Ida analysée par Freud

argument - un - deux - trois - quatre - cinq

Argument

Vienne. La maison des Bauer. La chambre d’Ida, dont la porte ouverte s’ouvre sur le vestibule de la maison. Table chargée de crayons, stylo, bouteille d’encre, cigarettes, livres d’études, nécessaire à couture, miettes de gâteau, linge de corps, Imitation de Jésus-Christ,tablette de chocolat, rouge à lèvres, sac à bandoulière. Ida, assise à la table, étudie. Entre Frieda, en manteau,valise à la main.

Frieda.- Je viens vous faire mes adieux.

Ida.- (se levant) J’ai été la première révoltée. Je me suis la première insurgée. Vous auriez dû m’entendre pousser les hauts cris.

Frieda.- Devant vous, votre père est pris d’une étrange défaillance. A votre vue, il semble fondre. Ne me dites pas qu’il ne vous a pas dit pourquoi il me renvoie.

Ida.- Je l’attendris comme si j’étais encore sa fillette. Objet de fierté, il entrouvre la porte de la salle de jeux, se sourit à lui plus qu’à moi, et referme la porte. Je suis pour lui la fillette perpétuelle, comme lui, le père perpétuel. Il me laisse à l’écart de toutes les décisions qu’il prend.

Frieda.- Votre père est trop bon pour avoir tranché de son propre couperet. Il s’est fait exécuteur des hautes oeuvres pour quelqu’un d’autre. Quand il m’a donné mes huit jours, quelqu’un d’autre actionnait les fils.

Ida.- Moi-même, je me perds en conjectures

Frieda.- (allant vers la porte)...Ce qui me fait chasser odieusement, c’est ce qui me fait m’en aller sans regret... ... Je n’étais ici qu’en détention provisoire, vous, vous êtes emprisonnée à perpétuité. Les familles riches sont de féroces prisons dorées, parce que jamais fille ou fils ne s’en est évadé, ni n’a désiré s’en évader. Je vous souhaite bien du bonheur. Je vous laisse pousser dans votre jolie famille comme vous pourrez. Adieu, Ida.

Ida.- Adieu, Frieda. Sort Frieda, qu’on voit sortir de la maison. Entre Mme Bauer, qui hume l’air partout dans la chambre.

Mme Bauer.- Elle se doute de quelque chose ? Elle est restée bien longtemps.

Ida.- Non, non.

Mme Bauer.- (humant l’air) Elle a fait exprès de s’attarder. Lorsque je lui ai donné son mois, je n’ai pas manqué de lui dire qu’elle ne sentait pas la rose. Après des mois de son arôme, j’allais me gêner. Elle a voulu laisser une dernière effluve à mon intention.

Ida.- Tu exagères. Elle n’a qu’une odeur, douceâtre, de parfum bon marché.

Mme Bauer.- (elle hume) Je ne sais pas exactement quelle odeur c’est, c’est moitié citronnelle, moitié quelque chose d’assez avancé. ... J’ai passé sa chambre au peigne fin, l’armoire de fond en comble, inspecté derrière et sous les meubles. Je m’attendais à trouver quelque chose de pourri, un fruit volé, ou autre chose. J’en ai conclu qu’il y a quelque repli d’elle où elle oublie de passer... ... Reste à espérer qu’elle a emporté avec elle son brûle-parfum... (Elle s’approche de la table, montre le désordre) Tu m’avais dit que c’était toi qui ferais ton ordre. Apparemment, ton ordre, c’est qu’il n’y a pas d’ordre.

Ida.- L’action est un entrelac d’actes et de pensées. C’est un désordre d’activité.

Mme Bauer.- Je ne me fierais pas en quelqu’un dont l’esprit se satisfait d’un tel désordre.

Ida.- Et moi je ne me fierais pas en quelqu’un qui se dépêche de tout ranger et mettre sous clé, comme s’il ne voulait plus en entendre parler.

Mme Bauer.- (commençant de ranger) Il faut ordonner les choses pour ordonner l’esprit.

Ida.- Maman ! Tu vas lâcher ça tout de suite.

Mme Bauer.- (continuant de ranger) Je ne veux que te faciliter le travail.

Ida.- Si tu ne fais pas tout de suite ce que je te dis, je te préviens, je mets mes chaussures à talons et je vais au salon. Prends garde. Je serai impitoyable. (Mme Bauer s’arrête de ranger) A ta place, je remettrai mes affaires dans l’exact désordre où je les ai trouvées.

Mme Bauer.- (obéissant) Je ne voulais que te rendre service.

Ida.- Je te prie d’ôter de ta vue l’objet de la tentation et aller dévaster les terres plus loin. Ida se met à tousser par quintes, d’une vilaine toux. Elle fait à sa mère un signe vers la porte. Sa mère l’observe tousser. Entre par la porte d’entrée de la maison, Bauer, en manteau ; il entre dans la chambre d’Ida, embrasse sa femme sur le front. Mme Bauer sort. Ida tousse par quintes, à rendre l’âme. Bauer reste debout à la contempler attristé, puis, en bouchant ses narines de ses doigts, et en fermant sa bouche avec force, lui fait signe de bloquer sa respiration. Ida fait ce qu’il dit, avale plusieurs toux, s’arrête de tousser)

Ida.- (d’une voix cassée, pour ne pas provoquer la toux) Tu y as été ? Tu lui as rapporté ce que je t’ai dit ?

Bauer.- Il dit que tu as tout inventé.

Ida.- Il a eu l’infamie de nier son infamie ? Et tu l’as cru ?... ... Tu suspectes la folle imagination d’une jeune innocente plutôt que la réalité sordide d’un homme mûr ?.. .. Ainsi, tu n’as pas rompu avec eux ?

Bauer.- Les hautes cîmes où je vis sont des déserts solitaires. Les Kahn sont les seuls amis que je hante. Leur douce et tiède amitié est le seul pauvre feu en mes hauteurs glacées. Si je me privais d’eux, je me priverais de toute vie privée.

Ida.- Sous ses yeux, un ami du père assiège la fille de propositions indécentes, et le père tournera la tête ? L’ami trahit l’ami, et, dans son dos, suborne sa fille et le père serrera l’ami dans ses bras et lui dira : cher ami, assieds-toi à côté de moi ? Quel ami est cet ami ?.. .. Quel père es-tu ?

Bauer.- Tu voudrais que j’éloigne de toi Mr Kahn sous prétexte de ses assiduités ? Et après ? Ferais-je de même au suivant ? Contre l’infection masculine, ne crois-tu pas que tu es à l’âge de déployer tes propres anticorps ? Ida est reprise d’une quinte de toux. Bauer la contemple sans mot dire. Puis Ida bloque sa respiration, ce qui arrête sa toux.

Ida.- (haletant et râlant, puis, la voix cassée) Oie blanche, et malade en plus. Je te contrarie d’abord, je t’exaspère ensuite...(montrant la porte) ... S’il te plaît, épargne-toi mon spectacle. Mets des murs entre nous. Bauer.- Comment peut-on être envers soi aussi cruelle ? Tu te fais la guerre sans répit, tu t’acharnes sur toi sans pitié... .. Ida, tu me décides. Nous allons tenter un traitement de la dernière chance. Qui sait si ta maladie n’est pas d’origine nerveuse ? Je vais t’envoyer à certain neurologue, qui m’a soigné autrefois et guéri.

Ida.- Un neurologue ?

Bauer.- Il traite les malades par une cure psychique. Si celui-là ne te guérit pas, personne ne te guérira.

Ida.- A charlatan, charlatan et demi. Je refuse qu’on me soigne à la poudre de perlimpinpin.

Bauer.- Je ne te consulte pas, je t’enjoins !.. ...Je te propose un marché, Ida. Si tu me cèdes, je te cèderai. Si tu acceptes de voir ce neurologue, je romprai avec les Kahn.

Ida.- Je refuse.

Bauer.- (fâché) Un enfant ne peut pas dire : je suis ton esclave pour la nourriture, pour l’habillement, pour le logement, pour les frais de scolarité, pour l’argent de poche, et, pour le reste, dire : je suis libre, je fais ce que je veux. Une jeune fille qui vit de ses parents est grabataire : elle va où le pousse celui qui la pousse. Tu iras chez ce neurologue. Je ne te demande pas ton avis. Je te l’impose. Ida est prise d’une forte quinte de toux ; elle prend un pull dont elle essaie d’étouffer sa toux, et sort en courant tousser au fond de la maison. Bauer sort, navré.


 

un

1.

 

Berggasse N.19. Etage du cabinet de Freud. Le cabinet. Bauer et Freud.

Bauer.- .. .. Le couple Kahn et le mien sommes deux couples pour ainsi dire homothétiques... ... Mme Kahn, d’une sûreté de jugement et d’un esprit de finesse supérieurs est mariée à un Mr Kahn infantile, immature. Quand on les voit ensemble, on dirait une mère et son fils : comme un fils, Mr Kahn tape du pied, fait des colères quand il n’a pas ce qu’il veut, pleurniche pour un rien, comme une mère, Mme Kahn ne quitte pas son mari de l’oeil, par crainte qu’il ne fasse de bêtises... ... Mon couple à moi, c’est la copie conforme, inverse. Le propreté est l’affaire principale du nourrisson, la propreté est l’affaire principale de ma femme. Quel âge est-ce cela ? 18 mois ? 2 ans et demi? La seule science qu’elle possède, c’est laver, savonner, tremper, rincer, blanchir, brosser, frotter, cirer. Femme de ménage : elle s’est arrêtée à ce niveau de formation. Elle plafonne à ce plafond-là. .. ..Deux veufs, qui se rencontrent sur un banc public, elle, avec son gamin de mari qui joue plus loin au foot, lui, avec sa gamine de femme qui joue dans le sable à la ménagère, engagent la conversation, lient connaissance, et, miracle, au lieu des habituelles onomatopées conjugales, communiquent d’esprit à esprit. Les mots assemblés en une phrase font un énoncé complet, qui, merveille, a un sens, et le même, et pour celui qui parle et pour celui qui entend... .. Un esprit peut-il se contenter de n’exploiter de lui que la partie pauvre et banale qui sert à la vie quotidienne, et laisser de lui le plus riche et le plus original, en friche ? L’esprit qui connaît 40 000 mots se satisferait-il de n’employer que les 2 000 de la couversation de tous les jours ? Amasse-t-on un trésor pour le mettre de côté ?.. .. Mme Kahn et moi sommes devenus amis de coeur comme nulle femme et nul homme. Notre amitié est d’autant plus pure et inaltérable qu’elle est platonique. .. .. Sans eau, une plante s’anémie, languit, périclite, sa tige sans force se courbe et se penche, elle perd petit à petit ses feuilles, n’est bientôt plus qu’un tronc mort : si, sous la mitraille de ses quintes de toux, je cédais à Ida et rompais avec les Kahn, sans Mme Kahn, je ne vivrais plus..... Ida ne voulait pas que vous la traitiez, mais je lui ai mis marché en mains : si elle accepte de se faire soigner par vous, j’accepte de rompre avec les Kahn.

Freud.- Le calcul est hasardeux. Elle croit que vous serez sa dupe, vous croyez qu’elle sera la vôtre. Il n’est sûr que ce soit vous qui emportiez le marché. Vous avez confiance en moi, mais moi, j’ai une confiance en moi moindre. Ma méthode en est encore au stade des essais.

Bauer.- Si vous en êtes au stade des essais, essayez. De la main, Mr Bauer invite Freud à accepter.

Freud.- J’essaierai. .. .. Votre fille est pubère depuis un certain temps. Que sait-elle de sa révolution de palais ? Un peu de théorie a-t-il été fait à l’époque ? Sait-elle le stade où elle est de sa métamorphose ?

Bauer.- Ca, elle n’a rien dû apprendre de sa mère ! Les fonctions de déjection avoisinant les fonctions de génération, je crains que ma femme ne fasse un paquet du tout, et que ce tout, pour elle, soit du ressort des toilettes. La voyez-vous parler de choses aussi sales ? Ca lui salirait trop la bouche.. .. Me voyez-vous aller faire un tour au fond du jardin, lui expliquer doctement la reproduction des plantes angiospermes ? Ou aurais-je dû la faire assister à la saillie d’une jument par un étalon ? Expliquer la génération humaine par l’animal est finalement menteur par trop de clarté, comme par trop d’obscurité par le végétal. On ne peut finalement bien expliquer la génération humaine que par l’humaine. Là, pardonnez-moi, je trouve ça incestueux au possible.. ... Qu’avons-nous, à chercher plus loin ? Le problème a trouvé sa solution. Vous, l’homme de l’art, vous trouverez les mots clairs, aseptiques, laïcs qu’il faut.. .. Tentez ce que vous pourrez. Bauer pose un acompte dans une enveloppe sur le bureau, serre la main à Freud, et sort.

Entre par l’autre porte Ida, en manteau, avec un sac à bandoulière.

Ida.- (montrant la porte par laquelle son père est sorti) Je suis la fille à la toux... ... Il paraît que, là où bonbons au miel, inhalations, sirops antitussifs, tisanes et cachets ne remédient en rien, la cure par la parole a ses chances.

Freud.- (montrant le divan) L’effort du patient devant se concentrer sur les associations d’idées et les appels à la mémoire, pour que le corps soit sans action ni contraction, je propose aux patients de s’étendre et de se détendre.

Ida- (ôtant son manteau, s’étendant, posant son sac à bandoulière à côté d’elle) J’ai peur de vous décevoir, inspecteur. Vous aurez beau m’examiner à la loupe, m’inspecter sous toutes les coutures, pousser des interrogatoires musclés : d’une innocente, on ne peut pas faire une coupable. J’ai le casier judiciaire, vierge, par force. Silence. Freud s’assied, croise ses jambes, ouvre un carnet sur sa cuisse, qu’il lit ou où il écrit tour à tour.

