Berkman

(1870-1936)

Prologue

1er acte - 2ème acte - 3ème acte - 4ème acte - 5ème acte

Epilogue

 

Prologue

 

1936. Nice. Un deux pièces Le mémorialiste,debout devant une table, sur laquelle est posée une rame de papier.

Le mémorialiste.– (au public) Ceci est l’histoire d’un attentat d’un anarchiste et de sa prison.… ... Vous vous récriez. Quoi : un attentat ? D’un anarchiste? Qui dit attentat, anarchiste, dit terrorisme, destruction ruine, chaos. Comment pouvez-vous ?.. ..Attendez, attendez. A ces deux mots, je veux ajouter un troisième qui va vous les désamorcer, c’est : manqué. L’attentat a été manqué, l’anarchiste a été manqué. Non seulement, l’’attentat a été manqué, mais de son attentat manqué, l’anarchiste manqué a été la seule victime. N’êtes-vous pas maintenant tout à fait tranquillisé ? (s’asseyant, écrivant) «  La scène se passe à New-York, dans le Bronx, dans l’arrière salle de La Hache »

 


 

 

1

 

Juillet 1892. New-York. Le Bronx. « La Hache », l’arrière salle, lieu de réunion de la section new-yorkaise de la fédération anarchiste. Entrent Goldman et Berkman, en col cassé.

Goldman.– Qu’il y ait tant d’anarchistes à New-York… ... Que ces hommes ne se jugent pas supérieurs à qui que ce soit, même à femme. Qu’egales à eux, nous, femmes, n’ayons rien à craindre d’eux. Qu’eux, hommes devenus un peu femmes, nous femmes, nous devenions un peu hommes. Ils sont choux comme tout.. ... Je forme le vœu, qu’ils s’émasculent pas au point qu’ils ne soient plus hommes du tout. Qu’ils respectent notre esprit, mais qu’ils n’étendent pas leur respect au reste. Ce serait nous déshonorer, que nous honorer en tout.

Berkman et Goldman vont s’asseoir sur deux chaises à l’écart.

Berkman.–Hier soir, je n’ai pas fait preuve de beaucoup de délicatesse. Je n’ai guère eu d’égards à ton égard.

Goldman.– Guère d’égards, c’est plus d’égards.

Berkman.– Il y a eu un peu de violence.

Goldman.– Ce que tu appelles violence, je l’appelle vivacité. Rien n’était plus flatteur, mon chéri. (elle l’embrasse) … … De mon esprit et de ma chair, c’était la chair qui était la moins sûre d’elle : tu lui as donné assurance. Cette part basse gémissait, suppliait qu’on s’intéresse à elle, je te sais gré d’avoir exaucé ma prière secrète.

Berkman.– Qu’il y ait tant d’hommes pour si peu de femmes ne t’effraie pas.

Goldman.- Ne me parle pas de malheur. Moins il y a de femmes, mieux je me porte.

Berkman éclate de rire. Entre Fedya.

Berkman.- (montrant Fedya à Goldman) Le 3ième de notre petit ménage à trois. (Fedya s’avance vers eux, Berkman fait les présentations) Emma Goldman, une compatriote. Fedya, peintre.

Goldman.– Vous êtes peintre ? Vous vendez ?

Berkman.– Vendez, vendez, pas assez pour pouvoir en vivre. Et l’artiste refuse de s’abaisser à gagner son pain à la sueur de son front. Il est subventionné par ses parents : voilà pourquoi il peint des futilités, des fleurs, des nus, des paysages.… … S’il se payait son art en gagnant son pain lui-même, son art saurait ce que vaudrait le pain.

Fedya.- (à Goldman) Dépenser le principal de ses forces , à un gagne-pain le jour, et, harassé, seulement le solde le soir à la peinture, cela ne peut faire qu’un art à bout de forces.

Goldman.– Vous avez raison, Fédya. Un artiste doit être artiste à temps plein.

Berkman.– … … Bref, vous vous convenez l’un à l’autre ?

Goldman.- J’ai tant voulu, dans ma vie, approcher un peintre, juge, si c’est le peintre qui m’approche.

Fedya.- Comment celle à qui je ne déplais pas, me déplairait-elle ?

Berkman.- (tenant la main, les deux posent leur main sur la sienne) Notre petite société coopérative est fondée.

Entre Johann Most.

Berkman.- (leur faisant signe de se taire) Johann Most. Que nos paroles cèdent la place à la sienne.

Most se place contre le mur. L’assistance se tait.

Most.– Je vous ai convoqués, mes amis, pour que vous sachiez que penser de l’affaire de la Homestead, près de Pittsburgh, et que dire aux ouvriers… … Pour vous résumer la chose, en une phrase, c’est la lutte d’un seul, Andrew Carnegie, propriétaire de la Compagnie des Fonderies et Aciéries Réunies, contre la multitude, le Syndicat des Travailleurs. Entre Carnegie et ses ouvriers, avait été signée une convention collective, selon laquelle les salaires étaient fixés conjointement par Carnegie et le Syndicat selon une échelle mobile, basée sur les cours du marché de l’acier. La Convention collective allait expirer, le syndicat avait proposé une nouvelle échelle des salaires, qui tiendrait compte à la fois de la hausse des prix du marché et de l’accroissement des bénéfices de la Compagnie. Vous connaissez Carnegie, comme il est soucieux de sa réputation de philanthrope. Pour ne pas être éclaboussé par le train de mesures qu’il voulait imposer, il transmet ses pouvoirs à un homme de main, Henry Clay Frick, et s’empresse de fuir au loin, dans un autre monde, l’ancien, en Ecosse. C’était bien vu , les gens ne pouvaient que se demander : est-ce qu’il sait seulement ce qui se passe ici ? s’il l’apprenait, les choses se passeraient autrement… .. Carnegie envolé, son remplaçant Frick décrète que l’ancienne échelle mobile des salaires est supprimé, que la Compagnie fixerait désormais les salaires elle-même, et que tous les ouvriers étaient mis à pied. En réponse, les ouvriers décident la grève générale et occupent l’usine. En réponse de cette réponse, Frick dépose plainte auprès des tribunaux pour prise de possession illégale de le propriété privée ; donnant suite à cette plainte, le juge des référés ordonne d’évacuer l’usine, ce que les ouvriers refusent. Pour exécuter la décision de justice, Frick engage 300 agents armés de l’agence Pinkerton : ils sont à la veille de donner l’assaut aux ouvriers retranchés. Voilà où en sont les choses. .. ..Je veux que vous disiez aux ouvriers qu’ils n’ont rien à attendre de l’Etat, mais tout d’eux-mêmes. .. .. On dit cet Etat démocratique, mais est-il démocratique un Etat de 30 millions d’habitants gouverné par 750 représentants ? … …Soit quelqu’un qui vit d’un salaire tout juste, à peine suffisant, comme tout le monde : cet homme du commun, obscur, anonyme, soudain, un beau jour, est élu. De l’obscurité où il était, le voilà soudain projeté en pleine lumière : comment veut-on qu’il ne soit pas aveuglé ? De l’impuissance où il était, le voilà soudain à la source du pouvoir : comment veut-on qu’il n’en soit pas ivre ? Il a beau dire : je ne serai pas comme les autres, je me souviendrai d’où je viens, je serai toujours celui que j’ai été, j’aurai sans cesse cela à l’esprit. C’est ne pas connaître l’habileté des corrupteurs : tout le monde est tellement gentil, vous fait tellement de grâces, on vous offre des cadeaux si bien choisis, on faits des compliments si justes et si rares, on vous dit si bien le bien que vous pensez de vous, et vous, de votre côté, cela fait tellement plaisir de faire plaisir. Dès le moment où les gens vous jugent comme une exception, vous ne tardez pas, à plus ou moins longue échéance, selon la durée de survie de votre lucidité, à vous juger vous-même comme une exception. Vous êtes bien de l’élite,, finissez-vous par vous dire, puisque j’ai été élu. La partie pourrie d’une poire est si délicieuse, les fruits pourris font des eaux-de-vie si suprêmes. Et on fermente si naturellement : il n’est besoin de rien faire, il suffit de se laisser reposer et on pourrit tout seul. Je prétends que les ouvriers ne peuvent rien attendre de l’Etat, parce que les représentants du peuple, dès qu’ils sont élus, loin de représenter le peuple, ne représentent plus qu’eux-mêmes. .. .. Quant aux ouvriers, quel ouvrier, dans sa famille, ou parmi ses proches, aime que quelqu’un lui fasse la leçon ? Lui dise à tout propos : à ta place, je ferais ? Lui souffle ce qu’il doit penser et faire ? Si les ouvriers sont jaloux de leur liberté et de leur indépendance dans leur vie privée, pourquoi ne le seraient-ils pas dans leur vie publique ? Si quelqu’un n’accepte pas l’autorité de ses proches, pourquoi accepterait-il celle de ceux qui sont éloignés ? Tous leurs acquis sociaux, les ouvriers ne les ont-ils pas conquis de leurs seules propres forces ?.. .. En conclusion de tout ceci, je voudrais que vous disiez aux ouvriers de la Homestead, qu’ils ne doivent compter que sur eux, et ne rien attendre de l’Etat, que donc ils poursuivent le combat, jusqu’à l’obtention de la victoire. J’ai parlé.

Most se met de côté, pour indiquer qu’il a fini. Les anarchistes applaudissent et se lèvent.

Goldman.- (applaudissant fort) Quel excellent plat. On goûte à la fois la nourriture de ses idées et l’assaisonnement de ses images. Tu as entendu quand il a parlé de la poire pourrie ? J’aimerais complimenter le chef, en cuisine.

Berkman, entraînant Goldman, va vers Most.

Berkman.– Monsieur Most. Une amie à moi, Emma Goldman aimerait vous dire comme elle a apprécié la façon que vous avez d’assaisonner vos plats avec les épices de vos images.

Most.- (à Goldman) C’est vrai ? Vous avez apprécié ?

Goldman.– C’est vrai.

Most.– Les seuls vrais compliments sont ceux qui reconnaissent vos seuls vrais mérites.… … A compliment adressé, compliment retourné : le fond austère de notre doctrine ne peut être décoré par une plus jolie forme que celle de vos formes.

Goldman.– (faisant une petite révérence) Mes formes vous sont reconnaissantes que vous les reconnaissiez.

Most.- … (à Berkman ) Cette jeune personne se laissera-t-elle enlever à ce jeune homme ?

Goldman.– Vous n’enlevez rien à personne, je m’appartiens. La propriétaire de ma propriété ne soulève aucune objection à votre offre de l’enlever.

Most.- (à Berkman) Jeune homme ?

Berkman.- Si j’étais anarchiste dans ma vie publique et non dans ma vie privée, je me blâmerais moi-même. … .. Il est temps que je retourne à l’usine.

Most.- (à Goldman) Me ferez-vous l’honneur de partager mon repas, Emma ?

Goldman.– Cet honneur que vous dites que je vous fais m’honore.

Most.– Honorons-nous donc.

Most et Goldman sortent. Berkman retourne auprès de Fedya.

