Blyth P2
un - deux - trois - quatre - cinq
1.
Nottingham. Banlieue Ouest. Chambre-cuisine très défraîchie. Armoire en plastique contenant un complet. Réchaud à gaz à pièces. Blyth, à moitié habillé d’habits négligés, assis sur un haut tabouret de bar, boit une tasse de thé au lait brûlant.
Blyth.- (pour lui-même) Me voici donc au seuil du désert désolé de mes vacances.. ..Quoi faire?.. (avec un geste vers ses papiers peints défraichis) Ces murs crient bien sûr au secours. De l’arrachage de leurs guenilles à leur habillage à neuf, il y aurait toute une génération de travaux, qui aurait fort convenablement peuplé cet horrible désert... .. Dans la mesure où une créature humaine, douée d’une âme et d’un esprit, peut se réjouir de gaspiller quelques précieuses heures d’une précieuse vie, à boucher des trous et coller du papier sur du plâtre, je me réjouissais même de mettre la main dans cet engrenage. Le moment venu, hélas, la main renâcle... .. Pour qui ? Mettre ce pièce-cuisine sur un 31 criard pour moi? Quand rien ne m’est plus intime que ce tendre gris-poussière? Qu’aucun clair-obscur ne m’est plus familier que cette ombre poudreuse ? Que le crépuscule de mon âge et le crépuscule de ma chambre, on s’entend comme larrons en foire ? Pourquoi habiller ces murs d’habits tapageurs qui me donneraient mal aux dents ?.. .. Derechef, comme une balle, la question se repose : comment tuer un temps si vivant ?.. .. (se tournant vers le lit défait) Se recoucher ? Couché, la vie ne vit-elle pas plusieurs vies ? Couché, l’esprit ne vogue-t-il pas des rives passées aux plages futures, perdant pied, s’immergeant dans une douce inconscience, reprenant pied, émergeant, nageant ? Deux heures de somnolence ne passent-elles pas comme l’éclair ? Entre vivre debout à rien et vivre couché à voyager, y a-t-il lieu d’hésiter ?Il va vers son lit On frappe deux forts coups à la porte.
Blyth.- (pour lui-même, fort) Qui profane ma clôture ? (affolé, il s’approche de la porte) Oui ?
Une voix.- (fort) Mr Blyth. C’est Mrs Folz.
Blyth.- Un moment. (Vite, il tire le drap, les couvertures, le dessus de lit, revêt son imperméable. Pour lui-même) Vieille toupie. Ne pouvait-elle attendre que, de l’autre côté de la cloison, du bruit chez moi sonne chez elle ? Elle est levée, tout le monde doit être levée. (Il lisse ses cheveux et va ouvrir) Entre Mrs Folz.
Blyth.- (montrant son lit et sa tenue) Mille pardons. J’étrennais mes vacances par une grasse matinée.
Mrs Folz.- (s’immobilisant) Je vous ai jeté au bas du lit.
Blyth.- (la retenant) Je suis réveillé et bien réveillé... ..(interrogeant) Mrs Folz ?
Mrs Folz.- Je suis venue vous demander quelque chose.
Blyth.- (allant vers la porte) Entendu !Mrs Folz.- Vous accepteriez qu’on échange nos tours de palier et d’escalier ?
Blyth.- Sous-entendu. (il met la main sur la poignée de porte)
Mrs Folz.- Ce qu’il y a, c’est que mon fils part en vacances...
Blyth.- Aucune explication. Je vous en prie.
Mrs Folz.- Si. Si. Je vous la dois. Mon fils part en vacances au pays de Galles et compte me compter parmi ses bagages.. Vous feriez le palier et l’escalier ce samedi, je vous rembourserais le samedi suivant.
Blyth.- A une condition. Que vous ne me remboursiez pas. Je ferai le mien dans la foulée du vôtre.
Mrs Folz.- Mr Blyth. Prenant, prenant.
Blyth.- Mrs Folz. D’autres font de la musculation en salle, des pompes au pied de leur lit, pédalent en chambre, courent autour du pâté pour se maintenir en forme. Vous ne m’offrez que l’occasion de m’activer... .. (Il entrouvre la porte) Trois fois d’accord.
Mrs Folz.-.. Je peux vous demander autre chose ?
yth.- Cent. Mille.
Mrs Folz.- Une seule. Un conseil.
Blyth.- Je ne vous conseille pas. Je ne me suis pas moi-même mes propres conseils. ..(elle, insistant) A vos risques et périls.
Mrs Folz.- Mon fils a une petite fille de six semaines. Il m’a proposé de venir habiter chez lui pour la garder. Ma brû irait travailler.
Blyth.- .. Vous aimeriez que je vous dise quoi ?
Mrs Folz.- Ce que vous pensez.
Blyth.- .. Si je ne me trompe, Mrs Folz, depuis que vous avez pris votre retraite, la vie ne s’est guère retirée de vous... .. Vous recevez vos amies plus souvent qu’à votre tour. Je vous entends, à travers la cloison, rire comme des collégiennes.
Mrs Folz.- Je me pose la question : est-ce que je dois faire passer mon plaisir avant mon devoir ? Sous prétexte qu’elle ne veut pas la gâter et la pourrir, ma brû laisse pleurer la petite nuit et jour. Vous ne pouvez pas savoir ce que ça me fait d’entendre hurler cette petite.
Blyth.- De qui cette petite est la fille ? De la mère du fils ou du fils de la mère ?
Mrs Folz.- Du fils.Blyth.- He bien ?.. .. Il faut nous mettre l’épée dans les reins, à nous autres vauriens, Mrs Folz. Si vous laissez votre fils loinde sa fille, comment pourra-t-il s’en approcher un jour ? Pour son bien, laissez votre rejeton se lever la nuit : sa fatigue renchérira à ses yeux le sien d’autant. Vivre de la vie d’un enfant, en plus de la sienne, pour un père, c’est au sein de sa vie, faire croître une deuxième vie. Cette double vie, pour un père, c’est une chose précieuse entre toutes... .. Ne donnez pas dans notre jeu, Mrs Folz. Nous autres, fils dénaturés, nous récriminons contre nos parents, mais nous faisons tout pour que nos enfants récriminent contre nous à notre tour. .. .. Avouez comme c’est étrange. Ceux à qui il naît un enfant se lamentent, et ceux à qui il n’en naît pas gémissent. .. .. En deux mots comme en mille, mon conseil : laisser votre chiard changer lui-même sa pisseuse... ..(au bout d’un moment) Vous résilierez votre bail ici ?
Mrs Folz.- .. Jamais.
Blyth.- (montrant la cloison) Vous vous payez une résidence secondaire ?
Mrs Folz.- Je ne serai chez eux qu’un temps, Mr Blyth.
Blyth.- .. C’est à dire ? Mrs Folz.- Jusqu’à ce que la petite aille à l’école maternelle.
Blyth.- Et à l’école maternelle ? Qui promènera la chienne en l’absence des patrons ? Qui lui préparera sa pâtée ? Qui lui fera faire ses besoins ? Qui la gardera malade ? Qui l’emmènera chez le vétérinaire ? + 3 ans : 6 ... ..A l’école primaire ? Au collège? Qui dressera la pouliche ? Qui tiendra les rênes, veillera à ce qu’elle marche au pas ? Ne cabre, ni ne rue, ni ne fasse d’écart ? Lui flattera le col, lui donnera de la cravache ? + 9 : 15 ... .. Et au lycée ? Qui fera la ronde? Mettra l’oeil à l’oeilleton, s’assurera qu’elle ne fera pas le mur, réintègrera tous les soirs sa cellule, éteindra les feux, purgera la peine de ses études jusqu’au bout ? Si tout se passe bien, sans redoublement ni prolongation, total : 15+3 : 18. Vous ne délogerez de votre fils, que pour la mansarde d’en haut. (il montre du pouce le plafond)
Mrs Folz.- Mais si je refuse, Mr Blyth, mon fils m’en voudra à mort. Je n’existerai plus pour lui. Je perdrai la dernière personne qui me reste au monde.
Blyth.- Au contraire. C’est si vous faites ce qu’il vous dit, qu’il se détournera de vous. Quelqu’un qui prévient vos moindres désirs, à la fin, vous êtes si habitué qu’il vous sert, que vous ne levez même plus les yeux sur lui. Celui qui ne cède pas, bien qu’il aime, à qui l’aime aussi mais qui ne cède pas davantage, leur amour à tous les deux se retrouve sur un pied d’égalité. On aime davantage celui qui n’aime pas que vous, comme l’on respecte davantage celui qu’on dispute à d’autres... .. Que me chantiez-vous, il n’y a pas si longtemps ? Vous me disiez que votre vie n’avait été qu’une longue et harassante semaine de travail, que vous ne quittiez votre contremaître hurlant de l’usine, que pour en retrouver deux autres plus hurlants à la maison ? Que le plus hurleur et le plus exigeant des trois était celui qui aurait dû l’être le moins, le mari, - tyran maniaque quand il était sain et valide, plus tyran et maniaque encore quand il a été alité et malade - ? Que pendant 40 ans, de votre lever à votre coucher, sans pause ni arrêt, vous avez été à la tâche? N’est-il pas juste, qu’à l’heure de votre triple libération de votre travail, de votre mari, de votre fils, vous vous rattrapiez des récréations que vous n’avez pas prises ?
Mrs Folz.- C’est vrai.
Blyth.- Vous avez fait vos 3 petits tours. N’est-ce pas le tour des 3 petits tours de votre fils ?
Mrs Folz.- C’est ce que je pensais.
Blyth.- Coincez-nous, nous autres saligauds.
Mrs Folz.- J’y réfléchirai.
Blyth.- N’y réfléchissez pas. Faites-le.( Mrs Folz va, vient, fait le tour de la chambre, regarde les murs, le plafond, jette un coup d’oeil sur la minuscule cuisine, sous l’oeil courroucé de Blyth.)
Mrs Folz.- Quelle éternelle égoïste je fais. Je vous parle toujours et ne vous écoute jamais. Vous connaissez par coeur le pauvre trois pièces de mon existence, et vous, je vous laisse devant votre porte fermée, sans jamais m’enquérir de vous.
Blyth.- (montrant d’un geste large sa chambre) Connaissez-moi. En un clin d’oeil, vous m’avez en entier. Je suis la parfaite image. Je suis le même sale taudis. Fermez les yeux. Bouchez-vous les narines.
Mrs Folz.- Vous vous rabaissez, Mr Blyth.
Blyth.- Je me montre sous mon meilleur jour. Ma femme a toujours dit que je ne faisais bonne figure qu’aux étrangers. La preuve qu’elle disait vrai. (Il montre sa chambre-cuisine) Ces foules...(il va à la porte et l’ouvre) .. Entendu pour samedi et samedi, Mrs Folz. Je ferai et ferai.
Mrs Folz.- A dans 6 mois. Ou 3 jours. Quand on se croisera sur le palier. Merci pour tout, Mr Blyth.
