Bryan barman
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Nottingham. Une maison de mineur dans une rue de maisons de mineur. Le living-room. Sur la porte ôtée de ses gonds et posée sur des tréteaux en bois, une nappe de papier blanc, et sur la nappe, un buffet de mariage. Adossés aux murs, quatre pliants sans dossier, quatre chaises pliantes avec dossier, deux transats, une table pliante. Par l’ouverture de la porte, on voit deux lits d’une personne accolés, l’un plus bas que l’autre et dont un pied manquant a été remplacé par une caisse. - Entrent Brian Bryan, le marié, porteur un tonnelet de bière en alu, et Hoke, porteur d’un tonnelet de vin, qu’ils posent sur le buffet et ouvrent.
Brian.– Qu’y a-t-il, Hoke ? .. Ta bonne humeur est sous clé ? Quel nom a le cadenas ?
Hoke.- Tu ne m’as pas dit : règle générale, : pas de cadeau de mariage ? Est-ce que tu aurais accordé des dérogations ? Certains auraient le droit de t’offrir un cadeau, les autres non ?
Brian.– La règle est applicable à tous et ne souffre aucune exception.
Hoke.– Dans certaine voiture, il y avait sur la banquette arrière certain méchant paquet, enveloppé dans un vilain papier-cadeau.
Brian.– Gaëla et moi, n’avons ici que le strict nécessaire. Ce qui sera en plus sera de trop et ce qui sera de trop sera rendu.
Hoke.– (des yeux il fait le tour des meubles de camping) Si quelqu’un avait besoin de compléter son équipement, c’était pourtant bien vous. C’aurait été pour nous une façon de penser à vous, et pour vous, par la suite, de penser à nous.
Brian.– Nous aurions lancé des invitations, et il y aurait eu un plateau à la sortie ? Nos invités nous auraient équipés ? Friteuse, chauffe-plat, percolateur, robot ménager, grille-pain, aspirateur, couverture chauffante : notre salle de noces aurait été une succursale d’électro-ménager ? Nous aurions peut-être établi une liste, avec les cadeaux en regard, pour savoir qui a offert quoi ? Aujourd’hui n’est pas jour d’inventaire, mais jour d’amour et d’amitié. .. .. Si tu as de l’amitié pour moi, Hoke, revêts-toi au plus vite du joyeux habit de ta gaieté. Certains de nos invités sont durs et secs comme du biscuit de mer : veuille les tremper dans le Xérès de ta bonne humeur : qu’ils fondent sous la langue.
Entrent la pasteur, Gaëla la mariée, Eléanor et Guillem, Melvyn et Floriane, et des voisins invités.
La pasteur.– Cher Brian j’ai glissé votre mariage hâtif dans la file des autres, comme j’ai pu, aussi l’office a-t-il été abrégé de mon homélie. Me laisserez-vous néanmoins réquisitionner votre logis païen pour quelques mots chrétiens ?
Brian.– Les païens ont bien emprunté tout à l’heure votre édifice religieux.
La pasteur.– Gaëla, Brian, en cadeau de noces, laissez-moi vous offrir quelques fleurs de sagesse de la Bible. « Il est une chose qui charme mon âme et qui est agréable à Dieu et aux hommes : un mari et une femme qui s’entendent bien. (Ecclésiastique, 25-2) » « Prends la vie avec la femme que tu aimes. (Ecclésiaste, 9-9) » « Trouve la joie dans la femme de ta jeunesse. (Proverbes, 5-18) » « Trouver une femme, c’est trouver le bonheur. (Proverbes, 18-22) ».. .. A quel signalement identifie-t-on l’amour, de telle manière qu’il soit reconnu sans confusion possible ? A ce signe, que celui qui aime, le désir ne le quitte pas de vouloir plaire à l’autre, comme ne le quitte pas non plus la crainte de lui déplaire. Sentir en plus l’exacte même incessante crainte de déplaire et l’exact même incessant désir de plaire, dans l’autre, c’est ce qu’on appelle l’amour partagé. Et si l’amour partagé est là, l’essentiel est là : à cela peuvent s’ajouter enfants et œuvres. Que chaque jour de la vie répète celui de la veille, c’est ce que se souhaitent ceux qui s’aiment. Longue vie à Gaëla et à Brian.
Tous.– Longue vie à Gaëla et à Brian. Gaëla et Brian font une révérence à tous.
Brian.- (à tous) A cœur ouvert, mes amis, table ouverte. (montrant le buffet) Vous nous fêterez, mes amis, si vous vous fêtez.
Les invités vont vers le buffet, à l’exception de la pasteur qui va vers Brian, que ne quitte pas Hoke, de Gaëla que rejoignent Eléanor et Guillem, de Floriane et Melvyn.
La pasteur.- Brian, je me perds en conjectures : quelle profession pouvez-vous bien exercer ?
Hoke.– Laissez-moi la trahir. C’est la même que la mienne.
La pasteur.- Le problème est reporté : comment réduire vos deux fractions au même dénominateur ?
Hoke.– Voyons si vous devinez… ... Autant votre profession peut faire le bien, autant il est sûr que la nôtre fait le mal. Nous vivons à tuer des gens : notre gagne-pain est statistiquement pour moitié cause des accidents mortels, des homicides, des suicides. Nous brisons les ménages, poussons les travailleurs au chômage, et, bouquet final, nous altérons gravement la santé de notre Service National de Santé… .. Non ? .. ..Barmen dans un pub.
La pasteur.– Barmen dans un pub. Vous dites que vous vivez à tuer des gens ? La Bible s’inscrit en faux contre vous, Mr Hoke. « Procure des boissons fortes à qui va mourir, du vin à qui est plein d’amertume, qu’il boive, qu’il oublie sa misère, qu’il ne se souvienne plus de son malheur. (Proverbes, 31-67 ) » Le dimanche, la population se partage en deux : les uns cherchent refuge à l’église, les autres asile chez vous. Vous portez comme nous aide et assistance. Si vous vous décriez, il faut que je me décrie aussi.
Hoke.- (serrant vivement la main à la pasteur) Vive Dieu. La religion sera sauvée par les femmes… … (reculant, pour que tous entendent, à Brian) Brian, à ton tour de faire un speech. (Brian fait signe que non) Brian, un speech. Un speech… ... Mes crocs ne te lâcheront pas les mollets que tu n’aies desserré les dents.
La pasteur.- C’est la coutume, Brian.
Melvyn.– Brian, tu nous le dois. Brian interroge des yeux Gaëla.
Gaëla.– Si tu ne débordes pas du lit et n’inondes pas la campagne.
Brian.- (à tous, montrant l’intérieur) De vous tous , mes amis, je réclame une faveur, c’est d’avoir pour moi de l’indulgence. La maison vous fait un bien pauvre accueil. C’est mal vous honorer que vous recevoir aussi mal. … … Je vous dois un aveu : lorsque nous avons décidé de nous marier, c’est avec précipitation tellement l’amour nous pressait. Je n’avais pas un sou de côté. Follement dépensier, je dilapide chaque mois tout ce que je gagne. J’ai dû me marier avec l’argent du mois. .. ..D’où (vous connaissez le prix des loyers) cette maison de mineurs, dupliquée en face et à droite et à gauche dans la rue en un certain nombre de photocopies noir et blanc… ... Ceci dit, je ne serai pas hypocrite, je ne vous cache pas qu’habiter ici est loin de me déplaire. Je suis même tout à fait heureux que le privilège me soit accordé d’hériter de nos ancêtres, les héroïques mineurs. A présent que le Royaume-Uni est devenu aussi humble que ses mineurs d’autrefois, c’est être un vrai Anglais que se faire l’humble héritier de ces humbles. (Applaudissements, approbations de la pasteur, de Hoke, des voisins invités.) ... ... Mais mon moins mince sujet de fierté est que cette belle jeune fille ait accepté de m’y suivre, digne fille de son père, de l’orgueilleuse race des ouvriers de la manufacture de tabac, et de sa mère, de la loyale race des femmes de ménage. Tout calculé, si je fais le compte de ce que je possède ici, ma seule fortune, mon unique richesse, mon seul bien, c’est celle qui est, depuis ce matin, ma femme, Gaëla. Applaudissements, approbations de la pasteur, de Hoke, des voisins invités. (Brian montre le buffet) Qu’à notre noce, tout le monde soit à la noce.
Les voisins invités vont vers le buffet, rejoints par la pasteur. Eléanor, entraînant Guil lem, observe les pliants, les murs, les gonds de la porte, passe dans la chambre à coucher, observe la caisse qui remplace le pied de lit manquant, disparaît, visitant la maison.
Gaëla.- (tirant à elle Brian, à voix retenue) Comment peux-tu secouer devant tout le monde à grands coups le chiffon à poussière maternel ? Comment peux-tu dire à voix haute ce que ma mère elle-même tait ?
Brian.– Je suis fier de ce qu’est ta mère.
Gaëla.– Mais ma mère, tu crois qu’elle l’est ?
Brian.– Je ne pensais pas à mal.
Gaëla.– Mais tu ne pensais pas à bien. Un bec de lièvre qui vous retrousse la lèvre jusqu’à la narine, affreuse cicatrice, est-ce une chose qu’on expose ?
Gaëla suivi de Brian, gêné, va vers le pasteur.
Floriane.- (à Melvyn, des yeux indiquant tout) Sinistre maison et sinistre début : on peut augurer de la suite et de la fin. Ce n’est pas une journée de noces, c’est une veillée funèbre.
Melvyn.– C’est Brian. Tambour battant, clairon sonnant, il court en chantant à sa défaite. Il est barman, il se marie avec une caissière, maintenant, il habite une maison de mineur. Il applique son programme de déclassement.
Floriane.- (des yeux indiquant les murs et les pliants) Nous aurions dû enfreindre son interdiction de tout cadeau. Il aurait eu nécessité de tant de choses nécessaires.
Melvyn.– Il nous prend assez de haut, pour que je n’aie pas voulu qu’il nous prenne, tout bas qu’il est, de plus haut encore… … Que s’imagine cet aimable utopiste ? Qu’ils passera au travers des ronces et des aiguillons sans s’érafler méchamment ? Que, quand il passera dans la fournaise de la misère, un ange lui soufflera une fraîcheur de brise et de roses ? Brian va vers Melvyn et Floriane en leur tendant les bras.
Brian.– Venir d’aussi loin dans le temps et dans l’espace pour assister au mariage d’un vieil ami, que ton ami a pour le sien de la reconnaissance.
Melvyn.– Même si nos branches en haut bifurquent, nous avons même tronc de jeunesse, Brian.
Brian.–(bras dessus bras dessous) Racontez-moi. Quoi de neuf depuis ces 4 années, à Birmingham ? Que devenez-vous ? Silence embarrassé de Melvyn.
Floriane.– Nous avons ouvert une boutique d’architecte d’intérieur. Melvyn s’occupe de l’organisation de l’espace, moi de son habillage, papiers peints, tissus, tentures, rideaux.
Brian.– Bien.
