Berkman

(1870-1936)

Prologue

1er acte - 2ème acte - 3ème acte - 4ème acte - 5ème acte

Epilogue

 

Prologue

 

 

 

1936. Nice. Un deux pièces Le mémorialiste,debout devant une table, sur laquelle est posée une rame de papier.

Le mémorialiste.– (au public) Ceci est l’histoire d’un attentat d’un anarchiste et de sa prison.… ... Vous vous récriez. Quoi : un attentat ? D’un anarchiste? Qui dit attentat, anarchiste, dit terrorisme, destruction ruine, chaos. Comment pouvez-vous ?.. ..Attendez, attendez. A ces deux mots, je veux ajouter un troisième qui va vous les désamorcer, c’est : manqué. L’attentat a été manqué, l’anarchiste a été manqué. Non seulement, l’’attentat a été manqué, mais de son attentat manqué, l’anarchiste manqué a été la seule victime. N’êtes-vous pas maintenant tout à fait tranquillisé ? (s’asseyant, écrivant) «  La scène se passe à New-York, dans le Bronx, dans l’arrière salle de La Hache »

 


 

 

1

 

Juillet 1892. New-York. Le Bronx. « La Hache », l’arrière salle, lieu de réunion de la section new-yorkaise de la fédération anarchiste. Entrent Goldman et Berkman, en col cassé.

Goldman.– Qu’il y ait tant d’anarchistes à New-York… ... Que ces hommes ne se jugent pas supérieurs à qui que ce soit, même à femme. Qu’egales à eux, nous, femmes, n’ayons rien à craindre d’eux. Qu’eux, hommes devenus un peu femmes, nous femmes, nous devenions un peu hommes. Ils sont choux comme tout.. ... Je forme le vœu, qu’ils s’émasculent pas au point qu’ils ne soient plus hommes du tout. Qu’ils respectent notre esprit, mais qu’ils n’étendent pas leur respect au reste. Ce serait nous déshonorer, que nous honorer en tout.

 

 

Berkman et Goldman vont s’asseoir sur deux chaises à l’écart.

Berkman.–Hier soir, je n’ai pas fait preuve de beaucoup de délicatesse. Je n’ai guère eu d’égards à ton égard.

Goldman.– Guère d’égards, c’est plus d’égards.

Berkman.– Il y a eu un peu de violence.

Goldman.– Ce que tu appelles violence, je l’appelle vivacité. Rien n’était plus flatteur, mon chéri. (elle l’embrasse) … … De mon esprit et de ma chair, c’était la chair qui était la moins sûre d’elle : tu lui as donné assurance. Cette part basse gémissait, suppliait qu’on s’intéresse à elle, je te sais gré d’avoir exaucé ma prière secrète.

Berkman.– Qu’il y ait tant d’hommes pour si peu de femmes ne t’effraie pas.

Goldman.- Ne me parle pas de malheur. Moins il y a de femmes, mieux je me porte.

Berkman éclate de rire. Entre Fedya.

Berkman.- (montrant Fedya à Goldman) Le 3ième de notre petit ménage à trois. (Fedya s’avance vers eux, Berkman fait les présentations) Emma Goldman, une compatriote. Fedya, peintre.

Goldman.– Vous êtes peintre ? Vous vendez ?

Berkman.– Vendez, vendez, pas assez pour pouvoir en vivre. Et l’artiste refuse de s’abaisser à gagner son pain à la sueur de son front. Il est subventionné par ses parents : voilà pourquoi il peint des futilités, des fleurs, des nus, des paysages.… … S’il se payait son art en gagnant son pain lui-même, son art saurait ce que vaudrait le pain.

Fedya.- (à Goldman) Dépenser le principal de ses forces , à un gagne-pain le jour, et, harassé, seulement le solde le soir à la peinture, cela ne peut faire qu’un art à bout de forces.

Goldman.– Vous avez raison, Fédya. Un artiste doit être artiste à temps plein.

Berkman.– … … Bref, vous vous convenez l’un à l’autre ?

Goldman.- J’ai tant voulu, dans ma vie, approcher un peintre, juge, si c’est le peintre qui m’approche.

Fedya.- Comment celle à qui je ne déplais pas, me déplairait-elle ?

Berkman.- (tenant la main, les deux posent leur main sur la sienne) Notre petite société coopérative est fondée.

Entre Johann Most.

Berkman.- (leur faisant signe de se taire) Johann Most. Que nos paroles cèdent la place à la sienne.

Most se place contre le mur. L’assistance se tait.

Most.– Je vous ai convoqués, mes amis, pour que vous sachiez que penser de l’affaire de la Homestead, près de Pittsburgh, et que dire aux ouvriers… … Pour vous résumer la chose, en une phrase, c’est la lutte d’un seul, Andrew Carnegie, propriétaire de la Compagnie des Fonderies et Aciéries Réunies, contre la multitude, le Syndicat des Travailleurs. Entre Carnegie et ses ouvriers, avait été signée une convention collective, selon laquelle les salaires étaient fixés conjointement par Carnegie et le Syndicat selon une échelle mobile, basée sur les cours du marché de l’acier. La Convention collective allait expirer, le syndicat avait proposé une nouvelle échelle des salaires, qui tiendrait compte à la fois de la hausse des prix du marché et de l’accroissement des bénéfices de la Compagnie. Vous connaissez Carnegie, comme il est soucieux de sa réputation de philanthrope. Pour ne pas être éclaboussé par le train de mesures qu’il voulait imposer, il transmet ses pouvoirs à un homme de main, Henry Clay Frick, et s’empresse de fuir au loin, dans un autre monde, l’ancien, en Ecosse. C’était bien vu , les gens ne pouvaient que se demander : est-ce qu’il sait seulement ce qui se passe ici ? s’il l’apprenait, les choses se passeraient autrement… .. Carnegie envolé, son remplaçant Frick décrète que l’ancienne échelle mobile des salaires est supprimé, que la Compagnie fixerait désormais les salaires elle-même, et que tous les ouvriers étaient mis à pied. En réponse, les ouvriers décident la grève générale et occupent l’usine. En réponse de cette réponse, Frick dépose plainte auprès des tribunaux pour prise de possession illégale de le propriété privée ; donnant suite à cette plainte, le juge des référés ordonne d’évacuer l’usine, ce que les ouvriers refusent. Pour exécuter la décision de justice, Frick engage 300 agents armés de l’agence Pinkerton : ils sont à la veille de donner l’assaut aux ouvriers retranchés. Voilà où en sont les choses. .. ..Je veux que vous disiez aux ouvriers qu’ils n’ont rien à attendre de l’Etat, mais tout d’eux-mêmes. .. .. On dit cet Etat démocratique, mais est-il démocratique un Etat de 30 millions d’habitants gouverné par 750 représentants ? … …Soit quelqu’un qui vit d’un salaire tout juste, à peine suffisant, comme tout le monde : cet homme du commun, obscur, anonyme, soudain, un beau jour, est élu. De l’obscurité où il était, le voilà soudain projeté en pleine lumière : comment veut-on qu’il ne soit pas aveuglé ? De l’impuissance où il était, le voilà soudain à la source du pouvoir : comment veut-on qu’il n’en soit pas ivre ? Il a beau dire : je ne serai pas comme les autres, je me souviendrai d’où je viens, je serai toujours celui que j’ai été, j’aurai sans cesse cela à l’esprit. C’est ne pas connaître l’habileté des corrupteurs : tout le monde est tellement gentil, vous fait tellement de grâces, on vous offre des cadeaux si bien choisis, on faits des compliments si justes et si rares, on vous dit si bien le bien que vous pensez de vous, et vous, de votre côté, cela fait tellement plaisir de faire plaisir. Dès le moment où les gens vous jugent comme une exception, vous ne tardez pas, à plus ou moins longue échéance, selon la durée de survie de votre lucidité, à vous juger vous-même comme une exception. Vous êtes bien de l’élite,, finissez-vous par vous dire, puisque j’ai été élu. La partie pourrie d’une poire est si délicieuse, les fruits pourris font des eaux-de-vie si suprêmes. Et on fermente si naturellement : il n’est besoin de rien faire, il suffit de se laisser reposer et on pourrit tout seul. Je prétends que les ouvriers ne peuvent rien attendre de l’Etat, parce que les représentants du peuple, dès qu’ils sont élus, loin de représenter le peuple, ne représentent plus qu’eux-mêmes. .. .. Quant aux ouvriers, quel ouvrier, dans sa famille, ou parmi ses proches, aime que quelqu’un lui fasse la leçon ? Lui dise à tout propos : à ta place, je ferais ? Lui souffle ce qu’il doit penser et faire ? Si les ouvriers sont jaloux de leur liberté et de leur indépendance dans leur vie privée, pourquoi ne le seraient-ils pas dans leur vie publique ? Si quelqu’un n’accepte pas l’autorité de ses proches, pourquoi accepterait-il celle de ceux qui sont éloignés ? Tous leurs acquis sociaux, les ouvriers ne les ont-ils pas conquis de leurs seules propres forces ?.. .. En conclusion de tout ceci, je voudrais que vous disiez aux ouvriers de la Homestead, qu’ils ne doivent compter que sur eux, et ne rien attendre de l’Etat, que donc ils poursuivent le combat, jusqu’à l’obtention de la victoire. J’ai parlé.

Most se met de côté, pour indiquer qu’il a fini. Les anarchistes applaudissent et se lèvent.

Goldman.- (applaudissant fort) Quel excellent plat. On goûte à la fois la nourriture de ses idées et l’assaisonnement de ses images. Tu as entendu quand il a parlé de la poire pourrie ? J’aimerais complimenter le chef, en cuisine.

Berkman, entraînant Goldman, va vers Most.

Berkman.– Monsieur Most. Une amie à moi, Emma Goldman aimerait vous dire comme elle a apprécié la façon que vous avez d’assaisonner vos plats avec les épices de vos images.

Most.- (à Goldman) C’est vrai ? Vous avez apprécié ?

Goldman.– C’est vrai.

Most.– Les seuls vrais compliments sont ceux qui reconnaissent vos seuls vrais mérites.… … A compliment adressé, compliment retourné : le fond austère de notre doctrine ne peut être décoré par une plus jolie forme que celle de vos formes.

Goldman.– (faisant une petite révérence) Mes formes vous sont reconnaissantes que vous les reconnaissiez.

Most.- … (à Berkman ) Cette jeune personne se laissera-t-elle enlever à ce jeune homme ?

Goldman.– Vous n’enlevez rien à personne, je m’appartiens. La propriétaire de ma propriété ne soulève aucune objection à votre offre de l’enlever.

Most.- (à Berkman) Jeune homme ?

Berkman.- Si j’étais anarchiste dans ma vie publique et non dans ma vie privée, je me blâmerais moi-même. … .. Il est temps que je retourne à l’usine.

Most.- (à Goldman) Me ferez-vous l’honneur de partager mon repas, Emma ?

Goldman.– Cet honneur que vous dites que je vous fais m’honore.

Most.– Honorons-nous donc.

Most et Goldman sortent. Berkman retourne auprès de Fedya.

Berkman.- (à Fedya) Je te laisse souffrir les affres de la création artistique. Je m’en vais affronter la fatigue commune.

Sort Berkman.

 

 

Le Bronx. Un deux pièces. Fedya peignant. Entre Berkman, avec les courses.

Berkman.- (à Fedya) La jeune fille de la maison aurait-elle l’obligeance de suspendre ses petits travaux d’aquarelle, et de prêter sa main délicate à éplucher de grossières carottes ?

Fedya.– L’artiste vit d’art et d’eau fraîche. Il n’a nul besoin d’une cuisine recherchée. Un morceau de pain mangé sur le pouce la nourrit.

Berkman.– Il est vrai que la demoiselle n’a guère à reconstituer les forces que des pouces qu’elle tourne. .. .. Que la jeune fille de la maison veuille bien excuser les triviales odeurs de viande rôtie, elles risquent d’alourdir l’éthéré de son inspiration. (Il va dans la cuisine)

Fedya.–(haut) … ... Après réflexion, dans un élan populiste, l’artiste accepte de s’abaisser à partager avec le petit personnel et la cuisine et les odeurs de la cuisine. Qu’Alexandrine veuille bien prévenir Mademoiselle quand le repas sera prêt.

Berkman.– (revenant, épluchant, debout devant la table, carottes et pommes de terre) Voilà une vessie bien trop gonflée. Qu’avec plaisir je ferais éclater la baudruche par une épingle bien placée.

Fedya.– … Cette Emma Goldman, comment tu la classerais : jolie, belle, plutôt jolie, plutôt belle ?

Berkman.– Disons : entre jolie et plutôt belle.

Fedya.– Ses cheveux à la garçonne, d’après toi, ne virilisent pas trop sa féminité ?

Berkman.– Au contraire. Sur ce fond masculin, sa féminité ressort d’autant mieux.

Fedya.– Ses lunettes ne sont pas non plus un obstacle sur le nez de sa beauté?

Berkman.– Au contraire. Elles ajoutent à son éclat le reflet de l’intelligence.

Fedya.– Sa beauté, en somme, n’est pas pour toi contradictoire à son anarchisme ?

Berkman.– Preuve est faite, avec elle, au contraire que la beauté peut n’être pas seulement belle, mais aussi anarchiste.

Fedya.-.. .. Sois franc, si à l’utilitaire de son anarchisme ne se joignait pas la futilité de sa beauté, est-ce que tu en serais tombée amoureux ? (Berkman se tait) Si tu étais le parfait anarchiste amoureux des indigents, que tu te piques d’être, tu devrais ne t’éprendre que des femmes démunies de tout attrait, et tomber amoureux en exclusivité d’une femelle particulièrement bancroche, une grognasse, un saucisson, une cagnasse, un boudin, un cageot. Sacré cagot.

Berkman.– Bon. Ca va, hein.

Entre Goldman, qui, ayant peine à garder l’équilibre, se plante et ne bouge plus.

Goldman.– Un problème pratique se pose à mon pied : il cherche le sol et ne le trouve pas. Quand, par chance, il le trouve, il n’est pas sûr que c’est lui, et quand il croit que c’est lui et qu’il s’aventure, c’est le sol qui ne croit plus à mon pied, Pour dire la vérité, je ne sais plus bien si c’est le sol qui se dérobe à mon pied, ou si c’est mon pied qui se dérobe au sol… … Quelqu’un serait-il assez aimable de m’avancer une chaise, dont il voudra bien auparavant éprouver la solidité, et la poser sur un morceau de sol, dont il voudra bien auparavant éprouver la fermeté ?

Berkman.– Voilà une jeune anarchiste, qui est tout à fait noire.

Fedya avance une chaise derrière Goldman, Goldman, avec hésitation s’asseoit.

Goldman.– Ne me parlez pas. J’ai une panne de courant. Veuillez attendre que l’électricité soit rétablie.. .. Quel pinard, Dieu de Dieu, quel pinard. Lourd, épais, long, profond, avec dans le corps un arrière goût de mûre à punaise… … Il était si bon en bouche, que chaque fois que le verre quittait ma bouche, ma bouche courait après lui... … Qu’est ce que j’ai pu picoler, Dieu de Dieu, qu’est-ce que j’ai pu picoler… … Le festin m’a plu, il n’y a pas à dire, mais c’est le vin qui m’a ému. … ... C’a été un tel philtre, qu’il nous a transmutés : Mr Most m’a parlé de la Commune de Paris et de Louise Michel, dont je n’avais jamais entendu parler : par l’effet de ce vin magique, je ne connaissais qu’elles ; de Schiller et de Heine, dont, bécasse, j’ignorais jusqu’au nom : miracle de la bibine, c’étaient mes auteurs de chevet. Mr Most, lui, plus il était pris de vin, plus il était enjuponné de moi. Complètement soul, il a été amoureux fou. Son domino a fait tomber le mien, j’ai été aussi amoureuse folle de lui, qu’il l’était de moi. Nous sommes devenus, l’espace d’un dîner, complètement ivres l’un de l’autre.

Berkman.– Vous avez dîné où ?

Goldman.– Comment, vous avez dîné où ?

Berkman.– Oui. Vous avez dîné où ?

Goldman.– A Terrace Garden, ma chère.

Berkman.– Avec quel argent ?

Goldman.– Comment, avec quel argent ? Avec l’argent qu’il gagne avec ses articles à la Freiheit.

Berkman.– La Freiheit, qui est le journal du mouvement, est déficitaire. Vous avez nocé avec les cotisations des anarchistes, oui. Qu’un administrateur du mouvement détourne ses maigres fonds pour offrir des festins dans des restaurants de luxe à de jeunes femmes, quel anarchiste peut l’admettre ? A la prochaine assemblée, je demanderai que soient nommés 2 commissaires aux comptes, aux fins de faire un rapport sur les recettes et les dépenses de l’exercice écoulé.

Goldman.– Tu ne feras pas cela.

Berkman.– Je ferai cela.

Goldman.- Mr Most n’est que le voleur, c’est moi la receleuse : le receleur est plus coupable que le voleur. Mais si le receleur bénéficie du produit du vol, sans qu’il sache que c’est un vol, est-ce qu’il est coupable ? … … Sacha, les festins sont les seuls mausolées du passé qui restent debout. Veux-tu m’anéantir celui-là ?... … Au sujet de la grève des Aciéries Carnegie, apprends la suite de la partie . Frick avait gagné la 1ère manche : suite à la décision de justice, il avait engagé 300 privés armés pour chasser les grévistes. Les grévistes ont gagné la 2ième manche : ils ont fait prisonniers les 300 privés.

Berkman.– A quel prix ?

Goldman.– Il y a eu quelques pions de sacrifiés.

Berkman.– De quel côté ?

Goldman.– Du côté ouvriers.

Berkman.– Tués ? Blessés ? Combien ?

Goldman.– Tués. 9.

Berkman.– 9 ouvriers : 9 pions ? Tu prends une grève pour une partie d’échecs ? .. .. Un patron traite ses ouvriers de chair et de sang, comme une marchandise dont il fait baisser le prix, comme du fer et du charbon, les ouvriers ont le malheur de se conduire en hommes, le patron les tue, et la petite jeune fille,de son balcon, trépigne et applaudit au spectacle ? .. ..Qu’a décidé de faire Most ?

oldman.– Il a dit qu’il ne resterait pas à ne rien faire, qu’il se mobilisait et montait au front.

Berkman.- (allant avec la porte) Il ne sera pas seul.

Goldman.- (se levant, le suivant) Sacha. Tu ne seras pas seul à ne pas le laisser seul.

Berkman.- (revenant, disposant les carottes, les pommes de terre sur la table, à Fédya) .. .. Commémore l’événement : peins une nature morte.

Sortent Berkman et Goldman.

 

 

Le bureau de Most à la Freiheit. Most, écrivant. Entrent Berkman et Goldman.

Berkman.- Mr Most. Mr Most.

Most.- (l’arrêtant de la main) Coup de vent, ne fais s’envoler tous mes mots.

Berkman.– Frick en a assassiné 9.

Most.– Tu ne sais pas le pire. Non seulement 9 se sont sacrifiés, mais leur sacrifice a été inutile. Le gouverneur de l’état a promulgué la loi martiale et requis l’emploi de la force armée. 8 000 hommes de la garde nationale ont évacué l’usine, Frick a licencié tous les ouvriers. Jamais aucune défaite n’a été plus complète.(Il reprend son stylo)

Berkman.– Qu’avez-vous décidé de faire ?

Most.– Que crois-tu ? Le drapeau tombé, je le ramasse et le brandis à mon tour.

Berkman.- Je vous suis. Commandez, j’obéis.

Most.– Tu ne servirais à rien. Aucune plume ne porte de coups plus mortels que la mienne.

Berkman.– Vous parlez d’articles ?

Most.– Tu l’as dit.

Berkman.– C’est tout ce que vous ferez : des articles ?

Most.– Tu l’as dit.

Berkman.– Les grévistes livrent une bataille qui leur coûte 9 morts, et vous alignez quelques lignes dans un journal anarchiste confidentiel, qui n’a pour lecteurs que des anarchistes ?

Most.– Connais le pouvoir de l’imprimé. Tu coules une goutte d’encre sur un buvard, la goutte hésite un instant, et enfin le papier poreux la boit, et la tache s’étend sur tout le buvard.

Berkman.– Ne risquer que sa langue, comme vous faites, est-ce que c’est risquer quelque chose ? Risquez-vous qu’on vous la coupe ? On ne vous demande même pas de répondre d’elle. Seuls de vous, les mots que vous lancez par la fenêtre, s’aventurent à la cantonade, mais vous, vous prenez bien garde de refermer la fenêtre soigneusement. Vous appelez ça vous engager ?

Most.– Que penses-tu que je devrais faire ?

Berkman.– Vous vous rappelez Prince, qui est dans le quartier de haute sécurité de la prison de Pittsburgh ? Après son attentat, comme il a défilé dans les rues, avec sa pancarte ? .. .. Un attentat, Mr Most.

Most.– Terroriser la population, bien sûr, faire perdre à l’anarchisme en un coup toutes ses lentes et patientes avancées dans l’opinion publique. Plutôt que se servir de sa tête, casser des têtes. On a 22 ans peut-être, mais on n’a pas encore ses dents de sagesse.

Berkman.– Comment appelle-t-on des capitaines d’industrie, riches en usines et en argent, qui pour s’enrichir encore, causent des morts d’hommes et en appauvrissent d’autres, sans que les sanctionne la loi ? Des hors-la-loi. La loi biblique du talion impose d’infliger ce qu’on vous inflige. La violence injuste qu’un homme a osé, dans le silence de l’Etat et de la justice, il faut que contre cet homme, un autre homme l’ose à son tour… … Frick a tué 9 fois, je tuerai Frick 9 fois.

Sort Berckman.

Goldman.– (le suivant) Sacha. Je te suis.

Most.- (rappelant Goldman) Emma. Emma. Ne grillez pas l’ampoule en un instant par un courant trop intense : préférez, lumière, éclairer des années durant. Ne vous dilapidez pas, vous jetant, par la fenêtre, dispensez-vous, avec économie, en conférences, meetings, réunions publiques.

Goldman.– Comment se fait l’histoire ? Par actes d’abord, que l’on met ensuite en paroles. Au commencement est l’action, ensuite et seulement vient le verbe. Paroles ne sont que des bruits, bruits fendent de leur étrave l’air un instant, et sur eux l’air se referme aussitôt.

Most.- (voulant la retenir de force) Emma. Je vous interdis.

Goldman.- (de son autre main défaisant sa ceinture et cinglant le visage de Most) Arrière, planqué.

Sort Goldman.

 

 

Dans la rue, Berkman, rattrapé par Goldman.

Goldman.– Sacha. Sacha. .. ..(le serrant dans ses bras) Celui qui se donne sans mesure à la Cause, celui-là me possède. Sois mon capitaine, je veux être ta femme de troupe. Tu veux commettre un attentat, je veux le commettre avec toi.

Berkman.- A deux, les présences ne s’ajoutent pas, mais se retranchent : ta présence m’ôterait de la mienne. Je veux pouvoir faire front sur un seul front, non sur deux, le tien ajouté. .. ..Mais tu peux m’être utile, ailleurs. Que vaut un acte, si la parole ne la prolonge pas ? Les actes meurent, si la parole ne les sauve. Si tu veux être quelque chose, sois la parole de mon acte.

Goldman.– L’action est belle, la parole est ingrate.

Berkman.– Parler pour un contre tous, jour après jour, demande plus de héroïsme qu’un acte bref. Ne te déprécie pas. … … Je vais en forêt essayer une de mes deux charges de dynamite : après mes échecs, je ne me fais pas trop d’illusion. Je soupçonne le droguiste de m’avoir vendu des produits avariés… …Il faut que je puisse me rabattre sur un pistolet ou un revolver. Il me faudrait de l’argent.

Goldman.– Tu auras de l’argent.

Berkman.– (l’embrassant) Rendez-vous à la gare à 22 heures, sur le quai du premier train en partance pour Pittsburg.

Sortent Berkman et Goldman, en se faisant un signe.

 

 

Le soir, à la gare de New-York, sur le quai. Paraît Goldman.