Freud.-... Un certain Mr Kahn, ami de votre père, vous aurait fait des propositions indécentes. Vous l’auriez rapporté à votre père, et auriez mis votre père en demeure de rompre avec le couple Kahn. Votre père serait allé demander des explications à Mr Kahn. Mr Kahn l’a pris de haut, et a dit à votre père que vous aviez tout inventé.

Ida.- .. .. Vous, croyez qui ? Lui ou moi ? L’homme mûr est solidaire des autres hommes mûrs, sans doute.

Freud.- Je n’ai aucun parti pris. Tout le monde a tout ce qu’il faut pour être franc comme l’or ou faux comme un jeton.

Ida.- Pour vous, Mr Kahn est une forme lointaine, estompée par la distance : permettez que je vous l’approche un peu, pour que vous le distinguiez mieux. Je veux que vous sachiez le joli coco que c’est. Je vais tout vous raconter depuis le début... ..Il y a 4 ans, j’avais 14 ans, lui était déjà un vieux, moi j’étais une gamine, - nous venions à peine de faire connaissance des Kahn. Les Kahn nous avaient invités, mon père et moi, à voir passer la procession de la Fête-Dieu, de l’étage d’un de leurs magasins. Mme Kahn et mon père sont restés en haut, Mr Kahn et moi, sommes descendus fermer le rideau de fer. Mr Kahn remontait devant moi l’escalier, quand tout à coup il a fait demi-tour, est redescendu jusqu’à ma marche, s’est approché de moi, m’a entourée de ses bras, a écrasé sa bouche contre la mienne, et m’a serré contre lui avec une telle force, que ses côtes se sont enfoncées dans les miennes, comme si elles me transperçaient. J’ai été submergée d’une telle vague de dégoût, que je l’ai repoussé avec force, et que je suis remontée à toute vitesse... Que pensez-vous du bonhomme ?

Freud.- Reprenons cette vieille photo jaunie, voulez-vous ?

Ida.- Vous savez, sur un court instantané, il n’y a guère de quoi s’étendre.

Freud.- .. .. Avant de poursuivre notre navigation, permettez que nous lâchions les écoutes, laissions flotter les voiles un instant, et fassions le point. ... Que savait la jeune fille de l’époque de l’acte amoureux ?

Ida.- ... .. La machine, m’avait été livrée sans mode d’emploi. Elle m’était inconnue. J’ignorais totalement comment on pouvait s’en servir. J’avais beau, en pensée, la tourner dans tous les sens, d’avant en arrière, sens dessus dessous, je ne savais pas du tout comment elle pouvait fonctionner. Le haut aurait pu se trouver en bas, et le bas en haut, que je n’aurais rien trouvé à redire... ..Avouez que ça ne se sait pas par science infuse. Rien n’est plus emberlificoté. C’est situé dans des endroits pas possibles. Qui se douterait, avouez.

Freud.- .. Dois-je conclure de cette remarque que ce que vous ignoriez à 14 ans, vous ne l’ignorez plus à 18 ?

Ida.- Si j’avais attendu que ma mère ou mon père m’éclairent, je serais toujours dans le même noir absolu. J’ai ajouté toute seule une pièce à l’autre, les ai soudées l’une à l’autre au fur et à mesure, jusqu’à ce que l’appareil entier soit monté.

Freud.- Pour un médecin, aucun organe n’est spécialement auréolé de prestige, comme aucun spécialement ne sent le souffre. Le mécanisme exact de la génération est-il répertorié dans le registre de vos connaissances?...(un silence)... Je voudrais savoir si vous savez que l’amour a le pouvoir d’insuffler à l’organe génératif masculin force et vie, d’en faire comme un être amoureux à lui tout seul, qui se meut et vit de sa vie à lui, comme une créature en soi, indépendante, qui est lui et qui n’est pas lui, échappe au contrôle de son maître et que l’homme bien souvent est prêt à désavouer, tellement son développement prodigieusement l’encombre... ... Connaissez-vous cette phase amoureuse de l’organe génératif masculin ?

Ida.- Peut-être.

Freud.- Ce peut-être veut-il dire que vous n’en êtes pas sûre ou que vous ne voulez pas reconnaître que vous en êtes sûre ?

Ida.- Sans doute.

Freud.- Puis-je prendre ce sans doute au pied de la lettre ?

Ida.- (riant) Peut-être...Là, suis-je censée rougir jusqu’aux cheveux? Un silence.

Freud.- Ce membre, s’arborant dans un tel état amoureux ostensible, vous paraît-il comme une chose dégoûtante, par exemple comme son propre graffiti obscène ?

Ida.- Ce qui est est, que voulez-vous. Ce n’est pas parce qu’on l’ignore qu’il sera moins.

Freud.- De cette froide remarque, puis-je déduire que vous êtes de froid sentiment à son égard, sans nausée ni dégoût ?

Ida.- Vous pouvez.

Freud.- .. .. Lorsque, sur le quai de la gare, votre père, au retour d’un voyage, du bonheur de vous revoir, nous embrasse avec force, quelle impression physique cela vous fait-il ?

Ida.- On a l’impression d’étouffer.

Freud.- L’étreinte de votre père vous semble différente de celle de Mr Kahn ? (un silence) En l’état actuel de vos connaissances sur l’état amoureux de l’homme, avez-vous une explication de cette différence ?

Ida.- Je vous avais parlé des côtes ! Je vous avais dit que j’avais l’impression que ses côtes s’enfonçaient dans les miennes !

Freud.- (feuilletant son carnet) Comme si elles vous transperçaient, avez-vous dit. ..Vous n’ignorez pas que la civilisation européenne, en toute injustice, depuis 2 siècles, a mis en honneur le haut du corps humain, et en mépris le bas. En vertu de ce vice de jugement, nombreux sont ceux qui, depuis cette date, ont tendance à donner dans le mièvre, le joli, le fade. .. .. Peut-on dire que, comme eux, l’opinion vous poussant, vous avez transposé le bas vers le haut, et monté en quelque sorte les os d’un étage ?... ... Cette interprétation vous paraît-elle correcte ?

Ida.- C’est curieux. Il y avait après tout plusieurs explications possibles. Il a fallu que, pour vous, ce fut la plus mauvaise qui fut la bonne. Vous avez l’esprit curieusement tourné.

Freud.- Proposez-vous une autre interprétation de l’original?

Ida.- La vôtre est si rustique qu’elle envahit tout la campagne. A première vue, non.

Freud.- Après la scène de l’escalier, certainement vous vous êtes empressée de tout rapporter à votre père, et de dénoncer Mr Kahn.

Ida.- Oh, non. J’aurais été trop honteuse.

Freud.- Alors, vous avez tout fait pour éviter Mr Kahn.

Ida.- Il n’y était pour rien, le pauvre.

Freud.- Permettez-moi de vous trouver illogique. Vous dites que vous n’éprouviez aucun dégoût de l’homme amoureux en général, ni d’un Mr Kahn amoureux en particulier, et, pourtant, vous disiez que, lorsque Mr Kahn vous avait étreint, un tel dégoût vous avait submergée, que vous l’avez repoussé avec force et que vous êtes remontée à toute vitesse.

Ida.- C’est vrai. C’est contradictoire.

Freud.- Permettez que nous mettions un peu de logique dans cet illogique. Ignorante à l’époque, comme vous avez dit que vous étiez, sans crier gare, de but en blanc, un homme en état amoureux vous interpelle avec force : incontinent, vous n’avez pu faire que vous ne répondiez amoureusement comme vous étiez interpellée, et que sur l’incitation et l’excitation de l’être amoureux masculin, votre être amoureux féminin, ne prenne force et vie comme lui, en sa proportion toutefois. J’imagine quel séisme cela a dû être pour votre opinion de vous, de vous découvrir si peu conforme à l’innocente que vous croyiez être, et comme cela a dû vous dégoûter de vous. Silence.

Ida.- Voilà ce qui arrive quand on parle sans penser à ce qu’on dit.

Freud.- Vous avez l’air de considérer votre parole comme un défaut de votre cuirasse, et moi comme un ennemi qui cherche à vous faire passer de vie à trépas.... ... Je ne cherche qu’à débrouiller le noeud qui vous noue. Quand un écheveau de laine est emmêlé, si on tire une boucle de laine au hasard, cela fait un noeud ; si on tire une autre boucle au hasard ailleurs, un autre noeud se forme ; et ainsi, sans cesse, tout se complique de nouveaux noeuds, qui se serrent les uns les autres : plus on les tire, plus ils se serrent, si bien qu’à la fin, l’écheveau n’est plus qu’un noeud inextricable... ... Ne voulez-vous pas qu’avec patience, on cherche le bout du fil, et boucle passant par-dessus boucle, l’une après l’autre, on débrouille tout l’écheveau ? Silence.

Freud.- Peut-être en avez-vous assez d’être exposée en première ligne, sous un feu roulant de questions ?

Ida.- Si on envoyait un peu au front l’état-major qui se planque à l’arrière ? Si on mettait sur la sellette celui qui m’a mis sur la sellette ?.. .. Mon père vous a-t-il dit pourquoi il ne voulait pas rompre avec les Kahn ?

Freud.- Votre père m’a dit que Mme Kahn et lui sont amis de coeur comme nulle femme et nul homme, que tous deux sont liés d’une amitié d’autant plus pure et inaltérable qu’elle est platonique, qu’il perdrait la vie, s’il perdait Mme Kahn.

Ida.- (ironique) Platonique ? Vous avez donné dans le panneau ?.. .. Mon vieux briscard de père, ce vieux bourlingueur, ce loup de mer cuit et recuit, et une Mme Kahn, qui souligne et fait ressortir son genre féminin, de tous les traits naturels et artificiels imaginables, vous croyez, quand ils sont ensemble, qu’ils s’adonnent aux Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola ?

Freud.- ... Vous n’avancez que des présomptions.

Ida.- Mille ruisseaux de preuves indirectes font une belle et bonne rivière ! Cent traits approximatifs dessinent un vrai contour ! Permettez que j’éclaire votre nuit obscure.. ... Savez-vous quelle a été l’origine de leur si pure affection ? Une autre affection, mais infectieuse, la tuberculose de mon père, pour la soigner, son médecin l’avait envoyé faire une cure à Bad Ischl... ... A Bad Ischl, donc, nous avions, au départ, une situation tout à fait banale : un malade, mon père, à qui l’on affecte une infirmière, Mme Kahn. Seulement la conjonction banale de ces deux banals conducteurs allait provoquer les phénomènes les plus étranges. Première bizarrerie : l’infirmière qui soignait le malade, était malade elle-même, - elle souffrait des jambes, sitôt de retour chez elle, elle était obligée de s’allonger -, ce qui fait que si, à l’hôpital, elle était l’infirmière de mon père, chez elle, elle était la sienne propre. Vous me croirez si vous voulez, mais dès le lendemain de notre arrivée, au contact de ce malade qu’était mon père, la malade qu’était Mme Kahn sentit un mieux, qui, de jour en jour, alla s’améliorant. Et plus elle soignait mon père, plus elle allait mieux, si bien que lorsque les 15 jours de cure de mon père avaient passé, si l’état de santé de mon père s’était bonifié, l’état de santé de Mme Kahn était complètement rétabli. Admirez le miracle, elle avait soigné les poumons de mon père, c’étaient ses jambes à elle, qui avaient guéri... ... Autre étrangeté : les huit premiers jours de cure ne s’étaient pas écoulés, que mon père se sentit brusquement pousser à l’égard de sa femme et de sa fille, une générosité extraordinaire. Il se mit à nous offrir à ma mère et à moi, des cadeaux magnifiques, chaînette en or, montre en or, solitaire, foulard de soie, manteau de cachemire, sac en crocodile. Admirez son sens de l’égalité et de la justice : tout ce que sa femme et sa fille recevaient, Mme Kahn le recevait aussi. Pièce pour pièce, aucune des trois n’était favorisée au détriment des deux autres. N’est-ce pas purement merveilleux ?.. .. Autre curiosité : ma mère se promène un après-midi dans la forêt, elle aperçoit entre les arbres deux formes immobiles, enlacées, pour un peu elle les aurait prises pour deux troncs, n’était que les deux troncs avaient un visage couleur chair. Cette immobilité l’inquiète, ils lui paraissent des morts vivants. Ma mère les hèle, ils se tournent, c’étaient Mme Kahn et mon père. Haletante comme si elle avait couru, Mme Kahn crie à ma mère que c’est un miracle qu’elle se trouve là, qu’elle vient juste à point pour lui porter secours, que mon père avait tenté de se suicider. N’est-ce pas proprement prodigieux ?.. .. Autre singularité : sa cure terminée, mon père, ma mère et moi revenons chez nous à Vienne. Par un étrange concours de circonstances, deux mois plus tard, pour raison d’affaires, les Kahn viennent aussi s’installer à Vienne, et hasard de l’immobilier, à deux pas de chez nous. A partir de ce jour, quand, ses jours de congé, je cherchais mon père, je ne le trouvais jamais, il avait disparu dans la nature ; je cherchais Mme Kahn, je ne la trouvais pas non plus, elle aussi avait disparu dans la nature, la même sans doute, et chose étonnante, les deux égarés retrouvaient leur chemin à la même heure... ... Autre extraordinaire particularité : souvent les Kahn nous invitaient nous les Bauer à prendre le dessert avec eux, le dimanche après-midi. Au départ, donc, nous étions 7 : Mme Kahn, Mr Kahn, leurs deux enfants, ma mère, mon père, et moi, soit 7 en tout. Avant même le départ, ma mère déclare forfait, elle veut, dit-elle, exploiter la mine d’or de notre absence pour briquer l’appartement, elle reste chez elle : 7 - 1 = 6. Nous arrivons chez Mme Kahn, nous prenons le dessert. A peine la table desservie, , Mme Kahn dit à ses deux enfants qu’ils peuvent aller jouer dehors. Ils ne se le font pas dire deux fois, les voilà en bas : 6 - 2 = 4. Moi, la jeune fille de la maison, je ne peux que me faire bergère de ce petit troupeau sans surveillance : 4 - 1 = 3. Mr Kahn ne tarde pas à rejoindre ses enfants : 3 - 1 = 2. Ainsi, comme par l’opération du Saint-Esprit, de 7, il ne reste plus chez les Kahn, que les seuls Mme Kahn et mon père. Ne trouvez-vous pas que c’est une curieuse coïncidence ? Le plus singulier : bien que mon père et Mme Kahn, de leur fenêtre, pussent très bien voir en bas Mr Kahn me harceler de ses assiduités, ni mon père ni Mme Kahn n’apparaissaient à la fenêtre de toute l’après-midi. De même Mr Kahn ne s’inquiétait pas davantage de ce que sa femme et mon père pussent le voir me faire la cour. Que dites-vous de ce double aveuglement ? Mr Kahn et mon père sont d’excellents hommes d’affaires, ils ont un bon sens du commerce : que pensez-vous de ce honteux accord tacite de troc de la femme de l’un contre la fille de l’autre?.. .. Que dites-vous de ce faisceau d’étrangetés ? Cela ne vous convainc pas ?