Melvyn.– Comprends, Brian. J’en avais assez de courir le cachet. Espérer, toujours espérer, ne faire rien qu’espérer, c’est désespérer. J’en avais assez d’attendre dans mon désert qu’un corbeau hypothétique m’apporte un pain hypothétique : aussi ai-je quitté la vie d’ermite. Je me suis plié à cette humilité : faire de l’argent. Ne me jette pas la pierre.
Brian.– Ai-je dit quelque chose ?
Melvyn.– Justement, tu ne dis rien. Les temps ont changé, Brian, la vie est devenue individuelle. Voilà à quoi les révolutions sociales aboutissent : à l’individu, dernière réalité. L’art et le goût ne sont plus que l’art et le goût de chacun, et il y a autant d’arts de goûts qu’il y a de chacun. Je me suis plié à la vie comme elle va.
Brian.– Les gens te passent commande, et tu fais ce qu’ils demandent ? Et si ce n’est pas de ton goût ? Tu te plies au leur ?
Melvyn.– Qui me dit que mon goût, c’est le goût ? Le beau qui est le beau pour moi, est-ce que c’est le beau ? Ne faut-il pas commencer à être humble, en art ? Regarde l’art contemporain : tout est art, même ce qui n’est pas art. En vertu de quoi le goût d’un client serait moins le goût que le mien ? Il arrive, figure-toi, que ce que j’exécute sur commande d’un client est mieux que si je l’exécutais sur ma commande à moi. Non seulement je n’ai pas l’impression que ce travail rémunéré me déprécie, mais encore il me fait vivre. C’est par une argumentation de ce genre que j’essaie de sauver la face. Ne me jette pas l’anathème.
Brian.– Comment te reprocherais de t’abaisser à gagner ton pain, quand je m’y abaisse moi-même ?
Melvyn.– La différence, c’est que moi je monnaie mes talents, quand toi tu gardes les tiens intacts. Je me débite par morceaux contre de l’argent, toi tu te gardes entier pour la bonne dépense. Tu ne peux savoir comme ma facilité a honte d’elle, face à ton courage.
Brian.- Peut-être suis-je opiniâtre en pure perte ? Ma quête est peut-être vaine, auquel cas peut-être un jour me mordrai-je les doigts de ne pas t’avoir imité. (des deux mains, prenant les poignets de Melvyn) Quoi que nous fassions aujourd’hui et à l’avenir l’un et l’autre, jamais nous ne déferons ce qu’ensemble nous avons fait. Aussi ne nous occupons pas de ce que fait l’un et l’autre, occupons-nous simplement de l’un et de l’autre.
Melvyn.– C’est vrai. Tu as raison.
Brian.– Buvons à nous, mes amis. Brian entraîne Melvyn et Floriane vers le buffet.
Gaëla.- (voix off) Dirait-on que cet homme là-bas est un mari tout neuf avec un anneau en fer au doigt ? Qu’il s’est obligé à moi ? Que pour lui, je devais être le seul être désormais qui existe ? Que nous ne devions pas faire un pas l’un sans l’autre ? Que de ce jour, il ne devait plus tourner les yeux, l’esprit et le cœur vers nul autre être que sa femme ?... … Voyez ce prostitué, il s’est réservé à une seule et il s’offre déjà à d’autres. Il a juré qu’il se réserverait à moi seule sans partage, et il se partage déjà. L’amour est entier, et déjà il le fractionne. Quel mari est ce mari qui partage sa femme avec d’autres ? … … Crois-tu que tu aurais tout à la fois, tes amis et ta femme? Croyais-tu que tu m’aimerais entre autres, que tu m’aurais moi, et d’autres en plus ? Que chacun aurait son jour et son heure, moi compris ?.. .. Crois-tu, que je ramasserais tous les débris de pâte de tes tartes qui tombent de leurs tôles, pour me faire avec ces débris, ma tartelette à moi ? Je vais t’apprendre que tu es marié, mon cher. Gaëla se dirige vers un jeune voisin invité.
Brian, entraînant Melvyn et Floriane, va vers Hoke.
Brian.- (présentant) Hoke, Melvyn, un vieil ami, Floriane… ..Melvyn, Hoke, mon instructeur en bière. De lui, j’ai tout appris, les bières, de la pale à la stout, en passant par la real et la milk ; les vins, du sherry au bordeaux ; le nettoyage, la désinfection, le rinçage des conduites ; le remplacement des joints, le remplacement des bonbonnes de gaz ; le réensemencement en levure de la real ; à laver les verres à l’eau et à la brosse et les rincer ; à faire les cuivres, laver les tables, le sol, et tout cela à le faire au bon moment et sans faire attendre personne. D’un imbécile ignorant et maladroit, il a fait quelqu’un qui sait et qui a le geste. Pour finir, c’est lui qui a décidé le patron à engager le novice balourd que j’étais. C’est grâce à lui que j’ai pu enfin être quelque chose. Il a été plus paternel et plus fraternel qu’un père et qu’un frère. Gaëla, qui n’avait cessé de jeter des coups d’œil à Brian, quitte le buffet, va vers lui.
Gaëla.– Brian. Tes invités sont nouveaux en pays inconnu. Il faudrait que les accueille le maître des lieux .
Brian.– J’y vais. (à Hoke, Melvyn et Floriane) Excusez-moi. Brian va vers le buffet.
Melvyn.- (à Hoke) Ainsi, vous avez été l’instructeur de cette recrue ?
Hoke.– J’ai bien cru que je n’y arriverais jamais. Au début, je me demandais s’il n’était pas arriéré… … Il existe de ces enfants à l’école, qui malgré pression et prières, refusent de lire : il n’apprendra jamais, se dit la maîtresse, navrée, et de guerre lasse, pour ne pas retarder les autres, elle le laisse de côté. Arrive le dernier jour du dernier mois, et voilà que l’élève lève le doigt, et devant la maîtresse et la classe interdites, il lit la nouvelle page d’une seule traite, et mieux que le premier de la classe, et la classe, d’enthousiasme, applaudit à tout rompre, et le cœur de la maîtresse lui bondit dans la poitrine, et les larmes se pressent sous ses paupières. .. ..Brian, de rien à rien qu’il faisait, un beau jour, retroussant ses manches, du matin au soir a travaillé à la perfection,à l’efficacité et à l’économie, sans une fausse note, comme s’il n’avait jamais fait que ça. Du coup, mon jugement sur lui s’en est redressé… … Dites-moi, vous êtes un vieil ami à lui ? Vous êtes aussi dans la restauration ?
Melvyn.– Si l’on veut. Je travaille dans une boutique de décorateur.
Hoke.– Le patron est correct avec vous ?
Floriane.– Il est d’autant plus correct, que c’est lui le patron.
Hoke.– De votre tribune, vous descendez dans la foule serrer la main à un barman, parce que c’est un vieil ami ? Quelqu’un de la haute, en souvenir du passé, descend en bas : c’est chic, ça… … Madame est ?
Floriane.– La femme de Monsieur.
Hoke.- (Melvyn et à Floriane) Mariés ? Ouf. Vous voilà tranquilles.
Floriane.– Tranquilles ?
Hoke.– Oui. Chacun sait que l’autre est à lui, il n’a plus de souci à se faire. Peut-être autrefois a-t-il fourni quelque effort pour l’acquérir, par bonheur la douce oreiller de l’habitude a pris le relais.
Melvyn.– Si vous croyez qu’un mari est propriétaire de sa femme, vous faites erreur. L’être humain n’est pas fixe, il varie sans cesse. Il n’est jamais le même l’instant suivant que l’instant précédent. Comment peut-on être propriétaire d’un être qui change ? Ma femme est parfaitement libre.
Hoke.– Si je vous suis, un étranger, face à elle, aurait à tout moment les mêmes droits, ou plutôt le même manque de droits que vous ?
Melvyn.– Tout à fait.
Hoke.– Même moi ?
Melvyn.– Même vous.
Hoke.– Si je lui fais la cour, vous n’allez pas sortir votre revolver et me revolveriser ?
Melvyn.- (riant) Mais non.
Hoke.– Et vous accepterez de sortir du champ clos et de me laisser le champ libre ?
Melvyn.- (reculant pour partir, en riant) La preuve.
Floriane.- (à Melvyn) Hé. Toi. C’est ainsi que tu me laisses aux envahisseurs ? Que tu abandonnes ma ville au pillage ?
Melvyn.– As-tu si peur, au premier assaut, de livrer tes clés et t’ouvrir tes portes ? Melvyn en riant s’éloigne vers le buffet.
Hoke.- Pour que vous ne pensiez pas qu'alors que vous boîtez, je saute et je danse, je vous informe que je suis pénalisé du même handicap que vous : je suis marié moi aussi.
Floriane.-(riant) Je sens que je vais bien m’amuser.
Hoke.– Pour équilibrer les chances, veuillez en esprit couper ces liens invisibles dont l’habitude vous lie avec cet homme blond, rougeaud, quasi chauve et dodu, qui est votre mari. Veuillez d’un œil neuf voir mon homme neuf.
Floriane.- (riant) C’est fait.
Hoke.– Quand vous n’aviez pas encore votre mari, ça vous a peut-être piquée de l’avoir : avouez que la pique est bien émoussée. Vous vous êtes pressé le meilleur, reconnaissez que le zeste qui reste, est bon à jeter.
Floriane.- (riant) Allez, allez.
Hoke.- Je vous poserai brutalement la question des questions. Soyez honnête, mariée, il n’y a aucun désir, qui vous reste la langue pendante ? Répondez franchement : pudique ou son contraire, décent ou son contraire, sentimental ou son contraire, tout chez vous a son contentement ?.. .. Quelle est la condition du plaisir ? Le nouveau. Apprenez que c’est vrai : découvrez-moi. Mièvre ou résolu, brûlant ou de glace, timide ou impudent, tout ce que vous désirez je peux l’être, et même, cerise sur le gâteau, ce que vous ne désirez pas. Pourquoi vous contenter de ce qu’offre qui vous connaissez par cœur, quand il y a toutes les chances que celui que vous ne connaissez pas, vous offrirait mieux ?
Floriane.- Conclusion ?
Hoke.- Conclusion : vous avez terminé votre livre, pour quoi le laisser traîner à votre chevet, puisque vous ne l’ouvrez plus ? Je vous engage à en commencer un autre : le mien.
Floriane.– La question est que, notre livre, nous ne sommes pas près d’en voir la fin. On avance une page, on fait un retour en arrière, puis on relit certain passage qu’on aime bien, puis on remonte plus haut, puis on remonte bien plus avant, quand on ne recommence pas tout bonnement depuis le début. On n’en finit pas de le lire et de le relire.
Hoke.– Enfin, vous n’êtes plus très neufs l’un pour l’autre, avouez. Vous commencez à vous défraîchir. A force de vous consommer, vous devez avoir épuisé vos réserves. Ne dites pas qu’il n’est pas temps de retourner au marché.
Floriane.– Justement, non. Plus nous nous connaissons, plus nous nous découvrons. Quelquefois l’un est loin devant et comme détaché, et l’autre est comme perdu, et puis le premier, faisant demi-tour, revient au second, et le fête. Ou l’un va, fier, devant, sûr que l’autre le suit, et puis il se tourne, et il n’y a personne, et faisant demi-tour, il court après celui qu’il pensait qu’il le suivait. Nous sommes chacun pour l’autre tout et son contraire, ce qui fait qu’il n’est en chacun aucune faim d’aucune sorte que l’autre ne rassasie.