Goldman.– (attendant Berkman, allant et venant) Quelle était ma mission ? Trouver de l’argent. .. .. Puisque Sacha faisait bon marché de sa peau, je ferai bon marché de la mienne. A un mari inconnu on se donne pour la vie, à un homme inconnu on se prête un moment, quelle est la différence ? Est-il si sûr que ce soit la première qui soit la plus honnête ?… … En toute femme est toute la femme, désolée, messieurs, comme en tout homme est tout l’homme : de même qu’en tout homme, il y a un client de prostituée, en toute femme, au regret, il y a une prostituée.. … Et, parlons franc, quelle femme, dans ses jeunes âges, et aussi dans ses vieils, n’a pas rêvé d’être aimée par plusieurs ? N’est-ce pas le rêve sporadique de toute adolescente ? Et quelle femme ne serait-elle pas flattée d’être désirée assez, pour qu’on la paie un bon prix ?.. .. Au moins, les rêves ne traîneront pas leur boue en moi, et ma connaissance de l’homme en sera élargie. .. ..La décision était prise : je me sacrifierai pour la bonne cause. .. ..Congrûment habillée ou plutôt déshabillée, fardée et poudrée, les yeux au sol et le cœur battant, je m’en suis allée croiser sur certain trottoir de certain quartier. Les yeux exorbités à force de ne rien voir, le dos rond, je me préparais à être assaillie par des faunes lascifs, des satyres salaces. Les minutes, les quarts d’heure, les demi-heures passant et rien ne se passant, mes yeux rentrèrent dans leurs orbites, recouvrèrent peu à peu la vue, se risquèrent à escalader les organismes, de cordée en cordée, des chaussures aux poitrines, des poitrines aux yeux : ils notèrent alors avec stupéfaction, dans les yeux masculins , une espèce de timidité. Je tombais des nues : comment les hommes pouvaient-ils être aussi farouches, dans des situations où ils devraient l’être le moins ? Ce temps d’études dura, il me semble, un temps infini, jusqu’à ce qu’un assez bel homme, aux cheveux blancs, de ses yeux ironiques faisant ma revue de détail, m’a abordée, très à l’aise, et, comme s’il parlait à sa nièce, m’a demandé si j’acceptais de prendre quelque chose quelque part avec lui. Soulagée qu’un homme, fut-ce un vieux cochon, sauve l’honneur de mon déshonneur, je l’ai suivie dans un salon de thé. Il m’a commandé un chocolat. « Je suis témoin, Dieu sait, que vous êtes animée des meilleures plus mauvaises intentions, qui soient. Seulement, mon ange, ne va pas en enfer qui veut : nombreux sont ceux qui restent à sa porte, faute d’aptitudes. Ne vous froissez pas de mon appréciation, mais vous n’êtes pas crédible pour un sou. Je vous devine comme si vous étiez moi. Vous aimez trop l’amour, pour pouvoir vous vanter comme une marchandise. Prenez cela comme un compliment. » Il a payé le chocolat, et nous nous sommes quittés, hélas, bons amis… … Vous ne pouvez pas savoir comme j’ai été mortifiée de constater que je n’étais pas une femme universelle, qu’il fallait que je me fasse une raison, que je n’avais pas accès à certains emplois. Soulagée pourtant de retrouver mon positif et vertueux plancher des vaches, j’ai tiré, en positive conclusion de mon expérience, que je mènerai ma vie amoureuse aussi librement que je voudrai. .. .. Mais ma mission restait pendante. Alors, j’ai fait comme tout le monde, j’ai emprunté à ma sœur. Comme une sœur, elle était toute mon opposée, elle travaillait comme une bête à l’usine, aimait le gouvernement et haïssait les anarchistes. C’est ainsi, comme ça se passe partout, que, non moi mais ma sœur a rempli le mandat que Sacha m’avait confiée.

Entre Berkman.

Berkman.– L’essai de la bombe a échoué. Il faut que j’achète une arme de poing. (il sort un couteau de sa poche) J’ai un couteau en dernière ressource. (Goldman lui donne l’argent) Va-t-en sans te retourner. N’attends pas que le train parte.

Goldman et Berkman s’en vont de deux côtés opposés.

 

 

 

Pittsburg. Les Aciéries Carnegie. Le bureau du directeur, Frick. Deux secrétaires. Entrent Frick, le chef du personnel.

Frick.- (s’asseyant à son bureau, au chef du personnel) Attachons les wagons à bestiaux à la locomotive Carnegie. Prends note des critères de sélection du personnel. (le chef du personnel prend note) Premièrement, je veux notre cheptel jeune. Il ne doit pas dépasser 45 ans. Nous n’avons pas vocation à attendre des vieux qui courent après les chaînes.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.– Deuxièmement, je veux nos jeunes maigres et secs. Je ne veux pas payer la bière et le gras au prix du muscle.

Le chef de personnel.– Vous ne craignez pas que cela puisse être considéré comme une discrimination ?

Frick.– Schmid. Ce n’est pas parce que vous avez du ventre que je dois avoir de la compassion pour d’autres ventres. Les gras nerveux comme vous sont adaptés au travail de bureau.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.– Troisièmement, vous refuserez tous les ouvriers nés en Amérique.

Le chef du personnel.– Nous refuserons nos compatriotes ?

Frick.– Ce qui fait l’Amérique, ce sont les usines. Les ouvriers sont des outils éternellement renouvelables. Les Américains de souche connaissent un peu trop la Constitution et ses amendements. Quand ils se sentent un peu trop chez eux, les ouvriers fondent des syndicats, qui tuent les entreprises.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.– Quatrièmement, vous choisirez des immigrants de pays pauvres à fort taux de chômage. Ils ne connaissent pas la législation, ne sont pas syndiqués, et sont heureux des bas salaires qu’on leur offre.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.–Cinquièmement, enfin, vous ne prendrez que des célibataires.

Le chef du personnel.– Est-ce que nous n’étions pas célibataires avant de nous marier ?

Frick.– Nous ne sommes pas ouvriers, que je sache. Quand on gagne 3 sous, on ne s’offre pas le luxe de se marier et d’avoir des enfants. Femme et enfants, pour un ouvrier, ce sont à la maison caprices, disputes, maladies, toutes causes d’absences, de dépenses, de soucis... .. Notre pays est un pays neuf, ouvert aux immigrants. A quoi bon dilapider des années interminables, et des sommes colossales à nourrir et élever des enfants, quand l’océan nous les accouche tout faits ? Le vieux monde ne est prolifique. C’est une énergie perpétuellement renouvelable. Leur source inépuisable nous irriguera toujours. Je ne veux pas d’ouvrier dont la moitié est à la maison.

Le chef du personnel.– Ne craignez-vous pas que cela soit considéré comme inhumain ?

Frick.– Je revendique de l’être. L’énergie et la barbarie sont la marque de la jeunesse. .. .. Bien sûr, que votre personnel ne fasse pas les imbéciles, qu’ils n’aillent pas divulguer à la presse nos critères de sélections. La presse, qui est une putain hypocrite, joue facilement les vierges effarouchées.

Le chef du personnel.- Cela va de soi, Monsieur.

Frick.– Au travail, mon gros.

Le chef du personnel se lève. Entre Gabriel, l’huissier noir.

Frick.- Ange Gabriel ?

L’huissier.- (tendant une carte) Un journaliste d’un journal de New-York sollicite de Mr le Directeur un interwiew, à propos des derniers évènements de la Homestead.

Frick.– Dis-lui que le moment venu, je convoquerai l’ensemble de la presse pour une conférence de presse.(au chef du personnel) A Dieu ne plaise que chaque journaliste publie son impression personnelle. Sort l’huissier, puis revient.

L’huissier.– Il insiste, Monsieur.

Frick.- (en colère) Dis à ce pisseur de copie qu’il plie son torchon en 2, 4, 8, 16, qu’armé d’un couteau à large lame, il coupe les pliures, empile les feuillets, les perce au coin d’un trou, passe par le trou une ficelle, accroche le tout à un clou dans ses cabinets, et que j’espère que l’encre de son imprimé lui charbonnera bien les fesses.

Entre Berkman, qui sort de sa serviette un revolver.

L’huissier.- (à Berkman) Vous ne pouvez pas. L’entrée est interdite.

Berkman.- (de son revolver hésitant entre Frick et le chef du personnel) Frick assassin.

Frick s’aplatit derrière son bureau, tout le monde se cache, Berkman tire, il y a une forte déflagration. Au bout d’un moment, la tête de Frick apparaît de derrière son bureau de côté, Berkman retire. Berkman tire à travers l’enjambement du bureau, mais le revolver s’enraie. Berkman tire en l’air, mais le coup ne part pas. Frick s’affaisse, ses jambes s’allongent à vue. Le chef du personnel et l’huissier se jettent sur Berkman. Berkman tombe à terre, sort un couteau de sa poche intérieure, et, traînant le chef du personnel et l’huissier, va aux jambes de Frick, et donne à l’une d’elles des coups de couteau. Paraissent deux ouvriers, qui immobilisent Berkman, le médecin, l’infirmière de l’entreprise portant une trousse médicale. Le médecin, avec l’aide du chef du personnel, soulève Frick, l’étend sur le bureau, l’examine, Frick est blessé au côté au visage, au côté à la poitrine, aux jambes, le médecin le soigne. Paraissent deux agents de police. L’un d’eux soulève par les cheveux la tête de Berkman.

L’agent de police.– Monsieur le Directeur, reconnaissez-vous votre agresseur ?

Frick, se penchant, s’appuyant sur son coude, regarde Berkman.

Frick.– Oui.

Berkman.- (off) Malheur, Frick n’a pas manqué ses 9 ouvriers, et moi, jai manqué Frick.

Berkman est traîné dehors par les deux agents.

 

 

Prison de Pittsburgh. Le bureau du directeur. Le directeur, à son bureau. Berkman paraît, entre deux surveillants, qui l’assiéent.

Le directeur.– Mr Berkman, c’était copieux et bon, reconnaissez-le. Berkman.– C’était salé.

Le directeur.– Et la gorge en feu brûle, bien sûr.. .. Mr Berkman, nous aimerions connaître le nom de ceux qui vous ont commandité. Nous voulons connaître la main qui a armé votre main.

Berkman.– Aucune main n’a armé ma main que la mienne.… .. Pouvez-vous me donner à boire ?

Le directeur.– Le feu vous dévore, on voudrait le noyer sous des cataractes, je sais .. ..Savez-vous que celui qui agit sous une pression extérieure, et qui face à un danger actuel ou imminent pour lui-même, se voit contraint d’accomplir un acte nécessaire, est exonéré de sa responsabilité pénale.

Berkman.– Je vous ai dit que je n’ai agi sous aucune pression… … Vous avez trop salé intentionnellement ?

Le directeur.- N’est-ce pas, on voudrait éteindre l’incendie sous des trombes d’eau.

Berkman.– Trop saler un plat, et ne pas donner à boire, c’est quelque chose de bas.

Le directeur.– Tandis qu’assassiner son prochain est élevé, noble. .. .. Avouez et vous aurez à boire.

Berkman.– Vous ne voudrez pas que je torture la vérité pour ne pas être torturé par la soif.

Le directeur.– Qui ne connaît la sensation de la soif ? On a la bouche toute sèche, la muqueuse est comme du bois. Savez-vous comment s’en va la soif ? En buvant… … Avouez, Berkman, que diable. Qui sont ces chefs anarchistes? Je bois vos paroles.

Berkman.– Si quelqu’un m’avait commandé mon acte, et si je lui avais obéi, ni lui serait anarchiste, ni moi. Un anarchiste ne reconnaît aucune autorité, même anarchiste.

Le directeur.– Savez-vous qu’est déclaré complice, celui qui, par un comportement positif volontaire, a aidé ou facilité la réalisation du crime : il doit être puni comme et avec l’auteur principal du crime. Trouvez-vous juste qu’un seul subisse toute la peine ?

Berkman.– C’est justement parce que j’étais réduit à mes seuls moyens, que l’attentat a échoué.

Le directeur.– S’il y a eu commencement d’exécution d’acte mais que l’acte a manqué son effet par suite de circonstances indépendantes de la volonté de l’auteur, ne croyez pas que la peine sera allégée.

Berkman.– J’assume mon attentat. Je réclame la peine prévue par la loi.

Silence. Entre le sergent Angus.

Sergent Angus.– Monsieur le Directeur, Berkman est attendu au tribunal.

Le directeur.– Conduisez-le au fourgon cellulaire. … … (à Berkman, lui servant un verre d’eau) Le dernier verre du condamné. .. .. A tout à l’heure.

Sortent Berkman, les deux surveillants, le sergent Angus.

 

 

 

Le tribunal. Le jury, Assis à la place du plaignant, Frick, un pansement à la tête et au côté, une canne à côté de lui. Entrent Berkman, qui s’assied sur le banc des accusés, l’huissier, puis le juge.

Le juge.– L’audience reprend à l’état où elle se trouvait lors de sa suspension. .. .. Les faits ayant été suffisamment établis par les témoignages concordants des témoins et par les aveux explicites de l’accusé, l’intention d’attenter avec préméditation à la vie de Mr Frick, directeur des Aciéries Carnegie, a suffisamment été prouvée. Si le temps et la liberté de mouvement lui avaient été laissés, il est hors de doute que l’accusé aurait atteint son but, à savoir le décès de Mr Frick. Il a, par ailleurs été établi par les médecins experts, que chacune des blessures de Mr Frick aurait pu être mortelle. .. .. Accusé, levez-vous. Greffier veuillez lire l’acte d’accusation.

Le greffier.- (lisant) La communauté de Pennsylvanie inculpe Berkman Alexandre, 22 ans, lithuanien 1° d’attaque à main armée contre la personne de Mr Frick, 2° de tentative de meurtre, 3° de coups et blessures sur la personne de Mr Frick, 4°d’effraction des bureaux de la Compagnie Carnegie, 5° de porte d’arme prohibée, chaque délit constituant un délit séparé. Accusé, plaidez-vous coupable ou non coupable ?

Berkman.– Je proteste contre la multiplication des chefs d’accusation : vous décomposez un seul et même acte, en chacun des gestes qui le constituent. Je n’aurais pas pu opérer mon attentat, si je n’avais pas commis les 5 délits dans leur suite.

Le juge.– Je trouve antinomique que quelqu’un qui fait profession de récuser toute loi, fasse appel à la loi, lorsqu’il peut trouver un avantage personnel. Je trouve votre protestation plutôt indigne, Monsieur l’Anarchiste. A votre opposé, je suis de l’avis, dans le cas de quelqu’un qui récuse la loi, de la lui appliquer complète et entière. Je répète ma question : accusé, plaidez-vous coupable ou non coupable ?

Berkman.– Non coupable. Je demande la parole pour me défendre.

Le juge.– Ce sera l’affaire de votre avocat.

Berkman.– Non coupable, je récuse tout défenseur.

Le juge.– Conformément à la loi, un petit bout de parole vous est accordé du bout des lèvres.

Berkman.– Aucune tribune n’étant laissée au particulier pour exprimer son opinion politique, de quelle tribune parlera-t-il à la Nation, sinon, inculpé, de la tribune d’un tribunal ? .. .. Au-delà des ministère public, jury, président, je veux exposer ma cause devant la seule juridiction que je reconnais : la Nation. C’est devant une justice au-dessus de votre justice, que je me présente, une justice transcendante, qui émane d’un principe d’humanité général, supérieur à toute justice particulière d’Etat. Si je me laisse mettre en cause et accuser de crime, c’est, renvoyant de mon geste au sien, pour que je puisse mettre en cause et accuser de meurtre, Mr Frick, directeur des Aciéries Carnegie, ici présent.

Le juge.– Suffit. Je vous remercie.

Berkman.– Je n’ai pas encore commencé.

Le juge.– Vous avez déjà fini. Dans le début, il y a la suite et la fin : épargnez au jury votre pensum. Passons au jugement.

Berkman.– Je proteste.

Le juge.– Auprès de qui ? Des autorités ? Vous ne connaissez aucune autorité. Permettez que les autorités vous ignorent à leur tour… … Plus rien ne s’opposant à ce que le jugement soit rendu,. .. .. le jury, ayant délibéré et décidé tant sur la culpabilité de l’accusé que sur la peine à appliquer, à la question : l’accusé est-il reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés ? a répondu : l’accusé est reconnu coupable. La peine édictée par la loi pour le total des 5 délits, est l’internement dans le quartier spécial d’une maison centrale, pendant une durée de 22 ans. Huissier, veuillez mettre à exécution la décision de justice. La séance est levée. Gardes, emmenez l’accusé.

Encadré par deux gardes, Berkman sort, suivi par l’huissier.


 

 

2

 

 

Pittsburgh. Une cellule obscure, où l’on voit les choses en ombres grises. Entrent Berkman, la tête rasée, en costume de toile rayée défraîchi et usé, menottes aux mains, fers aux pieds, deux gardes. Un des deux gardes, d’une clé de son trousseau ouvre la cellule, s’écarte, l’autre ôte les fers et les menottes des pieds et des mains de Berkman, les deux poussent Berkman dans la cellule, Berkman tombe en perdant ses lunettes. Le premier garde ferme la cellule, et les deux s’en vont.

Berkman.- (à quatre pattes, cherchant ses lunettes) Mes lunettes. Mes lunettes. Que ma myopie ne soit pas une prison en plus de la prison. .. ..(il les trouve) Ah. Mes yeux élargis s’évadent de leur prison pour réintégrer la mienne. (à quatre pattes, il fait à tâtons l’inventaire de la cellule) Cuvette de WC, cuvette de lavabo, robinet, quart, escabeau, lit, paillasse. Les murs gluants suppurent leur sanie. Le sol visqueux transsude son suint. (Il se lève, voit quelque chose qui brille, ramasse l’objet) Il y a des défaillances dans le système pénitentiaire : une cuiller… …(il s’assied sur l’escabeau) Dans une cage, grande comme 5 fois moi, par décision d’un être humain, interrompu de vivre pendant 22 ans... .. Je ne suis en prison que depuis quelques minutes, je les trouve déjà interminables. Que sera un jour entier ? Plus une nuit ? Un jour entier plus une nuit, est-ce que ce n’est pas déjà sans fin ? Du matin à midi, du midi au soir, du soir au matin, une semaine sous les verrous : c’est déjà l’éternité. Une mois ? N’est pas même imaginable… … 4 saisons, un printemps, un été, un automne, un hiver, d’un anniversaire à l’autre, l’année prochaine, à la même date, je serai toujours dans ce même lieu : n’y a-t-il pas de quoi devenir fou ?..(il aiguise la cuiller sur une dalle du sol) .. 22 fois un an, 22 fois Noël, 22 fois la St Jean, 22 fois 365 jours : un jour déjà, mais 10, 100, 300, 2 ans, 5 ans, 10 ans, 20 ans, 22 ans. Je vieillirai oui, mais à rien. L’âge de la maturité sera un âge pour rien. On m’a appris à vivre, je ne vivrai pas, au lieu, je me reposerai de n’avoir pas vécu. Vivant, qui peut imaginer ne plus vivre ? (On l’entend aiguiser la cuiller)

Lentement, une lumière pâle s’est faite. On entend trois coups de gong. Berkman se dresse. Tout la prison se met en mouvement. On bâille, on tousse, on déplace des lits. Le bruit des roues du chariot du café s’approche, on entend des cliquetis de serrures, des portes s’ouvrent, se ferment. Le chariot paraît poussé par un détenu, surveillé par le sergent Angus. Le sergent Angus ouvre la porte, le détenu tend par l’ouverture un pain, Berkman court, à peine a-t-il le temps de le saisir, que la porte est refermée.

Sergent Angus.– Tu es bien réveillé : le cauchemar est vrai…

Le détenu de service.–(agacé)… Ton quart ?

Berkman à la hâte,cherche son quart, le tend mal, le café servi par la louche coule sur sa main, il crie, lâche le quart, secoue sa main.

Sergent Angus.- (riant) Non seulement, tu manques Frick, mais tu manques encore ton café ? .. .. (au détenu) Son quart a sauté, tu lui sauteras son dîner.

Le détenu de service.– Oui, sergent.

Le chariot sort, son bruit s’éloigne. Le sergent Angus reparaît devant la cellule de Berkman, donne un coup de sifflet. Un surveillant ouvre une porte, un prisonnier sort de sa cellule. A chaque coup de sifflet, sort un autre détenu. Puis, à coups de sifflet, la file avance au pas, disparaît.

On entend un bruit de pas qui fait halte, reprend, fait halte, reprend, s’approche : paraît le prisonnier Lewis, une balayette en main, qui époussette les grilles des cellules.

Prisonnier Lewis.—(il parle sans presque bouger les lèvres, en continuant son travail, sans un regard pour Berkman) C’est toi, le bourgeois, qui a tiré sur Frick? …. … Qu’est ce que c’est que ces sales gosses de riches, qui s’accrochent à nos jambes ? Parce que votre vieux canasson est poussif, vous voulez grimper sur notre jeune monture ? Occupez-vous donc de vos petits désordres dans vos petites armoires.

Il sort.

 

La voix de Lancaster.– Sergent Angus, s’il vous plaît.

Le sergent Angus paraît, passe devant la cellule de Berkman et disparaît.

La voix de Lancaster.—Avez-vous des nouvelles à mon sujet, sergent. Je devais être libéré ce matin.

La voix du Sergent Angus.– Tu le devais peut-être, mais tu ne le seras pas, c’est sûr.

La voix de Lancaster.– Voulez-vous dire à Mr le Directeur qu’il a dû faire une erreur dans sa petite addition. Hier ça faisait exactement 7 ans, jour pour jour.

La voix du Sergent Angus.– Il a très bien calculé au contraire.

La voix de Lancaster.– Je vous jure, sergent. J’ai tenu mon compte exactement. J’ai barré chaque matin le jour de la veille. Le 2 557ième est tombé hier. J’ai payé ma dette. Voulez-vous avoir la gentillesse de demander à Mr le Directeur de recalculer mon petit compte. Il a peut-être oublié que je bénéficie d’une remise de 6 mois.

La voix du Sergent Angus.– Ce que tu ne sais pas, c’est que tes 6 mois ont été sucrés. Tu oublies que tu as essayé de t’évader. Tu restes en retenue parce que tu as voulu faire l’école buissonnière..

La voix de Lancaster.- Vous savez bien que je n’avais aucune chance de m’évader.… .. J’ai été poli avec les surveillants, vous ne pouvez pas dire le contraire. J’ai été à confesse tous les samedis, j’ai communié tous les dimanches, j’ai appris des passages entiers de la Bible, demandez à Monsieur l’Aumônier. Ne me faites pas faire 6 mois de plus, s’il vous plaît, je ne le supporterai pas.

La voix du Sergent Angus.– Les pleurnicheries des voleurs à main armée me font mal au sein, Lancaster.

La voix de Lancaster.– C’est pas juste, sergent. Je me suis bien conduit, vous ne pouvez pas le nier.

La voix du Sergent Angus.– (frappant du plat de la main sur la grille de la cellule de Lancaster) Tu vas fermer ton bureau des pleurs ? Tu veux que je cloue ta porte ?

La voix de Lancaster.– J’ai fait mon temps, sergent. J’ai payé ma note.

La voix du Sergent Angus.- (hélant) Hep. (on entend des pas qui s’approchent) Donnez-lui donc sujet de gémir.(on entend un bruit de serrure, puis des coups de matraque, Berkman se ferme les oreilles)

La voix de Lancaster.– J’ai fait mon temps, sergent. J’ai payé ma note.

La voix du Sergent Angus.– Martelez-lui le tuyau, jusqu’à ce qu’il ne fuie plus.

La voix de Lancaster.–(fort, au milieu des coups) Il commença à ressentir effroi et angoisse. Et il leur dit : mon âme est triste à mourir. Demeurez ici et veillez. Abba, Père, tout t’est possible. Eloigne de moi cette coupe. Pourtant que ce ne soit pas ce que je veux, mais ce que tu veux. Puis, il revint et les trouva endormis. Désormais vous pouvez dormir. C’en est fait. L’heure est venue.(les coups de matraque continuent, Lancaster se tait)

Voix du Sergent Angus.– C’en est fait. Son heure est passée.(On entend les surveillants sortir, le Sergent Angus verrouiller la porte) Qu’est ce qu’il croit, ce sale nègre, que Jésus était noir ?

On les entend tous trois s’éloigner.

 

Paraissent deux surveillants encadrant Sammy. Va à leur rencontre le Sergent Lilian.

Le Sergent Lilian.– Qu’est-ce qu’il a fait ?

Un surveillant.- Il est devant sa machine, en tas, flasque, comme une serpillière pleine d’eau. Le chef d’atelier vous le renvoie, et vous demande de l’essorer.

Sergent Lilian.- (saisissant Sammy par les bras) Sammy, ressaisis-toi. Ne te laisse pas glisser entre les doigts. Tu t’étais constitué, par ta bonne conduite, une petite épargne de jours de peine, ne va pas la dilapider en un coup. Il te reste 15 jours, tiens bon… … Tu m’écoutes ?.. … Tu vas désespérer ta maman. Que n’a-t-elle pas fait pour toi ? Ni visites, ni lettres, ni paquets, ni argent ne t’ont fait défaut un seul jour. Mieux, mère de prisonnier elle est venue me voir à la maison, moi, un surveillant. Une jolie maman, des sœurs charmantes, attentionnées, une famille aimante : tu as une main gagnante que bien des prisonniers t’envient. … Tu cours les derniers mètres de la course, ne va pas déclarer forfait. Pour ta maman et pour tes sœurs, fais un effort. Tu me promets, Sammy ?

Le Sergent Lilian laisse aller les deux surveillants, qui disparaissent. On les entend plus loin ouvrir une cellule, puis la refermer.

Un silence se passe. Puis, on entend des pas courir, une serrure s’ouvrir.

La voix d’un surveillant.– Chef. Chef. Vite.

Paraît Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– (à voix haute) Quoi ?

La voix du surveillant.– Sammy. Il a une flaque noire sous son cou. Sous son menton, le cou est ouvert.

Le Sergent Lilian disparaît en pressant le pas.

La voix du Sergent Lilian.– Imbécile. (frappant avec force contre la grille) Certains se tuent parce qu’ils n’ont rien, lui se tue bien qu’il ait tout. Ton sergent était prêt à échanger son sort contre le tien… ...Voler un tranchet de tapissier, l’aiguiser, comme un fermier qui tue un cochon, d’un geste technique, trancher : comme il faut que la volonté ait été forte et la décision arrêtée. Crétin … ... .. Ce sang s’étire en filets comme de la salive, de l’huile visqueuse, du blanc d’œuf gluant, s’incruste dans les plus fines rides de la main, sous les ongles, sous les lunules, mucus immonde d’une plaie immonde, je ne peux pas le voir. Cherche seau d’eau, serpillière, brosse, savon noir.(on entend des pas, un seau qu’on remplit d’eau dans le couloir) Lave-moi ces dalles à fond. Entre les pierres, à la brosse, je ne veux plus voir de rouge… … Mes yeux, mes narines ont la nausée, ils ont envie de se vomir elles-mêmes. Porte-le à l’infirmerie. Je préviens le directeur.