Freud.- .. .. Vous disiez que, sitôt la table desservie, Mme Kahn disait à ses enfants qu’ils pouvaient aller jouer dehors.

Ida.- Ses enfants étaient le fil à sa patte ! Elle coupait le fil pour valser à son aise ! Ses enfants, elle n’en avait rien à faire, seul comptait l’homme. Exactement comme Frieda, ma gouvernante.

Freud.- Voyez comme un conte s’emmanche dans l’autre, comme dans les Contes des Mille et Une Nuits. .. Racontez-moi donc ce conte de votre Frieda.

Ida.- Frieda !... .. J’ai mis le temps à me rendre compte comme elle était. Quand mon père était là, Frieda était pendue à mes lèvres, buvait mes paroles, personne n’avait plus d’intelligence, d’esprit, de savoir, de culture, de goût que moi. Mon père à peine parti, retournement de veste complet : elle me tournait le dos, c’est à peine si elle me répondait, vaquait à ses affaires, sortait en ville, et ne m’attachait pas plus d’attention que si j’étais une mouche. C’était aussi manifeste que cela... ... Au début, je ne comprenais pas la raison de tels changements. Je ne m’en inquiétais pas outre mesure, assurée que j’étais que le creux de vague serait temporaire, et que la vague allait de nouveau se gonfler. Et en effet, mon père revenait, et Frieda redevenait comme avant... ... Ce qui m’a donné la clé de l’énigme, ce fut quand elle a commencé à dénigrer ma mère et Mme Kahn. Elle disait qu’elles étaient indignes d’un homme de la qualité de mon père, que seule une femme intelligente, désintéressée et pauvre était digne de lui. Cela m’a fait tomber les taies de mes yeux : Frieda m’aimait pour se faire aimer de mon père... C’était, d’ailleurs assez bien vu : la froideur de mon père vis à vis d’elle fondait quand il la voyait m’aimer avec une telle ferveur. Je voyais le moment où mon père était pris dans ses lacs. Qu’elle me payât aussi cyniquement de fausse monnaie m’a révoltée. Dès cet instant, j’ai décidé de lui régler son sort. J’ai remontré à mon père la double foi trompée. J’ai exigé qu’il lui donne ses 8 jours. J’avoue que ça n’a pas été facile. J’ai mené une telle guerre qu’à la fin il a cédé. Elle vient d’être renvoyée.

Freud.- Je ne vous ferai pas l’injure de vous croire. Je suis certain au contraire que vous ne vous faisiez aucune illusion sur l’affection que pouvait vous porter une employée de maison. Je suis même persuadé que la stratégie de Frieda vous amusait bien.

Ida.- (amusée) Vraiment ?

Freud.- Le vrai motif qui vous a poussée à exiger son renvoi, ce n’était pas qu’elle fût une fausse amie, mais qu’elle fût une vraie rivale. Vous avez trop craint qu’à force de trop vous plaire, elle ne plaise trop à votre père. Vous trouviez cela d’autant plus fort de café que pour accéder au coeur de votre père, elle empruntait le chemin du vôtre. Vous avez dévoilé à votre père la perfidie de Frieda, mais vous lui avez soigneusement dissimulé votre jalousie. Je doute, d’ailleurs, que vous ayez trompé votre père. Silence.

Ida.- Non seulement, vous m’enchaînez à votre char, mais vous voulez aussi que je me range de côté et que je vous applaudisse ?

Freud.- .. Est-ce que Mr Kahn avait de l’indifférence pour ses enfants ?

Ida.- Mr Kahn ? Mr Kahn était d’autant meilleur père que sa femme était mauvaise mère. Quand il les rejoignait en bas, il se faisait enfant avec les enfants. Il jouait à tous leurs jeux. Il partait des mêmes éclats de rire quand il perdait que quand il gagnait. Les jeux étaient charmants, le père était charmant, les enfants étaient à la fête.

Freud.-.. Vous, vous aimez les enfants ?

Ida.- Je serai franche : avec eux, je n’ai pas l’oeil noyé comme certaine pimbêche que je connais. Pour dire la vérité, je ne les fuis ni ne les recherche. Disons que je suis avec eux d’une neutralité bienveillante. Leur spectacle m’amuse des tribunes, mais ce n’est pas moi qui irais jusqu’à descendre sur le terrain jouer avec eux..

Freud.- Vous disiez que, quand Mme Kahn envoyait ses enfants jouer en bas, vous ne pouviez pas moins, jeune fille de la maison, que vous faire bergère de ce petit troupeau sans surveillance. Vous disiez aussi que Mr Kahn ne tardait pas à rejoindre ses enfants... ... Mais si leur père les suivait, ils n’étaient pas laissés seuls dans la rue ; vous-même, dites-vous, ne sympathisez guère avec les enfants. Expliquez-moi quelle utilité ou quel agrément vous trouviez à suivre en bas les enfants de Mme Kahn... (silence) S’il n’y avait ni utilité ni agrément à descendre avec les enfants, qu’est-ce qui s’opposait à ce que vous restiez en haut avec Mme Kahn et votre père, puisque vous semblez vous opposer à ce qu’ils restent seuls ensemble ?... (silence) ...Ne faut-il pas conclure de ceci que si vous accusez votre père et Mr Kahn, par un marché tacite de s’échanger la femme de l’un contre la fille de l’autre, en descendant sans raison particulière, vous acceptiez tacitement le dit marché tacite?

Ida.- Allez jusqu’au bout. Saignez la bête.Donnez le coup de grâce. Dénoncez ma honteuse impudence. Je faisais honte à Frieda de faire semblant de m’aimer pour l’amour de mon père, et j’en faisais autant, puisque je faisais semblant d’aimer les enfants de Mr Kahn, pour l’amour de Mr Kahn... ..J’étais même plus coupable que Frieda, puisque j’ai fait de Frieda mon bouc émissaire en plus du sien. Concluez que je vaux moins que ma gouvernante.

Freud.- Vous êtes d’une civilisation incontestablement supérieure. Vous vous sentiez autrement coupable. Implacable envers vous, vous lui avez fait donner ses 8 jours sans hésiter.

Ida.- Oui, mais c’est à elle que j’ai nui, pas à moi. C’était moi la coupable, et je l’ai fait mettre à la porte, elle. Et vous dites que je suis d'une civilisation supérieure. Votre dérision est cruelle.

Freud.- Je ne me moque pas de vous. En lui faisant donner ses 8 jours, vous lui avez rendu service. C’est une grave erreur d’aimer qui ne vous aimera pas. Diplômée et cultivée comme Frieda l’était, son irréflexion était une double faute. Espérant, elle était condamnée à désespérer. Ce que vous avez fait en toute inconscience, vous auriez bien fait si vous l’aviez fait en pleine conscience... (silence, Freud ferme son carnet) Si vous voulez bien, nous économiserons nos forces et nous poursuivrons notre tortueux chemin la prochaine fois.

Ida.- .. .... Croyez-vous que j’aie envie que vous me dégradiez de séance en séance ? Freud se lève, se met plus loin, se tourne vers Ida.

Freud.- Quel est l’idéal de l’homme ? Se vouloir idéal, ou se reconnaître tel qu’il est ? De l’animal à l’homme, la seule différence est le développement du cerveau. La tête est à l’homme, hélas, tellement montée à la tête, que de son propre esprit l’homme a fait un pur esprit. Ne trouvez-vous pas étrange, que l’esprit puisse s’abuser lui-même à ce point sur son propre compte ? Etrange pas moins, que l’esprit veuille imposer son propre faux modèle immatériel à son corps même ? L’esprit se croit pur esprit et veut faire du corps un pur esprit comme lui : l’erreur double est doublement criminelle. Etonnez-vous si ce pauvre corps, ainsi opprimé par un aussi cruel tyran, se soulevant, se cause à lui-même de tels troubles et de telles émeutes.. .. Savez-vous à quelle condition, l’homme peut se dire un être rare ? A condition qu’il soit en bonne santé, à l’abri de la misère, qu’il ait un toit, soit bien au chaud, et aussi qu’il n’y ait pas de mouche dans la chambre, et, alors, assis à son bureau, une plume à la main, il peut se dire, posant gravement le coude sur le genou et le menton sur la main : je pense, donc je suis... ... La vie oblige les femmes à bien des travaux divers, cuisine, vaisselle, ménage, que certains maris affectent de mépriser, mais quel mari n’est pas heureux et à l’aise, si la cuisine est bonne, le linge propre et les chambres nettes ? Et malheureux s’ils ne le sont pas?.. ..Trop se font une trop vile idée de leur corps, qu’ils ne s’étonnent pas que leur corps se venge. Il faut être humble, s’admettre, se respecter en toutes ses parties, tel est l’idéal humain.

Ida.- Bon. Nous verrons. Sortent Ida et Freud.

 

2.

 

Appartement des Freud. La cuisine. Marthe Freud façonne des Knödel, qu’elle met au fur et à mesure dans l’eau bouillante ; sur le fourneau, cuit à feu doux le potage ; dans le four mijote un boeuf à la moelle, que Marthe surveille ; sur le buffet salade fraîche lavée dans son panier, à côté un saladier ; plus loin, une Linzertorte ; bouteille de vin débouchée. Entre Freud.

Marthe.- Là, tu as pris la mauvaise porte. Ici, on coupe, on épluche, on cuit, on bout, on fait revenir. Ce sont choses éphémères qui passent : faites le matin, consommées à midi, consumées le soir.

Freud.- Je t’en prie, Marthe.

Marthe.- Ta patiente quittée, où vas-tu ? Droit chez les enfants. N’existent plus ici comme êtres vivants que les patientes et les enfants. Est-ce que tu sais encore que tes enfants, tu les as eus avec quelqu’un ?

Freud.- Mes jeux et mes rires te trompent. Jouer à la guerre, aux petites voitures, bâtir des maisons avec des cubes, traîner à quatre pattes par terre, raconter des histoires, feuilleter des images, tu crois que c’est un plaisir ? Que servirait que je joue avec eux, si je montrais de la mauvaise humeur ? J’épie l’heure en sous-main. Je guette la minute qui me libèrera de ma corvée.

Marthe.- Quand les enfants ont besoin de nous, ne le font-ils pas assez savoir ? Ne peuvent-ils faire eux-mêmes leurs expériences? Ne peut-on les laisser affermir leurs pas tout seuls ? Ne peut-on attendre que la curiosité leur naisse d’elle-même ? Tu es bien le seul à croire qu’ils ont besoin de nous. Silence.

Freud.- Me juges-tu apte à quelque travail de cuisine ? Veux-tu que je coupe les oignons ?

Marthe.- C’est un travail trop pointu. Il faut les couper au petit couteau en fines rondelles. Toi, tu les tranches au hachoir en gros pavés. Silence.

Freud.- (regardant sa montre) Il est l’heure. Ils ne vont pas tarder. (il sort de la cuisine, traverse le couloir, pénètre dans la chambre en face, qui donne sur la rue, va à la fenêtre)

Marthe.- (allant à la porte, son petit couteau en main, fort) Celui qui espère un absent, c’est que le présent le désespère. Tu ne vis pas assez, quand tu vis avec moi ? (Freud revient, elle pointe son couteau sur lui) Quand tu es là, je t’interdis de penser à quelqu’un d’autre qu’à moi.

Freud.- Je te demande pardon. (il s’adosse à un buffet, croise les bras, et regarde Marthe couper les oignons.)

Marthe.- Cesse de regarder mes mains. Tu les intimides. Elles ne savent plus où se mettre.(Freud détourne les yeux) On sonne. Ni l’un ni l’autre ne bougent. Une deuxième fois. De même. Une troisième.

Freud.- Sans doute est-il trop tôt pour ouvrir.

Marthe.- (le menaçant de son couteau) Tu ne crois pas que tu pousses le bouchon un peu loin ? Freud va ouvrir, pendant que Marthe met les Knödel sur un plat qu’elle met dans le four, puis verse le potage dans la soupière. Entrent, imperméables trempés, Mme Breuer, portant un bouquet de chrysanthèmes dorés, Breuer, qui plie un parapluie, que Freud prend et dépose dans le porte-parapluie.