Blyth.- Je vous en prie. (Sort Mrs Folz)
Blyth.- (faisant le tour de la chambre, comme avait fait Mrs Folz, pour lui-même) Il fallait que la vieille fouine lève son oeil carnassier sur mon plafond, qu’elle tâte de ses moustaches les murs, qu’elle aille renifler de sa truffe jusque dans la cuisine. .. .. Je l’entends faire son rapport aux poulagas de la maison. La tanière de l’homme des bois. La fosse à l’ours. La souille du solitaire. (Il s’assied sur son tabouret de bar)Qui est le plus mal tapissé ? Le tapissier. Grand bien leur fasse. Puisse mon vide combler leur vide.. .. J’ai l’impression d’être comme celui à qui on a offert un splendide agenda, - une page par jour, heures de 7 à 19, demi-heure par demi-heure, avec des carrés à droite et à gauche pour les rendez-vous, les coups de fil, les projets, les idées, les remarques, et qui s’aperçoit qu’il n’en a aucun usage. Dieu sait pourtant comme il aimerait être pressé d’affaires et d’amis. Désolé, il le donne, ou le jette... .. (il achève de s’habiller, met sa sacoche à outils sur l’épaule, va, pose la main sur le loquet) Reste à passer le barrage de police. Tant qu’à sentir, dans l’escalier, derrière leurs portes, MMrs les Inspectrices, scruter de leurs oreilles, mon souffle et mon pas, dans la rue, leurs yeux, derrière leurs rideaux, me fouiller de la nuque aux talons, mieux vaut le sentir en coup de vent... .. Passé le coin, je serai léger comme une plume.Il ouvre la porte, la referme sur lui. On l’entend descendre l’escalier rapidement).
2.
Nottingham. Un grand, haut et bel appartement luxueux du centre de la ville, meublé de meubles anciens. Petit déjeuner mis.Entre Ann, en robe de chambre, une théière fumante à la main, d’un côté, Peter, habillé, très élégant, d’un autre.
Peter.- .. Joli coin de ciel bleu dans notre ciel chargé, Ann. Veronika me téléphonait : notre maison de chasse de Braemar est libre. .. .. Si, dans notre emploi du temps, on s’octroyait un peu d’école buissonnière ? Les Ralph, les Bob, les Sidney, les Francis, toute la meute est là-haut... .. Tu es en vacances, je prendrais 10 jours, on partirait samedi.
Ann.- Vas-y, toi.
Peter.- Allons-y, nous.
Ann.- As-tu oublié ce que je t’ai dit ? As-tu tout passé par la trappe ? Je ne me laisserai pas échauder une deuxième fois. Tu sais que je ne supporte pas ta bande. Se vanter perpétuellement des mauvais tours que l’on fait, des pv sautés, de ses placements en Bourse, de ses fraudes envers le fisc, quand on gagne les fortunes qu’ils gagnent, cela m’exaspère. Je ne le supporte pas.
Peter.- Ils plaisantent. Ils sont bons enfants.
Ann.- Leur cynisme m’excède on ne peut plus.
Peter.- Tu sympathisais pourtant avec Cecily.
Ann.- L’attention que je lui portais t’a trompé. C’était pure curiosité zoologique. Je voulais savoir de quoi était faite cette dinde. C’est pire que ce que je craignais. Une fois déplumé le panache, il ne reste plus que de la vulgaire chair de poule. La préciosité de ta fausse comtesse cache aussi mal l’obscénité de sa fortune, que sa jupe courte le sauvage de sa nature... (singeant) “Mon Dieu, Ann, si vous saviez. Les collèges sont au-dessous de tout. Les professeurs ne sont plus du tout de niveau. Mon William s’ennuie en math. Il bâille en grec. C’est lui qui instruis ses profs. Il s’amuse même à leur donner des notes. “ Mon temps est trop précieux pour le perdre à cautionner ces simagrées.
Peter.- .. Alors, fais l’impasse des personnes. Tourne ton regard vers la nature. La forêt de Braemar est une pure merveille. Gorge ta vue des fûts dans le ciel, hauts comme des mâts, ton odorat des parfums enivrants des sucs et des résines des fleurs et des arbres, ton ouïe des sons voilés, des bruits étouffés, du silence ailé de ce vert royaume. Assouvis ton visage, tes épaules, tes mains du frôlement frêle des feuilles, des éraflures âpres des écorces, des griffures cruelles des ronces. Rassasie ton pas du tendre velouté de la mousse, de l’arête aiguë des pierres, du doux moelleux de la boue, du mouvant poudreux du sable. Rattrape-toi de nos chiches rations de la ville. Festoie de tous tes sens au banquet somptueux de la nature.
Ann.- Brr.Rien qu’à t’écouter, j’en ai des frissons. Plus tu m’en parles, plus j’en ai un rejet. S’imbiber d’eau, transir de froid, monologuer en solitaire au fond des bois, dix jours durant. Je serais plus malheureuse que les pierres. La forêt est trop inhumaine, Peter, laissons-la à ses habitants naturels... ..(montrant l’appartement) Ne t’ai-je pas dit que je n’ai rien besoin de plus que ce que j’ai ? La ville, c’est ma maison, ma cour, mon jardin. C’est ma salle d’études, ma cour de récréation. Tout m’y enseigne et m’y distrait. Il y a, ici, à Nottingham, du centre de la ville à l’extrême banlieue, assez de quoi apprendre, se divertir, visiter, voyager durant toute une vie. Pourquoi bon irais-je chercher ailleurs ce que je trouve ici ?
Peter.- Croupir quand nous n’avons pas l’âge, pour courir quand nous ne l’aurons plus ?
Ann.- J’avais annoncé la couleur, Peter. Il ne tenait qu’à toi de choisir une jeune monture élevée et entraînée pour le turf, plutôt qu’une vieille bête de trait. Je connais l’une ou l’autre pouliche, qui ne brûlerait que pour une chose, être montée par un cavalier aussi bien fait de sa personne, de sa famille, de sa situation que toi. C’est ta copie qu’il faut corriger, Peter.
Peter.-.. Pour parler de la sorte, il faut que tu sois bien sûre de toi.
Ann.- Que je ne sois sûre de rien, veux-tu dire. Je suis prête à tout moment de me remettre en jeu. Je sais trop combien je mérite peu que tu me combles de ta faveur.
Peter.- .. Dois-je faire profession de foi brûlante ?
Ann.- (souriant) A profession de foi brûlante, foi bien près de s’éteindre. Je préfère que tu t’abstiennes...(sérieuse) .. S’il est vrai, Peter, que tu aimes que nous nous aimions, pourquoi ne pas aimer que nous nous aimions davantage ? Celui que l’autre contraint, n’a-t-il pas son coeur oppressé ? Celui, au contraire, que l’autre laisse libre, n’a-t-il pas son coeur délié ? Celui qui est heureux quand il est pour lui, ne double-t-il pas son bonheur, quand, en plus, il est avec l’autre ?.. .. Si toi, aux confins de l’Ecosse, tu trouves ton bonheur, dans un mirador, à épier, dans le silence du crépuscule, l’orée noire de la forêt, et si, moi, je trouve le mien, ici, assise à ma table, sous la lampe, devant la page blanche, les yeux vaguant en quête de l’image juste, pense, lorsque notre regard, se déroutant, chacun, de ce qui les comble, se posera à nouveau l’un sur l’autre, pense comme nous serons comblés.
Peter.-.. Tu me laisserais partir seul ?
Ann.- Tu me laisserais bien rester seule.
Peter.- De retour, tu n’auras pas pris la poudre d’escampette ?
Ann.- De retour, tu reviendras là d’où tu étais parti ?
Peter.-.. Je ne te cache pas que cette belle liberté m’inquiète plus qu’elle me séduit. Etre libre, est-ce que ce n’est pas ne plus être asservi ? Et ne plus être asservi, est-ce que ce n’est pas ne plus être aimé ?.. .. Pauvre mâles, si peu sûrs d’eux, avec quelle promptitude l’orageuse jalousie soulève en eux les tempêtes les plus tumultueuses.
Ann.- Que fais-tu de ce contrat du coeur, qu’on appelle confiance ? Tu aurais tort de croire que le confiance est signe de faiblesse. La confiance la plus naïve dame le pion à la défiance la plus soupçonneuse... .. Manquerais-tu de réflexion, Peter ?.. .. De celui qui porte (se montrant) un habit bas de gamme, usagé, fatigué, indigne de toi, de ta famille, de ta situation, ou de celle qui porte (le montrant) un habit somptueux, tout à fait hors de portée de sa bourse, lequel est le plus susceptible de changer de vêtement ? N’est-ce pas celui qui a le plus à perdre, qui a le plus à craindre ?Peter.- Comme tu dois peu craindre, pour craindre si peu de le dire... .. Une crainte aussi courageuse me fait craindre plus encore, comme une humilité aussi fière m’humilie et une faiblesse aussi forte m’affaiblit encore... .. Laisse-moi un jour ou deux. Sois indulgente. Laisse-moi me faire à l’idée. Tu sais bien que tôt ou tard, je me plie à tes 4 volontés.(Ann sourit, met son bras sous le bras de Peter, pose sa tête sur son épaule). Ils sortent. L’ayant raccompagné, Ann revient.
Ann.- (ayant fait à Peter un dernier signe à la fenêtre, revenant, s’arrêtant devant une glace, pour elle-même) Comment puis-je faire preuve d’une telle ingratitude ?.. .. (se montrant dans la glace) Lui avoir cédé un tel prix un tel rossignol, et payer son infinie bonté, par un refus si avare de cette aumône de 10 jours de ma compagnie, n’est-ce pas de l’égoïsme le plus pur ?.. .. Etpourtant ? Pourtant ? Comment se défaire de cette conquête si chèrement acquise, et qui s’appelle : ne plus faire que ce qui vous plaît ? Que vaut cette commune monnaie d’échange que sont le luxe, l’argent, le plaisir, si on la compare à ce trésor inestimable : ne plus faire que ce qui vous plaît ? De tous les biens que l’homme peut conquérir dans sa vie, ne plus faire que ce qui vous plaît, n’est-ce pas le seul inaliénable ? En regard de ma vie rompue, en conséquence, l’ingratitude n’est-elle pas le plus impérieux des devoirs ? (Ann se dirige vers un secrétaire, sur lequel est posée une liasse de feuilles manuscrites.)
3.
Un restaurant populaire, non loin du canal. Gens de tous âges. Blyth apparaît sur le seuil, va à une table, pose sa sacoche à terre, s’asseoit. La serveuse s’approche de lui, regardant par la fenêtre, le front rembruni.
Blyth.- (montrant le front de la serveuse) Qu’est ce que c’est que ces nuages sur ce front ?
La serveuse.- (montrant la fenêtre) Vous avez vu le ciel ? Depuis ce matin, je quête là-haut, en vain, un peu de soleil. Il ne m’a pas fait l’aumône d’un seul rayon. Il faisait nuit quand je suis partie ce matin, il fera nuit quand je rentrerai ce soir, il fait nuit dans l’entre-deux. Il est écrit que de tout le jour, je ne verrai pas le jour. Que voulez-vous, je ne peux pas me faire à ce sujet de philosophie.
Blyth.- Laisser votre humeur se nourrir du noir du ciel, quand vos lustres dispensent les rayons de je ne sais combien de soleils? L'Eve ingrate se plaint, quand son paradis artificiel est le seul endroit ensoleillé du quartier ? Regardez tous ces visages pâles. Ils boivent vos soleils comme des tournesols.
La serveuse.- Oui, mais eux sont des touristes, moi je suis du pays. Pour eux c’est les îles Canaries, pour moi, c’est ce que je vois tous les jours de ma fenêtre.. ..(elle sort son carnet et son crayon) Ce n’est pas parce que je broie du noir, que je vous laisserai sans rien sous la dent.
Blyth.- (riant) Des toasts à la tomate et du thé au lait.