Divers bruits de pas s’éloignant, de serrure.

 

Passent Jérémy menotté, Sergent Angus, deux gardiens. On entend la grille d’une cellule s’ouvrir.

La voix de Sergent Angus.– Pendez-le au piton par les bracelets.

La voix de Jérémy.– Pas ça, Mr le Sergent.

La voix de Sergent Angus.– Tu as vu comme tu étais, quand tu m’as parlé ? Assis. J’étais debout, tu m’as répondu assis. Ce qui est tordu doit être redressé.

La voix de Jérémy.– A genoux, j’embrasse vos genoux. S’il vous plaît, Mr le Sergent, pas les mains ; ce sont mes instruments de travail. Je sollicite de votre bonté cette faveur. Par grâce, ne me pendez pas par les menottes : mes mains sont mon gagne-pain.

La voix de Sergent Angus.– Entendez comme il nous assaisonne d’une sauce piquante. Entendez comme il flatte notre palais.

La voix de Jérémy.– Je baise le saint anneau de votre Sainteté. Je baise ses saintes mules. Prenez en pitié mes mains : je n’ai qu’elles pour vivre.

La voix de Sergent Angus.- Je veux te fixer dans une attitude droite, pour quand je te parlerai. Je formule le voeu, pour toi, que, quand on te dépendra, tu garderas la pose. Allez.

Bruit de verrou, gémissements, qui s’éteignent.

 

Berkman.- (pour lui) Parmi les fous, comment rester sain d’esprit, si on est seul à n’être pas fou ? Au milieu d’assassins, de voleurs, de fous, comment peut-on ne pas être soi-même fou, voleur, assassin ?... (on l’entend aiguiser sa cuiller) Vieillir à pourrir parmi la pourriture ? .. .. .. ..Vivre mourant, mourir vivant ? Etant n’étant pas, n’étant pas étant ? Mort sans l’être : ne vaut-il pas mieux achever la chose ? .. .. (Il relève sa blouse) Un paysan, du pied avec force enfonce la bêche, et la lame coupante coupe la terre : place entre la 2ième et la troisième côte gauche, pénètre la poitrine avec force, et coupe la chair, comme si tu coupais de la viande.

Un surveillant survient, et du plat de ses deux mains tape sur la grille de la cellule.

Le surveillant.–Tu te reposes de quoi ? Debout.

Affolé, Berkman se met debout, sa blouse se rabat, la cuiller tombe par terre en tintant.

Le surveillant.– (à Berkman) Les mains sur la tête. Reste où tu es. Ne fais pas un pas… ...Sergent. Quand A 7 s’est levé, quelque chose de traître est tombé en sonnant.

Paraît le Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– (au surveillant) Passe la cellule au peigne fin.

Le surveillant.- (ouvrant la cellule, l’inspectant) Voilà le donneur : une cuiller.

Sergent Lilian.– (éprouvant le tranchant de la cuiller) On l’a rattrapé juste quand il allait se faire la malle. (au surveillant) Chez le sous-directeur.

Sortent Berkman, surveillant et Sergent Lilian.

 

 

 

Le bureau du sous-directeur. Le sous-directeur assis à son bureau, travaillant. Frappent, entrez, entrent Sergent Lilian, Berkman, le surveillant.

Le sous-directeur.– Abscisse ordonnée ?

Sergent Lilian.– A 7.

Le sous-directeur.- (compulsant son fichier, examinant Berkman) Ah c’est vous le terroriste. L’anarchiste a commis un attentat contre le règlement ?

Sergent Lilian.– 2, Monsieur le sous-directeur. Le 1er : il s’est couché en plein jour. Le 2ième : (il dépose la cuiller sur le bureau) il a voulu se soustraire à la justice en se soustrayant à lui-même.

Le sous-directeur.– Mm… .. Le 2ième attentat n’en est pas un. Le règlement ne reconnaît pas la tentative de suicide comme un délit… ...Et sagement, ma foi : si un prisonnier tente de s’infliger une punition supérieure à celle à laquelle il a été condamné, je ne vois pas pourquoi on devrait l’en punir. .. .. Je ne vois pas non plus pourquoi on devrait le punir pour s’être manqué : il ne s’est manqué, somme toute, que pour subir le châtiment auquel la justice l’a condamné. .… … Par contre le 1er attentat est un délit, que je ne peux pas laisser passer. L’indolent qui se couche à n’importe quelle heure du jour, dénote un lâche laisser aller moral. Ces jeunes gens que l’on voit le dimanche, devant leurs oncles, s’affaler dans les fauteuils, poser les jambes sur les tables basses, bâiller à se décrocher la mâchoire, sans respect pour leurs aînés, sont les nouveaux barbares. Le respect de l’heure est la première loi civilisatrice. La 1ère règle de la prison, Mr Berkman, c’est qu’on ne s’étend que pour dormir, et on ne dort que la nuit. Vous méditerez cela pendant 3 jours, dans la solitude, le silence, et l’obscurité. Au cachot.

Sortent Berkman, le surveillant, le sergent Lilian.

 

 

 

Un cachot souterrain, dans le noir. Berkman entre. Le verrou se referme sur lui.

Berkman.- (seul, à quatre pattes) Ah, ma main a senti une autre vie que la mienne. Quelque chose de vivant s’est signalé entre deux dalles. (Il se lève, de ses pieds nus marche sur les dalles, en évitant les interstices) On jette la terre entre vos jambes, sur le corps, dans vos oreilles, sur vos yeux, sur votre bouche, dans vos narines, on en recouvre vos cheveux, les dernières voix du cortège s’éteignent : règne un silence de mort. Abandonné, dans la noire terre humide, vers, larves, insectes prolifiques aux 4, 6, 8, mille pattes, coprophages, nécrophages, scatophages, stercoraires, armés de pompes, de stylets de rostres, de doubles mâchoires, de mille yeux, de soies tactiles sur tout le corps, agents de nettoiement de notre espèce destructrice vous envahissent par vos orifices, yeux, narines, bouche, oreilles, pénis, anus, vous sucent, vous pompent vivante charogne. Leur fonction est de se nourrir de nous, en nous pourrissant.… .. Mon Dieu, je ne vois plus ma main. (il approche sa main tout près de ses yeux) Je suis aveugle. Enfermé du dehors, enfermé au-dedans. En plus de condamné, condamné à moi, cachot dans le cachot… …. (Il se lève, va à la porte, à voix qu’il ose plus haute) Quelqu’un ? Est-ce qu’il y a quelqu’un ?.. .. Il y a quelqu’un de vivant en bas… … Que suis-je pour celui qui a la charge de moi ? Une petite tâche dans l’ensemble de ses tâches. Surveillant, puisse ma petite poussière dans ton œil se rappeler à toi, et portant ton doigt à ton œil, puisses-tu te souvenir de moi… … (il s’agenouille) Mon Dieu, sors de ta divine sérénité, prends-toi un peu pour moi d’humaine compassion. Fais que dans la mémoire de mon surveillant ressurgisse mon souvenir. (Silence, du temps se passe. Un léger bruit se fait entendre de la surface) Un bruit. Quelque chose vit. L’inanimé s’anime. (Le bruit se précise : quelqu’un descend l’escalier) Un vivant de la surface vient visiter les ombres des enfers. .. .. Qui que tu sois, ange du ciel, sois béni. (Une pâle lumière vient trouer la nuit) Vive Dieu, je ne suis pas aveugle. Je vois la lumière et la source de la lumière.

Paraît Sergent Lilian, avec un pain et un broc. Il ouvre la porte du cachot.

Sergent Lilian.- (tend le pain) Ta gamelle.

Berkman.- (se précipitant) Oui. Oui. (Sergent Lilian verse la soupe) S’il vous plaît, sergent, est-ce que j’ai fait mon temps ?

Sergent Lilian.– Tu es loin du compte.

Sergent Lilian reverrouille la porte, remonte, disparaît.

Berkman.- (mangeant, seul, suivant du regard Sergent Lilian) A qui vit relégué, le 1er être vivant qui paraît, la 1ère âme passante, fut-il un sergent, le 1er visage humain, la 1ère voix humaine sont le visage, la voix, l’âme, l’être d’un dieu : (il se met à genoux) j’adresse à ce dieu mes plus ferventes actions de grâces. Témoignons hautement de la conscience professionnelle des sergents et des surveillants de prison ? Corrigeons les idées reçues : il est d’honnêtes gardiens. .. .. (il s’assied posément) Imagination folle, je t’en prie, sonne le rassemblement, range tes esprits en débandade… … Matamore, fier à bras pour commettre l’attentat, serais-tu lâche pour supporter les séquelles ? C’est toi qui avais engagé les hostilités, et tu trouves mauvais, que les choses se défendent et contre-attaquent ?.. … Qu’ils t’aient condamné à une si lourde peine, au lieu de t’en plaindre, ne peux-tu t’en réjouir ? Seul contre une Etat tout-puissant, comme cet Etat a dû te craindre pour te punir aussi lourdement. Qu’est-ce que prison politique ? Prison d’honneur. Extrême honte pour juste cause, c’est honneur extrême ? .. .. Quel homme, s’il se veut homme, d’autre part peut s’estimer tout savoir et avoir tout vécu, s’il n’a connu la prison ? N’ai-je pas toujours pensé que la prison était une connaissance qu’il fallait acquérir, pour être honnête homme ? Que sait l’homme de l’homme, s’il ne sait la prison ? Tu es au pied d’étudier, de quoi tu te plains ? Prison, sois cabinet d’étude : toi, dans ce cabinet d’étude, étudie.

Silence. Du temps se passe.Bruit à nouveau de quelqu’un qui descend l’escalier, pâle lampe qui troue la nuit.

Berkman.– Un homme. Vive l’homme. Vue d’homme à voir, voix d’homme à entendre est pour l’homme la nourriture essentielle.

Paraît Sergent Lilian, qui déverrouille la porte.

Sergent Lilian.– Eh bien ? Tu as fini ton temps.

Berkman.– Déjà ?

Ils sortent, remontent l’escalier.

 

 

 

La cellule de Berkman, à l’étage. Entrent Sergent Lilian et Berkman. Sergent Lilian déverrouille la porte de la grille, Berkman entre, Sergent Lilian la reverrouille, et disparaît.

Berkman.- (faisant le tour de sa cellule, s’arrêtant à la lucarne, admirant) Passer du cachot étroit à la large cellule, du sous-sol à l’étage, de la pierre à la paillasse, n’est-ce pas, en deux escaliers, passer de barbarie à civilisation ? Cette cellule que je jugeais un enfer, est paradis, en comparaison d’un enfer pire.. ... Quel âne que l’homme, qui se plaint toujours de son état pour peu qu’il y demeure. Du noir cachot, il aspire à la cellule simple et nue, comme à un paradis ; de la simple et nue cellule, il aspire, à la simple et nue liberté, encore comme un paradis encore; de la simple et nue liberté, il aspire à une liberté plus apprêtée et mieux habillée, comme un paradis toujours. L’espoir naît et renaît chaque fois d’autre chose en mieux. L’homme est une foutue bête… .. (il commence à marcher) Un pas fait un demi-mètre, un aller et retour 4 mètres, si je veux faire 8 km par jour, il faut que je fasse 2 000 aller-retour.

 

On entend une équipe de gardiens s ‘arrêter à une cellule voisine.

La voix du Sergent Angus.– Hé, le nouveau. Questa. Voilà quelqu’un à qui il va falloir apprendre la politesse. Il nous présente son cul : il croit peut-être qu’on va le lui baiser.

La voix de Questa.–(au bout d’un instant)Tu préfères ma pipe ? Tu serais partisan de la sucer ?

La voix du Sergent Angus.– Gardien, est-ce j’ai bien entendu ?

La voix d’un gardien.–J'ai peur que vous ayez bien entendu, sergent.

La voix de Questa.- Veux-tu me répéter ce que tu viens de me dire, ducon ?

La voix de Questa.–(au bout d’un instant)Tu as très bien entendu, ma couille.

La voix d’un surveillant.– Sergent

La voix du Sergent Angus.– Je le laisse remplir son ardoise. Qu’il se serve abondamment sur les rayons, je l’attends à la caisse… …(à Questa) Il faut que tu saches, ignorant, que si les prisonniers n’adoptent pas envers les gardiens un langage châtié, c’est eux qui le seront.

La voix de Questa.– (au bout d'un instant) Si ta couille m’interroge, mon con forcément te répond. C’est toi qui me donnes l’exemple, Angus.

La voix d’un surveillant.– Sergent

La voix du Sergent Angus.– Laisse-le accumuler ses dettes. Je veux bien combler ton ignorance, Questa, et t’apprendre où tu es, et qui tu es.… ... Sache que la prison, c’est la pissotière, les goguenots de la société, et toi, tu es du pissat, un sale étron, du caca, de la petite et de la grosse commission, autrement dit de la merde.

La voix de Questa.– (au bout d’un instant) Si je suis du pissat, il faut que tu en tires la conclusion, Angus, tu es la dame-pipi. Si je suis de la merde, tu es un fouille merde.

La voix du Serge Angus.- Là, il est passé dans le rouge. Il est temps que vous le saisissiez et que vous lui fassiez rembourser ses dettes. .. ..(on entend des bruits de semelles cloutées). Il ne s’est pas soucié quelle partie de nous il visait, que vos matraques ne se soucient pas non plus quelle partie de lui elles visent. Au signal. (on entend des pas, des serrures qui se déverrouillent) Go.

On entend des pas, et une pluie de coups de matraque. Berkman se bouche les oreilles. Au bout d’un moment, les surveillants s’arrêtent de matraquer.

La voix de Sergent Angus.– Ca c’était pour rembourser l’emprunt. Maintenant, qu’il paie les intérêts.

Nouvelle pluie de matraques. Au bout d’un moment, les surveillants s’arrêtent de matraquer.

La voix de Sergent Angus.– Ne vous arrêtez pas aux centimes. Faites un compte rond.

Nouvelle pluie de matraques.

La voix du Sergent Angus.– Il semblerait qu’on lui ait enfoncé un peu de raison dans le crâne.

Les surveillants s’arrêtent de matraquer. Bruits de pas des surveillants , verrouillage des deux portes, puis bruit des pas de l’équipe qui s’éloigne.

La voix de Questa.- (affaiblie, mais distincte) Ma bite te pisse à la raie, trou du cul. On entend un pas rapide, qui revient.

La voix du Sergent Angus.– Il a parlé. J’ai entendu qu’il a parlé.

La voix d’un surveillant.– Il geignait, sergent. Il faisait ii, ou ou.

La voix d’un autre surveillant.– Il faisait ou ou, ii Il geignait, sergent.

La voix de Sergent Angus.– Bien. C’est bien.

Bruit des pas qui s’éloignent et disparaissent.

 

Paraît derrière la grille l’aumônier, porteur de lettres.

L’aumônier.– Je suis l’aumônier de la prison, Mr Berkman.. Outre que je suis le facteur spirituel qui apporte à tous la bonne nouvelle, je suis aussi le facteur temporel, qui apporte aux prisonniers leur courrier. Vous avez une lettre de votre sœur. (Il lui tend une lettre à travers la grille, que Berkman saisit)

Berkman.– Mon père, j’aimerais des livres à lire.

L’aumônier.– La bibliothèque est largement desservie : elle offre aux esprits bien des promenades.

Berkman.– J’aimerais profiter du fait que je ne suis pas libre, mais que mon temps l’est, pour faire ce que je ne faisais pas quand j’étais libre : lire les livres classiques.

L’aumônier.– Je vous apporterai le catalogue. .. Aumônier de prison, je suis fonctionnaire de l’Etat, malgré cela et bien que nous ne soyons pas du même bord, je juge votre peine excessive.

Berkman.– Ne me la rappelez pas, s’il vous plaît.

L’aumônier.– Vous travaillez dans un atelier ? Vous ne refuseriez pas de travailler ?

Berkman.– Je serais au contraire désireux de détourner mon attention de moi.

L’aumônier.– J’en parlerai au directeur.

Sort l’aumônier, en faisant un signe.

Berkman.- (pressant la lettre sur son cœur) .. .. Un temps, de corps et d’esprit, elle a été à moi. La liberté et le monde sont à elle, au prisonnier elle s’est donnée le temps d’une lettre. Loin de ses yeux, deux minutes, j’ai été près de son cœur…(Il pose la lettre sur le lit, la contemple) … Contre ma farouche volonté d’indépendance, me voilà rabaissé à cette situation offensante de dépendre en tout d’elle, et elle en rien de moi. Attendre tout d’elle, et elle rien de moi, quand j’étais fait pour l’inverse, n’est-ce pas, plus que tout, outrageant ? (montrant la lettre) Voilà un stupéfiant, si je ne veux pas me dégrader, dont il va falloir que j’apprenne à me sevrer.

Il s’assied dans un coin, hors de toute vue, ouvre la lettre.

Berkman.– (Décryptant, lisant lentement) « Je t’envoie ces signaux dans ta planète lointaine, en espérant qu’ils seront captés. Cher Sacha, tu n’es pas un malade qu’il faut tromper dans l’espoir de sauver ses restes de vie, mais un homme sain, à qui la vérité renforce la santé. Je t’honorerai : je ne cacherai ni ne travestirai la vérité. Au sujet de ton acte, je ne te conterai pas de conte, je te rapporte les propos de Most. Il a dit que ce que tu as fait était ce qui pouvait être fait de pire ; que l’échouer en plus était le pire du pire, c’était faire de l’anarchisme quelque chose de dérisoire. C’est à se demander si tu ne t’es pas servi d’un pistolet à eau, ou d’un pistolet à pétards. Moins on parlerait de toi, a-t-il conclu, mieux cela vaudrait… … Pour moi, je déplore que tu aies tourné un tel acte grave en un tel vaudeville. Si déjà tu échouais ton attentat contre Frick, tu aurais pu le réussir contre toi. C’eut été laisser à ton attentat la moitié de son sens, au lieu qu’il n’en a plus du tout. Est-ce que cela n’aurait pas été une autre destinée que la piètre qui t’attend ? J’ai peur que tu ne passes de longues années à regretter de t’être conservé.. .. Pour te parler de moi, Sacha, ne m’as-tu pas dit que j’étais seule à disposer de moi ? Aimer 2 personnes à la fois n’est pas contradictoire, si les 2 personnes sont dissemblables. A chacune d’elles est offerte une part différente de soi : vous n’êtes pas divisée en deux, mais les deux vous multiplient. Aucun des deux n’a de motif d’être jaloux, puisque la part de moi que je donne à chacun, est de son goût à lui, mais n’est pas du goût de l’autre. Fedya a accepté que je t’aime, tu ne pourras faire moins qu’accepter que j’aime Fedya. .. ..Comprends que, toi en prison, mon amour pour toi est devenu idéal, en ceci d’abord bien sûr qu’on n’en imagine pas de meilleur, mais en ceci aussi, qu’il est devenu bien abstrait. Il faut bien assurer la matérielle. A toi. Emma. »

Avec violence, Berkman fait une boule de la lettre et la jette à travers la cellule.

Le soir descend , les lampes s’allument.

Berkman.– Qu’y peut-elle ? C’est une femme. Elle n’aime pas Truc, Chose, Machin, elle aime truquer, choser, machiner. Elle est touchée, quand elle peut toucher. Sa flamme pour brûler a besoin de bon gros suif… ...Comment ne se comprend-elle pas que, prisonnier, je n’ai pas assez de pouvoir sur moi, pour accepter de la partager ? Dans le zoo, la cigogne, les rémiges de ses ailes coupées,non plus voilier puissant mais bipède bancal, grise, sale, atteinte de pelade, envahie de poux, ne peut plus que marcher sur les cannes de ses échasses, avec gaucherie. … .. Me voilà abandonné à moi. Enfermé dans ma chambre, je ne peux plus, me blottissant entre mes bras, n’attendre d’étreintes plus que de moi. Me voilà réduit à m’escroquer moi-même, me livrer sur moi à la fraude et à la contrebande. ..User de photographies à de telles fins, est-ce porter tort à la personne photographiée ? J’use de son souvenir d’elle, non d’elle…(les trois coups de gong du coucher sonnent, les lumières s’éteignent) ..Photo sur le cœur, laisse-toi glisser, naufragé, chavire, sombre, coule, fais naufrage. Bonne nuit, Berkman.

Il va vers son lit.

 

 

Le lendemain soir. Berkman est assis sur son escabeau, le dos au couloir. Bruit du chariot de la soupe, qui passe devant la cellule de Berkman.

Le détenu de service.-(lui tendant un pain) Camarade, ta gamelle.

Berkman reste assis sur son escabeau, et fait signe de la main qu’il passe.

Le détenu de service.- (à mi- voix) Camarade, tu as tort. Si tu ne manges plus et si tu t’isoles, tes réserves vont s’amenuiser, et les forces te manquer. Dans la plus mauvaise nourriture et dans la plus mauvaise compagnie, il y a toujours quelque chose de bon à prendre.

Berkman fait signe de la main qu’il passe.

La voix du Sergent Angus.–(haut) La griffe de quelle voix fait un accroc au tissu du silence ?

Entre Sergent Angus.

Le détenu de service.– Ca fait deux jours qu’il n’a pas touché à la nourriture, chef.

Sergent Angus.– (riant, à Berkman) Que voilà un bon mouvement. Il faut encourager de telles bonnes dispositions. Terroriste, les Etats-Unis le logent, le nourrissent. Qu’il congédie sa soupe, et puis qu’il se congédie lui-même. Il allègera le budget de l’Etat d’une charge indue. Attenter à sa vie, que voilà le bon attentat, Mr l’anarchiste. Tous mes encouragements.

Chariot, détenu de service et Sergent Angus sortent.

 

Bruit de pas s’approchant, faisant halte, poursuivant. Paraît Prisonnier Lewis, avec sa balayette, qu’il passe sur les grilles.

Prisonnier Lewis.- (remuant à peine les lèvres, et sans jeter un regard sur Berkman) … .. Ah, ces bourgeois. Comme il faut que la plaine de leur vie soit plate et ennuyeuse, pour qu’ils élèvent dans leur paysage de faux accidents de terrain... Pour se sacrifier pour d’autres, qui n’ont rien à faire de lui, comme il faut qu’il n’ait pas été contraint de se défendre bec et ongles pour vivre, comme il faut qu’il ait été bien protégé, qu’il ait vécu dans l’aisance. Tu te dis anarchiste socialiste, Mr Berkman, tu n’es qu’un fils de famille..

Berkman.—(agacé, ne se retenant pas) Mélanie. Faites donc ce pourquoi vous êtes payée. On vous a engagée pour amender la poussière, non les prisonniers.

Prisonnier Lewis.- Voyez comme piqué au vif, il sort les griffes de sa morgue naturelle… … Veux-tu que je te fasse une prédiction ? Il ne se passera pas trois semaines, que, tapis-brosse, tu t’offriras à essuyer leurs semelles merdeuses.

Sort Prisonnier Lewis.

 

La nuit tombe.

Berkman.– Beautés divines, reines, servantes, vous prêtant ne vous prêtant pas, vous donnant ne vous donnant pas, voulant bien mais ne voulant pas, apprêtez-vous à vous prêter de bon gré malgré vous. Enlevées la nuit, déflorées, débauchées, je vous fais serment que je vous déposerai, intactes au petit matin, au lieu même où je vous aurai enlevées.… ... … … (sonnent les trois coups de gong , les lampes s’éteignent) Ouvre-toi porte de la nuit, et sur moi te referme. Je te souhaite bien du plaisir, Berkman.

Il va à son lit.

 

 

Le lendemain. Le jour point. Les trois coups de gong du réveil sonnent. Berkman se lève, fait son lit, s’adosse au mur.

Berkman.- (pour lui) Amour haï, haine douloureuse. Volupté déchirante, jouissance désespérée. Travaux forcés du plaisir. Frénésie épuisante. Fureur d’aimer qui se nourrit elle-même et jamais ne s’apaise. Goule insatiable, plus elle se désaltère, plus elle a soif. Pour finir, la vessie éclate, et ne laisse entre vos mains, que des loques dégouttantes de salive. Jusqu’à quand abuseras-tu de toi à abuser des autres ?

Entre Sergent Angus, qui frappe du plat de la main la grille de la cellule.

Sergent Angus.–(ouvrant la cellule) Berkman, atelier.

Berkman.– (avec empressement) Je viens.

Berkman et Sergent Angus sortent.

 


 

 

3

 

 

La prison de Pittsburgh. L’atelier de bonneterie. Sergent Angus. Encadrés de 2 surveillants, entrent des détenus, qui se postent chacun à sa machine. Se détachant d’eux, le prisonnier Le Rouge se poste à l’une des deux premières, une tricoteuse de chaussettes.

Sergent Angus.– Tiens. Le Rouge. Tu dépérissais de nostalgie ?

Le Rouge.– J’ai souvent pensé à vous dehors, Mr Angus. Je me disais : ce pauvre Mr Angus. Iinnocent il est là-bas emprisonné entre 4 murs, et il le sera encore 15 ans, jusqu’à sa retraite, alors que moi,Dieu sait les 400 coups que je suis en train de faire, je suis libre comme l’air. Je me disais que la vie était bien injuste.