Berkman.- (à Fedya) Je te laisse souffrir les affres de la création artistique. Je m’en vais affronter la fatigue commune.

Sort Berkman.

 

 

Le Bronx. Un deux pièces. Fedya peignant. Entre Berkman, avec les courses.

Berkman.- (à Fedya) La jeune fille de la maison aurait-elle l’obligeance de suspendre ses petits travaux d’aquarelle, et de prêter sa main délicate à éplucher de grossières carottes ?

Fedya.– L’artiste vit d’art et d’eau fraîche. Il n’a nul besoin d’une cuisine recherchée. Un morceau de pain mangé sur le pouce la nourrit.

Berkman.– Il est vrai que la demoiselle n’a guère à reconstituer les forces que des pouces qu’elle tourne. .. .. Que la jeune fille de la maison veuille bien excuser les triviales odeurs de viande rôtie, elles risquent d’alourdir l’éthéré de son inspiration. (Il va dans la cuisine)

Fedya.–(haut) … ... Après réflexion, dans un élan populiste, l’artiste accepte de s’abaisser à partager avec le petit personnel et la cuisine et les odeurs de la cuisine. Qu’Alexandrine veuille bien prévenir Mademoiselle quand le repas sera prêt.

Berkman.– (revenant, épluchant, debout devant la table, carottes et pommes de terre) Voilà une vessie bien trop gonflée. Qu’avec plaisir je ferais éclater la baudruche par une épingle bien placée.

Fedya.– … Cette Emma Goldman, comment tu la classerais : jolie, belle, plutôt jolie, plutôt belle ?

Berkman.– Disons : entre jolie et plutôt belle.

Fedya.– Ses cheveux à la garçonne, d’après toi, ne virilisent pas trop sa féminité ?

Berkman.– Au contraire. Sur ce fond masculin, sa féminité ressort d’autant mieux.

Fedya.– Ses lunettes ne sont pas non plus un obstacle sur le nez de sa beauté?

Berkman.– Au contraire. Elles ajoutent à son éclat le reflet de l’intelligence.

Fedya.– Sa beauté, en somme, n’est pas pour toi contradictoire à son anarchisme ?

Berkman.– Preuve est faite, avec elle, au contraire que la beauté peut n’être pas seulement belle, mais aussi anarchiste.

Fedya.-.. .. Sois franc, si à l’utilitaire de son anarchisme ne se joignait pas la futilité de sa beauté, est-ce que tu en serais tombée amoureux ? (Berkman se tait) Si tu étais le parfait anarchiste amoureux des indigents, que tu te piques d’être, tu devrais ne t’éprendre que des femmes démunies de tout attrait, et tomber amoureux en exclusivité d’une femelle particulièrement bancroche, une grognasse, un saucisson, une cagnasse, un boudin, un cageot. Sacré cagot.

Berkman.– Bon. Ca va, hein.

Entre Goldman, qui, ayant peine à garder l’équilibre, se plante et ne bouge plus.

Goldman.– Un problème pratique se pose à mon pied : il cherche le sol et ne le trouve pas. Quand, par chance, il le trouve, il n’est pas sûr que c’est lui, et quand il croit que c’est lui et qu’il s’aventure, c’est le sol qui ne croit plus à mon pied, Pour dire la vérité, je ne sais plus bien si c’est le sol qui se dérobe à mon pied, ou si c’est mon pied qui se dérobe au sol… … Quelqu’un serait-il assez aimable de m’avancer une chaise, dont il voudra bien auparavant éprouver la solidité, et la poser sur un morceau de sol, dont il voudra bien auparavant éprouver la fermeté ?

Berkman.– Voilà une jeune anarchiste, qui est tout à fait noire.

Fedya avance une chaise derrière Goldman, Goldman, avec hésitation s’asseoit.

Goldman.– Ne me parlez pas. J’ai une panne de courant. Veuillez attendre que l’électricité soit rétablie.. .. Quel pinard, Dieu de Dieu, quel pinard. Lourd, épais, long, profond, avec dans le corps un arrière goût de mûre à punaise… … Il était si bon en bouche, que chaque fois que le verre quittait ma bouche, ma bouche courait après lui... … Qu’est ce que j’ai pu picoler, Dieu de Dieu, qu’est-ce que j’ai pu picoler… … Le festin m’a plu, il n’y a pas à dire, mais c’est le vin qui m’a ému. … ... C’a été un tel philtre, qu’il nous a transmutés : Mr Most m’a parlé de la Commune de Paris et de Louise Michel, dont je n’avais jamais entendu parler : par l’effet de ce vin magique, je ne connaissais qu’elles ; de Schiller et de Heine, dont, bécasse, j’ignorais jusqu’au nom : miracle de la bibine, c’étaient mes auteurs de chevet. Mr Most, lui, plus il était pris de vin, plus il était enjuponné de moi. Complètement soul, il a été amoureux fou. Son domino a fait tomber le mien, j’ai été aussi amoureuse folle de lui, qu’il l’était de moi. Nous sommes devenus, l’espace d’un dîner, complètement ivres l’un de l’autre.

Berkman.– Vous avez dîné où ?

Goldman.– Comment, vous avez dîné où ?

Berkman.– Oui. Vous avez dîné où ?

Goldman.– A Terrace Garden, ma chère.

Berkman.– Avec quel argent ?

Goldman.– Comment, avec quel argent ? Avec l’argent qu’il gagne avec ses articles à la Freiheit.

Berkman.– La Freiheit, qui est le journal du mouvement, est déficitaire. Vous avez nocé avec les cotisations des anarchistes, oui. Qu’un administrateur du mouvement détourne ses maigres fonds pour offrir des festins dans des restaurants de luxe à de jeunes femmes, quel anarchiste peut l’admettre ? A la prochaine assemblée, je demanderai que soient nommés 2 commissaires aux comptes, aux fins de faire un rapport sur les recettes et les dépenses de l’exercice écoulé.

Goldman.– Tu ne feras pas cela.

Berkman.– Je ferai cela.

Goldman.- Mr Most n’est que le voleur, c’est moi la receleuse : le receleur est plus coupable que le voleur. Mais si le receleur bénéficie du produit du vol, sans qu’il sache que c’est un vol, est-ce qu’il est coupable ? … … Sacha, les festins sont les seuls mausolées du passé qui restent debout. Veux-tu m’anéantir celui-là ?... … Au sujet de la grève des Aciéries Carnegie, apprends la suite de la partie . Frick avait gagné la 1ère manche : suite à la décision de justice, il avait engagé 300 privés armés pour chasser les grévistes. Les grévistes ont gagné la 2ième manche : ils ont fait prisonniers les 300 privés.

Berkman.– A quel prix ?

Goldman.– Il y a eu quelques pions de sacrifiés.

Berkman.– De quel côté ?

Goldman.– Du côté ouvriers.

Berkman.– Tués ? Blessés ? Combien ?

Goldman.– Tués. 9.

Berkman.– 9 ouvriers : 9 pions ? Tu prends une grève pour une partie d’échecs ? .. .. Un patron traite ses ouvriers de chair et de sang, comme une marchandise dont il fait baisser le prix, comme du fer et du charbon, les ouvriers ont le malheur de se conduire en hommes, le patron les tue, et la petite jeune fille,de son balcon, trépigne et applaudit au spectacle ? .. ..Qu’a décidé de faire Most ?

oldman.– Il a dit qu’il ne resterait pas à ne rien faire, qu’il se mobilisait et montait au front.

Berkman.- (allant avec la porte) Il ne sera pas seul.

Goldman.- (se levant, le suivant) Sacha. Tu ne seras pas seul à ne pas le laisser seul.

Berkman.- (revenant, disposant les carottes, les pommes de terre sur la table, à Fédya) .. .. Commémore l’événement : peins une nature morte.

Sortent Berkman et Goldman.

 

 

Le bureau de Most à la Freiheit. Most, écrivant. Entrent Berkman et Goldman.

Berkman.- Mr Most. Mr Most.

Most.- (l’arrêtant de la main) Coup de vent, ne fais s’envoler tous mes mots.

Berkman.– Frick en a assassiné 9.

Most.– Tu ne sais pas le pire. Non seulement 9 se sont sacrifiés, mais leur sacrifice a été inutile. Le gouverneur de l’état a promulgué la loi martiale et requis l’emploi de la force armée. 8 000 hommes de la garde nationale ont évacué l’usine, Frick a licencié tous les ouvriers. Jamais aucune défaite n’a été plus complète.(Il reprend son stylo)

Berkman.– Qu’avez-vous décidé de faire ?

Most.– Que crois-tu ? Le drapeau tombé, je le ramasse et le brandis à mon tour.

Berkman.- Je vous suis. Commandez, j’obéis.

Most.– Tu ne servirais à rien. Aucune plume ne porte de coups plus mortels que la mienne.

Berkman.– Vous parlez d’articles ?

Most.– Tu l’as dit.

Berkman.– C’est tout ce que vous ferez : des articles ?

Most.– Tu l’as dit.

Berkman.– Les grévistes livrent une bataille qui leur coûte 9 morts, et vous alignez quelques lignes dans un journal anarchiste confidentiel, qui n’a pour lecteurs que des anarchistes ?

Most.– Connais le pouvoir de l’imprimé. Tu coules une goutte d’encre sur un buvard, la goutte hésite un instant, et enfin le papier poreux la boit, et la tache s’étend sur tout le buvard.

Berkman.– Ne risquer que sa langue, comme vous faites, est-ce que c’est risquer quelque chose ? Risquez-vous qu’on vous la coupe ? On ne vous demande même pas de répondre d’elle. Seuls de vous, les mots que vous lancez par la fenêtre, s’aventurent à la cantonade, mais vous, vous prenez bien garde de refermer la fenêtre soigneusement. Vous appelez ça vous engager ?

Most.– Que penses-tu que je devrais faire ?

Berkman.– Vous vous rappelez Prince, qui est dans le quartier de haute sécurité de la prison de Pittsburgh ? Après son attentat, comme il a défilé dans les rues, avec sa pancarte ? .. .. Un attentat, Mr Most.

Most.– Terroriser la population, bien sûr, faire perdre à l’anarchisme en un coup toutes ses lentes et patientes avancées dans l’opinion publique. Plutôt que se servir de sa tête, casser des têtes. On a 22 ans peut-être, mais on n’a pas encore ses dents de sagesse.

Berkman.– Comment appelle-t-on des capitaines d’industrie, riches en usines et en argent, qui pour s’enrichir encore, causent des morts d’hommes et en appauvrissent d’autres, sans que les sanctionne la loi ? Des hors-la-loi. La loi biblique du talion impose d’infliger ce qu’on vous inflige. La violence injuste qu’un homme a osé, dans le silence de l’Etat et de la justice, il faut que contre cet homme, un autre homme l’ose à son tour… … Frick a tué 9 fois, je tuerai Frick 9 fois.

Sort Berckman.

Goldman.– (le suivant) Sacha. Je te suis.