Marthe.- (recevant le bouquet) Mathilde ! Qu’avions nous convenu? Pas de présents : les seules présences.

Mme Breuer.- J’ai la mine et l’humeur grise. C’était pour leur rehausser un peu le teint. Marthe embrasse Mme Breuer et Breuer, et s’empresse de mettre les fleurs dans un vase. Freud embrasse Mme Breuer, et tend la main à Breuer.

Freud.- Monsieur le Professeur.

Breuer.- Je t’en donnerais du Monsieur le Professeur. Chaque fois qu’il m’appelle Monsieur le Professeur, je suis à me tâter le dos, pour voir s’il ne m’a pas épinglé un poisson d’Avril.

Mme Breuer.- (s’approchant de la fenêtre) Vous avez vu comme ce ciel triste nous fait lugubre visage ? Nous n’avons pas eu le sourire d’un seul rayon de toute la semaine. Chaque jour, on croit que le deuil va s’achever, mais c’est un veuf inconsolable... ... Ajoutez à cela que nous sommes en novembre. Le plafond du ciel descend, les murs d’Est et d’Ouest se rapprochent, chaque jour, la nuit nous assombrit un peu plus. Pluie et nuit, j’ai l’impression que je suis mon propre convoi funèbre.

Breuer.- Mathilde est en proie aux idées noires. J’ai beau la raisonner, lui dire que tant l’on crie le printemps, qu’à la fin, il vient.

Marthe.-(pour changer de sujet, saisissant la soupière) Monsieur le Professeur, quand nous vous avons invités, n’avez-vous pas dit que votre temps est compté ?

Mme Breuer.- N’en croyez pas un mot. Il est toujours pressé de partir, quand il a soif, mais quand il a bu, il a tout d’un coup tout le temps qu’il faut. Prenez tout votre temps, Marthe.

Breuer.- (à Marthe) Avez-vous remarqué comme ce court vent de rébellion lui a prestement chassé ses noirs nuages ?(baisant la main de sa femme) Rebelle-toi tant que tu voudras, chère amie, si cela peut faire ton ciel un peu plus bleu.

Marthe.- (à Freud) Sigmund. Veux-tu battre le rappel des enfants et sonner le rassemblement ? Freud prend au passage la bouteille débouchée et sort.

Marthe.- (prenant la soupière et la louche) A table, la compagnie ! Tous sortent

Un peu plus tard. Entrent Marthe avec la soupière presque vide, et Mme Breuer avec les assiettes à soupe. Marthe sort les Knödel et la viande qu’elle met sur deux plats, et la salade dans le saladier, qu’elle remue.

Mme Breuer.- Vous n’allez pas de main-morte avec votre Sigmund, Marthe. De quoi vous plaignez-vous ? Sigmund déjeune et dîne avec vous tous les jours, passe toutes les soirées avec vous. A trop le houspiller, ne craignez-vous pas, à la fin, de le rebuter? De charmantes patientes bien patientes entourent nos maris. Face à d’aimables et souriantes voisines de palier, que peuvent de grincheuses concierges ?

Marthe.- (observant Mme Breuer) Votre mari rentre à des heures indues? Il a des absences inexpliquées ?

Mme Breuer.- (mollement) Non, non.

Marthe.- Mais il connaît quelqu’un. Qu’il voit quand et où ?

Mme Breuer.- (cédant) Tous les jours chez elle. Il faillirait à son devoir s’il n’y allait pas.

Marthe.-(observant Mme Breuer) C’est une de ses patientes ? Mathilde, vous redoutez une patiente ? Mme

Breuer.- Cette patiente-là, hélas, Marthe, est une patiente spéciale. Chaque fois qu’il la visite, elle s’assied à son propre chevet, et discute avec lui de son propre cas. Sa maladie a mille coquetteries dont elle l’aguiche, des mieux, des plus mal, et puis de nouveau une rémission, et puis de nouveau une aggravation. Plus elle est malade, plus il la soigne, et plus il la soigne plus elle est malade. Ils n’arrêtent pas de se consulter l’un l’autre. Ses troubles sont comme un filet qu’elle jette sur lui, et lui se laisse prendre.

Marthe.- Il ne voit pas que c’est ce vent mauvais qui souffle ces noirs nuages sur votre front ?

Mme Breuer.- Il ne fait pas la liaison. Il dit que si j’ai des idées noires, c’est parce que je n’ai plus de cause à défendre, depuis que nos enfants ne sont plus à la maison...(elle fond en larmes, montrant son visage en larmes) .. En plus de ma disgrâce naturelle, ce visage ingrat : comment le détournerais-je de se tourner ailleurs?

Marthe.- Savez-vous ce que je ferais à votre place ? Je me rendrais à sa discrétion. Je parierais sur l’humanité de mon mari. Je lui dévoilerais le mal et la cause du mal.

Mme Breuer.- Je lui ouvrirais les yeux sur ce qu’il ne voit pas ? Je lui apprendrais quelque chose qu’il ne sait pas, pour que curieux et intéressé, il s’y penche ? Je lui ferais prendre conscience qu’il aime malgré lui, pourqu’il aime en toute conscience et de plein gré ? N’est-ce pas ainsi que souvent naît l’amour ? On aime d’abord sans y penser, puis quelqu’un, autour de vous, vous ouvre les yeux, et alors, on aime en y pensant. C’est une chose à quoi je ne me risquerais pas.

Marthe.- Sauf qu’entre lui et elle, il y aurait un lourd rideau de fer : vos larmes. Devant une épouse qui pleure, quelle jeune fille qui rit fait le poids ? Comme il appréciera que malgré les années, il soit encore d’un tel prix pour vous.

Mme Breuer.- C’est ce que vous penseriez si, comme vous dites, vous étiez à ma place. Entre vous et moi, il n’y a, hélas, aucune commune mesure. Sigmund et vous, vous êtes combattants de force égale. Vous traitez de puissance à puissance, vous vous envoyez des émissaires, des ambassadeurs, des délégations de l’un à l’autre, en grande pompe, vous respectez entre vous une étiquette : moi, Joseph me siffle, j’accours. Ne me comparez pas à vous.

Marthe.- C’est d’autant plus intolérable ! Si vous ne le dites pas au Professeur, c’est moi qui lui dirais. Je lui ouvrirais les yeux sur le supplice qu’il inflige à sa femme.

Mme Breuer.- (suppliant) Pitié, Marthe, vous voulez qu’il me quitte? Chaque couple sait seul lequel, du mari ou de la femme, est tributaire de l’autre. Ce ne sont pas choses à raisonner, ce sont rapports de forces. Je suis sujette de mon mari, vous ne voudrez pas que je perde ma sujétion même. Vous ne direz rien : donnez-moi votre parole. .. .. Promettez-moi que je peux me fier à vous.

Marthe.- (l’embrassant) Vous pouvez vous fier à moi, pauvre Mathilde. Je serai une tombe pour votre secret. Mathilde essuie ses larmes. Elles se chargent des plats et sortent.

Un peu plus tard. Freud entre seul, portant le plateau, avec le plat des restes de viande, celui des restes de Knödel, celui des restes de salade, et la bouteille aux deux tiers vide, la porte de la cuicine restant ouverte. Il pose le plateau sur la table de la cuisine

Freud.- (à part, seul) Un célibataire, quand il dîne chez lui, est-ce qu’il se fait des cérémonies ? Est-ce qu’il met pour lui-même les petits plats dans les grands ? Il mange à même sa petite casserole, boit à même son goulot.. .. Un digne professeur comme moi, lèvres pincées, mâchoires serrées, regard lointain, petit doigt en l’air, - je n’ai pas faim, non, merci, sans façons, juste une pointe, un soupçon, une larme, deux doigts à peine, c’est trop, c’est trop -, (il prend le plat avec le reste de viande, va à la porte, la cale avec son pied, se cache derrière côté cuisine) croyez-vous qu’il n’est pas capable de brifer le plus dégoûtamment du monde ? (il prend la viande de ses doigts et l’engouffre) Sigmund ! Tu es un porc ! - Oui, Maman. (il prend le plat des Knödel, va à la porte, la cale avec son pied, mange des Knôdel à pleine bouche) De garnir sa viande de Knödel ? (Il va, prend le saladier, fait de même) De rafraîchir ses Knödel de salade ? - Cochon! Sigmund ! - Oui, Maman. - De rincer sa salade d’une bonne lampée ? (Il va, prend la bouteille et fait de même, reprend le plat de viande) Vous en reprendrez bien un peu ? - Pourquoi, un peu ? (il prend de la viande à pleins doigts et l’engloutit, reprend le plat de Knödel) Servez-vous. Ne faites pas de manières.- Vous voyez que je n’en fais guère. (reprend le saladier) Vous n’allez pas laisser ce reste ? - Vous pensez.(mange la salade à pleins doigts, reprend la bouteille) Finissez donc la bouteille.- Avec joie.(puis il essuie ses doigts, sa bouche, la tache sur sa cravate avec une serviette, boutonne sa veste, resserre son noeud de cravate, ouvre grand la porte) Et tout heureux d’avoir frondé les bonnes manières dont en société tant il est esclave, il reprend aussi sec son quant à soi et sa dignité. (il fait une petite génuflexion) Ni vu ni connu. A nouveau, sérieux et grave pontife... ...(tournant le dos, il fait face à la place qu’il occupait derrière la porte) Et maintenant, docteur? Quel sens a cette chose insensée ? Pourquoi à table devant tout le monde avoir refusé du plat, si c’est pour vous goinfrer si malproprement en cachette ? D’où vous naît un tel sentiment sauvage ? Vous prétendez soigner les autres, quand vous êtes vous-même un cas ? (il entend du bruit, s’active, fait bouillir de l’eau, range la vaisselle, met la mouture de café dans le filtre) Entrent Martin en courant, suivi par Mathilde.

Martin.- Papa. Mon ventre a fait salle comble. Il refuse du monde. Est-ce que je peux aller jouer ?

Mathilde.- Tu devrais voir la décharge de son assiette, Papa. La viande est en pièces, les Knödel en lambeaux, la salade en charpie. C’est un vrai dépôt d’ordures.Tu devrais lui donner ordre de faire appel à son service de nettoiement.

Freud.- (à Martin) Il ne reste pas un strapontin pour un morceau de tarte ?

Martin.- Tout est complet. Il n’y a plus une place debout.

Mathilde.- Ca ne va pas se passer comme ça ! Son assiette lui commande de la vider, et il va lui obéir!

Freud.- Mathilde. Tu ne vas pas être avec ton frère plus son père que son père.

Martin.- (à Mathilde, singeant son père) Mathilde, tu ne vas pas être avec ton frère plus son père que son père. Martin s’en va en courant, suivi de Mathilde. Rires.

Entre Breuer.

Breuer.- Sigmund. Il va falloir que tu revoies ta copie. Il y a un hic. (Il voit Freud ranger la vaisselle, verser une louche d’eau bouillante sur la mouture) A propos, tu n’as pas fini de me porter des coups bas ? Tu débarrasses la table, tu ranges la vaisselle, tu fais le café : tu ne peux pas mettre un frein à cette débauche ? Qu’est-ce que c’est que ces dérèglements ? Tu ne peux pas te dominer un peu ? Maîtrise-toi, que diable. Réserve ton inconduite à ta vie de famille. Tu veux que je déchoies tout à fait à mes propres yeux?

Freud.- (riant, levant les mains) Bien. Bien. Je me dominerai.

Breuer.- Je disais : tu as échafaudé ta théorie de la psychanalyse un peu à la hâte. La première énigme résolue a débouché sur une deuxième qui, elle, ne se laisse pas résoudre... .. Rappelle-toi le premier trouble de ma petite jeune fille. Elle avait la meilleure vue du monde, et un beau matin, elle a vu trouble. Elle avait beau brandir son poing devant ses yeux, bouger ses doigts, elle ne voyait que des formes confuses, comme au travers d’une vitre dépolie. Lorsque je lui ai demandé à quoi lui faisait penser cette vue troublée, elle a dit qu’elle lui faisait penser à son père mourant. Elle était au chevet de son père moribond, quand d’une voix lointaine comme de l’autre monde, son père lui a demandé l’heure qu’il était. Prise à l’improviste, elle a porté sa montre à ses yeux. Affolée, elle s’est aperçue qu’elle ne distinguait plus les aiguilles. Elle a approché sa montre de plus près, a écarquillé ses yeux, en vain. Prise de panique, elle a cru qu’elle devenait aveugle, a porté ses doigts à ses yeux, et voici que des larmes ont débordé de ses paupières et ont coulé sur ses joues avec abondance. Sa vue troublée était un souvenir de cette scène de son père mourant. Et, du jour où je lui ai dit cela, le symptôme du trouble de ses yeux a disparu. C’est de ce fait, que tu as élaboré ta théorie de la thérapie psychanalytique.

Freud.- Oui.

Breuer.- Je croyais ma petite jeune fille guérie : je me trompais. Son état de santé est allé de mal en pis. Sa vue est à nouveau claire et nette, mais dès qu’elle brandit son poing et bouge ses doigts devant ses yeux, elle pousse des cris effroyables, comme si elle voyait des monstres horribles. Je lui ai demandé ce qui la faisait pousser de tels cris, elle a répondu qu’à la place de son poing brandi, elle voyait une répugnante trique vivante qui bougeait, et à la place de ses dix doigts, dix dégoûtants serpents vivants qui ondulaient. J’ai appliqué la méthode qui m’avait si bien réussi la première fois, je lui ai demandé à quoi lui faisaient penser cette trique et ces serpents. Elle m’a rapporté l’incident suivant : un matin, son père l’avait appelée du fond du jardin, et lorsqu’elle était arrivée, il lui avait méchamment tendu, au bout d’un bâton, un serpent qu’il venait de tuer, s’était même fait un malin plaisir de le jeter sur elle. Je lui ai suggéré que cette trique et ces serpents étaient le même souvenir de son père mourant que sa vue troublée, mais que cette fois, en donnant vie au bâton et au serpent, elle cherchait à ressusciter son père. Sûr de mon diagnostic, je pensais qu’elle serait guérie de son symptôme, comme elle avait été guérie du premier. C’est pire qu’avant. Chaque fois qu’elle brandit son poing et fait bouger ses doigts, elle hurle plus épouvantablement que jamais. Ta belle invention est une fausse découverte. La vérité est plus complexe que nous le croyons, et je pense, hors de notre portée. Silence.

