Bryan barman

 

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Nottingham. Une maison de mineur dans une rue de maisons de mineur. Le living-room. Sur la porte ôtée de ses gonds et posée sur des tréteaux en bois, une nappe de papier blanc, et sur la nappe, un buffet de mariage. Adossés aux murs, quatre pliants sans dossier, quatre chaises pliantes avec dossier, deux transats, une table pliante. Par l’ouverture de la porte, on voit deux lits d’une personne accolés, l’un plus bas que l’autre et dont un pied manquant a été remplacé par une caisse. - Entrent Brian Bryan, le marié, porteur un tonnelet de bière en alu, et Hoke, porteur d’un tonnelet de vin, qu’ils posent sur le buffet et ouvrent.

Brian.– Qu’y a-t-il, Hoke ? .. Ta bonne humeur est sous clé ? Quel nom a le cadenas ?

Hoke.- Tu ne m’as pas dit : règle générale, : pas de cadeau de mariage ? Est-ce que tu aurais accordé des dérogations ? Certains auraient le droit de t’offrir un cadeau, les autres non ?

Brian.– La règle est applicable à tous et ne souffre aucune exception.

Hoke.– Dans certaine voiture, il y avait sur la banquette arrière certain méchant paquet, enveloppé dans un vilain papier-cadeau.

Brian.– Gaëla et moi, n’avons ici que le strict nécessaire. Ce qui sera en plus sera de trop et ce qui sera de trop sera rendu.

Hoke.– (des yeux il fait le tour des meubles de camping) Si quelqu’un avait besoin de compléter son équipement, c’était pourtant bien vous. C’aurait été pour nous une façon de penser à vous, et pour vous, par la suite, de penser à nous.

Brian.– Nous aurions lancé des invitations, et il y aurait eu un plateau à la sortie ? Nos invités nous auraient équipés ? Friteuse, chauffe-plat, percolateur, robot ménager, grille-pain, aspirateur, couverture chauffante : notre salle de noces aurait été une succursale d’électro-ménager ? Nous aurions peut-être établi une liste, avec les cadeaux en regard, pour savoir qui a offert quoi ? Aujourd’hui n’est pas jour d’inventaire, mais jour d’amour et d’amitié. .. .. Si tu as de l’amitié pour moi, Hoke, revêts-toi au plus vite du joyeux habit de ta gaieté. Certains de nos invités sont durs et secs comme du biscuit de mer : veuille les tremper dans le Xérès de ta bonne humeur : qu’ils fondent sous la langue.

 

Entrent la pasteur, Gaëla la mariée, Eléanor et Guillem, Melvyn et Floriane, et des voisins invités.

La pasteur.– Cher Brian j’ai glissé votre mariage hâtif dans la file des autres, comme j’ai pu, aussi l’office a-t-il été abrégé de mon homélie. Me laisserez-vous néanmoins réquisitionner votre logis païen pour quelques mots chrétiens ?

Brian.– Les païens ont bien emprunté tout à l’heure votre édifice religieux.

La pasteur.– Gaëla, Brian, en cadeau de noces, laissez-moi vous offrir quelques fleurs de sagesse de la Bible. « Il est une chose qui charme mon âme et qui est agréable à Dieu et aux hommes : un mari et une femme qui s’entendent bien. (Ecclésiastique, 25-2) » « Prends la vie avec la femme que tu aimes. (Ecclésiaste, 9-9) » « Trouve la joie dans la femme de ta jeunesse. (Proverbes, 5-18) » « Trouver une femme, c’est trouver le bonheur. (Proverbes, 18-22) ».. .. A quel signalement identifie-t-on l’amour, de telle manière qu’il soit reconnu sans confusion possible ? A ce signe, que celui qui aime, le désir ne le quitte pas de vouloir plaire à l’autre, comme ne le quitte pas non plus la crainte de lui déplaire. Sentir en plus l’exacte même incessante crainte de déplaire et l’exact même incessant désir de plaire, dans l’autre, c’est ce qu’on appelle l’amour partagé. Et si l’amour partagé est là, l’essentiel est là : à cela peuvent s’ajouter enfants et œuvres. Que chaque jour de la vie répète celui de la veille, c’est ce que se souhaitent ceux qui s’aiment. Longue vie à Gaëla et à Brian.

Tous.– Longue vie à Gaëla et à Brian. Gaëla et Brian font une révérence à tous.

Brian.- (à tous) A cœur ouvert, mes amis, table ouverte. (montrant le buffet) Vous nous fêterez, mes amis, si vous vous fêtez.

Les invités vont vers le buffet, à l’exception de la pasteur qui va vers Brian, que ne quitte pas Hoke, de Gaëla que rejoignent Eléanor et Guillem, de Floriane et Melvyn.

 

La pasteur.- Brian, je me perds en conjectures : quelle profession pouvez-vous bien exercer ?

Hoke.– Laissez-moi la trahir. C’est la même que la mienne.

La pasteur.- Le problème est reporté : comment réduire vos deux fractions au même dénominateur ?

Hoke.– Voyons si vous devinez… ... Autant votre profession peut faire le bien, autant il est sûr que la nôtre fait le mal. Nous vivons à tuer des gens : notre gagne-pain est statistiquement pour moitié cause des accidents mortels, des homicides, des suicides. Nous brisons les ménages, poussons les travailleurs au chômage, et, bouquet final, nous altérons gravement la santé de notre Service National de Santé… .. Non ? .. ..Barmen dans un pub.

La pasteur.– Barmen dans un pub. Vous dites que vous vivez à tuer des gens ? La Bible s’inscrit en faux contre vous, Mr Hoke. « Procure des boissons fortes à qui va mourir, du vin à qui est plein d’amertume, qu’il boive, qu’il oublie sa misère, qu’il ne se souvienne plus de son malheur. (Proverbes, 31-67 ) » Le dimanche, la population se partage en deux : les uns cherchent refuge à l’église, les autres asile chez vous. Vous portez comme nous aide et assistance. Si vous vous décriez, il faut que je me décrie aussi.

Hoke.- (serrant vivement la main à la pasteur) Vive Dieu. La religion sera sauvée par les femmes… … (reculant, pour que tous entendent, à Brian) Brian, à ton tour de faire un speech. (Brian fait signe que non) Brian, un speech. Un speech… ... Mes crocs ne te lâcheront pas les mollets que tu n’aies desserré les dents.

La pasteur.- C’est la coutume, Brian.

Melvyn.– Brian, tu nous le dois. Brian interroge des yeux Gaëla.

Gaëla.– Si tu ne débordes pas du lit et n’inondes pas la campagne.

Brian.- (à tous, montrant l’intérieur) De vous tous , mes amis, je réclame une faveur, c’est d’avoir pour moi de l’indulgence. La maison vous fait un bien pauvre accueil. C’est mal vous honorer que vous recevoir aussi mal. … … Je vous dois un aveu : lorsque nous avons décidé de nous marier, c’est avec précipitation tellement l’amour nous pressait. Je n’avais pas un sou de côté. Follement dépensier, je dilapide chaque mois tout ce que je gagne. J’ai dû me marier avec l’argent du mois. .. ..D’où (vous connaissez le prix des loyers) cette maison de mineurs, dupliquée en face et à droite et à gauche dans la rue en un certain nombre de photocopies noir et blanc… ... Ceci dit, je ne serai pas hypocrite, je ne vous cache pas qu’habiter ici est loin de me déplaire. Je suis même tout à fait heureux que le privilège me soit accordé d’hériter de nos ancêtres, les héroïques mineurs. A présent que le Royaume-Uni est devenu aussi humble que ses mineurs d’autrefois, c’est être un vrai Anglais que se faire l’humble héritier de ces humbles. (Applaudissements, approbations de la pasteur, de Hoke, des voisins invités.) ... ... Mais mon moins mince sujet de fierté est que cette belle jeune fille ait accepté de m’y suivre, digne fille de son père, de l’orgueilleuse race des ouvriers de la manufacture de tabac, et de sa mère, de la loyale race des femmes de ménage. Tout calculé, si je fais le compte de ce que je possède ici, ma seule fortune, mon unique richesse, mon seul bien, c’est celle qui est, depuis ce matin, ma femme, Gaëla. Applaudissements, approbations de la pasteur, de Hoke, des voisins invités. (Brian montre le buffet) Qu’à notre noce, tout le monde soit à la noce.

Les voisins invités vont vers le buffet, rejoints par la pasteur. Eléanor, entraînant Guil lem, observe les pliants, les murs, les gonds de la porte, passe dans la chambre à coucher, observe la caisse qui remplace le pied de lit manquant, disparaît, visitant la maison.

 

Gaëla.- (tirant à elle Brian, à voix retenue) Comment peux-tu secouer devant tout le monde à grands coups le chiffon à poussière maternel ? Comment peux-tu dire à voix haute ce que ma mère elle-même tait ?

Brian.– Je suis fier de ce qu’est ta mère.

Gaëla.– Mais ma mère, tu crois qu’elle l’est ?

Brian.– Je ne pensais pas à mal.

Gaëla.– Mais tu ne pensais pas à bien. Un bec de lièvre qui vous retrousse la lèvre jusqu’à la narine, affreuse cicatrice, est-ce une chose qu’on expose ?

Gaëla suivi de Brian, gêné, va vers le pasteur.

 

Floriane.- (à Melvyn, des yeux indiquant tout) Sinistre maison et sinistre début : on peut augurer de la suite et de la fin. Ce n’est pas une journée de noces, c’est une veillée funèbre.

Melvyn.– C’est Brian. Tambour battant, clairon sonnant, il court en chantant à sa défaite. Il est barman, il se marie avec une caissière, maintenant, il habite une maison de mineur. Il applique son programme de déclassement.

Floriane.- (des yeux indiquant les murs et les pliants) Nous aurions dû enfreindre son interdiction de tout cadeau. Il aurait eu nécessité de tant de choses nécessaires.

Melvyn.– Il nous prend assez de haut, pour que je n’aie pas voulu qu’il nous prenne, tout bas qu’il est, de plus haut encore… … Que s’imagine cet aimable utopiste ? Qu’ils passera au travers des ronces et des aiguillons sans s’érafler méchamment ? Que, quand il passera dans la fournaise de la misère, un ange lui soufflera une fraîcheur de brise et de roses ? Brian va vers Melvyn et Floriane en leur tendant les bras.

Brian.– Venir d’aussi loin dans le temps et dans l’espace pour assister au mariage d’un vieil ami, que ton ami a pour le sien de la reconnaissance.

Melvyn.– Même si nos branches en haut bifurquent, nous avons même tronc de jeunesse, Brian.

Brian.–(bras dessus bras dessous) Racontez-moi. Quoi de neuf depuis ces 4 années, à Birmingham ? Que devenez-vous ? Silence embarrassé de Melvyn.

Floriane.– Nous avons ouvert une boutique d’architecte d’intérieur. Melvyn s’occupe de l’organisation de l’espace, moi de son habillage, papiers peints, tissus, tentures, rideaux.

Brian.– Bien.

Melvyn.– Comprends, Brian. J’en avais assez de courir le cachet. Espérer, toujours espérer, ne faire rien qu’espérer, c’est désespérer. J’en avais assez d’attendre dans mon désert qu’un corbeau hypothétique m’apporte un pain hypothétique : aussi ai-je quitté la vie d’ermite. Je me suis plié à cette humilité : faire de l’argent. Ne me jette pas la pierre.

Brian.– Ai-je dit quelque chose ?

Melvyn.– Justement, tu ne dis rien. Les temps ont changé, Brian, la vie est devenue individuelle. Voilà à quoi les révolutions sociales aboutissent : à l’individu, dernière réalité. L’art et le goût ne sont plus que l’art et le goût de chacun, et il y a autant d’arts de goûts qu’il y a de chacun. Je me suis plié à la vie comme elle va.

Brian.– Les gens te passent commande, et tu fais ce qu’ils demandent ? Et si ce n’est pas de ton goût ? Tu te plies au leur ?

Melvyn.– Qui me dit que mon goût, c’est le goût ? Le beau qui est le beau pour moi, est-ce que c’est le beau ? Ne faut-il pas commencer à être humble, en art ? Regarde l’art contemporain : tout est art, même ce qui n’est pas art. En vertu de quoi le goût d’un client serait moins le goût que le mien ? Il arrive, figure-toi, que ce que j’exécute sur commande d’un client est mieux que si je l’exécutais sur ma commande à moi. Non seulement je n’ai pas l’impression que ce travail rémunéré me déprécie, mais encore il me fait vivre. C’est par une argumentation de ce genre que j’essaie de sauver la face. Ne me jette pas l’anathème.

Brian.– Comment te reprocherais de t’abaisser à gagner ton pain, quand je m’y abaisse moi-même ?

Melvyn.– La différence, c’est que moi je monnaie mes talents, quand toi tu gardes les tiens intacts. Je me débite par morceaux contre de l’argent, toi tu te gardes entier pour la bonne dépense. Tu ne peux savoir comme ma facilité a honte d’elle, face à ton courage.

Brian.- Peut-être suis-je opiniâtre en pure perte ? Ma quête est peut-être vaine, auquel cas peut-être un jour me mordrai-je les doigts de ne pas t’avoir imité. (des deux mains, prenant les poignets de Melvyn) Quoi que nous fassions aujourd’hui et à l’avenir l’un et l’autre, jamais nous ne déferons ce qu’ensemble nous avons fait. Aussi ne nous occupons pas de ce que fait l’un et l’autre, occupons-nous simplement de l’un et de l’autre.

Melvyn.– C’est vrai. Tu as raison.

Brian.– Buvons à nous, mes amis. Brian entraîne Melvyn et Floriane vers le buffet.

 

Gaëla.- (voix off) Dirait-on que cet homme là-bas est un mari tout neuf avec un anneau en fer au doigt ? Qu’il s’est obligé à moi ? Que pour lui, je devais être le seul être désormais qui existe ? Que nous ne devions pas faire un pas l’un sans l’autre ? Que de ce jour, il ne devait plus tourner les yeux, l’esprit et le cœur vers nul autre être que sa femme ?... … Voyez ce prostitué, il s’est réservé à une seule et il s’offre déjà à d’autres. Il a juré qu’il se réserverait à moi seule sans partage, et il se partage déjà. L’amour est entier, et déjà il le fractionne. Quel mari est ce mari qui partage sa femme avec d’autres ? … … Crois-tu que tu aurais tout à la fois, tes amis et ta femme? Croyais-tu que tu m’aimerais entre autres, que tu m’aurais moi, et d’autres en plus ? Que chacun aurait son jour et son heure, moi compris ?.. .. Crois-tu, que je ramasserais tous les débris de pâte de tes tartes qui tombent de leurs tôles, pour me faire avec ces débris, ma tartelette à moi ? Je vais t’apprendre que tu es marié, mon cher. Gaëla se dirige vers un jeune voisin invité.

 

Brian, entraînant Melvyn et Floriane, va vers Hoke.

Brian.- (présentant) Hoke, Melvyn, un vieil ami, Floriane… ..Melvyn, Hoke, mon instructeur en bière. De lui, j’ai tout appris, les bières, de la pale à la stout, en passant par la real et la milk ; les vins, du sherry au bordeaux ; le nettoyage, la désinfection, le rinçage des conduites ; le remplacement des joints, le remplacement des bonbonnes de gaz ; le réensemencement en levure de la real ; à laver les verres à l’eau et à la brosse et les rincer ; à faire les cuivres, laver les tables, le sol, et tout cela à le faire au bon moment et sans faire attendre personne. D’un imbécile ignorant et maladroit, il a fait quelqu’un qui sait et qui a le geste. Pour finir, c’est lui qui a décidé le patron à engager le novice balourd que j’étais. C’est grâce à lui que j’ai pu enfin être quelque chose. Il a été plus paternel et plus fraternel qu’un père et qu’un frère. Gaëla, qui n’avait cessé de jeter des coups d’œil à Brian, quitte le buffet, va vers lui.

Gaëla.– Brian. Tes invités sont nouveaux en pays inconnu. Il faudrait que les accueille le maître des lieux .

Brian.– J’y vais. (à Hoke, Melvyn et Floriane) Excusez-moi. Brian va vers le buffet.

 

Melvyn.- (à Hoke) Ainsi, vous avez été l’instructeur de cette recrue ?

Hoke.– J’ai bien cru que je n’y arriverais jamais. Au début, je me demandais s’il n’était pas arriéré… … Il existe de ces enfants à l’école, qui malgré pression et prières, refusent de lire : il n’apprendra jamais, se dit la maîtresse, navrée, et de guerre lasse, pour ne pas retarder les autres, elle le laisse de côté. Arrive le dernier jour du dernier mois, et voilà que l’élève lève le doigt, et devant la maîtresse et la classe interdites, il lit la nouvelle page d’une seule traite, et mieux que le premier de la classe, et la classe, d’enthousiasme, applaudit à tout rompre, et le cœur de la maîtresse lui bondit dans la poitrine, et les larmes se pressent sous ses paupières. .. ..Brian, de rien à rien qu’il faisait, un beau jour, retroussant ses manches, du matin au soir a travaillé à la perfection,à l’efficacité et à l’économie, sans une fausse note, comme s’il n’avait jamais fait que ça. Du coup, mon jugement sur lui s’en est redressé… … Dites-moi, vous êtes un vieil ami à lui ? Vous êtes aussi dans la restauration ?

Melvyn.– Si l’on veut. Je travaille dans une boutique de décorateur.

Hoke.– Le patron est correct avec vous ?

Floriane.– Il est d’autant plus correct, que c’est lui le patron.

Hoke.– De votre tribune, vous descendez dans la foule serrer la main à un barman, parce que c’est un vieil ami ? Quelqu’un de la haute, en souvenir du passé, descend en bas : c’est chic, ça… … Madame est ?

Floriane.– La femme de Monsieur.

Hoke.- (Melvyn et à Floriane) Mariés ? Ouf. Vous voilà tranquilles.

Floriane.– Tranquilles ?

Hoke.– Oui. Chacun sait que l’autre est à lui, il n’a plus de souci à se faire. Peut-être autrefois a-t-il fourni quelque effort pour l’acquérir, par bonheur la douce oreiller de l’habitude a pris le relais.

Melvyn.– Si vous croyez qu’un mari est propriétaire de sa femme, vous faites erreur. L’être humain n’est pas fixe, il varie sans cesse. Il n’est jamais le même l’instant suivant que l’instant précédent. Comment peut-on être propriétaire d’un être qui change ? Ma femme est parfaitement libre.

Hoke.– Si je vous suis, un étranger, face à elle, aurait à tout moment les mêmes droits, ou plutôt le même manque de droits que vous ?

Melvyn.– Tout à fait.

Hoke.– Même moi ?

Melvyn.– Même vous.

Hoke.– Si je lui fais la cour, vous n’allez pas sortir votre revolver et me revolveriser ?

Melvyn.- (riant) Mais non.

Hoke.– Et vous accepterez de sortir du champ clos et de me laisser le champ libre ?

Melvyn.- (reculant pour partir, en riant) La preuve.

Floriane.- (à Melvyn) Hé. Toi. C’est ainsi que tu me laisses aux envahisseurs ? Que tu abandonnes ma ville au pillage ?

Melvyn.– As-tu si peur, au premier assaut, de livrer tes clés et t’ouvrir tes portes ? Melvyn en riant s’éloigne vers le buffet.

Hoke.- Pour que vous ne pensiez pas qu'alors que vous boîtez, je saute et je danse, je vous informe que je suis pénalisé du même handicap que vous : je suis marié moi aussi.

Floriane.-(riant) Je sens que je vais bien m’amuser.

Hoke.– Pour équilibrer les chances, veuillez en esprit couper ces liens invisibles dont l’habitude vous lie avec cet homme blond, rougeaud, quasi chauve et dodu, qui est votre mari. Veuillez d’un œil neuf voir mon homme neuf.

Floriane.- (riant) C’est fait.

Hoke.– Quand vous n’aviez pas encore votre mari, ça vous a peut-être piquée de l’avoir : avouez que la pique est bien émoussée. Vous vous êtes pressé le meilleur, reconnaissez que le zeste qui reste, est bon à jeter.

Floriane.- (riant) Allez, allez.

Hoke.- Je vous poserai brutalement la question des questions. Soyez honnête, mariée, il n’y a aucun désir, qui vous reste la langue pendante ? Répondez franchement : pudique ou son contraire, décent ou son contraire, sentimental ou son contraire, tout chez vous a son contentement ?.. .. Quelle est la condition du plaisir ? Le nouveau. Apprenez que c’est vrai : découvrez-moi. Mièvre ou résolu, brûlant ou de glace, timide ou impudent, tout ce que vous désirez je peux l’être, et même, cerise sur le gâteau, ce que vous ne désirez pas. Pourquoi vous contenter de ce qu’offre qui vous connaissez par cœur, quand il y a toutes les chances que celui que vous ne connaissez pas, vous offrirait mieux ?

Floriane.- Conclusion ?

Hoke.- Conclusion : vous avez terminé votre livre, pour quoi le laisser traîner à votre chevet, puisque vous ne l’ouvrez plus ? Je vous engage à en commencer un autre : le mien.

Floriane.– La question est que, notre livre, nous ne sommes pas près d’en voir la fin. On avance une page, on fait un retour en arrière, puis on relit certain passage qu’on aime bien, puis on remonte plus haut, puis on remonte bien plus avant, quand on ne recommence pas tout bonnement depuis le début. On n’en finit pas de le lire et de le relire.

Hoke.– Enfin, vous n’êtes plus très neufs l’un pour l’autre, avouez. Vous commencez à vous défraîchir. A force de vous consommer, vous devez avoir épuisé vos réserves. Ne dites pas qu’il n’est pas temps de retourner au marché.