Most.- (rappelant Goldman) Emma. Emma. Ne grillez pas l’ampoule en un instant par un courant trop intense : préférez, lumière, éclairer des années durant. Ne vous dilapidez pas, vous jetant, par la fenêtre, dispensez-vous, avec économie, en conférences, meetings, réunions publiques.

Goldman.– Comment se fait l’histoire ? Par actes d’abord, que l’on met ensuite en paroles. Au commencement est l’action, ensuite et seulement vient le verbe. Paroles ne sont que des bruits, bruits fendent de leur étrave l’air un instant, et sur eux l’air se referme aussitôt.

Most.- (voulant la retenir de force) Emma. Je vous interdis.

Goldman.- (de son autre main défaisant sa ceinture et cinglant le visage de Most) Arrière, planqué.

Sort Goldman.

 

 

Dans la rue, Berkman, rattrapé par Goldman.

Goldman.– Sacha. Sacha. .. ..(le serrant dans ses bras) Celui qui se donne sans mesure à la Cause, celui-là me possède. Sois mon capitaine, je veux être ta femme de troupe. Tu veux commettre un attentat, je veux le commettre avec toi.

Berkman.- A deux, les présences ne s’ajoutent pas, mais se retranchent : ta présence m’ôterait de la mienne. Je veux pouvoir faire front sur un seul front, non sur deux, le tien ajouté. .. ..Mais tu peux m’être utile, ailleurs. Que vaut un acte, si la parole ne la prolonge pas ? Les actes meurent, si la parole ne les sauve. Si tu veux être quelque chose, sois la parole de mon acte.

Goldman.– L’action est belle, la parole est ingrate.

Berkman.– Parler pour un contre tous, jour après jour, demande plus de héroïsme qu’un acte bref. Ne te déprécie pas. … … Je vais en forêt essayer une de mes deux charges de dynamite : après mes échecs, je ne me fais pas trop d’illusion. Je soupçonne le droguiste de m’avoir vendu des produits avariés… …Il faut que je puisse me rabattre sur un pistolet ou un revolver. Il me faudrait de l’argent.

Goldman.– Tu auras de l’argent.

Berkman.– (l’embrassant) Rendez-vous à la gare à 22 heures, sur le quai du premier train en partance pour Pittsburg.

Sortent Berkman et Goldman, en se faisant un signe.

 

 

Le soir, à la gare de New-York, sur le quai. Paraît Goldman.

Goldman.– (attendant Berkman, allant et venant) Quelle était ma mission ? Trouver de l’argent. .. .. Puisque Sacha faisait bon marché de sa peau, je ferai bon marché de la mienne. A un mari inconnu on se donne pour la vie, à un homme inconnu on se prête un moment, quelle est la différence ? Est-il si sûr que ce soit la première qui soit la plus honnête ?… … En toute femme est toute la femme, désolée, messieurs, comme en tout homme est tout l’homme : de même qu’en tout homme, il y a un client de prostituée, en toute femme, au regret, il y a une prostituée.. … Et, parlons franc, quelle femme, dans ses jeunes âges, et aussi dans ses vieils, n’a pas rêvé d’être aimée par plusieurs ? N’est-ce pas le rêve sporadique de toute adolescente ? Et quelle femme ne serait-elle pas flattée d’être désirée assez, pour qu’on la paie un bon prix ?.. .. Au moins, les rêves ne traîneront pas leur boue en moi, et ma connaissance de l’homme en sera élargie. .. ..La décision était prise : je me sacrifierai pour la bonne cause. .. ..Congrûment habillée ou plutôt déshabillée, fardée et poudrée, les yeux au sol et le cœur battant, je m’en suis allée croiser sur certain trottoir de certain quartier. Les yeux exorbités à force de ne rien voir, le dos rond, je me préparais à être assaillie par des faunes lascifs, des satyres salaces. Les minutes, les quarts d’heure, les demi-heures passant et rien ne se passant, mes yeux rentrèrent dans leurs orbites, recouvrèrent peu à peu la vue, se risquèrent à escalader les organismes, de cordée en cordée, des chaussures aux poitrines, des poitrines aux yeux : ils notèrent alors avec stupéfaction, dans les yeux masculins , une espèce de timidité. Je tombais des nues : comment les hommes pouvaient-ils être aussi farouches, dans des situations où ils devraient l’être le moins ? Ce temps d’études dura, il me semble, un temps infini, jusqu’à ce qu’un assez bel homme, aux cheveux blancs, de ses yeux ironiques faisant ma revue de détail, m’a abordée, très à l’aise, et, comme s’il parlait à sa nièce, m’a demandé si j’acceptais de prendre quelque chose quelque part avec lui. Soulagée qu’un homme, fut-ce un vieux cochon, sauve l’honneur de mon déshonneur, je l’ai suivie dans un salon de thé. Il m’a commandé un chocolat. « Je suis témoin, Dieu sait, que vous êtes animée des meilleures plus mauvaises intentions, qui soient. Seulement, mon ange, ne va pas en enfer qui veut : nombreux sont ceux qui restent à sa porte, faute d’aptitudes. Ne vous froissez pas de mon appréciation, mais vous n’êtes pas crédible pour un sou. Je vous devine comme si vous étiez moi. Vous aimez trop l’amour, pour pouvoir vous vanter comme une marchandise. Prenez cela comme un compliment. » Il a payé le chocolat, et nous nous sommes quittés, hélas, bons amis… … Vous ne pouvez pas savoir comme j’ai été mortifiée de constater que je n’étais pas une femme universelle, qu’il fallait que je me fasse une raison, que je n’avais pas accès à certains emplois. Soulagée pourtant de retrouver mon positif et vertueux plancher des vaches, j’ai tiré, en positive conclusion de mon expérience, que je mènerai ma vie amoureuse aussi librement que je voudrai. .. .. Mais ma mission restait pendante. Alors, j’ai fait comme tout le monde, j’ai emprunté à ma sœur. Comme une sœur, elle était toute mon opposée, elle travaillait comme une bête à l’usine, aimait le gouvernement et haïssait les anarchistes. C’est ainsi, comme ça se passe partout, que, non moi mais ma sœur a rempli le mandat que Sacha m’avait confiée.

Entre Berkman.

Berkman.– L’essai de la bombe a échoué. Il faut que j’achète une arme de poing. (il sort un couteau de sa poche) J’ai un couteau en dernière ressource. (Goldman lui donne l’argent) Va-t-en sans te retourner. N’attends pas que le train parte.

Goldman et Berkman s’en vont de deux côtés opposés.

 

 

 

Pittsburg. Les Aciéries Carnegie. Le bureau du directeur, Frick. Deux secrétaires. Entrent Frick, le chef du personnel.

Frick.- (s’asseyant à son bureau, au chef du personnel) Attachons les wagons à bestiaux à la locomotive Carnegie. Prends note des critères de sélection du personnel. (le chef du personnel prend note) Premièrement, je veux notre cheptel jeune. Il ne doit pas dépasser 45 ans. Nous n’avons pas vocation à attendre des vieux qui courent après les chaînes.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.– Deuxièmement, je veux nos jeunes maigres et secs. Je ne veux pas payer la bière et le gras au prix du muscle.

Le chef de personnel.– Vous ne craignez pas que cela puisse être considéré comme une discrimination ?

Frick.– Schmid. Ce n’est pas parce que vous avez du ventre que je dois avoir de la compassion pour d’autres ventres. Les gras nerveux comme vous sont adaptés au travail de bureau.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.– Troisièmement, vous refuserez tous les ouvriers nés en Amérique.

Le chef du personnel.– Nous refuserons nos compatriotes ?

Frick.– Ce qui fait l’Amérique, ce sont les usines. Les ouvriers sont des outils éternellement renouvelables. Les Américains de souche connaissent un peu trop la Constitution et ses amendements. Quand ils se sentent un peu trop chez eux, les ouvriers fondent des syndicats, qui tuent les entreprises.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.– Quatrièmement, vous choisirez des immigrants de pays pauvres à fort taux de chômage. Ils ne connaissent pas la législation, ne sont pas syndiqués, et sont heureux des bas salaires qu’on leur offre.

Le chef du personnel.– Bien, Monsieur.

Frick.–Cinquièmement, enfin, vous ne prendrez que des célibataires.

Le chef du personnel.– Est-ce que nous n’étions pas célibataires avant de nous marier ?

Frick.– Nous ne sommes pas ouvriers, que je sache. Quand on gagne 3 sous, on ne s’offre pas le luxe de se marier et d’avoir des enfants. Femme et enfants, pour un ouvrier, ce sont à la maison caprices, disputes, maladies, toutes causes d’absences, de dépenses, de soucis... .. Notre pays est un pays neuf, ouvert aux immigrants. A quoi bon dilapider des années interminables, et des sommes colossales à nourrir et élever des enfants, quand l’océan nous les accouche tout faits ? Le vieux monde ne est prolifique. C’est une énergie perpétuellement renouvelable. Leur source inépuisable nous irriguera toujours. Je ne veux pas d’ouvrier dont la moitié est à la maison.

Le chef du personnel.– Ne craignez-vous pas que cela soit considéré comme inhumain ?

Frick.– Je revendique de l’être. L’énergie et la barbarie sont la marque de la jeunesse. .. .. Bien sûr, que votre personnel ne fasse pas les imbéciles, qu’ils n’aillent pas divulguer à la presse nos critères de sélections. La presse, qui est une putain hypocrite, joue facilement les vierges effarouchées.

Le chef du personnel.- Cela va de soi, Monsieur.

Frick.– Au travail, mon gros.

Le chef du personnel se lève. Entre Gabriel, l’huissier noir.

Frick.- Ange Gabriel ?

L’huissier.- (tendant une carte) Un journaliste d’un journal de New-York sollicite de Mr le Directeur un interwiew, à propos des derniers évènements de la Homestead.

Frick.– Dis-lui que le moment venu, je convoquerai l’ensemble de la presse pour une conférence de presse.(au chef du personnel) A Dieu ne plaise que chaque journaliste publie son impression personnelle. Sort l’huissier, puis revient.

L’huissier.– Il insiste, Monsieur.

Frick.- (en colère) Dis à ce pisseur de copie qu’il plie son torchon en 2, 4, 8, 16, qu’armé d’un couteau à large lame, il coupe les pliures, empile les feuillets, les perce au coin d’un trou, passe par le trou une ficelle, accroche le tout à un clou dans ses cabinets, et que j’espère que l’encre de son imprimé lui charbonnera bien les fesses.

Entre Berkman, qui sort de sa serviette un revolver.

L’huissier.- (à Berkman) Vous ne pouvez pas. L’entrée est interdite.

Berkman.- (de son revolver hésitant entre Frick et le chef du personnel) Frick assassin.