La serveuse.- Des toasts à la tomate et du thé au lait.( La serveuse va vers le comptoir. Blyth cherche le journal sur une table)
Blyth.- (montrant le journal plié, pour lui-même) 10 jours. 10 jours que la canaille, lui faisant la courte échelle, a offert, à écraser, à ses semelles merdeuses, d’abord ses deux mains jointes, puis ses deux épaules tendues, que, d’une poussée, elle l’a hissé sur le mur, et l’a vu disparaître là-haut. 10 jours. Depuis ? Plus rien . ..(Il ouvre le journal) A-t-on des nouvelles du fil-de-fériste ? A-t-on des nouvelles du premier sinistre ?.. ..(son regard s’arrête sur une page, éclatant de rire) ..Le fêtard. Le noceur. Il se paie la tournée des grands ducs. (Il lit) “Le premier ministre fait le tour des capitales : Paris, Bonn, Rome, Madrid, Moscou, Tokyo, Washington.” Blyth. Pourquoi tapes-tu du pied comme un enfant gâté ? Ne peux-tu laisser le nouveau locataire, mètre en main, prendre la mesure des lieux ? (Il ferme le journal et le repose sur la table d’à côté) La serveuse s’approche avec son plateau et le sert.
Blyth.- (tout en mangeant, rapidement, jetant un coup d’oeil autour de lui, pour lui-même) Quoi de plus désolant que d’être seul à être seul?..Tous ces regards appuyés me poussent doucement vers la sortie. Peut-on longtemps opposer de la résistance?..(il termine hâtivement son assiette) ..Remplissons au moins le vide de cet après-midi sans trop de désagrément. J’emmancherai à la gare, par les boulevards extérieurs, au pont j’engrènerai par l’avenue, j’enchaînerai en longeant le canal, je terminerai par la forêt. Ma parole. Quel itinéraire. Je peux même m’offrir le luxe d’avoir l’air pressé. (Il se lève avec précipitation, met sa sacoche à l’épaule, paie sur la table, fait signe à la serveuse qu’il a payé, et sort, comme un homme pressé.)
Entre une femme, vêtue de vêtements neufs, suivis de Renata et de John, vêtus d’habits usagés, pas exactement de leur taille. La femme se dirige vers la table de Blyth, attend que la serveuse débarrasse et nettoie la table.
La femme.- (à la serveuse) Une pinte de pale. (la serveuse attend, regardant les deux enfants) (sèchement) C’est tout. (La serveuse sort, la femme s’asseoit au milieu de la table, les deux enfants de côté) (à Renata) Les clés. (Renata sort un trousseau de clés de sa poche et les donne à la femme) La serveuse sert la pinte à la femme.
La femme.- (à John) Voilà. (elle montre la salle) C’est ici... .. Avec l’argent que ton père donnera à ta soeur chaque matin, tu déjeuneras à dix heures, onze, midi, ou plus tard, ou pas du tout, ici, ou ailleurs, ou nulle part, de ce que tu voudras, ou de ce qu’elle voudra, ou de rien, selon qu’elle voudra s’empiffrer, elle, et t’affamer, toi, ou empocher l’argent. Mais il faut que tu saches une chose : pour moi, tu seras nourri.
Renata.- Vous m’avez dit que vous me pardonnez.
La femme.- Parce que j’ai pardonné, je devrais oublier ?
Renata.- Si je vous jurais que je ne recommencerai plus ?
La femme.- Entre ce que tu dis et ce que je sais que tu feras, à quoi je dois me fier, devine ?.. .. Tu penses. Dès que la pionne aurait tourné casaque, tu retournerais à ta barbarie naturelle. Je n’aurais pas tourné le coin, que tu serais déjà à piller le frigo, à faire main basse sur mon argent, mes sous-vêtements, mes lettres. Crois-tu que je ne sais pas ce dont nous sommes faites, quand personne ne nous regarde?.. .. Je ne peux plus être sur ton dos maintenant que je travaille, et il est hors de question que je me demande toute la journée à quels débordements tu es en train de te livrer... .. Vous quitterez l’appartement le matin avec moi, vous le regagnerez le soir avec moi.
John.- (tout joyeux) Chic. On pourra rester dehors ?
La femme.- Tu pourras rester dehors.
John.- On pourra aller où on voudra ?
La femme.- Tu pourras aller où tu voudras.
ohn.- On pourra faire tout ce qu’on voudra ?
La femme.- Tu pourras faire tout ce que tu voudras. (sarcastique) Tout. Jouer, au milieu de la rue, à la marelle. Sur l’échafaudage de la caserne, à attrape. Sur le terrain vague à dealers, à Robinson Crusoë. Sur la terrasse, en haut de la Caisse d’Epargne, à colin-maillard. Sur le parapet du pont, à chat perché. Au bord du canal, aux ricochets. Dans les caves de l’usine désaffectée, celles où il y a des clochards, à cache-cache. Tout ce qui était dangereux et défendu est autorisé et même recommandé... ..Mais il y a un endroit que je vous défends absolument : le centre ville. C’est mon jardin privé. C’est mon quartier réservé. Si vous polluez mon environnement, je vous désinfecterai avec de la mort aux rats... .. Vu ?
John.- (sautant de joie) Youpee. (il se martelle la poitine à coups de poings) La femme termine sa bière, va payer la serveuse, attend et compte la monnaie, et sort, sans s’inquiéter autrement des enfants. Renata court après John, le prend par la main en le serrant très fort, et, en le tirant, court après la femme.
deux
1.
Blyth chez lui, habillé, sur son haut tabouret de bar, un bol de thé au lait à la main, se tenant la tête.
Blyth.- (pour lui-même) ..Est-on jamais malade autrement que par sa faute ? Le déficit de santé n’est-il pas toujours dû à un excès des dépenses sur les recettes ?.. .. Pourquoi toujours trop boire ? Pourquoi assez ne suffit-il pas ? Pourquoi faut-il que l’assez, ce soit justement le trop ? .. ..Toute la nuit, j’ai payé la note. Pendant que le monde se regénérait par le sommeil et le rêve, plus éveillé en pleine nuit qu’en plein jour, je palpitais comme une carpe... .. Comment, vaincu, se venger sur soi avec une telle vindicte ? Victime, se punir autant de l’être ? Se torturer soi-même à ce point ? Souffrir de telles affres ? Se viser si bien, se manquer si peu? Etre à la fois son plus dangereux criminel et sa plus innocente victime ?.. .. (allant de côté, véhément) Pour ma décharge, pour ma décharge, Monsieur l’Avocat Général, à quoi sert, je vous prie, la santé d’un corps qui ne sert à rien? S’agiter machinalement pour vivre mécaniquement ? Dans une sage vie, garder un corps sage ? Comme le pur-sang est fait pour le galop furieux, la divine créature humaine n’est-elle pas fait pour le fol excès ? Cet inestimable brasier d’enthousiasme que l’homme cèle en son âtre intérieur, s’il ne peut le dépenser à quelque cause utile, qui peut lui reprocher de le flamber à rien? Ce feu n’est-il pas son bien ? A quoi sert un bien, s’il faut l’économiser ? Bien se porter, et vivre étouffé et éteint ? Mieux ne vaut-il pas de 100 fois se brûler en une haute et belle flamme, une fois pour toutes, pour le plaisir ?.. ..Si j’avais une passion sensée à quoi dépenser la santé de ce corps, ne serais-je pas le premier à la défendre? Si donc, je bois à une santé inutile, quel homme honnête te jettera la pierre ?.. ..(souffrant) MM ! Comment, innocent, peut-on se punir avec une telle sévérité?. .. L’idéal : si je pouvais boire moins. Mais boire et moins ne sont-ils pas deux mots ennemis ? Plutôt que boire au compte-gouttes, ne plus boire goutte. Disons donc : ne plus boire. Oui. Votons cela. (Il lève la main, regarde autour de lui, pour voir qui vote comme lui) Voté. A l’unanimité... .. Cependant, entre les promesses électorales, et ce que fait le gouvernement, n’y a-t-il pas un monde ? Pas de vote. Ne nous déconsidérons pas... .. Contentons-nous d’une simple recommandation. Essaie de ne plus boire, mon vieux. Ne bois plus, je te le recommande. (On frappe fort trois coups) (pour lui-même, en colère) Ah. Ne peut-on vivre en paix? .. .. J’ôte mon nom en bas sur ma boîte à lettres, sur ma sonnette, je débranche ici ma sonnette, je décolle mon nom de ma porte, j’ôte le paillasson, cela ne les dissuade pas. Que ne feraient-ils pas pour accéder à la poche des gens. Ils cogneraient comme des sourds sur la porte des toilettes du palier, en criant que la cuvette leur ouvre. (on refrappe trois forts coups) (allant à la porte, fort) Oui ?(Il entrouvre la porte. Une main apparaît, tenant une toute petite bible, pendant qu’un pied bloque la porte.)
Une voix.- Plus proche que vos proches. Plus votre ami que vos amis. Plus votre parent que vos parents... .. Ne me dites pas que vous ne le connaissez pas, lui et son fils.
Blyth.- (essayant de fermer la porte) Permettez. C’est une famille que je ne salue plus.
La voix.- (résistant) Vous, vous ne croyez pas.
Blyth.- (poussant la porte) Vous croyez bien.
La voix.-(résistant) Si vous pensez à l’enjeu que l’on peut gagner ou perdre, selon que l’on parie ou non sur son existence, vous ne pouvez refuser d’en débattre.
Blyth.- (poussant la porte) Je suis à la fois mon gouvernement, ma majorité et mon opposition. Nous avons débattu de cela à fond. Nous avons repoussé votre motion à l’unanimité.
La voix.- (résistant) Vous avez débattu entre vous. Votre esprit est confiné. Il se renvoie à lui-même.
Blyth.- (poussant la porte) Le débat était contradictoire. Je me suis répondu comme si j’étais un autre.
La voix.- (résistant) Laissez-moi me convaincre que je ne vous convaincrai pas. Acceptez le débat.
Blyth.- (poussant la porte) Vous perdez votre peine. Je m’en porte garant. Vous n’arriverez à rien.
La voix.- (résistant) J’en serai quitte pour ma peine. Laissez-moi tenter de vous tenter. Convenons d’une chose : si je vous fais toucher les épaules, je mettrai les pouces.
Blyth.- Je me fie à votre parole.
La voix.- Fiez-vous à ma foi.( Blyth lâche la porte. Entre le Témoin du Christ).
Le Témoin du Christ.- Vous. Vous l’avez connu jadis, sinon lui, du moins son Père.
Blyth.- Je ne le nie pas.
Le Témoin du Christ.- Quels étaient vos rapports ?
Blyth.- Ecoutez. Pas bons.
Le Témoin du Christ.- C’est-à-dire ?
Blyth.- A parler franchement, c’était le pion vache comme tout. Il exigeait une morale dans le rang, une conduite sur une seule ligne. (il lui montre la petite bible) Votre publicité-là est mensongère. On ne lui inspirait, à cette époque, ni douce pitié, ni tendre compassion.Règle en main, il tapait sur les doigts de nos plus innocents penchants, de la naïve gourmandise comme du candide mensonge, de l’accès de colère impuissante comme de la malheureuse envie, du dérisoire sursaut d’orgueil comme de l’éphémère abandon à la paresse, des naturelles effusions de la chair comme de la passagère poussée d’avarice. Il réprimait et châtiait tout. Des plus légères peccadilles, il faisait des péchés mortels, et condamnait leurs véniels fauteurs aux peines éternelles. Personne, jamais, ne me fera oublier son inhumaine intransigeance de l’époque.