Sergent Angus.– En plus de voleur, ne sois pas méchant. Rappelle-toi que bien que nous soyons tous les deux détenus, moi, homme libre, je peux prendre toute liberté avec un détenu comme toi. Cela creuse entre nous un bon fossé. (il lui montre la machine, Le Rouge s’assied)

Entre le sous-directeur, il voit Le Rouge.

Le sous-directeur.- (montrant à Sergent Angus, Le Rouge) Tiens, tiens. Ce n’est pas son premier séjour dans notre petite maison de famille. Qu’est-ce qui peut bien l’attirer chez nous, croyez-vous, sergent ? Le climat ? La vue ? La cuisine ? Le personnel stylé ? La maison pourrait lui proposer la pension complète, qu’en pensez-vous ? .. .. Tu ne te plaisais pas à l’extérieur, Le Rouge ?

Le Rouge.– Il y a plus de salopards dehors que dedans, Mr. le sous-directeur.

Le sous-directeur.– Parlerais-tu de nous par hasard, Le Rouge.

Le Rouge.– Non, non, vous êtes du bon côté, du nôtre.

Le sous-directeur.– Prends garde. A force de rire, crains que tu finisses par pleurer.

Accompagné d’un surveillant, entre Berkman. Le sous-directeur met les machines en marche.

Sergent Angus.- (à Le Rouge, montrant Berkman) Voilà ton apprenti. Voyons si ce macaque à museau proéminent et à grandes fesses calleuses peut singer des gestes simples. (Berkman regarde Le Rouge faire ; au bout d’un court moment, Sergent Angus montre à Berkman la machine en face de celle de Le Rouge) A toi. (Berkman s’assied, et s’essaie, lentement) Tu écoutes les petits oiseaux chanter ? Tu vas te cingler de la cravache, bourrique ? (Berkman prend un rythme plus rapide.)

Le sous-directeur sort. Sergent Angus se poste au fond de la salle.

Le Rouge.– (Il prend dans sa poche une chique de tabac, qu’il met en bouche et mâche, tout en parlant et mâchant il pose une deuxième chique sur le plateau de la machine de Berkman) Mâche tes mots tout en mâchant ton tabac, Berkman. Ils n’y voient que du bleu. (Berkman met le tabac à chiquer dans sa bouche,à Berkman, se présentant).. .. Le Rouge, voleur par effraction, à main armée. Ne me regarde pas de travers. Les voleurs par effraction, à main armée ont des excuses.

Berkman.– Des excuses ?

Le Rouge.– Parfaitement. La justice pèse les voleurs selon deux poids, deux mesures. Les riches et puissants manient tant d’argent d’autrui, qu’ils n’ont qu’un geste bénin à faire pour voler : ils se servent au passage. Nous autres, misérables, si nous voulons voler, nous sommes bien obligés d'aller le chercher où il est, chez les riches : pour se servir chez eux, il ne faut pas moins que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée. Or, qu’est-ce que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée ? Ce sont des circonstances aggravantes du vol, passibles de la criminelle, même si ne sont volées que des sommes ridicules. Tandis que le geste bénin de prélever au passage n’est passible que de la correctionnelle, même si sont volées des fortunes. Tu trouves ça juste ? Ajoute à ça : Qui est plus excusable de voler, le riche et puissant, ou le misérable ?

Berkman.– Vous raisonnez assez bien.

Un silence.

Le Rouge.–.. .. Sais-tu que tu es pour moi une énigme vivante ? S’immoler à la déesse peuple, comme ça, pour rien ?… ..Encore si tu étais moche comme un pou, fichu comme l’as de pique, tordu, bancroche, quelque chose de spécialement loupé, on comprendrait que, pour qu’on ait de la charité pour toi, tu donnes dans la charité. Mais tu es riche d’appas, tu dois traîner les cœurs après toi ? Tu es quelque chose que je ne m’explique pas.

Berkman.– Merci de votre bilan, docteur. Mes appas sont enchantés de se savoir en si bonne santé.

Un silence.

Le Rouge.– Si vous aimez son bilan, peut-être accepterez-vous que le docteur se mette à vos petits soins ?

Berkman.– A mes petits soins ?

Le Rouge.- Je m’offre comme ton ami.

Berkman.– (tendant la main) Je m’offre comme le vôtre

Le Rouge.– Entendons-nous. J’entends non pas amis d’amitié commune, mais d’amitié particulière.

Berkman.– D’amitié particulière ?

Le Rouge.- Tu ne sais pas ce que c’est ?

Berkman.– Première nouvelle.

Le Rouge.– Qu’est-ce qu’on t’a appris dans ton collège catholique ? Tu n’as pas été dans un petit séminaire ? Dans un grand ? Tu n’as pas été enfant de chœur ? Tu n’as pas fait ton service militaire ?

Berkman.– Non.

Le Rouge.— Agneau, tu viens de naître ? Ca casse des têtes, ça coupe des gorges, ça saute des caissons, et ça ne sait pas ce que c’est qu’une amitié particulière ?.. .. Je t’explique. Amour à homme, c’est comme amour à femme, sauf qu’on passe le pont.

Berkman.–(après un instant) Mais c’est dégoûtant.

Le Rouge.– Parce que la garde montante croise la descendante ? Hé ? Déjection d’un côté ne vaut-il pas déjection de l’autre ?.. .. Une question : est-ce qu’on peut porter de l’amitié à une femme ?

Berkman.– Je pense.

Le Rouge.– Pourquoi pas de l’amour à un homme ? Pourquoi cette discrimination ? Qui peut mieux vous aimer que qui est comme vous ? On sait le plaisir qui lui plaît, puisque c’est le sien propre. Qu’est-ce qu’aimer mieux que femme ? C’est aimer homme, parce qu’en plus qu’on l’aime comme une femme, on l’aime comme un homme.

Berkman.–En amour, pour moi, homme est femme sont de parfaits complémentaires : il y a correspondance exacte des parties en forme, en taille, en position. Je ne vois pas pourquoi j’ irais bricoler autre chose.

Le Rouge.– Qu’est-ce qu’amour d’homme pour femme? C’est appât posé par l’espèce. Qu’est-ce qu’une rate ? C’est 15 ratons par portée, et 7 portées par an. Sommes-nous au monde, pour développer des colonies de peuplement, ou pour se développer, soi ? Goûter de soi et d’un autre soi, pendant que l’autre goûte de lui et d’un autre lui, est-ce que ce n’est pas le paradis sur terre ?

Berkman.– A parler franchement, je ne me vois pas adopter tes mœurs.

Le Rouge.– Tu ne manges pas de ce pain-là : attends de n’avoir plus ta brioche quotidienne. Tel que je te vois, sensible, imaginatif, je ne vois pas ton cœur jeûner bien longtemps. Ton cœur chômeur sera bien tôt demandeur d’emploi, crois en ma prédiction.

Berkman.– Ca m’étonnerait.

Le Rouge.– Moi, c’est le contraire qui m’étonnerait. .. ..

Entrent Johnny Davies et Jacky Bradford, qui attendent à la porte de l’atelier.

Le Rouge.- (à Berkman, montrant Johnny Davies) Une consoeur à toi, une rosière, le blondinet. Chaque jour, vierge et martyre, elle est jetée dans l’arène : le lion affamé face à celle aimerait la croquer, mais Johnny préfère consommer son martyre, plutôt qu’être consommé par Jack.

Sergent Angus va vers Johnny Davies et Jacky Bradford, et du menton, leur fait signe de se placer à la paire de trictoteuses jouxte à celle de Le Rouge et de Berkman.

Johnny.- (à Sergent Angus) Si une prière peut vous faire fléchir, Mr Angus, je vous supplie de me mettre à une autre machine.

Sergent Angus.– (pointant l’index sur Johnny) Un deuxième son s’en vient polluer mes oreilles, je t’insonorise au cachot.

Johnny.– Surtout pas, Mr Angus. Dans ce froid, ma flamme vacillante s’éteindrait cette fois pour de bon.

Sergent Angus.– Conclus.

Johnny et Jacky se placent face à face, et se mettent au travail. Sergent Angus va se poster au fond de la salle. Johnny aperçoit Berkman, en est perturbé, le regarde plusieurs fois, des yeux prie Le Rouge.

Le Rouge.- (faisant les présentations) Alexandre Berkman, l’anarchiste. Johnny Davies.

Johnny.– (à Berkman) Monsieur Berkman, depuis le temps que je vous vois de loin. . Vous ne savez pas comme j’aspirais à faire votre connaissance. (Il lui sourit d’un large et long sourire) Bonjour.

Berkman.- (les yeux attachés sur ceux de Johnny, s’attardant) Bonjour.

Chacun se replonge dans son travail.

Berkman.- (off) Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? La terre sous moi bouge, tout l’édifice, affreusement secoué, se fend et se crevasse. Son sourire, comme un scalpel, ouvre ma poitrine : à travers la cage de mes côtes, mon cœur sanglant palpite à grands coups. .. .. Par Dieu, que cette lave bouillante ne fasse pas éruption, ne vienne pas effrayer la population. Que cette émeute en moi ne descende pas dans la rue, ne sème pas la panique. … … .. .. Nature, comment peux-tu te méprendre ainsi ? Commettre un tel impair ? Comment peux-tu me payer de telle fausse monnaie ? .. .. … … … … Amour, rusé séducteur, conseille-moi de tes conseils perfides. Dis-moi comment, faux pas après faux pas, le conduire jusqu’à moi. Le coup de foudre étant de règle en amitié comme en amour, dis-moi comment le faire passer d’un coup de foudre à l’autre. Je sais ce que je ferai : je le nourrirai de douceur, puis je l’en priverai, pour que de lui-même, il s’en vienne tendre la main. Je l’entourerai d’un tel beau doux printemps que de lui-même, il entrouvrira la chemise. Je l’assiègerai d’une telle tendresse, qu’amolli, il se livrera lui-même. .. Allons promener les yeux : que, comme par hasard, passant dans son quartier, ils croisent les siens, les saluent, et avant que les siens quittent les miens, qu’ils rentrent à la maison sans tarder.

Berkman fait comme il dit. Ses yeux croisent les yeux de Johnny, passent aussitôt leur chemin.

Berkman.- (face à nouveau à sa machine, off) Ses yeux m’interrogent. S’effraie-t-il de la virulence d’une amitié maladive ? S’alerte-t-il de l’ardeur d’une flamme brûlante ? Est-ce que je cache si mal mes troupes et camoufle si mal mon matériel de guerre ?.. .. .. ...A sa muette question, je répondrai par une réponse muette.

Il se tourne vers Johnny, qui se tourne vers lui, il lui sourit, Johnny le regarde avec un visage grave : au même moment, Jacky vole à Johnny une double poignée de paires de chaussettes.

Berkman.- (s’en apercevant, montrant Jacky du doigt) Attention. (Johnny regarde Jacky, à nouveau Berkman, lui sourit, hausse les épaules.)

Sonnerie. Entre le sous-directeur qui arrête les machines. Chaque détenu empile les paires tricotées. Sergent Angus, un carnet en main, note la production de chacun.

Sergent Angus.- (comptant, notant) Jacky Bradford, 102. Johnny Davies, 78. L’un ajoute les excédents aux excédents, l’autre les déficits aux déficits.

Berkman.- (tourné vers le sous-directeur) Le prisonnier A7 demande à Mr Le sous-directeur Mac Pane l’autorisation déposer une plainte auprès de son autorité.

Le sous-directeur.- (s’approchant de Berkman, ironique) Mon autorité veut bien prêter au prisonnier A7 l’attention distraite d’un bout d’oreille.

Berkman.– Le prisonnier A7 a été témoin d’une infraction dont a été victime le prisonnier Johnny Davies. L’excédent de 24 paires de Jacky Bradford est constitué pour moitié du déficit de Johnny Davies.

Le sous-directeur interroge des yeux Sergent Angus. Sergent Angus.– Le déficit en question est dû à une infraction continue, dont se rend coupable Johnny Davies, c’est à dire sa mauvaise volonté, Mr le sous-directeur.

Berkman.- (au sous-directeur) La mauvaise volonté de Johnny Davies s’appelle malveillance de Jacky Bradford. J’ai été témoin de la soustraction frauduleuse, Mr le sous-directeur.

Le sous-directeur.– Seul a droit de déposer plainte la victime de l’infraction. La plainte déposée par un tiers s’appelle dénonciation.

Berkman.– Peut déposer plainte, en sus de la victime, son représentant. Entre incarcérés de force, c’est la force qui règne. Or le rapport de forces entre le voleur et le volé n’est pas à l’avantage du volé. Le témoignage vaut preuve, Mr le sous-directeur.

Le sous-directeur.– Si le témoin a été le témoin qu’il dit, son attention, pendant qu’il a été témoin, ne se portait pas sur le travail : le témoin enfreignait donc le règlement. La dénonciation dénonce le dénonciateur… .. Que répond le Sergent Angus à l’accusation ?

Sergent Angus.– Sous les marionnettes, Mr le sous-directeur, on devine sans peine quelles mains les agitent. Deux meneurs sont à la tête du monde : leur ventre et leur bas-ventre. Jetez un coup d’œil sur les jambons de Johnny Davies, et vous saurez quelles parties de Berkman ont de l’appétit pour quels morceaux de Johnny Davies.

Le sous-directeur.- L’affaire est portée devant la juridiction supérieure.

Sortent le sous-directeur, Berkman, Sergent Angus.

 

 

 

Le bureau du Directeur. Le directeur assis à son bureau. Entrent le sous-directeur, qui va auprès du directeur et lui parle à l’oreille, Berkman, Sergent Angus.

Le directeur.- (pointant du doigt) Sachez une chose : je ne tolèrerai pas que vous enfonciez jamais un seul coin anarchiste dans l’ordre de cette maison.

Berkman.– Je n’ai mené aucune action anarchiste, Monsieur le Directeur.

Le Directeur.– Et comment appelez-vous votre intervention intempestive ?

Berkman.– Je pensais que tant de tâches accaparaient Mr Angus, que certain fait délictueux avait pu lui échapper.

Le directeur.– Certain fait délictueux dont étiez victime ?

Berkman.– Non.

Le directeur.- Mr Berkman, êtes-vous prêt à endosser, en plus de votre crime, le crime, et à purger, en plus de votre peine, la peine d’un quelconque autre prisonnier ?

Berkman.– Tout de même pas.

Le directeur.– C’est l’évidence. Le crime et la peine séparent les prisonniers en prison, comme à l’air libre le travail et son salaire les travailleurs. Que penseriez-vous de celui qui prendrait sur lui la maladie d’un autre, et avalerait les médicaments à sa place ? Plus vite en prison vous soignerez votre seule santé, plus vite vous guérirez. … Toute tête de clou qui dépasse, Berkman, et qui risque de faire des accrocs , à forts coups de marteau je la rentre et l’enfonce. Si vous êtes trop jeune, trop vigoureux, j’ai les tous moyens de vous affaiblir et vous vieillir avant l’âge. Solitude, obscurité, promiscuité, mauvaise hygiène, faim, soif, manque de sommeil, j’ai tous les outils à ma disposition. Du matin de votre vie, j’ai de quoi vous faire passer rapidement à votre soir… … . .. Je vous place en quarantaine pour vous laisser le temps de guérir. Je vous confie une dernière pensée avant vos quarante nuits, afin que vous rêviez dessus : veillez soigneusement sur votre vie, de peur qu’elle vous échappe sans que vous vous en rendiez compte.

Il fait un signe. Sortent Berkman, Sergent Angus, le sous-directeur, qui tient la main à son cœur.

 

 

 

 

Au sous-sol. Un cachot, où par une lucarne, perce une pâle lumière du dehors. Entrent Sergent Angus, Berkman. Sergent Angus ouvre la porte, Berkman entre, la referme, ses pas s’éloignent.

Berkman.- (pour lui) Est-ce que je me soucie des noms dont je peux être appelé ? Qu’importe le nom injurieux, si l’être me tient à cœur ? Cette chose déraisonnable est-elle susceptible d’être raisonnée ? Non. C’est ainsi, c’est ainsi. Veut-on l’enfant qui vous naît ? Vous naît l’enfant qu’on ne veut pas, ne vous naît pas l’enfant qu’on veut : il est là, il requiert vos soins ; votre devoir n’est-il pas de l’élever ? .. .. Est-ce que je me soucie de l’infraction que Johnny a pu commettre et pour laquelle il est en prison ? Aimer s’interdit-il lui-même, si son objet a un casier judiciaire ? Et parce que j’ai du sentiment pour lui et que je n’en ai pas pour les autres prisonniers, je verrais les autres prisonniers d’autres yeux que je le vois, lui ? … … Même les gardiens ? Comme il faut qu’ils aient été longtemps en campagne d’un gagne-pain pour que, de guerre lasse, ils s’en viennent sonner à la prison, pour qu’elle veuille bien les accueillir… ... Méconnu et mal aimé hors de prison, reconnu et aimé en prison : c’est en prison qu’est ma place. Prison, qui abrite ceux que je hais et qui me reconnaissent, et celui que j’aime : sois ma demeure.

Bruit de pas qui s’approchent, d’une clé qui tourne dans la serrure, la porte s’ouvre grande : paraît Sergent Lilian, qui en silence observe Berkman.

Sergent Lilian.– Tu n’as pas assez broyé de noir ?

Berkman.– Je bénéficie d’une remise ?

Sergent Lilian.– Tu remontes de ton enfer, parce que le sous-directeur y est descendu.

Berkman.– Que voulez-vous dire, sergent ?

Sergent Lilian.- Le sous-directeur est mort du cœur d’un coup : à cette occasion, on s’est aperçu qu’il en avait un.

Berkman.– Sergent, est-ce que je peux vous poser une question ?

Sergent Lilian.— Dis toujours.

Berkman.- (montrant le sous-sol) Est-ce que, au secret quelque part, il n’y a pas un anarchiste du nom de Prince ?

Sergent Lilian.- Quelques remous en surface indiqueraient qu’il y a de la vie dans les bas fonds.

Berkman.- Est-ce qu’on peut l’approcher ?

Sergent Lilian.– Tu ne fais pas assez eau comme ça ? Tu veux chavirer pour de bon, sombrer, te perdre corps et biens ? .. Suis-moi. (Sergent Lilian sort guetter l’escalier) Vite. La cellule du fond.

Sergent Lilian guettant l’escalier, Berkman s’enfonce dans le sous-sol, s’arrête à une grille.

Berkman.– Pardon. Vous êtes Prince ?

La voix de Prince.– Moi, Prince ?.. ..Ce vieil homme dégradé, travaillé par de honteuses histoires physiques ?

Berkman.– Je me souviens du jour où vous avez défilé, après votre attentat, dans la rue, avec votre pancarte, où vous vous dénonciez vous-même. Ce souvenir brille en moi, comme dans une église la lampe de la présence réelle.

La voix de Prince.– Un Prince tiendrait l’os de son anarchie entre ces dents branlantes ? Il serait cette guenille trouée, qui sèche, suspendue à une corde par une pince ? Ce sénile, ce caduc, à moitié sourd, à moitié aveugle, la goutte au nez, la goutte à la queue ? Ce fruit pourri dans l’herbe, proie des fossoyeurs de cadavres, mouches, asticots, limaces ?

Berkman.– Quand le corps gagne sa faiblesse, l’esprit gagne sa force. Malgré vents rageurs, vagues furieuses, mer en colère, phare inexpugnable, de votre fanal tournant, vous éclairez toujours notre nuit du même puissant rayon. Devant nous, sur le glacier, dans l’épaisse brume blanche, silhouette pâle, vous êtes notre éternel guide, que nous suivons en aveugle.

Prince.–(se tournant, allant à la grille,serrant Berkman dans ses bras, et pleurant) Ah.

Sergent Lilian.– Berkman, quelqu’un. Vite.

Berkman baise à son tour les mains de Prince qui baise les siens, rejoint Sergent Lilian. Ils sortent.

 

 

 

 

La cellule de Berkman. Paraissent derrière la grille Berkman et Sergent Lilian, qui déverrouille la porte. Berkman entre.

Berkman.- (à Sergent Lilian) Je vous sais gré, sergent.

Sergent Lilian.– Un mot hors service, , d’un gardien. Vous avez échoué votre attentat, Berkman, votre peine aurait dû échouer aussi.

Berkman.– Merci, sergent.

Sergent Lilian verrouille la porte, le bruit de ses pas s’éloigne et disparaît. Un silence.

La voix de Johnny.– Mr. Berkman.

Berkman.- (off) Le hasard maudit bénit mes vœux. (haut) Oui ?

La voix de Johnny.– Je suis celui, que vous avez défendu avec tant de générosité, et à cause duquel vous avez été si méchamment puni.

Berkman.– Ce que j’ai fait à ton sujet, je l’aurais fait au sujet de n’importe qui, Johnny. C’a été un pur réflexe.

Un silence.

La voix de Johnny.– Mr Berkman ?

Berkman.– Oui.

La voix de Johnny.– Je voudrais vous avouer ce pourquoi j’ai été condamné.

Berkman.– Tout homme est toujours neuf à chaque nouveau moment, Johnny. C’est cet homme neuf, dont je fais connaissance, non de l’ancien.

Un court silence.

La voix de Johnny.– Le reste de ce que je suis, n’est pas grand chose. Je ne peux me recommander de rien ni de personne. Je suis un jeune homme quelconque.

Berkman.– Pas moins que moi, Johnny.

La voix de Johnny.– Vous vous êtes distingué par certain acte.

Berkman.– Manqué. Je me suis distingué par un échec.

La voix de Johnny.– L’acte est peut-être manqué, mais les séquelles, elles sont réussies.

Berkman.– Lorsqu’on fait connaissance de quelqu’un, à quoi prête-t-on attention ? A ce qu’il a fait, ou à ce qu’il est ? A son passé, ou à ses façons d’être ?

La voix de Johnny.– .. .. Est-ce que mes façons d’être vous plaisent assez pour que vous m’acceptiez pour ami ?

Berkman.– (se pressant la poitrine) Oui.

La voix de Johnny.- Vous êtes sincère ?

Berkman.– Je le suis.

La voix de Johnny.– Je réclame un gage : laissez-moi vous appeler par votre prénom.

Berkman.– Le gage est accordé. Je m’appelle Sacha.

La voix de Johnny.– Sacha, je forme le vœu fervent : qu’un jour la même amitié vous porte vers moi, que celle qui me porte vers vous.

Berkman.– Elle en prend le chemin, Johnny.

Bruit de pas. Sergent Lilian passe, s'arrête devant la cellule de Johnny.

La voix du Sergent Lilian.– Johnny, promets-moi de ne plus te battre avec plus fort que toi.

La voix de Johnny.- Je vous promets, sergent.

La voix du Sergent Lilian.- Tu rejoins ta cellule.

Bruit de clé qans un verrou, bruit de pas, bruit de clé dans un verrou.

Voix de Johnny.– Au revoir, Sacha.

Berkman.– Au revoir, Johnny.

Le bruit des pas s’éloigne et disparaît.

Berkman.- (pour lui) Vainqueur à l’arraché. … Le séducteur a si bien séduit, que le séduit s’est fait séducteur.… … Mon cher Johnny. Mon cher, non, c’est comme si le saisissant, je voulais me l’approprier. Cher Johnny. Cher dit assez qu’il m’est cher, sans qu’il le dise trop. Je pense à ce que tu m’as dit. Ton ami. Ton ami peut dire : je suis ton ami , le seul, il peut dire aussi : tranquillise-toi, je suis bien disposé à ton égard. S’il y a hésitation, l’hésitation me profitera. Si ma lettre est débridée, elle l’est moins que ses propres dires à lui.

Bruit de pas. Paraît Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– (ouvrant la cellule) Ordre du nouveau sous-directeur : Berkman, tu as désormais droit à la promenade.

Berkman sort, Sergent Lilian reverrouille, ils s’éloignent.

 

 

 

La cour de la prison. Tony.Une brute et Iorgu. La brute tient Iorgu par le bras avec force. Accompagné du Sergent Lilian, Berkman entre, s’adosse contre un mur. Sergent Lilian va vers la brute,la brute secoue Iorgu, du poing lui donne un coup sur la pommette, Lilian saisit la brute par le bras. La brute et Sergent Lilian sortent. Tony, qui a tous ses regards sur Berkman, hésite à aller vers lui.

Berkman.- (va vers Iorgu, lui tend la main) Berkman. Bonjour.

Iorgu.- (de côté, serrant la main, voulant s’écarter) Iorgu.

Berkman.—Tu es nouveau. J’ai appris que tu avais été condamné à une longue peine.

Iorgu.– (voulant s’écarter) C’était mérité. J’ai commis une transgression grave, contraire aux valeurs sociales admises, et réprouvée par la conscience. Le jury m’a reconnu coupable de meurtre aggravé et m’a condamné pour 15 ans. Ce n’était que justice.

Berkman.– Je ne te demande rien.

Iorgu.– (voulant s’écarter) Je préviens ta demande.

Berkman.– (insistant) J’aimerais que tu me parles de toi.

Iorgu.–(voulant s’écarter) La seule chose que j’ai à dire, c’est que j’ai tout dit.

Berkman.– J’ai remarqué que tu t’isolais. Tu ne fréquentes que des gens peu recommandables.

Iorgu.–(faisant face) Pourquoi me harcelez-vous d’assauts incessants ? Ne tournez pas autour du pot. Dites-moi qui vous envoie.