Frick s’aplatit derrière son bureau, tout le monde se cache, Berkman tire, il y a une forte déflagration. Au bout d’un moment, la tête de Frick apparaît de derrière son bureau de côté, Berkman retire. Berkman tire à travers l’enjambement du bureau, mais le revolver s’enraie. Berkman tire en l’air, mais le coup ne part pas. Frick s’affaisse, ses jambes s’allongent à vue. Le chef du personnel et l’huissier se jettent sur Berkman. Berkman tombe à terre, sort un couteau de sa poche intérieure, et, traînant le chef du personnel et l’huissier, va aux jambes de Frick, et donne à l’une d’elles des coups de couteau. Paraissent deux ouvriers, qui immobilisent Berkman, le médecin, l’infirmière de l’entreprise portant une trousse médicale. Le médecin, avec l’aide du chef du personnel, soulève Frick, l’étend sur le bureau, l’examine, Frick est blessé au côté au visage, au côté à la poitrine, aux jambes, le médecin le soigne. Paraissent deux agents de police. L’un d’eux soulève par les cheveux la tête de Berkman.

L’agent de police.– Monsieur le Directeur, reconnaissez-vous votre agresseur ?

Frick, se penchant, s’appuyant sur son coude, regarde Berkman.

Frick.– Oui.

Berkman.- (off) Malheur, Frick n’a pas manqué ses 9 ouvriers, et moi, jai manqué Frick.

Berkman est traîné dehors par les deux agents.

 

 

Prison de Pittsburgh. Le bureau du directeur. Le directeur, à son bureau. Berkman paraît, entre deux surveillants, qui l’assiéent.

Le directeur.– Mr Berkman, c’était copieux et bon, reconnaissez-le. Berkman.– C’était salé.

Le directeur.– Et la gorge en feu brûle, bien sûr.. .. Mr Berkman, nous aimerions connaître le nom de ceux qui vous ont commandité. Nous voulons connaître la main qui a armé votre main.

Berkman.– Aucune main n’a armé ma main que la mienne.… .. Pouvez-vous me donner à boire ?

Le directeur.– Le feu vous dévore, on voudrait le noyer sous des cataractes, je sais .. ..Savez-vous que celui qui agit sous une pression extérieure, et qui face à un danger actuel ou imminent pour lui-même, se voit contraint d’accomplir un acte nécessaire, est exonéré de sa responsabilité pénale.

Berkman.– Je vous ai dit que je n’ai agi sous aucune pression… … Vous avez trop salé intentionnellement ?

Le directeur.- N’est-ce pas, on voudrait éteindre l’incendie sous des trombes d’eau.

Berkman.– Trop saler un plat, et ne pas donner à boire, c’est quelque chose de bas.

Le directeur.– Tandis qu’assassiner son prochain est élevé, noble. .. .. Avouez et vous aurez à boire.

Berkman.– Vous ne voudrez pas que je torture la vérité pour ne pas être torturé par la soif.

Le directeur.– Qui ne connaît la sensation de la soif ? On a la bouche toute sèche, la muqueuse est comme du bois. Savez-vous comment s’en va la soif ? En buvant… … Avouez, Berkman, que diable. Qui sont ces chefs anarchistes? Je bois vos paroles.

Berkman.– Si quelqu’un m’avait commandé mon acte, et si je lui avais obéi, ni lui serait anarchiste, ni moi. Un anarchiste ne reconnaît aucune autorité, même anarchiste.

Le directeur.– Savez-vous qu’est déclaré complice, celui qui, par un comportement positif volontaire, a aidé ou facilité la réalisation du crime : il doit être puni comme et avec l’auteur principal du crime. Trouvez-vous juste qu’un seul subisse toute la peine ?

Berkman.– C’est justement parce que j’étais réduit à mes seuls moyens, que l’attentat a échoué.

Le directeur.– S’il y a eu commencement d’exécution d’acte mais que l’acte a manqué son effet par suite de circonstances indépendantes de la volonté de l’auteur, ne croyez pas que la peine sera allégée.

Berkman.– J’assume mon attentat. Je réclame la peine prévue par la loi.

Silence. Entre le sergent Angus.

Sergent Angus.– Monsieur le Directeur, Berkman est attendu au tribunal.

Le directeur.– Conduisez-le au fourgon cellulaire. … … (à Berkman, lui servant un verre d’eau) Le dernier verre du condamné. .. .. A tout à l’heure.

Sortent Berkman, les deux surveillants, le sergent Angus.

 

 

 

Le tribunal. Le jury, Assis à la place du plaignant, Frick, un pansement à la tête et au côté, une canne à côté de lui. Entrent Berkman, qui s’assied sur le banc des accusés, l’huissier, puis le juge.

Le juge.– L’audience reprend à l’état où elle se trouvait lors de sa suspension. .. .. Les faits ayant été suffisamment établis par les témoignages concordants des témoins et par les aveux explicites de l’accusé, l’intention d’attenter avec préméditation à la vie de Mr Frick, directeur des Aciéries Carnegie, a suffisamment été prouvée. Si le temps et la liberté de mouvement lui avaient été laissés, il est hors de doute que l’accusé aurait atteint son but, à savoir le décès de Mr Frick. Il a, par ailleurs été établi par les médecins experts, que chacune des blessures de Mr Frick aurait pu être mortelle. .. .. Accusé, levez-vous. Greffier veuillez lire l’acte d’accusation.

Le greffier.- (lisant) La communauté de Pennsylvanie inculpe Berkman Alexandre, 22 ans, lithuanien 1° d’attaque à main armée contre la personne de Mr Frick, 2° de tentative de meurtre, 3° de coups et blessures sur la personne de Mr Frick, 4°d’effraction des bureaux de la Compagnie Carnegie, 5° de porte d’arme prohibée, chaque délit constituant un délit séparé. Accusé, plaidez-vous coupable ou non coupable ?

Berkman.– Je proteste contre la multiplication des chefs d’accusation : vous décomposez un seul et même acte, en chacun des gestes qui le constituent. Je n’aurais pas pu opérer mon attentat, si je n’avais pas commis les 5 délits dans leur suite.

Le juge.– Je trouve antinomique que quelqu’un qui fait profession de récuser toute loi, fasse appel à la loi, lorsqu’il peut trouver un avantage personnel. Je trouve votre protestation plutôt indigne, Monsieur l’Anarchiste. A votre opposé, je suis de l’avis, dans le cas de quelqu’un qui récuse la loi, de la lui appliquer complète et entière. Je répète ma question : accusé, plaidez-vous coupable ou non coupable ?

Berkman.– Non coupable. Je demande la parole pour me défendre.

Le juge.– Ce sera l’affaire de votre avocat.

Berkman.– Non coupable, je récuse tout défenseur.

Le juge.– Conformément à la loi, un petit bout de parole vous est accordé du bout des lèvres.

Berkman.– Aucune tribune n’étant laissée au particulier pour exprimer son opinion politique, de quelle tribune parlera-t-il à la Nation, sinon, inculpé, de la tribune d’un tribunal ? .. .. Au-delà des ministère public, jury, président, je veux exposer ma cause devant la seule juridiction que je reconnais : la Nation. C’est devant une justice au-dessus de votre justice, que je me présente, une justice transcendante, qui émane d’un principe d’humanité général, supérieur à toute justice particulière d’Etat. Si je me laisse mettre en cause et accuser de crime, c’est, renvoyant de mon geste au sien, pour que je puisse mettre en cause et accuser de meurtre, Mr Frick, directeur des Aciéries Carnegie, ici présent.

Le juge.– Suffit. Je vous remercie.

Berkman.– Je n’ai pas encore commencé.

Le juge.– Vous avez déjà fini. Dans le début, il y a la suite et la fin : épargnez au jury votre pensum. Passons au jugement.

Berkman.– Je proteste.

Le juge.– Auprès de qui ? Des autorités ? Vous ne connaissez aucune autorité. Permettez que les autorités vous ignorent à leur tour… … Plus rien ne s’opposant à ce que le jugement soit rendu,. .. .. le jury, ayant délibéré et décidé tant sur la culpabilité de l’accusé que sur la peine à appliquer, à la question : l’accusé est-il reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés ? a répondu : l’accusé est reconnu coupable. La peine édictée par la loi pour le total des 5 délits, est l’internement dans le quartier spécial d’une maison centrale, pendant une durée de 22 ans. Huissier, veuillez mettre à exécution la décision de justice. La séance est levée. Gardes, emmenez l’accusé.

Encadré par deux gardes, Berkman sort, suivi par l’huissier.


 

 

2

 

 

Pittsburgh. Une cellule obscure, où l’on voit les choses en ombres grises. Entrent Berkman, la tête rasée, en costume de toile rayée défraîchi et usé, menottes aux mains, fers aux pieds, deux gardes. Un des deux gardes, d’une clé de son trousseau ouvre la cellule, s’écarte, l’autre ôte les fers et les menottes des pieds et des mains de Berkman, les deux poussent Berkman dans la cellule, Berkman tombe en perdant ses lunettes. Le premier garde ferme la cellule, et les deux s’en vont.

Berkman.- (à quatre pattes, cherchant ses lunettes) Mes lunettes. Mes lunettes. Que ma myopie ne soit pas une prison en plus de la prison. .. ..(il les trouve) Ah. Mes yeux élargis s’évadent de leur prison pour réintégrer la mienne. (à quatre pattes, il fait à tâtons l’inventaire de la cellule) Cuvette de WC, cuvette de lavabo, robinet, quart, escabeau, lit, paillasse. Les murs gluants suppurent leur sanie. Le sol visqueux transsude son suint. (Il se lève, voit quelque chose qui brille, ramasse l’objet) Il y a des défaillances dans le système pénitentiaire : une cuiller… …(il s’assied sur l’escabeau) Dans une cage, grande comme 5 fois moi, par décision d’un être humain, interrompu de vivre pendant 22 ans... .. Je ne suis en prison que depuis quelques minutes, je les trouve déjà interminables. Que sera un jour entier ? Plus une nuit ? Un jour entier plus une nuit, est-ce que ce n’est pas déjà sans fin ? Du matin à midi, du midi au soir, du soir au matin, une semaine sous les verrous : c’est déjà l’éternité. Une mois ? N’est pas même imaginable… … 4 saisons, un printemps, un été, un automne, un hiver, d’un anniversaire à l’autre, l’année prochaine, à la même date, je serai toujours dans ce même lieu : n’y a-t-il pas de quoi devenir fou ?..(il aiguise la cuiller sur une dalle du sol) .. 22 fois un an, 22 fois Noël, 22 fois la St Jean, 22 fois 365 jours : un jour déjà, mais 10, 100, 300, 2 ans, 5 ans, 10 ans, 20 ans, 22 ans. Je vieillirai oui, mais à rien. L’âge de la maturité sera un âge pour rien. On m’a appris à vivre, je ne vivrai pas, au lieu, je me reposerai de n’avoir pas vécu. Vivant, qui peut imaginer ne plus vivre ? (On l’entend aiguiser la cuiller)

Lentement, une lumière pâle s’est faite. On entend trois coups de gong. Berkman se dresse. Tout la prison se met en mouvement. On bâille, on tousse, on déplace des lits. Le bruit des roues du chariot du café s’approche, on entend des cliquetis de serrures, des portes s’ouvrent, se ferment. Le chariot paraît poussé par un détenu, surveillé par le sergent Angus. Le sergent Angus ouvre la porte, le détenu tend par l’ouverture un pain, Berkman court, à peine a-t-il le temps de le saisir, que la porte est refermée.