Freud.- Et si, au lieu de douter de ma théorie, vous doutiez de votre interprétation ?

Breuer.- Tu en as une autre, aussi vraisemblable ?

Freud.- Quel genre de père était le père de Berthe ?

Breuer.- C’était un chef de famille à l’ancienne. Il commandait le petit peuple de sa famille en despote. Il interdisait à sa fille la fréquentation des garçons, triait ses fréquentations de filles, censurait ses livres et ses spectacles. On peut contester la rigidité de ses principes, on ne peut contester la réussite de la méthode. Berthe est une jeune fille comme on n’en fait plus, retenue, réservée, timide : charmante.

Freud.- Pardonnez-moi, un père, surveillant général comme l’était le sien, une fille peut certes le pleurer de toutes ses larmes, mais croyez-vous que ses regrets aillent jusqu’à le faire ressusciter?.. ..Permettez que je chausse mes gros sabots et parle avec un bon sens agreste. L’inconscient, vous le savez, ne travaille pas dans la dentelle et ne brode pas des canevas au point de Hongrie.

Breuer.- Pas de précautions oratoires avec moi, je te prie.

Freud.- Voulez-vous me montrer comment votre Berthe brandissait son poing ? (Breuer le fait) A quoi cela vous fait penser ?

Breuer.- (le proposant comme une hypothèse) Tu veux mon poing dans la figure ?

Freud.- Monsieur Breuer ! Vous, un intellectuel, vous passeriez si vite homme d’action ? Nous autres pauvres couards, les seuls coups auxquel nous nous risquons, ce sont des insultes, et, encore, seulement si elles ne portent pas à conséquence.... .. Selon vous, que veut dire ce poing dressé, en langue populaire ? Breuer regarde son bras, le baisse aussitôt et le met derrière son dos.

Freud.- (applaudissant) Bravo ! Excellente traduction !.. ...Que disait Berthe qu’il lui semblait de son bras brandi, rappelez-moi ?

Breuer.- Elle disait qu’il lui semblait que c’était une trique vivante.

Freud.- Une trique ? (Breuer fait la moue) Parce que les explications sont simplistes, elles seraient fausses ? .. ..Mon explication de cette première image est étayée par mon explication de la deuxième. Vous avez dit que ses doigts se métamorphosaient en serpents vivants. Dans l’imagerie des rêves, vous n’ignorez pas ce que figure le serpent.

Breuer.- Oui, mais son père lui a tendu, au bout d’un bâton mort, un serpent mort !

Freud.- Admirez la magicienne. .. .. D’un bâton mort, elle fait une trique vivante, et, miracle de la multiplication des pains, d’un serpent mort, elle en fait dix vivants... ... Contre le père rigoriste, qu’elle pleure certes, elle ose ressusciter ce que le père avait interdit, censuré, et tué, mais à quoi, elle, jeune fille, sait très bien qu’un jour, elle ne voudra ni ne pourra se soustraire. Cependant, tout en osant le ressusciter, elle se sent coupable de cette audace comme d’un crime, et, d’épouvante devant ce blasphème filial, elle pousse des hurlements effroyables. Breuer fait une grimace de dégoût.

Breuer.- Brillant, mais obscène. L’ennui, voyez-vous, c’est que ça ne cadre pas du tout avec ma petite jeune fille. C’est, de nature, la jeune fille la plus innocente du monde. La preuve en est que, depuis la mort de son père, alors que la mère la laisse totalement libre, Berthe ne sort pas plus qu’avant, mieux : qu’elle ne désire même pas sortir. Je l’ai mise à l’épreuve, je ne m’en laisse pas accroire. Berthe fleurit jeune fille, comme une rose fleurit rose : c’est comme si l’autre sexe n’existait pas. Ton explication te trahit toi, homme, plutôt qu’elle ne la dévoile, elle, jeune fille.

Freud.- .. .. Si, lors d’un accouchement, docteur, naît un enfant inerte et sans vie, est-ce que vous ne vous en alarmerez pas ? Ne ferez-vous pas tout ce qui est en votre pouvoir pour l’appeler à la vie ?.. .. Depuis les 6 ans que votre Berthe est pubère, tout un appareil a pris vie en elle : dans sa vie, a pris vie une autre vie. Et vous vous extasiez que cette vie soit sans vie ? Et vous professez et exercez la médecine ? .. .. Vous trouvez mes explications de ces images obscènes, mais Berthe n’aura-t-elle pas bientôt à faire face à une obscénité autrement obscène, puisque ces images seront réelles ?

Breuer.- Tout vient à son heure. Il sera toujours assez tôt pour affronter la réalité. Laissons à notre part animale sa portion congrue.

Freud.- Vous dites qu’elle ne sort pas plus qu’avant, qu’elle ne désire même pas sortir. Mais depuis que le père est mort, ne croyez-vous pas que la mère et la fille sont encore plus isolées qu’avant ? Avec un père comme elle en a eu un, croyez-vous qu’elle sache seulement ce que c’est qu’un garçon ? Aurait-elle l’occasion aujourd’hui de faire connaissance d’un jeune homme, qu’elle prendrait la fuite, tellement elle se sentirait novice... ..Si Berthe est chaste, c’est parce qu’elle l’est d’astreinte. Elle est ce qu’elle est par situation, non par choix.

Breuer.- Tu as un tort, Sigmund. Tu t’accroches trop désespé-rément à ta théorie. Tu te trompes : l’homme et la femme sont autre chose que leurs seuls reproducteurs... Ta personne est d’ailleurs ta propre vivante contradiction. Quel est ton vent dominant? Ce sont les choses d’esprit, les choses mentales, le mental, l’esprit. Tu avances le sexe comme moteur principal, mais qui en toi l’avance? L’esprit. Et pour des raisons d’esprit. Le sexe n’est pas ta pratique, il n’est que ta théorie. Ta théorie, du seul fait de ton propre exemple, est sujette à caution.

Freud.- A votre place, je ne m’avancerais pas trop pour moi.

Breuer.- Ne te fais pas plus noir que tu es, pour ton principe. Je te connais par coeur. C’est le feu dans ton crâne qui te dévore, non celui entre tes jambes. Et ce qui vaut pour soi, vaut pour tout le monde... ...Accepte un conseil de ton aîné, Sigmund. Si tu réduis l’homme au sexe, tu seras toi-même, réduit, à vie, au sexe. Ne gâche pas tes découvertes à venir par des inventions de Concours Lépine. A Vespasien, restaurateur de la paix et de l’ordre public, s’attache pour l’éternité, le nom des latrines publiques. Tu ne voudras pas souiller ton nom par le renom des succès orduriers d’éditions littéraires. Celui qui marche dans une crotte de chien, il aura beau racler sa semelle à toutes les bordures de trottoir, il sait lui-même que la puanteur ne le lâchera pas de sitôt. ... .. Prends patience. Poursuis tes recherches. Sois le noble ingénieur de nobles découvertes. Acquiers belle et honorable renommée... ... (il prend le plateau avec le café, les tasses de café et la Linzertorte, le montrant à Freud) Désunis, que nous réunissent ton café et ton dessert. Ils sortent.

Un peu plus tard. Marthe et Mme Breuer en manteau rapportent la cafetière vide, les tasses et le reste de tarte.

Marthe.- La patiente, c’est cette Berthe ? Quand votre mari en parlait, vous rentriez la tête dans les épaules.

Mme Breuer.- Voyez-vous, si mon mari était un roué et un cynique, je craindrais tellement de choses depuis tellement de temps que je ne craindrais plus rien, mais il est bon et honnête comme le pain. C’est sa ruse à elle que je crains.

Marthe.- Supposons le pire. Supposons qu’il prenne conscience de ses sentiments, qu’ils se déclarent l’un à l’autre... .. Et après? Ou il ne vous quitte pas, ou il vous quitte. S’il ne vous quitte pas? Bigame ? Une double vie? Vous imaginez la somme d’énergie et de temps nécessaire ? Deux femmes et une profession qui est plus qu’une femme ? Il faudra bien qu’il tranche là-dedans. .. ..S’il vous quitte ? Je lui souhaite bien du plaisir. Comptez-vous le temps qu’il leur faudra pour qu’ils constituent un capital entre eux de relations, telles que vous en avez constitué avec lui ?.. .. A votre place, je serais tout à fait tranquille, et même si j’avais tout lieu de ne pas l’être, je le serais quand même.

Mme Breuer.- Que j’aimerais avoir votre détachement. Entrent Breuer en manteau, avec son parapluie, et Freud.

Breuer.- La tête n’aura pas grand chose à dire pendant les heures qui viennent, je le crains. C’a été une vraie fête pour mon frère inférieur, Marthe : il vous en exprime toute sa gratitude.

Marthe.- Je vous raccompagne. Mme Breuer embrasse Marthe et Freud. Breuer embrasse Marthe, veut saluer Freud, qui l’évite. Tous sortent, sauf Freud. Rentre Marthe.

Marthe.- Ta façon de lui fermer la figure au nez et de te barricader derrière tes dents sont de bien mauvaises manières.

Freud.- Qu’un médecin ne croie pas que nous sommes ce que nous sommes est criminel. Tant de gens influençables s’en laissent accroire par de telles professions de foi. Et de tels médecins immatures soignent des malades immatures.

arthe.- D’autres médecins de ma connaissance croient qu’ils feront le bonheur des gens malgré eux. Chaque être, d’instinct, trouve un équilibre, dussent-ils appeler, eux, cet équilibre déséquilibre. Chacun de nous est le moins malheureux qu’il se peut, et eux viennent là-dedans comme des chiens dans des jeux de quilles. Marthe commence la vaisselle. Freud va et vient en regardant l’heure.

Marthe.- Tu as déjà un pied dehors, et ton esprit est déjà chez ton ami.

Freud.- Je peux sortir ? Mes papiers sont en règle ?

Marthe. - Je me coucherais en travers de la porte, que tu marcherais sur moi.

Freud.- (mettant son manteau) Apposeras-tu sur mon passeport le tampon d’un sourire ?

Marthe.-Je te donnerais mon visa en plus ? Je te le tamponne d’un tampon sec ! Freud sort. Marthe le raccompagne à quelques pas.

 

 

3.

 

Chez les Fliess. Dans l’entrée de l’appartement. L’horloge indique 3 heures 04. Mme Fliess est derrière la porte, la main suspendue sur le bec de cane. A 3 heures 05, on sonne, elle ouvre aussitôt. Entre Freud.

Mme Fliess.- Votre sonnette m’a trouvée derrière la porte. Devinez pourquoi ? (Freud fait un geste évasif) Vous aviez rendez-vous à 3 heures. Il est 3 heures 05. Vous êtes en retard, et pourtant vous êtes à l’heure. Vous convenez avec mon mari de 3 heures, mais comme vous avez un retard constant de 5 minutes, lorsque vous arrivez à 3 heures 05, vous êtes exact. .. ..Je me suis posé la question : si, à chaque fois, l’ami de mon mari arrive à l’heure en retard, pourquoi n’arrive-t-il pas tout simplement à l’heure à l’heure?.. .. Sans doute, craint-il, ai-je pensé, que l’heure juste ne sonne trop comme un rappel à l’hôte à ses devoirs, et ne veuille dire : voyez comme je suis exact, veuillez-vous à être exact à bien me recevoir. Ce retard impoli serait, de ce fait, un retard de respect... ..Seulement, il y a quelque chose à quoi vous ne songez pas. Votre hôte, à la fin, se plie tellement à vos 5 minutes de retard, que pour lui, en peu de temps, l’heure exacte n’est plus 3 heures, mais 3 heures 05. Fidèle à votre code, il vous faudrait ajouter 5 nouvelles minutes de retard aux anciennes, ce qui ferait 10 en tout. L’accoutumance tombant de nouveau à la fin comme un fruit mûr, les retards s’accumulant, vous arriveriez finalement avec un tel retard, que ce ne serait plus pure délicatesse, mais parfaite goujaterie... ... Ce à quoi, vous me répondrez sans doute que civilité est supposée de part et d’autre, de respecter ce respectueux battement de 5 minutes comme une règle immuable.

Freud.- C’est finement analysé.

Mme Fliess.- Quoi que ce soit bien de la complication, c’est tout de même bien de la simplicité, ne trouvez-vous pas ?.. .. Moi, voyez-vous, je ne calcule tout simplement pas. Lorsque j’ai rendez-vous, je vise en gros l’heure dite, mais je ne me soucie en rien d’être à l’heure. Ce qui fait que mes hôtes m’attendent à tout moment. J’arrive quand j’arrive. Je crée la surprise. J’ai réglé une fois pour toutes la question de l’heure : je n’ai pas d’heure.

Freud.- (s’inclinant) Savez-vous quelle est la différence entre vous et moi ? Le léger papillon poudreux effleure la fleur, le lourd hanneton cuirassé se cogne aux vitres.

Mme Fliess.- Je plaisantais. Vous pensez bien.

Freud.- C’est ainsi que je l’entendais.