Floriane.– Justement, non. Plus nous nous connaissons, plus nous nous découvrons. Quelquefois l’un est loin devant et comme détaché, et l’autre est comme perdu, et puis le premier, faisant demi-tour, revient au second, et le fête. Ou l’un va, fier, devant, sûr que l’autre le suit, et puis il se tourne, et il n’y a personne, et faisant demi-tour, il court après celui qu’il pensait qu’il le suivait. Nous sommes chacun pour l’autre tout et son contraire, ce qui fait qu’il n’est en chacun aucune faim d’aucune sorte que l’autre ne rassasie.

Hoke.– (levant les mains) Stop. Je jette l’éponge. Je déclare forfait. Votre mari blond, rougeaud, quasi chauve et dodu doit être un fameux gaillard. Je ne sais pas de qui je suis jaloux, de lui qui vous comble ou de vous qu’il comble. Je serai beau joueur, je me retire de la table de jeu : votre mari m’a ruiné. Hoke fait la révérence et va vers le buffet. Floriane va vers Melvyn et le tire par la manche.

Floriane.– Dis donc, mon mari, c’est comme ça que tu tiens à moi ? Il faut que j’arrive à cette chose inouïe : que je me dispute à lui pour toi ? Tu ne t’inquiètes pas qu’il puisse me plaire ?

Melvyn.– Fatalitas. Je me serais incliné.

Floriane.- (lui donnant un coup de son sac à main) Tu serais prêt à me laisser à un autre ?

Melvyn.– Je ne désire que ton bonheur, ma chérie.

Floriane.– (lui donnant un coup de sac à main) Ta grandeur d’âme confine à l’indifférence.

Melvyn.– Au lieu d’être heureuse que je sois prêt à tout moment de te laisser être heureuse avec un autre ? On ne sait pas comment vous contenter, vous autres : trop de jalousie vous déplaît, trop peu aussi.

Floriane.– (lui donnant des coups de sac à main) Si j’étais un homme, je te battrais pour t’apprendre à qui je suis. Bourreau des cœurs, homme à bonnes fortunes, tombeur de femmes. Pour me faire plaisir, tu aurais pu me faire une crise de jalousie. .. .. (montrant le buffet) Puisque c’est ainsi, je vais me consoler.

Melvyn.– Permets que je compatisse. Elle lui donne des coups de sac, ils vont vers le buffet.

 

De retour de leur inspection de la maison, entrent Eléanor et Guillem.

Eléanor.- (avec une grimace de dégoût) On ne peut s’adosser à aucun mur tellement ils sont sales. On ne peut s’asseoir sur les pliants, de peur qu’ils craquent. On se croit chez les gitans. C’est outrager sa femme que la loger dans un campement pareil.

Guillem.– Maison de mineur ou pas, le moindre aurait été qu’il repeigne et tapisse de neuf.

Eléanor.– Est-ce que je n’avais pas assez mis Gaëla en garde. C’est celui-là que je veux et pas un autre.

Guillem.– Est-ce qu’elle est tellement bonne, son idée à elle d’arrêter de travailler? Son salaire n’aurait pas été de trop.

Eléanor.– Est-ce qu’elle n’a pas tout de suite annoncé la couleur ? Que mariée, elle ne jouerait pas à la petite jeune fille à aller travailler ? Brian a opiné. Quand on veut une fille comme ma sœur, il faut la payer. Une fille belle et douée comme elle, ça a un coût.

Guillem.– Pourquoi ne revendiques-tu pas pour toi ce que tu revendiques pour elle? Tu pourrais sans inconvénient quitter ta banque, mes gains suffisent pour nous faire vivre.

Eléanor.– Tu m’as vue à côté d’elle ? Elle a toujours été demandée. Elle a repoussé trois prétendants d’avenir pour ce Brian de rien. Moi j’ai toujours été offerte. Il s’est présenté dans ma vie un seul preneur sérieux, ç’a été toi. Faute d’être un capital, il faut que je m’assure d’un revenu. Mon crédit à moi, c’est mon salaire. A celle qui a tout, tout est donné ; à celle qui n’a rien, rien n’est donné. Celle-là ne peut compter que sur une personne : elle.

Guillem.– C’est tout le cas que tu fais de moi ?

Eléanor.– Tu crois que je veux que tes gains, le doigt sur la détente, me tiennent en respect ? Que je sois sous la menace incessante d’un abus de pouvoir possible ? … ... Nous gagnons un salaire tous les deux : il s’établit entre nous une paix armée, un équilibre de la terreur. Cela garantit notre liberté. Guillem a depuis un certain temps un œil sur le buffet.

Guillem.– Mon estomac manifeste et lève des pancartes. J’aimerais lui jeter quelques crédits pour le réduire au silence… (Il montre le buffet)

Eléanor.– Tes yeux y sont déjà depuis un certain temps. Je me demandais quand le reste suivrait. Guillem va vers le buffet.

 

Eléanor va à Gaëla, lui met le bras sous le bras et l’entraîne à l’écart.

Eléanor.– Chère sœur, un dernier mot.

Gaëla.– Chère Eléanor.

Eléanor.- Combien d’années n’avons-nous pas vécu ensemble ? Ne faudra-t-il pas à Brian vivre bien des années avec toi, pour égaler celles que tu as vécues avec moi? Pour longtemps encore, tu seras plus une sœur qu’une épouse. J’aimerais qu’un souvenir de moi te tienne compagnie, quand tu ne m’auras plus pour compagne. (minimisant la chose) C’est plus une pensée qu’un cadeau, plus une idée qu’une chose, qui peut n’être rien si tu veux, mais qui, si tu le veux, peut se faire pensée pour une pensée. Permettras-tu à ta sœur d’ enfreindre l’interdiction de ton mari ?

Gaëla.– Je suis ici sans un bagage, maman m’a défendu de rien emporter. La mariée a l’impression d’être une fille en fugue. Est-il injuste que j’aie un peu quelque chose de toi ?.. … Si mon mari accepte ta sœur pour femme, il acceptera bien quelque chose de la sœur de ta sœur.

Eléanor.– Tout à l’heure, Guillem ira le chercher dans la voiture.

Gaëla.- Qu’il le glisse sous mon lit, le gauche, le surélevé… ..(embrassant Eléanor) Un souvenir de toi me fait naître déjà de toi, un amer regret. (l’embrassant) Merci, chère sœur, tu seras la seule. (montrant la pasteur seule) Pardonne-moi, mon devoir m’appelle. Gaëla va vers le pasteur.

 

Hoke, qui voit qu’Eléanore est seule va droit sur elle.

Hoke.- (indiquant Guillem) Est-ce que je peux profiter de ce que le garde du corps se restaure aux cuisines ?

Eléanor.– Croyez-vous que le corps ait besoin d’un garde ?

Hoke.– Cheveux tirés, chignon verrouillé, corsage boutonné jusqu’au cou, manches tirées jusqu’aux poignets, vos trésors sont défendus par de bons ouvrages de défense, c’est vrai.

Eléanor.– Un bon mur barbelé me défend en plus : j’ai la bague au doigt.

Hoke.– Comme ça se trouve : le même mur me défend : je suis marié moi aussi. Nous sommes à égalité, nous avons le même mur à sauter : pendant que l’un sautera l’un, l’autre sautera l’autre. (Eléanor rit) Ceci dit, je vous approuve, vous faites bien de veiller à ne pas éveiller les convoitises.

Eléanor.- (inquiète, regardant autour d’elle). .. ..Baissez l’intensité de vos lumières, s’il vous plaît : vos yeux brillants vont vous trahir… … Je n’ai rien dit, allez, allez.

Hoke.– N’est-ce pas être bien ingrate envers vos trésors que les enfermer dans un pareil coffre ? Je doute que le coffre les apprécie leur vrai prix. (Eléanor rit)

Eléanor.- (inquiète, regardant autour d’elle). .. .. Respectez les distances comme si vous les respectiez vraiment. Vous finirez par attirer l’attention. .. .. Je n’ai rien dit, allez, allez.

Hoke.– Vous vous dites mariée, c’est vite dit. Le tout est de savoir dans quelle proportion vous l’êtes.

Eléanor.– C’est à dire ?

Hoke.– Vous vous donnez vraiment toute à votre officiel ? Il n’en resterait pas un petit bout pour un amateur ? (Eléanor rit)

Eléanor.– (inquiète, regardant autour d’elle) Mettez une sourdine à votre instrument à vent, on va vous entendre… … Je n’ai rien dit, allez, allez.

Hoke.– Ne vous en prenez qu’à vous, (montrant le visage) si votre accrocheuse enseigne, au-dessus de la boutique, pousse le chaland à voir ce qui s’offre à l’intérieur.

Eléanor.–Si je comprends bien, vous me faites du beau plat.

Hoke.– Et un plat d’autant plus plat que le relief est en relief. Plus je le survole, plus je trouve que le site est à découvrir. Réservez-moi la priorité, j’aimerais lancer une campagne de fouilles. (Eléanor éclate de fou rire) Gaëla s’approche.

Gaëla.– Monsieur t’importune ?

Eléanor.–Ah. Tu me sauves, Gaëla. J’ai voulu en avoir le cœur net. J’ai laissé Monsieur faire son numéro. Eh bien, c’est du propre. Lui, témoin du marié, le jour de ton mariage, à moi, la sœur de la mariée, il s’est permis de faire une très indécente exhibition. J’ai souhaité du fond du cœur que le mari ne soit pas comme son témoin, tu ne peux pas savoir.

Hoke.– Que je vous fasse ma cour n’avait pas l’air de vous déplaire.

Gaëla.– Ne pouviez-vous pas bien vous conduire, par respect pour Brian ?

Hoke.– Quand je me suis conduit au mieux ? Quand voyant son mari occupé ailleurs, et elle, seule et abandonnée, dans un pur élan de charité, m’armant d’une vaillance inouïe, je suis allé lui faire une cour héroïque ? Que j’ai dû pour charger mes accus, me programmer toute une projection dans la salle obscure de mon petit cinéma de quartier ? Dieu sait qu’il a fallu de vertu pour ne pas en avoir, et c’est cette vertu que vous me reprochez ? .. ..Entre nous, qui connaît mieux une sœur que sa sœur ? Vous savez mieux que personne comment elle est faite.

Gaëla.– Après l’avoir offensée dans un sens, vous l’offensez dans l’autre. Vous portez l’outrage à son comble. Quand on ne sait dire que des sottises, il y a une ressource pour paraître intelligent : se taire. Gaëla entraîne Eléanor vers la pasteur, Hoke va vers le buffet.

 

Brian prend Guillem et Melvyn par le coude et les rapproche.

Brian.- (à Guillem et à Melvyn) Vous m’avez prié tous les deux de profiter de mon mariage pour jouer les démarcheurs. A qui veut faire affaire, je présente qui veut faire affaire.

Melvyn.– Je retire ma demande. Ce n’était pas à faire, un pareil jour.

Brian.– Je m’en voudrais que ce jour de mes noces, qui est un jour ouvrable, soit pour vous un jour perdu. Comme quelqu’un qui quitte la farandole, je mets la main gauche de celui qui est devant, dans la main gauche de celui qui est derrière. Melvyn vient d’ouvrir à Birmingham une boutique d’architecte d’intérieur, Guillem tient ici, à Nottingham, une agence d’assurances. Je vous laisse. Brian retourne auprès de ses invités.

 

Guillem.- (à Melvyn) Architecte d’intérieur ? Il y a une clientèle pour ça ?

Melvyn.– Pour bien s’habiller, il faut se fier à quelqu’un du dehors, qui vous juge objectivement. Pour bien habiller son intérieur, il en va de même… … Agent d’assurances ? Vous trouvez encore de la clientèle ? Une épicerie ferme, à sa place ouvre une agence d’assurances.

Guillem.– Ma clientèle s’accroît chaque jour, s’accroîtra bientôt de la vôtre.

Melvyn.– Ca m’étonnerait. Je suis assuré jusqu’au cou. Responsabilité civile, incendie, dégât des eaux, catastrophes naturelles, vandalisme, cambriolage, bris de vitrine, impayés, je suis couvert jusqu’aux yeux.

Guillem.– Il y a une chose qu’un assureur peut toujours ajouter à un contrat.

Melvyn.– Pas au mien, c’est certain.

Guillem.—Je parie que vous ne refuserez pas ce que je vous ajouterai.

Melvyn.– Dites et vous verrez bien.

Guillem.– Une diminution de votre prime.

Melvyn.– Oui. Et vous diminuerez les risques couverts.

Guillem.- Pas du tout. Je couvrirai les mêmes risques.

Melvyn.– Comment pouvez-vous offrir ce que vos concurrents n’offrent pas ?

Guillem.– Je vous ristournerai un pourcentage de mon pourcentage.

Melvyn.– Oui. Pendant un an. Et après, vous m’augmenterez du double.

Guillem.– Par contrat, je vous garantirai le contraire.

Melvyn.– Je vous signale qu’un assureur m’a déjà passé les menottes. N’est pas né celui qui peut déverrouiller de ses poignets de pareils bracelets métalliques.

Guillem.– Je suis de la maison. J’ai les clés.

Melvyn.– Qui me dit que votre honnêteté n’est pas une malhonnêteté plus retorse que l’habituelle ?

Guillem.– Quand Brian est votre ami et mon beau-frère ? Vous voulez que je m’en fasse haïr ?

Melvyn.– Je veux bien étudier votre offre.. .. à une condition. .. .. La société est un ensemble d’individus unis par des services réciproques. Si vous voulez faire affaire avec moi, vous ne pouvez pas ne pas vouloir que je fasse affaire avec vous. Je vous chargerai d’assurer ma boutique, si vous me chargez de décorer votre agence.

Guillem.– Une agence d’assurances n’a besoin que de simplicité. Elle n’a besoin de rien de plus.

Melvyn.– Sous prétexte que vous voulez vous habiller simplement, vous habillez-vous de n’importe quoi, quand vous visitez la clientèle ?

Guillem.– Non, quand même.

Melvyn.– Votre agence, de même, non, quand même.

Floriane.- (intervenant) Vous oubliez que nous vous paierions en assurances une rente annuelle, tandis que vous, pour la décoration de votre agence, vous acquitteriez un seul débours, une fois pour toutes.

Eléanor.- (intervenant elle aussi) A une condition : que vous nous fassiez un prix.

Floriane.– Vous êtes dure.

Eléanor.– Vous aussi. .. .. Nous nous voyons dans votre boutique ?

Floriane.– Dans votre agence d’abord.

Eléanor.– Lundi matin ?

Floriane.– Lundi matin. Melvyn et Guillem s’échangent leurs cartes.

Melvyn.– Un tel lieu ne convient peut-être pas tout à fait pour parler affaire. C’est à la limite de la décence.

Guillem.- Pour faire affaire, un tel lieu convient tout à fait : n’est-ce pas celui d’un souk ? Bons éclats de rire. Le groupe se disperse.

 

Melvyn va prendre deux verres de bière, cherche du regard quelqu’un, et va droit sur Hoke, à qui il offre le verre de bière, et qu’il entraîne à part.

Melvyn.– Monsieur Hoke, j’ai attendu que vous soyez libre. J’aimerais que vous me parliez de Brian. Il a disparu de Birmingham il y a 3, 4 ans, et je le retrouve à Nottingham, (il fait le tour du living-room des yeux) dégradé, avili. Soyez franc, pendant ces quatre ans, loin des siens, dans quels excès et quelles débauches ne s’est-il pas jeté ?

Hoke.– Des débauches ?

Melvyn.– Des débauches.

Hoke.– Brian ?

Melvyn.– Brian.

Hoke.– Nous ne parlons pas du même garçon. Brian s’amuse tout à fait innocemment.

Melvyn.– Tout à fait innocemment ?

Hoke.– Voulez-vous que je vous raconte notre dernière aventure, avant qu’il fasse la connaissance de Gaëla ?

Melvyn.– J’en serais très curieux.

Hoke.– Souvent, tous les deux, nous allions à moto à Skegness, la plage de Nottingham, nous baigner. Un samedi, en arrivant sur la plage, nous n’avons pas été sans voir deux jeunes filles, qui nous jetaient des regards par-dessous. La première toute en courbes entrantes et sortantes, avec un grand et beau nez busqué, des yeux directs, une parole libre avait pour nom Bérangère ; la seconde, toute en angles droits et lignes droite, qui ne dirigeait vers nous que ses oreilles mais ne perdait rien de ce qui se disait, avait pour nom Corentine… … De loin, où il était, prenant la parole, d’une voix précautionneuse, Brian s’enquit si, étant donné leur bourgade d’origine, que trahissait la plaque minéralogique de leur voiture, c’est à dire Londres, capitale de gens sans aveu et de Lovelaces sans scrupules, elles étaient néanmoins animées d’intentions honnêtes. Que si elles pouvaient nous en assurer, nous serions assez portés à faire leur connaissance. Et que si elles en étaient d’accord, nous leur proposerions volontiers de nouer avec elles un petit nœud de rosette, comme ceux qu’on fait aux lacets de chaussures, qu’il suffit de tirer sur un brin pour défaire. « Pourquoi pas, mon Dieu, dit en riant Bérangère. » Nous avons décliné nos prénoms avec cérémonie, elles les leurs, et nous avons posé nos serviettes, non près d’elles comme une force menaçante, envahissante et occupante, mais assez loin, comme des alliés lointains.

Melvyn.– Habile.

Hoke.– Il ne s’est rien passé de ce que vous croyez. Durant les deux jours, pendant nos promenades, baignades, visites, repas, soirées, jamais il n’y eut un geste, un regard, une attitude déplacés, toujours une distance respectueuse a été respectée. Je ne dis pas qu’il n’y eut pas quelque chose entre Bérangère et moi, entre Corentine et Brian, mais rien n’apparut. Et puis, comme on s’est connus, on s’est quittés. Comme on était passé d’inconnu à connu, on est repassé de connu à inconnu. Il y eut simplement un intervalle de connaissance entre deux éternités d’ignorance. Brian leur a dit qu’elles nous avaient fait bien de l’honneur et nous leur avons dit au revoir comme si on devait se revoir le lendemain, sachant pourtant qu’on ne se reverrait plus. Voilà un exemple des excès et des débauches dans lesquelles se jetait Brian.

Melvyn.– Et la nuit ? Entre vos deux jours, il y a eu une nuit ?

Hoke.– La nuit a été le comble des deux jours. Elles avaient une tente, nous non. A la tombée de la nuit, voilà qu’une pluie anglaise nous tombe dessus et nous assassine, nous la souffrons, héroïques ; elles, elles s’en protègent de l’auvent de leur tente. Sous ses cheveux plaqués par la pluie, Brian a avancé que nous accepterions bien l’asile sous leur tente, à condition qu’entre leur Ouest libéral et notre Est communiste elles acceptent que nous élevions un mur de Berlin, haut et épais, de sacs, combinaisons, casques, gamelles, gourdes, quarts, qui sonneraient fort comme des sirènes d’alarme, en cas de franchissement par des transfuges. Bérangère, riant, nous a invités d’un geste. Nous avons dormi tous les quatre, sur nos huit oreilles, comme Adam et Eve au Paradis Terrestre avant la faute.

Melvyn.– Vapeurs et fumées, mirages et chimères, ça lui ressemble bien. Voilà les songes et les rêveries à quoi il perd ses jours. C’est par ce genre de faux-fuyants et d’échappatoires qu’il fuit la vie… .. Vous appelez ça une aventure ? Il tourne le dos à Hoke et rejoint Floriane.

 

La pasteur va vers Gaëla.

La pasteur.- Je vous quitte chère Gaëla.

Gaëla.– Personne ne vous attend, mon Révérend.

La pasteur.– Comment un croyant peut-il tolérer qu’un incroyant le tolère dans sa maison plus que de raison ? (Brian s’approche de la pasteur) Brian, au risque de vous faire subir le martyre, permettez un dernier mot … …(Brian invite la pasteur à parler) A supposer qu’à un homme échoit la plus heureuse des bonnes fortunes, qu’il soit un mari et un père heureux, pensez-vous qu’un tel homme ne désirera plus rien ? Un homme aura beau avoir tout, il y aura toujours quelque chose qui lui manque. L’homme est ainsi fait qu’heureux, il ne l’est pas. L’âme de l’homme est trop vaste, pour que le seul bonheur familial le comble. L’âme sans limites ne peut être comblée que par quelque chose ou quelqu’un sans limites. Pensez à cela, Brian.

Brian.– J’ai pourvu à cette faim-là, mon Révérend. Je reconnais un principe supérieur, de qui dépend ma destinée, auquel j’ai fait vœu d’obédience absolue. C’est une vieille divinité païenne, fille de Zeus et de la déesse Mnémosyne. Pardonnez-moi de n’en pas dévoiler davantage : ce sont des mystères sacrés que les initiés ont interdiction de dévoiler.

La pasteur.– Je ne désire pas savoir, je sais que vous vivrez toujours pour le mieux. Eléanor fait signe à Guillem qui sort. Gaëla raccompagne la pasteur. Melvyn, Floriane, les invités disent au revoir à Brian et les suivent.

 

Hoke, à son tour, va vers Brian pour le saluer.

Brian.– Hoke, reste encore un peu.

Hoke.– Je ne veux pas me faire trop mal voir. On me voit déjà de travers. Guillem rentre, le cadeau caché, lui et Eléanor entrent dans la chambre à coucher, Eléanor le cachant, on voit Guillem glisser le cadeau sous le lit de Gaëla. Brian, sans le faire voir, a tout vu. Brian. C’est devenu un lieu commun que de dire, qu’à partir de son mariage, l’homme n’est plus qu’une moitié, celle de sa femme. Sa moitié personnelle, il est prié de la laisser dehors. … … Sache une chose, pour moi, tu seras toujours entier. Tu es marié, ça t’ajoute peut-être quelque chose, mais ce qui est sûr c’est que pour moi ça ne te retranche rien. Quoique reproducteur, tu ne seras jamais pour moi châtré. Tu seras toujours, toi, dans ton intégrité. De ses deux mains, il serre les deux mains de Brian.

Brian.– Reste. Accompagne-moi dans mes derniers instants.