Sergent Angus.– Tu es bien réveillé : le cauchemar est vrai…

Le détenu de service.–(agacé)… Ton quart ?

Berkman à la hâte,cherche son quart, le tend mal, le café servi par la louche coule sur sa main, il crie, lâche le quart, secoue sa main.

Sergent Angus.- (riant) Non seulement, tu manques Frick, mais tu manques encore ton café ? .. .. (au détenu) Son quart a sauté, tu lui sauteras son dîner.

Le détenu de service.– Oui, sergent.

Le chariot sort, son bruit s’éloigne. Le sergent Angus reparaît devant la cellule de Berkman, donne un coup de sifflet. Un surveillant ouvre une porte, un prisonnier sort de sa cellule. A chaque coup de sifflet, sort un autre détenu. Puis, à coups de sifflet, la file avance au pas, disparaît.

On entend un bruit de pas qui fait halte, reprend, fait halte, reprend, s’approche : paraît le prisonnier Lewis, une balayette en main, qui époussette les grilles des cellules.

Prisonnier Lewis.—(il parle sans presque bouger les lèvres, en continuant son travail, sans un regard pour Berkman) C’est toi, le bourgeois, qui a tiré sur Frick? …. … Qu’est ce que c’est que ces sales gosses de riches, qui s’accrochent à nos jambes ? Parce que votre vieux canasson est poussif, vous voulez grimper sur notre jeune monture ? Occupez-vous donc de vos petits désordres dans vos petites armoires.

Il sort.

 

La voix de Lancaster.– Sergent Angus, s’il vous plaît.

Le sergent Angus paraît, passe devant la cellule de Berkman et disparaît.

La voix de Lancaster.—Avez-vous des nouvelles à mon sujet, sergent. Je devais être libéré ce matin.

La voix du Sergent Angus.– Tu le devais peut-être, mais tu ne le seras pas, c’est sûr.

La voix de Lancaster.– Voulez-vous dire à Mr le Directeur qu’il a dû faire une erreur dans sa petite addition. Hier ça faisait exactement 7 ans, jour pour jour.

La voix du Sergent Angus.– Il a très bien calculé au contraire.

La voix de Lancaster.– Je vous jure, sergent. J’ai tenu mon compte exactement. J’ai barré chaque matin le jour de la veille. Le 2 557ième est tombé hier. J’ai payé ma dette. Voulez-vous avoir la gentillesse de demander à Mr le Directeur de recalculer mon petit compte. Il a peut-être oublié que je bénéficie d’une remise de 6 mois.

La voix du Sergent Angus.– Ce que tu ne sais pas, c’est que tes 6 mois ont été sucrés. Tu oublies que tu as essayé de t’évader. Tu restes en retenue parce que tu as voulu faire l’école buissonnière..

La voix de Lancaster.- Vous savez bien que je n’avais aucune chance de m’évader.… .. J’ai été poli avec les surveillants, vous ne pouvez pas dire le contraire. J’ai été à confesse tous les samedis, j’ai communié tous les dimanches, j’ai appris des passages entiers de la Bible, demandez à Monsieur l’Aumônier. Ne me faites pas faire 6 mois de plus, s’il vous plaît, je ne le supporterai pas.

La voix du Sergent Angus.– Les pleurnicheries des voleurs à main armée me font mal au sein, Lancaster.

La voix de Lancaster.– C’est pas juste, sergent. Je me suis bien conduit, vous ne pouvez pas le nier.

La voix du Sergent Angus.– (frappant du plat de la main sur la grille de la cellule de Lancaster) Tu vas fermer ton bureau des pleurs ? Tu veux que je cloue ta porte ?

La voix de Lancaster.– J’ai fait mon temps, sergent. J’ai payé ma note.

La voix du Sergent Angus.- (hélant) Hep. (on entend des pas qui s’approchent) Donnez-lui donc sujet de gémir.(on entend un bruit de serrure, puis des coups de matraque, Berkman se ferme les oreilles)

La voix de Lancaster.– J’ai fait mon temps, sergent. J’ai payé ma note.

La voix du Sergent Angus.– Martelez-lui le tuyau, jusqu’à ce qu’il ne fuie plus.

La voix de Lancaster.–(fort, au milieu des coups) Il commença à ressentir effroi et angoisse. Et il leur dit : mon âme est triste à mourir. Demeurez ici et veillez. Abba, Père, tout t’est possible. Eloigne de moi cette coupe. Pourtant que ce ne soit pas ce que je veux, mais ce que tu veux. Puis, il revint et les trouva endormis. Désormais vous pouvez dormir. C’en est fait. L’heure est venue.(les coups de matraque continuent, Lancaster se tait)

Voix du Sergent Angus.– C’en est fait. Son heure est passée.(On entend les surveillants sortir, le Sergent Angus verrouiller la porte) Qu’est ce qu’il croit, ce sale nègre, que Jésus était noir ?

On les entend tous trois s’éloigner.

 

Paraissent deux surveillants encadrant Sammy. Va à leur rencontre le Sergent Lilian.

Le Sergent Lilian.– Qu’est-ce qu’il a fait ?

Un surveillant.- Il est devant sa machine, en tas, flasque, comme une serpillière pleine d’eau. Le chef d’atelier vous le renvoie, et vous demande de l’essorer.

Sergent Lilian.- (saisissant Sammy par les bras) Sammy, ressaisis-toi. Ne te laisse pas glisser entre les doigts. Tu t’étais constitué, par ta bonne conduite, une petite épargne de jours de peine, ne va pas la dilapider en un coup. Il te reste 15 jours, tiens bon… … Tu m’écoutes ?.. … Tu vas désespérer ta maman. Que n’a-t-elle pas fait pour toi ? Ni visites, ni lettres, ni paquets, ni argent ne t’ont fait défaut un seul jour. Mieux, mère de prisonnier elle est venue me voir à la maison, moi, un surveillant. Une jolie maman, des sœurs charmantes, attentionnées, une famille aimante : tu as une main gagnante que bien des prisonniers t’envient. … Tu cours les derniers mètres de la course, ne va pas déclarer forfait. Pour ta maman et pour tes sœurs, fais un effort. Tu me promets, Sammy ?

Le Sergent Lilian laisse aller les deux surveillants, qui disparaissent. On les entend plus loin ouvrir une cellule, puis la refermer.

Un silence se passe. Puis, on entend des pas courir, une serrure s’ouvrir.

La voix d’un surveillant.– Chef. Chef. Vite.

Paraît Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– (à voix haute) Quoi ?

La voix du surveillant.– Sammy. Il a une flaque noire sous son cou. Sous son menton, le cou est ouvert.

Le Sergent Lilian disparaît en pressant le pas.

La voix du Sergent Lilian.– Imbécile. (frappant avec force contre la grille) Certains se tuent parce qu’ils n’ont rien, lui se tue bien qu’il ait tout. Ton sergent était prêt à échanger son sort contre le tien… ...Voler un tranchet de tapissier, l’aiguiser, comme un fermier qui tue un cochon, d’un geste technique, trancher : comme il faut que la volonté ait été forte et la décision arrêtée. Crétin … ... .. Ce sang s’étire en filets comme de la salive, de l’huile visqueuse, du blanc d’œuf gluant, s’incruste dans les plus fines rides de la main, sous les ongles, sous les lunules, mucus immonde d’une plaie immonde, je ne peux pas le voir. Cherche seau d’eau, serpillière, brosse, savon noir.(on entend des pas, un seau qu’on remplit d’eau dans le couloir) Lave-moi ces dalles à fond. Entre les pierres, à la brosse, je ne veux plus voir de rouge… … Mes yeux, mes narines ont la nausée, ils ont envie de se vomir elles-mêmes. Porte-le à l’infirmerie. Je préviens le directeur.

Divers bruits de pas s’éloignant, de serrure.

 

Passent Jérémy menotté, Sergent Angus, deux gardiens. On entend la grille d’une cellule s’ouvrir.

La voix de Sergent Angus.– Pendez-le au piton par les bracelets.

La voix de Jérémy.– Pas ça, Mr le Sergent.

La voix de Sergent Angus.– Tu as vu comme tu étais, quand tu m’as parlé ? Assis. J’étais debout, tu m’as répondu assis. Ce qui est tordu doit être redressé.

La voix de Jérémy.– A genoux, j’embrasse vos genoux. S’il vous plaît, Mr le Sergent, pas les mains ; ce sont mes instruments de travail. Je sollicite de votre bonté cette faveur. Par grâce, ne me pendez pas par les menottes : mes mains sont mon gagne-pain.

La voix de Sergent Angus.– Entendez comme il nous assaisonne d’une sauce piquante. Entendez comme il flatte notre palais.

La voix de Jérémy.– Je baise le saint anneau de votre Sainteté. Je baise ses saintes mules. Prenez en pitié mes mains : je n’ai qu’elles pour vivre.

La voix de Sergent Angus.- Je veux te fixer dans une attitude droite, pour quand je te parlerai. Je formule le voeu, pour toi, que, quand on te dépendra, tu garderas la pose. Allez.

Bruit de verrou, gémissements, qui s’éteignent.

 

Berkman.- (pour lui) Parmi les fous, comment rester sain d’esprit, si on est seul à n’être pas fou ? Au milieu d’assassins, de voleurs, de fous, comment peut-on ne pas être soi-même fou, voleur, assassin ?... (on l’entend aiguiser sa cuiller) Vieillir à pourrir parmi la pourriture ? .. .. .. ..Vivre mourant, mourir vivant ? Etant n’étant pas, n’étant pas étant ? Mort sans l’être : ne vaut-il pas mieux achever la chose ? .. .. (Il relève sa blouse) Un paysan, du pied avec force enfonce la bêche, et la lame coupante coupe la terre : place entre la 2ième et la troisième côte gauche, pénètre la poitrine avec force, et coupe la chair, comme si tu coupais de la viande.

Un surveillant survient, et du plat de ses deux mains tape sur la grille de la cellule.

Le surveillant.–Tu te reposes de quoi ? Debout.

Affolé, Berkman se met debout, sa blouse se rabat, la cuiller tombe par terre en tintant.

Le surveillant.– (à Berkman) Les mains sur la tête. Reste où tu es. Ne fais pas un pas… ...Sergent. Quand A 7 s’est levé, quelque chose de traître est tombé en sonnant.

Paraît le Sergent Lilian.

Sergent Lilian.– (au surveillant) Passe la cellule au peigne fin.

Le surveillant.- (ouvrant la cellule, l’inspectant) Voilà le donneur : une cuiller.

Sergent Lilian.– (éprouvant le tranchant de la cuiller) On l’a rattrapé juste quand il allait se faire la malle. (au surveillant) Chez le sous-directeur.

Sortent Berkman, surveillant et Sergent Lilian.

 

 

 

Le bureau du sous-directeur. Le sous-directeur assis à son bureau, travaillant. Frappent, entrez, entrent Sergent Lilian, Berkman, le surveillant.