Le Témoin du Christ.- S’il avait été ce qu’il était auparavant, tout amour et toute miséricorde, lui auriez-vous gardé votre foi ?
Blyth.- Totale et aveugle.
Le Témoin du Christ.- Rendez-la lui. Avec les Témoins du Christ, il est ce qu’il était. Il est de nouveau l’Etre aimant, secourable aux malheureux, qu’il a toujours été.
Blyth.- (levant la main) Permettez. Une laideur en a dévoilé une autre. Un premier doute en a soulevé un autre... .. Chacun ne doit-il pas être jugé selon ses oeuvres ? De ses oeuvres, n’est-on pas le fils ?.. .. Qu’est ce que c’est que ce pot de chambre qu’a façonné votre potier ? Une créature divine ? Un rat. Un teigneux. Toujours le geste vulgaire à la main. L’injure grossière à la bouche. Toujours à postillonner le mépris. A cracher des ordres. Estamper, flouer, gruger le pauvre monde. Distribuer pains et mornifles aux faibles. Jouer des coudes et user des passe-droits devant les petits. Se gonfler le jabot d’être plus malin que tout le monde. Quelle merveilleuse créature est-ce là ? Pour un créateur, y a-t-il de quoi se hausser le col ? Si l’on est fils de ses oeuvres, quels mauvais fils vos Père et fils, ne trouvez-vous pas ?
Le Témoin du Christ.- Ils n’y sont pour rien. La créature avait été faite belle et bonne et sainte. Si elle est tombée, c’est par sa faute. C’est à elle-même qu’elle doit sa chute.
Blyth.- Si elle est tombée, n’était-ce pas parce qu’elle n’était pas encore sûre de ses pas ? Quel père, dites-moi, laisse aller sur la rue un enfant qui n’est pas sûr de lui ? Est-ce qu’un père aimant ne reste pas derrière son petit, comme son ombre, prêt à intervenir ? Ne faut-il pas qu’un père soit bien cruel pour lâcher un enfant impotent dans la nature ? Un silence.
Le Témoin du Christ.- Vous ne croyez donc pas dans l’au-delà ?.. .. Vous vous contentez de votre enclos terrestre? Vous vous satisfaites de finir dans un trou détrempé ?
Blyth.- Ce qu’on mettra de moi dans le trou ne pensera guère au trou.
Le Témoin du Christ.- Ce tout, corps, et âme, et esprit, se satisfait-il que ce qui restera de lui pourrisse dans la boue, en compagnie de scolopendres, de mille-pattes, de vers de terre, de limaces, de rats ? Ne me dites pas que vous acceptez une fin aussi lamentable.
Blyth.- Ce que je n’accepte pas plutôt, c’est d’y penser ! Penser à la perte de sa pensée ? A quoi cela mène-t-il ? Vivre de non-vivre, ne fut-ce qu’un instant ? C’est perdre et temps et vie. Aux idées noires, j’ai décidé une fois pour toutes de claquer la porte au nez. J’ai trop peu de futur, pour qu’autre chose m’occupe que le présent. Je penserai à ma fin, quand ma fin me fera penser à elle. Il sera bien temps. ... Un silence.
Le Témoin du Christ.- Est-il indiscret de vous questionner sur quelque chose de manifeste ? .. .. Vous vivez seul.
Blyth.- Remuez le couteau dans la plaie.
Le Témoin du Christ.- Vous avez toujours vécu seul ?
Blyth.- Je n’ai été déserté que depuis peu.
Le Témoin du Christ.- Vous avez été marié ? Vous avez eu des enfants ?
Blyth.- Oui, et oui. J’ai si bien épouvanté mes oiseaux qu’ils se sont envolés.
Le Témoin du Christ.- Comment pouvez-vous supporter un régime aussi astreignant que la solitude ? La solitude soumet à une telle disette que la santé ne peut qu’en être altérée.
Blyth.- Je vous renvoie la balle. Comment pouvez-vous supporter un eczéma aussi urticant que la société ? La société vous démange à un tel point qu’on ne cesse de se gratter jusqu’au sang, sans se soulager jamais. Comment guérit-on d’une allergie ? En se soustrayant à sa cause.
Le Témoin du Christ.- Vivre environné de miroirs qui renvoient perpétuellement votre propre image, n’est-ce pas mortel ressassement ?
Blyth.- Quelle meilleure matière à réflexion, au contraire, que son image réfléchie ? Quelle meilleure occupation, hors l’amoureuse, que la réflexion. Ai-je l’air si malheureux de m’y livrer ?
Le Témoin du Chrsit.- Apparemment, non. Blyth.- Du moins, pas plus que vous. Vous qui croyez, moi qui ne crois pas, nous avons apparemment même calme, même maîtrise de soi. Rien n’a l’air de nous distinguer l’un de l’autre.
Le Témoin du Christ.- Concluez. Concluez. Concluez que quelque chose vous tient, comme quelque chose me tient. Les sceptiques, les agnostiques, les incrédules sont d’ordinaire des corps en combinaison instable. Ils ne sont pas sûrs d’eux, se défont facilement, tombent plus facilement en morceaux. La tête divague de son côté, pendant que le corps vagabonde du sien, et le tout se décompose comme un rien. Vous, vous tenez ensemble comme par une clé, comme moi.
Blyth.- Exact.
Le Témoin du Christ.- Quelle est cette clé ?
Blyth.- Comment nommer ce qui se tait ? Quel nom donner au silence ?.. .. Disons : .. la rage muette ?
Le Témoin du Christ.- La rage muette ? Contre ?
Blyth.- Le système
Témoin du Christ.- Le système ?
lyth.- Décimal. .. ...Notre monde de multiples et de sous-multiples. Que chacun soit le multiple de l’unité inférieure, et le sous-multiple de l’unité supérieure. Que chacun vaille le dixième, le centième, le millième de l’unité dix fois, cent fois, mille fois plus grande, et inversement, dix fois, cent fois, mille fois plus que l’unité dix fois, cent fois, mille fois plus petite. Ce n’est pas parce que les hommes sont foule, qu’il faut leur appliquer les lois qui régissent les nombres. Je conteste notre système hiérarchique.
Le Témoin du Christ .- Vous savez que l’égalité est hors de portée. Pour tout être inégal devenu égal, surgit un nouvel inégal. Le procès est infini.
Blyth.- On peut rapprocher indéfiniment les inégalités. On peut s’approcher indéfiniment de l’infini
Le Témoin du Christ.- Portez votre regard un peu au-delà, je vous prie. Vous dites que l’égalité est le souverain remède? A quoi sert, dites-moi, que celui qui a moins égale celui qui a plus, si celui qui a plus souffre de son plus ? Satiété et profusion ont pour enfants nausée et dégoût de vivre. A quoi bon désirer aller au-devant d’angoisse et de mélancolie ?
Blyth.- Donnez-moi un tout petit peu de ce qu’ils ont en trop. Vous verrez si je soupire de trop avoir.
Le Témoin du Christ.- Je vous donnerai tant et tant que vous en aurez plus que votre content, et le temps de faire le tour du propriétaire, je vous jure que vous aurez le mal du pays. Vous soupirerez (montrant les différents points de la chambre) après la chambre bancale, le carreau fendu, le robinet qui fuit, l’évier ébréché, la tache au plafond en forme d’Irlande. .. .. Vous n’enviez et vous ne jalousez personne, vous ne me ferez pas croire le contraire. Vous vous sentez dans votre état si bien comme un poisson dans l’eau, que vous n’échangeriez votre place pour rien au monde.
Blyth.- Parlez pour vous, mon vieux. Sans qu’on me demande mon avis, quand je suis venu au monde, on m’a enfermé dans une bouteille, on a enfoncé le bouchon bien à fond, on l’a armé, scellé. Ai-je eu d’autre choix que ronger mon frein ? J’aurais de mille fois préféré être libre comme l’air.
Le Témoin du Christ.- Et une fois là-haut, à flotter entre ciel et terre, vous vous seriez ennuyé à cent sous de l’heure. Vous n’auriez rien eu de plus pressé que de vous lester de plomb et de redescendre sur le plancher des vaches. Vous êtes pour moi plus clair que de l’eau de roche. Votre part à vous n’est pas la hauteur, l’arrogance, mais le plain-pied, la modestie. Voulez-vous que je vous dise ce que vous êtes ? Vous êtes plus chrétien qu’un chrétien, parce que vous l’êtes sans le savoir
Blyth.- Pardon. Je ne peux guère l’être, si je ne sais pas que je le suis.
Le Témoin du Christ.- Mais maintenant que vous le savez, il ne vous reste plus qu’à l’être tout à fait. Vous le modeste, ayez cette modestie, mettez un genou en terre, et vous serez sans peine ce que tant d’autres peinent tant à être : un vrai chrétien.
Blyth.- Vous. Renversez les choses. Vous, le simple, ayez cette simplicité, quittez cet agenouillement affecté, tenez-vous debout comme tout le monde, et vous serez sans peine ce que tant d’autres sont si aisément : un honnête homme. Vous voyez qu’en face de toute profession de foi, on peut opposer une autre profession de foi.
Le Témoin du Christ.- Pardon. Profession de non-foi. Paradoxe. Jeu de mots. Simple réplique. J’ai un avantage sur vous. Mes dents mordent plus dans ma croyance, que les vôtres dans votre incrédulité. Vous ne me ferez pas facilement lâcher prise.
Blyth.- Ni vous à moi. Il n’y a pas de raison que je morde moins dans mon incroyance, que vous dans votre crédulité. Et j’ai une vertu de plus que vous. Vous essayez à toute force de me convertir, et moi, je vous laisse croire librement ce que vous voulez. Je ne veux vous convertir à toute force qu’à une chose : à ne plus essayer de me convertir.
Le Témoin du Christ.- A cela, vous ne me convertirez pas. Je ne vous quitterai que vous n’ayez le genou en terre.
Blyth.- Vous m’avez donné votre parole. Vous ne voudrez pas vous renier.
Le Témoin du Christ.- Je n’ai pas promis que je ne reviendrai pas à la charge.
Blyth.- Vous m’avez dit que je pouvais me fier en votre parole. Vous ne voudrez pas que cet échange entre gens civilisés, tourne en dispute de chiffonniers.
Le Témoin du Christ.- Je parlerai si vous vous taisez. Je hurlerai si vous parlez.
Blyth.- Si vous ne tenez pas parole, attendez-vous à ce que je ne retienne plus la mienne. Attendez-vous à ce que je vous déverse, par charretées, les jurons les plus sales et les obscénités les plus dégoûtantes que je pourrai trouver en mes dépôts d’ordures personnels. (Un silence.)
Le Témoin du Christ.- .. Je ne tiendrai parole que si vous me laissez déléguer ma parole à la bonne parole. (il lui montre la petite bible)
Blyth.- (sortant son porte-monnaie) Bon. Combien ça coûte ?
Le Témoin du Christ.- (froissé) Je ne marchande que ce troc: lui contre moi.
Blyth..- Ah. Il n’est pas question que je reste en dette vis à vis de vous.
Le Témoin du Christ.- Et moi, je veux que vous y restiez. J’entends que vous payiez ce livre en le lisant.
Blyth.- Vous devriez prendre des leçons de marketing, Mr le Placier Evangélique. Vous devriez savoir que les gens lisent plus volontiers un livre payé qu’un livre gratuit.