Hoke.– (levant les mains) Stop. Je jette l’éponge. Je déclare forfait. Votre mari blond, rougeaud, quasi chauve et dodu doit être un fameux gaillard. Je ne sais pas de qui je suis jaloux, de lui qui vous comble ou de vous qu’il comble. Je serai beau joueur, je me retire de la table de jeu : votre mari m’a ruiné. Hoke fait la révérence et va vers le buffet. Floriane va vers Melvyn et le tire par la manche.
Floriane.– Dis donc, mon mari, c’est comme ça que tu tiens à moi ? Il faut que j’arrive à cette chose inouïe : que je me dispute à lui pour toi ? Tu ne t’inquiètes pas qu’il puisse me plaire ?
Melvyn.– Fatalitas. Je me serais incliné.
Floriane.- (lui donnant un coup de son sac à main) Tu serais prêt à me laisser à un autre ?
Melvyn.– Je ne désire que ton bonheur, ma chérie.
Floriane.– (lui donnant un coup de sac à main) Ta grandeur d’âme confine à l’indifférence.
Melvyn.– Au lieu d’être heureuse que je sois prêt à tout moment de te laisser être heureuse avec un autre ? On ne sait pas comment vous contenter, vous autres : trop de jalousie vous déplaît, trop peu aussi.
Floriane.– (lui donnant des coups de sac à main) Si j’étais un homme, je te battrais pour t’apprendre à qui je suis. Bourreau des cœurs, homme à bonnes fortunes, tombeur de femmes. Pour me faire plaisir, tu aurais pu me faire une crise de jalousie. .. .. (montrant le buffet) Puisque c’est ainsi, je vais me consoler.
Melvyn.– Permets que je compatisse. Elle lui donne des coups de sac, ils vont vers le buffet.
De retour de leur inspection de la maison, entrent Eléanor et Guillem.
Eléanor.- (avec une grimace de dégoût) On ne peut s’adosser à aucun mur tellement ils sont sales. On ne peut s’asseoir sur les pliants, de peur qu’ils craquent. On se croit chez les gitans. C’est outrager sa femme que la loger dans un campement pareil.
Guillem.– Maison de mineur ou pas, le moindre aurait été qu’il repeigne et tapisse de neuf.
Eléanor.– Est-ce que je n’avais pas assez mis Gaëla en garde. C’est celui-là que je veux et pas un autre.
Guillem.– Est-ce qu’elle est tellement bonne, son idée à elle d’arrêter de travailler? Son salaire n’aurait pas été de trop.
Eléanor.– Est-ce qu’elle n’a pas tout de suite annoncé la couleur ? Que mariée, elle ne jouerait pas à la petite jeune fille à aller travailler ? Brian a opiné. Quand on veut une fille comme ma sœur, il faut la payer. Une fille belle et douée comme elle, ça a un coût.
Guillem.– Pourquoi ne revendiques-tu pas pour toi ce que tu revendiques pour elle? Tu pourrais sans inconvénient quitter ta banque, mes gains suffisent pour nous faire vivre.
Eléanor.– Tu m’as vue à côté d’elle ? Elle a toujours été demandée. Elle a repoussé trois prétendants d’avenir pour ce Brian de rien. Moi j’ai toujours été offerte. Il s’est présenté dans ma vie un seul preneur sérieux, ç’a été toi. Faute d’être un capital, il faut que je m’assure d’un revenu. Mon crédit à moi, c’est mon salaire. A celle qui a tout, tout est donné ; à celle qui n’a rien, rien n’est donné. Celle-là ne peut compter que sur une personne : elle.
Guillem.– C’est tout le cas que tu fais de moi ?
Eléanor.– Tu crois que je veux que tes gains, le doigt sur la détente, me tiennent en respect ? Que je sois sous la menace incessante d’un abus de pouvoir possible ? … ... Nous gagnons un salaire tous les deux : il s’établit entre nous une paix armée, un équilibre de la terreur. Cela garantit notre liberté. Guillem a depuis un certain temps un œil sur le buffet.
Guillem.– Mon estomac manifeste et lève des pancartes. J’aimerais lui jeter quelques crédits pour le réduire au silence… (Il montre le buffet)
Eléanor.– Tes yeux y sont déjà depuis un certain temps. Je me demandais quand le reste suivrait. Guillem va vers le buffet.
Eléanor va à Gaëla, lui met le bras sous le bras et l’entraîne à l’écart.
Eléanor.– Chère sœur, un dernier mot.
Gaëla.– Chère Eléanor.
Eléanor.- Combien d’années n’avons-nous pas vécu ensemble ? Ne faudra-t-il pas à Brian vivre bien des années avec toi, pour égaler celles que tu as vécues avec moi? Pour longtemps encore, tu seras plus une sœur qu’une épouse. J’aimerais qu’un souvenir de moi te tienne compagnie, quand tu ne m’auras plus pour compagne. (minimisant la chose) C’est plus une pensée qu’un cadeau, plus une idée qu’une chose, qui peut n’être rien si tu veux, mais qui, si tu le veux, peut se faire pensée pour une pensée. Permettras-tu à ta sœur d’ enfreindre l’interdiction de ton mari ?
Gaëla.– Je suis ici sans un bagage, maman m’a défendu de rien emporter. La mariée a l’impression d’être une fille en fugue. Est-il injuste que j’aie un peu quelque chose de toi ?.. … Si mon mari accepte ta sœur pour femme, il acceptera bien quelque chose de la sœur de ta sœur.
Eléanor.– Tout à l’heure, Guillem ira le chercher dans la voiture.
Gaëla.- Qu’il le glisse sous mon lit, le gauche, le surélevé… ..(embrassant Eléanor) Un souvenir de toi me fait naître déjà de toi, un amer regret. (l’embrassant) Merci, chère sœur, tu seras la seule. (montrant la pasteur seule) Pardonne-moi, mon devoir m’appelle. Gaëla va vers le pasteur.
Hoke, qui voit qu’Eléanore est seule va droit sur elle.
Hoke.- (indiquant Guillem) Est-ce que je peux profiter de ce que le garde du corps se restaure aux cuisines ?
Eléanor.– Croyez-vous que le corps ait besoin d’un garde ?
Hoke.– Cheveux tirés, chignon verrouillé, corsage boutonné jusqu’au cou, manches tirées jusqu’aux poignets, vos trésors sont défendus par de bons ouvrages de défense, c’est vrai.
Eléanor.– Un bon mur barbelé me défend en plus : j’ai la bague au doigt.
Hoke.– Comme ça se trouve : le même mur me défend : je suis marié moi aussi. Nous sommes à égalité, nous avons le même mur à sauter : pendant que l’un sautera l’un, l’autre sautera l’autre. (Eléanor rit) Ceci dit, je vous approuve, vous faites bien de veiller à ne pas éveiller les convoitises.
Eléanor.- (inquiète, regardant autour d’elle). .. ..Baissez l’intensité de vos lumières, s’il vous plaît : vos yeux brillants vont vous trahir… … Je n’ai rien dit, allez, allez.
Hoke.– N’est-ce pas être bien ingrate envers vos trésors que les enfermer dans un pareil coffre ? Je doute que le coffre les apprécie leur vrai prix. (Eléanor rit)
Eléanor.- (inquiète, regardant autour d’elle). .. .. Respectez les distances comme si vous les respectiez vraiment. Vous finirez par attirer l’attention. .. .. Je n’ai rien dit, allez, allez.
Hoke.– Vous vous dites mariée, c’est vite dit. Le tout est de savoir dans quelle proportion vous l’êtes.
Eléanor.– C’est à dire ?
Hoke.– Vous vous donnez vraiment toute à votre officiel ? Il n’en resterait pas un petit bout pour un amateur ? (Eléanor rit)
Eléanor.– (inquiète, regardant autour d’elle) Mettez une sourdine à votre instrument à vent, on va vous entendre… … Je n’ai rien dit, allez, allez.
Hoke.– Ne vous en prenez qu’à vous, (montrant le visage) si votre accrocheuse enseigne, au-dessus de la boutique, pousse le chaland à voir ce qui s’offre à l’intérieur.
Eléanor.–Si je comprends bien, vous me faites du beau plat.
Hoke.– Et un plat d’autant plus plat que le relief est en relief. Plus je le survole, plus je trouve que le site est à découvrir. Réservez-moi la priorité, j’aimerais lancer une campagne de fouilles. (Eléanor éclate de fou rire) Gaëla s’approche.
Gaëla.– Monsieur t’importune ?
Eléanor.–Ah. Tu me sauves, Gaëla. J’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai laissé Monsieur faire son numéro. Eh bien, c’est du propre. Lui, témoin du marié, le jour de ton mariage, à moi, la sœur de la mariée, il s’est permis de faire une très indécente exhibition. J’ai souhaité du fond du cœur que le mari ne soit pas comme son témoin, tu ne peux pas savoir.
Hoke.– Que je vous fasse ma cour n’avait pas l’air de vous déplaire.
Gaëla.– Ne pouviez-vous pas bien vous conduire, par respect pour Brian ?
Hoke.– Quand je me suis conduit au mieux ? Quand voyant son mari occupé ailleurs, et elle, seule et abandonnée, dans un pur élan de charité, m’armant d’une vaillance inouïe, je suis allé lui faire une cour héroïque ? Que j’ai dû pour charger mes accus, me programmer toute une projection dans la salle obscure de mon petit cinéma de quartier ? Dieu sait qu’il a fallu de vertu pour ne pas en avoir, et c’est cette vertu que vous me reprochez ? .. ..Entre nous, qui connaît mieux une sœur que sa sœur ? Vous savez mieux que personne comment elle est faite.
Gaëla.– Après l’avoir offensée dans un sens, vous l’offensez dans l’autre. Vous portez l’outrage à son comble. Quand on ne sait dire que des sottises, il y a une ressource pour paraître intelligent : se taire. Gaëla entraîne Eléanor vers la pasteur, Hoke va vers le buffet.
Brian prend Guillem et Melvyn par le coude et les rapproche.
Brian.- (à Guillem et à Melvyn) Vous m’avez prié tous les deux de profiter de mon mariage pour jouer les démarcheurs. A qui veut faire affaire, je présente qui veut faire affaire.
Melvyn.– Je retire ma demande. Ce n’était pas à faire, un pareil jour.
Brian.– Je m’en voudrais que ce jour de mes noces, qui est un jour ouvrable, soit pour vous un jour perdu. Comme quelqu’un qui quitte la farandole, je mets la main gauche de celui qui est devant, dans la main gauche de celui qui est derrière. Melvyn vient d’ouvrir à Birmingham une boutique d’architecte d’intérieur, Guillem tient ici, à Nottingham, une agence d’assurances. Je vous laisse. Brian retourne auprès de ses invités.
Guillem.- (à Melvyn) Architecte d’intérieur ? Il y a une clientèle pour ça ?