Berkman.– Personne ne m’envoie. Je parle en mon nom.

Iorgu.– Quand j’ai avoué, l’inspecteur m’a serré dans ses bras, il m’a dit qu’il se réconciliait avec moi, que, si je confirmais mon aveu au procès, il me pardonnerait, même si le tribunal me condamnait. J’ai tenu parole : veuillez lui dire qu’il tienne la sienne… .. .. .. Pourquoi me percez-vous cruellement de l’épingle de vos yeux ? Je ne demanderais pas mieux de lui dire que c’est moi qui ai pris l’argent. Mais il me demanderait où je l’ai caché, je lui dirais forcément quelque chose de faux, alors il se fâcherait pour de bon. Dites-lui que je lui ai dit la vérité : ce n’est pas moi qui ai pris l’argent.

Berkman.– Et moi, je soupçonne ton inspecteur d’avoir abusé frauduleusement de la situation de personne d’une particulière vulnérabilité. Avoir obligé quelqu’un à un aveu, qui lui a été gravement préjudiciable, est un crime passible des assises.

Iorgu.– Je vous oppose mon double aveu volontaire à l’inspecteur et au juge. L’intime conviction du juge, forgée en son âme et conscience, a constitué le critère et le fondement de l’appréciation du jury. Iorgu est-il coupable ou non coupable ? Le jury a répondu : coupable. Vous voulez que je désavoue mon aveu ? Vous voulez mon malheur ? Si vous dites à quiconque que je ne suis pas coupable, je vous démentirai hautement.

Berkman.– Tu fréquentes de sombres brutes, qui te rudoient : c’est un coup qui a fait ce bleu sur ta pommette, je l’ai vu.

Iorgu.– C’était une marque de gentillesse un peu brusque. Je les aime bien, ils m’aiment bien.

Berkman.– Dans quel trafic ils te trempent ?

Iorgu.– Vous me faites bien de l’honneur, si vous croyez qu’ils m’associeraient à quelque chose. Nos relations sont uniquement privées.

Berkman.– Privées ?

Iorgu.– Pourquoi ne me dites-vous pas simplement ce que vous voulez de moi ? Si je ne connais pas la demande, comment pourrais-je faire l’offre ?.. .. Je vous en supplie, ne me tailladez de l’éclat cruel de vos yeux.

Berkman.– Mais je ne veux rien.

Iorgu.- Comment voulez-vous que je vous contente, si je ne sais pas ce que vous désirez ? Epargnez-moi d’interpréter une langue que je ne connais pas. Je suis prêt à satisfaire vos exigences, encore faut-il que vous m’en fassiez part.

Berkman.– Je ne veux qu’une chose, Iorgu, qu’on se lie amitié.

Iorgu.– C’était si difficile à dire ? Quand ? Où ?

Berkman.– Comment quand ? Où ?

Iorgu.– Dites-moi l’heure et le lieu.

Berkman.– Tu te méprends sur moi, Iorgu. Mon amitié est désintéressée.

Iorgu.– Qu’allez-vous penser ? Je suis aussi désintéressé que vous. Je ne fais rien payer à personne.

Berkman.– Tu ne m’as pas compris, Iorgu. Je ne mange pas de ce pain-là.

Un silence.

Iorgu.- Jurer sur la Bible qu’on a tué, quand on n’a pas tué, c’est moins faire un faux serment, que jurer sur la Bible qu’on n’a pas tué, quand on a tué, n’est-ce pas ?

Berkman.– C’est certain. Iorgu.– Vous m’avez dit que vous voulez être un ami, Mr Berkman.

Berkman.– Oui.

Iorgu.– Si vous êtes sincère, par amitié, je vous en supplie, laissez-moi tranquille.

Berkman quitte Iorgu, et retourne s’adosser contre le mur. Tony fait un pas vers lui. Entre Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– Le sous-directeur vous demande.

Tous deux sortent.

 

 

 

 

Le bureau du sous-directeur. Entrent Berkman et Sergent Lilian, le colonel va vers Berkman.

Le sous-directeur.– Je suis le nouveau sous-directeur, Mr Berkman. Prenez place, je vous prie.

Berkman s’asseoit.

Le sous-directeur.– Mr Berkman, contrairement à l’opinion publique, je ne crois pas du tout, que dans le corps de notre société, la tumeur anarchiste soit une tumeur maligne, capable d’atteindre tous les tissus, et d’altérer l’économie de la société… ... Pour faire un anarchiste solide, il faut une solide assise de maturité… … Or le peuple est loin de ces âges. Comme un enfant, il a besoin d’un chef, qui le récompense d’un bonbon et le punisse du cabinet noir. Il y a des années-lumière entre l’anarchisme et lui. .. .. La peur que vous suscitez dans le pays, pour moi, n’est pas fondée. Vous êtes destinés à rester à jamais des minoritaires de minoritaires. … .. Pour être conséquent avec mon opinion, j’ai décidé de rompre votre isolement et de vous donner la place vacante d’homme de section, si du moins vous l’acceptez.

Berkman.– Me traiter comme un droit commun m’honore.

Le sous-directeur.– Vous commencez dès maintenant. (Tous deux se lèvent) … ...Sergent, veuillez exécuter mes ordres.

Sortent Berkman et Sergent Lilian. Le sous-directeur reste rêveur.

 

 

 

 

Un couloir de prison. Sergent Lilian, Berkman à qui Sergent Lilian donne une balayette, un balai, une pelle.

Sergent Lilian.– Si je m’absentais, qu’est-ce que tu ferais, que tu ne fais pas quand je suis présent ? Tu ne vas incendier la prison, tu ne vas pas t’évader. Je vais prendre un café.

Sort Sergent Lilian. Berkman s’approche de la cellule de Johnny.

Berkman.– Johnny. Johnny, qu’est-ce que tu as ? Tu es pâle comme un linge. Je vais de ce pas t’inscrire pour une visite médicale.

La voix de Johnny.—C’est de toi que je ne suis pas bien, Sacha. Je suis mal en point de toi. Le doute de toi fait mon désespoir.

Berkman.– Je tenais ton amitié pour fidèle, elle ne l’est pas, puisque tu ne tiens pas pour fidèle la mienne.

La voix de Johnny.– Mon Dieu, Sacha, si tu savais.

Berkman.– Heureux tes doutes, Johnny, parce qu’ils chassent les miens. Quelles preuves plus certaines de notre amitié, que les doutes en chacun de l’autre ?

La voix de Johnny.– Parce que tu as triomphé de moi, tu veux en conquérir d’autres ? Parce que tu m’as eu, tu veux en avoir d’autres ?.. ...Je t’ai vu de la lucarne, parler dans la cour à Iorgu. Tu le buvais des yeux. Tu sais ce qu’est un Iorgu ? Un prostitué… .. Je ne courrai pas après celui qui court après un Iorgu. Je n’ai pas le cœur de te disputer à lui. Il faut que je rompe avec toi, je souffre trop.

Berkman.– Tu sais ce qu’est Iorgu pour moi ? Un devoir. Mon règlement intérieur me contraint à porter secours et assistance aux démunis. Le médecin porte des soins objectifs à un mal objectif : s’il veut garder l’esprit clair, il lui est interdit de compatir. Autant je suis attentif au mal de Iorgu, autant je suis indifférent à Iorgu… .. … ..Si tu me quittes, la vie me quitte, Johnny. T’arracher de moi, c’est m’arracher de moi. Tu viens de me donner la vie, ne me l’ôte pas. Je t’en prie romps ta rupture.

La voix de Johnny.– A une condition.

Berkman.–Toutes.

La voix de Johnny.– Que l’écorce de ta mémoire s’ouvre d’une faille, et que dans l’abîme de ton oubli, tu engouffres ma crise de jalousie.

Berkman.– C’est fait.

La voix de Johnny.- (s’approchant de la grille) Mon ami. Ai-je jamais été aussi heureux ?… Béni soit ton attentat et son échec. Bénie soit l’injuste peine qui t’a puni de ton attentat manqué. Béni soit ce cachot qui nous cache. Code pénal, sois béni. Injuste justice entremetteuse, sois louée. Sans elle aurais-je aimé ce qui grâce à elle est aimé ? J’aime tant que cet aimer-là dépérit tout autre aimer. Vivant cela je veux bien ne plus vivre.

Il pose ses mains sur les deux barreaux sur lesquels sont posées les mains de Berkman, juste à côté.

Berkman.- (off) Sa main sait-elle qu’elle effleure la mienne ? Le ciel veuille qu’elle reste ignorante.

La voix de Johnny.– Sans toi, je dépéris, Sacha. Permets que, me nourrissant de toi, je reprenne des forces. Que ta substance transfuse sa subsistance dans la mienne. (Il pose ses mains sur celles de Berkman)

Berkman.- (off) Paradis sur terre. Ne gâchons pas notre trop bonne fortune. N’allons pas au-devant de déboires. .. ..(haut) Johnny, soyons prudents, ne nous laissons pas surprendre. Séparons-nous, avant qu’un autre nous sépare. Ne nous mettons pas au péril d’être découverts, et découverts, d’être perdus.

La voix de Johnny.– Soyons sages, pour sauvegarder notre folie, tu as raison, Sacha.(Berkman s’écarte) Qu’il te plaise, lorsque tu es devant moi, dans ma disette de toi, t’offrir en nourriture à mes yeux, et te démarquer de la file.

Berkman.– Que la communion soit d’officiant à officiant. Ce que tu pries de moi, je le prie de toi.

La voix de Johnny.– Ta prière sera exaucée, si tu exauces la mienne. Je m’offrirai à toi. Assouvis-toi de moi. Gorge-toi de moi. Ta soif de moi me soûle, Sacha.

Ils se serrent les mains. Sort Berkman. Berkman va plus loin, et se mettant à une lucarne, se reprend.

Berkman.- (off)… ...J’étais fournaise : loin de se détourner, se brûlant le visage et les mains, il alimente le brasier, le feu se fait d’enfer. .. ..De l’amitié, cela ? Il faut l’appeler d’un autre nom. Parce que la génération ne s’en mêle pas, ne pas aimer ? Une fois qu’aimer est en marche, tellement la pente d’aimer est forte, quel homme né de femme est fort assez pour freiner cet aimer-là ? Si aimer se cantonne à aimer, au nom de quoi y aurait-il d’amour un objet licite et un objet illicite ?.. .. .. .. Lorsqu’une femme conçoit, cette semence d’amour dont son mari l’a fécondée, bouge en elle, en elle se développe, en elle croît : toute prise par ce petit d’elle en elle, elle sort faire les courses, rentre préparer le repas, comble, toute à cette vie qui est en elle : qu’a-t-elle encore besoin de l’homme ? Qu’ai-je besoin d’autre au monde, que cet amour dont cet être m’a fécondé ?.. ...

Sa balayette, son balai, sa pelle en main, il sort.

 

 

 

 

Le lendemain. Le même couloir. Balayette, balai, pelle en mains, qu’il dépose, il s’approche de la cellule Johnny, pose ses mains sur deux barreaux de la grille.

La voix de Johnny.– … ...Cet air ennemi qui t’enveloppe, dont je suis jaloux, laisse-moi prendre sa place…(Johnny pose ses deux mains sur les siennes) ... Il a fallu que ce soit en prison que je trouve cette chose précieuse et rare, un être aussi bon que beau, beau bien que bon, bon bien que beau, qui ne se sait pas bon et beau, ce qui est la vraie beauté et la vraie bonté, et que cet être précieux et rare accepte d’être mon ami.. .. La vigne vierge grimpante rouge feu de ses longues vrilles s’enroulant en hélice, embrasse la grille du balcon étroitement. Emmêle-moi à toi, Sacha, enchevêtre-toi à moi, entremêle-toi à moi. Entrelaçons-nous, comme deux mains ferventes. Rapprochons les deux bords de notre plaie : cicatrisons-nous. Que notre double chair se fasse mitoyenne, que la chair de l’un se fasse la chair de l’autre

Berkman.- (s’écartant vivement) C’est trop, tu me défais. Je m’échappe à moi, je me déserte. C’est la débâcle, c’est la déroute. Par pitié, laisse-moi réunir mes forces.

La voix de Johnny.– Nous ne faisons rien de mal.

Berkman.– La guerre civile a éclaté en moi, ils en viennent aux mains en pleine rue. Je ne me contrôle plus, laisse-moi me ressaisir.

La voix de Johnny.– Sacha.

Berkman.– Johnny.

Berkman sort. Berkman se réfugie dans son réduit d’homme de service.

Berkman.- (pour lui) .. … L’esprit, dès qu’il commence à penser, c’en est fini de lui, à penser il ne s’arrête plus : entreprend-il un sujet qui lui plaît, il faut qu’il l’embrasse à l’étreindre, le connaisse jusqu’à le posséder en entier, jusqu’à n’en plus rien ignorer. La chair est pareille à l’esprit : du début, elle a bientôt hâte de passer à la suite, de la suite elle n’a de cesse de passer à la fin. Amitié particulière ? Amitié commune. La simagrée est parfaite. Pureté ? Singerie. Innocence ? Momerie. … … Pour amour utilitaire de femme, on comprend que la volupté soit à son extrême, quand l’acte de génération est à son achèvement, mais amitié ? Imposture. Amitié, tu te fais passer pour ce que tu n’es pas : de singerie en singerie, tu aboutis en cul de sac sordide… … Avant que pris de vertige tout oscillant autour de vous, vous vous abîmiez dans le gouffre, il importe de reculer au plus vite. Il y a urgence. Il est impératif que la seconde nature ne devienne pas la première.

Il sort.

 

 

 

Le lendemain. La balayette, le balai et la pelle posées, Berkman reste à un pas de la grille de la cellule de Johnny.

La voix de Johnny.– A Dieu ne plaise, Sacha, que par moi tu sois malheureux.

Berkman.– .. ..Si un frère, parmi les jeunes filles, pour celle qui est la plus proche, sa sœur, brûlait d’une flamme ardente, qu’est-ce que tu lui dirais ?

La voix de Johnny.– Je lui dirais de mettre la terre entre lui et sa sœur. L’inceste est un crime. L’amour, en famille est une chausse-trappe mortelle.

Berkman.- Dans le brouillard, si on prend une personne pour une autre, que, en s’approchant, on s’aperçoit qu’on s’est trompé, est-ce que confus, on ne s’éloigne pas au plus vite ? Un cœur, victime d’une illusion, persistera-t-il dans son erreur ?

La voix de Johnny.– Aimer, est-ce que c’est une illusion ? Si aimer est sûr, l’objet d’aimer n’est-il pas sûr comme aimer ?.. .. Cette amitié qui t’a porté vers moi ne savait-elle pas qui j’étais ? Est-ce que je me suis travesti ? Quand tu m’as aimé, m’as-tu trouvé indigne d’être aimé ? Et maintenant, parce que tu as réfléchi sur qui j’étais, je le serais ?

Berkman.– En toutes choses, ne faut-il pas considérer la fin, Johnny ? Si une noble action est menacée d’une fin déshonorante, ne faut-il pas la suspendre?

La voix de Johnny.– Quelle marque d’amour flétrit celui qui aime ?

Berkman.– Cette marque-là d’amour me flétrirait, moi. Ce serait pour moi une marque d’infamie.

La voix de Johnny.– Qui te dit que la marche serait fatale ?

Berkman.– Aucune fureur d’amour ne supporte de n’être pas assouvie. Je chavirerai, je sombrerai, Johnny, je me connais. Je me méfie de moi : méfie-toi de moi avec moi.

La voix de Johnny.– Par amour, que n’accepterait pas celui qui aime ?

Berkman.– Par amour, pour l’amour, que ne s’interdirait celui qui aime ? Faire semblant que l’autre soit ce qu’il n’est pas ? S’abaisser à un compromis sordide ? Faute de ne pas pouvoir adapter ce qui ne peut s’adapter, user de moyens de fortune ? C’est avilissant.

La voix de Johnny.– Qui te dit que je ne t’en aurais pas aimé davantage ?

Berkman.– Je ne me serais jamais pardonné. Ne veuille pas, Johnny, que je me dégrade à mes yeux. Respecte-moi pour que je puisse me respecter.

La voix de Johnny.– Qu’il en soit fait selon ta volonté. (d’une voix voilée) J’ai découvert d’aimer, à peine découvert, je le perds. Moi t’aimant, toi m’aimant, par amour nous ne nous aimerons plus. Si j’ai vécu, c’est à toi, Sacha, que je le dois.

Berkman recule, et s’éloigne.

 

 

 

La cellule de Berkman. Berkman assis,les genoux au menton, les bras autour des genoux, dans un coin.

La voix sourde de Le Rouge.– Ici, Le Rouge, infirmier. J’appelle Berkman. Sacha, tu me reçois ? (Berkman se lève, regarde partout, pour savoir d’où vient la voix) Sacha, mets l’appareil de ta cuvette à l’oreille. Ouvre ton trou d’oreille, là où tu ouvres ton trou du cul.

Berkman regarde la cuvette, s’agenouille devant, écoute.

Berkman.– Sacha à l’appareil. J’écoute.

La voix sourde de Le Rouge.– J’emprunte cette sale voie pour te transmettre une sale nouvelle. Ton Johnny a essayé de faire le mur. Ils l’ont rattrapé juste à temps. Ils l’ont hospitalisé à l’infirmerie. Je te tiendrai au courant. Terminé.

Berkman se coince dans un coin, face au coin.

 

 

Plus tard. Berkman est dans la même attitude.

La voix sourde de Le Rouge.– J’appelle Berkman, j’appelle Berkman. Le Rouge à l’appareil. Sacha, ouvre le trou de ton oreille où tu ouvres ton trou du cul.

Berkman.– Ici Sacha. Je t’écoute.

La voix sourde de Le Rouge.- Johnny a joué la fille de l’air. Son âme s’est envolée d’au milieu des gardiens… … Avant de sauter le mur tout à fait, il m’a dit de te dire, qu’il t’attendait de l’autre côté. Sacha, tu m’écoutes ?

Berkman.– Je t’écoute.

La voix sourde de Le Rouge.– Pensant à lui, réjouis-toi. Il n’a plus à se préparer longuement à mourir, comme nous avons encore à faire. Si nous étions sains et sages philosophes, on ferait comme lui, malheureusement, nous sommes d’incurables malades utopiques. Nous préfèrerons toujours attendre quelque chose qui n’arrivera jamais… ... Terminé.

Berkman va à sa lucarne, se tient debout et croise ses bras.

Berkman.- … Vivant inabouti, Johnny, tu es à moi, jusqu’au bout de ma vie. Amour inachevé, à cause de ton inachèvement, tu vivras en moi jusqu’à ce que je ne vivrai plus. Repose en paix en moi, Johnny, pendant que je vivrai en guerre.

Sonnent les trois coups de gong de la nuit. Les lumières s’éteignent. Berkman sanglote.


 

 

4

 

 

La prison de Pittsburg. La cellule de Berkman. Bezrkman, assis, est à la dernière page d’un roman, qu’il ferme.

Berkman.- (tendant le livre, pour lui) Merveilleux. Porté par le roman sur le haut de la vague, resté sur la crête de la déferlante, trois heures durant… ...Murs, barrières, grilles, fossés, fleuves, mers, j’avais raison de tout ; guet-apens, embûches, pièges, traquenards, embuscades, je déjouais tout ; valeureux ennemis, félonne traîtresse, je triomphais de tout. Rien ne me désarmait, rien de m’abattait. J’avais le dessus de tout et de tous toujours. A moi les honneurs et la gloire… … Fin : en guenille rayée usée et sale, dans une cellule sordide, je me retrouve vaincu par un lit rouillé, une paillasse habitée, un lavabo répugnant, une cuvette immonde… … Lire ? Rêver ? Pour au réveil, tomber du lit, se faire une bosse au front, un bleu à la fesse ? En garçonnets déguisés d’une petite cape, d’un petit chapeau, d’une petite épée, éternellement jouer au mousquetaire ? Lisez, bon peuple, changez vos idées noires, payez-vous des rêves bleus. Buvez cette tisane de confort, elle vous permettra de supporter votre mal. Bénissez votre gouvernement, qui vous paie la culture. Soyez héroïques. Quel est le dernier héroïsme ? Celui de n’être pas héroïque… … Et pourtant, désenchantés lecteurs, si vous raisonniez ? Pourquoi ne sortiriez-vous les héros de leurs livres ? Pourquoi n’écririez-vous pas vos romans vous-mêmes ? Bien sûr, si vous vous voulez historiques, il ne vous faudra pas refuser d’avoir des histoires. Etre mal vus et mal notés, vous ne pourrez pas passer à côté… ... Ne sentez-vous pas, comme vous vous mettez à vivre soudain ? (il entend un bruit de pas) L’aumônier. (il se lève, va dans un coin, se met la main sur les yeux)

Passe l’aumônier,qui regarde le courrier qu’il a dans les mains, et passe.

Berkman.- Parions qu’il n’y a pas de lettre d’elle. (Il découvre ses yeux, regarde sur le lit) Gagné, dit-il d’un sourire pincé… .. Pourquoi m’écrirait-elle ? Suis-je une chose positive, qu’on peut griffer, pincer, caresser ? Quelque chose qu’on peut asseoir à la cuisine, coucher dans un lit, promener le dimanche ? Que l’on peut séduire, que l’on peut énerver ? Suis-je un outil, qu’on peut prendre dans la boîte au besoin, pour servir à quoi de droit ? Rien de tout ça : juste un bobard, un ragot, un racontar, qu’on se raconte entre deux portes pour tuer le temps.

Un silence.

Passent La Trinité, menottes aux mains, fers aux pîeds, encadré de deux gardiens, Sergent Angus. Bruits de serrure.

La voix de la Trinité.– Sur 10 prévenus, pourquoi faut-il que ce soit le Noir qui soit soupçonné ? .. .. Messieurs les gardiens, pourquoi faites-vous les sourds, quand un Noir vous parle ? .. .. Pourquoi, Monsieur le Sergent, tournez-vous la tête, quand je parle, et faites-vous semblant de ne pas m’entendre ?.. .. N’utilisons-nous pas le même système d’expression que vous, qu’on appelle langue ? N’utilisons-nous pas vous et moi les mêmes assemblages linguistiques qui font sens ?

La voix de Sergent Angus.– Cesse de pisser contre le vent, Angus, tu salis ton pantalon.

Berkman.–... Monsieur La Trinité… ... Savez-vous pourquoi la peau des Blancs est blanche ? Parce qu’elles pâlissent d’envie de votre peau noire. Ne vous rappelez-vous pas avoir vu les Blancs sur les plages rôtir longuement leurs côtelettes, filets, faux-filets, gigots, des deux côtés alternativement, à feu vif ? Leur viande passer tout le spectre des rouges, du rouge écrevisse, au rouge pain brûlé ? Et tout cela au prix d’enflures, de cloques, de brûlures, d’oedèmes, de fièvre, de nausée, de maux de tête ? Quand vous, vous avez cette splendide couleur bronzée de naissance ?

Silence.

Sergent Angus.- (paraissant, et donnant du plat de la main sur la grille de Berkman) Attends que je te bleuisse et jaunisse la tienne. A la première occasion, je te la colore, je le jure sur ta tête d’oeuf. Il sort.

Un silence.

Berkman.- (se coinçant dans un coin) .. .. (montrant le mur, pour lui) Un melon mûr, lourd, plein de jus sucré, à la peau craquelée, si à pleine main on le jette avec force contre le mur, il vole en éclats, il éclabousse le mur, le jus orange ruisselle, la cordée de pépins, par grappes, descend en rappel. Il faut que ou cette prison de chair, ou cette prison de pierre se brise… (Il cogne sa tête des deux côtés contre les murs, puis se coince à nouveau, et mettant ses mains sur la figure, il pleure ; se reprenant) Tu te plains de la prison ? Dans le cabinet noir. Dans la cage. Au placard. Je vais te donner vrai sujet de te plaindre. Tu as le plein usage de tes bras et de tes jambes, je vais te faire devenir invalide. (il s’enferme imaginairement dans une cage, s’accroupit) Un canard, les pieds au dehors, à se dandiner. Un crapaud assis sur son derrière, les genoux en l’air, à coasser lamentablement… Tu vois ce que t’ont rapporté tes plaintes ? De quoi te plaindre cent fois plus… …(Il gémit, se dandine) Tu as contrition parfaite ? Tu as ferme intention de ne plus retomber dans ta faute ? Tu en fais promesse solennelle ? .. Je te libère, sois relâché. … … (Il sort de sa cage imaginaire, se redresse dans sa cellule, déplie ses membres, s’agenouille devant lui-même) Grâces vous soient rendues pour votre grâce, Monsieur le Président.

Arrive par le couloir à la grille, Jérémy, sergent Lilian.

Jérémy.– Berkman, je viens te dire au revoir.

Berkman.- (se levant vivement allant à lui) J’ai appris que tu étais libéré. Heureux pour toi, Jérémy. (Sergent Lilian s'écarte)

Jérémy.– Camarade, en imitation de ce que tu fais pour tous, j’aimerais faire quelque chose d’utile pour tous. Je sors contre la prison la haine affamée, la gueule grande ouverte. Donne-lui quelque chose à se mettre sous la dent.

Berkman.– Est-ce que tu accepterais de porter témoignage aux journaux ?

Jérémy.– Porter témoignage ?

Berkman.– Des anneaux scellés dans le mur, des pitons pour suspendre par les menottes, des matraquages, de la nourriture, des privations de nourriture, du cachot sans chauffage sans air sans lumière, des fous sous camisole de force, des morts suspectes, des suicides.