Le Témoin du Christ.- Je ne veux pas qu’en acquittant le prix, vous vous sentiez quitte de le lire... (cédant) C’est une livre.. .. Puissiez-vous ne pas laisser ce livre fermé sur sa sombre nuit, mais l’ouvrir à la claire lumière de vos yeux.
Blyth.- Assez d’ordres. Vous vous avez présentés l’un à l’autre. Vous me laissez en sa compagnie. Laissez-nous libres de notre conversation. (Le Témoin du Christ se tait, hésite, sort. Blyth pose la bible à côté de ses autres livres.)
Blyth.- (pour lui-même) Ne dirait-on pas qu’il est de la nature de l’homme, de mesurer perpétuellement son prochain d’après le lit où il se couche, de couper les jambes des trop grands, étirer les jambes des trop petits? Et qu’il est de la plus totale contre-nature humaine de laisser les gens en paix, et les aimer pour ce qu’ils sont?.. ..(il va, vient, ne sait pas quoi faire, tourne en rond) Où est le temps béni, où il n’y avait pas trop de temps, mais pas assez ? Où est le temps béni, où le temps se partageait en deux moitiés ? La hâte nous pressait, sans réfléchir on courait, on se doublait, on se croisait, un feu rouge nous arrêtait, on se rabibochait, le feu repassait au vert, et la course reprenait de plus belle... .. Qui lui a manqué si bien, qu’elle m’a manqué ? Quelle n’était pas ma suffisance. Je lui faisais bien de l’honneur de l’aimer. Si gâté, je ne soupçonnais pas combien je l’étais. .. .. Je pensais si bien la connaître que je la croyais incapable de me surprendre. Et un beau jour, ébahissant l’ébaubi, sans valise, sans argent, la chemise de ses brouillons sous le bras, en jupe, blouse, imper, elle est partie en fermant doucement la porte sur elle. Qui avait poussé sa femme, depuis le début, vers la sortie ?.. .. Et qui a récidivé ? Un dimanche matin, sur un coup de sonnette impromptu, lorsque j’ai ouvert ma porte, qui ai-je trouvé, devant moi, à 3 mètres ? Je n’avais qu’un geste à faire, lui ouvrir les bras, pour qu’elle m’ouvre les siens. Pourquoi lui ai-je claqué, par un réflexe imbécile, la porte au nez ? Qui l’avait chassée une 2ième fois ?.. ..(il va, puis, après réflexion, revient) A tout prendre, le réflexe passé n’était-il pas plus sensé que la réflexion présente ? Le prisme trompeur de la mémoire décompose les lambeaux déteints du passé en écharpe chatoyante, mais les mêmes causes ne produisent-elles pas les mêmes effets ? A nouveau dans le vif de l’action, aurait-elle tant tardé à dévoiler son naturel ? Le tremblement de l’émotion en allé, est-ce que le profil n’aurait pas retrouvé sa netteté crue ? .. .. Snob, sans le sou, elle souffrant que je sois sans le sou, moi souffrant qu’elle soit snob, telle qu’en elle-même elle était, ne se serait-elle pas retrouvée ? En présence de médecin, avocat, notaire, pharmacien, adjoint au maire, ne tournait-elle pas de l’oeil comme devant le Saint-Sacrement? N’était-elle pas, le samedi, fascinée par les ors des bijouteries et par les paillettes des boutiques de luxe, comme un papillon l’été par la lampe, lorsqu’on laisse la fenêtre ouverte ? .. .. Quand je faisais grève et que je grevais mon salaire, n’aboyait-elle pas après moi comme toute une meute de chiens de vigiles? Quand je faisais des heures, au syndicat, gratis, au lieu, à la fabrique, d’heures supplémentaires payées double, est-ce qu’elle ne me faisait pas la guerre comme toute une compagnie de bobbies ? Quand je participais aux manifs, aux meetings, aux campagnes électorales, ne me huait-elle, ne me sifflait-elle pas comme toute une cohorte d’anciens combattants ?.. .. Et jalouse. Jalouse. Presqu’autant que moi... .. Et maniaque. L’oeil noir jetant des éclairs, la bouche grondant le tonnerre, si, par malheur, je posais un verre mouillé sur un meuble ciré, si je faisais un pas dans le salon en chaussures. .. .. La petite aiguille n’aurait pas fait deux fois le tour du cadran qu’on aurait été à s’arracher les cheveux. Si elle n’avait pas pris ses cliques et ses claques, est-ce que je ne lui aurais pas moi-même brûlé la politesse ? Non seulement je me réjouis de nos funérailles, mais j’ajouterais bien une pelletée de plus...(il va, vient) .. A ce pied nu, chercher nouvelle chaussure ?.. .. Mais sans une auréole d’argent, sans le nimbe d’une belle profession, quel vieux diable peut s’attirer la dévotion d’une belle fidèle ?.. .. Après cette foule de réflexions, est-ce que je ne me retrouve pas seul comme devant ? Il met sa sacoche à l’épaule et sort.
2.
L’appartement de Peter. La porte du salon est ouverte. Table mise luxueusement. Entrent Philip, Mary, habillés à l’économie, Peter.
Philip.- (à Peter) 8.
Peter.- Sur ?
Philip.- 18... .. Tranquillisez-vous. Cela ne m’affecte pas outre-mesure. Les anticorps sont déjà sur le pied de guerre! Depuis qu’elles m’ont opposé un refus, ces huit maisons-là, que je portais au pinacle, je les rabaisse plus bas que terre. Quelle idée avais-je de les solliciter. Ce sont de vieilles veuves qui ne mettent plus le nez dehors, qui ne vivent plus que de la rente de leur fonds... .. Par contre-coup, mon espérance relève les dix restantes d’autant. Voilà des affaires neuves pour des hommes neufs. Ces jeunes adolescentes ne craignent ni le vent du large, ni les terres inconnues. Leur capital, c’est l’avenir... .. Jusqu’à ce que ces 10 m’opposent un refus à leur tour, auquel cas, je les vouerai aux gémonies comme les autres... .. Admirez comme l’esprit fait sa pelote.
Peter.- Je vous aiderais bien, Philip... .. Mais je ne vois guère comment. Art, pharmacie, nous vivons dans des mondes distincts. .. .. A moins que je ne fasse appel à mes connaissances du club ?
Philip.- Vous me blessez. User d’appuis, ce serait juger mes talents insuffisants. Il ne sera pas dit que je devrai mes premiers tours de roue à de la poussette.
Peter.- .. Je laisse traîner mon offre. Philip.- Non. Non.. .. L’offre de votre offre, à elle seule, me réconforte. .. .. De votre beau-fils, cher beau-père, faites votre fils. Estimez-le. Retirez votre proposition .
Peter.- C’est tout à votre honneur, Philip.( Entre Ann, en robe bien défraîchie.)
Ann.- (prenant au passage Mary par le bras, et l’emmenant jusque devant Philip) Mon ambitieux de fils ne peut-il jouir du charmant toit qui l’abrite, au lieu de rêver de palais irréels ?
Philip.- Je l’apprécie. Je l’apprécie.
Ann.- Alors, pourquoi, ton regard, au lieu de s’arrêter sur le positif qu’ils ont sous eux, s’évadent vers des horizons lointains ?.. .. De quoi te plains-tu ? Tu t’honores d’un emploi, quand tant se déconsidèrent de ne pas en avoir ? Vous n’êtes pas au pain et à l’eau que je sache. Vous êtes moins dépourvus que bon nombre... .. Encore si Mary te faisait grief de ton emploi comme d’une tare. Elle te reproche au contraire de ne pas savoir te contenter de ce que tu as. Qui seul récrimine contre toi ? Toi. Si tu es seul à te plaindre de toi, plains-toi au moins pour toi .Ne fais pas subir ta nuisance aux autres... .. Non seulement, tu escamotes ta femme, mais tu fais disparaître ton fils comme par enchantement. Où est-il ?
Philip.- Tu permets que de temps à autre on s’échange autre chose que des onomatopées ?.. .. On l’a confié à la mère de Mary.
Ann.- C’est bien aimable à elle. C’est charmant de sa part.
Philip.- (vivement, regardant Mary) Comment ? C’est bien le moins.
Mary.- Je n’ai rien dit, Philip.
Philip.- Il ne manquerait plus que cela, qu’elle n’équilibre pas la balance.
Mary.- Je n’ai pas pas dit un mot.
Philip.- .. (à Peter et à Ann, en montrant la table) Vous êtes des saints d’accueillir avec une tel faste un couple aussi déjeté. Vous ne pouvez savoir combien j’apprécie votre précieuse halte dans notre course perpétuelle.
Ann.- Je m’en doute.
Philip.- Je doute que tu t’en doutes.
Ann.- Je réalise très bien au contraire .
Philip.- Tu ne peux pas. Seul le peut celui qui le vit. Tu ne vis pas ce que nous vivons.Nous courons vraiment comme des fous... .. Depuis le lever jusqu’au coucher, une tâche passe le témoin à l’autre. Navette matin, midi, soir. Départ à heure fixe, trajet minuté, arrivée à heure fixe, retour de même. Chargement, déchargement, choses, gens, courses, petit, mère, père. Avant, entretemps, après, arrêts pour mille travaux mesquins, préparation des repas, vaisselle, courses, démarches administratives, jeux, promenades. Soit mille besognes avant, pendant, après la besogne réputée besogne : le gagne-pain proprement dit. Dépense totale : 14 heures. 14 heures jusqu’à ce qu’enfin, me dessoûlant le corps et l’esprit de leur fatigue, je peux enfin m’attabler devant mes plaques et mes burins. Couché le dernier, levé le premier. Chaque matin, comme Sisyphe, il faut remonter le rocher descendu la veille. Et ceci, sans fin.
Ann.- Qui s’attache lui-même le boulet ? Au travail du jour, tu joins le travail du soir. Qui se condamne aux travaux forcés ?
Philip.- Crois-tu que je veuille toute ma vie étouffer dans mon sous-sol ? Trouves-tu illégitime que j’aspire à m’aérer à l’étage ?
Ann.- Et toi, tu trouves salubre et sain de vous priver de toute distraction, de vous abstenir de vous égayer entre amis?
Philip.- .. Quels amis ?
Ann.- C’est toi, l’ours.
Philip.- On ne fréquente que ceux qui habitent à votre étage. N’habitent au nôtre que des tribus d’aborigènes, des bandes de primates, des familles d’arriérés. Crois-tu qu’à longueur de vie, j’aie envie d’écarter du visage des sagaies, épucer des peaux, parler par borborygmes ? Il me tarde d’être entre gens civilisés et de bonne compagnie.
Ann.-.. .. Et Mary ?
Philip.- Quoi, et Mary ?
Ann.- Ne fais-tu pas un peu bon marché d’elle ?
Mary.- (à Ann) Madame. Je vous en prie.
Ann.- (à Mary) Mary. Je vous en supplie... .. Qui est enchaîné à la chaîne de chaque jour, toi ou elle ? Qui, jour après jour, prévoit les menus, les achats, ordonnance les travaux du ménage ? Veille à l’alimentation du petit, s’occupe de le langer, de le baigner ? Quand tu te retires dans tes quartiers, qui assure la permanence ? Lave le linge quand il fait nuit, l’étend, le repasse ? Est debout quand tu es assis, se lève quand tu es couché ? Je ne dis pas que tu ne l’aides pas, mais pendant que tu sonnes un coup, allume un cierge, verse la goutte, qui est-ce qui dit la messe ?
Philip.- Mary est une femme, Maman.