Melvyn.– Pour bien s’habiller, il faut se fier à quelqu’un du dehors, qui vous juge objectivement. Pour bien habiller son intérieur, il en va de même… … Agent d’assurances ? Vous trouvez encore de la clientèle ? Une épicerie ferme, à sa place ouvre une agence d’assurances.
Guillem.– Ma clientèle s’accroît chaque jour, s’accroîtra bientôt de la vôtre.
Melvyn.– Ca m’étonnerait. Je suis assuré jusqu’au cou. Responsabilité civile, incendie, dégât des eaux, catastrophes naturelles, vandalisme, cambriolage, bris de vitrine, impayés, je suis couvert jusqu’aux yeux.
Guillem.– Il y a une chose qu’un assureur peut toujours ajouter à un contrat.
Melvyn.– Pas au mien, c’est certain.
Guillem.—Je parie que vous ne refuserez pas ce que je vous ajouterai.
Melvyn.– Dites et vous verrez bien.
Guillem.– Une diminution de votre prime.
Melvyn.– Oui. Et vous diminuerez les risques couverts.
Guillem.- Pas du tout. Je couvrirai les mêmes risques.
Melvyn.– Comment pouvez-vous offrir ce que vos concurrents n’offrent pas ?
Guillem.– Je vous ristournerai un pourcentage de mon pourcentage.
Melvyn.– Oui. Pendant un an. Et après, vous m’augmenterez du double.
Guillem.– Par contrat, je vous garantirai le contraire.
Melvyn.– Je vous signale qu’un assureur m’a déjà passé les menottes. N’est pas né celui qui peut déverrouiller de ses poignets de pareils bracelets métalliques.
Guillem.– Je suis de la maison. J’ai les clés.
Melvyn.– Qui me dit que votre honnêteté n’est pas une malhonnêteté plus retorse que l’habituelle ?
Guillem.– Quand Brian est votre ami et mon beau-frère ? Vous voulez que je m’en fasse haïr ?
Melvyn.– Je veux bien étudier votre offre.. .. à une condition. .. .. La société est un ensemble d’individus unis par des services réciproques. Si vous voulez faire affaire avec moi, vous ne pouvez pas ne pas vouloir que je fasse affaire avec vous. Je vous chargerai d’assurer ma boutique, si vous me chargez de décorer votre agence.
Guillem.– Une agence d’assurances n’a besoin que de simplicité. Elle n’a besoin de rien de plus.
Melvyn.– Sous prétexte que vous voulez vous habiller simplement, vous habillez-vous de n’importe quoi, quand vous visitez la clientèle ?
Guillem.– Non, quand même.
Melvyn.– Votre agence, de même, non, quand même.
Floriane.- (intervenant) Vous oubliez que nous vous paierions en assurances une rente annuelle, tandis que vous, pour la décoration de votre agence, vous acquitteriez un seul débours, une fois pour toutes.
Eléanor.- (intervenant elle aussi) A une condition : que vous nous fassiez un prix.
Floriane.– Vous êtes dure.
Eléanor.– Vous aussi. .. .. Nous nous voyons dans votre boutique ?
Floriane.– Dans votre agence d’abord.
Eléanor.– Lundi matin ?
Floriane.– Lundi matin. Melvyn et Guillem s’échangent leurs cartes.
Melvyn.– Un tel lieu ne convient peut-être pas tout à fait pour parler affaire. C’est à la limite de la décence.
Guillem.- Pour faire affaire, un tel lieu convient tout à fait : n’est-ce pas celui d’un souk ? Bons éclats de rire. Le groupe se disperse.
Melvyn va prendre deux verres de bière, cherche du regard quelqu’un, et va droit sur Hoke, à qui il offre le verre de bière, et qu’il entraîne à part.
Melvyn.– Monsieur Hoke, j’ai attendu que vous soyez libre. J’aimerais que vous me parliez de Brian. Il a disparu de Birmingham il y a 3, 4 ans, et je le retrouve à Nottingham, (il fait le tour du living-room des yeux) dégradé, avili. Soyez franc, pendant ces quatre ans, loin des siens, dans quels excès et quelles débauches ne s’est-il pas jeté ?
Hoke.– Des débauches ?
Melvyn.– Des débauches.
Hoke.– Brian ?
Melvyn.– Brian.
Hoke.– Nous ne parlons pas du même garçon. Brian s’amuse tout à fait innocemment.
Melvyn.– Tout à fait innocemment ?
Hoke.– Voulez-vous que je vous raconte notre dernière aventure, avant qu’il fasse la connaissance de Gaëla ?
Melvyn.– J’en serais très curieux.
Hoke.– Souvent, tous les deux, nous allions à moto à Skegness, la plage de Nottingham, nous baigner. Un samedi, en arrivant sur la plage, nous n’avons pas été sans voir deux jeunes filles, qui nous jetaient des regards par-dessous. La première toute en courbes entrantes et sortantes, avec un grand et beau nez busqué, des yeux directs, une parole libre avait pour nom Bérangère ; la seconde, toute en angles droits et lignes droite, qui ne dirigeait vers nous que ses oreilles mais ne perdait rien de ce qui se disait, avait pour nom Corentine… … De loin, où il était, prenant la parole, d’une voix précautionneuse, Brian s’enquit si, étant donné leur bourgade d’origine, que trahissait la plaque minéralogique de leur voiture, c’est à dire Londres, capitale de gens sans aveu et de Lovelaces sans scrupules, elles étaient néanmoins animées d’intentions honnêtes. Que si elles pouvaient nous en assurer, nous serions assez portés à faire leur connaissance. Et que si elles en étaient d’accord, nous leur proposerions volontiers de nouer avec elles un petit nœud de rosette, comme ceux qu’on fait aux lacets de chaussures, qu’il suffit de tirer sur un brin pour défaire. « Pourquoi pas, mon Dieu, dit en riant Bérangère. » Nous avons décliné nos prénoms avec cérémonie, elles les leurs, et nous avons posé nos serviettes, non près d’elles comme une force menaçante, envahissante et occupante, mais assez loin, comme des alliés lointains.
Melvyn.– Habile.
Hoke.– Il ne s’est rien passé de ce que vous croyez. Durant les deux jours, pendant nos promenades, baignades, visites, repas, soirées, jamais il n’y eut un geste, un regard, une attitude déplacés, toujours une distance respectueuse a été respectée. Je ne dis pas qu’il n’y eut pas quelque chose entre Bérangère et moi, entre Corentine et Brian, mais rien n’apparut. Et puis, comme on s’est connus, on s’est quittés. Comme on était passé d’inconnu à connu, on est repassé de connu à inconnu. Il y eut simplement un intervalle de connaissance entre deux éternités d’ignorance. Brian leur a dit qu’elles nous avaient fait bien de l’honneur et nous leur avons dit au revoir comme si on devait se revoir le lendemain, sachant pourtant qu’on ne se reverrait plus. Voilà un exemple des excès et des débauches dans lesquelles se jetait Brian.
Melvyn.– Et la nuit ? Entre vos deux jours, il y a eu une nuit ?
Hoke.– La nuit a été le comble des deux jours. Elles avaient une tente, nous non. A la tombée de la nuit, voilà qu’une pluie anglaise nous tombe dessus et nous assassine, nous la souffrons, héroïques ; elles, elles s’en protègent de l’auvent de leur tente. Sous ses cheveux plaqués par la pluie, Brian a avancé que nous accepterions bien l’asile sous leur tente, à condition qu’entre leur Ouest libéral et notre Est communiste elles acceptent que nous élevions un mur de Berlin, haut et épais, de sacs, combinaisons, casques, gamelles, gourdes, quarts, qui sonneraient fort comme des sirènes d’alarme, en cas de franchissement par des transfuges. Bérangère, riant, nous a invités d’un geste. Nous avons dormi tous les quatre, sur nos huit oreilles, comme Adam et Eve au Paradis Terrestre avant la faute.
Melvyn.– Vapeurs et fumées, mirages et chimères, ça lui ressemble bien. Voilà les songes et les rêveries à quoi il perd ses jours. C’est par ce genre de faux-fuyants et d’échappatoires qu’il fuit la vie… .. Vous appelez ça une aventure ? Il tourne le dos à Hoke et rejoint Floriane.
La pasteur va vers Gaëla.
La pasteur.- Je vous quitte chère Gaëla.
Gaëla.– Personne ne vous attend, mon Révérend.
La pasteur.– Comment un croyant peut-il tolérer qu’un incroyant le tolère dans sa maison plus que de raison ? (Brian s’approche de la pasteur) Brian, au risque de vous faire subir le martyre, permettez un dernier mot … …(Brian invite la pasteur à parler) A supposer qu’à un homme échoit la plus heureuse des bonnes fortunes, qu’il soit un mari et un père heureux, pensez-vous qu’un tel homme ne désirera plus rien ? Un homme aura beau avoir tout, il y aura toujours quelque chose qui lui manque. L’homme est ainsi fait qu’heureux, il ne l’est pas. L’âme de l’homme est trop vaste, pour que le seul bonheur familial le comble. L’âme sans limites ne peut être comblée que par quelque chose ou quelqu’un sans limites. Pensez à cela, Brian.
Brian.– J’ai pourvu à cette faim-là, mon Révérend. Je reconnais un principe supérieur, de qui dépend ma destinée, auquel j’ai fait vœu d’obédience absolue. C’est une vieille divinité païenne, fille de Zeus et de la déesse Mnémosyne. Pardonnez-moi de n’en pas dévoiler davantage : ce sont des mystères sacrés que les initiés ont interdiction de dévoiler.
La pasteur.– Je ne désire pas savoir, je sais que vous vivrez toujours pour le mieux. Eléanor fait signe à Guillem qui sort. Gaëla raccompagne la pasteur. Melvyn, Floriane, les invités disent au revoir à Brian et les suivent.
Hoke, à son tour, va vers Brian pour le saluer.
Brian.– Hoke, reste encore un peu.
Hoke.– Je ne veux pas me faire trop mal voir. On me voit déjà de travers. Guillem rentre, le cadeau caché, lui et Eléanor entrent dans la chambre à coucher, Eléanor le cachant, on voit Guillem glisser le cadeau sous le lit de Gaëla. Brian, sans le faire voir, a tout vu. Brian. C’est devenu un lieu commun que de dire, qu’à partir de son mariage, l’homme n’est plus qu’une moitié, celle de sa femme. Sa moitié personnelle, il est prié de la laisser dehors. … … Sache une chose, pour moi, tu seras toujours entier. Tu es marié, ça t’ajoute peut-être quelque chose, mais ce qui est sûr c’est que pour moi ça ne te retranche rien. Quoique reproducteur, tu ne seras jamais pour moi châtré. Tu seras toujours, toi, dans ton intégrité. De ses deux mains, il serre les deux mains de Brian.
Brian.– Reste. Accompagne-moi dans mes derniers instants.
Hoke.– Est-ce que tu sais que demain, tu seras le même qu’aujourd’hui ?.. .. Laisse-moi profiter de mon seul petit avantage de deux fois divorcé sur un premier marié, je peux, moi, aller dehors sans permission. A demain, Brian. Hoke sort juste au moment où Gaëla entre Au moment où Hoke allait saluer Gaëla, Gaêla se détourne. Hoke sort.