Hoke.– Est-ce que tu sais que demain, tu seras le même qu’aujourd’hui ?.. .. Laisse-moi profiter de mon seul petit avantage de deux fois divorcé sur un premier marié, je peux, moi, aller dehors sans permission. A demain, Brian. Hoke sort juste au moment où Gaëla entre Au moment où Hoke allait saluer Gaëla, Gaêla se détourne. Hoke sort.

 

Brian va droit sur le paquet posé sous le lit de Gaëla, le prend et revient. Eléanor et Guillem rentrent de côté.

Brian.- (à Gaëla, montrant le cadeau) Ce passager clandestin est entré sans autorisation, selon notre convention, il est à reconduire à la frontière et renvoyé dans le pays d’origine. Eléanor s’avance.

Eléanor.– Ce cadeau vient de nous, Brian.

Brian.– J’avais envoyé à tous certain avis recommandé, dont tous ont accusé réception.

Eléanor.– Ma sœur et moi avons été si longtemps d’une pièce que j’ai souhaité que la cassure entre nous ne soit pas nette et tranchée. J’ai voulu que de sa compagne la plus ancienne, quelque chose l’accompagne.

Brian.– Vous souhaitez subsister chez elle sous la forme d’un pense-bête ? (il tâte le cadeau à travers le papier) Vous craignez tellement qu’elle vous oublie, pour que vous vous rappeliez à elle sous les espèces d’un vase à dépoussiérer ? .. ..Il y a un point auquel vous n’avez pas pensé : votre cadeau a été vu. Il m’a été demandé si le privilège du cadeau avait été accordé aux privilégiés, et refusé aux défavorisés.

Gaëla.– C’est Hoke. Qu’est-ce qu’un Hoke ?

Brian.– Comme Eléanor est ta famille naturelle, Hoke est ma famille adoptive. (Il tend le cadeau à Eléanor)

Eléanor.– Je regrette. Du moment qu’il a été offert, sa propriété et sa possession ne sont plus miennes.

Brian.– Le cadeau ne devait pas être offert, donc n’a pas été offert.

Eléanor.– Tout le monde a le droit de transférer la propriété de ses biens à qui il veut. C’est vous qui commettez un abus, en disposant des biens de ma sœur, comme si c’étaient les vôtres.

Brian.-(à Gaëla) Je veux bien reconnaître que le droit exclusif et absolu de renonciation t’appartient. Au nom de notre convention, je te demande de répudier ce don.

Gaëla.– Aussi bien que tu ne veux pas que je t’offense en offensant un de tes amis, tu ne voudras pas m’offenser en offensant ma sœur.

Eléanor.– L’interdiction des cadeaux venait de vous, Brian.

Brian.– Et de celle à qui le cadeau a été offert. Elle m’avait approuvé.

Eléanor.– Sauf que vous lui avez imposé quelque chose d’illégal. Cadeaux de mariage sont présents d’usage, et comme tels sont prévus par la loi. Il n’est écrit nulle part qu’ils peuvent être prohibés par l’un ou l’autre des conjoints. Coutume est source de droit. Vous pouvez vouloir ne pas obéir à la coutume, mais vous ne pouvez vouloir que Gaëla n’y obéisse pas. Donation est faite, propriété est transmise. Ce bien est à Gaëla, donc à vous, que vous le vouliez ou non. Vous en disposez absolument et exclusivement. Viens, Guillem, nous ne sommes plus partie à l’affaire. Laissez-nous vous offrir nos vœux sincères d’un bonheur parfait.

Gaëla.- (l’embrassant) Merci soeurette. (Elle embrasse Guillem, Eléanor et Guillem saluent Brian, Gaêla va pour les accompagner, Eléanor l’en empêche)

Eléanor.– Je m’en voudrais le jour de tes noces de t’éloigner de ton mari un seul instant. Sortent Eléanor et Guillem.

 

Brian.- (tendant le cadeau à Gaëla) Je te prie de respecter ta parole et de rendre à ta sœur son cadeau.

Gaëla.– Eléanor est après toi, le premier être que j’aime au monde. Si une exception peut être opposée, c’est bien elle.

Brian.–Je n’aime qu’un seul être : ma femme. Si ma femme aime son mari autant que son mari aime sa femme, elle donnera à son mari le pas sur sa sœur.

Gaëla.– Je ne peux pas lui rendre ce qu’elle dit ne plus être à elle.

Brian.– Si ce n’est plus à elle, si ce ne peut être à toi, ce n’est donc à personne, ou à tout le monde, ou à n’importe qui, en foi de quoi, il te faut accepter que je le pose quelque part dehors, sur un banc.

Gaëla.– Ah. Plutôt qu’il soit à quelqu’un, qu’il ne soit plus.

Brian.– Sais-tu quel est mon avoir ? Rien. Rien ne fait plus mon orgueil que cet état-là : n’avoir rien. Si j’ai un titre de gloire, c’est celui-ci : ma gueuserie. Je tiens à mon dénuement comme à mes os. J’ai pour principe, en conséquence, de n’accepter, de ma vie, de quiconque, cadeau, don, avantage, libéralité, appui. Ce premier cadeau ne peut être, pour que, le premier n’étant pas, il n’y en ait pas de second. Il pose le cadeau par terre, sort, revient avec un fort marteau et un torchon.

Gaëla.– Si tu brises ce vase, Brian, tu briseras autre chose. Brian entoure le cadeau du torchon, et avec rage, à travers le torchon, à coups répétés, brise le vase en marceaux. Gaëla sort.

 

Brian.- (voix off) Un jeune homme rêve de Londres, ne pense qu’à Londres,ce n’est qu’à Londres qu’il peut, pense-t-il, réussir. Un beau jour, ivre de bonheur, sa précieuse valise en carton à la main, il débarque dans Londres la magnifique, traverse la circulation merveilleuse, habite le taudis splendide, exerce le gagne-pain mirifique. Trois ans après, la fumée d’ivresse dissipée, ignoré de Londres comme au premier jour, épuisé par ses courses au milieu des foules qui le pressent, amer, désenchanté, tête basse, sur la pointe des pieds, il s’en retourne dans sa province natale. Quel aura été son bonheur ? Londres ? Non. L’attente de Londres. Quel est bonheur du mari ? Les noces ? Non. L’attente des noces. Gaëla entre en imper, sac en main.

Brian.- Tu vas ?

Gaëla.– Chez moi.

Brian.– Dépose ton sac : tu es arrivée.

Gaëla.– Ce n’est pas chez moi ici, c’est chez toi.

Brian.- Mais chez moi, c’est chez toi. Sache une chose, Gaëla : jamais, de ta vie, aucun homme ne t’aimera avec cette force, même si cette force te bouscule un peu. Même si, ce qu’à Dieu ne plaise, tu es à d’autres, je serai celui, qui sera à jamais la référence, comme tu seras celle, qui à jamais sera la référence, si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je suis à d’autres… … (Il va vers elle, dépose le sac, lui ôte l’imper, est à mi-chemin entre Gaëla de la chambre à coucher) Jour des noces est mort, vive sa nuit. Gaëla va vers lui, ils sortent.


 

 

2

 

 

Le pub. Clients aux tables et au comptoir. Le patron au comptoir, Hoke, Brian, qui servent, lavent et rincent les verres, nettoient le comptoir, débarrassent les tables. - Entrent Ben, un livre en main, et Will,jeunes gens bien mis, qui restent à la porte un instant, à contempler le pub.

Will.- Je ne connais pas de bonheur plus grand, que de trinquer le mercredi, avec toi, de bière et d’idées.

Ben.– Mon bonheur est l’exact reflet du tien. Nous avons juste le temps. Ils ôtent leurs manteaux, Ben réserve la première table, Will va au comptoir, commandent deux stouts. Brian le sert, Will paie au patron, et emporte les deux bières à la table.

Ben.- Quelque bien qu’on se sente chez soi, quel est le lieu où on se sent mieux que chez soi ? ..(levant sa bière) .. Au pub.

Will.– Au pub. (Ils trinquent et boivent) (montrant le livre) Alors ? Qu’est ce que tu en penses ?

Ben.– Un diamant, du plus pur, du plus brillant. Tu avais raison.

Will.– Je le savais.

Ben.– Je suis d’accord avec toi : il mérite d’être pris comme modèle.

Will.- Faisons comme nous avons dit : livrons-nous à son étude… ... Quelles sont les causes qui font qu’il est exemplaire ? La principale, selon moi, c’est que les personnages sont du dernier échelon de la société. Ils habitent au rez-de-chaussée de l’immeuble. Ils font un pas, ils sont dans la rue.

Ben.– Inférieurs à tous, supérieurs à aucun. Ils n’espèrent rien de personne, toute leur force, ils l’ont d’eux. Je te donne raison.

Will.– Si leur condition prêche fort pour eux, malheureusement, quelque chose les condamne sans recours : leurs actes. Ils vivent de vols, de cambriolages, d’escroqueries, de tromperies. Qu’un personnage s’approprie par la violence et la ruse ce qu’il ne peut s’approprier par le travail et le salaire, un auteur classique ne peut l’accepter. Le délit, l’infraction, les abus ne peuvent être le nœud de l’action. La moralité est la condition de l’action classique.

Ben.– C’est d’ailleurs si vrai que l’auteur, après que ces histoires de jeunes impécunieux malhonnêtes lui eussent rapporté gloire et pécune, quittant le bas peuple et son sujet, et entrant dans notre classe moyenne, et se mettant à lire les auteurs classiques, de ce jour-là n’a plus écrit. Il a senti lui-même que la malhonnêteté ne pouvait pas être le ressort d’une oeuvre.

Will.– Et pourtant son apprentissage avait été le bon. Il avait été un ouvrier honnête dans une usine de bicyclettes.

Ben.– Si nous voulions bien faire, il faudrait faire le chemin inverse, quitter notre classe moyenne pour la populaire.

Will.– Mais s’y condamner en détention à vie, sans espoir de libération. A cette seule condition nous saurions ce que c’est que vivre comme le peuple.

Ben.– Maintenant, imposer à ses femme et enfants de vivre, parmi la foule des pauvres, une pauvreté obscure, pour un résultat aléatoire, puisque nous ne savons pas si cela serait pour nous source d’inspiration, qui aurait cet héroïsme ? Se lancer dans un tel voyage sans retour, sans être sûr de découvrir jamais quelque chose, qui le ferait ?

Will.– C’est bien là la question… … Si nous osions une vérification ? Tu te rappelles la nouvelle (il indique le livre) qui a pour héros un serveur de restaurant, qui passe son dimanche sur la plage de Skegness, gifle sa femme et perd son gamin ?

Ben.– Oui.

Will.– Si nous mesurions la fiction à l’aune de la réalité ? Si nous confrontions ce serveur de papier avec un vrai ? (du visage, il indique les deux barmen. Ben fait la grimace) Nous soumettons à un spécialiste, quelque chose de sa spécialité.

Ben.– Il est vrai que ça serait plein d’enseignement. Nous l’osons ? (Il se tourne, voit Brian en train d’ôter des verres d’une table, et de la nettoyer) Tu lui demandes ? Tu as l’art. Will se tourne et guette le moment de parler à Brian.

Will.– Barman. .. .. Barman. (Brian s’approche) Est-ce que je peux vous poser une question.

Brian.– Je vous écoute.

Will.- (prenant le livre en main et le lui montrant) Un étranger qui, dans un quartier cherche une rue qu’il ne trouve pas, n’a qu’une ressource, demander à quelqu’un qui habite le quartier… … Mon ami et moi, nous voulons être auteurs. Nous sommes dans des doutes affreux. Nous recherchons quel doit être l’objet de l’art. Nous nous perdons dans une indécision mortelle. Un avis comme le vôtre nous sauverait… … L’auteur qui a écrit ce livre est né à Nottingham. Il a écrit une nouvelle sur un serveur de restaurant. Nous aimerions que vous, barman de profession, nous donniez votre avis sur ce serveur de fiction.

Brian.– C’est le portrait d’une brute avinée, qui cogne sur les siens ?

Will.- (riant) Non, non.

Brian.– L’homme réduit à l’état larvaire : une grande bouche idiote ?

Will.- (riant) Non plus.

Brian.– Un être qui a échoué sa vie, et qui désespère ?

Will.– Non plus. Brian les examine.

Brian.– Au regret. Je lisais beaucoup autrefois. Je ne peux plus me résoudre à lire. Désolé. (Il les quitte)

Hoke.- (à tous les clients) Permettez, ladies et gentlemen, que nous vous ôtions le pub de la bouche. Vous le goûterez mieux ce soir. Il est l’heure.

Will.- Nous partons, nous partons. Brian ôte d’autres verres sur d’autres tables et les porte sur le comptoir, où Hoke les lave et les rince. Will et Ben terminent leur bière.

Will.- (à Ben) Quel est ce vrai faux barman ? Est-ce que tu t’attendais qu’il nous réponde comme ça ? Je ne peux plus me résoudre à lire ? Ils sortent, et les clients.

 

Le patron va vers son bureau, Brian ferme la porte de l’intérieur, prend gants, balai serpillière, seau, commence à laver le sol.

Hoke.- (allant à Brian, fâché) On fait la queue, on ronge son frein, sous nos yeux médusés, Monsieur passe toute la file. Veux-tu attendre ton tour ? Est-ce que tu me fais une méchante observation ? Tu ne me juges pas assez bon ? Je ne vais assez bien dans les coins ? Je laisse des traces ? Tu sais que tu es vexant ? Il prend ses gants, prend à Brian le balai et la serpillière et lave le sol. Brian finit de laver les verres, les rincer, les ranger et de nettoyer le comptoir.

 

Entre du bureau le patron, en caban , avec deux enveloppes.

Le patron.- (jetant son enveloppe à chacun de mauvaise humeur) Votre maudite paie. C’était à moi, et ça ne l’est plus. Je l’ai gagné et je le perds. Je décaisse ce que j’encaisse : je ne l’encaisserai jamais. Je vous interdis de rire, Hoke. Hoke ouvre la porte au patron.

 

Au moment où le patron sort, se glisse à l’intérieur le permanent du syndicat.

Le permanent.–Bêê, bêê. Moutons bêlants, le syndicat vient tondre la nouvelle laine qui vous a poussé. (De leur enveloppe, Hoke et Brian paient leur cotisation, Brian jetant l’argent) Ca te riderait de payer ta cotisation avec le sourire ? Tu crois que c’est une partie de plaisir de tendre la marmite en sonnant la clochette ? C’est déjà assez humiliant de tendre la main, pour que tu ne me fronces pas le sourcil en plus.

Brian.– Ta charge de permanent te pèse ? Dépose-la à terre. Si tu te plains de te planquer à l’arrière, tu n’as qu’à nous rejoindre, et monter au front.

Le permanent.– Qu’est-ce qui lui prend à cracher et sortir les griffes ? Lui qui montrait toujours patte de velours ?

Hoke.– Il lui prend qu’il mûrit, punaise. Sa voix mue. Sort le permanent.

 

Le travail terminé, Hoke et Brian mettent leur blouson de jean. Hoke va à la porte, Brian va au tableau électrique, prêt à éteindre.

Hoke.– Brian. Tu crois que ta patronne te prêterait cet après-midi ? Je t’invite à pêcher dans un bras mort de la Trent. Nous irions à moto. Je fournirais tout : canne, fil, moulinet, plombs, hameçons, vers, bottes. Je te promets que je ne t’userais pas, et te rendrais dans l’exact état où je t’aurais pris.

Brian.– Il faut que je demande à Gaëla si j’ai envie. Si à 3 heures, je ne suis pas chez toi, c’est que, tout bien réfléchi, ça ne m’aura rien dit.

Hoke.- (riant) Entendu. Ils sortent.

 

 

 

La maison de Brian. Le living-room, la porte de la chambre à coucher reposée sur ses gonds et fermée. - Gaëla guette à la fenêtre.

Gaëla.- (voix off, regardant l’heure) 4 minutes de retard. Depuis plus de 4 heures de temps qu’il est à jeun, c’est ainsi qu’il a faim de moi ? (le voyant, se reculant de la fenêtre, le suivant des yeux) Dans sa hâte d’assouvir ses yeux de ma vue, est-ce qu’il se presse ? C’est ainsi que l’amour de moi le persécute ? Derrière sa clôture, ma jeunesse renonce au monde et à ses plaisirs, se fait moniale vouée à son seul culte, et lui, comme un Dieu gâté se fait désirer. Je vais t’apprendre le prix de mon sacrifice, jeune infidèle. Gaëla quitte le living-room pour la cuisine, dont elle ferme à demi la porte.

 

Entre Brian.

Brian.– Gaëla… …(Il se dévêt de son blouson) Gaëla. Gaëla. De la cuisine, sort Gaëla, portant une bassine avec du linge humide, fait l’étonnée.

Gaëla.– Déjà ?

Brian.- Je dois faire un tour, jusqu’à ce que te naisse le désir de mon retour ? (Il fait un pas vers la sortie) Je dois sortir pour te laisser te préparer à ma venue ?

Gaëla.– Fais un pas dehors et je passe mon après-midi en ville… … Tu viens chaque jour un peu plus tard. Il ne te viendrait jamais à l’idée de venir plus tôt ?

Brian.– Venir plus tôt, est-ce que ce ne serait pas de bien mauvaises manières ? Crois-tu que je veuille te surprendre ? Imagine que tu es en train de recevoir un ami, et que j’arrive sur ces entrefaites ?

Gaëla.– Toute la matinée, je me prépare corps et esprit à te recevoir. A l’heure dite tout est prêt : comité d’accueil, fanfare, enfants des écoles, et l’invité ne vient pas. Que fait le comité d’accueil ? Il se démobilise.

Brian.– Le risque de te faire attendre un peu n’est-il pas de mille fois préférable au risque de te surprendre ? Etre trop exact, n’est-ce pas faire preuve d’impolitesse ? Etre un peu en retard, n’est-ce pas témoigner du respect ?

Gaëla.– C’est le prétexte que tu avances. Tu ne veux pas avouer que tu t’es attardé à Dieu sait quoi ou avec Dieu sait qui. Je te voyais de la fenêtre, la pensée ailleurs, en contemplation de quelqu’un ou de quelque chose d’autre que moi.

Brian.– Quand la crainte pendant mon retour me hante de ne plus te trouver à la maison ?

Gaëla.– Si tu t’attardes encore une fois, crains que ta crainte n’ait lieu d’être. Je t’attends à une heure précise, tu dois répondre fidèlement à cette attente.

Brian.– J’y répondrai désormais. (l’embrassant) Bonjour.

Gaëla.– Bonjour.

 

Brian.- … … (sortant de l’enveloppe son salaire) Mon salaire du mois. (Gaëla sort l’argent de l’enveloppe, le compte des yeux) Ce sont de bien faibles rentrées. .. .. J’ai fait un peu de prospection. Le matin, j’ai 3 h de libre, l’après-midi 4. Tant d’heures fainéantes ne demandent qu’à s’employer. On m’offre à faire des extras dans des brasseries et des salons de thé.

Gaëla.– Que tu vois plus de monde encore, en plus du pub, pendant que moi, je verrai encore plus personne ? Tant que ta femme sera ta femme, son mari ne lui volera pas une minute.

Brian.– Ce temps te serait donné, puisqu’il servirait à gagner de l’argent qui te serait donné.

Gaëla.– Il est hors de question que tu soustraies à ta femme la plus petite fraction du temps que tu lui dois.

Brian.– Mon salaire est trop juste. J’aimerais que tu sois plus à l’aise.

Gaëla.- Ne me pousse pas à bout. Ne m’en touche plus un mot.

Brian.– En tous cas, sache qu’il y a une chose que je n’accepterai jamais, c’est que nous empruntions de l’argent à quiconque. Gagner peu n’est pas déshonorant, emprunter est infâme. Donne si tu veux, prête si tu veux, mais n’emprunte jamais : telle doit être la règle.

Gaëla.– Tu m’intimes une sommation ? Tu me mets à demeure ? Ta voix ose élever la voix sur moi ?

Brian.– Tu m’imposes une règle, je t’en impose une autre. Tu ne veux pas que je fasse des extras, je ne veux pas que nous fassions des dettes. Gagner peu, c’est déjà être esclave, devoir en plus, c’est être deux fois esclave. Nous sommes déjà assez asservis par la violence de notre condition, je ne veux pas que nous le soyons davantage, par choix.

Gaëla.– Commande qui tu veux, mais pas ta femme. Personne au monde, pas même mon mari, ne me dicter ma conduite.

Brian.– Les rentrées d’argent, c’est ma partie : cette injonction s’adresse à moi autant qu’à toi. J’ai trop souffert des dettes de mon père, dont à sa mort, il a fallu que je me fasse solidaire. Ma mère et moi, nous n’étions plus entre nos mains, mais entre les mains d’un autre. C’est une chose que je veux plus vivre.

Gaëla.– Je vais être généreuse : j’oublie ce que j’ai entendu.

Brian.– Tu as tout entendu et tu n’oublieras rien. Je suis prêt à le répéter autant de fois qu’il le faudra. Gaëla sort de la bassine, un drap en tend un bout à Brian, ils le plient, de même serviettes et torchons.

 

Brian.– .. Une chose va te faire rire. Hoke m’a invité à pêcher cet après-midi dans un canal désaffecté. Il m’aurait prêté le matériel, nous aurions été à moto… … Fais-moi plaisir : dis-moi que ça te déplaît.

Gaëla.– Pas du tout. Si ça te plaît ça me plaît.. .. En corollaire, ça ne pourra que te plaire que j’aille de mon côté. Sors pêcher de ton côté, je sortirai pécher du mien.

Brian.– Comment dois-je l’entendre ?

Gaëla.– Comme je le dis.

Brian.– Vois comme tu es. Je te taquine, aussitôt tu montres les dents. … … Tu sembles rêver de sortir, pour un rien, tu m’en menaces. Je comprends tes sentiments : l’isolement est un châtiment. Je ne veux pas qu’à la fin, tu t’en plaignes et me le reproches. Je te presse de te suivre. Sors quand il te plaira.