Ann.- Ponçons les poncifs, clichons les clichés. Mary, couché. Mary, panier.
Philip.- Ne joue-t-elle pas le rôle écrit pour elle ? La partition qu’elle chante, n’a-t-elle pas été composée pour sa voix? Tous ces travaux de ménage, elle y nage comme un poisson dans l’eau. La chaussure lui va comme un gant. Mais la chaussure qu’elle chausse avec tant d’aisance, est-ce qu’elle est de ma pointure ? Bien qu’elle me soit trop petite, est-ce que j’hésite à l’enfiler ? Bien que je joue à contre-emploi, est-ce que j’hésite à jouer ? A chanter sa partition, je force mon registre, et tu voudrais que je ne chante pas d’une voix de fausset ? Elle a juste la taille de l’emploi, moi, je me force à y entrer, et tu voudrais que je n’aie pas de courbatures ? Elle fait plus chez nous que moi, j’en conviens, mais reconnais que le moins que je fais est pour moi plus que son plus, pour elle.
Ann.- En somme, tu fais la roue et joues le beau rôle sur la scène, et elle trime et se salit les mains dans les coulisses.
Philip.- Ah. Non. Inverse le sens de la scène. Ce sont les coulisses aujourd’hui qui sont la scène, et la scène, les coulisses. C’est elle qui a le beau rôle, pas moi... .. Dans la vie, où se trouve le noeud de l’intrigue, le principal de l’action ? Je regrette. Dans l’unique et seule vie privée. Qui en est l’auteur et le metteur en scène? (montrant son intérieur) Qui veille à la beauté du décor, des costumes, à l’excellence des actes et des scènes que sont les repas, les amours, la conversation? Quelle est l’unique reine de l’unique royaume ?..(il pointe du doigt sa mère) .. Que manque-t-il seul, à votre rôle ? Qu’on en parle ? Qu’on le couronne de lauriers ? La une des journaux? Le journal de 20 heures ? Quel accessoire cela ajouterait-il à votre nécessité ? La vraie vie n’est-elle pas la vie cachée ? Les vraies jouissances ne sont-elles pas secrètes. Ne serait-ce pas évaporer votre parfum qu’éventer votre secret ? Votre rôle est si primordial, si sûr, si solide, si nécessaire, si sacré, que même, à présent, des hommes y entrent en religion, prennent votre habit, prononcent vos voeux. Qui, en face, joue le rôle second ? Qui joue les utilités ? Dessiner des chaises, dessiner des ponts, voilà tout ce dont nous sommes capables. Pas même dessiner. Projeter de dessiner. Tu appelles ça le beau rôle ?
Ann.- C’est tout ?
Philip.- C’est tout.
Ann.- Le torchon est éteint ? Je peux aller voir si mon rôti ne brûle pas à la cuisine ?
Philip.- La manifestation est terminée. Je range mes pancartes.
Ann.- (allant vers la cuisine, se retournant) Pas de queue de casseurs ?
Philip.- (riant) Le service d’ordre y veille.( Ann sort.)
Philip.- (à Peter, admirant l’appartement) Vous ne pouvez savoir combien la beauté de votre intérieur lave mes yeux de la hideur de notre trois-pièces.
Peter.- Au regret de vous décevoir. Votre mère ne songe qu’à une chose : à le quitter. Elle trouve que l’appartement est trop haut, que les meubles de style sont trop cérémonieux. Elle dit qu’elle se sent perpétuellement en uniforme.
Philip.- Moi qui pensais qu’avec vous elle réformerait son goût. J’espère que vous n’allez pas vous laisser snober. Son goût du beau n’a jamais été ni du goût ni du beau. L’objet d’art a toujours été pour elle l’objet bien populaire, que des mains bien usées ont bien usé. Si l’objet, en plus, est boîteux, bancal, fêlé, fissuré, ébréché, alors, c’est le comble de l’art. J’espère que vous n’allez pas vous laisser imposer son dégoût par ordonnance.
Peter.- Trop tard. Le mal est fait. Elle m’a converti. J’ai opté pour sa tempérance exclusive contre ma gourmandise éclectique. Nous allons occuper bientôt un appartement modeste et meublé simplement.
Philip.- Quel dommage. Que je regrette. Cela me désole. Quand je venais chez vous, c’était le dimanche, après la semaine. Entre Ann, qui va droit à Philip.
Ann.- (à Philip) Qu’est ce que ce chenapan a fait comme bêtise pendant mon absence ?.. .. Allons, Monsieur. Je ne vous punirai pas. Il a fait la caricature du prof au tableau?
Philip.- A peine une esquisse.
Ann.- Elle était ressemblante ?
Philip.- D’après le modèle.
Ann.- C’était donc une caricature... .. A mauvais sujet, mauvais tableau, mauvais sujet... .. (à Mary et à Peter) Proposition de règlement : si, au lieu de laisser mon fils nous nourrir perpétuellement de son sujet, nous nourrissions nos sujets ?
Philip.- (riant) L’homme ne se nourrit pas que de mots, mais aussi de mets. Plutôt que ma plate rhétorique, la rhétorique de tes plats. Tous rient et sortent.
3.
Le restaurant. Gens attablés. Paraît Blyth, qui va à sa table, pose sa sacoche à terre. la serveuse va à lui, pressant la tête des deux côtés de ses doigts, l’air dolent.
Blyth.-.. .. (à la serveuse) Vous mesurez votre intelligence ?
La serveuse.- Nulle. Nulle. .. ..J’ai un mal de tête à hurler. A chaque coup de sang, un bourdon me bat à ébranler tout le clocher. .. Comment peut-on être à ce point idiote? La journée qui s’offre chaque matin, est-ce que ce n’est pas le seul bien que nous ayons sur terre ? Comment peut-on la gâcher aussi exprès ? Je ne supporte pas le chocolat sur le fromage : j’ai pris triple barre de chocolat, sur triple part de fromage. Y a-t-il pour un penny de sens commun de payer dix minutes de brève, même si elle est intense, gourmandise, le soir, d’un mal de tête de plomb le lendemain ? Faut-il pas être un peu bête comme chou ? (elle se tient la tête en la branlant lentement de droite à gauche et de gauche à droite)
Blyth.- Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous devriez être à la maison, dans votre lit.La serveuse.- Pour me tourner et me retourner dans mon lit comme un ver ? Me serrer l’oreiller contre la tête comme une compresse ? Essayer toutes les poses, sur le dos, sur le côté, sur le ventre, les genoux en ciseaux, les jambes tendues comme des arcs ? De guerre lasse, me lever, en frissonnant comme une feuille de tremble arpenter l’appartement, pâle chose, pauvre chiffon ?.. .. J’ai déjà essayé. C’est donner mal de tête au mal de tête... .. A m’affairer à autre chose, il arrive, au moins, à mon mal de tête, d’avoir quelques rares absences.
Blyth.- Vous avez pris un cachet ?
La serveuse.- Pas de cachet. Il n’est pas question de m’absoudre. Il faut que je paie. Je n’ai qu’à expier. J’espère bien entendre ma leçon un jour ... (prenant son carnet et son crayon) Mais je vous casse la tête avec mon mal de tête.
Blyth.- Quelque chose qui ne vous soulève pas le coeur.
La serveuse.- (riant douloureusement) Pitié. Ne me faites pas rire.
Blyth.- Un toast au poulet avec du thé au lait.
La serveuse.- Un toast au poulet avec du thé au lait. (La serveuse va vers le comptoir, en pressant ses doigts des deux côtés de la tête) Blyth, l’ayant suivie des yeux, se lève et cherche le journal.
Blyth.- (pour lui-même) Ma chimère à noble tête de lion et démocratique estomac de chèvre trouvera-t-elle dans cette feuille de chou, de quoi apaiser sa faim ? (Il feuillette le journal, s’arrête à une page, siffle) A quels sommets ne parvient pas le parvenu. A quelles cîmes n’arrive pas l’arriviste. L’Himalya de la réussité. Le Ben Nevis du succès. Le laborieux marmiton a été reçu par la royale soupière. Promu premier valet de pied. Plongeur en chef. Groom de 1ière classe. Le triomphe de l’arc. Le Samothrace de la victoire. (Fermant le journal et le tendant sur la table d’à côté) Ou comment un fumiste fumeur de pipe s’envole en fumée. La serveuse arrive avec son plateau, sert Blyth, qui met son doigt sur la bouche, pour dire qu’il ne parlera pas,et qui la paie en lui faisant signe de garder la monnaie. La serveuse sort.
Entrent John et Renata. John va droit à la table de Blyth, et s’y asseoit. Renata regarde un moment le dos de Blyth, et s’assied à la table d’à côté
Renata.- (à John, en chuchotant, et en montrant la place en face d’elle, impérieusement) Ici.
John.- (montrant sa propre place, chuchotant un peu moins fort) Ici.
Renata.- (de même, plus impérieusement, montrant le dos de Blyth, et faisant signe de parler moins fort) Ici.John.- (chuchotant plus fort que Renata) Il est trop vieux ? .. ..Il l’est pas assez ?.. .. Pourquoi t’es rose comme une rose ?
Renata.- (allant vers John,l’aggripant d’une main et le menaçant de l’autre) Si t’arrêtes pas de beugler comme un veau, ma main va te voler comme une pierre... ..(John se tait. Renata fait un pas vers le comptoir, revient, mettant ses pouces sur les yeux de John) Si je te vois te lever, je te crève les yeux. (elle va vers le comptoir)
John.- (hélant Renata) Pour moi, ça sera un chausson.
Renata.- Pour toi, ça sera un toast.
John.- Pour toi, ça sera un toast, pour moi, ça sera un chausson.
Renata.- (revenant, lui mettant le menu sous les yeux) Tu vois pas clair ? Le toast, c’est le plat principal. Le chausson, c’est le dessert.
John.- (renversant le menu, le mettant sous les yeux de Renata) Renverse le menu, tu renverseras l’ordre des plats.
Renata.- Je regrette. .. Celui qui paie achète. C’est le payeur, le décideur. (Elle s’éloigne vers le comptoir) John, de rage, met des deux poings l’un sur l’autre sur la table, et son menton sur ses deux poings, et regarde le dos de Blyth, qui tourne encore plus le dos. Entre la serveuse avec son plateau, qui sert les enfants. Renata attaque son toast, John repousse son assiette, et croise ses bras devant.
Renata.- (à John) Je te préviens. C’est ça, ou rien... .. N’y touche pas, tu la sauteras jusqu’au soir. .. (en se cachant, elle approche son couteau de la poitrine de John) Tu vas manger où je t’ouvre l’estomac ?
John.- Tu tiens pas ce que tu dis.
Renata.- Je tiens pas ce que je dis ? John.- Tu viens de dire : c’est ça ou rien. Je choisis : rien.
Renata.- C’est pas choisir rien, c’est rien choisir.
John.- Pour moi, rien, c’est mieux qu’un toast. Or un toast, c’est pas rien. Mieux qu’un toast, ça peut donc pas être rien.
Renata.- Ca sera donc un rien qui sera rien. (Elle mange)
John.- (tapant du poing sur la table) Je veux un chausson.
enata.- Pas le demi d’un. (le menaçant de la main) Deux tartes plutôt.
John.- (pleurant) Je veux un chausson.
Renata.- (en se cachant, pointant sa fourchette sur la joue de John) Si tu sèches pas tes larmes, mon petit, des gouttes de sang perleront sur ta joue. Blyth se tourne vers les deux enfants, et lève sa serviette en papier en guise de drapeau blanc, montrant l’espace qu’il y a entre les enfants et lui.