Mme Fliess.- (sortant, à la cantonnade) Wilhelm. Ton ami est arrivé à l’heure avec son retard habituel. Wilhelm. Entre Fliess.

Freud.- (allant à Fliess et lui serrant les mains de ses deux mains) L’émigré qui rencontre un compatriote, n’est plus réduit à parler d’une langue étrangère par bribes. Il peut enfin parler de sa langue maternelle, pleine et entière... ...J’ai hâte que nous parlions de nos travaux Où en êtes-vous ?

Fliess.- J’ai commencé mon chapître sur la bissexualité. Venez. Je crois que ça va vous intéresser. Ils sortent. Entre Mme Fliess.

Mme Fliess.- (à part, seule) Il n’y a pas, dit-on, deux êtres au monde plus unis qu’un mari et sa femme : l’un ne fait une chose sans que l’autre l’assiste, l’autre ne fait pas une chose sans que l’un soit de la partie, si bien que, croyons-nous nous pauvres femmes, nos maris tiennent leur vie de leur femme. Croyons-nous. .. ..Faux. Il suffit que le premier métèque, le premier rastaquouère qui passe dans la rue, inconnu de la veille, étranger du matin, jette vers votre mari l’appât d’un sourire, sur lui le filet d’un compliment, et voilà l’homme de notre vie, sous vos yeux, emporté, ravi : plus à vous. Tous les trésors de son attention, de son affection que vous aviez si chèrement payés des vôtres, en un instant, frauduleusement détournés, au profit du premier bonneteur venu. Ce soleil, qui, croyiez-vous, brûlait pour vous seule, vers lequel, comme une fleur de tournesol, vous tourniez tout au long du jour, votre tête fidèle et attentive, en un instant, de dessus vous ôté, enlevé, ravi, disparu, absent dans un ciel désert.... .. Disputer mon mari à mon rival ? Repartir à sa conquête comme autrefois ? Contre frais et nouvel ami, que peut épouse désuète et démodée ? Que puis-je, sinon attendre que le nouveau devienne caduc à son tour, et que l’ancien redevienne à la mode ? .. .. Lorsque la brillante flamme se sera éteinte, et que le locataire sera plongé dans l’obscurité, puisse-t-il se tourner vers l’humble et fidèle veilleuse, qui brûle au-dessus de la porte. Elle entend du bruit et sort. Entrent Fliess, qui tient un cahier ouvert et Freud.

Fliess.- .. .. Je vais même plus loin. Ne sommes-nous pas, à la fois, homme et femme ? Femme, ne sommes-nous pas prête à nous charmer, nous séduire, nous tomber, tellement nous nous plaisons, et mieux qu’aucune femme aucun homme ? Et homme, ne sommes-nous pas les premiers bourreaux de notre propre coeur, notre propre épouseur, mieux qu’aucun homme d’aucune femme? Qui connaît, dans son trajet contourné, ses tours et ses détours, le chemin de notre plaisir, mieux que nous? Et, en vérité, ne formons-nous pas, avec nous-même, le couple idéal ? Respectueux de nous, comme nul d’aucun ? Couple qui toujours s’entend, jamais ne se fâche ? Les premiers à nous épargner des sujets de disputes, et nous éviter des scènes ? Qui savons, mieux que quiconque ce qui nous plaît et le chercher, ce qui nous déplaît et le fuir ? Le couple d’amoureux idéal ? En fait, la première chose que nous devrions faire, n’est-ce pas de bénir notre couple, nous jurer fidélité, nous aimer et entraider jusqu’à ce que la mort nous sépare ?.. .. Comme nous sommes les seuls à savoir nous combler, qu’avons-nous à remuer ciel et terre à chercher l’âme-soeur? Telle est la thèse que je développe.

Freud.- Que de belles et bonnes choses. Vous ouvrez des voies bien prometteuses.

Fliess.- A vous de parler. J’entends que vous m’exposiez en long et en large cette analyse de votre Ida, que vous venez de commencer. Allons à l’Ours Blanc. Ils sortent. Entre Mme Fliess, pleurant,qui va à la fenêtre et, derrière le rideau, les suit des yeux en essuyant ses larmes.


 

deux

1.

 

Cabinet de Freud. Entrent Ida et Freud.

Ida.- (entrant à reculons devant Freud, tout en ôtant son manteau, et gardant son sac à bandoulière) Vous vous rappelez : moi ?.. ..Mon père m’avait dit que vous me guéririez de ma toux. Quelle sûreté de diagnostic. Quelle sûreté de médication. Je tousse comme jamais. (elle s’assied sur le divan, son sac à bandoulière à côté d’elle)

Freud.- (s’asseyant, ouvrant son carnet) Puisque vous me la soufflez, parlons de votre toux.

Ida.- Je ne vous la souffle pas. Je parlais pour parler.

Freud.- Vous essayez d’éluder le sujet : raison de plus. .. Qu’est-ce qui vous fait tousser au juste ? Que sentez-vous ?.. (impérieusement) Allons !

Ida.- (s’étendant, obéissant) Je sens dans l’avant-gorge, comme quelque chose qui ne passe pas. C’est comme si j’avais mangé quelque chose qui se serait arrêté au fond de la gorge. J’ai beau avaler, ça ne se laisse pas avaler. J’ai beau tousser, ça ne se laisse pas tousser.

Freud.- Quand vos quintes actuelles ont-elles débuté?

Ida.- Il y a un mois peut-être.

Freud.- Il y a un mois, qu’est-ce qui a pu mettre la machine en mouvement ? Rappelez-vous. ..(silence) .. Vous voyiez Mr Kahn à l’époque ?

Ida.- C’aurait été difficile. Il venait de partir en voyage. (imitant Freud) Ah ha ! Etrange. Le départ de Mr Kahn déclencherait-il l’arrivée de cette toux ? - Fine mouche, docteur. - Mais quel lien peut-il y avoir entre la présence de ces tonitruantes quintes de toux, et l’absence de quelqu’un, bien trop éloigné pour les entendre ? - Ah ha ! Il y en a un, docteur. Vous ne devinerez jamais. Le lien était les lettres que j’écrivais à Mr Kahn. - Vous transcriviez vos quintes de toux dans vos lettres ? Vous lui écriviez en morse ? - C’est bien plus subtil que ça, docteur. Les quintes de toux sollicitaient tellement mes cordes vocales, qu’elles les mettaient hors service. J’avais une totale extinction de voix. Comme ma famille voulait ménager ma voix, personne ne me parlait plus, et je ne parlais plus à personne, ce qui fait, qu’isolée dans ma toux comme dans une cellule de moine, je pouvais être toute à Mr Kahn en pensée, et lui écrire en tout abandon. Mon silence, absence figurée, répondait à son absence en propre. M’éloignant des miens, je me rapprochais de lui... ... Avouez que je vous ai fait librement des aveux complets

Freud.-.. .. Vous lui écrivez encore ?

Ida.- Puisque je vous ai dit que j’ai rompu.

Freud.- Vous n’avez donc plus de raison de vous isoler pour penser à lui. Dès lors comment expliquez-vous vos quintes actuelles?

Ida.- .. .. Peut-être à mon amour passé reste-t-il une traîne, et ma toux vit-elle sur sa lancée ?

Freud.- Si nous voyions un peu ce qui se cache derrière ce paravent ?... .. Ne m’avez-vous pas dit que, quand Mr Kahn s’absentait, votre père et Mme Kahn se retrouvaient ?

Ida.- Les bandits. C’est réglé comme du papier à musique. A peine le mari a-t-il mis les voiles, que le père amant met le cap sur la femme. L’équipe de jour a à peine quitté la chaîne, que l’équipe de jour prend la relève. Ca, mon père ne laisse pas la place refroidir.

Freud.- Donc, Mr Kahn étant en ce moment absent

Ida.- Le vieux céladon tout craquant de rhumatismes s’agenouille en se tenant le dos et en faisant aïe aux pieds de sa jeune maîtresse.

Freud.- Vous n’avez pas l’air d’apprécier cela.

Ida.- Moi ? J’adore. Quelle fille a, comme moi, un père modèle qui lui donne un tel bon exemple ?

Freud.- Vous appréciez même cela si peu que, de vos quintes de toux, vous sommez votre père de rompre avec les Kahn.

Ida.- Vous me désapprouvez ? Pour un aïeul vénérable, qu’est-ce que c’est que ces moeurs de polisson ? Le père trahit la foi qu’il a jurée à sa femme, et la femme trahit la foi qu’elle a donnée à son mari. L’ancêtre lâche son vieux bien, et s’empare du jeune bien d’autrui, comme un sale garnement. A son âge, qu’est-ce que c’est ces moeurs de chapardeur ? C’est le monde renversé. Les aînés donnent le mauvais exemple aux jeunes. Vous permettez que les filles fassent aux pères la leçon qu’ils devraient faire aux filles ?

Freud.- .. ..Selon vous, celui qui juge autrui selon les lois morales, atteste-t-il de sa propre moralité ? Ne trahit-il pas plutôt sa jalousie ?

Ida.- Vous me blâmez ? Un homme marié, père d’enfants, va avec une femme mariée, mère d’enfants, et vous approuvez leur conduite ? Vous, un médecin, homme marié, père d’enfants ? Qui devriez être le premier respectueux de l’ordre moral et social, vous prenez leur défense ? Sans avoir vécu, j’aurais décidément tout vu et tout entendu... (silence)... Remarquez, mon frère fait preuve de la même tolérance que vous. Il dit que nous pouvons être heureux si, dans sa vie ingrate, notre père a cette consolation, d’aimer une femme qui l’aime. Seulement, il ne connaît Mme Kahn comme je la connais. ... (silence) ..Si vous voyiez la beauté que c’est. Elle a la peau blanche comme du lait, une taille si étranglée qu’on en a le coeur serré, des hanches décrochées et en porte à faux tout ce qu’il y a de plus chavirant, des épaules frêles comme un frêle esquif, qui se balance au gré des flots, des jambes douces et lisses comme de la nacre. C’est une déesse de femme.

Freud.- Vous avez l’air d’avoir été bien intime avec Mme Kahn.

Ida.- J’ai été son proche et son intime avant mon père !.. Ah ! La belle époque que c’était. .

Freud.-... ...Pourquoi ne vous feriez-vous pas votre mémorialiste?

Ida.- Ah ! Je me raconterai avec plaisir... ... La première fois que mon père et moi avons été chez les Kahn, nous sommes restés tard, ils nous ont invités à coucher. Ils manquaient de lits. A mon ravissement, Mme Kahn m’a offert de partager sa chambre. J’étais au septième ciel. Rendez-vous compte, une petite jeune fille rapeuse, raboteuse, pleine d’échardes de 14 ans, d’entrée de jeu admise dans le sanctuaire de la féminité, initiée aux rites secrets de la beauté, aux apparats sacrés de la séduction. C’a été pour moi la semaine pascale.

Freud.- .. Mme Kahn vous hébergeait à la place de son mari?

Ida.- Hé oui.

Freud.- Son mari était déplacé ?

Ida.- Dans la mansarde.

Freud.- Avec votre père ? Les deux messieurs étaient ensemble, comme étaient ensemble les deux dames ?

Ida.- Non, non. Ces messieurs sont bien trop pudiques. Mon père couchait sur un canapé au salon.

Freud.- Cet agencement me paraît tiré un peu par les cheveux. Pourquoi Mr Kahn n’est-il pas resté tout bonnement avec sa femme dans leur chambre ? Votre père couchant sur le canapé du salon, vous auriez couché dans la mansarde. Esst-ce que ça n’allait pas mieux de soi ?

Ida.- Sur le moment ça ne m’avait pas échappé non plus. Mais j’ai été si flattée que Mme Kahn trompât son mari avec moi en blanc pour ainsi dire, que ma vanité, d’un revers de manche, a balayé l’objection. Je me berçais de l’idée que Mme Kahn s’était entichée de moi... ... Juste punition. Trompant, j’ai été bien trompée. En envoyant son mari coucher dans la mansarde, et en s’amourachant de la fille, Mme Kahn se révélait, en fait, démarcheuse d’elle-même de première classe. D’une pierre, elle faisait deux très jolis coups : pouvait-elle mieux dire à mon père que son mari ne comptait pas pour elle, qu’en l’envoyant coucher à la mansarde ? pouvait-elle faire à mon père des avances plus délicates, qu’en faisant de délicates avances à la fille ? Et admirez sa rouerie : plus elle montrait de réserve à son mari, plus elle faisait d’avances à la fille, et plus elle faisait d’avances à la fille, plus elle montrait de réserve à mon père. Vous pensez comme mon père, piqué par le taon de cette indifférence, a foncé les cornes en avant. Ce qui devait arriver arriva : bientôt mon père fut plus attentif à Mme Kahn qu’à moi, Mme Kahn à mon père qu’à sa fille. Un beau jour, il fut tout à elle, et elle tout à lui, et moi, plus à personne : lorsque Mme Kahn fut tout à fait montée à son bord, d’un coup de talon, elle repoussa ma barque au loin. C’est alors que j’ai réalisé que je n’avais été qu’un pion dans son jeu. N’est-ce pas beau comme tout ? L’implacable férocité féminine balaie tout sur son passage, choses, bêtes, gens. Voilà la femme, avec un grand F... ... Encore si, dans le ciel de Mme Kahn, avait éclaté un fulgurant coup de foudre pour mon père, dans un orage de passion, on aurait été pour elle toute indulgence.... ... Mais que peut trouver, je vous prie, une jeune fleur fraîche, et droite, et vigoureuse, comme Mme Kahn, à un vieux plant fané et flétri, à la tête pendante comme mon père ?... Seul un calcul pouvait inspirer tant de calcul. Ce qui, en réalité a séduit Mme Kahn chez mon père, c’est que c’est un homme qui a de quoi, n’est pas sans moyens, et dans les hautes sphères n’est pas impuissant. Un silence.