Gaëla.– Je te vois venir avec tes gros sabots. Je sortirais de mon côté pour que tu t’autorises à sortir du tien. Sache une chose : je ne serai pas la première à distendre nos liens. Un court silence. Chacun vaque.

 

Brian.- (revenant) J’ai pensé à une chose. Les pensées rebondissant de mur en mur vous sont méchamment retournées. Pensées que l’on ressasse lassent. J’aimerais que tu acceptes que nous achetions une télé. Les télés ne sont plus d’un tel prix que nous ne puissions nous la payer.

Gaëla.– Amuse-toi, que nous ayons la paix. Va jouer dehors, fillette, laisse les grandes personnes s’occuper des affaires sérieuses. … ... Vivre ne vivant pas ? Regarder vivre les autres ? C’est le prix de consolation que tu offres à l’élève méritante ? Ne me méprise pas, Brian. .. .. Je vivrai la vie que j’ai choisie de vivre, comme elle est. Je veux que tu saches qu’à tout moment je pense à toi et attends ton retour, afin qu’à tout moment tu penses à moi et attendes de me revenir.

Brian.– Ne te sens pas liée par ta parole, accepte de la reprendre dès que tu le voudras… Il hésite, va, vient nerveusement dans le fond de la pièce.

 

Gaëla l’observe un moment aller et venir.

Gaëla.– Observe-toi. Tu fais un aller comme pour partir, puis tu te rappelles que ce n’est pas à faire, tu fais demi-tour, mais l’envie de t’en aller te reprend aussitôt, et faisant demi-tour sur le demi-tour, tu t’en vas de nouveau, et ainsi sans fin. (Brian s’arrête de marcher) Comme un détenu de longue peine, qui, pour ne pas perdre ses forces s’astreint à marcher de long en large dans sa cellule, d’un mur à l’autre, 5 pas aller, 5 pas retour, on dirait que tu t’exerces pour ta libération. Un jouet à piles, qui bat des bras et des jambes dans le vide, et qu’on n’arrive pas à arrêter, parce qu’on ne sait pas où est le bouton : voilà le mari que j’ai. Brian reste debout. Un silence.

 

Brian.– (hésitant) .. .. Je peux te rappeler que nous avons Melvyn et Floriane à dîner ce soir ?

Gaëla.– Tu l’avais dit. Je l’avais entendu.

Brian.– (allant vers la cuisine) Je vais aux victuailles. As-tu un désir particulier pour le repas ?

Gaëla.– Quand on invite quelqu’un, c’est son goût qu’il faut interroger, pas celui de sa femme, je suppose.

Brian.– Je te pose la question. Je propose un pudding du Yorkshire. Tu as quelque chose contre ?

Gaëla.– Je n’ai à être ni pour ni contre. Ce n’est pas moi l’invité. Brian va dans la cuisine, revient avec un sac et un porte-monnaie, regarde Gaëla, hésite, et sort. Gaëla se lève de son pliant, prend le bâti de sa jupe à pleine main et avec rage le jette par terre.

 

 

 

Plus tard. Gaëla penchée avec application sur le bâti de sa jupe à coudre. Brian entre avec un plateau sur lequel sont posées 4 assiettes, 4 verres, 4 couverts, 4 serviettes en papier, et les dispose sur la table.

Gaëla– Pourquoi 4 assiettes ? Un silence.

Brian.– Tu ne dînes pas avec nous ?

Gaëla.– Ce sont tes amis pas les miens.

Brian.– Les amis du mari ne sont-ils pas aussi les amis de la femme ?

Gaëla.– Parce que je suis ta femme, je me violerais à aimer qui je n’aime pas ?

Brian.– Tu ne t’es pas opposée à ce que je les invite.

Gaëla.– Et je ne m’y oppose toujours pas. Quand la fille de la famille reçoit une amie, est-ce qu’elle l’impose aux siens ? Elle l’emmène dans sa chambre et ferme la porte.

Brian.– La femme de Melvyn ne me connaît guère plus que tu connais Melvyn.

Gaëla.– Si cette femme est assez facile pour se lier avec la première venue sans la connaître, ça la juge certainement.

Brian.– Ton absence sera une insulte pour elle, et pour lui, et pour moi.

Gaëla.– Comment se sentiraient-ils insultés par quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, pour la simple raison qu’elle veut continuer à ne pas les connaître ?

Brian.– Respecte-moi Gaëla, reçois-les cette fois-ci. Fais un effort : ne m’outrage pas. Je te donne ma parole que je ne les inviterai plus.

Gaëla.– Est-ce que je te dis que tu m’outrages, quand tu me forces à faire place à des étrangers, alors que je suis chez moi ?

Brian.– Tu aurais pu me dire que tu ne voulais pas les recevoir.

Gaëla.– Tu ne m’avais pas consultée.

Brian.– Tu m’as dit : oui, invite-les.

Gaëla.– Je le redis : oui, invite-les.

Brian.– Tu n’offenseras pas mes amis et invités en ne les recevant pas.

Gaëla.– En ne les recevant pas, je n’offense pas ceux qui ne sont ni mes amis ni mes invités.

Brian.- Tu ne feras pas cela.

Gaëla.– Crois ce que tu voudras. Brian laisse les 4 couverts, cherche un plateau avec une bouteille de Xérès et une bouteille d’un blanc portugais, des salés et quatre verres, qu’il dépose par terre entre 4 pliants. Il retourne à la cuisine. Gaëla prend toutes ses affaires de couture et disparaît dans la chambre à coucher.

 

 

 

Plus tard. Entrent de l’entrée Brian, Floriane, Melvyn, qui se dévêtent de leurs manteaux, que Brian pose sur un transat.

Brian.- (avançant les pliants, les présentant) Veuillez tolérer ce personnel intérimaire qui vous accueille encore. Le titulaire c’est toujours pas nommé.

Melvyn.– C’est plutôt le personnel intérimaire qui ne nous tolérera pas. Tu vas entendre comme ils gémiront quand nous prendrons place. Ils craqueront à rendre l’âme. Bien qu’ils s’assoient avec précaution, les pliants craquent, tous rient.

Brian.– (à genoux par terre devant le plateau) Sherry sec, portugais blanc sucré ?

Floriane.– Gaëla ne prend pas l’apéritif ?

Brian.– Non. Brian les sert. Ils lèvent le verre.

Floriane.– Qu’elle soit là même si elle n’y est pas.

Melvyn.– (levant son verre) Brian. Comme au squash, de la raquette les deux joueurs renvoient chacun à son tour la balle de mur en mur, et l’échange se poursuit sans fin, je forme le vœu que nous nous renvoyions une invitation chacun à son tour, et que cet échange soit de même sans fin.

Floriane.– Après votre chapitre à tous les deux, s’ajoutent deux nouveaux personnages, le roman s’étoffe, et l’action reprend de plus belle. A la présente absente

Melvyn.– A l’absente présente. Ils boivent.

Brian.- (se levant) Je crois que c’est prêt. Nous pouvons passer à table.

Floriane.– Gaëla est-elle si jalouse de sa cuisine, qu’elle la préfère à nous ?

Brian.– Je vous tranquillise : ce n’est pas le cas. Prenez place, je vous prie.

Floriane.– Si cela peut inciter l’hôtesse à rejoindre ses hôtes. Brian sort.

 

Floriane.– A la cuisine, il n’y a âme qui vive. Ton ami est seul à l’œuvre.

Melvyn.– Ils sont sans doute en pleine scène de ménage, et nous, au milieu, nous récoltons les coups qu’ils s’envoient… .. Ca ne me déplaît pas que Brian soit soumis aux mêmes lois physiques que tout le monde. Il a toujours l’air de maîtriser toutes les situations : apparemment, il ne maîtrise pas sa femme. Brian, de la cuisine, apporte en courant une cocote brûlante.

 

Brian.– Je vous en prie, asseyez-vous.

Floriane.– Brian, apaisez nos inquiétudes : Gaëla n’est pas souffrante ?

Brian.– Elle se porte comme un charme : (montrant sa chaise vide) la preuve. .. .. (à Floriane et à Melvyn) Je vous prie de me pardonner. Gaëla ne déjeunera avec nous . .. .. Je serai franc : j’ai cru que, contre elle, elle aimerait mes amis. Elle m’a dit qu’elle ne vous aurait pas choisis comme amis si elle vous avait connus sans moi, donc, pas davantage avec moi.

Floriane.– Aimer son mari, n’est-ce pas l’aimer en entier, c’est à dire non seulement lui, mais aussi ses amis ? La sûre amitié qui lie mon mari à vous était la sûre recommandation, pour que je me lie d’amitié avec votre femme. Je croyais Galëa animée des mêmes sentiments.

Brian.– Vous êtes telle, je vous comprends. Comprenez Gaëla telle qu’elle est. Un silence.

Melvyn.– Comment deux joueraient-ils en double, si en face, des deux joueurs, l’un déclare forfait ? Il n’y a pas d’autre choix que d’annuler la partie. Un silence.

Floriane.– Vous nous accueillez le cœur fermé, Brian. Comprenez que nous refermions aussi le vôtre. Tous deux reprennent leurs manteaux, s’en revêtent et sortent.

 

 

Entre Gaêla avec son bâti, elle va s’asseoir et continue sa couture.

Brian.– Je te donne raison. Personne n’a devoir de s’exciter le cœur pour qu’il batte artificiellement plus vite. .. .. Que pourrais-je te reprocher ? J’aurais traîné toute ma vie de vieilles casseroles, pour le plaisir de les entendre sonner sur le pavé ? Tout ma vie, je me serais isolé dans le jardin fumer ma petite clope Melvyn, et puis, en m’aérant la bouche, je t’aurais retrouvée au salon ? (Il débarrasse rapidement la table) Que s’évaporent les hâbleries et les discussions oiseuses des jeunes gens, que prenne forme le travail utile et muet de l’homme et de la femme. .. .. (gaiement, à Galëa) Nouvelle scène, nouvel esprit. Si nous changions de lieu pour nous changer les idées ? Si nous allions faire un tour ?

Gaëla.– (toute gaie) Voilà une balle que j’attrape au vol. Ils prennent des pulls et sortent.

 

 

 

Dans la soirée, retour de la promenade. Brian entre, et puis Gaëla, tendus et fâchés.

Brian.- (au bout d’un moment, se tournant face à Gaëla) Si j’envoyais à l’ennemi une délégation pour entamer des pourparlers de paix, comment l’ennemi l’accueillerait-il?

Gaëla.–(détendue subitement et souriant) A te maîtriser, ce serait toi le vainqueur. Je n’aurais plus qu’à lever le drapeau blanc.

Brian.- (allant vers Gaëla et lui tendant les mains) Ne laissons plus nos farouches susceptibilités déchirer notre bonne intelligence.

Gaëla.– Que ne nous conduisent plus les humeurs irrationnelles, mais la sage raison. Edictons-nous cette règle.

Brian.—Je la signe des deux mains. Un silence.

Gaëla.– Si nous battions le fer tant qu’il est chaud ? Si nous appliquions notre nouvelle règle au différend qui vient de nous opposer ?

Brian.– Faisons exemple.

Gaëla.– Le sujet de notre différend était que tu voulais qu’on se promène dans notre banlieue, moi au centre-ville. A peine avais-je dit centre-ville, que tu as grimacé de dégoût. J’aurais eu mauvais cœur de ne pas respecter ton écoeurement.

Brian.– Tu m’en as assez puni. Tout le temps de la promenade, tu as traîné le pas, me forçant sans cesse à t’attendre.

Gaëla.– ..Avoue. Tes jardins d’ouvriers ravagés, tes grillages rouillés et défoncés, tes cabanes de jardins laissés à l’abandon, tes décharges sauvages de matelas moisis, de fauteuils défoncés, de gazinières en morceaux, tes chemins boueux noyés des dernières pluies, est-ce que ce n’était pas plus triste qu’un deuil ? N’aurions-nous pas le droit, le dimanche, de quitter les coulisses infâmes de notre banlieue, pour nous récréer dans les beaux décors du centre-ville ?

Brian.– Passer par de belles rues aux belles maisons, parmi des gens vêtus de beaux manteaux de laine, habillés de nos éternels robes et pantalons d’été, est-ce que nous ne nous sentirions pas affreusement déplacés ?.. .. Tu t’attarderais de nouveau, heureuse aux vitrines, devant les beaux et riches meubles anciens, pour que de retour dans notre noire maison de briques de notre hideuse banlieue, tu en aies regret, et que moi j’aie chagrin que tu en aies regret. Est-ce que c’est utile ?

Gaëla.– Lorsqu’on fait un rêve merveilleux, au réveil, bien qu’on sache que ce n’est qu’un rêve, est-ce qu’on n’en sort pas émerveillé ? J’ouvre mon joli roman en allant, je le ferme en revenant, et je suis toute heureuse de ces deux heures de lecture.

Brian.– Est-ce que ce n’est pas te plaindre de notre condition sans dire un mot, et d’autant plus amèrement que tu ne dis pas un mot ?

Gaëla.– Désirer désaltérer un cœur aride d’un peu de fraîche beauté, est-ce que c’est se plaindre ? Soif d’art et de beauté est-ce soif inconvenante ?

Brian.– Sauf que ne quittera jamais de l’esprit que ton rêve ne sera jamais qu’un rêve.

Gaëla.– Qu’en sais-tu ? Sais-tu de quel avenir ton présent accouchera ? Tu étais coursier, puis tu n’as plus été coursier. Tu es barman, peut-être un jour, ne seras-tu plus barman ? Comme deux miroirs face à face, pourquoi le présent se répèterait-il à l’infini indéfiniment ?

Brian.– Rien ni personne ne fera que ce que je suis ne soit plus un jour.

Gaëla.– Qui sait ? A tout homme, une chance n’est-elle pas offerte un jour ? .. .. Et pourquoi ne te mettrais-tu pas à aider cette chance ? Tu sais que tu es sous-employé. L’homme vaut en fonction de ses facultés, et ses facultés valent en fonction de ce qu’elles rapportent. Pourquoi ne te mettrais-tu pas à la recherche d’un salaire digne de tes aptitudes ?

Brian.– Etre mon démarcheur ? Tenter de me vendre ? Achetez-moi, vous ferez une bonne affaire ? Si je m’offre, et que je ne trouve pas preneur, je me marchanderais, je baisserais mon prix ? Je m’offrirais en promotion ? En solde peut-être avec 20, 30 50, 60 % de rabais ? Je devrais m’érotiser même peut-être pour pouvoir mieux me vendre ? Et si, malgré toute ma publicité, je ne trouve pas acheteur,je devrai en déduire que je ne vaux rien ? Invendu, il faudra que je me mette moi-même au pilon? Tout ce travail pour transférer ma propriété à quelqu’un qui usera et abusera de moi? Je préfère de mille fois me réserver mon exploitation… (Un silence) …A supposer que je gagne des mille et des cent, que tu puisses t’offrir ces beaux habits et ces beaux meubles dont tu rêves : est-ce que cet îlot de beaux habits et de beaux meubles, ne faudra-t-il pas qu’il se réfugie dans l’îlot d’un bel appartement, et cet îlot de bel appartement, à son tour, dans l’îlot d’un beau quartier ? Art et luxe enferment et isolent. Finir choisis dans un lieu choisi ? Et si ce quartier populaire me plaisait, parce que c’est le peuple dans ce quartier, qui me plaît ? Et si j’avais choisi et si j’aimais être barman dans un pub ?

Gaëla.– Pub, alambic d’ivrognes, abreuvoir de buveurs.

Brian.– Pub, domaine public, maison du peuple. J’ai peu, Gaëla, mais en ayant ce peu, j’ai ce qui me comble.

Gaëla.– Comment pourrais-tu penser autrement ? Faute d’un emploi honorable que personne ne t’offre, tu défends l’honneur d’un emploi déshonorant : ça te sauve à tes yeux. T’offrirait-on une belle place avec un beau salaire, jetant ta belle déclaration de principes aux orties, tu changerais de philosophie comme de chemise.

Brian.– Ce ne sera pas mon cas. Sois en persuadée.

Gaëla.– Si tu aimes tellement les bas quartiers, le jour où tu en habiteras un beau, tu pourras toujours louer dans un bas une résidence secondaire pour y passer tes week-end et tes vacances.

Brian.– Tu m’as aimé dans un emploi que j’aime.

Gaëla.– Et si je t’avais aimé malgré ton emploi ? Si sous l’humble rôle, j’avais aimé le fier acteur ? Et si sous la pauvreté de l’emploi, j’avais aimé la richesse des talents ?

Brian.– Tu te trompes. Je n’ai pas plus de talents que quiconque.

Gaëla.– Tu es trop modeste.

Brian.– Ce sont mes égaux qui sont trop modestes. La plupart des gens ont bien plus de talents que ceux qu’on leur donne et qu’ils se prêtent. Gaëla réprime un bâillement.

Gaëla.– Nous reparlerons de ça une autre fois. La promenade m’a rompue, il faut que du sommeil me refasse.

Brian.– Je t’en prie. Sort Gaëla.

 

Brian.- (voix off) … Proches ? Dos contre dos, pistolet à bout de bras, prêts à compter dix pas, se tourner, c’est à qui tirera le premier. .. .. Mon pied gauche joint à son pied droit par un foulard noué, chacun le bras autour du cou de l’autre, comme font les enfants dans la course au foulard, ne sommes-nous pas condamnés à courir ensemble? De gré ou de force, ne faudra-t-il pas accorder notre pas ? Il sort.


 

3

 

 

Le parc du château de Hadwick-Hall. - Entrent Brendan , suivi de Brian.

Brian.– Brendan. Brendan, peux-tu m’expliquer ? Quand je t’ai soumis ce projet d’expédition vers ce château, tu l’as voté des deux mains. Nous nous mettons en campagne : à peine le château investi, tu n’as plus qu’une hâte, l’évacuer au plus vite. Tu traverses les salles au galop, sans jeter même un coup d’œil aux arbalètes. Peux-tu m’expliquer ce revirement ?

Brendan.– Toi plutôt, peux-tu m’expliquer ? Comment un père savant comme toi, en qui son petit enfant place toute sa confiance, peut-il abuser de sa naïveté à ce point ?

Brian.– J’ai abusé, moi ?

Brendan.– Tu appelles ça un vieux château ?

Brian.– Je persiste et signe : c’est un vieux château. Je te le prouverai noir sur blanc.

Brendan.– Ce gâteau à la crème ? Cette tranche de plum-pudding lisse et luisante ? On dirait une maquette de carton découpée avec des ciseaux. C’est du Hollywood, papa, pas de l’Angleterre .. .. Un vieux château, c’est une bête de guerre, ouverte de balafres, couturée de cicatrices, borgne, amputée, une gueule cassée héroïque.

Brian.– J’entends. Ce que tu voulais, c’était un château ancien combattant, mutilé de la face, grand invalide de guerre. Nous irons la prochaine fois voir le château du roi Jean. Je te le promets.

 

Entre Gaëla, furieuse.

Gaëla.- Petites brutes, galopins sans éducation, polissons mal élevés, si vous saviez comme je rougis que vous soyez à moi. Le groupe écoute religieusement une guide savante, pose des questions, prend des notes, et ces deux vandales, par leurs folles chevauchées, ravagent le précieux savoir dispensé. Tu n’as pas le moindre désir de débarbouiller le nez morveux de ton barbare de gamin d’un petit bout de savon de culture ?

Brian.– Je suivais Brendan. Je m’intéressais à ce qui l’intéressait.

Gaëla.– Au lieu de laisser le jeune chiot te tirer et de courir à sa suite, ne peux-tu, toi le maître, le tirer et le forcer à rester au pied ? Est-ce à toi de devenir sauvage et inculte comme lui, où à lui de devenir un jour cultivé et civilisé comme tu es censé l’être ? L’argile ne doit—elle pas être façonnée, tant qu’elle est encore humide et molle ?

Brian.– Tu crois que l’art soit de son âge ?

Gaëla.– De quel âge est-il selon toi ? Toutes ces choses splendides, ces salles parquetées et lambrissées, ces plafonds aux caissons sculptés et peints, ces tapisseries hautes et larges comme des murs, ces cheminées en cipolin vert et turquin bleu, cette vaisselle d’or, d’argent, de vermeil, ces buffets de noyer, ces tables de chêne, ces portraits de ducs et de duchesses, ne peux-tu le forcer à y jeter un coup d’œil, pour que ce coup d’œil laisse en lui des traces, si minimes fussent-elles ?

Brian.– Tout ce riche apparat de noble, chiffré, armorié, est-ce que ce n’est pas fait pour se hausser le col ? Qu’est ce qu’il y a de beau là-dedans ? Ce sont poses avantageuses, attitudes arrogantes, décorum vaniteux. Ce pensum me déclenche une envie irrépressible de bâiller à me décrocher la mâchoire. .. .. L’art véritable est bien autre chose. Il vous parle au cœur, non d’un autre, mais de vous. Je donnerais une simple fourche en bois patinée par les mains paysannes, aux belles dents courbes polies par les bottes de foin, solidement fixées cœur à cœur, dans d’étroites mortaises par des tenons solides, contre un château complet avec ses cuisines et ses dépendances.

Gaëla.– Permets que d’autres aient des opinions moins partisanes. Pour moi, le beau est beau d’où qu’il soit, fût-il de riches ou de nobles, même si je ne suis ni riche, ni noble. S’il n’y avait ni château, ni folie gentilhommière, ni pavillon de chasse, notre campagne anglaise serait une lande de bruyères sauvage et désolée. On ne peut renier les châteaux de nos campagnes, pas plus que la noblesse de notre histoire.

Brian.– Permets qu’on ne se prenne de passion ni pour les uns ni pour l’autre. Gaëla.– C’est ça. Bornons notre esprit au petit jardin pourri des noires briques de notre maison de mineurs. Ne peux-tu être un peu plus ouvert, et au lieu de lui mettre des œillères, laisser à ton fils tout son champ de vision ?