Blyth.- Je vois que la porte est entrouverte : est-ce que je peux la pousser ?
Renata.-(avec violence) Vous voyez pas qu’on est en tête à tête?
Blyth.- Devant un public qui est moi.En tant que public, j’ai le droit d’exiger que la pièce finisse bien.
Renata.- (avec violence) On a décidé qu’elle terminera très mal.
Blyth.- (levant la main) J’offre une porte de sortie. J’offre au héros malheureux un chausson, la pièce finit bien, on baisse le rideau, on applaudit à tout rompre, et tout le monde s’en va en claquant son fauteuil.
Renata.-(avec violence) Vous pouvez vous fourrer votre chausson tout entier dans la bouche et le pousser au fond avec les doigts.
Blyth.- Je l’achèterais. Subitement j’aurais un trou de mémoire. Je n’avais pas cet argent. Je n’ai rien dépensé. Vous vous l’êtes payé vous-mêmes.
Renata.- (avec violence) Vous pouvez vous poser votre chausson sur la chaise, vous asseoir dessus, et l’écraser de toutes vos fesses.
Blyth.- (à Renata) J’admire. Tu restes sur tes gardes. C’est la conduite à tenir. .. .. Mais en l’occurrence, tu te trompes d’ennemi. Il faut que tu saches une chose : j’ai trop d’argent. Ca me gonfle la poche.
Renata.- (avec violence) Menteur.
Blyth.- Je ne mens pas.
Renata.- (avec violence) Personne n’a jamais trop d’argent, même s’il a trop d’argent. Tout le monde n’a jamais assez d’argent, et encore moins trop. J’ai jamais vu ça.
Blyth.- Et pourtant, il y en a un : moi.
Renata.- (avec violence) Contre quoi en échange ?
Blyth.- Contre rien.
Renata.- (avec violence) Qui a jamais donné quelque chose contre rien ? Si c’est contre rien, c’est encore plus contre quelque chose que si c’était contre rien.
Blyth.- Je rembourse une dette. Je n’ai pas gâté mon fils comme je l’aurais dû. Je ne fais que glisser une pièce dans un tronc. (il sort de son porte-monnaie une livre qu’il pose sur la table) J’ai joué à la loterie et j’ai perdu... .. Un épicier m’a volé en me rendant ma monnaie. J’ai oublié mon sac dans un caddie et je ne l’ai jamais retrouvé.
Renata.- (avec violence) Et après ?
Blyth.- Penser à ce qu’on a perdu vous le fait retrouver ? J’oublie tout, je tourne le dos et je vaque à mes affaires.
Renata.- (avec violence) Et après après ?
Blyth.- (fâché, à Renata, en se levant) Qu’est-ce que j’ai à te demander l’autorisation en 3 exemplaires ? (Il met sa sacoche à l’épaule, prend la livre, va acheter deux chaussons au comptoir, qu’il rapporte sur deux petites assiettes, et pose sur la table) Que ça devienne ce que ça pourra. C’est pour les mouches, pour les pigeons, pour le chien, pour le bon Dieu. (Il regarde au plafond, lève les deux mains à plat) Mon Dieu, servez-vous. Blyth sort.
John.- (applaudissant) C’est deux fois donné. On n’a même pas dit merci. (Il veut saisir son chausson, mais Renata l’arrête de la main. Renata se soulève plusieurs fois à demi sur sa chaise, pour voir, à travers la fenêtre, la direction prise par Blyth)
Renata.- (mettant les deux chaussons dans les deux serviettes en papier) On sort en traînant les pieds comme si on s’ennuyait comme quand on se promène en famille. A la porte, on prend nos jambes à notre cou comme quand on a volé les deux pommes à l’épicier. (Ils font comme ils ont dit, la serveuse les suit des yeux)
trois
1.
Nottingham. Banlieue Est. Appartement honnête. Liz et Charles. Par une porte entrouverte, on entend des coups de marteau.
Charles.- Liz. J’aimerais qu’il soit payé selon sa valeur. J’ai suivi toute la chaîne de ses travaux : châssis, sangles, ressorts, bourre, brocart, cabochons, tout a été consolidé, attaché, fixé, réparti, cousu, cloué avec art, sûreté, minutie.Le salon est hérité tout neuf de l’ancien.
Liz.- (montrant la porte ouverte) Plus fort.
Charles.- Comment ?
Liz.- Tu veux que la vague de tes compliments aille battre ses oreilles ? Avec la fièvre des compliments, monte le thermomètre de la facture.
Charles.- Je préfère payer un travail bien fait trop que trop peu.
Liz.- As-tu même poids, même mesure pour tout ? Autant tu apprécies le travail manuel, autant tu déprécies l’intellectuel. Lorsque tu fais des heures supplémentaires, personne ne te compte rien, tu ne comptes rien à personne .Est-ce qu’il n’est pas temps de réajuster le barême et d’ôter à l’un ce que l’on rajoutera à l’autre ?
Charles.- Tu me fais honte, si tu marchandes.
Liz.- Et lui ? Il satisfait à l’honneur ? Il ne s’entache pas d’un travail au noir ? Il ne vole pas un travail à un chômeur ?
Charles.- Nous avons accepté qu’il le fasse.
Liz.- Qui s’est offert ?.. .. Est-il injuste de riposter à de l’illégal par de l’habile ? Ton homme est même deux fois voleur, vis à vis de nous par ce qu’il gagne en plus, vis à vis de l’Etat, par ce qu’il ne déclare pas. Pourquoi les honnêtes salariés seraient-ils les dindons de toutes les farces?.. ..S’il se fournit chez un grossiste, il gagne les 33 % du détaillant, sans compter la ristourne que consentent les grossistes aux professionnels.
Charles.- J’avoue.
Liz.-S’il ne récupère pas les chutes de sa fabrique, auquel cas la facture est tout bénéfice.
Charles.- Il est vrai..
Liz.- Je dis récupérer pour ne pas dire : barboter... .. Tu comptes que, lorsque nous l’aurons payé, si lui sera quitte, nous serons, nous, loin de l’être ? Crois-tu que nous nous sentirons à l’aide, assis sur de la bourre et du tissu souillés par des mains malpropres ? On fera nettoyer le salon... .. Sa valeur augmentée, augmentera la prime d’assurance... ..Quand bien même, nous aurons acquitté tout cela, nous ne serons pas libérés pour autant. Au-dessus de nous, ne cessera de pendre comme une épée menaçante, le risque que son travail au noir soit dénoncé. Le receleur paie davantage que le voleur. Toute cette troupe de frais qui escorte sa facture, ne doit-elle pas être comptée dans le compte ?.. .. Sois gentil, laisse-moi faire. Je sais jusqu’où je peux aller. Je l’ai jaugé et jugé. Sa cupidité ne semble pas aussi sûre d’elle qu’on pourrait le croire... ..(le poussant vers la porte) Charles. On nous taille et élague tellement ton pauvre salaire, nous tendons au ciel un tel moignon de traitement que c’est bien notre tour. Pour une fois qu’on peut agir envers un autre, comme on en agit envers nous, est-ce qu’on aurait tort de se priver ? .. .. S’il te plaît. Ne reste pas ici. Ton regard me ligoterait de liens si étroits que je serais incapable de lever même un sourcil. (elle le pousse dehors par une porte qui reste entrouverte) Entre Blyth avec balai, balayette, petite pelle, chutes de tissu, qu’il dépose, et sa sacoche qu’il se met à l’épaule.
Blyth.- .. Voilà.Liz.-..(faisant semblant d’être occupée, et comme surprise, mais l’esprit ailleurs) ..Oui ?
Blyth.- (sortant une facture) Voici la note.
Liz.- (regardant la note, avec un haut le corps) Quoi ? nous devons ça ?
Blyth.- C’est ce que j’ai payé.
Liz.- 367 £ . Mais vous nous écorchez vifs. Vous nous enterrez vivants, Mr Blyth. Ces sommes-là sont dans vos eaux, pas dans les nôtres.
Blyth.- C’est ce que j’ai payé, baissé de mon rabais.
Liz.- C’est bien mal nous apprécier que nous apprécier autant! C’est nous supposer un joli capital d’ignorance que tirer sur nous de tels chèques.
Blyth.- C’est du brocart, au prix du brocart
Liz.- Mr Blyth. A imaginer seulement qu’il existe des prix aussi irréels, vous pouviez supposer que, même en dressant nos honnêtes économies de toute leur taille, les mettant sur la pointe des pieds, leur étirant le bras le plus possible, de tels prix étaient néanmoins largement hors de leur atteinte.
Blyth.- Vous aviez dit : le meilleur, au mieux.
Liz.- A notre mieux, pas au vôtre... .. Personne n’ignore plus, Mr Blyth, que le prix coûtant d’un article n’est qu’un tout petit noyau du prix de vente, et que c’est la chair des bénéfices et des commissions qui font le fruit si juteux.
Blyth.- J’ai toujours refusé de prendre un bénéfice sur mes articles.
Liz.- C’est à dire, vous avez toujours refusé de l’avouer.
Blyth.- J’ai payé réellement le montant de cette facture.
Liz.- En matière de facture, figurez-vous, je ne crois que ce que je vois.
Blyth.- Coupons là. Epargnez-moi ces marchandages. Que reconnaissez-vous me devoir ?
Liz.- (allant à un placard) En valeur, l’exacte valeur de vos heures de travail. (elle ouvre le placard, sort une horloge, qu’elle tend à Blyth)
Blyth.- Mais je n’en ai aucun besoin.
Liz.- Sa valeur vous paie, non votre besoin. (elle la lui met de force dans les bras, la lâchant pour qu’il la rattrape) Payez-vous ! .. .. Prenez garde. Je ne vous dois plus rien. Blyth veut poser l’horloge ici ou là, mais Liz l’en empêche en s’interposant)
Liz.- Cassé, c’est payé 2 fois. L’état de marche et la réparation.
h.- Vous m’humiliez. Liz.- Vos pareils nous humilient plus souvent qu’à leur tour. Blyth essaie encore de la poser, Liz s’interpose. Liz ouvre la porte de l’appartement, et Blyth sort, l’horloge en mains. Entre Charles.
Charles.- Liz, l’horloge est en contreplaqué collé. Son mouvement est un mouvement de jouet qui n’a jamais fonctionné. Je l’avais gagnée à la foire. A son poids, tu pouvais deviner qu’elle ne valait rien.
Liz.- Est-ce qu’il l’a prise comme telle ? Est-ce qu’il l’a pris comme tu l’as pris ? Est-ce qu’il est monté sur ses grands chevaux ? Il a filé sans demander son reste. Ca ne prouve pas sa mauvaise foi ?
Charles.- Ou son horreur des marchandages.
Liz.- Réfléchis. Il t’a semblé sot ?
Charles.- Non.Liz.- Alors, il est malhonnête. A voleur, voleur et demi. Je rends la monnaie de la pièce. A chacun son tour. Charles, pris soudain d’une idée, va à la fenêtre, suit des yeux Blyth dans la rue, va à la porte d’entrée de l’appartement, l’ouvre. L’horloge est posée devant, sur le palier.
Charles.- Est-ce qu’il peut mieux dire ce qu’il pense de nous?
Liz.- Tu te soucies de ce que pensent de toi les passants que tu croises dans la rue ? Pourquoi te soucier de ce que pense de toi quelqu’un qui sort de la foule un instant, et y rentre à jamais ? Il se sent trop dans son tort, pour te rappeler jamais le tien.