Brian va droit sur le paquet posé sous le lit de Gaëla, le prend et revient. Eléanor et Guillem rentrent de côté.
Brian.- (à Gaëla, montrant le cadeau) Ce passager clandestin est entré sans autorisation, selon notre convention, il est à reconduire à la frontière et renvoyé dans le pays d’origine. Eléanor s’avance.
Eléanor.– Ce cadeau vient de nous, Brian.
Brian.– J’avais envoyé à tous certain avis recommandé, dont tous ont accusé réception.
Eléanor.– Ma sœur et moi avons été si longtemps d’une pièce que j’ai souhaité que la cassure entre nous ne soit pas nette et tranchée. J’ai voulu que de sa compagne la plus ancienne, quelque chose l’accompagne.
Brian.– Vous souhaitez subsister chez elle sous la forme d’un pense-bête ? (il tâte le cadeau à travers le papier) Vous craignez tellement qu’elle vous oublie, pour que vous vous rappeliez à elle sous les espèces d’un vase à dépoussiérer ? .. ..Il y a un point auquel vous n’avez pas pensé : votre cadeau a été vu. Il m’a été demandé si le privilège du cadeau avait été accordé aux privilégiés, et refusé aux défavorisés.
Gaëla.– C’est Hoke. Qu’est-ce qu’un Hoke ?
Brian.– Comme Eléanor est ta famille naturelle, Hoke est ma famille adoptive. (Il tend le cadeau à Eléanor)
Eléanor.– Je regrette. Du moment qu’il a été offert, sa propriété et sa possession ne sont plus miennes.
Brian.– Le cadeau ne devait pas être offert, donc n’a pas été offert.
Eléanor.– Tout le monde a le droit de transférer la propriété de ses biens à qui il veut. C’est vous qui commettez un abus, en disposant des biens de ma sœur, comme si c’étaient les vôtres.
Brian.-(à Gaëla) Je veux bien reconnaître que le droit exclusif et absolu de renonciation t’appartient. Au nom de notre convention, je te demande de répudier ce don.
Gaëla.– Aussi bien que tu ne veux pas que je t’offense en offensant un de tes amis, tu ne voudras pas m’offenser en offensant ma sœur.
Eléanor.– L’interdiction des cadeaux venait de vous, Brian.
Brian.– Et de celle à qui le cadeau a été offert. Elle m’avait approuvé.
Eléanor.– Sauf que vous lui avez imposé quelque chose d’illégal. Cadeaux de mariage sont présents d’usage, et comme tels sont prévus par la loi. Il n’est écrit nulle part qu’ils peuvent être prohibés par l’un ou l’autre des conjoints. Coutume est source de droit. Vous pouvez vouloir ne pas obéir à la coutume, mais vous ne pouvez vouloir que Gaëla n’y obéisse pas. Donation est faite, propriété est transmise. Ce bien est à Gaëla, donc à vous, que vous le vouliez ou non. Vous en disposez absolument et exclusivement. Viens, Guillem, nous ne sommes plus partie à l’affaire. Laissez-nous vous offrir nos vœux sincères d’un bonheur parfait.
Gaëla.- (l’embrassant) Merci soeurette. (Elle embrasse Guillem, Eléanor et Guillem saluent Brian, Gaêla va pour les accompagner, Eléanor l’en empêche)
Eléanor.– Je m’en voudrais le jour de tes noces de t’éloigner de ton mari un seul instant. Sortent Eléanor et Guillem.
Brian.- (tendant le cadeau à Gaëla) Je te prie de respecter ta parole et de rendre à ta sœur son cadeau.
Gaëla.– Eléanor est après toi, le premier être que j’aime au monde. Si une exception peut être opposée, c’est bien elle.
Brian.–Je n’aime qu’un seul être : ma femme. Si ma femme aime son mari autant que son mari aime sa femme, elle donnera à son mari le pas sur sa sœur.
Gaëla.– Je ne peux pas lui rendre ce qu’elle dit ne plus être à elle.
Brian.– Si ce n’est plus à elle, si ce ne peut être à toi, ce n’est donc à personne, ou à tout le monde, ou à n’importe qui, en foi de quoi, il te faut accepter que je le pose quelque part dehors, sur un banc.
Gaëla.– Ah. Plutôt qu’il soit à quelqu’un, qu’il ne soit plus.
Brian.– Sais-tu quel est mon avoir ? Rien. Rien ne fait plus mon orgueil que cet état-là : n’avoir rien. Si j’ai un titre de gloire, c’est celui-ci : ma gueuserie. Je tiens à mon dénuement comme à mes os. J’ai pour principe, en conséquence, de n’accepter, de ma vie, de quiconque, cadeau, don, avantage, libéralité, appui. Ce premier cadeau ne peut être, pour que, le premier n’étant pas, il n’y en ait pas de second. Il pose le cadeau par terre, sort, revient avec un fort marteau et un torchon.
Gaëla.– Si tu brises ce vase, Brian, tu briseras autre chose. Brian entoure le cadeau du torchon, et avec rage, à travers le torchon, à coups répétés, brise le vase en marceaux. Gaëla sort.
Brian.- (voix off) Un jeune homme rêve de Londres, ne pense qu’à Londres,ce n’est qu’à Londres qu’il peut, pense-t-il, réussir. Un beau jour, ivre de bonheur, sa précieuse valise en carton à la main, il débarque dans Londres la magnifique, traverse la circulation merveilleuse, habite le taudis splendide, exerce le gagne-pain mirifique. Trois ans après, la fumée d’ivresse dissipée, ignoré de Londres comme au premier jour, épuisé par ses courses au milieu des foules qui le pressent, amer, désenchanté, tête basse, sur la pointe des pieds, il s’en retourne dans sa province natale. Quel aura été son bonheur ? Londres ? Non. L’attente de Londres. Quel est bonheur du mari ? Les noces ? Non. L’attente des noces. Gaëla entre en imper, sac en main.
Brian.- Tu vas ?
Gaëla.– Chez moi.
Brian.– Dépose ton sac : tu es arrivée.
Gaëla.– Ce n’est pas chez moi ici, c’est chez toi.
Brian.- Mais chez moi, c’est chez toi. Sache une chose, Gaëla : jamais, de ta vie, aucun homme ne t’aimera avec cette force, même si cette force te bouscule un peu. Même si, ce qu’à Dieu ne plaise, tu es à d’autres, je serai celui, qui sera à jamais la référence, comme tu seras celle, qui à jamais sera la référence, si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je suis à d’autres… … (Il va vers elle, dépose le sac, lui ôte l’imper, est à mi-chemin entre Gaëla de la chambre à coucher) Jour des noces est mort, vive sa nuit. Gaëla va vers lui, ils sortent.
2
Le pub. Clients aux tables et au comptoir. Le patron au comptoir, Hoke, Brian, qui servent, lavent et rincent les verres, nettoient le comptoir, débarrassent les tables. - Entrent Ben, un livre en main, et Will,jeunes gens bien mis, qui restent à la porte un instant, à contempler le pub.
Will.- Je ne connais pas de bonheur plus grand, que de trinquer le mercredi, avec toi, de bière et d’idées.
Ben.– Mon bonheur est l’exact reflet du tien. Nous avons juste le temps. Ils ôtent leurs manteaux, Ben réserve la première table, Will va au comptoir, commandent deux stouts. Brian le sert, Will paie au patron, et emporte les deux bières à la table.
Ben.- Quelque bien qu’on se sente chez soi, quel est le lieu où on se sent mieux que chez soi ? ..(levant sa bière) .. Au pub.
Will.– Au pub. (Ils trinquent et boivent) (montrant le livre) Alors ? Qu’est ce que tu en penses ?
Ben.– Un diamant, du plus pur, du plus brillant. Tu avais raison.
Will.– Je le savais.
Ben.– Je suis d’accord avec toi : il mérite d’être pris comme modèle.
Will.- Faisons comme nous avons dit : livrons-nous à son étude… ... Quelles sont les causes qui font qu’il est exemplaire ? La principale, selon moi, c’est que les personnages sont du dernier échelon de la société. Ils habitent au rez-de-chaussée de l’immeuble. Ils font un pas, ils sont dans la rue.
Ben.– Inférieurs à tous, supérieurs à aucun. Ils n’espèrent rien de personne, toute leur force, ils l’ont d’eux. Je te donne raison.
Will.– Si leur condition prêche fort pour eux, malheureusement, quelque chose les condamne sans recours : leurs actes. Ils vivent de vols, de cambriolages, d’escroqueries, de tromperies. Qu’un personnage s’approprie par la violence et la ruse ce qu’il ne peut s’approprier par le travail et le salaire, un auteur classique ne peut l’accepter. Le délit, l’infraction, les abus ne peuvent être le nœud de l’action. La moralité est la condition de l’action classique.
Ben.– C’est d’ailleurs si vrai que l’auteur, après que ces histoires de jeunes impécunieux malhonnêtes lui eussent rapporté gloire et pécune, quittant le bas peuple et son sujet, et entrant dans notre classe moyenne, et se mettant à lire les auteurs classiques, de ce jour-là n’a plus écrit. Il a senti lui-même que la malhonnêteté ne pouvait pas être le ressort d’une oeuvre.
Will.– Et pourtant son apprentissage avait été le bon. Il avait été un ouvrier honnête dans une usine de bicyclettes.
Ben.– Si nous voulions bien faire, il faudrait faire le chemin inverse, quitter notre classe moyenne pour la populaire.
Will.– Mais s’y condamner en détention à vie, sans espoir de libération. A cette seule condition nous saurions ce que c’est que vivre comme le peuple.
Ben.– Maintenant, imposer à ses femme et enfants de vivre, parmi la foule des pauvres, une pauvreté obscure, pour un résultat aléatoire, puisque nous ne savons pas si cela serait pour nous source d’inspiration, qui aurait cet héroïsme ? Se lancer dans un tel voyage sans retour, sans être sûr de découvrir jamais quelque chose, qui le ferait ?
Will.– C’est bien là la question… … Si nous osions une vérification ? Tu te rappelles la nouvelle (il indique le livre) qui a pour héros un serveur de restaurant, qui passe son dimanche sur la plage de Skegness, gifle sa femme et perd son gamin ?
Ben.– Oui.
Will.– Si nous mesurions la fiction à l’aune de la réalité ? Si nous confrontions ce serveur de papier avec un vrai ? (du visage, il indique les deux barmen. Ben fait la grimace) Nous soumettons à un spécialiste, quelque chose de sa spécialité.
Ben.– Il est vrai que ça serait plein d’enseignement. Nous l’osons ? (Il se tourne, voit Brian en train d’ôter des verres d’une table, et de la nettoyer) Tu lui demandes ? Tu as l’art. Will se tourne et guette le moment de parler à Brian.
Will.– Barman. .. .. Barman. (Brian s’approche) Est-ce que je peux vous poser une question.
Brian.– Je vous écoute.