Brian.– Un croyant peut difficilement enseigner autre chose que sa religion.

Brendan.- (s’interposant, levant la main) Les partis tory et labour veulent-ils bien déclarer la campagne électorale close, et laisser le petit électorat déposer son bulletin dans l’urne ?

Brian.– Si fait.

Gaëla.– Bien sûr.

Brendan.– Je vote droite bien sûr, comme tout enfant bien élevé. Papa, tu as contrevenu à ta tâche d’éducateur. Il est de ton devoir de me donner une cuiller de tout, même si je fais la grimace.

Gaëla.– (triomphant, à Brian) Qu’est-ce que je disais ?

Brendan.– (levant la main) Je propose à tous les deux un contrat pour aujourd’hui : vous seriez des parents unis et qui s’entendent comme je les aimerais, et moi, en échange, je serais un fils sage et obéissant, comme vous l’aimeriez, vous. Est-ce que vous signez ce contrat ?

Gaëla.– Tu es un chou, Brendan.

Brian.– Je t’adore, Brendan.

 

Gaëla regarde autour d’elle.

Gaëla.- (joyeuse) Ces grands hêtres majestueux et ces nobles chênes, hauts et puissants bergers, gardent un bien beau troupeau d’herbe. Si nous pique-niquions ici?

Brian.- (montrant du visage) Tu vois ce que je vois ? On entend des aboiements de chiens. Chasseurs en bottes et veste de cuir, fusil à double canon sur chaque épaule, rabatteurs, garde-chasse : c’est de la haute. Les aboiements se rapprochent.

Voix du jeune chasseur.- (criant) Labour, ici. Cesse d’aboyer après le peuple. Labour. Agitateur. Fauteur de troubles. Au pied. Strike, arrête de troubler l’ordre public. Cesse de prendre le public en otage. Strike. Ici. Couché.

Brian.– Viens, on s’en va.

Gaëla.– C’est notre lâcheté qui fait leur arrogance. On est ici chez nous autant qu’eux. Brian.– Face à leur équipage, que pèse notre panier ? Leur aisance occupe tout l’espace.

Gaëla.– Ils ont des droits sur l’air, la terre, les arbres, l’herbe ? .. ..Vois comme tu es. Ils frappent des mains, font ch ch, et frt, comme un étourneau, tu t’envoles.

Brian.– Un haut personnage passe, motards sifflant, personne n’existe plus. Pour que les particuliers retrouvent un peu d’existence, ne faut-il pas que le haut personnage ait disparu ? Tant que nous les aurons pour paysage, nous n’aurons d’yeux et d’oreilles que pour eux. S’il te plaît, effaçons-les de notre vue, pour les effacer de notre esprit. Brian se charge du panier, ils sortent.

 

Entrent le jeune et le vieux chasseur.

Le jeune chasseur.–Que fait-on des vils renards roux, aux yeux obliques, au museau pointu, porteurs de germes, propagateurs d’épidémies, qui s’en viennent contaminer notre noble gibier ? On les tue. .. ..Saletés de prolétaires. Non seulement ils occupent les banlieues de nos villes, ils envahissent en plus nos forêts. (vers Brian et les siens) La seule nature à laquelle vous avez droit, vermine, c’est le bout de terre pourrie dans votre pot, sur le rebord de votre fenêtre.

Le vieux chasseur.– Ce que je ne supporte pas chez eux, ce sont ces provocantes guenilles râpées et voyantes, dont ils font exprès de s’habiller. Ils ne peuvent pas s’habiller d’un gentil habit de laine peignée d’un bon faiseur, comme tout le monde ? Ils sortent vers le fond.

 

 

En forêt. Plus loin sur un chemin. Brian porte le panier d’une main, Brendan sur l’autre bras.

Gaëla.– Des jambes portant des jambes, tu trouves que c’est sensé ? Tu sais que les siennes sont en parfait état de marche, qu’il suffirait que tu les poses à terre pour qu’elles se mettent à fonctionner ?

Brian.– Ce sont de petites jambes toutes neuves, encore en rodage. (Il pose Brendan par terre. Aux arbres) Ces arbres ne pourraient-ils pas avoir le bon goût de se pousser un peu et de nous faire un peu de place. .. ..(montrant un endroit) Ah. Ils ont un bon mouvement. (Il pose le panier par terre, monte sur le talus, Gaëla le suit) (éclatant de rire) La ville à la campagne. (Il redescend) Il fallait bien sûr que la place ne soit pas sans personne.

Gaëla.– Nous pouvons les ignorer. Ils peuvent être pour eux, nous pour nous. Brian.– Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre. N’y a-t-il pas un seul lieu sur cette foutue terre, où on peut se donner l’illusion d’être unique ? Vouloir être seul pour soi, est-ce une telle utopie ?

Gaëla.- (du haut du talus) Toi. Ne me chante plus ta chanson populaire. Ne fais plus de profession de foi démocratique.

Brian.– Est-ce de ma faute, si au peuple, le peuple est odieux ? Si le peuple est tel qu’il ne souffre pas sa promiscuité ?.. .. (regardant autour de lui) Qu’a donc cette foutue foule d’arbres à se serrer comme des humains ?

Gaëla.– (descendant du talus) C’est vrai quoi. Comment les choses peuvent-elles être comme elles sont ? Ici, il y a trop de gens. Là, il y a trop d’arbres. Saletés de gens, saletés d’arbres. Ils s’éloignent.

 

 

Plus loin, sur le chemin.

Brian.– Un lieu ne saurait manquer de s’offrir. A force, il ne saurait être loin.

Gaëla.– Marcher pour trouver de quoi s’arrêter. Magnifique démarche.

Brendan.– On va bientôt s’arrêter, Maman ?

Gaëla.– Tu as entendu ce qu’a dit ton père ? Que ce n’est pas loin. Depuis le temps que ce n’est pas loin, ça doit être tout près.

Brian.– Le ciel t’a entendu, Brendan. Un passage s’ouvre à nous. (Il monte sur le talus, disparaît, revient en éclatant de rire, à Gaëla) Je m’offre en proie à vos sarcasmes. L’endroit le plus propre, et l’endroit le moins propre. Fait pour moi, moi pour lui. Pour y accéder, je n’ai qu’à suivre ma pente naturelle. Je n’ai qu’à me laisser aller. De moi-même, je vais vers ma parfaite destination. Mon aboutissement, mon achèvement. Un dépôt d’ordures.

Gaëla.- (allant à lui et lui donnant des coups de poing) Triple imbécile. Un garnement qui renifle et avale sa morve. Un galopin qui met le doigt dans son nez, le cure longuement, porte sa crotte à la bouche, et la mord et la suce avec délices. Un gosse sur son pot, qui se barbouille la bouche de son caca. Pour amuser la galerie, déjà laid de son état, il faut qu’il louche en plus, et se tire la bouche jusqu’aux oreilles. Le drame, c’est qu’il ne fait rire que lui. Quand tariras-tu ton flot d’insanités, triple crétin ? Brian, la tête basse, reprend son panier, poursuit le chemin. Gaëla, à qui Brendan donne la main, le suivent.

 

 

Plus loin. Entrent Brian, panier en main, Brendan, Gaëla.

Brian.– Les arbres s’espacent. Cette fois-ci la donne est bonne. Cette clairière est pour nous. (Il monte sur le talus, reste un instant à regarder, redescend, s’assied) Je joue décidément de malchance. (montrant) Panneau : propriété privée, et une grille tout le long. La nature n’est pas libre : tout appartient à quelqu’un. Désolé.

Gaëla.– Après tant de chemin, le même chemin qu’on avait au départ, on l’a à l’arrivée. Merveilleux. (levant son bras vers Brian) Tu crois que je suis élastique indéfiniment, que tu peux tirer sur moi, sans que jamais je casse ? Tu te trompes. Elle sort .

 

Brian.- (voix off) Chacun n’aspire qu’à une chose, c’est que l’autre, dans un geste de pur amour, aille vers lui, lui ouvre les bras, le serre fort, lui dise qu’il n’aime et n’aimera que lui. Le malheur veut, qu’en face, au même moment, l’autre aspire exactement à la même chose. Deux orphelins abandonnés au bord de la route, c’est cette femme et son mari… …(voyant le vieux chasseur approcher par le chemin) Voilà un allié involontaire dans ma guerre de positions.

 

Entre le vieux chasseur.

Le vieux chasseur.—C’est vous dont mes yeux ont fait connaissance tout à l’heure. Ils ne vous retrouvent pas comme ils vous avaient perdus : vous étiez trois.

Brian.– Exact.

Le vieux chasseur.- Savez-vous que vous leur posez une énigme ? Cette tenue anarchiste, blue-jean et polo, est contredite par votre allure civilisée. Ils s’interrogent avec curiosité sur la profession que vous pouvez exercer.

Brian.- Votre uniforme guerrier ne m’en dit pas plus sur la vôtre.

Le vieux chasseur.– Je n’ai rien à cacher, je suis inspecteur général d’une société de chemins de fer.

Brian.– Moi non plus. Je suis barman dans un pub. Le vieux chasseur regarde Brian curieusement.

Le vieux chasseur.– Barman. Comment peut-on être barman ? Qui a jamais vu un barman dans une forêt ?

Brian.– Voyez, miracle, il s’en trouve, et en plus, chose extraordinaire, ils sont mariés et ils ont un fils.

Le vieux chasseur.– A réfléchir, bien sûr, il devait y en avoir.

 

Brian.- (voix off) Est-ce que je ne perds pas la chance de ma vie ?.. .. Alors qu’à l’ordinaire, aux infortunés échoit l’infortune, à l’infortuné que je suis est échue, par la grâce du ciel, la bonne fortune de cette femme belle et forte, et je m’en vais dilapidant ma belle fortune. Mon seul bien au soleil, je m’en vais le prodiguant.

Le vieux chasseur.– Madame travaille ?

Brian.- (voix off) La seule aventure à vivre pour un homme, n’est-ce pas de faire heureuse une femme ? Prends cette résolution, homme grossier : lime, polis la rugosité de ce roc que tu es, deviens doux et lisse, afin qu’à ton contact, elle ne se blesse plus. Prends cette résolution, barbare.

Le vieux chasseur.– Je vous pose une question. Madame travaille ?

Brian.– Non. Madame ne travaille pas.

Le vieux chasseur.– Dites donc, vous ne gagnez pas le Pérou. Vivre à 3 sur un salaire de barman, ça doit chaque mois un mois des vaches maigres.

Brian.– (l’étudiant, ironique) (haut) C’est puissamment raisonné.

Le vieux chasseur.– Comment ? C’est puissamment raisonné ?

Brian.– Un barman dans une forêt, qui pique-nique avec sa femme et son fils, alors qu’il devrait être dans son taudis à leur flanquer des dérouillées : c’est clair, il braconne. Avec son fils pour couverture il fait le guet, pendant que sa femme repère les lieux d’agrenage. Qui est mieux placé qu’un barman pour placer du gibier ? La chose est évidente.

Le vieux chasseur.– C’est ce que vous faites ? Vous braconnez ?

Brian.– Si vous braconniez, vous le diriez ? Vous diriez quelle nuit vous viendriez ? Peut-être aussi quelle heure ? A moins que je vous monte un bateau de toutes pièces?

Le vieux chasseur.– Savez-vous ce que je pense ? Vous plaisantez. Bien que vous ayez tout pour ne pas l’être, vous êtes un homme honnête.

 

Brendan, accroupi entre les arbres, lève sa main, il tient entre le pouce et l’index un énorme cerf-volant.

Brendan.– Papa.

Brian.– Brendan. Veux-tu lâcher ça tout de suite ? Brendan, si tu veux faire plaisir à ton père, tu lâcheras cette affreuse bête tout de suite. Brendan, lâche ça, tu m’entends ? Brendan, dissipe les peurs de ton père, il t’en supplie.

Brendan.– Qui est le monstre, papa, lui pour toi, ou toi pour lui ?

Brian.– Tu as vu ses pinces ? Pourquoi risquer quelque chose ? Je t’en prie, lâche cet animal.

Brendan.- Il est inoffensif, papa. C’est un cerf-volant. Il se nourrit de la sève suintante des arbres.

Brian.– Comment tu sais quelque chose que je ne sais pas ? Moque-toi de moi. Tu sais ce que j’aurais fait à ta place ? J’aurais mis le pied dessus, je l’aurais écrasé jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une bouillie.

Brendan.– Il y a des choses qui ne fonctionnent pas bien chez toi, papa. Tu devrais te faire réparer.

Brian.– Tu es un sage, Brendan. Pardonne-moi de me montrer si enfant.

Brendan.– C’est pas de ta faute pas. Tu n’as pas eu le père que j’ai. .. .. Papa, tu aurais un chasset ?

Le vieux chasseur.– On dit sachet, mon petit.

Brendan.- Papa, tu aurais un chachet ?

Le vieux chasseur.– Sachet. Sachet. Dis : sachet.

Brendan.– Papa, tu aurais un sasset ?

Brian.- (prenant un sachet dans le panier, l’apportant à Brendan) Ne joue pas à l’innocent, Brendan.

Le vieux chasseur.- (apercevant Gaêla qui monte) Votre femme arrive avec des boissons. (s’en allant) Que vous braconniez ou non, sachez que je prendrai toutes les mesures nécessaires. Il sort.

 

Brian.- (voix off) Une si belle fille, si solide sur ses jambes, un tel lot gagné, ne faudrait-il pas être fou pour en faire fi ?

 

Entre Gaëla, qui porte une bouteille de 25cl de vin, une bouteille de 25cl de bière une bouteille de 25cl de soda.

Gaëla.– Je me suis approvisionnée à une camionnette en bas : vin pour toi, bière pour moi, soda pour Brendan. (Brian se penche sur le panier, pour chercher les sandwichs, Gaêla l’en empêche) Jour de repos du barman : c’est à sa femme de servir.(appelant) Brendan. Brian, jambon-tomates, fromage–salade, bœuf-carottes ?

Brian.– Bœuf-carottes.

Gaëla.– Brendan.

Brendan.– Jambon-tomates. Brendan retourne à son emplacement. Gaëla et Brian déjeunent.

Gaëla.- (mangeant, montrant les sandwichs) C’est ce qui nous manquait. Corps en défaillance fait humeur en défaillance.

Brian.– C’est vrai. (se levant, voyant que Brendan est à fouiller la terre) Brendan, il n’est peut-être pas indipensable de prendre en main tout ce qui bouge. L’une ou l’autre de ces choses peut ne pas aimer forcément cela. Peut-être l’une ou l’autre est-elle mieux outillée pour se défendre, et te le faire savoir.

Brendan.- (d’un ton de reproche) Papa.

Gaëla.– Tu sais que si sur lui tu as 100 yeux le dimanche, moi je n’en ai pas un de toute la semaine, et qu’il vit toujours ?

Brian.- (se rasseyant, à Gaëla) ... .. Tu avais émis le souhait de passer le dimanche sur la plage de Skigness. Je fais amende honorable. J’ai pris une résolution : je me plierai désormais à ton choix. Un silence.

Gaëla.- (à Brian) Est-ce que je peux profiter du printemps de tes bonnes dispositions, pour semer certaine graine.

Brian.– Bien sûr.

Gaëla.– J’ai eu la visite d’Eléanor. Sur recommandation et garantie de Guillem, son Assurance t’offre à diriger une agence semblable à la sienne. Guillem se chargerait de ta formation. Dès le départ, tu gagnerais le double de ce que tu gagnes. Un silence.

Brian.– Mais je ne sollicite rien.

Gaëla.– A chaque être, une chance s’offre dans la vie, s’il ne la saisit pas, toute sa vie, amèrement il la regrettera. Guillem t’ouvre une voie, qui jamais plus ne s’ouvrira à toi.

Brian.– L’argent est le matériau sur lequel il travaille. Ce ne sera pas le mien.

Gaëla.– Et nous ? Ne peux-tu penser à nous ?Ne veux-tu pas nous aimer assez pour que la vie nous haïsse moins ? N’est-ce pas un sacrifice moindre, que sacrifier un emploi qu’on aime, plutôt que l’aisance des siens ? Ne serais-tu pas heureux que nous soyons heureux grâce à toi ? Un métier finalement ne vaut-il pas un autre, la seule différence n’est-elle pas le salaire ?

Brian.– Avoir pour interlocuteurs des dossiers et non des personnes, ne sera pas mon fait.

Gaëla.– Accorde-moi une faveur : ne tranche pas sur une humeur. Laisse-toi un temps de réflexion.… ….Si nous signions un armistice, et que nous renvoyions la troupe dans ses foyers ? (appelant) Brendan. (Elle prend la main de Brendan, va pour sortir, se tourne) Tu crois que la voiture démarrera ?

Brian.– Oui.

Gaëla.– Tu m’étonnes.

Brian.—J’ai choisi une solution de cancre. Je l’ai mise au sommet d’une côte.

Gaëla.- (riant) Là, je te retrouve. Sortent Brendan et Gaëla.Brian se saisit du panier.

 

Brian.- (voix off) Elle me veut moi, mais moins pauvre, je la veux elle, surtout pauvre. C’est la quadrature du cercle. Il sort.

 

 

 

Le pub. Clients, Hoke, Brian, servant, lavant les verres, débarrassant les tables, les nettoyant, le patron à la caisse.- Entre Blyth, au comptoir commande une stout.

Blyth.- (à Brian) Brian, je peux vous offrir une bière ?

Brian.– Merci. Je ne bois pas.

Blyth.- (sortant un paquet de cigarettes) Je parie que vous ne fumez pas non plus.

Brian.– Non.

Blyth.– Vous n’aimez pas non plus le foot. Ni le rugby. Ni le cricket. Vous ne jouez pas aux courses.

Brian.– (souriant) Non plus.

Blyth.– Et vous n’avez pas de coquine dans un placard ?

Brian.- (souriant) Non plus.

Blyth.– Brian. De quels marrons farcissez donc votre temps libre ?

Brian.– Je le passe en famille.

Blyth.– Avec femme et enfants ?

Brian.– Avec femme et enfants.

Blyth.– Par Dieu, quelle horreur.

Brian.– Je vous signale que la femme vit la même chose.

Blyth.– Sauf que la femme, chez elle, est chez elle, et que le mari, chez lui, est chez sa femme. Savez-vous ce qu’est un mari au foyer ? Un boeuf domestique. Une réserve sur pied de viande, de cuir, de corne, de veau.

Brian.– Les tâches ménagères étaient autrefois la part de la femme. Cette part est à partager aujourd’hui par le mari.

Blyth.- Notre avenir masculin serait le passé féminin ?

Brian.– Je ne vois pas de vie privée, qui soit supérieure à la vie familiale.

Blyth.– Saint Brian Bryan, priez pour nous, qui avons recours à vous. Mari, voici ton nouvel évangile : offre-toi à ta femme en sacrifice, et en retour n’attends d’elle aucune gratitude, mais agacement, exaspération, prépare-toi à lui taper sur le système, à te faire envoyer, tout saint que tu es, à tous les diables. .. .. Planning de vie ? Travailler, aimer sa femme et bien sinon gare ; faire des enfants, les éduquer et bien sinon gare ; payer impôts, taxes, redevances, sinon gare toujours ; ne se signaler par rien, sinon gare et encore et toujours. Réjouissant programme… … Il ne reste plus qu’une chose à faire : nouer un nœud coulant, l’accrocher au plafond, monter sur un tabouret, passer le nœud autour du cou, et pousser le tabouret. .. .. (levant son verre, et allant retrouver des amis) Au mort vivant.

Brian.- (riant) Santé, Blyth.

 

Entrent Bérangère et Corentine. Bérangère interdite montre Hoke et Brian à Corentine, qui les avait déjà vus. Bérangère s’avance du comptoir, Corentine restant en retrait.

Hoke.– Mesdemoiselles.

Bérangère.- (à Hoke) Vous vous souvenez de moi ?

Hoke.– Outre cette voix qui dit Hoke, ce visage dit à Hoke quelque chose de plus. .. .. J’ai beau améliorer la mise au point de mon appareil, l’image est toujours aussi floue.

Bérangère.–Il y a 5 ans, sur certaine plage, deux filles de Londres en auto, deux garçons de Nottingham à moto, partageaient une même tente, et entre eux s’élevaient une barrière invraisemblable de casseroles, de gamelles, de bidons, de combinaisons, de casques.

Hoke.– Bérangère.

Bérangère.– Hoke. (les saluant) Brian.

Hoke.– Corentine. (Corentine s’avance et serre la main à Hoke et à Brian, qui se remet à travailler sans plus s’occuper d’elles) Vous ressuscitez des morts. Heureux de vous retrouver vivantes… ... Bérangère, vous vous rappelez comme on était avec vous ?

Bérangère.– Sur la couche sensible de ma mémoire, la photo est impressionnée à jamais.

Hoke.– Vous n’avez pas été étonnée, à l’époque, alors que nous étions visiblement tout ce qu’il y a de pubères, que nous vous soyons apparus de petits adolescents immatures ?

Bérangère.– Je vous en supplie, n’allez pas abîmer le si joli portrait que vous nous avez laissé de vous.

Hoke.– Enfin, c’est la réalité : nous sommes bien du genre opposé au vôtre. Ce serait mentir que dire que nous ne sommes pas ce que nous sommes.

Bérangère.– N’était-ce pas vous aussi, celui que vous étiez ? De votre vie, avez jamais joué de plus beau rôle ? Vous nous avez fait une cour pour rien. Nous avons goûté le seul plaisir de plaire. C’a été la félicité parfaite.

Hoke.– Songez, avec une introduction de cette qualité, ce que serait le développement. Avec un avant-propos de cette tenue, pensez ce que serait le propos.

Bérangère.– Jamais vous ne pourriez parfaire ce qui était parfait. Vous nous avez improvisé le plus bel impromptu du monde, avec la plus belle fin qui soit : une fin suspendue. C’a été le plaisir à l’état pur : la scène était parfaite. Le moment a été un moment de grâce que je ne vous laisserais pas gâcher… … Un milk à notre souvenir. Hoke sert un milk, Bérangère paie au patron, et avec son milk va occuper une table.

