! Démon angélique ! Corbeau aux plumes de colombe ! Agneau ravisseur de loups ! Méprisable substance d’une forme divine ! Juste l’opposé de ce que tu sembles être justement, saint damné, noble vil ! O nature, à quoi réservais-tu l’enfer, quand tu reléguas l’esprit d’un démon dans le paradis mortel d’un corps si exquis ? Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien relié ? Oh, que la perfidie habite un si magnifique palais !
La nourrice.– Il n’y a plus à se fier aux hommes : chez eux ni bonne foi, ni honneur, ce sont tous des parjures, tous des traîtres, tous des vauriens, tous des hypocrites.. .. Ah, où est mon valet ? Vite qu’on me donne de l’eau-de-vie ! Ces chagrins, mes malheurs me font vieillir. Honte à Roméo !
Juliette.– Que ta langue se couvre d’ampoules après un tel souhait ! Il n’est pas né pour la honte, lui. La honte serait honteuse de siéger sur son front ; car c’est un trône où l’honneur devrait être couronné monarque absolu de l’univers. Oh, quel monstre j’étais de l’outrager ainsi.
La nourrice.– Pouvez-vous dire du bien de celui qui a tué votre cousin ?
Juliette.– Dois-je dire du mal de celui qui est mon mari ? Ah, mon pauvre seigneur, quelle est la langue qui caressera ta renommée, quand moi, ton épousée depuis trois heures, je la déchire ? Mais pourquoi, méchant, as-tu tué mon cousin ? C’est que, sans cela, ce méchant cousin aurait tué mon Roméo. Arrière, larmes folles, retournez à votre source naturelle : il n’appartient qu’à la douleur, ce tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon mari, que Tybalt voulait tuer, est vivant ; et Tybalt, qui voulait tuer mon mari, est mort. Tout cela est heureux : pourquoi donc pleurer ?.. ..
Roméo et Juliette, Acte III, scène II, SHAKESPEARE (trad. F. V. Hugo)
Dans ces deux auteurs, la chose crie : l’image se distingue de la métaphore, en ceci que l’image n’est pas rebattue, elle est inventée, elle est toute fraîche, toute neuve ; ensuite, en ce qu’elle est développée de son début à sa fin comme un fait à part, à côté même du fait qu’elle illustre.
Cette image a du reste un côté utilitaire : pour faire bien sentir à celui qui lit, la réalité du fait étrange qu’il raconte, le poète l’illustre par un fait, analogue, mais familier, de la vie quotidienne de tous, afin d’être entendu de tout le monde.
Admirez, malgré l’inadaptation des mots et le relâchement des expressions, inévitables, dus à la traduction, et bien que Shakespeare en fasse des couches et tire dans tous les coins, comme les images de nos deux auteurs sont, par-dessus les siècles, vives comme jamais.
Qui peut mieux dire, qu’eux, par leurs images, que ce qui fait l’essence de la poésie, c’est l’image ?
10. Que donc, à la vieille féodale dynastie Poésie, expirante, la jeune et forte et libre dynastie Prose ne craigne pas d’arracher la couronne royale, et de s’en ceindre le front à son tour : son ère est venue.
11. Pour le sujet de cette prose poétique, - il ne peut être traité d’art poétique, sans que soit traitée aussi la question du sujet -, il est, bien sûr, propre au poète, comme est propre au poète sa vie. La seule règle, impérative, même si son cadre de précieux bois sculpté, de pompeux plâtre doré ou de simples baguettes de pin, est emprunté à l’Histoire ou à une histoire, est que le tableau lui-même soit le tableau d’une période de la vie du poète : à cette seule condition l’œuvre sera vivante.
12. L’allure étant définie, reste à déterminer le moteur. A quel bonheur peut aspirer le poète ? Oui. Quel bonheur peut-il espérer ?
La réussite ? L'argent ?