Will.- (prenant le livre en main et le lui montrant) Un étranger qui, dans un quartier cherche une rue qu’il ne trouve pas, n’a qu’une ressource, demander à quelqu’un qui habite le quartier… … Mon ami et moi, nous voulons être auteurs. Nous sommes dans des doutes affreux. Nous recherchons quel doit être l’objet de l’art. Nous nous perdons dans une indécision mortelle. Un avis comme le vôtre nous sauverait… … L’auteur qui a écrit ce livre est né à Nottingham. Il a écrit une nouvelle sur un serveur de restaurant. Nous aimerions que vous, barman de profession, nous donniez votre avis sur ce serveur de fiction.
Brian.– C’est le portrait d’une brute avinée, qui cogne sur les siens ?
Will.- (riant) Non, non.
Brian.– L’homme réduit à l’état larvaire : une grande bouche idiote ?
Will.- (riant) Non plus.
Brian.– Un être qui a échoué sa vie, et qui désespère ?
Will.– Non plus. Brian les examine.
Brian.– Au regret. Je lisais beaucoup autrefois. Je ne peux plus me résoudre à lire. Désolé. (Il les quitte)
Hoke.- (à tous les clients) Permettez, ladies et gentlemen, que nous vous ôtions le pub de la bouche. Vous le goûterez mieux ce soir. Il est l’heure.
Will.- Nous partons, nous partons. Brian ôte d’autres verres sur d’autres tables et les porte sur le comptoir, où Hoke les lave et les rince. Will et Ben terminent leur bière.
Will.- (à Ben) Quel est ce vrai faux barman ? Est-ce que tu t’attendais qu’il nous réponde comme ça ? Je ne peux plus me résoudre à lire ? Ils sortent, et les clients.
Le patron va vers son bureau, Brian ferme la porte de l’intérieur, prend gants, balai serpillière, seau, commence à laver le sol.
Hoke.- (allant à Brian, fâché) On fait la queue, on ronge son frein, sous nos yeux médusés, Monsieur passe toute la file. Veux-tu attendre ton tour ? Est-ce que tu me fais une méchante observation ? Tu ne me juges pas assez bon ? Je ne vais assez bien dans les coins ? Je laisse des traces ? Tu sais que tu es vexant ? Il prend ses gants, prend à Brian le balai et la serpillière et lave le sol. Brian finit de laver les verres, les rincer, les ranger et de nettoyer le comptoir.
Entre du bureau le patron, en caban , avec deux enveloppes.
Le patron.- (jetant son enveloppe à chacun de mauvaise humeur) Votre maudite paie. C’était à moi, et ça ne l’est plus. Je l’ai gagné et je le perds. Je décaisse ce que j’encaisse : je ne l’encaisserai jamais. Je vous interdis de rire, Hoke. Hoke ouvre la porte au patron.
Au moment où le patron sort, se glisse à l’intérieur le permanent du syndicat.
Le permanent.–Bêê, bêê. Moutons bêlants, le syndicat vient tondre la nouvelle laine qui vous a poussé. (De leur enveloppe, Hoke et Brian paient leur cotisation, Brian jetant l’argent) Ca te riderait de payer ta cotisation avec le sourire ? Tu crois que c’est une partie de plaisir de tendre la marmite en sonnant la clochette ? C’est déjà assez humiliant de tendre la main, pour que tu ne me fronces pas le sourcil en plus.
Brian.– Ta charge de permanent te pèse ? Dépose-la à terre. Si tu te plains de te planquer à l’arrière, tu n’as qu’à nous rejoindre, et monter au front.
Le permanent.– Qu’est-ce qui lui prend à cracher et sortir les griffes ? Lui qui montrait toujours patte de velours ?
Hoke.– Il lui prend qu’il mûrit, punaise. Sa voix mue. Sort le permanent.
Le travail terminé, Hoke et Brian mettent leur blouson de jean. Hoke va à la porte, Brian va au tableau électrique, prêt à éteindre.
Hoke.– Brian. Tu crois que ta patronne te prêterait cet après-midi ? Je t’invite à pêcher dans un bras mort de la Trent. Nous irions à moto. Je fournirais tout : canne, fil, moulinet, plombs, hameçons, vers, bottes. Je te promets que je ne t’userais pas, et te rendrais dans l’exact état où je t’aurais pris.
Brian.– Il faut que je demande à Gaëla si j’ai envie. Si à 3 heures, je ne suis pas chez toi, c’est que, tout bien réfléchi, ça ne m’aura rien dit.
Hoke.- (riant) Entendu. Ils sortent.
La maison de Brian. Le living-room, la porte de la chambre à coucher reposée sur ses gonds et fermée. - Gaëla guette à la fenêtre.
Gaëla.- (voix off, regardant l’heure) 4 minutes de retard. Depuis plus de 4 heures de temps qu’il est à jeun, c’est ainsi qu’il a faim de moi ? (le voyant, se reculant de la fenêtre, le suivant des yeux) Dans sa hâte d’assouvir ses yeux de ma vue, est-ce qu’il se presse ? C’est ainsi que l’amour de moi le persécute ? Derrière sa clôture, ma jeunesse renonce au monde et à ses plaisirs, se fait moniale vouée à son seul culte, et lui, comme un Dieu gâté se fait désirer. Je vais t’apprendre le prix de mon sacrifice, jeune infidèle. Gaëla quitte le living-room pour la cuisine, dont elle ferme à demi la porte.
Entre Brian.
Brian.– Gaëla… …(Il se dévêt de son blouson) Gaëla. Gaëla. De la cuisine, sort Gaëla, portant une bassine avec du linge humide, fait l’étonnée.
Gaëla.– Déjà ?
Brian.- Je dois faire un tour, jusqu’à ce que te naisse le désir de mon retour ? (Il fait un pas vers la sortie) Je dois sortir pour te laisser te préparer à ma venue ?
Gaëla.– Fais un pas dehors et je passe mon après-midi en ville… … Tu viens chaque jour un peu plus tard. Il ne te viendrait jamais à l’idée de venir plus tôt ?
Brian.– Venir plus tôt, est-ce que ce ne serait pas de bien mauvaises manières ? Crois-tu que je veuille te surprendre ? Imagine que tu es en train de recevoir un ami, et que j’arrive sur ces entrefaites ?
Gaëla.– Toute la matinée, je me prépare corps et esprit à te recevoir. A l’heure dite tout est prêt : comité d’accueil, fanfare, enfants des écoles, et l’invité ne vient pas. Que fait le comité d’accueil ? Il se démobilise.
Brian.– Le risque de te faire attendre un peu n’est-il pas de mille fois préférable au risque de te surprendre ? Etre trop exact, n’est-ce pas faire preuve d’impolitesse ? Etre un peu en retard, n’est-ce pas témoigner du respect ?
Gaëla.– C’est le prétexte que tu avances. Tu ne veux pas avouer que tu t’es attardé à Dieu sait quoi ou avec Dieu sait qui. Je te voyais de la fenêtre, la pensée ailleurs, en contemplation de quelqu’un ou de quelque chose d’autre que moi.
Brian.– Quand la crainte pendant mon retour me hante de ne plus te trouver à la maison ?
Gaëla.– Si tu t’attardes encore une fois, crains que ta crainte n’ait lieu d’être. Je t’attends à une heure précise, tu dois répondre fidèlement à cette attente.
Brian.– J’y répondrai désormais. (l’embrassant) Bonjour.
Gaëla.– Bonjour.
Brian.- … … (sortant de l’enveloppe son salaire) Mon salaire du mois. (Gaëla sort l’argent de l’enveloppe, le compte des yeux) Ce sont de bien faibles rentrées. .. .. J’ai fait un peu de prospection. Le matin, j’ai 3 h de libre, l’après-midi 4. Tant d’heures fainéantes ne demandent qu’à s’employer. On m’offre à faire des extras dans des brasseries et des salons de thé.
Gaëla.– Que tu vois plus de monde encore, en plus du pub, pendant que moi, je verrai encore plus personne ? Tant que ta femme sera ta femme, son mari ne lui volera pas une minute.
Brian.– Ce temps te serait donné, puisqu’il servirait à gagner de l’argent qui te serait donné.
Gaëla.– Il est hors de question que tu soustraies à ta femme la plus petite fraction du temps que tu lui dois.
Brian.– Mon salaire est trop juste. J’aimerais que tu sois plus à l’aise.
Gaëla.- Ne me pousse pas à bout. Ne m’en touche plus un mot.
Brian.– En tous cas, sache qu’il y a une chose que je n’accepterai jamais, c’est que nous empruntions de l’argent à quiconque. Gagner peu n’est pas déshonorant, emprunter est infâme. Donne si tu veux, prête si tu veux, mais n’emprunte jamais : telle doit être la règle.
Gaëla.– Tu m’intimes une sommation ? Tu me mets à demeure ? Ta voix ose élever la voix sur moi ?
Brian.– Tu m’imposes une règle, je t’en impose une autre. Tu ne veux pas que je fasse des extras, je ne veux pas que nous fassions des dettes. Gagner peu, c’est déjà être esclave, devoir en plus, c’est être deux fois esclave. Nous sommes déjà assez asservis par la violence de notre condition, je ne veux pas que nous le soyons davantage, par choix.
Gaëla.– Commande qui tu veux, mais pas ta femme. Personne au monde, pas même mon mari, ne me dicter ma conduite.
Brian.– Les rentrées d’argent, c’est ma partie : cette injonction s’adresse à moi autant qu’à toi. J’ai trop souffert des dettes de mon père, dont à sa mort, il a fallu que je me fasse solidaire. Ma mère et moi, nous n’étions plus entre nos mains, mais entre les mains d’un autre. C’est une chose que je veux plus vivre.
Gaëla.– Je vais être généreuse : j’oublie ce que j’ai entendu.
Brian.– Tu as tout entendu et tu n’oublieras rien. Je suis prêt à le répéter autant de fois qu’il le faudra. Gaëla sort de la bassine, un drap en tend un bout à Brian, ils le plient, de même serviettes et torchons.
Brian.– .. Une chose va te faire rire. Hoke m’a invité à pêcher cet après-midi dans un canal désaffecté. Il m’aurait prêté le matériel, nous aurions été à moto… … Fais-moi plaisir : dis-moi que ça te déplaît.
Gaëla.– Pas du tout. Si ça te plaît ça me plaît.. .. En corollaire, ça ne pourra que te plaire que j’aille de mon côté. Sors pêcher de ton côté, je sortirai pécher du mien.
Brian.– Comment dois-je l’entendre ?
Gaëla.– Comme je le dis.
Brian.– Vois comme tu es. Je te taquine, aussitôt tu montres les dents. … … Tu sembles rêver de sortir, pour un rien, tu m’en menaces. Je comprends tes sentiments : l’isolement est un châtiment. Je ne veux pas qu’à la fin, tu t’en plaignes et me le reproches. Je te presse de te suivre. Sors quand il te plaira.
Gaëla.– Je te vois venir avec tes gros sabots. Je sortirais de mon côté pour que tu t’autorises à sortir du tien. Sache une chose : je ne serai pas la première à distendre nos liens. Un court silence. Chacun vaque.