Hoke.- (à Brian) J’ai l’impression qu’elle se paie ma fiole.

 

Corentine s’approche de Brian.

Corentine.– Brian, s’il vous plaît. (Brian s’approche d’elle) Vous vous souvenez de ces deux jours ?

Brian.– Comme si c’était hier.

Corentine.– La phrase avait été arrêtée. Le souffle était resté suspendu… ...Répondez-moi franchement : Ne faut-il pas que votre silence fût bien éloquent, pour que mon silence vous ait si bien entendu ? Pour me séduire si bien, ne faut-il pas que vous ayez été séduit vous-même ?.. .. M’avez-vous captivée pour m’abandonner derrière vous prisonnière ? Vous m’aviez de muettes avances, muette je vous ai suivie, puis vous vous êtes éloigné, mais moi je vous suivais toujours. Vous m’avez fait si bien vous chercher, qu’à la fin, je vous ai trouvé.

Brian.– Cordes tendues, à peine les effleuriez-vous, qu’elles émettaient un son tremblé, j’avoue.. .. Mais cette sérénade est destinée à rester inachevée, Corentine. Ce cœur chômeur est engagé. Je suis marié, j’ai un fils.

Corentine.– Vous êtes marié, vous avez un fils : si j’avais écouté celui que je fréquente, je me serais mariée moi aussi, j’aurais eu un fils, moi aussi. A cette différence près, entre l’effectif et le possible, nous partageons le même sort. Le double éloignement est réductible par un simple rapprochement. Je vous prie de penser à cela. .. .. Je ne me mets plus en travers de votre chemin, je libère la voie. Une real ale, s’il vous plaît. Brian lui sert une real ale, elle l’emporte, la paie au patron, et rejoint Bérangère à sa table.

 

Hoke.- (à Brian) A cette invasion, ton cœur s’est alarmé ?

Brian.– Loin des yeux, loin du cœur. Si on éloigne les yeux, le cœur s’éloigne d’autant.

Hoke.– Elle t’invite pour une valse, Brian. Tu refuses l’invitation ?

Brian.– Celui qui à la hâte, sans précaution, manipule fil de phase, fil neutre, fil de terre, il est sûr qu’il provoquera un court circuit ou prendra une décharge. Celui qui veut travailler posément, prend soin, avant toute manipulation, de couper le courant. Je suis marié, Hoke. Ils se remettent au travail.


 

4

 

 

La maison de Brian. Le living-room. Sur un transat, le manteau et le sac de la mère. - Entrent de la cuisine, la mère de Gaëla, étrennant une nouvelle jupe, Gaëla.

La mère.— (passant la main sur la jupe) Je ne me supportais plus dans ma vieille jupe.

Gaëla.– (à genoux derrière sa mère, tournant un petit peu la jupe) Que tu fasses la faveur à ta fille de faire appel au peu qu’elle sache faire, lui met le cœur en fête pour de longs jours, Maman.

La mère.– (marchant en regardant sa jupe) Dans ton quartier perdu, tu n’as pas perdu tes précieux dons. Loger une beauté aussi douée dans un aussi hideux faubourg, c’est ne lui reconnaître ni ses dons ni sa beauté.

Gaëla.- (fronçant les sourcils, indiquant de la tête le haut de la maison, réprimandant) Maman.

La mère.–(haussant les épaules) Entende qui écoute… … Est-ce que tu sais que ton inspecteur de police a été promu à la 1ère classe ?

Gaëla.- (se levant, s’asseyant sur un pliant) Tu sais bien que je ne l’aimais pas.

La mère.– Lui t’aimait. Tu sortais avec lui.

Gaëla.– Je ne sortais pas avec lui. C’est lui qui me sortait.

La mère.– L’amour, vous avez toutes ce mot à la bouche. Comme si l’amour naissait dans la pleine force de l’âge et restait dans la pleine force de l’âge à jamais. L’amour est chose variable, qui croît et décroît. La fortune de l’amour suit la fortune de l’homme. Là où il y a misère de vie, il y a bientôt misère d’amour, et là où il y a opulence de vie, il y a bientôt opulence d’amour. Aussi bien que l’amour hait les mauvais traitements que lui fait subir une vie méchante, il adore les gentils sourires, les petits soins, les riches attentions, les beaux cadeaux. .. .. (elle va vers son manteau et son sac)

Gaëla.- (se levant, alarmée) J’avais si soif de ta présence, à peine en ai-je bu quelques gouttes.

La mère.– J’ai des dettes envers Eléanor. Je lui ai promis de garder la petite.

Gaëla.– (la suppliant) Eléanor est si riche de ton temps et moi si pauvre, qu’elle ne se fâchera pas si je lui en vole un peu.

La mère.- (lâchant son manteau) 5 minutes, pas plus.

Gaëla.—(lui baisant la main) Ange de bonté. .. ..(Elles s’assiéent toutes les deux sur un pliant) .. ..Parle-moi d’Eléanor. Comment vont-ils ?

La mère.—Ah, Eléanor. Quel modèle de fille… ... Je ne connais de fille qui ait pensé sa vie comme elle. Elle a peut-être fait au départ un léger sacrifice, mais elle a été si bien payée de retour, qu’elle a oublié ce qu’il lui en a coûté. Son Guillem réussit au-delà de ce tout ce qu’on pouvait espérer : ils ont deux voitures, voyagent au loin, vont au théâtre, au concert, ont inscrit leur fille dans une école privée, se sont construit une maison. L’air bon enfant de Guillem, dont tout le monde se moquait, trompe le monde : sa candeur rouée, son ingénuité matoise triomphe des caractères les plus méfiants. Ajoute à cela, qu’il sait tout faire : il est carreleur, maçon, tapissier, peintre, plombier, menuisier, électricien : dans leur maison, il a presque tout fait. Achève leur portrait par leur fille : sage comme une image, polie, obéissante, on ne l’entend pas, on ne la voit pas, c’est un trésor d’enfant. Qu’est-ce qu’on peut avoir qu’ils n’ont pas ?… … Pour te dire la vérité, depuis la semaine dernière j’habite chez eux. J’ai l’impression de vivre une nouvelle vie. On change de pièce, on est encore chez soi ; on monte l’escalier, on est encore chez soi ; on descend à la cave, on monte au grenier, on va au garage, on sort dans le jardin, on est toujours chez soi. Toutes ces nobles manières que me fait cette maison m’anoblissent. Après des années de misère, il me semble que je touche enfin ma récompense.. .. La seule chose que je reproche à Eléanor, c’est qu’elle ne perd pas une occasion pour houspiller son mari, et se moquer de lui. Elle a de la chance qu’il le prenne aussi bien, et qu’il ne fasse qu’en rire. Quand on a une telle perle d’homme pour mari, on se l’enchâsse, on ne le jette pas aux pourceaux. .. ..(montrant à Gaëla sa jambe et son bras) Brian te fait une telle impression qu’il te laisse des marques ?

Gaëla.- (regardant sa jambe et son bras, passant sa main sur les bleus) Brian n’y est pour tien.

La mère.– C’est ce que dit sa femme.

Gaëla.- Il ne ferait pas de mal à une mouche. Les choses se sont vengées de mon exaspération, la poignée de la porte m’a punie au bras, la porte du four m’a corrigée à la jambe.

La mère.– Exaspération de quoi ?

Gaëla.– Je ne sais pas moi, de Brendan, du ménage, du repassage, de la cuisine. Je m’en suis prise aux choses, les choses m’ont remise justement dans le droit chemin.

La mère.– La poignée de la porte, et la porte du four sont d’autres mots pour le poing et le pied de ton mari.

Gaëla.– Brian est incapable de lever le petit doigt sur quiconque. Les coups qu’il me porte sont d’une autre nature. Quand je lui vante Guillem et sa réussite, lui, barman, qui gagne ce qu’il gagne, tu devrais voir, d’en bas où il est, comme il me regarde de haut : c’est comme s’il m’écrasait sous sa semelle. Cet orgueil dérisoire me met dans des rages folles : (montrant la jambe et le bras) voilà comment je m’en châtie. (On entend quelqu’un qui descend l’escalier) Maman. Pas un mot.

 

Entre Brian, par la porte de l’entrée, qu’il laisse entrouverte.

Brian.– Excusez-moi.

La mère.– Etes-vous resté si enfant, Brian, que vous aimiez tant jouer encore ?

Brian.– Quand j’étais enfant, j’aurais tellement aimé que mon père se penche par-dessus mon épaule, quand je faisais mes devoirs.

Gaëla.—Tu t’inventes l’enfance que tu veux. A constater tes entêtements, tu ne peux qu’avoir été gâté. Et tu gâtes comme tu as été gâté. Tu pourris ton fils, parce que, fils, tu as été pourri.

La mère.– Avouez que vous vous toquez de ses tocades, vous cabriolez de ses caprices. Vous devriez voir votre fils chez Eléanor : il galope dans l’escalier, glisse sur la rampe, invente des jeux pas possibles, répond quand on lui fait une remarque, vous harcèle de questions sans écouter les réponses. Il mobiliserait une personne toute la journée… …(se levant) Je t’ai cédé en restant, Gaëla, cède-moi en me laissant aller. .. .. (Gaëla se lève et aide sa mère à mettre son manteau) Sais-tu que Guillem m’ajoute chaque mois une rallonge à mes gages ? Connais-tu un gendre qui rembourse comme lui sa belle-mère, de ce qu’elle a dépensé autrefois pour sa fille ? La mère se dirige vers l’entrée.

Gaëla.- (vers l’escalier, appelant) Brendan. Viens dire au revoir à Mamie.

La mère.– Je t’en supplie, laisse le cher petit où il est. Il va me tendre le bras le plus raide qu’il peut, pour bien me signifier que je ne dois pas l’embrasser. Il va me crier bien fort : salut grand-mère, parce qu’il sait que j’ai horreur qu’il m’appelle par ce nom-là. Il est si bien où il est, et moi donc. … … Au revoir, Gaëla.

Gaëla.- Ne me laisse plus si longtemps seule, Maman.

La mère.—Je voulais te dire, Gaëla : je ne reviendrai plus. (Gaëla pleure) Je vous voulais à toutes les deux un avenir autre que mon passé, et tu reviens à moi. Tu es quelque chose que je ne veux plus connaître. Je n’ai plus de force pour te soigner, te réconforter, verser un baume sur tes plaies, c’est bien mon tour, tu ne crois pas ? (serrant la main à Gaëla) Au revoir. (à Brian, présentant sa main) Au revoir.

Brian.– Au revoir. Sortent la mère et Gaëla, puis Gaëla revient, pleurant.

 

Brian.– Ta mère aide ta sœur, qui n’a pas besoin d’aide. Toi tu lui tailles des manteaux et des jupes.

Gaëla.- (vindicative) Est-ce que je t’ai jamais parlé de ta mère à toi ? Tu te rappelles, quand tu m’as présentée à elle dans ce salon de thé, comme des yeux, elle m’a palpé les naseaux, le mufle, le pis pour savoir ce qui avait pu décider son fils à faire l’acquisition de cette laitière ? Comme du haut de sa prétention ridée, de sa vanité délabrée, de sa fatuité en ruines, de son arrogance décrépite, elle m’a passé en examen, comme un jury ? J’enrage rien qu’à y penser.. …Et comme je la regardais interdite, comme elle m’a demandé si je savais parler, si je savais assembler des mots de façon qu’ils fassent une phrase, tu t’en souviens ?

Brian.- Est-ce que je n’ai pas pris aussitôt la mesure qui s’imposait ? A partir de ce jour, est-ce que je l’ai revue une seule fois ?.. .. Non seulement, ta mère fait appel à tes services et te refuse l’aumône de sa présence, mais en plus elle dénigre ton mari. Comment peux-tu aimer qui nous hait ?

Gaëla.– Et si, dans sa critique de nous, je ne lui donnais pas tort ? Notre maison lui fait grise mine et l’accueille mal : comment peut-elle avoir envie de nous rendre visite?.. De ses racines, j’ai toute ma sève : coupée de son tronc, jetée à terre, ma branche n’a plus qu’à pourrir. Toi, tu as si bien porté la hache sur toi, tu t’es si bien mutilé qu’à la place de branches, il ne te reste plus que des moignons. Tu n’es plus qu’un homme tronc, un poteau, un piquet, une trique… … Celle qui vient après, comment renierait-elle celle qui vient avant ? Si de sa valeur, une fille ôte la valeur de sa mère, que reste-t-il de sa valeur propre ? A cause des difficultés de sa vie, elle a été si supérieure en toutes circonstances, que je ne me sens qu’un devoir : de sa main, prendre le témoin, et poursuivre sa course. Son état dont j’hérite, qu’elle a amendé, je veux continuer de l’amender à mon tour. Le capital qu’elle a accru, qui est mon héritage, je veux l’accroître encore, et le laisser accru à Brendan. C’est ainsi que se fondent les familles. .. .. Ma mère est un modèle pour moi, même et surtout si elle se rétracte pour modèle. Voilà pourquoi je donnerai toujours à ma mère, sans rien jamais lui demander en retour. Elle ne m’aime pas, soit, mais je ne désespère pas de m’en faire aimer un jour. J’ai éclairé ta lanterne, je pense. Elle va à la cuisine, Brian pensif remonte vers Brendan.

 

 

 

Le pub. Clients, Blyth qui titube au comptoir, Hoke, Brian, au service, le patron à la caisse. -Entrent le député Blackwaterfoot, avec deux membres de son équipe. Toute la clientèle, muette, se tourne vers lui.

Blackwterfoot.- (au patron, à voix haute) Blackwaterfoot, député de la circonscription, et qui, grâce à la grâce de Sa Majesté et à la faveur du Premier Ministre, joue un certain rôle au gouvernement, demande au patron s’il lui donne la permission de s’adresser au public de son pub.

Le patron.– Dans mon pub, tout public peut s’adresser à tout public.

Blackwaterffot.– (à voix haute) Salut à vous, mes amis. .. ..Voyez-le, à l’instant où son siège vacille, il appelle au secours son électorat, pour qu’il le lui visse à nouveau à fond : je vous entends. J’avoue : oui. .. .. Pour les députés travaillistes, les travailleurs devraient avoir la 1ère place, or pour eux celle qui a la 1ère place, c’est l’entreprise : je vous entends aussi. Mais là je vous réponds que pour les députés travaillistes, bien qu’il n’y paraisse pas, les travailleurs ont toujours eu la 1ère place, et je vais vous le prouver. .. … Ecoutez-moi bien, je vous prie… … La question de fond est la suivante : est-ce que ce sont les travailleurs qui créent leurs emplois ? Vous tendez les mains vers les étalages et vous vous servez, mais si les étalages sont vides, est-ce que c’est vous qui les garnissez ? Vous savez bien que les travailleurs ne sont pas des déchiffreurs de forêts vierges, qu’ils n’y cheminent que si les pistes sont déjà tracées. Une région entière péricliterait à cause du chômage, que les chômeurs continueraient à jouer aux cartes dans leur usine fermée : ce n’est pas notre tâche de créer nos emplois, diraient-ils. Il faut dire la vérité, même si elle déplaît : sans argent inventif qui vient s’investir, une contrée est un désert peuplé d’oisifs et de pauvres. Quelle est, en conséquence, le devoir d’un député travailliste ? Rassurer, courtiser, flatter l’argent inventif et ceux qui le possèdent, pour qu’ils viennent s’investir et s ’installer dans sa circonscription. Donner la 1ère place à l’argent et à l’entreprise qui a de l’argent, c’est donner la 1ère place, à ceux créeront des emplois, et donner la 1ère place à ceux qui créeront des emplois, c’est donner la 1ère place à vous, qui réclamez des emplois. Vous voyez bien que, même s’il n’y paraît pas, ce sont les travailleurs qui sont le premier souci des députés travaillistes… .. J’ai prouvé ce qu’il fallait démontrer. Merci de m’avoir écouté. .. .. (Applaudissements, approbations. A Brian) 3 stouts, s’il vous plaît. (Brian les sert, le député paie au patron, et tous trois vont s’installer à une table)

Les clients suivent le député des yeux, certains se levant, en se parlant à voix basse. Puis le calme se fait.

 

Entre Corentine, un livre en main, qui va au comptoir.

Corentine.– (à Hoke) Bonjour.

Hoke.- Bonjour. Corentine.– ( A Hoke, elle regarde le dos de Brian,) Une real, s’il vous plaît. (Hoke la sert) (Elle prend la bière, paie au patron, va s’asseoir, ouvre son livre et lit)

 

Hoke.- (à Brian) Ton inconditionnelle attend de sa star l’autographe d’un bonjour… … Implorera-t-elle son Seigneur en vain ? Resteras-tu sourd à ses regards suppliants ?

Brian.– Je suis marié, Hoke.

Hoke.– Se marier, est-ce que c’est verrouiller toutes ses issues, même celle de secours ? Si l’on ferme tous ses orifices, est-ce qu’on ne risque pas de mourir d’occlusion ?

Brian.– Hoke, je suis marié. Brian reste obstinément le dos tourné.

 

 

 

La maison de Brian. Le living-room.-Gaëla, debout, les bras croisés. Bruit de clés. Brian rentre du travail, dit bonjour, à quoi répond Gaëla, embrasse Gaëla. Il écoute vers l’escalier.

Gaëla.– Brendan est entre des mains sûres. Brian regarde vers les portes.

Brian.– Silence mortel dans le sous-bois. Les bêtes, sous la feuillée, sont tendues, aux aguets.

Gaëla.– Une dernière fois, Brian : est-ce que tu acceptes la place d’agent d’assurances de Guillem ?

Brian.– Je ne t’ai jamais fait espérer un autre état que celui que j’ai. Tu m’as connu et aimé tel, tu me connaîtras et m’aimeras tel. Un silence. Le grand cerf est aux abois. L’hallali sonne. Il va être procédé à sa mise à mort.

 

On sonne. Elle va ouvrir. Entre Mrs Colleen.

Mrs Colleen.– Mrs Colleen, conseillère conjugale.

Brian.- (l’ayant considérée) Vous êtes mandatée par un juge ? Par un avocat ? Mrs

Colleen.– J’ai été sollicitée par Mrs Bryan, et par la mère de Mrs Bryan.

Brian.– Vous venez me traduire dans ma langue, ce qu’elles ne veulent pas me dire dans la langue originelle ? Gaëla avance un pliant. Mrs Colleen s’asseoit .

Mrs Colleen.– Monsieur Bryan, ne dit-on pas d’une société, qui n’augmente pas son chiffre d’affaires, que c’est une société qui stagne ? Et qu’une société qui stagne, est une société qui périclite ? Si une maison en construction est abandonnée à l’état de gros œuvre, et laissée ouverte aux pluies et aux vents, est-ce que les armatures, les barres et les fers ne rouilleront pas, le béton ne se dégradera pas, la maison elle-même ne sera-t-elle pas en passe de devenir une ruine ? Que penser d’un mari, fait pour fonder et établir une famille, qui ne la fonde, ni ne l’établit ?.. ..Le mariage est un contrat d’amour. Votre femme vous aime : elle se donne toute aux devoirs de sa charge. Vous, vous vous réservez. Votre beau-frère vous offre une place d’agent d’assurances, assurerait votre formation, vous doubleriez votre salaire. Vous seriez en droit d’exiger de votre beau-père un poste considérable dans sa société, en avancement d’héritage. Vous refusez tout cela : qu’est-ce refuser tout cela ? C’est vouloir pour votre femme et votre fils une vie de gêne et de pénurie. Vouloir pour sa femme et son fils une vie de gêne et de pénurie, est-ce les aimer ? C’est les haïr. .. Avec le temps, la nécessité s’est faite si pressante, que Mrs Bryan, pour rembourser les dettes criantes, a dû emprunter à sa sœur une somme non petite. Jugez comme elle vous craint, puisqu’elle n’a pas osé vous le dire… .. Et comme à tout endroit correspond un envers, que tout ce qui est en creux se retrouve de l’autre côté en relief, votre violence morale a pour corps une violence physique, comme en témoignent les contusions que votre femme porte au bras et à la jambe.

Gaëla.- (vivement) Mon mari n’y est pour rien. Je vous l’ai dit.

Mrs Colleen.– Votre mari y est pour tout. Je ne vous ai pas crue.

Gaëla.– C’est faux. Je me suis cognée à la poignée de la porte et à la porte du four.

Mrs Colleen.- La poignée et la porte sont ce bras et ce pied. C’est ceci qui est vrai.

Gaëla.– Mon mari est incapable de frapper quelqu’un.

Mrs. Colleen.– Une femme est incapable d’accuser son mari. Plus vous disculpez votre mari, plus je l’incrimine. .. .. Voilà ce que j’avais à vous dire, Mr. Bryan, de la part de Mrs Bryan et de sa mère.

Brian.– Je me doute, Mrs Colleen, qu’il a fallu que vous vous armiez d’un grand courage, pour vous dévoiler aussi impudiquement. Ne vous angoissez pas outre mesure, vous n’êtes pas un cas particulier. De tels symptômes se retrouvent dans la généralité des cas de votre type. Psychologues, psychiatres, neurologues, neuropsychiatres, conseillères conjugales, vous vous distinguez tous par un trait commun : vous êtes votre patient le plus gravement atteint. Si j’ai un conseil à vous donner, Mrs Colleen, ne vous dérobez pas à vous, faites volte-face, attaquez-vous à vous avec bravoure. Quelle conseillère conjugale seriez-vous, si vous n’écoutez pas vos propres conseils conjugaux. Si vous maintenez ferme le cap, la guérison ne saurait tarder, soyez-en certaine.

Mrs Colleen.– Vous détournez la conversation, Mr Bryan.