Jérémy.- (montrant ses poignets) Je porte les preuves sur moi, que personne ne risque de détruire, sauf à me détruire… .. (serrant les mains de Berkman) Tu me donnes l’exacte nourriture qui rassasiera ma faim. Tu entendras bientôt parler de moi.

Sort Jérémy.

Au bout d'un moment, repasse l'aumônier.

L’aumônier.– J'oubliais. Vous avez une lettre de votre soeur, Berkman. (Il jette la lettre sur le lit, sort l’aumônier)

Berkman.– (regardant la lettre de loin) Enseveli sous les cadavres, un de mes bras remue ? On me déterre d’entre les morts, bien que je sente déjà ?.. .. (s’agenouillant de loin devant la lettre, à la lettre) Trop de chair repue ? L’esprit a faim ? La jolie débauche laisse insatisfait ? On est défrisé, la vie ne tombe plus en jolies bouclettes ? (Il saisit la lettre) Que m’écris-tu d’incongru la saugrenue ? (Il ouvre la lettre, sort deux lettres, lit comme s’il traduisait) « Cher Sacha, Déchirure dans ta sombre couverture de nuages noirs, par une écharpe bleue, passe un gai rayon de soleil : la ligue ouvrière unie de Pennsylvanie a voté une motion pour demander ta libération. Les avocats ont été consultés : la multiplication des chefs d’accusation était illégale, la peine maximale n’aurait pas dû excéder 7 ans. Ils ont déposé en ton nom un recours devant le conseil des grâces sur la base d’une condamnation excessive. .. .. Ci-joint la lettre d’une admiratrice, qui te fera chaud au cœur. A toi, Emma. » (dépliant et lisant la deuxième lettre) «  Cher anarchiste, Derrière les murs de pierre d’une sombre prison religieuse, où j’ai été enfermée par mes parents, gardée et surveillée par des chères sœurs à l’âme de fer et des chères mères au cœur de pierre, j’ai appris votre acte de pure charité. Vous ne récitez pas, pour le pauvre peuple, dans la belle chapelle d’un couvent fortifié, des belles prières, ni ne chantez de beaux psaumes, accompagné de l’orgue : pour lui, vous agissez, dans la rue, d’un acte muet. Pour lui, nouveau martyr, dans l’arène vous confessez votre foi anarchiste, pour lui, vous sacrifiez votre vie. Il y a plus chrétien que chrétien : c’est anarchiste. Votre amour sans bornes pour le peuple, me fait vous aimer sans limites. Votre Becky. » (pour lui) Peut-être est-on fou quand on est seul croyant, mais est-on fou, quand on est deux ? Un ne fait qu’un, mais deux ne font-ils pas une foule ?

Il entend des pas, cache la lettre. Passe sergent Lilian, qui sort de dessous sa vareuse des journaux, qu’il jette sur le lit de Berkman. Berkman les prend, et s’adossant au mur qui prolonge la grille pour ne pas être vu, saisit le 1° journal.

Berkman.- (lisant) « Un prisonnier libéré exhibe les sales dessous que cacherait notre prison municipale : il parle d’anneaux de fer scellés dans les murs où sont enchaînés les prisonniers, de pitons où les prisonniers sont pendus par les chaînes de leurs menottes, de passages à tabac, de camisoles de force pour les fous, de morts suspectes, de suicides camouflés, de cachots sans chauffage sans air sans lumière, de soupes faites de viandes avariées et de légumes pourris, de cafés faits avec des épluchures de pommes de terre, de pain fait de châtaignes et d’épluchures de châtaignes… » …(saisissant le 2° journal, lisant) « Que des hors-la-loi en appellent à la loi contre les représentants de la loi, tels sont les excès des démocraties. Et moi je dirais que si des délinquants osent prendre la liberté de se plaindre, c’est qu’on est trop bon avec eux. »  (saisissant le 3° journal, le lisant)    « Quand nos mères et nos femmes, en silence, sans une plainte ni un reproche, prennent à pleines mains le linge que honteusement nous, hommes, avons sali, qu’elles le mettent à tremper et à bouillir, qu’elles le lavent, le frottent, le rincent, est-ce que nous ne nous reconnaissons pas une dette envers elle ? Directeur, gardiens et surveillants de prison exercent une profession ingrate, ne soyons pas ingrats à leur égard. Si la prison ne plaît pas aux prisonniers, c’est qu’elle remplit son office. Elle est faite pour leur déplaire : donnons un satisfecit au directeur. » (saisissant un 4° journal, lisant) «  D’après la loi, la privation de la liberté est le châtiment entier. Par la privation de la liberté, les délinquants expient totalement leurs méfaits. Nul n’a le droit d’ajouter au châtiment prévu par la loi, un châtiment de son propre chef. A l’inhumanité incivique rachetée, nous devons opposer l’humanité du citoyen : c’est la seule façon d’instruire et d’éduquer les délinquants. Qu’il soit donné ordre au Conseil des Oeuvres de Bienfaisance de procéder à une enquête. » (saisissant le dernier journal, le lisant) « Le Président du Conseil des Œuvres de Bienfaisance a décidé de constituer une commission et d’ouvrir une enquête. »

On entend des bruits de brosses qui nettoient à grand eau le sol. Passe un détenu avec un seau d’eau de chaux et un large pinceau.

Le détenu.- (à Berkman) On nettoie les sols à grande eau, on blanchit les murs à la chaux : la Commission a annoncé sa visite.

Berkman.- (sortant de dessous son matelas une feuille, qu’il cache sous sa blouse, mettant ses mains aux barreaux de la grille, appelant) Sergent. Sergent.

Paraît le Sergent Angus.

Berkman.– La Commission va interroger les prisonniers. Je demande à Monsieur le Directeur de m’inscrire en premier sur la liste.

Sergent Angus disparaît, au bout d’un moment revient, ouvre la porte de la cellule, met les menottes à Berkman. Berkman et Sergent Angus sortent.

 

 

 

Le bureau du directeur. Le directeur à son bureau. Entrent Sergent Angus Berkman, deux gardes armés d’une matraque.

Berkman.– Je viens vous signifier mon intention de témoigner devant la Commission. Je demande à être le premier à être entendu. (il sort de dessous sa blouse la feuille) Ci-joint la liste des 17 prisonniers, qui veulent témoigner. J’ai le double des témoignages.

Le directeur.– Si vous me permettez, Mr Berkman, je vous conseille un peu de pudeur. Remontant des conséquences, la prison, à la cause, le crime, je vous rappelle que, commettant un attentat contre un haut personnage de la société civile, vous avez porté atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Je vous déconseille une telle débauche. (Il regarde les deux gardes, qui s’approchent de Berkman, matraque à la main)

Berkman,.– Ils sont l’outil, vous la main. Un seul coup de l’outil, je tiendrai la main pour responsable.

Le directeur.– Les menaces contre une personne investie de fonctions par les autorités constituent un acte de violence sanctionnée par la loi.

Berkman.– Dehors, il n’y a pas seulement vos amis, il y a aussi les miens et mes amis sont plus mes amis que les vôtres sont les vôtres. Une violence injuste ne restera pas impunie.

Le directeur regarde les deux gardes, qui reculent jusqu’à la porte.

Le directeur.– On avait retourné tout le jardin, on croyait avoir éradiqué toutes les mauvaises herbes, et on s’aperçoit que, dans la plate-bande nette et bien ratissée, perce la liane délicate du liseron redoutable. Apparemment votre peine de prison, au lieu de vous débiliter, vous ragaillardit. … … Je sais comment vous vous conduisez. Vous ne cessez de braver les interdits, vous ne cessez de parler aux détenus.

Berkman.– Si parler est un délit, je ne suis pas seul à le commettre.

Le directeur.- Aux détenus ordinaires, la parole sert pour leur petit commerce de détail, vous, vous l’employez pour votre marché de gros. Eux, ne sont dangereux que pour eux, vous, vous êtes dangereux pour tous. De votre cellule de l’Aile Nord, je sais comme vous tissez votre toile, à laquelle vous vous êtes relié par un fil avertisseur. Rien ne se passe dans la prison, et dehors, que vous n’en soyez averti. J’en tire les conséquences : je vous ôte de l’Aile Nord et vous mets dans l’Aile Sud.

Berkman.– Je veux rester dans l’Aile Nord.

Le directeur.– Voilà bien pourquoi vous n’y resterez pas.

Berkman.– Je resterai où je suis.

Le directeur.– Vous irez où je veux. Sergent, exécutez mes ordres.

Sortent Berkman, les deux gardes, Sergent Angus.

 

 

 

Le sous-sol. Le panier. Le bruit des pas s’approche, la porte est ouverte, Berkman est poussé dedans, la porte est refermée, le bruit des pas s’éloigne.

Berkman.- (se frappant les côtes de ses bras, piétinant) Double hiver : hiver et pas de chauffage. Non seulement prisonnier, mais prisonnier en plus du froid. Double prison : prison, et prison dans la prison : le froid. Dieu, qu’il fait froid. (Il va et vient) Je suis enveloppé d’un drap de froid. J’ai la blouse, le pantalon plaqués de froid. Je me suspendrais à une corde à linge pour m’égoutter, si le froid pouvait s’égoutter. (Il s’assied dans un coin, plie ses genoux contre lui, embrasse ses jambes de ses bras qu’il serre, coince son visage entre ses genoux) .. Il n’y a pas un pouce de chair, qui n’ait froid. Le froid saisit jusqu’à mon esprit, le froid ne me fait plus penser qu’à lui. Envahi dans mes moindres recoins par le froid, je n’ai plus de place pour autre chose. Je ne suis plus moi, je suis froid ; je n’ai plus de nom, mon nom est : froid… On ne peut former qu’un voeu, : avoir un petit peu moins froid. On ne peut former qu’une prière : que le froid, s’il lui plaît, veuille relâcher son étreinte. Je dois être bleu, vert, blanc, gris, violet. .. .. S’il vous plaît, Dieu, Diable, qui que vous soyez, qui avez un peu de pouvoir sur le froid, s’il vous plaît, qu’il fasse un tout petit peu moins froid. (Il pose sa main sur ses genoux) Je pose ma main sur mon genou, ma main ne sent pas mon genou : ma main est une cuiller en bois, que je pousse au hasard. (Il essaie de se mettre debout et de marcher, se tient au mur pour ne pas tomber) Je ne sens plus mes jambes sont de bois, ce sont des échasses. (Il s'accroupit) Je suis nu sur un boulevard nu, où souffle une bise glaciale. Un squelette d’arbre en plein hiver, moitié vivant, moitié mort, qui attend un printemps qui ne vient pas, voilà ce que je suis. .... Bakounine, va te faire voir par les Grecs. Anarchie, va voir ailleurs si je s’y suis. ...… Je m’assoupis, je me réveille sans savoir combien de temps je me suis assoupi, si c’est dix minutes ou dix heures. On m’apporte une boule de pain, que je dévore, une assiette de soupe, que je lappe à même la gamelle et qui me coule à moitié hors de la bouche : de somnolence en pain et soupe, de pain et soupe en somnolence, de somnolence à trembler et grelotter, je ne sais pas combien de temps il s’est passé… Dieu que j’ai froid.

Bruit de pas. La porte s’ouvre. Paraît Sergent Angus, sarcastique.

Sergent Angus.– Ton temps est fait.

Berkman.- (off, se levant difficilement, marchant comme sur des échasses, se tenant aux murs) Ce ne peut être déjà : il ricane. Ce n’est qu’une farce qu’il te joue. Ne croyons que ce que nous voyons.

Ils sortent, Sergent Angus, riant, ferme la porte. Le bruit de leurs pas s’éloigne lentement.

 

 

 

L’ancienne cellule de Berkman. Paraissent Sergent Angus, Berkman, marchant avec autant de peine. Sergent Angus ouvre la porte, Berkman entre, Sergent Angus ferme la porte, et s’en va en éclatant de rire.

Berkman.- (se massant doucement, pour lui) Douce chaleur, dégèle-moi doucement. Dégourdis lentement mains et pieds, qu’ils puissent de nouveau sentir. Dégèle mon esprit, qu’il puisse à nouveau penser.

Paraît Bill, avec balayette, balai, pelle.

Bill.– Berk.

Berkman.- (l’arrêtant de la main) S’il te plaît, un moment. … … Voilà, je suis à toi… … De quoi s’agit-il ? Rappelle-moi.

Bill.– La campagne de presse.. La commission d’enquête sur la prison.

Berkman.– J’y suis.

Bill.– Tu ne vas pas en croire tes oreilles. La pièce qui s’est jouée a été une machinerie parfaite.

Berkman.– J’écoute.

Bill.– Lever de rideau. Acte I. Pour le jour de la visite de la Commission, le directeur cache dans un cachot le causeur de la cause, le pousseur de témoins : Berkman. Dénouement de l’Acte : Berkman passe à la trappe. Acte II. Le secrétaire de la Commission du Conseil des Œuvres de Bienfaisance, un nommé Torrance, ami intime du directeur, offre aux membres de la Commission de les représenter et d’inspecter la prison pour eux, ce que tous acceptent avec soulagement. Dénouement de l’Acte : la Commission n’est plus qu’un : Torrance. Acte III. Torrance arrive à la prison, convoque un par un les prisonniers qui se sont portés témoins et procède à leur interrogatoire, c’est à dire que leur refusant la parole, il leur pose à chacun la même unique question : quel est, parmi les prisonniers, l’incitateur de la campagne de presse. Trois des témoins craquent et dénoncent l’incitateur, Berkman. De ces trois seuls, le témoignage est retenu, le témoignage des autres est jugé peu crédible. A la suite de quoi, le directeur invite Le dit Torrance à déjeuner. Dénouement de l’acte : les basses accusations contre le directeur ne sont que l’aboutissement des manœuvres souterraines de l’anarchiste Berkman. Dénouement de la pièce : le directeur coupable est déclaré innocent, et l’anarchiste innocent est déclaré coupable. Est-ce que ce n’est pas beau comme tout ? N’y a-t-il pas là de quoi nourrir un atroce scepticisme?.. … Tu ne dis rien ?

Berkman.– Que peut dire celui qui ne peut rien ?

Bill.– La vérité m’oblige à dire que ça n’a pas été un coup pour rien. Le directeur a entendu siffler les balles à ses oreilles. Les gardiens nous tombent moins dessus. Ton action n’a pas été inutile.

Berkman.– Merci, Bill.

Bill sort.

Berkman.- (pour lui) Penser, agir, quand ni la pensée, ni l’action n’ont d’objet? L’être qui ne pense, ni n’agit est-il encore un être ? Il n’est plus qu’une chose. (se regardant) Soit donc une chose, (se tapant du plat de la main, de tous côtés) limitée par une surface fermée, (se jetant contre le mur) qui oppose de la résistance, soumis aux lois de la pesanteur (il se jette par terre, puis allant dans un coin, s’y coince, face au mur, et met ses mains sur le visage)

Paraît Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– Berkman, convoqué par Mr le Directeur.

Sergent Lilian ouvre la porte, Berkman et Sergent Lilian sortent.

 

 

 

Le bureau du directeur. Le directeur à son bureau. Entrent Berkman et Sergent Lilian.

Le directeur.– Asseyez-vous. (à Berkman, méfiant) Ce n’est pas un piège , c’est une chaise cannée en bois, solide : je dois savoir avec vous une conversation administrative…(Berkman s’assied) …Mr. Berkman, l’auxiliaire de justice qui fait profession de défendre devant les juridictions vos intérêts, c’est à dire votre avocat, me prie de vous informer que le Conseil des Grâces examine aujourd’hui votre demande de grâce. ..(changeant de ton) … A propos, si la grâce vous était accordée, Mr Berkman, à quoi dépenseriez-vous cette liberté soudainement gagnée ? Quels seraient vos projets ?

Berkman.– Vous me prenez de court. Un prisonnier n’a de projets que de prison.

Le directeur.– Retourneriez-vous à New-York, parmi vos amis anarchistes ?

Berkman.- (off) Parole et pensée vont de pair. Celui qui, par peur ou calcul, se trahit en paroles, se trahit bientôt en pensée. Tu veux me tester, c’est moi qui vais te tester. (haut) Voyez-vous aux Etats-Unis un seul citoyen accueillir chez lui un anarchiste ?

Le directeur.– Brûlez-vous toujours de la même ardente foi anarchiste, ou la prison l’a-t-elle tempérée ?

Berkman.– La justice américaine a évalué mon attentat manqué à un tel haut prix de prison, que je serais ingrat de ne pas l’évaluer autant. Ce que vous payez cher, vous est d’autant plus précieux.

Le directeur.– Tout de même, vous avez manqué votre attentat avec beaucoup de maladresse. Vous ne pouvez guère vous en faire gloire.

Berkman.– Je l’ai manqué, mais l’avoir manqué m’a réussi. Grâce à ce manque, j’ai eu l’occasion de combler une grave lacune dans mon savoir, et de connaître la prison.

Le directeur.– Connaître la prison, vous appelez ça combler une lacune ?

Berkman.– Pour un homme, qui professe ce que je professe, il entre dans son apprentissage de faire un stage en prison, non en tant que délinquant correctionnel, auquel cas son instruction manquerait d’objectivité son propre cas lui troublant la vue, mais en tant que prisonnier politique.

Le directeur.– 22 ans, c’est long pour un stage.

Berkman.– Etre emprisonné pour un temps court, est-ce que cela fait connaître la prison ? C’est faire comme un ministre qui entre et qui sort : c’est ne se donner de la prison qu’une idée superficielle.

Le directeur.– Le savoir de la prison est un savoir que je connais mieux que vous : je n’y vois que du négatif. La prison n’est qu’un lieu d’expiation.

Berkman.- Pardon, vous, vous tenez en deçà de la frontière. De l’étranger, qui est de l’autre côté, vous ignorez totalement la langue, les mœurs, les coutumes. Les touristes, qui abordent la forêt vierge, Lorsqu’ils entendent des bruits étranges inquiétants, des cris d’oiseaux, des appels d’animaux inconnus, des froissements de feuillage, saisis de frayeur, prennent le fusil en main, mettent le doigt sur la détente. Pour vous, qui êtes dehors, les détenus sont définis par le délit ou le crime pour lequel ils sont détenus, pour moi, qui suis dedans, je les considère comme des gens comme vous et comme moi. .. .. Combien parmi eux, croyez-vous, méritent vraiment de souffrir un supplice si affreux que d’être emprisonnés dans une prison aussi infâme ? Combien sont plus ou moins coupables, ou innocents, ou malades, ou fous, ou indociles, ou malchanceux, ou mal-nés : et à leur souffrance naturelle d’état, de condition, de naissance, l’Etat ajoute celle d’être emprisonné ? Est-ce que tout cela ne fait pas une classe en soi, qui mérite qu’on la connaisse ?

Le directeur.– Si je comprends, lorsque vous serez en liberté, vous continuerez donc à inciter le peuple à se soulever contre les autorités ?

Berkman.– Que sont les autorités ? Des représentants du peuple, élus pour 4 ans. Qui élit les représentants du peuple ? Le peuple. Peut-on inciter le peuple à se soulever contre lui-même ?

Le directeur.- (se levant) Excusez-moi. A cette heure, le sort doit en être jeté. Le Conseil des Grâces a dû statuer sur votre sort.

Il sort.

Berkman.- (pour lui) « Mr Hopkins ? Vous avez ausculté votre patient ? Il est guéri ? On peut le laisser sortir sans danger ? - Je regrette, Monsieur le Conseiller. Le malade présente toujours les mêmes symptômes : périodes d’excitation alternant avec des périodes de calme, crises avec contractures et spasmes, salive mousseuse à la commissure des lèvres, il se roule par terre, il veut mordre tout le monde. Dans la rue, ce serait le même danger public.—L’affaire est dans le sac, Mr Hopkins. Gardez-le... ... Merci, Mr Hopkins. »

Entre le Directeur.

Le directeur.– Je regrette, Mr Berkman. le Comité ne vous accorde pas sa grâce. Vous devrez faire votre temps.

Berkman.- (se levant, off) Malheur. Je n’ai plus qu’à me laisser glisser, couler, sombrer, envoyer par le fond.

Le directeur.– Mr Berkman. (Berkman se tourne) Combien de temps vous reste-t-il à faire ?

Berkman.– 11 ans.

Le directeur.– L’emploi d’aide-garçon de salle va vaquer dans votre section. Il vous est offert, si vous le voulez.

Berkman.– Je ne veux bénéficier d’aucune faveur.

Le directeur.– Ce n’est pas une faveur, c’est votre tour.(à Sergent Lilian) Mr Berkman occupera le poste d’assistant de l’homme de section. Demandez pour lui un balai au magasin.

Berkman.- (pour lui) Lampions et feu d’artifice. Défilé militaire et bal public. J’ai gagné le bâton de maréchal du prisonnier : le balai merdeux à nettoyer les chiottes.

Sortent Berkman et Sergent Lilian.

 

 

 

Dans la cour. Berkman, face au mur, parle au mur.Le détenu Tony, de loin, l’observe.

Berkman.- (pour lui) Berkman, n’est-il pas temps d’arrêter les frais. Pourquoi ramer en vain contre le courant ? Quelle est cette manie de traîner toujours ton escabeau avec toi, d’y grimper à tout propos, et prêcher dans le vide ? Tu te veux peuple ? Sois peuple. Le peuple passe inaperçu ? Passe inaperçu. Pour le peuple, quel est le seul espace ? Entre peau et peau. Entre peau et peau, voilà ton seul champ. Ne dépasse plus, à l’avenir, je te prie, les limites de ta propriété. Si tu as des incontinences d’énergie, fais comme le peuple, mets une bavette pour le haut, des couches pour le bas. Satisfais tes besoins en interne : c’est ceci, être démocratique.

Tony s’approche de Berkman.

Tony.– Mr Berkman, l’occasion s’offrant, prenant mon courage à deux mains, j’ose aller dans les coulisses et toquer à la porte de votre loge.

Berkman.– De ma loge ?

Tony.– Chaque homme a le culte de son grand homme. Chaque fidèle a la rage de son demi-dieu. Partant sans cesse à la cueillette, il glane tout ce qui le touche. J’ai appris le rejet de votre grâce. Ne cessant de vous observer, j’ai vu sur vous le contrecoup de ce coup-là.

Berkman.– Ton demi-dieu est un faux demi-dieu : le seul vrai dieu pour chacun, c’est lui. Ouvre les yeux sur toi, ôte la taie de tes yeux : c’est en toi seul que tu dois avoir foi.

Tony.– Epuisé, le chef, sac au dos, s’affale contre un arbre, étend ses jambes et refuse de continuer. Si l’équipier lui tend la main, que fera le chef ? Il se laissera tirer. A peine sera-t-il debout, que lui renaîtra le désir de la route. Qu’est-ce que c’est découragement ? C’est désir d’une pause nécessaire.

Berkman.– Guide-toi toi-même, tu te guideras mieux. Il te suffit d’essayer : avance une jambe, tu verras, automatiquement, l’autre suivra.

Tony.– Perdu, je ne sais où me diriger : j’ai besoin de votre sûre silhouette devant moi… .. … … Mr Berkman, contre votre gré vous êtes détenu : comme un prisonnier obéissant, vous vous laissez sagement détenir ? Ils vous emmurent contre votre volonté, comme un prisonnier servile, vous les laissez vous emmurer sans vous opposer ? .. .. Le temps passé en prison contre son gré, à quoi l’honneur commande-t-il de le passer ?

Berkman.–(réfléchissant, observant Tony) A s’évader. (souriant, lui tendant la main) Berkman…

Tony.- (lui serrant la main) Tony l’Alsacien. Je travaille aux cuisines.

Berkman.- .. Tu travailles aux cuisines, bien : le mur d’enceinte de la prison est en face des cuisines, vois s’il n’y a pas une voie…...Quand les détenus à la chapelle, élèveront leurs cœurs vers les cieux, moi j’élèverai ma viande jusqu’à la trappe du toit, pour voir si les cieux ne sont pas aussi une voie pour nous… .. A chaque pas que nous faisons, il faut que nous sondions les défauts de la cuirasse les portes, les fenêtres, les trappes, les fosses, les puits, les trous, examiner particulièrement les bâtiments qui font solution de continuité avec la prison : les cuisines, les douches, l’infirmerie. Que les oreilles glanent au passage, dans toutes les conversations, tous les bribes dont nous pourrions tirer parti.

Tony.– (lui serrant la main de ses deux mains) Je vous retrouve.

Ils se quittent.

 

 

Balai en main, ils se rencontrent dans un couloir, mais ne se regardent pas.

Tony.- De la cuisine, si on était un écureuil avec une queue portante, on pourrait sauter sur le mur d’enceinte, mais j’ai peur que nous n’ayons pas la queue assez touffue.

Berkman.- La trappe du toit est blindée. La fenêtre des douches donne dans le vide. L’infirmerie est gardée jour et nuit.

Tony.– La demoiselle, apparemment, est chaste. Elle n’ouvre pas les jambes d’elle-même.

Berkman.– Est chaste, la demoiselle qui n’est pas sollicitée. Je me fais fort de soudoyer à l’extérieur une équipe de suborneurs. Ils loueraient une maison de l’autre côté du mur et lanceraient leur entreprise de séduction sous les jupes de la rue. Notre tâche est de chercher de la dite demoiselle le bon orifice, pour pouvoir guider leurs engins... ..Certains détenus sont employés à des travaux de maçonnerie et de plomberie. Il faut les interroger sur les conduites d’alimentation en eau, en gaz, les collecteurs d’eaux usées, les caves, les souterrains.