Le sous-directeur.– Abscisse ordonnée ?

Sergent Lilian.– A 7.

Le sous-directeur.- (compulsant son fichier, examinant Berkman) Ah c’est vous le terroriste. L’anarchiste a commis un attentat contre le règlement ?

Sergent Lilian.– 2, Monsieur le sous-directeur. Le 1er : il s’est couché en plein jour. Le 2ième : (il dépose la cuiller sur le bureau) il a voulu se soustraire à la justice en se soustrayant à lui-même.

Le sous-directeur.– Mm… .. Le 2ième attentat n’en est pas un. Le règlement ne reconnaît pas la tentative de suicide comme un délit… ...Et sagement, ma foi : si un prisonnier tente de s’infliger une punition supérieure à celle à laquelle il a été condamné, je ne vois pas pourquoi on devrait l’en punir. .. .. Je ne vois pas non plus pourquoi on devrait le punir pour s’être manqué : il ne s’est manqué, somme toute, que pour subir le châtiment auquel la justice l’a condamné. .… … Par contre le 1er attentat est un délit, que je ne peux pas laisser passer. L’indolent qui se couche à n’importe quelle heure du jour, dénote un lâche laisser aller moral. Ces jeunes gens que l’on voit le dimanche, devant leurs oncles, s’affaler dans les fauteuils, poser les jambes sur les tables basses, bâiller à se décrocher la mâchoire, sans respect pour leurs aînés, sont les nouveaux barbares. Le respect de l’heure est la première loi civilisatrice. La 1ère règle de la prison, Mr Berkman, c’est qu’on ne s’étend que pour dormir, et on ne dort que la nuit. Vous méditerez cela pendant 3 jours, dans la solitude, le silence, et l’obscurité. Au cachot.

Sortent Berkman, le surveillant, le sergent Lilian.

 

 

 

Un cachot souterrain, dans le noir. Berkman entre. Le verrou se referme sur lui.

Berkman.- (seul, à quatre pattes) Ah, ma main a senti une autre vie que la mienne. Quelque chose de vivant s’est signalé entre deux dalles. (Il se lève, de ses pieds nus marche sur les dalles, en évitant les interstices) On jette la terre entre vos jambes, sur le corps, dans vos oreilles, sur vos yeux, sur votre bouche, dans vos narines, on en recouvre vos cheveux, les dernières voix du cortège s’éteignent : règne un silence de mort. Abandonné, dans la noire terre humide, vers, larves, insectes prolifiques aux 4, 6, 8, mille pattes, coprophages, nécrophages, scatophages, stercoraires, armés de pompes, de stylets de rostres, de doubles mâchoires, de mille yeux, de soies tactiles sur tout le corps, agents de nettoiement de notre espèce destructrice vous envahissent par vos orifices, yeux, narines, bouche, oreilles, pénis, anus, vous sucent, vous pompent vivante charogne. Leur fonction est de se nourrir de nous, en nous pourrissant.… .. Mon Dieu, je ne vois plus ma main. (il approche sa main tout près de ses yeux) Je suis aveugle. Enfermé du dehors, enfermé au-dedans. En plus de condamné, condamné à moi, cachot dans le cachot… …. (Il se lève, va à la porte, à voix qu’il ose plus haute) Quelqu’un ? Est-ce qu’il y a quelqu’un ?.. .. Il y a quelqu’un de vivant en bas… … Que suis-je pour celui qui a la charge de moi ? Une petite tâche dans l’ensemble de ses tâches. Surveillant, puisse ma petite poussière dans ton œil se rappeler à toi, et portant ton doigt à ton œil, puisses-tu te souvenir de moi… … (il s’agenouille) Mon Dieu, sors de ta divine sérénité, prends-toi un peu pour moi d’humaine compassion. Fais que dans la mémoire de mon surveillant ressurgisse mon souvenir. (Silence, du temps se passe. Un léger bruit se fait entendre de la surface) Un bruit. Quelque chose vit. L’inanimé s’anime. (Le bruit se précise : quelqu’un descend l’escalier) Un vivant de la surface vient visiter les ombres des enfers. .. .. Qui que tu sois, ange du ciel, sois béni. (Une pâle lumière vient trouer la nuit) Vive Dieu, je ne suis pas aveugle. Je vois la lumière et la source de la lumière.

Paraît Sergent Lilian, avec un pain et un broc. Il ouvre la porte du cachot.

Sergent Lilian.- (tend le pain) Ta gamelle.

Berkman.- (se précipitant) Oui. Oui. (Sergent Lilian verse la soupe) S’il vous plaît, sergent, est-ce que j’ai fait mon temps ?

Sergent Lilian.– Tu es loin du compte.

Sergent Lilian reverrouille la porte, remonte, disparaît.

Berkman.- (mangeant, seul, suivant du regard Sergent Lilian) A qui vit relégué, le 1er être vivant qui paraît, la 1ère âme passante, fut-il un sergent, le 1er visage humain, la 1ère voix humaine sont le visage, la voix, l’âme, l’être d’un dieu : (il se met à genoux) j’adresse à ce dieu mes plus ferventes actions de grâces. Témoignons hautement de la conscience professionnelle des sergents et des surveillants de prison ? Corrigeons les idées reçues : il est d’honnêtes gardiens. .. .. (il s’assied posément) Imagination folle, je t’en prie, sonne le rassemblement, range tes esprits en débandade… … Matamore, fier à bras pour commettre l’attentat, serais-tu lâche pour supporter les séquelles ? C’est toi qui avais engagé les hostilités, et tu trouves mauvais, que les choses se défendent et contre-attaquent ?.. … Qu’ils t’aient condamné à une si lourde peine, au lieu de t’en plaindre, ne peux-tu t’en réjouir ? Seul contre une Etat tout-puissant, comme cet Etat a dû te craindre pour te punir aussi lourdement. Qu’est-ce que prison politique ? Prison d’honneur. Extrême honte pour juste cause, c’est honneur extrême ? .. .. Quel homme, s’il se veut homme, d’autre part peut s’estimer tout savoir et avoir tout vécu, s’il n’a connu la prison ? N’ai-je pas toujours pensé que la prison était une connaissance qu’il fallait acquérir, pour être honnête homme ? Que sait l’homme de l’homme, s’il ne sait la prison ? Tu es au pied d’étudier, de quoi tu te plains ? Prison, sois cabinet d’étude : toi, dans ce cabinet d’étude, étudie.

Silence. Du temps se passe.Bruit à nouveau de quelqu’un qui descend l’escalier, pâle lampe qui troue la nuit.

Berkman.– Un homme. Vive l’homme. Vue d’homme à voir, voix d’homme à entendre est pour l’homme la nourriture essentielle.

Paraît Sergent Lilian, qui déverrouille la porte.

Sergent Lilian.– Eh bien ? Tu as fini ton temps.

Berkman.– Déjà ?

Ils sortent, remontent l’escalier.

 

 

 

La cellule de Berkman, à l’étage. Entrent Sergent Lilian et Berkman. Sergent Lilian déverrouille la porte de la grille, Berkman entre, Sergent Lilian la reverrouille, et disparaît.

Berkman.- (faisant le tour de sa cellule, s’arrêtant à la lucarne, admirant) Passer du cachot étroit à la large cellule, du sous-sol à l’étage, de la pierre à la paillasse, n’est-ce pas, en deux escaliers, passer de barbarie à civilisation ? Cette cellule que je jugeais un enfer, est paradis, en comparaison d’un enfer pire.. ... Quel âne que l’homme, qui se plaint toujours de son état pour peu qu’il y demeure. Du noir cachot, il aspire à la cellule simple et nue, comme à un paradis ; de la simple et nue cellule, il aspire, à la simple et nue liberté, encore comme un paradis encore; de la simple et nue liberté, il aspire à une liberté plus apprêtée et mieux habillée, comme un paradis toujours. L’espoir naît et renaît chaque fois d’autre chose en mieux. L’homme est une foutue bête… .. (il commence à marcher) Un pas fait un demi-mètre, un aller et retour 4 mètres, si je veux faire 8 km par jour, il faut que je fasse 2 000 aller-retour.

 

On entend une équipe de gardiens s ‘arrêter à une cellule voisine.

La voix du Sergent Angus.– Hé, le nouveau. Questa. Voilà quelqu’un à qui il va falloir apprendre la politesse. Il nous présente son cul : il croit peut-être qu’on va le lui baiser.

La voix de Questa.–(au bout d’un instant)Tu préfères ma pipe ? Tu serais partisan de la sucer ?

La voix du Sergent Angus.– Gardien, est-ce j’ai bien entendu ?

La voix d’un gardien.–J'ai peur que vous ayez bien entendu, sergent.

La voix de Questa.- Veux-tu me répéter ce que tu viens de me dire, ducon ?

La voix de Questa.–(au bout d’un instant)Tu as très bien entendu, ma couille.

La voix d’un surveillant.– Sergent

La voix du Sergent Angus.– Je le laisse remplir son ardoise. Qu’il se serve abondamment sur les rayons, je l’attends à la caisse… …(à Questa) Il faut que tu saches, ignorant, que si les prisonniers n’adoptent pas envers les gardiens un langage châtié, c’est eux qui le seront.

La voix de Questa.– (au bout d'un instant) Si ta couille m’interroge, mon con forcément te répond. C’est toi qui me donnes l’exemple, Angus.

La voix d’un surveillant.– Sergent

La voix du Sergent Angus.– Laisse-le accumuler ses dettes. Je veux bien combler ton ignorance, Questa, et t’apprendre où tu es, et qui tu es.… ... Sache que la prison, c’est la pissotière, les goguenots de la société, et toi, tu es du pissat, un sale étron, du caca, de la petite et de la grosse commission, autrement dit de la merde.

La voix de Questa.– (au bout d’un instant) Si je suis du pissat, il faut que tu en tires la conclusion, Angus, tu es la dame-pipi. Si je suis de la merde, tu es un fouille merde.

La voix du Serge Angus.- Là, il est passé dans le rouge. Il est temps que vous le saisissiez et que vous lui fassiez rembourser ses dettes. .. ..(on entend des bruits de semelles cloutées). Il ne s’est pas soucié quelle partie de nous il visait, que vos matraques ne se soucient pas non plus quelle partie de lui elles visent. Au signal. (on entend des pas, des serrures qui se déverrouillent) Go.

On entend des pas, et une pluie de coups de matraque. Berkman se bouche les oreilles. Au bout d’un moment, les surveillants s’arrêtent de matraquer.

La voix de Sergent Angus.– Ca c’était pour rembourser l’emprunt. Maintenant, qu’il paie les intérêts.

Nouvelle pluie de matraques. Au bout d’un moment, les surveillants s’arrêtent de matraquer.

La voix de Sergent Angus.– Ne vous arrêtez pas aux centimes. Faites un compte rond.

Nouvelle pluie de matraques.

La voix du Sergent Angus.– Il semblerait qu’on lui ait enfoncé un peu de raison dans le crâne.

Les surveillants s’arrêtent de matraquer. Bruits de pas des surveillants , verrouillage des deux portes, puis bruit des pas de l’équipe qui s’éloigne.