La réussite ? Il n'y a pas 36 chemins pour réussir, quelque métier que l'on exerce, fut-ce celui de poète : il faut entrer dans le club des gens réussis. Pour y entrer, un seul ticket : se faire patronner par un de ces gens-là. Se faire patronner, quid est ? Courtiser, flatter, flagorner, se mettre plus bas que terre, porter au pinacle, être bas, servile, donner partout la préséance sur soi, fut-ce au plus puant de tous les êtres, subir affronts, camouflets, injures, bref déposer toute fierté, tout honneur. Et y dépenser tous ses talents et tout son temps : réussir est une occupation à part entière, qui exclut tout autre.
L'argent ? Il n'y a pas 36 chemins pour en gagner, même pour un poète. Il ne faut considérer toute personne et toute chose, que selon le gain qu'il peut rapporter. Oser fraude, escroquerie, triche, fourberie, bref ? Déposer toute honnêteté, toute sincérité. Que se passe-t-il si le marché exige un produit défini, que l'auteur répugne à fabriquer ? Celui qui veut passer par le marché, doit obéir aux lois du marché. Tant d’exemples tragiques, Du Bellay, Baudelaire, Cros, Rimbaud, Verlaine, qui ont simplement essayé de vivre de leur poésie, ne suffisent-ils pas pour enseigner aux poètes que la poésie n’est même pas un métier, qui nourrit son homme? Comme la réussite, l'argent est un travail en soi, qui exclut tout autre.
Ni réussite, ni argent, un gagne-pain obscur quelconque, qui ne coûte ni trop de temps ni trop de fatigue, et qui laisse libre : l'idéal.
La poésie jalouse exige que, dans une vie libre, heureuse et cachée, l'auteur lui consacre tout son temps libre.
13. Tout le monde sait bien que ce n’est pas à ces brimborions qu’aspire le poète. Le poète n’aspire qu’à une chose : à la gloire, la vraie, l’indiscutable, l’universelle. Mais, comme celle d’Homère et de Shakespeare, cette gloire-là met tant de vies et de vies, à s’épandre sûrement de sa chambre sous les toits à l’univers, que la propre vie de poète a 36 fois le temps de passer.
Il faut que le poète se le tienne pour dit : la vraie gloire est posthume. Il est vain pour le poète d’attendre la gloire de son vivant.
14. Et cependant, pour faire et continuer à faire, le poète n’a-t-il pas besoin impérieux d’être heureux ? Regardez les ouvriers occupés et joyeux : tous courent à l’œuvre commencée, que ce soit maison à construire, pavés à poser, canalisations à remplacer. D’abord ils ont plaisir à soigner leur travail, ensuite l’ayant fini, ils l’observent minutieusement, voient s’il n’y a rien à redire, le livrent au client, puis se détournant, heureux à l’avance à l’idée des problèmes suivants qu’ils vont devoir résoudre, ils en attaquent un autre. Le seul plaisir dans tout métier est de faire, parce que tout ouvrier invente à tout moment et sans cesse, et c'est toute sa joie, incomparable.
15. La travail poétique est comparable. Comme l'artisan, l’artiste est soumis à cette loi d’inventer ce qu’il fait, et au fur et à mesure qu’il fait. Dès que l’image qu’il a inventée a valeur d’objet, il est amené à en inventer encore et encore d’autres, et cette recherche n’a de fin temporaire, que celle de l’œuvre. Et l’œuvre finie, attaquant une nouvelle oeuvre, il recommence d’inventer de nouvelles images : ainsi son invention n’a pas de fin.
Le bonheur de la gloire, espéré, nous ne l’avons jamais. Mais le bonheur de faire, nous l’avons toujours, il est sous notre main : c’est le seul bonheur qui dépende de nous et de nous seuls.
Le jour où, poète femme, poète homme, tu travailleras à inventer des images pour illustrer ton récit, tu t’apercevras qu’inventer des images sans cesse est un bonheur parfait, qui ne tarit jamais.
Que l’artiste invente, et ne cesse d’inventer jusqu’à sa dernière heure, cela fera son bonheur. Alors, la gloire viendra en surplus.