Brian.– Mrs Colleen, vous vous êtes introduite dans mon domicile à la suite de manœuvres dilatoires, et vous vous y maintenez. Si vous ne quittez pas sur le champ ma maison, de ce pas je vais porter plainte contre vous, pour avoir pénétré dans le domicile d’autrui et porté atteinte à sa vie privée.

Gaëla.– C’est bien, Mrs Colleen. Gaêla raccompagne Mrs Colleen. Puis elle revient.

 

Brian la considère un moment. Elle se plante les pieds écartés, les bras croisés.

Brian.– Tu as emprunté, malgré ce que j’ai dit.

Gaëla.– On dit une chose à un âge, à un âge autre, on dit une chose autre. Ne sois pas vieux jeu. Le crédit est entré dans les mœurs. Il faut être de son temps.

Brian.– Je t’avais dit qu’en cas de besoin, j’étais prêt à faire des extras.

Gaëla.– Je t’avais répondu, que j’avais une trop riche estime de toi, pour accepter que tu te brades.

Brian.–En un mot, peux-tu me dire ce que tu veux ?

Gaëla.– Je veux que tu acceptes le poste que t’offre ton beau-frère, ou un poste équivalent.

Brian.– Si je n’accepte pas ?

Gaëla.– Tu as trop d’honneur pour refuser de rembourser tes dettes.

Brian.– Ce n’est pas moi qui les ai faites.

Gaëla.– Je les ai faites pour ta famille et en ton nom.

Brian.– Sans vouloir ajouter à ton âme un bleu en plus de ceux de ton bras et de ta jambe, si tu voulais que nos gains s’accroissent dans la mesure de tes dépenses, pourquoi ne t’est-il pas venu à l’idée d’aller travailler ?

Gaëla.– Ta femme aurait deux moitiés de condition : chez elle, elle serait maîtresse de sa maison, dehors, elle serait domestique, sa 2ème moitié payant peut-être la 1ère? Comment es-tu assez éhonté pour me faire une proposition aussi indécente ?

Brian.– Si je ne donne pas suite à ta demande ?

Gaëla.– Il ne t’est pas offert d’y donner suite ou non, elle t’est imposée. Il ne s’agit pas de gagner temporairement assez pour payer nos dettes, il s’agit de gagner désormais assez pour que nous ne fassions plus de dettes. Je ne veux plus être sur la corde raide, parce que Monsieur veut jouer au saltimbanque.

Brian.– C’est une injonction ?

Gaëla.– Tu as saisi.

Brian.– C’est ceci, ou ?

Gaëla.– Des dettes, des dettes, et des dettes.

Brian.– .. .. Au regret. Le navire change de cap, je demande à être déposé… … Ma condition de barman, c’est la propriété dont je veux qu’elle me définit. C’est vouloir m’ôter la vie que m’ôter de cette vie. (Il va vers la porte)

Gaëla.– A ta place, je m’épargnerai de m’humilier. A peine m’auras-tu quittée, que faisant demi-tour, tu me reviendras et à deux genoux, me supplieras de te reprendre… ...Ne fais pas le bravache, Brian. De toi, tu es peu, sans nous, es-tu encore quelque chose ?

Brian.–(à la porte, faisant face) Pour que le passé ne te grève pas, et que tu puisses débuter une vierge vie, je prends sur moi la charge de Brendan.

Gaëla.– Que je me sépare d’un allié si puissant ? Tu plaisantes ? Je veux que ta dépendance subsiste pleine et entière. .. .. … … Ne tarde pas à te rappeler à moi, de peur que, trop de jours passant, je commence à t’oublier. Brian sort.

 


 

5

 

 

Birmingham. Un hôtel particulier, au sein d’un parc planté de belles essences. Un vaste salon, aux larges et hautes fenêtres, au parquet couvert de tapis d’Iran, tapissé de velours vert, meublé d’armoires, de buffets, de consoles, d’un secrétaire, de fauteuils et de chaises anglaises du XVIII°, de deux canapés et de fauteuils larges et bas de cuir noir. Tout autour sur des dessertes et des tables, un buffet complet, 3 piles de chacune 5 assiettes, à hors d’œuvre, à viande, à dessert, à filet d’or, leurs couverts de vermeil, des serviettes blanches brodées, 5 verres de cristal de Bohème à vin rouge, 5 à vin blanc, 5 à eau - Entrent Mrs Vixen, et Elizabeth, qui s’assied sur le bras d’un fauteuil de cuir.

Mrs Vixen.- (à Elizabeth) Volets à demi ouverts, lit défait, papiers et stylos parsemés sur son bureau, livres disséminés partout, mules l’une devant sa bergère, l’autre devant sa causeuse, vous êtes sûre que nous avons respecté les désordres qu’il avait laissés ?

Elizabeth.– Nous avons tout respecté. Je me souviens de tout comme si c’était d’hier.

Mrs Vixen.– (Elle examine le buffet) Faites-moi plaisir, Elizabeth, quand il arrivera, ne lui dites pas que nous avons réarmé sa chambre. J’aimerais qu’il la découvre. Je n’ai déjà que trop peur que ce lunch éveille sa défiance, et qu’il ne flaire un piège.

Elizabeth.– Vos craintes sont oiseuses. Après tant d’années d’avilissement, un noble être de noble intelligence et de noble culture comme lui, n’a que trop hâte de retrouver la noble maison familiale aux belles et vastes chambres. Il ne sait que trop, que l’être doit être en harmonie avec le lieu pour se sentir en harmonie avec lui-même, qu’à l’être d’exception il faut lieu d’exception ; qu’à être de valeur, il faut lieu de valeur. Epaules courbées, tête basse depuis tant d’années, il n’a que trop hâte de se redresser et de lever à nouveau sa tête fière. Le fils prodigue ne pourra que se réjouir de ce que la famille retrouvée le fête.

Mrs Vixen.- (allant vers elle, et l’embrassant) Qu’une femme de service honore comme vous faites la noblesse du fils de famille, dit mieux que tout que, parmi les gens de service, il est des âmes plus nobles que parmi les nobles. Merci, Elizabeth... … Voulez-vous me faire l’amitié de dire à Victoria qu’elle peut apporter les viandes froides.

Elizabeth.– (se levant) J’y vais.

Mrs Vixen.– Elizabeth. Je voudrais que Victoria et vous, ne vous froissiez pas que mon cadeau soit en nature. J’aimerais que vous fêtiez les vôtres, comme je fête mon fils. Les 2 paquets, en haut du frigidaire sont pour vous.

Elizabeth.– Merci. Mrs Vixen examine l’ordonnancement des meubles. Victoria entre avec un plateau de viandes froides, et derrière elle Elizabeth.

Mrs Vixen.– Victoria, votre pudding du Yorkshire est une pure merveille. Tous mes compliments.

Victoria.– Merci. Mrs Vixen corrige quelque ordonnancement de meubles. On sonne.

Mrs Vixen.– Ce doit être Mr. Sunpusher. Sortent Victoria et Elizabeth, Elizabeth et elle s’échangeant un sourire complice.

 

Entre Sunpusher, Mrs Vixen va au-devant de lui.

Mrs Vixen.–Cher ami, merci d’être venu.

Sunpusher.– Votre mari est sous la table ou se cache derrière le rideau ?

Mrs Vixen.- (riant) Il n’est pas arrivé.

Sunpusher.– Votre fils est dans l’escalier, l’épée à la main, prêt à m’embrocher ?

Mrs Vixen.- (riant) Il n’est pas arrivé non plus.

Sunpusher.– Enfin le moment tant désiré est venu : je vois l’actrice sans son costume d’épouse et de mère, réduite à elle, dans sa loge. (il lui saisit les deux mains des deux siennes) A beauté sans autre attribut que sa beauté, un soupirant sans autre attribut que d’être soupirant, ose enfin en paroles ce que ne cessent d’oser ses regards, présenter ses irrespectueux respects.

Mrs Vixen.– S’en enivre une vieille jeune première et fausse ingénue, rougissante et les yeux baissés. Ne s’encombrant pas trop de savoir si elle joue pour de faux ou pour de vrai, elle laisse les vapeurs capiteuses la griser tout leur saoul... … (On entend au loin la porte d’entrée qui s’ouvre, un bruit de talons, une voix forte, la porte qui est claquée. Mrs Vixen se sépare vivement de Sunpusher, qui fait un geste de regret) Parfum à peine respiré, hélas, déjà passé.

La voix de Vixen.– Veïa. Veîa. Veïa, où es-tu ?

Mrs Vixen.– Au salon, mon chéri.

Vixen.– Il est arrivé ?

 

Entre Vixen, une serviette avec son chiffre en main, qu’il jette sur le canapé. Il embrasse Veïa.

Veïa.– Pas encore. Bonjour, mon chéri.

Vixen.- (tendant la main à Sunpuscher, tout en examinant le buffet) Sun.

Sunpusher.– Bonjour, Monsieur.

Vixen.- (montrant à Mrs Vixen le buffet) Bien. (à Mrs Vixen) Pour que je ne te surprenne pas, je citerai tout à l’heure Victoria et Elizabeth comme pièces à conviction.

Mrs Vixen.– Elles sont toutes les deux si sensibles, si sujettes à se blesser, Van. S’il te plaît, veuille ne pas les heurter.

Vixen.– Si je ne respecte pas les actes qui ne sont pas respectables, je respecterai les personnes, je te le promets… .. (Les entraînant tous les deux, bras dessus bras dessous) Dernier briefing. Notre chevalier à la Triste Figure revient de ses malheureuses errances. Quelle est notre tâche ? Le persuader que sa chevalerie est folie pure, et que le plus sensé qu’il puisse faire est de rentrer à la maison… ... Vous lui ferez miroiter, Veïa, ton cercle, Sun votre théâtre... ... (à Veïa) Fouette, sucre-moi, monte-moi en Chantilly ta crème d’artistes et d’intellectuels, je veux que ton amateur d’art et d’essai se jette sur le Saint-Honoré de tes saints etde tes honorés avec gourmandise... ...(à Sunpusher) Vous, charmez-le en chantant vos répétitions, vos tournées, je veux que votre fou de théâtre succombe sous vos enchantements… … Vous lui direz tous les deux, que, depuis son départ, tout était en veilleuse, et n’attendait que son retour pour briller à nouveau d’une lumière éclatante. Moi je m’emploierai à la basse tâche de dégoûter le porc de la souille où il se vautre. … N’oubliez pas que, s’il vient rendre visite à sa mère après un si long temps, c’est qu’il y a une brèche dans son dispositif, à nous de l’élargir le plus que nous pourrons. (On sonne) C’est lui.

Mrs Vixen.- (allant à la fenêtre, et regardant vers le porche du parc) C’est lui.

On attend un assez long moment.

Vixen.- (agacé) Où il est ? Que fait encore cet écervelé ?

 

Entre Brian, chacun de ses bras sous les bras de Victoria et d’Elizabeth.

Mrs Vixen.- (allant vers Brian) Mon Brian.

Brian.- (interdit devant la réunion et le buffet) Vous attendez quelqu’un. J’arrive mal à propos.

Mrs Vixen.- (ouvrant ses bras, et embrassant Brian) C’est toi que nous attendons.

Brian.– (ennuyé) Je t’avais dit que je venais te rendre une courte visite. (à Victoria et à Elizabeth, leur baisant la main) Je vous reverrai tout à l’heure. (Victoria et Elizabeth sortent) (à Mrs Vixen, plaçant ses mains sous ses aisselles et la serrant contre lui) Cœur glacé, frissonnant, laisse-moi comme autrefois réchauffer mes mains glacées sous tes chaudes aisselles.

Mrs Vixen.– Si tu savais comme nous aspirions à toi, moi dans cette maison, et cette maison avec moi.

Brian.- (allant à Vixen, lui offrant sa main et serrant la sienne avec force) Van, combien de fois votre énergie a épaulé la mienne, quand elle flanchait. Chaque fois que mon moral tombait en défaillance, votre pleine santé lui a rendu sa pleine santé.

Vixen.– Et moi, chaque fois que je pensais à toi, Brian, mon remords se ravivait.

Brian.– Votre remords ?

Vixen.– J’avais dit à ta mère, à notre mariage, que son fils serait mon fils. Pour mon malheur, quand nous avons été tous les trois ensemble, tu t’es empressé de t’effacer. A te voir si discret et si studieux, je t’avoue que je me suis réjoui d’avoir un tel successeur, sans qu’il m’en coûte aucun souci. Et j’ai vécu toutes ces années dans cette illusion que tu me succèderais, jusqu’à ce jour affreux, où, tes études terminées, ta licence de droit obtenue, le lâcher brutal de ton aversion pour moi a emporté de sa vague énorme, toutes mes espérances. Lorsque, ce jour-là, je t’ai annoncé mon intention de t’introniser comme mon successeur, tu m’as répondu d’une voix tranquille, que tu avais une ambition inverse de celle que je te supposais, que tu ne désirais qu’une chose, c’était ne pas réussir, que tu ne briguais que d’exercer un métier semblable à ceux qu’exerce le commun du peuple, et sans nous laisser le temps de répliquer, ta mère sanglotant de chagrin, et moi d’humiliation ne pouvant retenir mes larmes, tu es parti. Tu ne pouvais pas m’humilier avec plus de hauteur, de préférer à cette entreprise qui est tout pour moi, cette non-chose : rien. Tu t’es bien vengé, et justement, de ma désaffection à ton égard. Aujourd’hui que tu nous reviens, devant tous, je fais amende honorable.

Brian.– Je ne vous reviens pas, Van. Je suis toujours en route pour la même destination. Désireux de vous revoir et de vous serrer dans mes bras, je fais un simple crochet… … Vous vous trompez sur mon état d’esprit à l’époque : ce n’est pas contre vous, que j’ai choisi la voie inverse de la vôtre, c’est pour moi.

Vixen.– Aimer contre la réussite, son inverse, la non-réussite, est-ce que ce n’est pas haïr la réussite et celui qui réussit ?

Brian.– Pour moi, les deux choses sont découplées, Van.

 

Mrs Vixen va vers Brian, et met son bras sous son bras.

Veïa.– Brian, as-tu pensé à la société comme elle est faite ? Beaux-chefs d’œuvre de l’art par les gens du peuple sont maniés sans délicatesse, pliés à l’usage le plus trivial et le plus sordide. Les hommes cultivés, au milieu du peuple, connaissent le même sort. Trésors d’art et trésors d’homme ne sont estimés et appréciés à leur vraie valeur, que par notre classe cultivée. Un être d’élite comme toi, sûr d’un goût si sûr, riche d’une si riche culture, qui seule l’apprécie son vrai prix, sinon ses pairs, la classe de l’élite ? Seule notre classe cultivée apprécie l’homme cultivé.

Brian.– La culture. La culture, Maman, ne sert qu’à en faire étalage ? Si c’est vrai, alors c’est fatuité. C’est une belle roue de paon aux belles plumes ocellées vertes et bleues, avec, au centre, le croupion, et au centre du croupion, le cloaque dégoûtant. C’est un feu d’artifice aussi vite allumé qu’éteint, et il n’y a plus dans la nuit noire, qu’une fumée âcre, et une pluie de cartons calcinés, et le public se dit : c’est bien beau, mais quel gaspillage, voilà à quoi sont dilapidés les fonds publics. Il faut crever cette vessie, Maman. La culture est utile, ou n’est rien. .. ..(Brian va vers Sunpusher et lui serre chaleureusement la main, lui tenant le bras de l’autre) Sun. Comment vas-tu ? Tes Comédiens de la Trent ?

Sunpusher.– Depuis que certaine jambe a levé le pied, la troupe boîte.

Brian.– Sauf que la jambe qui reste, c’est la bonne, tout marche donc. .. … Tes acteurs te donnent satisfaction ?

Sunpusher.– Ce sont de gentils élèves appliqués, qui apprennent bien leur texte par cœur, et font bien tout ce qu’on leur dit. Hélas, sur scène, ce sont des vapeurs évanescentes, translucides. Toi, sur scène, tu étais un solide compact, qui interceptait la lumière, qui faisait derrière lui de l’ombre.

Brian.– Tu as mauvaise mémoire, Sun. Rappelle-toi quand je jouais ce moine, avec quel pathétique déchirant, je disais la phrase la plus prosaïque, avec quelle émotion intense, je disais : fermez la porte. J’ai encore dans la gorge la voix que j’avais, dans le cou la tête que je portais. Quand le souvenir m’en remonte, j’en rougis jusqu’aux oreilles. Et comme si cet excès ne suffisait pas, en plus, je sautais allègrement des passages entiers. Avec quel art tu rattrapais tes répliques au vol : tu étais admirable.

Sunpuscher.– Et un jour, tu as joué ce marquis, et en un bond prodigieux, tu as rattrapé tout le retard que tu avais. Souviens-toi du tonnerre de cris et d’applaudissements, qui t’ont célébré après le baisser de rideau. Malheureusement, c’est juste à ce moment-là que tu m’as tiré ta révérence … Mais cette fois, tu ne me feras pas faux bond. Tu vas te rattraper. Je t’engage pour jouer Angelo la saison qui vient.

Brian.– C’est le moment de te faire un aveu, Sun. Il y a 4 choses, dans la vie, que j’ai voulu apprendre, outre lire, écrire, compter, c’est savoir conduire, savoir nager, savoir danser, et savoir jouer la comédie. Je n’avais fondé cette troupe avec toi, à l’époque, que dans cet unique but : apprendre à jouer. Je sais le savoir que je voulais savoir. Mes études théâtrales sont terminées.

Sunpusher.– Tu me fais taire. Ce serait un abus, si j’insistais.

 

Un court silence.

Vixen.– Brian, prête-moi l’oreille un instant. J’aimerais défendre ma partie.

Brian.– Vous me donnez tous bien de l’importance.

Vixen.– Tu en as pour moi autant que moi, en tant que mon successeur naturel… … Je connais ta religion populaire, Brian. Je veux te prouver, preuves à l’appui, sa fausseté. Je veux établir que le peuple est indigne de ta foi. (Brian lui fait signe de la main) Je sais de quel œil sévère tu jugeais mes délits d’initié, cette histoire d’impôt qui m’avait été remboursé par erreur et que je n’ai pas reversé, mes placements immobiliers dans des maisons insalubres, que je revendais par appartements, cette guerre impitoyable que j’ai faite à ce syndicaliste causeur de grèves, bien que dans ces affaires, puisse être incriminée moins ma malhonnêteté que l’impéritie de fonctionnaires.

Brian.– Je n’ai jamais rien dit.

Vixen.– Tu ne m’as rien dit, mais ton visage était parlant… … Examinons à présent les gens d’en face… … Acceptes-tu que la maison représente la société en réduction : je serais cette classe bourgeoise tant décriée, Victoria et Elizabeth, cuisinière et femme de ménage, seraient la classe populaire : elles te sont chères toutes les deux à ce titre.

Brian.- (discutant) Classe bourgeoise tant décriée ?

Vixen.– Disons : classe bourgeoise. Acceptes-tu cette miniaturisation ?

Brian.– Voyons. Vixen invite tout le monde à prendre place.

 

Vixen.- (à Sunpusher) Sun, allez dire à Victoria que Mr Vixen la demande.

Sunpusher.– Oui, Monsieur. Sunpusher va, et revient avec Victoria.

Vixen.– Victoria, est-ce que je ne vous ai pas demandé, il y a quelque temps, de faire toutes vos courses au supermarché ?

Victoria.– Mais je les fais au supermarché.

Vixen.– Vous n’en faites aucune ailleurs ?

Victoria.– Je n’en fais aucune ailleurs.

Vixen.– D’aucune sorte ?

Victoria.– D’aucune sorte.

Vixen.– Tout ce que vous dépensez dans la journée, vous le dépensez au supermarché ?

Victoria.– Oui.

Vixen.- (sortant de sa serviette à chiffre un dossier, ouvrant le dossier, sortant du dossier 3 tickets de caisse, accompagnés chacun d’une fiche de calculs) Si l’aveu de la faute s’accompagne de regret et de l’intention de n’y plus retomber, Victoria, le pardon de la faute est accordé, et efface la faute entièrement. La condition du pardon, cependant, vous le comprendrez, est l’aveu. .. .. La veille des trois derniers jours, j’ai pris dans le buffet le porte-monnaie réservé aux courses, que Mrs Vixen venait d’approvisionner pour le lendemain, et j’ai compté l’argent qui y était. (Mrs Vixen et Brian, gênés, regardent dans le vague) J’avais convenu avec le directeur du supermarché qu’il me garderait chacun de ces trois jours-là, le double de votre ticket de caisse. Chacun de ces trois jours, après votre retour des courses et mon passage au supermarché, j’ai soustrait le total du ticket de caisse, du montant de l’argent qui restait dans le porte-monnaie. Chacun de ces trois jours, il a manqué exactement la même somme : 10 £… ..Il vous serait difficile de m’expliquer qu’à chaque fois l’argent avait pu se perdre, ou que la monnaie avait pu vous être mal rendue. Pouvez-vous me dire où se sont réfugiées ces 10 £ quotidiennes égarées ? .. .. Je vous rappelle ce que je vous ai dit : la condition du pardon est l’aveu. Un silence.

Victoria.- (avec difficulté) Je les volais, Monsieur. Un silence.

Vixen.– Je vous ai donné ma parole et je la tiens : je vous pardonne et vous remets votre dette.

Victoria.– Je ne volerai plus. J’en fais le serment.

Vixen.– Nous vous y aiderons. Soyez sûre que nous y mettrons obstacle.

Victoria.– (pleurant, à Mrs Vixen et à Brian, qui ont toujours le regard vague) J’ai honte de ne pas être celle que vous croyiez que j’étais.

Vixen.– L’incident est clos. Allez et ne volez plus. (à Victoria qui sort) Dites à Elizabeth que Mr Vixen la demande. Sort Victoria à reculons.

 

Entre Elizabeth.