Brian.- (revenant) J’ai pensé à une chose. Les pensées rebondissant de mur en mur vous sont méchamment retournées. Pensées que l’on ressasse lassent. J’aimerais que tu acceptes que nous achetions une télé. Les télés ne sont plus d’un tel prix que nous ne puissions nous la payer.
Gaëla.– Amuse-toi, que nous ayons la paix. Va jouer dehors, fillette, laisse les grandes personnes s’occuper des affaires sérieuses. … ... Vivre ne vivant pas ? Regarder vivre les autres ? C’est le prix de consolation que tu offres à l’élève méritante ? Ne me méprise pas, Brian. .. .. Je vivrai la vie que j’ai choisie de vivre, comme elle est. Je veux que tu saches qu’à tout moment je pense à toi et attends ton retour, afin qu’à tout moment tu penses à moi et attendes de me revenir.
Brian.– Ne te sens pas liée par ta parole, accepte de la reprendre dès que tu le voudras… Il hésite, va, vient nerveusement dans le fond de la pièce.
Gaëla l’observe un moment aller et venir.
Gaëla.– Observe-toi. Tu fais un aller comme pour partir, puis tu te rappelles que ce n’est pas à faire, tu fais demi-tour, mais l’envie de t’en aller te reprend aussitôt, et faisant demi-tour sur le demi-tour, tu t’en vas de nouveau, et ainsi sans fin. (Brian s’arrête de marcher) Comme un détenu de longue peine, qui, pour ne pas perdre ses forces s’astreint à marcher de long en large dans sa cellule, d’un mur à l’autre, 5 pas aller, 5 pas retour, on dirait que tu t’exerces pour ta libération. Un jouet à piles, qui bat des bras et des jambes dans le vide, et qu’on n’arrive pas à arrêter, parce qu’on ne sait pas où est le bouton : voilà le mari que j’ai. Brian reste debout. Un silence.
Brian.– (hésitant) .. .. Je peux te rappeler que nous avons Melvyn et Floriane à dîner ce soir ?
Gaëla.– Tu l’avais dit. Je l’avais entendu.
Brian.– (allant vers la cuisine) Je vais aux victuailles. As-tu un désir particulier pour le repas ?
Gaëla.– Quand on invite quelqu’un, c’est son goût qu’il faut interroger, pas celui de sa femme, je suppose.
Brian.– Je te pose la question. Je propose un pudding du Yorkshire. Tu as quelque chose contre ?
Gaëla.– Je n’ai à être ni pour ni contre. Ce n’est pas moi l’invité. Brian va dans la cuisine, revient avec un sac et un porte-monnaie, regarde Gaëla, hésite, et sort. Gaëla se lève de son pliant, prend le bâti de sa jupe à pleine main et avec rage le jette par terre.
Plus tard. Gaëla penchée avec application sur le bâti de sa jupe à coudre. Brian entre avec un plateau sur lequel sont posées 4 assiettes, 4 verres, 4 couverts, 4 serviettes en papier, et les dispose sur la table.
Gaëla– Pourquoi 4 assiettes ? Un silence.
Brian.– Tu ne dînes pas avec nous ?
Gaëla.– Ce sont tes amis pas les miens.
Brian.– Les amis du mari ne sont-ils pas aussi les amis de la femme ?
Gaëla.– Parce que je suis ta femme, je me violerais à aimer qui je n’aime pas ?
Brian.– Tu ne t’es pas opposée à ce que je les invite.
Gaëla.– Et je ne m’y oppose toujours pas. Quand la fille de la famille reçoit une amie, est-ce qu’elle l’impose aux siens ? Elle l’emmène dans sa chambre et ferme la porte.
Brian.– La femme de Melvyn ne me connaît guère plus que tu connais Melvyn.
Gaëla.– Si cette femme est assez facile pour se lier avec la première venue sans la connaître, ça la juge certainement.
Brian.– Ton absence sera une insulte pour elle, et pour lui, et pour moi.
Gaëla.– Comment se sentiraient-ils insultés par quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, pour la simple raison qu’elle veut continuer à ne pas les connaître ?
Brian.– Respecte-moi Gaëla, reçois-les cette fois-ci. Fais un effort : ne m’outrage pas. Je te donne ma parole que je ne les inviterai plus.
Gaëla.– Est-ce que je te dis que tu m’outrages, quand tu me forces à faire place à des étrangers, alors que je suis chez moi ?
Brian.– Tu aurais pu me dire que tu ne voulais pas les recevoir.
Gaëla.– Tu ne m’avais pas consultée.
Brian.– Tu m’as dit : oui, invite-les.
Gaëla.– Je le redis : oui, invite-les.
Brian.– Tu n’offenseras pas mes amis et invités en ne les recevant pas.
Gaëla.– En ne les recevant pas, je n’offense pas ceux qui ne sont ni mes amis ni mes invités.
Brian.- Tu ne feras pas cela.
Gaëla.– Crois ce que tu voudras. Brian laisse les 4 couverts, cherche un plateau avec une bouteille de Xérès et une bouteille d’un blanc portugais, des salés et quatre verres, qu’il dépose par terre entre 4 pliants. Il retourne à la cuisine. Gaëla prend toutes ses affaires de couture et disparaît dans la chambre à coucher.
Plus tard. Entrent de l’entrée Brian, Floriane, Melvyn, qui se dévêtent de leurs manteaux, que Brian pose sur un transat.
Brian.- (avançant les pliants, les présentant) Veuillez tolérer ce personnel intérimaire qui vous accueille encore. Le titulaire c’est toujours pas nommé.
Melvyn.– C’est plutôt le personnel intérimaire qui ne nous tolérera pas. Tu vas entendre comme ils gémiront quand nous prendrons place. Ils craqueront à rendre l’âme. Bien qu’ils s’assoient avec précaution, les pliants craquent, tous rient.
Brian.– (à genoux par terre devant le plateau) Sherry sec, portugais blanc sucré ?
Floriane.– Gaëla ne prend pas l’apéritif ?
Brian.– Non. Brian les sert. Ils lèvent le verre.
Floriane.– Qu’elle soit là même si elle n’y est pas.
Melvyn.– (levant son verre) Brian. Comme au squash, de la raquette les deux joueurs renvoient chacun à son tour la balle de mur en mur, et l’échange se poursuit sans fin, je forme le vœu que nous nous renvoyions une invitation chacun à son tour, et que cet échange soit de même sans fin.
Floriane.– Après votre chapitre à tous les deux, s’ajoutent deux nouveaux personnages, le roman s’étoffe, et l’action reprend de plus belle. A la présente absente
Melvyn.– A l’absente présente. Ils boivent.
Brian.- (se levant) Je crois que c’est prêt. Nous pouvons passer à table.
Floriane.– Gaëla est-elle si jalouse de sa cuisine, qu’elle la préfère à nous ?
Brian.– Je vous tranquillise : ce n’est pas le cas. Prenez place, je vous prie.
Floriane.– Si cela peut inciter l’hôtesse à rejoindre ses hôtes. Brian sort.
Floriane.– A la cuisine, il n’y a âme qui vive. Ton ami est seul à l’œuvre.
Melvyn.– Ils sont sans doute en pleine scène de ménage, et nous, au milieu, nous récoltons les coups qu’ils s’envoient… .. Ca ne me déplaît pas que Brian soit soumis aux mêmes lois physiques que tout le monde. Il a toujours l’air de maîtriser toutes les situations : apparemment, il ne maîtrise pas sa femme. Brian, de la cuisine, apporte en courant une cocote brûlante.
Brian.– Je vous en prie, asseyez-vous.
Floriane.– Brian, apaisez nos inquiétudes : Gaëla n’est pas souffrante ?
Brian.– Elle se porte comme un charme : (montrant sa chaise vide) la preuve. .. .. (à Floriane et à Melvyn) Je vous prie de me pardonner. Gaëla ne déjeunera avec nous . .. .. Je serai franc : j’ai cru que, contre elle, elle aimerait mes amis. Elle m’a dit qu’elle ne vous aurait pas choisis comme amis si elle vous avait connus sans moi, donc, pas davantage avec moi.
Floriane.– Aimer son mari, n’est-ce pas l’aimer en entier, c’est à dire non seulement lui, mais aussi ses amis ? La sûre amitié qui lie mon mari à vous était la sûre recommandation, pour que je me lie d’amitié avec votre femme. Je croyais Galëa animée des mêmes sentiments.
Brian.– Vous êtes telle, je vous comprends. Comprenez Gaëla telle qu’elle est. Un silence.
Melvyn.– Comment deux joueraient-ils en double, si en face, des deux joueurs, l’un déclare forfait ? Il n’y a pas d’autre choix que d’annuler la partie. Un silence.
Floriane.– Vous nous accueillez le cœur fermé, Brian. Comprenez que nous refermions aussi le vôtre. Tous deux reprennent leurs manteaux, s’en revêtent et sortent.
Entre Gaêla avec son bâti, elle va s’asseoir et continue sa couture.
Brian.– Je te donne raison. Personne n’a devoir de s’exciter le cœur pour qu’il batte artificiellement plus vite. .. .. Que pourrais-je te reprocher ? J’aurais traîné toute ma vie de vieilles casseroles, pour le plaisir de les entendre sonner sur le pavé ? Tout ma vie, je me serais isolé dans le jardin fumer ma petite clope Melvyn, et puis, en m’aérant la bouche, je t’aurais retrouvée au salon ? (Il débarrasse rapidement la table) Que s’évaporent les hâbleries et les discussions oiseuses des jeunes gens, que prenne forme le travail utile et muet de l’homme et de la femme. .. .. (gaiement, à Galëa) Nouvelle scène, nouvel esprit. Si nous changions de lieu pour nous changer les idées ? Si nous allions faire un tour ?
Gaëla.– (toute gaie) Voilà une balle que j’attrape au vol. Ils prennent des pulls et sortent.
Dans la soirée, retour de la promenade. Brian entre, et puis Gaëla, tendus et fâchés.
Brian.- (au bout d’un moment, se tournant face à Gaëla) Si j’envoyais à l’ennemi une délégation pour entamer des pourparlers de paix, comment l’ennemi l’accueillerait-il?
Gaëla.–(détendue subitement et souriant) A te maîtriser, ce serait toi le vainqueur. Je n’aurais plus qu’à lever le drapeau blanc.
Brian.- (allant vers Gaëla et lui tendant les mains) Ne laissons plus nos farouches susceptibilités déchirer notre bonne intelligence.
Gaëla.– Que ne nous conduisent plus les humeurs irrationnelles, mais la sage raison. Edictons-nous cette règle.
Brian.—Je la signe des deux mains. Un silence.
Gaëla.– Si nous battions le fer tant qu’il est chaud ? Si nous appliquions notre nouvelle règle au différend qui vient de nous opposer ?
Brian.– Faisons exemple.
Gaëla.– Le sujet de notre différend était que tu voulais qu’on se promène dans notre banlieue, moi au centre-ville. A peine avais-je dit centre-ville, que tu as grimacé de dégoût. J’aurais eu mauvais cœur de ne pas respecter ton écoeurement.