La voix de Questa.- (affaiblie, mais distincte) Ma bite te pisse à la raie, trou du cul. On entend un pas rapide, qui revient.

La voix du Sergent Angus.– Il a parlé. J’ai entendu qu’il a parlé.

La voix d’un surveillant.– Il geignait, sergent. Il faisait ii, ou ou.

La voix d’un autre surveillant.– Il faisait ou ou, ii Il geignait, sergent.

La voix de Sergent Angus.– Bien. C’est bien.

Bruit des pas qui s’éloignent et disparaissent.

 

Paraît derrière la grille l’aumônier, porteur de lettres.

L’aumônier.– Je suis l’aumônier de la prison, Mr Berkman.. Outre que je suis le facteur spirituel qui apporte à tous la bonne nouvelle, je suis aussi le facteur temporel, qui apporte aux prisonniers leur courrier. Vous avez une lettre de votre sœur. (Il lui tend une lettre à travers la grille, que Berkman saisit)

Berkman.– Mon père, j’aimerais des livres à lire.

L’aumônier.– La bibliothèque est largement desservie : elle offre aux esprits bien des promenades.

Berkman.– J’aimerais profiter du fait que je ne suis pas libre, mais que mon temps l’est, pour faire ce que je ne faisais pas quand j’étais libre : lire les livres classiques.

L’aumônier.– Je vous apporterai le catalogue. .. Aumônier de prison, je suis fonctionnaire de l’Etat, malgré cela et bien que nous ne soyons pas du même bord, je juge votre peine excessive.

Berkman.– Ne me la rappelez pas, s’il vous plaît.

L’aumônier.– Vous travaillez dans un atelier ? Vous ne refuseriez pas de travailler ?

Berkman.– Je serais au contraire désireux de détourner mon attention de moi.

L’aumônier.– J’en parlerai au directeur.

Sort l’aumônier, en faisant un signe.

Berkman.- (pressant la lettre sur son cœur) .. .. Un temps, de corps et d’esprit, elle a été à moi. La liberté et le monde sont à elle, au prisonnier elle s’est donnée le temps d’une lettre. Loin de ses yeux, deux minutes, j’ai été près de son cœur…(Il pose la lettre sur le lit, la contemple) … Contre ma farouche volonté d’indépendance, me voilà rabaissé à cette situation offensante de dépendre en tout d’elle, et elle en rien de moi. Attendre tout d’elle, et elle rien de moi, quand j’étais fait pour l’inverse, n’est-ce pas, plus que tout, outrageant ? (montrant la lettre) Voilà un stupéfiant, si je ne veux pas me dégrader, dont il va falloir que j’apprenne à me sevrer.

Il s’assied dans un coin, hors de toute vue, ouvre la lettre.

Berkman.– (Décryptant, lisant lentement) « Je t’envoie ces signaux dans ta planète lointaine, en espérant qu’ils seront captés. Cher Sacha, tu n’es pas un malade qu’il faut tromper dans l’espoir de sauver ses restes de vie, mais un homme sain, à qui la vérité renforce la santé. Je t’honorerai : je ne cacherai ni ne travestirai la vérité. Au sujet de ton acte, je ne te conterai pas de conte, je te rapporte les propos de Most. Il a dit que ce que tu as fait était ce qui pouvait être fait de pire ; que l’échouer en plus était le pire du pire, c’était faire de l’anarchisme quelque chose de dérisoire. C’est à se demander si tu ne t’es pas servi d’un pistolet à eau, ou d’un pistolet à pétards. Moins on parlerait de toi, a-t-il conclu, mieux cela vaudrait… … Pour moi, je déplore que tu aies tourné un tel acte grave en un tel vaudeville. Si déjà tu échouais ton attentat contre Frick, tu aurais pu le réussir contre toi. C’eut été laisser à ton attentat la moitié de son sens, au lieu qu’il n’en a plus du tout. Est-ce que cela n’aurait pas été une autre destinée que la piètre qui t’attend ? J’ai peur que tu ne passes de longues années à regretter de t’être conservé.. .. Pour te parler de moi, Sacha, ne m’as-tu pas dit que j’étais seule à disposer de moi ? Aimer 2 personnes à la fois n’est pas contradictoire, si les 2 personnes sont dissemblables. A chacune d’elles est offerte une part différente de soi : vous n’êtes pas divisée en deux, mais les deux vous multiplient. Aucun des deux n’a de motif d’être jaloux, puisque la part de moi que je donne à chacun, est de son goût à lui, mais n’est pas du goût de l’autre. Fedya a accepté que je t’aime, tu ne pourras faire moins qu’accepter que j’aime Fedya. .. ..Comprends que, toi en prison, mon amour pour toi est devenu idéal, en ceci d’abord bien sûr qu’on n’en imagine pas de meilleur, mais en ceci aussi, qu’il est devenu bien abstrait. Il faut bien assurer la matérielle. A toi. Emma. »

Avec violence, Berkman fait une boule de la lettre et la jette à travers la cellule.

Le soir descend , les lampes s’allument.

Berkman.– Qu’y peut-elle ? C’est une femme. Elle n’aime pas Truc, Chose, Machin, elle aime truquer, choser, machiner. Elle est touchée, quand elle peut toucher. Sa flamme pour brûler a besoin de bon gros suif… ...Comment ne se comprend-elle pas que, prisonnier, je n’ai pas assez de pouvoir sur moi, pour accepter de la partager ? Dans le zoo, la cigogne, les rémiges de ses ailes coupées,non plus voilier puissant mais bipède bancal, grise, sale, atteinte de pelade, envahie de poux, ne peut plus que marcher sur les cannes de ses échasses, avec gaucherie. … .. Me voilà abandonné à moi. Enfermé dans ma chambre, je ne peux plus, me blottissant entre mes bras, n’attendre d’étreintes plus que de moi. Me voilà réduit à m’escroquer moi-même, me livrer sur moi à la fraude et à la contrebande. ..User de photographies à de telles fins, est-ce porter tort à la personne photographiée ? J’use de son souvenir d’elle, non d’elle…(les trois coups de gong du coucher sonnent, les lumières s’éteignent) ..Photo sur le cœur, laisse-toi glisser, naufragé, chavire, sombre, coule, fais naufrage. Bonne nuit, Berkman.

Il va vers son lit.

 

 

Le lendemain soir. Berkman est assis sur son escabeau, le dos au couloir. Bruit du chariot de la soupe, qui passe devant la cellule de Berkman.

Le détenu de service.-(lui tendant un pain) Camarade, ta gamelle.

Berkman reste assis sur son escabeau, et fait signe de la main qu’il passe.

Le détenu de service.- (à mi- voix) Camarade, tu as tort. Si tu ne manges plus et si tu t’isoles, tes réserves vont s’amenuiser, et les forces te manquer. Dans la plus mauvaise nourriture et dans la plus mauvaise compagnie, il y a toujours quelque chose de bon à prendre.

Berkman fait signe de la main qu’il passe.

La voix du Sergent Angus.–(haut) La griffe de quelle voix fait un accroc au tissu du silence ?

Entre Sergent Angus.

Le détenu de service.– Ca fait deux jours qu’il n’a pas touché à la nourriture, chef.

Sergent Angus.– (riant, à Berkman) Que voilà un bon mouvement. Il faut encourager de telles bonnes dispositions. Terroriste, les Etats-Unis le logent, le nourrissent. Qu’il congédie sa soupe, et puis qu’il se congédie lui-même. Il allègera le budget de l’Etat d’une charge indue. Attenter à sa vie, que voilà le bon attentat, Mr l’anarchiste. Tous mes encouragements.

Chariot, détenu de service et Sergent Angus sortent.

 

Bruit de pas s’approchant, faisant halte, poursuivant. Paraît Prisonnier Lewis, avec sa balayette, qu’il passe sur les grilles.

Prisonnier Lewis.- (remuant à peine les lèvres, et sans jeter un regard sur Berkman) … .. Ah, ces bourgeois. Comme il faut que la plaine de leur vie soit plate et ennuyeuse, pour qu’ils élèvent dans leur paysage de faux accidents de terrain... Pour se sacrifier pour d’autres, qui n’ont rien à faire de lui, comme il faut qu’il n’ait pas été contraint de se défendre bec et ongles pour vivre, comme il faut qu’il ait été bien protégé, qu’il ait vécu dans l’aisance. Tu te dis anarchiste socialiste, Mr Berkman, tu n’es qu’un fils de famille..

Berkman.—(agacé, ne se retenant pas) Mélanie. Faites donc ce pourquoi vous êtes payée. On vous a engagée pour amender la poussière, non les prisonniers.

Prisonnier Lewis.- Voyez comme piqué au vif, il sort les griffes de sa morgue naturelle… … Veux-tu que je te fasse une prédiction ? Il ne se passera pas trois semaines, que, tapis-brosse, tu t’offriras à essuyer leurs semelles merdeuses.

Sort Prisonnier Lewis.

 

La nuit tombe.

Berkman.– Beautés divines, reines, servantes, vous prêtant ne vous prêtant pas, vous donnant ne vous donnant pas, voulant bien mais ne voulant pas, apprêtez-vous à vous prêter de bon gré malgré vous. Enlevées la nuit, déflorées, débauchées, je vous fais serment que je vous déposerai, intactes au petit matin, au lieu même où je vous aurai enlevées.… ... … … (sonnent les trois coups de gong , les lampes s’éteignent) Ouvre-toi porte de la nuit, et sur moi te referme. Je te souhaite bien du plaisir, Berkman.

Il va à son lit.

 

 

Le lendemain. Le jour point. Les trois coups de gong du réveil sonnent. Berkman se lève, fait son lit, s’adosse au mur.

Berkman.- (pour lui) Amour haï, haine douloureuse. Volupté déchirante, jouissance désespérée. Travaux forcés du plaisir. Frénésie épuisante. Fureur d’aimer qui se nourrit elle-même et jamais ne s’apaise. Goule insatiable, plus elle se désaltère, plus elle a soif. Pour finir, la vessie éclate, et ne laisse entre vos mains, que des loques dégouttantes de salive. Jusqu’à quand abuseras-tu de toi à abuser des autres ?

Entre Sergent Angus, qui frappe du plat de la main la grille de la cellule.

Sergent Angus.–(ouvrant la cellule) Berkman, atelier.

Berkman.– (avec empressement) Je viens.

Berkman et Sergent Angus sortent.

 


 

 

3

 

 

La prison de Pittsburgh. L’atelier de bonneterie. Sergent Angus. Encadrés de 2 surveillants, entrent des détenus, qui se postent chacun à sa machine. Se détachant d’eux, le prisonnier Le Rouge se poste à l’une des deux premières, une tricoteuse de chaussettes.

Sergent Angus.– Tiens. Le Rouge. Tu dépérissais de nostalgie ?

Le Rouge.– J’ai souvent pensé à vous dehors, Mr Angus. Je me disais : ce pauvre Mr Angus. Iinnocent il est là-bas emprisonné entre 4 murs, et il le sera encore 15 ans, jusqu’à sa retraite, alors que moi,Dieu sait les 400 coups que je suis en train de faire, je suis libre comme l’air. Je me disais que la vie était bien injuste.