Tony.– Je sais que le vieux Mac a travaillé autrefois dans les sous-sols.

Berkman.– Je l’interroge.

Tony.- Prends garde, c’est un mouton du directeur.

Ils se quittent.

 

 

Dans le couloir, Berkman, avec son chariot, est devant la cellule de Mac. Il lui tend une boule de pain, puis une deuxième.

Mac.– Berk, pourquoi ?

Berkman.– Un mouton t’a dénoncé, Mac. Il paraît que tu es l’ancien de la section. Honneur à l’aîné.

Mac.– C’est vrai. Je suis l’ancien des anciens. Je suis des fondations de la prison, autant que des fondations sont de moi.

Berkman.–(regardant ailleurs, comme la conversation de l’intéressait pas) Allons donc. Ne me conte pas des contes, Mac.

Mac.– C’est la vérité vraie. J’ai travaillé aux égouts plus d’un mois à l’époque. Je suis maçon.

Berkman.– Ils t’avaient payé, j’espère.

Mac.— En monnaie de singe, oui.

Berkman.– Tu sais qu’ils n’ont pas le droit d’employer des condamnés comme ouvriers ? Tu aurais pu déposer plainte.

Mac.– Je dois être juste. Ils m’ont payé en nature, et ils ont fait bonne mesure. J’ai mené dans le sous-sol une vie de prince : j’avais droit au repas des surveillants, aux journaux, aux cigarettes, au vin. Je vivais une vie de nabab. J’aurais pu m’évader, si j’avais voulu.

Berkman.– Allons donc. Contente-toi de tisser la vérité, Mac, ne brode pas.

Mac.– Je dis la vérité. Tiens. (il prend la fiche de la bibliothèque, qu’il a sur lui, et un tout petit bout de crayon, dessine et indique tout en dessinant) Les égouts des hommes, les égouts des fermes, le collecteur, je serais passé par là.

Berkman.– Ce pointillé, c’est de l’inventé, oui.

Mac.– Pas du tout. C’est une vraie galerie, qui passe sous la cour, et qui joint le sous-sol des hommes, le collecteur et le sous-sol des femmes. Je l’ai découverte pendant mes travaux. Ils ne sont pas 5 dans la prison à la connaître.

Berkman.– Oui, mais, voilà, tu ne t’es pas évadé.

Mac.– Ma femme avait disparu dans la nature, mes fils s’étaient envolés, où je serais allé ?

Berkman,.– Oui. Et tu ne t’évades pas non plus aujourd’hui.

Mac.– Je ne le pourrais plus. Quand j’ai eu fini, ils ont blindé les portes du sous-sol. Je crois que tu ne me crois pas.

Berkman.-Si, si. (prenant le dessin) Si tu ne veux pas qu’il t’en cuise, ne dis à quiconque ni ce que tu m’as dit, ni que tu me l’a dit. Il ne manque pas de moutons, qui s’empresseraient de tout raconter au directeur.

Mac.– Je connais ma prison, qu’est-ce que tu crois ?

Berkman.– Là n’était pas la question. Honneur et respect à l’ancien, Mac.

Mac.- (serrant le poignet de Berkman) Merci, Berk, d’avoir pensé à moi. Crois-moi, je t'ai dit la vérité.

Poussant son chariot, sort Berkman.

 

 

Dans la cour, adossés à un mur, l’un non loin de l’autre.

Tony.– Mon père, je vous prie de m'écouter en confession. Si ne pas dire la vérité, c’est pécher, j’ai péché. J’ai omis de vous dire que je vais être libéré vendredi.

Berkman.– Tu vas être libéré ? Tu es fou ? La liberté vient à toi d’elle-même, et tu veux lui brûler la politesse ? Tu veux qu’ils prolongent ta peine de 7 ans ?

Tony.– Si je ne vous avais pas proposé de faire équipe, est-ce que vous auriez projeté de t’évader ?

Berkman.– Certainement pas.

Tony.– Si je vous l’ai tu, c’est parce que plus s’approchait ma libération, plus me pressait mon remords.

Berkman.– Qu’est ce que tu me chantes ? Le jour où tu as tout expié, c’est alors que tu te sens le plus coupable ?

Tony.– J’ai commis des choses pas possibles, et j’allais être libéré, et vous, qui avez manqué un attentat, vous seriez resté en prison 10 ans encore ? Je ne supportais pas l’idée… … Qu’est-ce que je risque ? Nous n’en sommes qu’au plan de bataille. Libre, je serai votre esprit dehors, qui préparera l’évasion du reste resté dedans.

Berkman.– Promets-moi d’être prudent et de ne pas commettre pas d’impair… …(Tony tend la main pour le jurer) Tiens parole… … Ce Mac m’a appris qu’il existe, à la hauteur des égouts, une galerie, qui passe sous la cour, et qui est bouchée aux extrémités. Ils ne sont que 4 ou 5 à la connaître dans la prison. Mais ce qu’aucun d’eux ne sait, c’est qu’on peut accéder à cette galerie, de la cour, par un puits vertical. J’ai repéré, pendant la promenade, une plaque en fonte couverte de terre, qui bouge sous les pieds, et qui est d’après mes mesures, à la verticale au-dessus de la galerie… … Le plan d’évasion est le suivant : mes camarades creuseront, à la hauteur des égouts, un tunnel jusqu’à la galerie ; nous nous évaderons par le puits vertical. …(le rappelant) Soyons envers les gardiens ronchons comme d’habitude : une bonne humeur les alarmerait.

Ils se quittent.

 

 

Dans la cour. Berkman. Va vers Berkman, Tony d’abord, Jim restant plus loin.

Berkman.- (à Tony) La maison est louée, ils ont attaqué le tunnel.

Tony.– Parfait. (faisant signe à Jim d’avancer) Comme le titulaire est muté tout à l’heure, il présente son remplaçant : Jim, plombier en prison, dehors honnête malfaiteur.

Jim.– Honnête, honnête, pas toujours malhonnête. (à Berkman, le pointant) J’ai parfois un accès de faiblesse pour des innocents de village.

Berkman.– (riant) Je suis un innocent de village ?

Jim.– .. .. L’innocent par mi les innocents. Tu commets un attentat contre un capitaliste, parce qu’il est cause de mort d’ouvriers, tu le manques, c’est un attentat terroriste, tu en prends pour 20 ans. Tu aurais commis ce même attentat contre ce même capitaliste, parce qu’il a baisé ta femme, tu ne l’aurais manqué, ç’aurait été un crime passionnel, tu aurais été acquitté. Les juges sont partie prenante de cul, non d’idéal. Soyez idéaliste dans une telle société.

Berkman.– Raison de plus pour l’être.

Jim.– Les utopistes comme toi me liquéfient.

Berkman.– Reprends ta forme solide, s’il te plaît. (à Tony) Pense à jeter deux revolvers par le soupirail dès le jour de ta sortie. Tu pars, je ne te revois plus.

Tony.– A la liberté.

Berkman.– A la liberté.

Ils se quittent.

 

 

Quelque part, dans un couloir, Berkman, Jim, se croisant.

Jim.– Un jour est passé, je n’ai trouvé aucun revolver sous aucun soupirail. Pour moi, ils les ont découverts.

Berkman.– Ce serait le diable au couvent, leurs cornettes voleraient de tous côtés. Tony a peut-être pris du retard. J’ai un expédient, pour qu’ils t’y renvoient.

On voit Berkman avec un seau, ramassant dans les couloirs tout ce qu’il trouve.

Berkman.- (ramassant) Vieux papiers, sciures, morceaux de bois, balayures, chiffons.

Il sort. On entend une chasse d’eau de WC fonctionner assez longuement.

 

Paraît dans le couloir un garde, qui fait le couloir en humant, Sergent Lilian.

Le garde.– Vous sentez ce que je sens, sergent ?

Le directeur.- (paraissant aussi, et humant, au Sergent Lilian) Nous savons que nous sommes peu de chose, mais est-ce la peine d’insister si lourdement ?.. .. (agacé) Eh bien. Je croyais qu’il y avait un plombier parmi les prisonniers.

Sergent Lilian.- (appelant) Jim. Jim. Jim.

La voix de Jim.- (au loin) Il y a une merde dans la merde, c’est pour moi, je sais, je sais.

Tous sortent.

 

 

Au bout d’un moment, paraît dans le couloir Jim, qui s’essuie les mains, qui croise Berkman, qui balaie.

Jim.– Je suis sûr qu’ils ont les revolvers. Leurs yeux reniflaient mes attitudes, mes regards. Ils ne rêvaient que d’une chose : me prendre en flagrant délit. C’était si voyant que j’ai été obligé de leur dire qu’ils avaient l’air tout drôles.

Il sort.

 

Entre le sous-directeur, Sergent Lilian, des gardes, des surveillants.

Le sous-directeur.- (frappant du plat de la main les grilles) Tous en cellule. Fouille générale.

La cellule de Berkman est ouverte. Berkman paraît, entre, deux gardes après lui, qui fouillent la cellule, fouillent Berkman.

Ils sortent, referment la cellule, on les entend faire de même aux cellules voisines, le bruit diminue, s’éteint.

 

Sergent Lilian réapparaît, ouvre la cellule de Berkman.

Sergent Lilian.– Berkman, vous pouvez reprendre votre service. (regardant de tous côtés) Une lettre de votre ami Tony.

Berkman.– Merci.

Berkman prend la lettre, disparaît, réapparaît avec balai, balayette et pelle, croise Jim muni lui aussi de balai, balayette, pelle.

Berkman.- Une lettre de Tony. (lisant) « Nous approchons du mur d’enceinte. 3 problèmes se sont posés : le manque d’air frais, le manque de lumière, le bruit que faisaient nos pics et nos pioches. Les 3 problèmes ont été résolus par une pompe à air, un groupe électrogène, et un récital de piano donné en continu toutes fenêtres ouvertes. Il y a bien du rendement en avancée dans le tunnel et dans l’exécution de l’œuvre complète pour piano de Beethoven. »

Jim.– Il me prend de folles envies de danser. Je me retiens pour ne pas inviter le Sergent Angus.

Berkman.- Je lui réponds. (écrivant) « Tony, avant de quitter la maison, laissez deux revolvers, de l’argent, et des directives codées pour dire où nous devons vous rejoindre. Nous sommes couchés dans la boue et la chaleur à piocher avec vous. »

Passe le sergent Lilian, à qui Berkman donne la lettre.

 

 

Plus tard. On entend une sirène. Soudain beaucoup de bruit de pas sur les passerelles. Paraissent sous-directeur, Sergent Lilian, Sergent Angus.

Le sous-directeur.– Alerte maximale.. Les gardes et les surveillants à leurs postes. Tous les prisonniers, même les hommes de section, en cellule. (Berkman, ave brutalité est poussé dan sa cellule, bruit de nombreux pas dans toutes les directions, de clés dans les serrures, de grilles fermées ; à la cantonade) Avis à tous : le travail, la promenade, les visites, les consultations médicales, le prêt de livres, le courrier sont supprimés. Les ateliers, la bibliothèque, le parloir, l’infirmerie sont fermés.

Sortent tous, sauf deux surveillants, puis survient un troisième.

1° surveillant.– Qu’est-ce qu’il y a ? Une évasion ?

2°surveillant.– Tu n’imaginerais pas. Ils ont trouvé sous les murs des trous de mines bourrés d’explosifs. A la 7ième sonnerie de trompettes, les murs devaient s’écrouler.

3°surveillant.– Par 4 tunnels, quatre bandes devaient envahir la prison, tuer les gardiens, libérer les prisonniers. Les fauves auraient été lâchés sur la ville.

La voix du directeur.- (aux hauts parleurs) Ici, Hopkins, le directeur. Qu’est-ce que c’est que tout ce tapage ? Qui est-ce qui se permet d’actionner la sirène? Et quels sont les racontars que j’entends ? Du creux dans vos têtes, vous déduisez qu’il y a des trous dans le sol : réintégrez ces creux dans vos têtes. Apprenez que les tunnels ont été creusés par les gaziers, à la recherche de fuites de gaz. Que le sous-directeur vienne à mon bureau, j’entends qu’il soit sanctionné. Tout le monde retourne à son poste. Je dis : tout le monde retourne à son poste.

Secouant la tête, les deux surveillants sortent, Les pas s’éloignent, le bruit s’éteint.

 

 

Passe le Sergent Lilian. De dessous sa blouse, il sort deux journaux, qu’il lance sur le lit de Berkman. Berkman s’adosse au mur qui prolonge la grille, et lit.

Berkman.- (lisant) « L’affaire du tunnel. Trois enfants, nouveaux Robinsons, se sont aventurés dans le jardin d’une maison abandonnée. Partant de terre fraîche en tas dans le jardin, des traces terreuses les ont conduits à la maison, de la maison à la cave, de la cave jusqu’à un tunnel, qui s’enfonçait dans le noir. Les sapeurs-pompiers ont exploré le tunnel, qui se dirigeait vers la prison, mais ils ont rebroussé chemin, dissuadés par une forte odeur de gaz. Ce bout du tunnel ne livrant pas son secret, ils ont cherché à l’autre bout. De nombreuses excavations dans la cour de la prison ont permis de le découvrir enfin. De qui le tunnel préparait-il l’évasion, c’est la question qui se pose. Une enquête a été ouverte. » (Il prend l’autre journal, le lit) « L’affaire du tunnel. Selon la police, une telle opération, qui mobilise d’importantes ressources en argent, en matériel, en informateurs, en hommes qui n’ont pas froid aux yeux, ne peut avoir été engagée que par un des gangs de la ville, pour libérer un truand. Le chef de la police proteste contre l’insuffisance de ses moyens, et demande une augmentation de ses crédits. Nous, au journal, nous pensons plutôt qu’une telle action, qui nécessite intelligence, audace, abnégation, ne peut avoir été entreprise que par des anarchistes, pour libérer Berkman. »

Bruit de pas, Berkman cache les journaux sous le matelas. Paraît Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– (désolé) Berkman, vous êtes convoqué chez le directeur.

Sergent Lilian ouvre la porte, met à Berkman des menottes, tous deux sortent.

 

 

 

Le bureau du directeur. Le directeur, debout. Entrent Berkman et Sergent Lilian.

Le directeur.- (à Berkman) Vous êtes la seule clé qui ouvre l’énigme du tunnel, Berkman. Comme je n’ai aucune envie que l’éventualité de votre évasion obsède mes jours et hante mes nuits, je vous coupe toutes vos passerelles vers l’extérieur et vers l’intérieur. Vous êtes privé de travail, de promenade, de courrier, de parloir, de bibliothèque, de service. Vous êtes consigné jusqu’à la fin de votre peine à l’isolement, sous la surveillance constante d’un gardien. Sergent, prenez deux gardes avec vous, et exécutez mon ordre. Sergent Lilian, vous commencerez le tour de garde.

Sortent Berkman et Sergent Lilian.

 

 

 

L’isolement. Bruit de pas qui s’approchent, de la clé qui ouvre la porte, paraissent Berkman, deux gardes, Sergent Lilian. Les menottes sont ôtées, Berkman poussé dans le mitard, la porte est refermée. Le bruit des pas des deux gardes s’éloigne, le judas s’ouvre avec un déclic, se referme. Berkman s’assied dans un coin par terre, plie ses genoux, embrasse ses genoux, pose son front sur les genoux.

La nuit tombe. On entend un pas derrière la porte.

La voix du directeur.– Vous dormez, sergent ?

La voix du sergent.- (tranquille) Si je dors, je vous rêve, Mr. Le Directeur.

Du temps passe. Bruit d’un pas derrière la porte.

La voix du directeur.– Vous lui avez parlé, sergent ?

La voix du sergent.- (tranquille) Si je lui ai parlé, vous ne me parlez pas, Monsieur le Directeur.

 

 

Plus tard. Berkman se lève, sort de dessous sa blouse, une toile qui lui faisait ceinture, love cette toile autour d’un barreau du soupirail.

Berkman.- (pour lui) .. .. Le corps peut survivre quelques jours de ses réserves, ces réserves épuisées, ne passe-t-il pas le pas ? L’esprit peut survivre quelques jours de ses souvenirs, ces souvenirs épuisés, l’esprit ne rend-il pas l’esprit ?.. .. Sans un autre esprit, quel esprit reste esprit ? Sans un autre homme, quel homme reste homme ? Sans nulle vie autour de soi, quelle vie peut vivre ? .. …(à travers le soupirail, passe, presque à la verticale, rasant le mur, un rayon de soleil) Physique soleil, gaz, état de la matière, imagine-t-on seulement que tu puisses ne pas être ? On fait fond sur toi, tu vas de toi : mais pense-t-on que tu es ? Et puis un jour, on s’aperçoit que ta machinale boule de gaz, qui distribue à tout et à tous également chaleur et lumière, est sur cette terre inhumaine, la seule chose humaine. (Berkman s’en approche, lève sa main, le soleil l’éclaire sa main) Plus humain que tout humain, plus chrétien que chrétien, plus que quiconque charitable, Dieu bon, bravant les interdits, tu fais le mur, passes à travers grilles et barreaux, viens visiter le prisonnier dans son cachot. Bonjour. (Le soleil éclaire sa tête) Maître Soleil, dieu tutélaire, Fils de Dieu, Dieu toi-même, cher père, pose sur mon front ta main tiède. (Le soleil descend sur ses épaules) Etat de la matière, corps gazeux, sphère de gaz incandescent, frère soleil, plus humain minéral, que tout humain charnel, astre automatique, Dieu bienfaisant, toi qui,de la cime des cieux, descends jusqu’au réprouvé, fais ta caresse douce. Chère sœur, dame de charité, douce infirmière, serre entre tes bras l’orphelin, tiens compagnie au veuf. Grand frère, embrasse-moi l’enfant abandonné de tes bras fraternels. (Le soleil descend sur son torse, Berkman ôte sa blouse) Couverture de ceux qui sont nus. Toit des sans abri. Belle étoile des vagabonds. Dieu tout puissant, qui nous aimes tous, coupables et innocents, athées et croyants, d’un égal amour, qui ne dispense pas un rayon de plus aux gens libres qu’aux prisonniers, répands sur moi tes grâces égales. Illumine ma nuit de ton lustre brillant, chauffe mon hiver de ton bon feu. Souffle ta chaude haleine, bœuf divin, sur l’enfant dans sa crèche. (Le soleil, obliquant, remonte, rasant le mur, Berkman tend sa main) Dieu avant Dieu, Dieu au-dessus de tout Dieu, petit frère des pauvres, serre une dernière fois mon humaine main grise et ridée dans ta douce blanche main minérale. Adieu, mon Prince. (Le soleil disparaît) .. .. Que vaut-il mieux ? Sans vivre, vieillir ? Vivant sans vivre, perdre ses forces une à une ? Alors qu’on vient de croître en force et en sagesse, décroître en faiblesse et en déraison ? Sans avoir rien vu, rien entendu, rien vécu, voir de moins en moins, entendre de moins en moins, vivre de moins en moins ? A peine élevé, déchoir déjà, et cruauté, assister à sa déchéance ?.. ..Traîner à pleurer et tremper son mouchoir, de quoi déchirer cent fois le cœur ? Ou brusquer les adieux et partir sans se retourner ? Ouvrir la trappe et sauter ? .. ..Pourquoi cette chair s’acharne-t-elle à elle Au bord du gouffre, de ses ongles en sang s’accrochant au bord, pourquoi cette chair mortelle se retient-elle à elle avec tant d’inconséquence ? Pourquoi tant de courage dans l’intention, au moment d’agir tant de lâcheté ? (Il bondit sur la toile, de ses deux mains la saisissant et faisant un rétablissement, il se pend)

Déclic de l’ouverture du judas. Vibrants coups de sifflets répétés.

La voix de Sergent Lilian.– Sergent Lilian. A l’isolement. A moi, l’équipe de secours. A7 s’est pendu. Vite. … … Appelle le docteur. Appelle le directeur.

On ouvre la porte, entrent Sergent Lilian, puis 3 gardiens, Sergent Angus, qui dépendent Berkman, l’étendent au sol ; puis le docteur qui examine Berkman, puis le directeur.

Sergent Angus.– S’il pouvait pour une fois ne pas manquer un attentat.

Soudain, Berkman écarte le docteur, se met debout et éclate de rire. Tous, de peur, reculent, se massent devant la porte.

Berkman.- Vous espériez que j’aie rendu le dernier soupir. Soyez déçus, assassins.

Le directeur dit un mot à l’oreille de Sergent Angus, qui sort. Les gardiens ne le quittent pas des yeux. Berkman fait un pas vers eux, tous reculent.

Berkman.- (éclatant de rire) Qui a peur de qui ?

Entre le Sergent Angus avec une grand camisole de force. Trois gardiens et le Sergent Lilian tiennent Berkman, pendant que le docteur et le sergent Angus lui mettent la camisole, en attachent les lanières au lit. Tous l’observent une dernière fois.

Berkman.- (tendant la tête vers eux) Comment irai-je à selle ? Sa mère, de son bébé les selles jaune d’or ne la dégoûtent pas. A chacun, ses propres déjections lui sont familières. Mais aux étrangers, ses selles noires et son urine corrompue répugnent.

Sergent Angus éclate de rire. Tous sortent. La porte est refermée. Le bruit des pas s’éloigne.

Berkman.- (pour lui) Dans son berceau, l’enfant emmailloté, impuissant à se retenir, se souille, tout honteux. Maman, dis-moi que tu m’aimes quand même. Laisse-moi mettre ma tête dans ton cou. Laisse mes larmes couler sur ton sein.

 

Le soir tombe. Du temps passe. Le jour meurt, puis renaît. Des pas, du lointain, s’approchent de la porte. On ouvre la porte. Entrent l’Inspecteur et Sergent Lilian, puis à leur suite entrant à la hâte, le Directeur.

Le Directeur.– Monsieur l’Inspecteur. Que ne m’avez-vous prévenu de votre arrivée, je vous aurai accueilli.

L’Inspecteur.- (au Sergent Lilian) Sergent, c’est vous qui avez mobilisé le Directeur ? Vous ne le trouvez pas assez sur le pied de guerre tout le jour ?

Le Directeur.- S’il ne m’avait pas fait prévenir de votre arrivée, je l’en aurais blâmé.

L’Inspecteur.– .. .. N’est-ce pas le condamné Berkman ?.. .. En camisole de force ?

Le Directeur.– Aliéné à lui, il a voulu s’aliéner de lui tout à fait. Pour le sauver de lui, il a fallu le retenir de force.

L’inspecteur.- (à Berkman) .. .. Comprenez, Mr Berkman. Quand un cambrioleur pénètre la nuit dans votre maison, effrayé et révolté, une telle rage et une telle peur vous prend, que, surgissant de l’ombre derrière lui, à coups de masse, comme un sourd, vous frappez, frappez, jusqu’à ce que cette ombre étendue soit enfin ce qu’elle aurait dû être : ne pas être. Mais quand le jour paraît, la claire lumière vous remontre l’affreuse disproportion entre son vol et votre meurtre. .. Nos peurs nous mettent tellement sur le qui-vive, qu’à la première alerte, nous nous déchaînons sans mesure. (Il lui défait les lanières)

Berkman.- Pardonnez-moi.... J’ai dû me débrouiller avec les moyens du bord.

L’Inspecteur.– Que votre souillure nous souille à notre tour, ce n’est que justice. .. (continuant de défaire les lanières) Par les voies propres aux prisonniers, acceptez-vous de faire savoir à la presse, que M. le Directeur vous a rétabli dans votre ancien état ?

Berkman.– Etat sera fait de mon état, vous pensez bien. L’Inspecteur.– Allons nous laver de nos méfaits communs. .. ..(au Sergent Angus et au Directeur, agacé, leur faisant signe de l'aider) Sergent ? Mr le Directeur ?

Tous trois portant Berkman en camisole, ils sortent.

 


 

 

5

 

 

La prison de Pittsburgh. La cellule de Berkman. Berkman. Berkman fait sa gymnastique de flexions de jambes et de bras, de torsions, de sauts sur place, puis marche dans sa cellule, dans le sens de la largeur, en aller et retour.