Vixen.– (De sa serviette à chiffre, il sort un dossier, et du dossier, un contrat, et une feuille) Contrairement à l’affaire de Victoria, Elizabeth, je ne dispose contre vous que d’indices. Bien que ces indices soient pour moi plus que probants, en droit, ces indices ne sont que des présomptions. Une seule preuve vaudrait : l’aveu. … … (consultant le contrat) Vous aviez été engagée, comme en témoigne votre contrat, comme femme de ménage, (lisant) pour aider à l’entretien hebdomadaire, alternativement, des chambres, salons, bureau de Mr Vixen, boudoir de Mrs Vixen, bibliothèque, fumoir, salle de billard, entrée, couloirs, escaliers, des rez-de-chaussée, 1er, 2ième et 3ième étage de la maison, à raison de 7 heures par jour. Confirmez-vous cela ? (Mrs Vixen et Brian, gênés, regardent dans le vague)

Elizabeth.– Oui.

Vixen.– A la suite de contrôles, j’ai vérifié que vous n’avez ni fait la poussière, ni lavé le sol des chambres d’amis du 3ième étage, du fumoir, de la salle de billard, de la bibliothèque, de l’escalier qui mène du 2ème ou 3ième, depuis un temps infini. Quant à ce qui est fait, chaque fois que je passe inopinément à la maison, soit le matin, soit l’après-midi, j’entends bien que s’activent deux personnes, la 1ère à ouvrir les fenêtres, déplacer les meubles, secouer le chiffon, passer l’aspirateur, laver le sol, Mrs Vixen, la 2ème à agiter surtout sa langue : Elizabeth. Ajoutez que chaque matin, vous arrivez avec 3/4 d’heure de retard, et le soir repartez avec 3/4 d’heure d’avance… … J’affirme, Elizabeth, que, par politique, compatissant avec le chagrin de Mrs Vixen, vous exploitez sa faiblesse pour la conduite de vos affaires, qui est de travailler le moins possible… … Si vous êtes de mauvaise foi et procédurière, il vous est loisible de dénier mes accusations et de citer à décharge Mrs Vixen, qui, par bonté, témoignerait peut-être en votre faveur. .. … Je ne doute pas, qu’il soit difficile d’avouer un cynisme, mai si un cynisme éhonté condamne, son aveu héroïque amnistie.

Un silence.

Elizabeth.- (avec difficulté) Ma compassion était un calcul. J’agissais par imposture. .. .. Solliciter votre indulgence, Mrs Vixen, ne serait qu’un cynisme de plus. Je demande mes 8 jours, Mr Vixen.

Vixen.– Que je vous refuse. Qu’une pratique fidèle rachète votre apostasie. Vous pouvez aller, Elizabeth…(Elizabeth désemparée les regarde tous) ... Elizabeth, vous pouvez aller. Sort Elizabeth à reculons.

 

Vixen.– Qu’est-ce que tu dis de cela, Brian ? Preuve n’est-elle pas faite ? Les basses classes ne sont pas plus recommandables que les hautes. Tu ne peux porter les premières au pinacle, et vouer les secondes aux gémonies, ni donner la préférence aux unes plutôt qu’aux autres. Certaine utopie, en conséquence, doit être quittée.

Brian.- (se levant) Je vous accuse d’injustice et de discrimination, Van. Il sort, laissant la porte ouverte, revient en tenant par la main Victoria et Elizabeth.

Brian.– (à Vixen) Votre enquête reste inachevée. Vous avez sollicité les aveux de Victoria et d’Elizabeth pour leurs fautes, vous avez avoué les vôtres, avez-vous sollicité mes aveux à moi ?

Mrs Vixen.– Brian. Quelles fautes vas-tu t’inventer

Brian.– (coupant sa mère) Qui peut avancer avec la plus petite vraisemblance, que je suis le parfait innocent ? ..(un silence) .. Ma malhonnêteté est pire que les vôtres, parce qu’à ma malhonnêteté ordinaire s’en ajoute une autre : la dissimulation, et une dissimulation si retorse qu’aucune de mes fautes n’a jamais pu être dévoilée par personne. Ajoutez à cela, qu’alors que vous avez tous avoué naïvement les vôtres, j’ai tellement honte des miennes que je ne peux m’y résoudre. Je suis donc moins recommandable que quiconque ici. .. .. Pour répondre à votre démonstration, Van, la moralité n’est pas l’aune à laquelle je mesure les personnes : je laisse sa sanction au double tribunal, de la justice et de la conscience. … .. Et pour en venir à moi, ce qui me fait choisir la classe populaire, vous faites erreur, ce n’est pas une utopie, mais une réalité. Sortez tôt le matin, voyez qui s’active dans les rues : des boueux diligents aux livreurs précis, des conducteurs de bus habiles et prudents aux boulangers industrieux, des agents vigilants aux maraîchers soigneux, des institutrices accueillantes aux terrassiers aux bottes boueuses efficaces, des électriciens à leurs postes minutieux aux infirmières efficientes, des facteurs exacts aux laveurs de vitres adroits, tout ce peuple fait que chaque matin ce grand corps de la ville, réveillé, lavé, s’éveille au nouveau jour, pimpant, frais, dispos. Que serait la ville sans eux ? Champ de ruines, décharge publique. De cette multitude de domestiques publics experts et savants, dont le travail consiste à faire et non à faire faire, mésestimés et nécessaires, j’ai eu, toute ma vie, l’ambition d’être. Je n’ai fait que mettre en œuvre cette ambition.

Vixen.– Tu ambitionnes d’occuper une place qu’occuperait le premier venu ? Refuser la haute place, qui te revient en raison de tes capacités et de ton savoir, pour une place basse, qui ne requiert aucune aptitude particulière, est-ce que ce n’est pas se mutiler ? Etre utile à la société moins que tu pourrais l’être, n’est-ce pas un crime contre elle et contre toi ?

Brian.– Mon Dieu, suis-je le seul candidat apte à ce poste au monde ? Combien de jeunes gens, plus riches d’aptitudes que moi, faute d’être de la famille ou d’avoir un appui, sont laissés sur le carreau ? Le seul qui n’y prétend pas, on le presse d’accepter, et les milliers qui le convoitent, on leur ferme la porte au nez. Trouves-tu que cela a du sens ? .. .. Pour cette seule raison que j’ai les capacités, je devrais me faire le devoir d’accepter ton poste ? Et à tout poste, de même, qu’il me plaise ou non, du moment que j’ai les capacités, je devrais me faire un devoir de faire acte de candidature ? N’est-ce pas de toutes les raisons la plus mauvaise ?.. .. Et puis, sais-tu ce que je veux faire dans la vie ? Est-ce que j’ai dit mon dernier mot ?

Vixen.– Laisse-moi tenter un dernier effort, cher Brian : laisse-moi plaider la cause de ta mère… ... Toute mère est éprise de passion pour son fils, non pas quand il est tout petit et qu’il a besoin d’elle—il lui est alors plutôt indifférent-, mais quand, grandi, c’est devenu un beau jeune homme, et elle l’aime peut-être avec d’autant plus de passion qu’il n’a plus besoin d’elle… .. Il faut que tu apprennes une chose, c’est que ton absence est pour ta mère un abcès horrible, une carie affreuse, qui la ronge et la taraude jour et nuit, sans répit ni repos. Si tu aimes ta mère, veuille la guérir de cet abcès gonflé si douloureux, comble ton absence, reviens à la maison.

Brian.– (à Mrs Vixen) Une seule question, Maman : ai-je l’air malheureux ? Puisque je ne le suis pas, serais-tu malheureuse de ce que je le suis pas ? Bien des mères ne seraient-elles pas bienheureuses d’avoir un fils qui sache ce qu’il veut faire dans la vie?… ... Sais-tu que je te trouve spécialement ingrate envers Van ? Du vieux rafiot rouillé laissé par mon père, qui faisait eau de toutes parts, le radoubant, il a fait un navire flambant neuf, croiseur d’océans. (Il lui prend la main) D’une bonne à tout à faire, coiffée à la diable, vêtue de sacs, reléguée dans une vieille maison délabrée, qui galérait entre dettes et pénurie, il a fait une reine de Birmingham, riche d’une riche garde-robe, maîtresse d’une luxueuse maison aux nombreuses et vastes chambres, égérie d’artistes, d’écrivains, d’intellectuels et d’hommes politiques, grande voyageuse d’art, et au lieu de lui avoir une infinie gratitude de tes souhaits de Cendrillon exaucés, tu pleures, parce qu’en plus de ce qui te revient, tu veux ce qui ne te revient pas. Je te supplie instamment de lui rendre justice, et de faire de cette ingratitude forcenée, une reconnaissance éperdue.(à Mrs Vixen l’embrassant) Merci de remercier Van de ce qu’il fait pour toi. (à Vixen) Van, je double ses remerciements des miens. (à Sunpusher) Sun, je me souviendrai ma vie durant de tes belles et riches leçons. (à tous) Au revoir à tous. Vivez bien. Si vous désirez commercer avec moi malgré ma condition, sachez que toujours je désirerai commercer avec vous, malgré la vôtre. Dès que j’aurai un domicile civilisé, je vous enverrai mon adresse. Ne tardez pas à m’écrire de vos nouvelles.

Mrs Vixen.– Tu n’as rien mangé.

Brian.– Je n’avais pas faim, Maman… … (mettant ses mains sous les bras d’Elizabeth et de Victoria) Au rebours de l’entrée, permettez qu’au sortir je raccompagne les reines Elizabeth et Victoria en leur palais. A bientôt de vous lire. J’attends de vos nouvelles. J’insiste. Brian sort avec Elizabeth et Victoria.

 

Vixen.- (avec rage, à la cantonnade) Trou du cul. Salement auréolé de ta crotte sur ses poils séchée… … Foireux. Qui se donne la gloire d’empreindre mes tapis de ses écrase-merde… ..Gnome. Comme il jouissait, le nabot, d’en bas où il était, de me prendre de haut. Et moi, ver gigotant, à ses pieds, qui le suppliais de me faire la faveur de condescendre à bien vouloir me succéder… … (à la cantonnade) Tête de nœud. Cupule de gland. Gêné des mêmes gènes dont était gêné ton père.… … Grimpe sur ton mât de cocagne, vaurien, décroche solitude, misère, désespoir, dans vingt ans reviens me supplier : mon cul te recevra et te loufera au nez.

Sunpusher.– Vous devez reconnaître, Monsieur, qu’il vous a bien de la reconnaissance pour les excellents procédés que vous avez eus envers sa mère et envers l’entreprise paternelle. Et pour lui, convenez, se sachant beau-fils d’un si haut gradé, qu’il y a un certain panache à s’engager comme deuxième classe.

Vixen.– (à Sunpusher) Que faites-vous dans mes allées, pousseur d’étron ? Rangez votre gros ventre de la circulation. Qu’avez-vous à traîner dehors ? Restez dans votre maison de retraite et centre de soins palliatifs. Contentez-vous de vos spectacles subventionnés pour écoles. Ne vous mêlez pas des affaires du monde. (Sunpusher recule vers la porte pour sortir, Mrs Vixen s’approche de Vixen et lui pose la main sur le bras) Sun, oubliez ce que j’ai dit. Je m’excuse. Ne faites pas défaut à ma femme.

Sunpusher.– Je sais ma place, Monsieur. Vous êtes la dernière personne à qui je manquerai. Sans vos aides et celles des vôtres, il n’y aurait plus de théâtre en Angleterre. (à Vixen, lui offrant la main) Pardonnez ma sortie. Mon salut déférent. (à Mrs Vixen, de même) Mes hommages respectueux. Sort Sunpusher.

 

Vixen.- (à Mrs Vixen) Veïa. Pourquoi aimer plus qui t’aime le moins ? Pourquoi n’être pas fidèle à celui-là seul, qui ne te trahit pas ? D’abord seuls et heureux sont le mari et la femme, puis s’ajoute un enfant, qu’ils acceptent. Puis l’enfant s’ôte, et il faut l’accepter aussi, et mari et femme se retrouvent seuls et heureux, comme ils se sont connus. Aime qui t’aime, Veïa. Sortent Mrs Vixen et Vixen.

 

 

 

Une mansarde malpropre. Un matelas à même le sol. Par terre, un broc et une cuvette. Accroché au clou de la lucarne, un habit sur un cintre, sous une housse de plastique.- Entre Brian, qui, en même temps qu’il entre, décolle du chambranle extérieur de la porte, un acte d’huissier.

Brian.- (lisant) A Mr Brian Bryan. Le locataire, Mr Brian Bryan, ne s’étant pas libéré dans le délai fixé par le juge, la clause du bail portant qu’à défaut de paiement d’un seul terme de loyer, ce bail est résilié de plein droit après commandement non suivi, est licite. En conséquence, le juge des référés ordonne l’expulsion, par force et contrainte, de Mr Brian Bryan et de sa famille, le 15 courant. Ma production est artisanale, Gaëla je ne peux pas approvisionner la grande distribution. On frappe, entre Corentine qui porte deux sacs en papier.

Brian.– Je suis en retard. Vous étiez passée ?

Corentine.– Oui. (Corentine pose par terre une corbeille, et dans la corbeille des pommes et des oranges)

Brian.– Veuillez m’excuser. Mon 2ème patron est très possessif, il me veut tout à lui.

Corentine.– Votre 2ème patron ?

Brian.– Je fais un extra l’après-midi dans une brasserie. Mon 2ème patron a ajouté un extra à mon extra : il a voulu que je fasse la plonge. C’est ce qui m’a retardé. Corentine prend de la main de Brian l’acte d’huissier.

Brian.– J’avais donné le loyer à ma femme en espèces. Elle ne l’a pas payé. Il n’est pas dans mes moyens d’en payer un second.

Corentine.– J’ai lu.

Brian.-…. C’est moi le coupable. N’ayant connu que la laideur, et laide de cette laideur, comme lui faire grief de se vouloir un peu belle, dans un peu de beauté ? C’est moi qui ai fauté, en lui demandant un jour sa main. (Il pleure se cachant)

Corentine.– (sortant un reçu de sa poche et le lui montrant) Que l’angoisse desserre de vous l’étreinte de son étau. J’ai contenté le propriétaire mécontent.

Un silence.

Brian.– Vous avez payé le loyer ?

Corentine.—Oui.

Brian.– Merci de m’avoir avancé l’argent. Je vous rembourserai chaque mois avec les intérêts au plus tôt que je pourrai.

Corentine.– Ce n’est pas un prêt, c’est un don.

Un silence.

Brian.- A moi ? Au nom de quoi ?

Corentine.– Me contestez-vous le droit de dépenser comme je veux l’argent que je gagne ?

Brian.– Un argent gagné avec peine, épargné en se retreignant, prix de sa fatigue et de son sacrifice, à qui tout le monde porte un amour si ombrageux, vous vous en dessaisissez en un tour de main en faveur d’un inconnu ? Au nom de quoi ? (Il détourne le visage et pleure)

Corentine.– Le gain est toujours de nécessité, la dépense est souvent de superflu. J’ai voulu pour une fois que ma dépense soit de nécessité comme mon gain… ... Pour vous l’argent représente tant, pour qu’il vous mette sens dessus sens dessous ? Me serais-je trompée dans mon opinion sur vous ?

Brian.– Non, pas pour moi.

Corentine.– Mais pour moi ? Vous m’estimez si peu, que vous croyez, que l’argent est pour moi un tel pactole ? Si vous m’estimez autant que vous vous estimez, vous m’en croirez aussi détachée que vous.

Brian.– (Il sèche ses larmes) Pardonnez-moi. (montrant l’heure) Excusez-moi. L’heure me rappelle à l’ordre.

Corentine.– Me permettez-vous de vous accompagner ?

Brian.– Au lieu à chaque coin de rue d’attendre le coin suivant, en votre compagnie, le coin arrivera sans que je l’attende. Ils sortent.

 

 

Le Palais de Justice. Une galerie intérieure. De part et d’autre d’une porte monumentale, une banquette.- Entrent Gaëla sur son 31, sa mère, Eléanor, Guillem.

Gaëla.– Je l’ai laissé longtemps cuire sur le feu, à l’étouffée, dans sa vapeur. Il est à point.

La mère.– Il sera à jamais ta pierre d’achoppement. Il se mettra éternellement en travers de ton chemin.

Gaëla.– Tu te trompes. J’en veux pour preuve quelque chose que je t’ai caché. Il m’avait donné en liquide l’argent du loyer. Au lieu de payer le loyer, avec l’argent je me suis acheté une jupe, un chemisier et un manteau. Comme on pouvait s’y attendre, le propriétaire lui a envoyé l’huissier. Qu’a fait Brian ? Il a payé le 2ème loyer. Pouvait-il le payer de son seul salaire ? Il a bien fallu qu’il emprunte. Il a emprunté : voilà la brèche ouverte.

La mère.– Je te souhaite d’avoir raison.

La porte s’ouvre, paraît le greffier, une feuille en main.

Le greffier.– Affaire Mrs Bryan contre Mr Bryan.

Arrive en courant, Brian. Gaëla, Brian, le greffier disparaissent par la porte.

Eléanor.– Si Brian n’accepte pas cette fois-ci la place que lui offre Guillem, Guillem ne la lui offrira pas une 2ème fois. On veut bien supplier un clochard d’accepter l’aumône une première fois, pas une deuxième.

La mère.– S’il n’accepte pas la place et que Gaëla le reprend quand même avec elle, je les renierai tous les deux, Gaëla et lui.

La porte s’ouvre. Paraît Brian qui sort, puis Gaëla, rêveuse, qui revient vers les siens.

La mère.- Gaëla. Gaëla. Alors ?

Gaëla.– Alors ?… … Je n’ai pas eu le temps de placer un mot. Le juge a demandé à Brian s’il acceptait de reprendre la vie conjugale. Brian a répondu un non net. Dans la foulée, tambour battant, le juge a confié la garde de Brendan, fixé le montant de la pension alimentaire, les jours du droit de visite, et levé la séance. En deux phrases clouées, votre destin est fixé. J’aurais parié ma tête qu’il était prêt à tout accepter.

La mère.– Bénis le ciel. Te voilà dégagée d’un triste sort, et promise à une heureuse fortune. Certain inspecteur de police de 1ère classe est prêt à t’épouser même avec un enfant.

Gaëla.– Si quelqu’un avait dû rompre, c’était moi, pas lui. Il y a quelque chose qui m’échappe. Ils sortent.

 

 

Dans la banlieue.- Au pied d’un immeuble-barre, Hoke, en combinaison de motard, deux casques de motard à la main, consultant sa montre, attend, angoissé.

Hoke.- (voix off) Brian… J’étais épars et en morceaux, tu es venu et tu m’as uni. J’étais boue, tu m’as façonné, sans toi, je retourne en boue. Tu m’avais dit : Vendredi, 9h, en bas de chez toi. Ne me perds pas de mémoire, Brian, ne me fais pas tomber sans ton oubli. … … (voyant Brian, dans un élan) Brian.

Entrent Brian, chargé d’un petit sac et Corentine. Brian et Hoke se serrent mutuellement les bras.

Brian.– J’ai dû me détacher de toute cette colle qui me poissait les doigts, ç’a n’a pas été sans mal. (montrant ses mains) J’ai maintenant les mains propres.

Hoke.– La flamme était bleue et mourante, à présent, jaune, haute, craquante, elle brûle et illumine…(prenant le sac de la main de Brian) …. La moto est prête. Sort Hoke avec le sac de Brian.

Brian.- (à Corentine) Pourquoi attendre la dernière minute ?

Corentine.– Parce que je voulais que ne me réponde que la minute de votre départ.

Brian.– Eh bien ?

Corentine.– Celui qui joue à la roulette perd d’ordinaire, par malchance hélas il lui arrive de gagner. Les essais échouent pour la plupart, par malheur il arrive que l’un d’eux soit couronné de succès. On a tellement tenu table ouverte, Brian, qu’un tiers hôte s’est invité.

Brian.– N’est-ce pas le but final de la manœuvre ? Cela ne faisait-il pas partie du paysage ?.. …(Entre Hoke, à Hoke) Avis à la population : Corinne est dans une position intéressante. Elle attend un heureux événement.

Hoke.- (à Corentine) Que faut-il partager ? Joie ou tristesse ?

Corentine.– Je suis la première fanatique de l’auteur, Hoke, comment n’aurais-je pas un culte pour son œuvre ?

Hoke.– (l’embrassant) Heureux que vous soyez heureuse.

Brian.- (bras-dessus bras-dessous à Corentine et à Hoke) Conclusion ? Les bonnes intrigues font les heureux dénouements. Je l’ai toujours pensé : dans la vie, tout finit toujours bien… …(à Hoke) Hoke, je peux formuler un souhait ?

Hoke.– Cent.

Brian.– J’aimerais que ce tour de Grande-Bretagne soit un vrai tour. J’aimerais que nous fassions comme un bateau qui fait du cabotage, que nous suivions la côte au plus près, mais de l’intérieur, que nous épousions toutes ses anfractuosités.

Hoke.– Si l’on met à plat les plis de la jupe écossaise, ça va faire un sacré métrage de tissu. Je suis partant. En route. .. ..Au revoir, Corentine.

Brian.- (à Corentine, l’embrassant) A bientôt.

Corentine.– A bientôt. Sortent Hoke et Brian. On entend la moto démarrer et s’éloigner. Corentine la suit des yeux.

 

Corentine.- (voix off, en s'éloignant) Qu’est-ce que l’homme véritable ? Il n’a cure d’être riche ou pauvre, parce que sa valeur est en lui. Il n’est pas célèbre non plus : la célébrité adultère la vraie valeur et en fait un objet de publicité… L’homme véritable ne se presse pas sur le passage des hommes publics, mais il fait un détour pour saluer les agents du service de nettoiement. Il parle aux timides et laisse parler les impudents. Il tourne le dos à l’orgueilleux et cède la place à l’humble. Il ne cherche pas une épaule ou une main qui l’aident, parce qu’il est cette épaule et cette main qui aident. Il parle peu, mais on aspire au bonheur d’entendre sa parole. Qu’est-ce que l’homme véritable ? Celui qui l’est pour sa femme et pour ses enfants. Elle sort.