Sergent Angus.– En plus de voleur, ne sois pas méchant. Rappelle-toi que bien que nous soyons tous les deux détenus, moi, homme libre, je peux prendre toute liberté avec un détenu comme toi. Cela creuse entre nous un bon fossé. (il lui montre la machine, Le Rouge s’assied)

Entre le sous-directeur, il voit Le Rouge.

Le sous-directeur.- (montrant à Sergent Angus, Le Rouge) Tiens, tiens. Ce n’est pas son premier séjour dans notre petite maison de famille. Qu’est-ce qui peut bien l’attirer chez nous, croyez-vous, sergent ? Le climat ? La vue ? La cuisine ? Le personnel stylé ? La maison pourrait lui proposer la pension complète, qu’en pensez-vous ? .. .. Tu ne te plaisais pas à l’extérieur, Le Rouge ?

Le Rouge.– Il y a plus de salopards dehors que dedans, Mr. le sous-directeur.

Le sous-directeur.– Parlerais-tu de nous par hasard, Le Rouge.

Le Rouge.– Non, non, vous êtes du bon côté, du nôtre.

Le sous-directeur.– Prends garde. A force de rire, crains que tu finisses par pleurer.

Accompagné d’un surveillant, entre Berkman. Le sous-directeur met les machines en marche.

Sergent Angus.- (à Le Rouge, montrant Berkman) Voilà ton apprenti. Voyons si ce macaque à museau proéminent et à grandes fesses calleuses peut singer des gestes simples. (Berkman regarde Le Rouge faire ; au bout d’un court moment, Sergent Angus montre à Berkman la machine en face de celle de Le Rouge) A toi. (Berkman s’assied, et s’essaie, lentement) Tu écoutes les petits oiseaux chanter ? Tu vas te cingler de la cravache, bourrique ? (Berkman prend un rythme plus rapide.)

Le sous-directeur sort. Sergent Angus se poste au fond de la salle.

Le Rouge.– (Il prend dans sa poche une chique de tabac, qu’il met en bouche et mâche, tout en parlant et mâchant il pose une deuxième chique sur le plateau de la machine de Berkman) Mâche tes mots tout en mâchant ton tabac, Berkman. Ils n’y voient que du bleu. (Berkman met le tabac à chiquer dans sa bouche,à Berkman, se présentant).. .. Le Rouge, voleur par effraction, à main armée. Ne me regarde pas de travers. Les voleurs par effraction, à main armée ont des excuses.

Berkman.– Des excuses ?

Le Rouge.– Parfaitement. La justice pèse les voleurs selon deux poids, deux mesures. Les riches et puissants manient tant d’argent d’autrui, qu’ils n’ont qu’un geste bénin à faire pour voler : ils se servent au passage. Nous autres, misérables, si nous voulons voler, nous sommes bien obligés d'aller le chercher où il est, chez les riches : pour se servir chez eux, il ne faut pas moins que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée. Or, qu’est-ce que violations de domicile, effractions, main armée, bande organisée ? Ce sont des circonstances aggravantes du vol, passibles de la criminelle, même si ne sont volées que des sommes ridicules. Tandis que le geste bénin de prélever au passage n’est passible que de la correctionnelle, même si sont volées des fortunes. Tu trouves ça juste ? Ajoute à ça : Qui est plus excusable de voler, le riche et puissant, ou le misérable ?

Berkman.– Vous raisonnez assez bien.

Un silence.

Le Rouge.–.. .. Sais-tu que tu es pour moi une énigme vivante ? S’immoler à la déesse peuple, comme ça, pour rien ?… ..Encore si tu étais moche comme un pou, fichu comme l’as de pique, tordu, bancroche, quelque chose de spécialement loupé, on comprendrait que, pour qu’on ait de la charité pour toi, tu donnes dans la charité. Mais tu es riche d’appas, tu dois traîner les cœurs après toi ? Tu es quelque chose que je ne m’explique pas.

Berkman.– Merci de votre bilan, docteur. Mes appas sont enchantés de se savoir en si bonne santé.

Un silence.

Le Rouge.– Si vous aimez son bilan, peut-être accepterez-vous que le docteur se mette à vos petits soins ?

Berkman.– A mes petits soins ?

Le Rouge.- Je m’offre comme ton ami.

Berkman.– (tendant la main) Je m’offre comme le vôtre

Le Rouge.– Entendons-nous. J’entends non pas amis d’amitié commune, mais d’amitié particulière.

Berkman.– D’amitié particulière ?

Le Rouge.- Tu ne sais pas ce que c’est ?

Berkman.– Première nouvelle.

Le Rouge.– Qu’est-ce qu’on t’a appris dans ton collège catholique ? Tu n’as pas été dans un petit séminaire ? Dans un grand ? Tu n’as pas été enfant de chœur ? Tu n’as pas fait ton service militaire ?

Berkman.– Non.

Le Rouge.— Agneau, tu viens de naître ? Ca casse des têtes, ça coupe des gorges, ça saute des caissons, et ça ne sait pas ce que c’est qu’une amitié particulière ?.. .. Je t’explique. Amour à homme, c’est comme amour à femme, sauf qu’on passe le pont.

Berkman.–(après un instant) Mais c’est dégoûtant.

Le Rouge.– Parce que la garde montante croise la descendante ? Hé ? Déjection d’un côté ne vaut-il pas déjection de l’autre ?.. .. Une question : est-ce qu’on peut porter de l’amitié à une femme ?

Berkman.– Je pense.

Le Rouge.– Pourquoi pas de l’amour à un homme ? Pourquoi cette discrimination ? Qui peut mieux vous aimer que qui est comme vous ? On sait le plaisir qui lui plaît, puisque c’est le sien propre. Qu’est-ce qu’aimer mieux que femme ? C’est aimer homme, parce qu’en plus qu’on l’aime comme une femme, on l’aime comme un homme.

Berkman.–En amour, pour moi, homme est femme sont de parfaits complémentaires : il y a correspondance exacte des parties en forme, en taille, en position. Je ne vois pas pourquoi j’ irais bricoler autre chose.

Le Rouge.– Qu’est-ce qu’amour d’homme pour femme? C’est appât posé par l’espèce. Qu’est-ce qu’une rate ? C’est 15 ratons par portée, et 7 portées par an. Sommes-nous au monde, pour développer des colonies de peuplement, ou pour se développer, soi ? Goûter de soi et d’un autre soi, pendant que l’autre goûte de lui et d’un autre lui, est-ce que ce n’est pas le paradis sur terre ?

Berkman.– A parler franchement, je ne me vois pas adopter tes mœurs.

Le Rouge.– Tu ne manges pas de ce pain-là : attends de n’avoir plus ta brioche quotidienne. Tel que je te vois, sensible, imaginatif, je ne vois pas ton cœur jeûner bien longtemps. Ton cœur chômeur sera bien tôt demandeur d’emploi, crois en ma prédiction.

Berkman.– Ca m’étonnerait.

Le Rouge.– Moi, c’est le contraire qui m’étonnerait. .. ..

Entrent Johnny Davies et Jacky Bradford, qui attendent à la porte de l’atelier.

Le Rouge.- (à Berkman, montrant Johnny Davies) Une consoeur à toi, une rosière, le blondinet. Chaque jour, vierge et martyre, elle est jetée dans l’arène : le lion affamé face à celle aimerait la croquer, mais Johnny préfère consommer son martyre, plutôt qu’être consommé par Jack.

Sergent Angus va vers Johnny Davies et Jacky Bradford, et du menton, leur fait signe de se placer à la paire de trictoteuses jouxte à celle de Le Rouge et de Berkman.

Johnny.- (à Sergent Angus) Si une prière peut vous faire fléchir, Mr Angus, je vous supplie de me mettre à une autre machine.

Sergent Angus.– (pointant l’index sur Johnny) Un deuxième son s’en vient polluer mes oreilles, je t’insonorise au cachot.

Johnny.– Surtout pas, Mr Angus. Dans ce froid, ma flamme vacillante s’éteindrait cette fois pour de bon.

Sergent Angus.– Conclus.

Johnny et Jacky se placent face à face, et se mettent au travail. Sergent Angus va se poster au fond de la salle. Johnny aperçoit Berkman, en est perturbé, le regarde plusieurs fois, des yeux prie Le Rouge.

Le Rouge.- (faisant les présentations) Alexandre Berkman, l’anarchiste. Johnny Davies.

Johnny.– (à Berkman) Monsieur Berkman, depuis le temps que je vous vois de loin. . Vous ne savez pas comme j’aspirais à faire votre connaissance. (Il lui sourit d’un large et long sourire) Bonjour.

Berkman.- (les yeux attachés sur ceux de Johnny, s’attardant) Bonjour.

Chacun se replonge dans son travail.

Berkman.- (off) Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? La terre sous moi bouge, tout l’édifice, affreusement secoué, se fend et se crevasse. Son sourire, comme un scalpel, ouvre ma poitrine : à travers la cage de mes côtes, mon cœur sanglant palpite à grands coups. .. .. Par Dieu, que cette lave bouillante ne fasse pas éruption, ne vienne pas effrayer la population. Que cette émeute en moi ne descende pas dans la rue, ne sème pas la panique. … … .. .. Nature, comment peux-tu te méprendre ainsi ? Commettre un tel impair ? Comment peux-tu me payer de telle fausse monnaie ? .. .. … … … … Amour, rusé séducteur, conseille-moi de tes conseils perfides. Dis-moi comment, faux pas après faux pas, le conduire jusqu’à moi. Le coup de foudre étant de règle en amitié comme en amour, dis-moi comment le faire passer d’un coup de foudre à l’autre. Je sais ce que je ferai : je le nourrirai de douceur, puis je l’en priverai, pour que de lui-même, il s’en vienne tendre la main. Je l’entourerai d’un tel beau doux printemps que de lui-même, il entrouvrira la chemise. Je l’assiègerai d’une telle tendresse, qu’amolli, il se livrera lui-même. .. Allons promener les yeux : que, comme par hasard, passant dans son quartier, ils croisent les siens, les saluent, et avant que les siens quittent les miens, qu’ils rentrent à la maison sans tarder.

Berkman fait comme il dit. Ses yeux croisent les yeux de Johnny, passent aussitôt leur chemin.

Berkman.- (face à nouveau à sa machine, off) Ses yeux m’interrogent. S’effraie-t-il de la virulence d’une amitié maladive ? S’alerte-t-il de l’ardeur d’une flamme brûlante ? Est-ce que je cache si mal mes troupes et camoufle si mal mon matériel de guerre ?.. .. .. ...A sa muette question, je répondrai par une réponse muette.

Il se tourne vers Johnny, qui se tourne vers lui, il lui sourit, Johnny le regarde avec un visage grave : au même moment, Jacky vole à Johnny une double poignée de paires de chaussettes.

Berkman.- (s’en apercevant, montrant Jacky du do