Berkman.- (pour lui tout en marchant) Je ne suis pas libre, mais l’ouvrier est-il libre ? Fautes de moyens, n’est-il pas astreint à suivre chaque jour, le même strict rail quotidien : logis-travail, travail-logis ? Comment se risquerait-il hors de son quartier ? Ses maigres revenus ne lui permettent aucune incartade. Une liberté dont on ne peut pas user n’est-elle pas une cruelle illusion ? N’est-il pas enfermé dans une prison plus douloureuse que la mienne, puisqu’il ne sait pas qu’il y est?... … Un prisonnier ne se donne-t-il pas du courage comme il peut ? .. ..(allant à la lucarne, s'asressant au dehors) Frères humains, qui en liberté vivez, n’ayez pas envers les condamnés de mouvement de répulsion, comme s’ils étaient atteints de la lèpre. Ne vous donnez pas cette facilité. Ouvrant l’album de votre passé, osez affronter de cet enfant, de cet adolescent que vous étiez, certaines pensées, dont le souvenir vous fait aujourd’hui rougir de honte. ...Rappelez-vous ces âges criminels, quand vous étiez faibles et impuissants devant les grandes personnes, rappelez-vous les pensées qui roulaient en vous. Votre corps était peut-être chétif, mais votre imagination était fort développée. Rappelez-vous tous les scénarios que vous montiez, rappelez-vous ces criminels que vous rêviez de vous faire, quand vous ne vous sentiez pas de taille pour séduire, vous venger, vous défendre. Et à l’âge, où devenant homme, femme, vous vous êtes aperçus que vous pouviez séduire par vous-mêmes, sans rien faire, simplement parce que vous aviez grandi, rappelez-vous le soulagement que vous avez éprouvé… … Seulement songez : si le sort avait voulu que, grande personne, vous étiez resté aussi affreux que lorsque vous étiez petit, songez comme, muni de force physique, vous auriez été tentés de donner corps aux monstrueuses fantasmagories de vos premiers âges, songez les effroyables criminels que vous auriez été… ..S’il vous plaît donc, frères, si vous n’aimez pas être définis par vos souvenirs honteux, ne définissez pas non plus ces prisonniers par leurs crimes. … … Songez qu’ils sont aussi peu pour quelque chose dans ce qu’ils sont devenus, que vous dans ce que vous étiez. Ils ont droit dans leur vie adulte, aux mêmes circonstances atténuantes que vous dans votre jeune âge. Pardonnez-leur donc, comme vous vous êtes pardonné.

Passe Tom, suivi du sergent Lilian.

Berkman.– Tom, que se passe-t-il ? Tu n’es pas parti ?

Tom.– (s’arrêtant à hauteur de Berkman, sergent Lilian s’écartant plus loin) ..Note, en m’approchant de la porte, je doutais. Angus avait un sourire qui augurait le pire : le chat laissait aller la souris, d’un coup de griffe il allait la ramener à lui… ... Je n’ai pas eu tort de douter : ce n’est pas dedans qu’ils m’ont retenu, c’est dehors qu’ils m’ont repris. Pour un délit que j’avais commis dans un autre Etat, j’en ai repris pour 6 mois. Tu aurais dû voir Angus : il se tapait les cuisses. .. ... Mais il ne sait pas le ragoût de queues de bœuf aux carottes et aux petits oignons, que je vais lui mitonner à feu doux.

Berkman.– Un ragoût de queues de bœuf ?

Tom.– La tour blindée de son mirador est pour lui une place inexpugnable, le jour. Mais la nuit ? Le soir, le personnel de la prison rentre chez lui, tous se séparent de tous, s’égaillent de tous côtés. Qui se sent bien seul, quand il rentre par les rues vers son petit pavillon de banlieue, épiant les ombres derrière les arbres ? Eclairé au milieu de la nuit, cibles offertes, lui et les siens, eux chez eux, et moi dehors, ombre parmi les ombres, qui de lui ou de moi, aura l’avantage ? Il n’y a de terreur que d’imagination : un petit incident inexplicable la nuit effraie plus qu’une agression violente le jour. Imagine : des petites choses déplacées, ou qui disparaissent, de petits indices de malveillance, des bruits dehors, un carreau de fenêtre cassé, de petits vols dans le jardin ou dans le garage, des coups de téléphone, des lettres anonymes, des colis macabres, des pneus crevés. Ma puce, un Monsieur t’a parlé ? Quelqu’un te suit, chérie ? Ces 6 mois de surplus, dont il se tapait les cuisses, qu’il se tape les cuisses, je vais les lui consacrer. Il s’est réjoui de me sucrer ma liberté, je me réjouis d’avance de lui assaisonner la sienne.

Berkman.– Est-ce que je peux noter une note, en marge de ta copie ?

Tom.– Toute critique utile est bienvenue.

Berkman.– Tu es plus victime de ton imagination, qu’Angus ne le sera de la sienne. A supposer que, fatigué d’avance pour avoir vécu en esprit cent fois ton aventure, tu n’abandonnes pas ton projet, crois-tu qu’Angus restera les bras croisés. A la première alerte, il portera plainte. Notre société de propriétaires est chatouilleuse à l’endroit du personnel de ses prisons. Le juge diligentera sur le champ une enquête de police. .. ..Je suis l’inspecteur : comment crois-tu que je raisonnerai ? Qui a les plus fortes raisons d’en vouloir à un sergent gardien de prison ? Les prisonniers, bien sûr. Parmi les prisonniers, lesquels le plus ? Ceux qui ont été libérés sous peu, pardi. Parmi les prisonniers, qui ont été libérés il y a peu, lesquels le plus ? Ceux qui ont eu maille à partir avec le dit sergent, c’est l’évidence. Trois semaines ne seront pas passées que tu seras de nouveau sous les verrous… … Et si, au lieu de placer ce supplément de temps à te nuire, tu le plaçais pour qu’il te rapporte ? Les parents verrouillent leurs enfants indociles dans des pensionnats, pour qu’ils étudient. Toi, tu n’as pas besoin d’être verrouillé, tu l’es déjà. Pourquoi ne pas profiter de ton avantage, étudier, faire un apprentissage ?

Tom.– Mon savoir est une guenille toute trouée : au travers se voit mon ignorance crasse toute nue. Les maths sont pour moi un écheveau emmêlé : je n’ai jamais pu trouver le bout.

Berkman.– J’ai quelques connaissances. Je peux t’aider, si tu veux.

Tom.– Tu ferais ça pour moi?

Berkman.- Comme l’a fait pour moi un autre.

Tom.– Quand est-ce qu’on commence ? Berkman.– Permets que je te teste d’abord.

Tom.– Berkman, approche.

Berkman s’approche de la grille, Tom lui baise la main, sort avec le sergent Lilian.

Berkman.-(pour lui) Tu fais la leçon aux autres, et tu es incapable de te la faire à toi-même ? Ne peux-tu pas arrêter de faire le petit fou ? Ne peux-tu pas parvenir enfin à l’âge de raison ? .. … Combien, dehors, sont-ils que la liberté affole, perdus et éperdus, mille fois plus désemparés dehors que toi dedans ? Combien, ne sachant que faire du temps et de l’espace infinis, sont en fiévreuse quête d’une clôture, qui les limiterait, les bornerait, les forcerait à s’atteler enfin à une tâche sérieuse ? A toi, cette aubaine t’est offerte, retraite et récollection te sont imposées, et tu ne saisirais pas l’occasion au vol ? Réfléchis, Berkman. ….. Réfléchis.. ...Comment les gens vivent-ils au-dehors ? Le temps s’étend libre devant eux, et pourtant jusqu’à quelle limite de temps, chaque matin, leurs yeux portent-ils leur regard ? Pas plus loin que midi. Chaque matin, en se levant, ils ne pensent qu’à une chose, à ce qu’ils feront le matin. Le matin, leur esprit ne s’aventure pas même jusqu’au soir : il sait que le soir aura son tour, et demain aussi. Ce n’est que le soir, lorsque, couché, corps et esprit s’apprêtent à glisser tous deux dans l’inconscience de la nuit, qu’enfin, timidement, pour eux, demain entre en scène. Comment les gens vivent au dehors ? Au jour le jour..… … Que la prison copie la liberté. Vivons au jour le jour, comme eux. … Que chaque jour se suffise à lui-même. Que, comme pour les gens dehors, chaque jour soit quelque chose de bien fait, qui laisse satisfait. Prenons cette résolution.

 

 

Bien plus tard dans le temps.

Berkman.– Et c’est ce que j’ai fait. Et j’ai si bien suivi mes résolutions, je me suis si bien plié à mon programme, que souvent j’ai craint que les jours de prison qui me restent, ne me suffisent pas pour achever ce que je veux faire. Certains jours ont été si inventifs, si créatifs, ni nouveaux, si originaux, que je les aurais crus ailés : à peine le matin était-il commencé, qu’il était midi, à peine l’après-midi que le soir, à peine le soir, que la nuit. Si certains autres jours tiraient en longueur, se traînaient poussivement, n’en finissaient pas de finir, c’est que les commandaient les idées reçues, les lieux communs. C’était à moi de veiller sans cesse à moi. .. .. J’ai ainsi tourné tant de pages et de jours, en ne pensant qu’au jour et à ce qu’il fallait faire le jour, que je me suis aperçu un beau jour que mon temps de prison ne faisait comptable, ne se comptait plus qu’en mois, et un autre beau jour, plus qu’en semaines, qu’enfin la liberté se pointait l’horizon.

Paraît Sergent Lilian : Promenade, qui ouvre la porte. Sortent Berkman et Sergent Lilian.

 

 

La cour. Harry et La Trinité, qui porte un bouquet. Entre Berkman. Vont à la rencontre de Berkman, Tom et La Trinité, qui porte une rose entourée de papier journal.

Tom.- (poussant La Trinité) La Trinité. Eh bien.Dis-lui ce que tu voulais lui dire.

La Trinité.– Je ne sais plus ce que je voulais lui dire.

Tom.– Tu disais que chaque fois que M. Berkman te croisait

La Trinité.– Ca, je l’ai déjà dit.

Tom.– Tu me l’as dit à moi, tu ne l’as pas dit à lui.

La Trinité.– Mais je l’ai dit à toi.

Tom.– Oui, mais tu m’as dit que tu voulais le lui dire à lui.

La Trinité.- (coupant Tom) Oui, mais je te l’ai déjà dit à toi.

Harry.– Tu me l’as dit à moi. Mais tu m’as dit que c’était ce que tu voulais lui dire à lui.

La Trinité.– Mais voilà : je te l’ai déjà dit à toi.

Harry.– Mais lui ne sait pas ce que tu voulais lui dire.

La Trinité.– Mais toi tu le sais.

Harry.– Tu veux que je lui dise à ta place ?

La Trinité.– Je ne te l’ai pas dit, pour que tu le lui répètes. Ne me fais pas honte.(à Berkman) Pardonnez-moi. Je suis sans voix.

Berkman.– Le quoi que tu ne sais pas dire me plaît plus, que ce que tu voulais me dire, que tu lui as dit que tu me dirais, et que tu ne veux pas redire.

La Trinité.- (lui jetant d’un geste bourru, une rose enveloppée dans le papier journal) Joyeux anniversaire. (pointant le journal) Sur le journal qui enveloppe la rose, votre libération est annoncée. (pointant la rose) La rose a été volée dans le bouquet sur le bureau du directeur.

Berkman.– C’est plus beau cadeau d’anniversaire qu’on m’ait jamais fait, et qu’on me fera jamais. (il tend la main à La Trinité, qui la serre avec chaleur) Merci, La Trinité.

Tom.– Mr Berkman, le miracle s’est produit : je n’ai plus besoin de vous en maths.

Berkman.– Le miracle, c’est qu’il n’y a pas de miracle.

Harry.– Justement, le magique, c’est qu’il n’y a rien de magique. Moi-même, j’étais un tel labyrinthe, je me disais : les maths ne peuvent pas être moins simples que moi. Quand je pensais 1 + 1, je savais bien sûr que ça faisait 2, mais je me torturais. Bien sûr que ça fait 2, tout le monde sait ça, mais ça ne peut pas être aussi simple que ça. Examinons tous les cas, qui feraient que 1 + 1 ne feraient pas 2, et après on passera à 1 + 1 = 2. Et je ne trouvais rien, je désespérais. Le jour où vous m’avez dit : 1 + 1, ça fait 2, point, je suis tombé des nues. Vous m’avez mis l’esprit en ordre, Mr Berkman, merci.

Berkman.– Je te dois d’avoir été utile : c’est le bonheur de l’enseignant.

Coup de sifflet annonçant la fin de la promenade. Tous sortent.

 

 

La cellule. Berkman.

Berkman.- (pour lui) Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? - Hélas, ma sœur, on ne voit que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie—Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? - Je vois une grosse poussière qui vient de ce côté-ci—Sont-ce mes frères ? - Hélas, non, ma sœur, c’est un troupeau de moutons.—Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? - Je vois deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci.—Dieu soit loué, ce sont mes frères. Ainsi, de semaine en semaine, un beau jour, il n’est plus resté que 8 jours, puis 3, puis 2, enfin l’aube du dernier jour point. Un vertige affreux vous saisit : 13 ans 10 mois, n’est-ce pas comme si on sautait d’un siècle à l’autre ? Vieilli avant l’âge, titubant, vacillant sur mes 3 pattes, est-ce que je ne vais pas me faire bousculer à la sortie, par la ruée des galopins ? Si longue a été la parenthèse, est-ce que je n’ai pas perdu le fil de l’histoire ?

Paraît Sergent Lilian, qui ouvre la porte,entre dans la cellule, et attend.

Sergent Lilian.– Vous aimeriez remettre ça ?

Berkman prend son quart, sa gamelle, sa cuiller, sa couverture, des yeux fait le tour de sa cellule. Berkman et Sergent Lilian sortent.

 

 

 

Devant la prison. Attendent un inspecteur de police, des journalistes, et, à l’écart, un 1er anarchiste, en cravate, qui observe le groupe. Berkman, le crâne rasé, paraît, en col cassé.

L’inspecteur.- (tenant les journaliste à l’écart, à Berkman) Berkman, je suis envoyé par notre jolie demoiselle, la ville de Pittsburgh. Elle me fait te dire qu’elle n’est pas du tout sensible à ton genre, que tu n’es pas du tout son type d’homme. Elle te prie de ne plus la poursuivre de tes assiduités. Elle te demande de ne plus chercher à la revoir. Elle t’envoie ce ticket de train pour New-York.

1° journaliste.– Monsieur Berkman, quel effet ça vous fait de respirer le bon air vif et piquant ?

2° journaliste.– Monsieur Berkman, quel effet, cela vous a fait de respirer tant de longues années une atmosphère confinée ?

Berkman sort, suivi de l’inspecteur de police, des journalistes, puis l’anarchiste, qui sort d’un autre côté.

 

 

 

New-York, dans le Bronx, chez Goldman. Goldman, Becky, trois anarchistes, en cravate. Entre le 1er anarchiste.

Goldman.– Ils font des difficultés pour le relâcher ?

L’anarchiste.– Il a été libéré. Il essaie de semer l’inspecteur de police.

Au bout d’un moment, entre, essoufflé, Berkman. Les anarchistes vont vers lui, l’entourent.

Les anarchistes.- (tendant les bras, serrant les siens) Alexandre. Enfin. Depuis le temps. Sacha.

Berkman s’approche de l’un d’eux, écarte la veste, regarde la chemise, le col, la cravate, va vers la table, passe la main sur la nappe, va au mur, passé la main sur le papier peint, regarde la lampe, voit Goldman : ils se regardent tous les deux.

Goldman.- (pour elle) Pauvre poulet. Les os lui sortent de la chair, comme les côtes d’un chou.

Berkman.- (pour lui) La poularde a pris du gras. On la croirait huilée de graisse.

 

 

 

Berkman va à Goldman, lui tend la main, mais Goldman s’approche de lui et l’embrasse. Ils restent embrassés quelques instants. Les quatre anarchistes entourent Berkman.

1° anarchiste.– Combien de fois, nous privant de notre liberté, en pensée, nous t’avons rejoint dans votre cellule.

2° anarchiste.– Ce qui a été le plus offensant, c’est qu’ils t’aient classé parmi les droit commun. On n’imaginait que trop, comme ça a dû t’outrager.

3° anarchiste.– En plus, à côté de ce positif, que sont vols et les assassinats, comme ton anarchisme a dû te paraître utopique. On se doute comme cela a dû te désespérer.

4° anarchiste.– Sans compter que ne se comptent que sur les doigts d’une main, ceux, parmi les ouvriers, qui se souviennent de toi. On se rend compte comme ça a dû te désenchanter.

1°anarchiste.– (les écartant) Parce que le peuple est un grand enfant, qui vit au jour le jour, est-ce que nous le laisserons à lui ? A ce grand corps sans tête, il faut une tête. Ses ennemis ont à leur service, esprit, pensée, parole en abondance : il faut, en face, quelqu’un qui soit l’esprit, la pensée, la parole de celui qui n’a ni esprit, ni pensée, ni parole. Voilà pourquoi nous présentons aux élections une liste démocrate. Pour que ton attentat et ta prison ne passent pas par le compte profits et pertes, nous t’avons inscrit en 5ième position sur la liste.

Goldman.- (s’approchant du groupe) S’il vous plaît, vous l’enfermez comme les murs d’une prison, vous le harcelez comme des surveillants. Ne lui volez pas la liberté qu’il vient à grand peine de gagner. (Elle les écarte, met sa main sous le bras de Berkman, et l’entraîne vers Becky) Tu te souviens de celle qui, de sa prison religieuse t’avait écrit à ta prison civile ? Tu avais fait connaissance du nom de Becky au bas de cette lettre : (présentant Becky) fais connaissance, sous le nom, de la personne.

Becky.– Quand de désespoir, je menaçais de sombrer, c’est à votre planche de salut que je m’accrochais. C’est vous qui m’avez maintenu la tête hors de l’eau.

Berkman.- (reculant, désemparé) Permettez. Il faut que j’aille respirer l’air de la rue.

Goldman.- (cherchant dans son sac) Sacha, ne sors pas sans rien. (Elle lui donne de l’argent)

 

 

La nuit, la même chambre. Goldman,seule, nerveuse, allant et venant. Entre le 1°anarchiste.

Le 1er anarchiste.– Comme de sa main à plat, on tâte les dalles pour déceler les débris de verre qui pourraient blesser des pieds nus, j’ai ratissé tous les lieux où il aurait pu trouver refuge, l’imprimerie, ses 3 domiciles, les restaurants, les salles de réunion, les domiciles des camarades : je n’ai rien trouvé de lui.

2° anarchiste.– J’ai ausculté les hôpitaux, les cliniques, son médecin, les dispensaires, les asiles de nuit, les refuges catholiques, l’armée du salut, je n’ai diagnostiqué sa présence nulle part.

3° anarchiste.– J’ai battu les parcs, les squares, les quais, les entrepôts, je n’ai pas trouvé trace de lui.

Sonne le téléphone. Vivement Goldman saisit l’écouteur.

La voix de Becky.– Emmma ? Emma, il est là. Il est à deux pas, dos au mur, les yeux égarés. Je lui ai promis que chez toi, ne l’attend que toi.

Goldman.- (aux anarchistes) Chez moi, ne l’attend que moi.

Sortent les anarchistes. Au bout d’un moment, entre Becky, qui des yeux fait un tour de la chambre, se retourne, fait signe, entre. Entre Berkman. Goldman va vers lui, Berkman recule. Goldman recule au fond de la chambre. Berkman s’assied.

Berkman.– ... … Une production à la chaîne d’individus, unité défile après unité, élément de statistique après élément de statistique, c’est un compteur qui se déroule chiffre après chiffre, voilà la rue.… … Dans le végétal peut-être trouverai-je un peu d’humanité ? La forêt avait les yeux bien ailleurs, elle était toute à ses affaires, elle n’en avait rien à faire de moi. Ville, nature, je suis éconduit partout.… … (à Goldman) C’est avec ces gredins que tu t’es acoquinée ? Ces nauséeux, qui vomissent le peuple, sont de ton goût ? Tu es friande de ces frelatés ? Elle est si sensible à ce tas de cailloux, qu’elle en est devenue caillou elle-même.

Goldman.– Les temps qui ont changé, Sacha. Tu as décollé à un certain âge, survolé les années, et tu atterris à un âge autre. Nous, nous avons marché toutes ces années à pied. Le temps n’est plus à l’action, Sacha, il est à la parole.

Berkman.– Vous autres, femmes, vous êtes toutes les mêmes. Un âge mûr arrive où, soucieuse de votre confort, vous abandonnez les humbles, et vous laissez attirer, comme par des aimants, par les riches et orgueilleux, qui parlent haut, donnent du poing sur la table.

Goldman.– Tu m’en veux, parce que je ne t’ai pas été fidèle ? Ne m’as-tu pas dit toi-même, que je ne t’appartenais pas ?

Berkman.– Tu me crois jaloux ? Tu surévalues ton petit cheptel, maquignonne. Ai-je jamais été jaloux de ton mauvais goût ? Des romans à l’eau de rose le soir, et des pâtisseries l’après-midi, dont tu te mettais plein de fusil ? Comment serais-je jaloux de tes petits bellâtres ? Ton goût douteux est tien : mon goût à moi est que ton goût n’est pas le mien… … Donne à ta chair, la pâtée qu’elle réclame, je m’en balance… … Mais l’âme, au moins. L’âme ?

Goldman.– Si ça peut te faire plaisir, de toutes les relations que j’ai eues, aucune n’a abouti. Toutes ont été des essais échoués. Ses successeurs m’ont tous renvoyée au fondateur.

Berkman.– Pour l’affamé, on réchauffe les restes ? Secouant la nappe par la fenêtre, on jette les miettes au mendiant sur le trottoir ?

Il va vers la porte. Becky le retient.

Becky.– Où allez-vous ?

Berkman.– Utopie. Je vais à Utopie. Que veut dire : utopie ? Nulle part.

Becky.– Et moi ? Et moi ? .. .. Qui fait l’escorte du précurseur anonyme ? Les gens célèbres ou la jeunesse obscure ? Pour qui doit briller le précurseur obscur ? Pour les gens connus, ou pour les jeunes gens anonymes ? Qui ne comprend que vous ne vouliez pas loger dans un appartement occupé, où le monde doit se pousser pour vous faire de la place ? Laissez celle qui vous attendait et qui n’a jamais aimé, vous aimer, et vous accueillir en hôte désiré.

Becky met son bras sous celui de Berkman, et l’entraîne.

Goldman.- (pour elle) Que vas-tu faire avec cette pucelle brute, cette dure tendron ? Que vas-tu jargonner des b a ba dans une nouvelle langue étrangère, quand dans ta langue maternelle, tu exprimais toutes les nuances de la pensée et du sentiment ? … Infidèles, vous faites des jeunes filles des femmes, et après les abandonnez. Vous nous déchirez, vous n’auriez pas trop de toute votre vie pour cicatriser la blessure, et vous nous laissez derrière vous… .. Tu t’étais donné en me prenant, et tu te reprends : est-ce que tu étais encore à toi ?

Elle sort.

 

 

 

New-York. Bowery. Un studio. Becky, Berkman.

Becky.–Jamais un homme n’est plus à une femme que désarmé. J’ai eu cette bonne fortune que celui que j’aimais, était à l’abandon. Maintenant que tu te reprends, tu es moins à moi. Crois-tu que, si je t’ai eu m’aimant, je veuille t’avoir, m’aimant moins ?

Berkman.– Becky

Becky.–.. Aime-t-on quelqu’un pour soi ou pour lui ? Aimer, est-ce que c’est verrouiller celui qu’on aime ? N’’est-ce pas véritablement aimer d’amour, qu’accepter par amour, de ne plus être aimée ?

Berkman.– Becky

Becky.– Parce qu’elle l’a aimé, celui qu’elle aimait est à nouveau celui qu’il était, quand elle l’admirait tant : ceci est son titre de gloire. Ne le lui ôte pas.(elle va à lui et le serre dans ses bras)

Berkman.– Becky (Il lui baise les mains)

On entend deux ou trois coups de sonnette, et des coups de poing sur la porte.

La voix de Goldman.– Sacha, c’est Emma. Sacha.

Berkman.– Le fantôme cogne à la porte du placard.

La voix de Goldman.– Ce n’est pas Emma qui cogne à ta porte, c’est une déflagration. La bombe de la révolution a explosé en Russie. Le peuple de Saint-Petersbourg et son bras armé, les marins de Cronstadt ont renversé le tsar et son gouvernement, et investi du pouvoir les communistes bolcheviks.

Berkman.– Le peuple et les marins ?

La voix de Goldman.- Le peuple et les matelots… ... Si tu fais la campagne de Russie, tu m’emmènes comme cantinière ?

Becky.- (à Berkman) Je n’ai pas peur qu’elle me supplante. Sur son vieux cadre, mon jeune souvenir se rappellera d’autant mieux. Fais-toi escorter de ta vieille garde, dans la bataille, elle pourra te servir. Sacha, prends avec toi ton petit soldat.

Berkman.– Mon cœur portera ton talisman jusqu’à son dernier jour.

Becky.– Le mien est gravé de ton signe à jamais.

Il ouvre la porte, et sort rapidement. On entend Goldman courir après lui.

 


 

 

Epilogue

 

 

1936. Nice. Le mémorialiste, à sa table.

Le mémorialiste.- (achevant d’écrire) « Le mien est gravé de ton signe à jamais » (Il pose la dernière feuille sur le tas de feuilles déjà écrites, pose son stylo dessus, pousse sa chaise en arrière, se lève, mais reste derrière sa table) … L’échec, malheureusement, appelle l’échec… Malgré meetings et manifestations de rue, en Russie, le parti communiste bolchevik, nouvel oppresseur, imposant la dictature du parti unique, écrasa le peuple russe de son talon de fer. Fuyant la Russie, Berkman a fui en Europe. C’était tomber de Charybde en Sylla : malgré meetings et manifestations de rue, les partis fascistes italien et allemand, nouveaux oppresseurs, imposant la dictature du parti unique, écrasèrent les peuples européens de leur talon de fer à leur tour. En Amérique contre le capitalisme, en Russie contre la dictature de gauche, en Europe, contre la dictature de droite, Berkman aura décidément tout manqué… … Mais il n’est pas dit qu’il restera sur un échec. Qu’un attentat, au moins, dans sa vie, réussisse. Mais il ne sera réussi que s’il n’en est pas témoin. Dieu veuille donc qu’il n’en soit pas témoin.

Il saisit dans le tiroir de son bureau un revolver et se tue.

Fin.