Charles.- Tu es une femme dangereuse. Tu as 3 têtes et 100 yeux.
Liz.- Je ne suis qu’une pauvre femme qui n’a qu’un moyen d’enrichir son mari : économiser son salaire.
Charles.- (riant) Il faudra que j’évite d’être en procès avec toi. Ta harpie ferait de moi de la charpie.
Liz.- Tu me condamnes ?
Charles.- Au contraire. C’est une relaxe pure et simple. Jamais je n’oserais ce que tu oses. Si ton audace te réussit, c’est que, sans doute, tu es dans le vrai. J’applaudis ton talent et ton aplomb. Je préfère mille fois être de ton camp que dans le camp d’en face... .. Si nous allions admirer notre cadeau d’entreprise ? En riant, ils sortent.
2.
L’appartement de Peter, l’entrée. Entre Peter, élégant, habillé pour sortir, d’un côté, de l’autre, Ann, habillée d’une méchante robe.
Peter.-.. (lui montrant sa robe, ironique) Tu te mets en frais, parce que tu sors avec moi ?
Ann.- Cette robe est tout à fait propre et convenable.
Peter.- Parfaite... .. Avachie. Faisant des poches. Toute en bosses et en creux. En plissement hercynien. Tu m’honores... .. Tu vas me faire le plaisir de te peler au plus vite de cette épluchure, et de t’enrober dans ton ensemble.
Ann.- Je ne peux pas. Il est au nettoyage.
Peter.- Qu’est-ce que tu attends pour t’acheter quelque chose ?
Ann.- A quoi bon ? Pourquoi te jeter de la poudre aux yeux? Un habit neuf vous fait-il avoir peau neuve ?.. .. Est-ce que ça te fait perdre de mémoire ce qu’à nos âges, nous autres, nous devenons ?.. .. Notre saison, hélas, est si courte, la belle fleur, si vite, s’étiole, s’effeuille, se défleure pétale à pétale, nous n’offrons si vite plus qu’un vilain sac plein de gratte-cul, mais vous, au contraire, restez, de si longues saisons verts, droits, branchus, vigoureux, que ce serait nous offrir à vos justes sarcasmes, qu’essayer de vous tromper ! A quoi bon vouloir te donner le change ?
Peter.- De quel droit te vois-tu de mes yeux ? Quel est notre exact miroir ? Nos yeux, ou les yeux de ceux qui nous voient ?.. .. Te vois-tu te profil ? Te vois-tu en pied ? Fais-tu ton tour ? Te vois-tu parlant, marchant, dormant? Te vois-tu, en un coup d’oeil, tout cela à la fois ? Nous pensons toujours de nous trop de bien et trop de mal, quand les autres pensent de nous tellement autre chose. Celui qui craint de s’observer n’observe que ses craintes. N’en crois que celui qui te voit. Nos meilleurs juges sont extérieurs... .. Ton juge à toi, te dit que tu es à ton faîte. Combien de jeunes femmes gâtent leur grâce et leur finesse corporelles pour une maladresse grossière, ou une insensibilité de pierre. Combien d’autres, inversement, gâchent une exceptionnelle délicatesse de coeur et une sensibilité rare par une grossièreté et une lourdeur de corps sans remède ? Toi, comme deux jambes parfaites qui avancent d’une magnifique allure, corps, esprit, tu t’appuies alternativement sur l’un et sur l’autre, avec grâce et sûreté... .. Quels sont les verdicts les plus sûrs ? Les paroles ou les actes ? Mes actes te laissent-ils dans le moindre doute ?
Ann.- Tu es surtout très gentil.
Peter.- La plus grande gentillesse ne saurait pallier une nature défaillante ! Si ce n’était que la gentillesse qui me portait vers toi, ce serait aussitôt ce qui m’en éloignerait.. .. Remonte ton creux de vague, Ann. Reprends ton allant. Ne sape pas mon moral. Tu es mon étai, si tu cèdes, je ne tiens plus à grand’chose. Cesse de te dénigrer. Honore-toi comme je t’honore. On a toujours quelque réticence à s’acheter un vêtement neuf, lorsqu’on en a été longtemps privé. Mais, dès que tu l’auras acheté, et revêtu, que tu verras comme il te sied, tu ne le quitteras plus pour rien au monde.
Ann.- Est-ce bien le moment ? Nous avons l’échéance de la chasse.
Peter.- Quelle raillerie. .. .. Il ne manque jamais de tant d’argent qu’on ne puisse s’acheter un vêtement neuf. Un vêtement neuf, c’est la seule chose qui ne souffre aucune économie.
Ann.- Je n’ai jamais trouvé une jupe ou une robe que par hasard.
Peter.- Sus donc au hasard. Ne le laissons pas souffler. Il faudrait voir à voir que nous ne l’ayons à l’usure. Peter va à un placard, et en sort l’imper d’Ann.
Peter.- (lui présentant son imper) Quant à ce torchon, (il montre la robe) un coup de torchon.
Ann.- Ah. Je te l’interdis.
Peter.- Tu sembles y tenir comme à la prunelle de tes yeux.
Ann.- Comme à tout chiffon. Elle peut encore faire de l’usage.
Peter.- On peut toujours user de l’usé, usager de l’usagé.
Ann.- Elle peut servir pour les gros travaux.
Peter.- Quand nous avons Indi pour ça ? Elle peut toujours servir à servir celle qui sert. Décidément, tes vieux vêtements te collent comme une deuxième peau. .. .. J’aimerais que tu admettes un jour que ta vie a mué.
Ann.- (les larmes aux yeux) Comment ne pas céder à tant de prévenances ? Ils sortent.
3.
Le restaurant. Gens attablés. Blyth, attablé, déjeunant.
Blyth.- (pour lui-même) .. La terre n’ayant jamais été plus peuplée, ne pourrait-on légitimement penser qu’en choix d’êtres à aimer, l’éventail n’a jamais été aussi riche ? (montrant la salle) Testez. Appuyez un regard. Adressez un mot à l’un quelconque. Comme une huître, dont on pique la tendre chair, aussitôt il referme ses valves. Croissez. Multipliez-vous. Soyez nombreux comme le sable de la mer, comme les étoiles dans le ciel. Plus vous serez nombreux, plus vous serez seuls. Plus vous vous multiplierez, plus chacun sera pour soi. Entre Parsot, avec un ami. Ils se dirigent vers le comptoir. Quand Parsot voit Blyth, il se dirige droit vers lui.
Parsot.- C’est toi ou pas toi ?.. .. (Il le pince, Blyth, en riant, retire son bras) C’est bien toi... .. Où traînait le galopin? Où est le mot d’excuse signé des parents ?.. ..Tu as déménagé ? Le courrier nous revient. J’ai vérifié. Il n’y a plus ton nom en bas de chez toi.
Blyth.- Non. Non.
Parsot.- Alors, c’est ta santé qui a déménagé ? Tu étais à l’hôpital ?
Blyth.- Non plus.
Parsot.- Sale lâcheur. Est-ce qu’on déserte en temps de guerre ? A quoi sert de gagner une bataille, si l’armée n’occupe pas le pays ? Sur la lancée, nous lançons une campagne d’adhésions. Tracts à distribuer, adresses à écrire, journaux à mettre sous bande, distribution de tracts. Nous avons besoin de toutes nos recrues.
Blyth.- Ecoute. Je regrette.
Parsot.- Que veut dire ce : je regrette ?
Blyth.- Je me retire.
arsot.- Quoi ?
Blyth.- Oui.
Parsot.- .. ..La flamme brûlante ? Le buisson ardent ?
Blyth.- Circonscrit. Eteint.
Parsot.- Qui a joué au pompier ?
Blyth.-.. L’incendiaire.
Parsot.- Childe Harold ?
Blyth.- Childe Harold.
Parsot.- Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
Blyth.- Dis plutôt : qu’est ce qu’il ne m’a pas fait.
Parsot.- Qu’est ce que tu attendais ? Il traite les syndicats d’égal à égal. Il les asseoit à sa droite. Ils sont son interlocuteur privilégié. Qu’est-ce que tu veux de plus ?
Blyth.- Je ne parle pas des syndicats, mais des syndiqués.
Parsot.- Quels syndiqués ?
Blyth.- Eh bien. Nos gens.
Parsot.- Qu’est ce que tu veux qu’il fasse avec cette racaille?
lyth.- Qui l’a nommé ? Qui l’a élu ? Qui lui a fait la courte échelle ? Qui l’a monté où il est ? Ne pourrait-il leur rendre la politesse ? Ne pourrait-il reconnaître publiquement qu’il est d’eux ? Qu’ils sont sa famille ?
Parsot.- Reconnaître cette canaille ? Tu as perdu la tête ? Tu voudrais qu’il dise que ces sauvages sont les siens ? Ces cossards, ces ivrognes, ces voleurs, ces brutes ? Toujours à se croiser les bras quand ça peut, boire comme des trous, faire main basse sur tout, tabasser la femme, les enfants ? Ca, ce sont des manuels. Ca cogne. Chaque fois que je suis amené à les défendre, je les défends à contre-coeur tellement je rougis d’eux.
Blyth.- Tu laisses la parole à la défense ?
Parsot.- Tu ne feras pas pencher la balance.
Blyth.- Tu permets que l’accusé absent soit défendu quand même ? .. ..Des cossards, tu dis ? La besogne épuisante à laquelle ils se plient, tu t’y plierais autrement que par la force ? Ce sont des bêtes et des brutes, oui, de s’exténuer à produire tant de fatigue pour si peu de gain... .. Des ivrognes ? Traite-moi de poivrot, je suis de la confrérie. A notre décharge, quelle triste potion la vie sert-elle comme ordinaire à notre furieuse soif d’enthousiasme ? Sobriété. Tempérance. Abstinence. Jeûne. Au régime. A la diète. Notre soif d’enthousiasme est à l’eau, se serre le goulot, danse devant le buffet, l’a sèche. Dans la lamentable pièce qu’on nous laisse jouer, tu nous blâmes de planter un décor riant, de tendre sur le fond de notre misérable scène une toile peinte ? Tu nous jettes la pierre, parce qu’avec humilité, nous demandons à la boisson, ce que la vie nous refuse avec hauteur ?.. .. Des voleurs ? Est-ce que tout le monde, toi, moi, le député du lieu, le ministre du coin, est-ce qu’on ne ferait pas main basse perpétuellement sur tout, n’était la prudence ou la réflexion, qui nous retient le bras ? Choper, chiper, piquer, palper, faucher, gratter, sois honnête, être malhonnête, est-ce que ce n’est pas le naturel de l’homme? Ce qui distingue les uns des autres, est-ce que ce n’est pas, plutôt que piquer, ne pas se faire piquer ? Qui est plus justifié d’essayer d’arrondir son mois, celui qui a juste le nécessaire, ou celui qui regorge de superflu ?.. .. Ils tabassent leur femme, leurs enfants ? Quelle faute est la plus grande? Rudoyer, ou abandonner ? Jurerais-tu que tu es clair sur l’un ou l’autre chapître ? Pour lever le bras contre l’un des siens, ne faut-il pas que la souffrance vous aveugle? Celui qui fait souffrir souffre et a souffert, si ce n’est pas une excuse, est-ce que ce n’est pas au moins une explication ?.. .. Parce que leurs difficultés d’élocution leur mettent un boeuf sur la langue, au lieu de prendre leur défense comme ce serait ta tâch