Freud.- Quand vous dites, dans ces curieuses expressions, que votre père a de quoi, n’est pas sans moyens, dans les hautes sphères n’est pas impuissant, voulez-vous dire que c’est un homme riche, qui a le bras long ?

Ida.- Quoi d’autre ?

Freud.- .. .. Melle Bauer, l’assertion selon laquelle les familles fréquentent les familles de même niveau qu’elles, est-elle vraie selon vous ?

Ida.- Tout à fait. Je l’ai toujours pensé.

Freud.- Dans le cas des familles Kahn et Bauer, l’assertion se vérifie-t-elle ?

Ida.- Monsieur Kahn et mon père sont de situation, de fortune et d’influence strictement équivalentes. L’un a des usines, l’autre des magasins.

Freud.- Mr Kahn lésine-t-il avec Mme Kahn ?

Ida.- Mr Kahn est envers sa femme la générosité même, bien qu’elle ne l’en rembourse que d’ingratitude.

Freud.- Vous disiez pourtant que ce qui attirait Mme Kahn chez votre père c’était qu’il avait de quoi, n’était pas sans moyens, n’était pas impuissant : qu’allait-il chercher chez votre père ce qu’elle avait chez son mari ?.. .. Ne devez-vous pas, en toute logique, reconnaître qu’autre chose séduisait Mme Kahn chez votre père ?

Ida.- En toute logique, oui.

Freud.- Si nous transformons votre phrase : Mme Kahn aimait votre père parce qu’il avait de quoi, n’était pas sans moyens, dans les hautes sphères n’était pas impuissant, en la phrase inverse suivante, d’un sens totalement différent : cette jeune fleur fraîche, et droite, et vigoureuse aimait ce vieux plant fané, flétri, et à la tête pendante, bien qu’il n’eût pas de quoi, bien qu’il fût sans moyens, bref bien qu’il fût un vieil homme impuissant, cela vous paraît-il contraire à votre pensée ? Un silence.

Ida.- Est-ce si déraisonnable de penser cela ?

Freud.- Qu’en conséquence, vous vous posez la question suivante : si mon père est impuissant, que diable peuvent-ils bien faire ensemble ? Un silence.

Ida.- Est-ce si fou de se poser la question ? Un silence.

Freud.- .. ..Avant de poursuivre notre route, permettez que nous marquions une halte, et consultions certaine carte.J’aimerais m’assurer si sur certaine Carte du Tendre, vous connaissez les tours et détours, que peut prendre l’amour humain dans son cheminement. Les actes amoureux qui pratiquent des confusions d’organes sont-ils enregistrés dans votre bagage ?

Ida.- (faisant comme si elle ne comprenait pas) C’est la confusion, qui vous rend si confus ?

Freud.- Permettez que je joue un instant au professeur. Dans notre âge de nourrisson, les organes dominants, qui, sur l’être humain, ont le plus grand empire et sont la source du principal de sa jouissance, sont à juste titre les organes par lesquels il se nourrit et défèque, soit sa bouche et son inverse : d’eux, en effet, dépend la tâche du nourrisson qui est de croître et de se développer. A notre âge pubère, ensuite, les organes de la génération montent en puissance, sans que pour autant, les premiers perdent de leur force. Les seconds pliant les premiers à leur service, la jouissance des seconds se doublant de la jouissance des premiers, la jouissance générative, étant ainsi la plus totale qui se puisse, remplit ainsi sa fonction totalement... ... Lorsque deux êtres approchent leurs lèvres et s’embrassent, tout le monde entend que c’est un acte d’amour, et, pourtant, n’est-ce pas une réminiscence du premier âge ? Je ne sache pas que la bouche soit précisément un organe dont la fonction est, à quelque titre que ce soit, la génération. .. .. De telles confusions d’organes, comme pratique amoureuse, sont-elles consignées dans votre savoir ?

Ida.- Aucune pratique humaine, même la plus honteuse, ne se cache, qu’elle ne se dévoile un jour... ... Vous semblez justifier de tels actes.

Freud.- Je ne justifie rien. Je parle de ce qui existe. Vous, par contre, vous paraissez les condamner.

Ida.- Rien ne les excuse. Ce sont des pratiques ignobles. Adapter des choses inadaptées, ça s’appelle de la perversion.

Freud.-.. .. Frapperez-vous de flétrissure et d’ignominie la divine civilisation grecque, splendide soleil levant de la nôtre ? Chez elle, était en faveur une telle confusion d’organes que vous décriez si fort... .. Vous-même, d’ailleurs, pardonnez-moi, qu’imaginez-vous comme relation amoureuse entre une jeune et fraîche jeune femme et un vieil homme impuissant, sinon le mariage de l’organe féminin qui embrasse et de l’organe masculin qui aime ? Silence. Ida regarde au plafond.

Ida.- Vous avez remarqué ? Vos moulures au plafond tressent une guirlande de feuilles d’acanthe.

Freud.- A quelle heure du jour êtes-vous prise de quintes de toux?

Ida.- Le soir.

Freud.- Votre père est-il de retour ?

Ida.- Il me semble.

Freud.- Il ne vous semble pas, vous en êtes sûre : vos quintes de toux débutent à l’exact moment du retour de votre père chez vous... ... Vous disiez que vous toussiez, parce que vous sentiez quelque chose au fond de la gorge, qui ne voulait ni s’avaler ni se tousser. Ne pensez-vous pas que, lorsque votre père rentrait, vous jouiez pour de faux, à l’intention de votre père, la même scène amoureuse, que celle que vous supposiez qu’avaient jouée Mme Kahn et votre père pour de vrai, l’après-midi ?.. ..Lorsque vous toussez quand votre père rentre, ne lui faites-vous pas même double déclaration d’amour : vous toussez en votre honneur, et en même temps, de cette toux, vous le sommez de rompre avec les Kahn ?

Ida.- C’est proprement dégoûtant. C’est à se vomir soi-même.

Freud.- Rien au contraire n’est plus candide ni plus innocent. Que traduit finalement tout cela sinon un amour naïf et passionné pour votre père ?

Ida.- De quelle façon ignoble. C’est à se donner des hauts le coeur.

Freud.- Ne croyez pas que ce que vous trahissez vous révèle telle que vous êtes.Ce n’est que la partie de vous que vous ne reconnaissez pas, et qui de ce fait, prend plus d’importance.. ..Croyez-vous que je sois fait autrement que vous ?

Ida.- Oui, mais c’est moi que vous déshabillez sur la voie publique. Vous, vous gardez votre cravate.

Freud.- .. .. En analyse, qui est terre inconnue, nous n’en sommes qu’à l’exploration. Je pronostique que naîtra un jour un heureux temps où les malades s’analyseront eux-mêmes. .. .. Nous avons fini un acte. Voulez-vous qu’après un entracte, nous enchaînions l’acte suivant ?

Ida.- (se levant) Votre horde de questions m’a complètement mise à sac. Je n’ai plus ni coeur ni âme ni esprit. Il faut laisser à cela le temps de repousser. Ida sort. Freud va à l’autre porte, l’ouvre. Entre Bauer.

Bauer.- (montrant la porte d’Ida) Docteur ! Je vous ôte d’entre Ida et moi. Je lui cède. Je romps avec les Kahn. ... ...Je ne peux plus l’entendre tousser. Son supplice me met au supplice.

Freud.- Vous acceptez que votre fille mette la main sur vous ? Vous quittez une Mme Kahn à laquelle vous tenez tant, pour que votre fille, vous ayant tout à elle, et vous quittant finalement, vous ne soyez plus à personne ? Qu’est-ce que c’est que cette lâcheté ? L’altruisme n’est trop souvent que faiblesse indigne, l’égoïsme au contraire beau courage... ... Qu’est ce qui est moral, en l’occurrence ? Le moral est ce qui est immoral. Le moral, en l’occurrence est que vous soyez fidèle à celle qui trompe son mari, et avec qui vous trompez votre femme. Pas de sacrifice inutile, Monsieur Bauer. Pas de charité malsaine. Soyez fidèle à votre salubre amour de vous-même.

Bauer.- Je ne sais ce que j’admire le plus en vous, votre bonté ou votre pessimisme.

Freud.- Pour les quintes de toux, je ne veux pas être présomptueux, mais je diagnostiquerai volontiers qu’elles ont fait long feu.

Bauer.- (lui serrant les mains) Ah, docteur ! Je fais le voeu que votre voeu soit exaucé ! Ils sortent.

 

 

2.

 

Etage de l’appartement des Freud. Salon qui donne dans la rue, dont la porte sur le couloir est ouverte. Freud entre dans le salon, va à la fenêtre. Paraît dans le couloir Mathilde.

Mathilde.- Papa, Martin se tue trop au travail. Je sais qu’il a des trésors de volonté, mais à ce rythme-là, il ne fera pas de vieux os.... (du couloir, détaillant ce qu’elle voit) Tu devrais le voir. Il mène quatre travaux de front. Il est agenouillé devant son lit : devant lui, il a une boîte de magie, il essaie des tours de cartes ; à sa gauche, il a sa pile de cartes postales qu’il trie ; à sa droite, sa collection de pièces de monnaie, qu’il empile; plus loin devant lui, un tarot de Marseille, il se tire les cartes. Il saute de l’un à l’autre sans répit. Tu devrais lui suggérer de s’octroyer une récréation, et de se distraire à traduire son thème latin.

La voix de Martin.- (fort) Je me tords. Je me gondole. Qu’elle est drôle. C’est à taper des poings contre les murs. C’est à trépigner des pieds sur le plancher. C’est à se taper le derrière par terre.

Freud.- (fort) Martin ! Apporte-moi ton livre de latin. Martin ! Je t’appelle... ... Martin ! Que mon appel soit suivi d’effet. Disparaît Mathilde, paraît Martin avec son livre, tourné vers Mathilde.

Martin.- (vers Mathilde) Bayadère ! Odalisque ! Hétaïre !

Freud.- Martin. N’emploie pas des mots dont tu ne connais pas le sens. .. ..Lis la première phrase.

Martin. - (de mauvaise humeur, lisant) En ce temps-là, les champs étaient mal cultivés par des esclaves paresseux.

Freud.- C’est une application du passif latin et de son complément d’agent. (du doigt, il indique à Martin sa chambre) Le surveillant ramasse les copies dans une heure. Sort Martin.

Freud.- (à la fenêtre, remarquant dans la rue) Ah ! Votre mère revient du culte... ... Tiens, il y a du nouveau. De sa ligne à la traîne, le bâteau pêcheur a accroché un coeur.... ... La chaloupe attachée derrière la péniche, bien que secouée de droite et de gauche par les remous, garde bien la distance... ... Ah ha ! Votre mère bifurque vers notre porte. Le pisteur poursuit droit en hypocrite, fait marche arrière, stationne en face, lève les yeux vers les étages, (il s’écarte vivement de la fenêtre) questionne les fenêtres... ..Mm? Qu’une telle mûre mère de famille soit encore un tel bourreau des coeurs ? On entend Marthe entrer, elle passe dans le couloir, entre embrasser Freud.

Marthe.- Bonjour.

Freud.- Bonjour. Marthe sort en ôtant son manteau.

Freud.-(assez fort pour que Marthe l'entende) Par aventure, j’étais à la fenêtre, j’ai vu que la nymphe des bois était prise en chasse par un satyre aux pieds de bouc.

La voix de Marthe.- J’étais suivie ?

Freud.- A la trace. Le museau reniflait le talon.

La voix de Marthe.- Aussi, j’avais l’impression.

Freud.- (à la fenêtre, se mettant de côté ) L’humble suppliant implore les fenêtres. Ne lui jetteras-tu pas quelques piécettes ?

La voix de Marthe.- Ce bonhomme me suit depuis la place du Temple.

Freud.- Tout à l’heure, tu avais l’impression qu’il te suivait. Maintenant, tu n’en doutes plus... ... C’est sans doute un effet de ton magnétisme animal, les aiguilles de toutes les boussoles s’affolent sur ton passage. Entre Marthe.

Marthe.- (l’embrassant) Je n’affole plus guère la tienne. Mon aimantation pour toi semble bien éventée. (elle sort)

Freud.- (assez fort) Pardonne-moi, mais pour que l’eau monte dans la pompe, il faut que la pompe ait été amorcée...(silence) ...Je doute qu’il se soit dit : voilà une femme réservée, sérieuse, j’ai des chances... ... Il a fallu qu’un regard l’invite.

La voix de Marthe.- Je l’ai peut-être regardé d’un regard distrait.

Freud.- Entre un regard rapide, qui effleure en passant, et un regard, qui traîne et garde la note, il y a une différence que l’on sait.

La voix de Marthe.- (fâchée tout d’un coup) Qu’est-ce qui te prend ? Tu veux un rapport de mes actes et de mes pensées, heure par heure ? Une minute de mes minutes ?

Freud.- Tu vois que tu m’appesantis, ne peux-tu pas avoir l’humanité de me soulager ?.. .. Que tu esquives de répondre n’est pas fait pour me rasséréner.

La voix de Marthe.- (fâchée) Ecoute. Laisse-moi tranquille. Silence.

Freud.- Une femme, importunée, se hâte, toute droite. Toi, tu t’attardais. Tes yeux ratissaient le sol. Les ailes te traînaient à terre comme un pigeon amoureux.

La voix de Marthe.- (fâchée) Tu rêves de pleins délires, mon pauvre Sigmund.

Freud.- Pour mon malheur, j’ai des yeux de lynx. Pas un froncement de sourcil, par un souffle, pas un air ne m’échappe. Tu t’es conduite comme j’ai dit.