Brian.– Tu m’en as assez puni. Tout le temps de la promenade, tu as traîné le pas, me forçant sans cesse à t’attendre.
Gaëla.– ..Avoue. Tes jardins d’ouvriers ravagés, tes grillages rouillés et défoncés, tes cabanes de jardins laissés à l’abandon, tes décharges sauvages de matelas moisis, de fauteuils défoncés, de gazinières en morceaux, tes chemins boueux noyés des dernières pluies, est-ce que ce n’était pas plus triste qu’un deuil ? N’aurions-nous pas le droit, le dimanche, de quitter les coulisses infâmes de notre banlieue, pour nous récréer dans les beaux décors du centre-ville ?
Brian.– Passer par de belles rues aux belles maisons, parmi des gens vêtus de beaux manteaux de laine, habillés de nos éternels robes et pantalons d’été, est-ce que nous ne nous sentirions pas affreusement déplacés ?.. .. Tu t’attarderais de nouveau, heureuse aux vitrines, devant les beaux et riches meubles anciens, pour que de retour dans notre noire maison de briques de notre hideuse banlieue, tu en aies regret, et que moi j’aie chagrin que tu en aies regret. Est-ce que c’est utile ?
Gaëla.– Lorsqu’on fait un rêve merveilleux, au réveil, bien qu’on sache que ce n’est qu’un rêve, est-ce qu’on n’en sort pas émerveillé ? J’ouvre mon joli roman en allant, je le ferme en revenant, et je suis toute heureuse de ces deux heures de lecture.
Brian.– Est-ce que ce n’est pas te plaindre de notre condition sans dire un mot, et d’autant plus amèrement que tu ne dis pas un mot ?
Gaëla.– Désirer désaltérer un cœur aride d’un peu de fraîche beauté, est-ce que c’est se plaindre ? Soif d’art et de beauté est-ce soif inconvenante ?
Brian.– Sauf que ne quittera jamais de l’esprit que ton rêve ne sera jamais qu’un rêve.
Gaëla.– Qu’en sais-tu ? Sais-tu de quel avenir ton présent accouchera ? Tu étais coursier, puis tu n’as plus été coursier. Tu es barman, peut-être un jour, ne seras-tu plus barman ? Comme deux miroirs face à face, pourquoi le présent se répèterait-il à l’infini indéfiniment ?
Brian.– Rien ni personne ne fera que ce que je suis ne soit plus un jour.
Gaëla.– Qui sait ? A tout homme, une chance n’est-elle pas offerte un jour ? .. .. Et pourquoi ne te mettrais-tu pas à aider cette chance ? Tu sais que tu es sous-employé. L’homme vaut en fonction de ses facultés, et ses facultés valent en fonction de ce qu’elles rapportent. Pourquoi ne te mettrais-tu pas à la recherche d’un salaire digne de tes aptitudes ?
Brian.– Etre mon démarcheur ? Tenter de me vendre ? Achetez-moi, vous ferez une bonne affaire ? Si je m’offre, et que je ne trouve pas preneur, je me marchanderais, je baisserais mon prix ? Je m’offrirais en promotion ? En solde peut-être avec 20, 30 50, 60 % de rabais ? Je devrais m’érotiser même peut-être pour pouvoir mieux me vendre ? Et si, malgré toute ma publicité, je ne trouve pas acheteur,je devrai en déduire que je ne vaux rien ? Invendu, il faudra que je me mette moi-même au pilon? Tout ce travail pour transférer ma propriété à quelqu’un qui usera et abusera de moi? Je préfère de mille fois me réserver mon exploitation… (Un silence) …A supposer que je gagne des mille et des cent, que tu puisses t’offrir ces beaux habits et ces beaux meubles dont tu rêves : est-ce que cet îlot de beaux habits et de beaux meubles, ne faudra-t-il pas qu’il se réfugie dans l’îlot d’un bel appartement, et cet îlot de bel appartement, à son tour, dans l’îlot d’un beau quartier ? Art et luxe enferment et isolent. Finir choisis dans un lieu choisi ? Et si ce quartier populaire me plaisait, parce que c’est le peuple dans ce quartier, qui me plaît ? Et si j’avais choisi et si j’aimais être barman dans un pub ?
Gaëla.– Pub, alambic d’ivrognes, abreuvoir de buveurs.
Brian.– Pub, domaine public, maison du peuple. J’ai peu, Gaëla, mais en ayant ce peu, j’ai ce qui me comble.
Gaëla.– Comment pourrais-tu penser autrement ? Faute d’un emploi honorable que personne ne t’offre, tu défends l’honneur d’un emploi déshonorant : ça te sauve à tes yeux. T’offrirait-on une belle place avec un beau salaire, jetant ta belle déclaration de principes aux orties, tu changerais de philosophie comme de chemise.
Brian.– Ce ne sera pas mon cas. Sois en persuadée.
Gaëla.– Si tu aimes tellement les bas quartiers, le jour où tu en habiteras un beau, tu pourras toujours louer dans un bas une résidence secondaire pour y passer tes week-end et tes vacances.
Brian.– Tu m’as aimé dans un emploi que j’aime.
Gaëla.– Et si je t’avais aimé malgré ton emploi ? Si sous l’humble rôle, j’avais aimé le fier acteur ? Et si sous la pauvreté de l’emploi, j’avais aimé la richesse des talents ?
Brian.– Tu te trompes. Je n’ai pas plus de talents que quiconque.
Gaëla.– Tu es trop modeste.
Brian.– Ce sont mes égaux qui sont trop modestes. La plupart des gens ont bien plus de talents que ceux qu’on leur donne et qu’ils se prêtent. Gaëla réprime un bâillement.
Gaëla.– Nous reparlerons de ça une autre fois. La promenade m’a rompue, il faut que du sommeil me refasse.
Brian.– Je t’en prie. Sort Gaëla.
Brian.- (voix off) … Proches ? Dos contre dos, pistolet à bout de bras, prêts à compter dix pas, se tourner, c’est à qui tirera le premier. .. .. Mon pied gauche joint à son pied droit par un foulard noué, chacun le bras autour du cou de l’autre, comme font les enfants dans la course au foulard, ne sommes-nous pas condamnés à courir ensemble? De gré ou de force, ne faudra-t-il pas accorder notre pas ? Il sort.
3
Le parc du château de Hadwick-Hall. - Entrent Brendan , suivi de Brian.
Brian.– Brendan. Brendan, peux-tu m’expliquer ? Quand je t’ai soumis ce projet d’expédition vers ce château, tu l’as voté des deux mains. Nous nous mettons en campagne : à peine le château investi, tu n’as plus qu’une hâte, l’évacuer au plus vite. Tu traverses les salles au galop, sans jeter même un coup d’œil aux arbalètes. Peux-tu m’expliquer ce revirement ?
Brendan.– Toi plutôt, peux-tu m’expliquer ? Comment un père savant comme toi, en qui son petit enfant place toute sa confiance, peut-il abuser de sa naïveté à ce point ?
Brian.– J’ai abusé, moi ?
Brendan.– Tu appelles ça un vieux château ?
Brian.– Je persiste et signe : c’est un vieux château. Je te le prouverai noir sur blanc.
Brendan.– Ce gâteau à la crème ? Cette tranche de plum-pudding lisse et luisante ? On dirait une maquette de carton découpée avec des ciseaux. C’est du Hollywood, papa, pas de l’Angleterre .. .. Un vieux château, c’est une bête de guerre, ouverte de balafres, couturée de cicatrices, borgne, amputée, une gueule cassée héroïque.
Brian.– J’entends. Ce que tu voulais, c’était un château ancien combattant, mutilé de la face, grand invalide de guerre. Nous irons la prochaine fois voir le château du roi Jean. Je te le promets.
Entre Gaëla, furieuse.
Gaëla.- Petites brutes, galopins sans éducation, polissons mal élevés, si vous saviez comme je rougis que vous soyez à moi. Le groupe écoute religieusement une guide savante, pose des questions, prend des notes, et ces deux vandales, par leurs folles chevauchées, ravagent le précieux savoir dispensé. Tu n’as pas le moindre désir de débarbouiller le nez morveux de ton barbare de gamin d’un petit bout de savon de culture ?
Brian.– Je suivais Brendan. Je m’intéressais à ce qui l’intéressait.
Gaëla.– Au lieu de laisser le jeune chiot te tirer et de courir à sa suite, ne peux-tu, toi le maître, le tirer et le forcer à rester au pied ? Est-ce à toi de devenir sauvage et inculte comme lui, où à lui de devenir un jour cultivé et civilisé comme tu es censé l’être ? L’argile ne doit—elle pas être façonnée, tant qu’elle est encore humide et molle ?
Brian.– Tu crois que l’art soit de son âge ?
Gaëla.– De quel âge est-il selon toi ? Toutes ces choses splendides, ces salles parquetées et lambrissées, ces plafonds aux caissons sculptés et peints, ces tapisseries hautes et larges comme des murs, ces cheminées en cipolin vert et turquin bleu, cette vaisselle d’or, d’argent, de vermeil, ces buffets de noyer, ces tables de chêne, ces portraits de ducs et de duchesses, ne peux-tu le forcer à y jeter un coup d’œil, pour que ce coup d’œil laisse en lui des traces, si minimes fussent-elles ?
Brian.– Tout ce riche apparat de noble, chiffré, armorié, est-ce que ce n’est pas fait pour se hausser le col ? Qu’est ce qu’il y a de beau là-dedans ? Ce sont poses avantageuses, attitudes arrogantes, décorum vaniteux. Ce pensum me déclenche une envie irrépressible de bâiller à me décrocher la mâchoire. .. .. L’art véritable est bien autre chose. Il vous parle au cœur, non d’un autre, mais de vous. Je donnerais une simple fourche en bois patinée par les mains paysannes, aux belles dents courbes polies par les bottes de foin, solidement fixées cœur à cœur, dans d’étroites mortaises par des tenons solides, contre un château complet avec ses cuisines et ses dépendances.
Gaëla.– Permets que d’autres aient des opinions moins partisanes. Pour moi, le beau est beau d’où qu’il soit, fût-il de riches ou de nobles, même si je ne suis ni riche, ni noble. S’il n’y avait ni château, ni folie gentilhommière, ni pavillon de chasse, notre campagne anglaise serait une lande de bruyères sauvage et désolée. On ne peut renier les châteaux de nos campagnes, pas plus que la noblesse de notre histoire.
Brian.– Permets qu’on ne se prenne de passion ni pour les uns ni pour l’autre. Gaëla.– C’est ça. Bornons notre esprit au petit jardin pourri des noires briques de notre maison de mineurs. Ne peux-tu être un peu plus ouvert, et au lieu de lui mettre des œillères, laisser à ton fils tout son champ de vision ?
Brian.– Un croyant peut difficilement enseigner autre chose que sa religion.
Brendan.- (s’interposant, levant la main) Les partis tory et labour veulent-ils bien déclarer la campagne électorale close, et laisser le petit électorat déposer son bulletin dans l’urne ?
Brian.– Si fait.
Gaëla.– Bien sûr.
Brendan.– Je vote droite bien sûr, comme