La voix de Marthe.-Tu es odieux. Quel balourd tu fais, mon pauvre ami.

Freud.- Balourd, c’est ce que j’ai été pour toi dès le premier jour. Je suis fâché qu’il ait fallu que tu sois fâchée pour l’avouer. En fait, rien en moi ne t’a jamais séduit. Si je t’avais plu d’emblée, m’aurait-il fallu tant de lettres et tant de supplications pour que tu m’acceptes ?.. .. Là, dans la rue, un visage, une allure, en un clin d’oeil tu es sous le charme. Combien peu cela t’importait que je puisse te voir de la fenêtre, combien plus comptait celui qui te plaisait.. .. Et lorsque je te fais la remarque que cela me blesse, au lieu de me rassurer et de me réconforter, tu me rudoies, me traites de malade atteint de délire. .. ..Un tel fossé me sépare de toi, que plutôt que m’épuiser à le combler sans cesse, il vaut mieux encore que j’aille de mon côté. Paraît Mathilde.

Mathilde.- (alarmée) Papa, tu ne pas punir toute la classe, parce qu’un élève fait des siennes. Entre Marthe, qui s’assied, et droite et croisant haut ses jambes, se fait les ongles.

Freud.- Qui a jamais pu gagner un coeur qui n’est pas pour lui ? Faire que quelqu’un qui n’aime pas, aime ? (il porte la main à ses yeux et essuie ses larmes) Paraît Martin.

Martin.- Il est temps que je reprenne cette classe de chahuteurs en mains. (à sa mère) Tu as parlé à ce type ?

Marthe.- Mais non, voyons.

Martin.- Le type t’a parlé ?

Marthe.- Mais non, voyons.

Martin.- (à son père) Ta femme a-t-elle suivi le type qui la suivait ? Non. Elle allait devant, et le type la suivait derrière. Est-ce que le type lui a parlé ? Non. Est-ce qu’elle lui a parlé, elle ? Non plus. Est-ce qu’elle t’a quitté ? Non. Menacé de te quitter ? Non. Mais toi, elle. Tu reproches au type de la suivre. Tu aurais préféré qu’il s’écarte, l’air dégoûté, en se pinçant les narines ?.. .. Tu ne crois pas que ton imagination prend l’air un peu vite? Tu ne crois pas que le moment est venu de sortir ton train d’atterrissage et d’amorcer la descente ? .. ..Papa. Tu as l’âge de raison depuis un certain temps, ne peux-tu reprendre la raison de ton âge ?.. ..(à sa mère) Tu as fini de faire ta chipie ? (à son père) Tu as fini de pleurnicher pour un bobo de rien du tout ? (il va au milieu du salon, et frappe des mains) Fin de la récréation. On ne se dispute plus. On donne la main à son petit camarade... .. Les enfants. J’attends.(Voyant que sa comédie ne donne pas, Martin a une grimace pleureuse. On frappe fort à la porte d’entrée, on sonne à coups redoublés, on entend la voix de Breuer appeler de dehors : “Sigmund ! Sigmund” ! Marthe va ouvrir. Entre Breuer.

Breuer.-(voyant que dans la famille il se passe quelque chose) Je viens comme un cheveu sur la soupe ! Marthe, dans la boîte à pharmacie familiale, permettez que j’emprunte la trousse de secours. (il montre Freud, Marthe pousse les enfants à sortir, veut sortir elle-même, Breuer à Marthe) Il n’y pas de huis clos pour vous, Marthe. L’audience est publique. (à Freud) Prête moi ton concours, je t’en prie, Sigmund... ...Outre des troubles divers, vertiges, vomissements, saignements, Berthe a une tumeur à l’abdomen qui grossit de jour en jour. Tout cela a l’air d’aboutir à quelque chose que je ne sais pas et qui me plonge dans une angoisse folle.

Freud.- Je vous déconseille de faire appel à moi. Je ne me recommande pas. Je vous cite le jugement éclairé de certain professeur.

Breuer.- Je ne me déjuge pas ! Je n’appelle pas l’analyste en consultation, mais le généraliste. Ta pratique médicale est très sûre d’elle. Tu es un omnipraticien hors pair.

Freud.- Vous auriez confiance absolue en ceci, absolue méfiance en cela ? Vous emmèneriez le généraliste, vous laisseriez l’analyste à la maison ? Que de respect pour la personne. Que d’égards.

Breuer.- Je me convertis ! Je crois ! J’apostasie mon apostasie ! Je crois en la psychanalyse et en Freud son prophète ! Je crois en tous tes dogmes, même en celui de ton infaillibilité !

Freud.- Inventions de Concours Lépine. Succès orduriers d’éditions littéraires. Vous n’avez pas honte de vous fier en un guérisseur ?

Breuer.- (à Marthe) Prêtez-moi, je vous supplie votre levier, Marthe, pour soulever cette masse inerte.

Marthe.- (allant à Freud) Tu souffres qu’une malade souffre, Sigmund ? (elle pose un baiser sur sa joue) Sortent Breuer, Freud qui essuie ses yeux, que suit Marthe.

 

3.

Chez les Pappenheim. Le salon, qui donne sur la porte d’entrée. Berthe, l’air souffrant, se tenant le ventre, s’appuyant sur une chaise, est à la fenêtre, et guette dehors.E Entre Mme Pappenheim.

Mme Pappenheim.- .. Savait-on qu’un tel être gentil et généreux existait ? Douces prières d’un homme bon sont des ordres. Il t’a demandé de garder le lit, Berthe.

Berthe.- Gentil. Gentil. Ces paternes médecins de famille font les doucereux. Tant qu’il croyait la tumeur bénigne, il était à mes petits soins. Elle croît, se développe, s’annonce comme le pire, il prend ses jambes à son cou. Je vais consulter un confrère. Je vais consulter un confrère. Le judas. (elle se tient le ventre et grimace de douleur)

Mme Pappenheim.- Aie foi en sa bonne foi, Berthe. (elle pointe du doigt vers le dehors, montrant Breuer qui arrive) Berthe !

Berthe.- (regardant, à la hâte) Maman. Maman. (en grimaçant de douleur, elle se précipite en se tenant aux meubles, manquant cent fois de trébucher) Il faut qu’il me trouve où il me croit. Aide-moi. Vite. Il va croire que je le trompe. Aide-moi. Elles sortent. On sonne deux coups. Entre Mme Pappenheim qui ouvre. Entrent Breuer, Freud.

Breuer.- (présentant Freud) Le docteur Freud, un ancien élève. Il a si bien profité des leçons du cher Professeur, qu’il est devenu le cher Professeur du cher Professeur. Sortent Breuer et Freud. On entend des râles.

Mme Pappenheim.- (écoutant les râles, éclate de rire comme par convulsions, se force à s’arrêter) Mère indigne ! Tu n’as pas honte ? Ta fille se tord dans les affres. (les râles reprennent, malgré elle, elle reprend son rire nerveux, se tire sur le visage de tous côtés, se force à se dominer) Mère dénaturée! N’as-tu pas de respect humain? Ta fille souffre la mort ! Ta fille est à l’agonie ! (Nouveaux râles, malgré elle, elle se laisse aller à des hoquets, ne se retient plus, rit, se pliant en deux, se tenant les côtes, se tapant les cuisses, des râles, essuie les larmes de ses joues, croise ses jambes en trépignant) J’en fais sur mes joues. J’en pleure dans ma culotte. Elle entend du bruit. Entrent Breuer et Freud. Pour qu’ils ne voient pas qu’elle rit, Mme Pappenheim cache son visage dans son mouchoir. Breuer, croyant qu’elle sanglote, apitoyé, va vers elle, met son bras autour du cou, et tête contre tête, l’emmène à pas lents vers la chambre de Berthe, revient.

Breuer.- Sigmund ?

reud.- Cas banal, que l’on étudie en première année : aménorrhée, saignements vaginaux, nausées, vomissements, vertiges, gonflement mammaire, gonflement abdominal, contractions. Il va falloir appeler une voiture et emmener votre patiente à la maternité. Silence.

Breuer.- Mais Berthe n’est pas enceinte.

Freud.- Berthe n’est pas enceinte, et pourtant elle l’est... ..Et une grossesse nerveuse ne naît pas de rien : il y a quelque nerveux engrosseur à la source. Il va falloir que vous fassiez une recherche de paternité. Vous ne voyez pas dans son entourage quelque homme à femmes, quelque Casanova, qui ait pu la mettre dans cet état intéressant imaginaire ?

Breuer.- Vous savez comme moi qu’elle ne connaît pas d’homme. Nul homme ne l’a jamais approchée de près ni de loin.

Freud.- Menteur. Comment pouvez-vous dire une contre-vérité pareille ? Sous votre nez, à votre barbe, un jeune godelureau lui fait la cour, et vous, vieille maquerelle, vous fermez les yeux ? Comment pouvez-vous vous laisser aller à tant de basse complaisance?

Breuer.- Je vous jure qu’elle ne connaît personne. Je ne me laisse pas abuser. Ma méfiance a dû s’avouer vaincue.

Freud.- Et moi, je vous jure qu’il y a quelqu’un.

Breuer.- Et moi je vous jure que vous vous trompez. Vous voyez Berthe aujourd’hui pour la première fois ; comment auriez-vous pu la voir en compagnie ?.. .. Je devine. Vous le déduisez de vos théories. Vous le concluez de vos prémisses. C’est votre philosophie qui façonne de sa boue cet amant imaginaire.

Freud.- Pas d’insulte, je vous prie ! Ce n’est pas parce que votre patiente vit en imagination, que je donne dans les imaginations comme elle. C’est un vrai homme, qu’on peut voir, sentir, toucher, qui a un nom, une profession, une adresse... ... Disons une chose, docteur : je vous dirai qui il est, et je vous laisserai juge.

Breuer.- Qui est-ce ?

Freud.- Epargnez-vous ce ridicule.

Breuer.- Je le connais ?

Freud.- Assez bien, mais pas assez pour savoir que c’est lui.

Breuer.- Je le vois souvent.

Freud.- Tous les matins, sauf les jours où il a la barbe dure.

Breuer.- Ne me laissez pas sur des charbons ardents. Qui est-ce ?

Freud.- L’hypocrite même qui demande qui c’est. Silence.

Breuer.- (pointant l’index sur lui-même) Moi ? Vous êtes fou ?

Freud.- Vous connaissez un autre jeune homme qui fréquente la maison ?

Breuer.- Je suis hors course. Je ne suis pas un homme comme les autres.

Freud.- Vous êtes dépourvu des attributs ? Dois-je m’enquérir auprès de votre femme ?

Breuer.- Vous m’avez trompé : jeune homme (il montre sa barbe et son ventre).

Freud.- Vous en êtes un pour elle. Quelqu’un qui longtemps a fait abstinence n’est pas tellement regardant sur la nourriture.

Breuer.- Permettez. Je ne fais pas partie de la troupe. Je suis assis dans la salle. Je ne suis pas acteur, je suis spectateur. L’observateur n’entre pas dans le champ de l’observation que je sache.

Freud.- Qui ne sait que sur scène, l’acteur ne joue qu’à jouer, que sa véritable action, c’est entre lui et le public? D’autant que votre Berthe joue en solo. Qui recueillerait ses soupirs sinon vous ? .. .. Et vous donniez dans son jeu. Vous vous êtes entendu, tout à l’heure et l’autre jour ? Vous roucouliez comme un pigeon, quand vous disiez que c’était une vraie jeune fille... ...Et quelle magistrale erreur de croire que l’observateur n’est pas observé. Bien qu’il ait le regard ailleurs, l’observé ne quitte pas l’observateur des yeux. Votre Berthe était attentive à votre attention, curieuse de votre curiosité comme personne. Elle se faisait double : malade, elle s’offrait en objet à vos soins, mais s’offrant à vos soins, sujet, elle tirait vos ficelles. Les femmes sont machiavéliques : vous disiez qu’elle était un ange, en fait, elle était un beau diable, c’était vous l’ange... ... Admirez, par contre, celle qui savait tout et ne vous avait rien dit. En face des perverses machinations ourdies par Berthe, admirez la délicate réserve de votre femme. Nous autres hommes, quand nous sommes jaloux, nous déchirons l’air de nos cris, nous éclatons en scènes épouvantables. Vous faisiez le coq avec Berthe et blessiez votre femme gravement, mais elle, retournant la lame contre elle, se donnait à elle-même les plus furieux coups.

Breuer.- Qui vous a dit ça, de ma femme ?

Freud.- Votre femme l’a dit à la mienne, qui l’a dit à son mari.

Breuer.- Enfin Berthe est une patiente.

Freud.- C’est votre femme qui est patiente.

Breuer.- C’est une malade parmi d’autres.

Freud.- Mais une malade qui la rendait malade.

Breuer.- Je lui ai toujours tout dévoilé d’elle : c’était la preuve que je ne pensais pas à mal.

Freud.- Sauf qu’à force de la mettre à nu, elle s’est retrouvée enceinte de vous... .. Avouez que les femmes sont jalouses à meilleur escient que nous.

Breuer.- Pourquoi se laisser dévorer sans une plainte, par une jalousie infondée ? Me connaît-elle si mal ? Suis-je si inaccessible à la simple humanité ? Quelle honte y a-t-il à avouer qu’on souffre ? La honte n’est-elle pas à celui qui fait souffrir ?

Freud.- Elle avait une peur très réelle. L’amour était pour vous à l’état latent, elle craignait qu’il ne prenne s’il passait à l’état patent.

Breuer.- (s’habillant à la hâte et allant vers la porte) J’avais les yeux grand ouverts sur une Berthe qui souffrait en imagination, et j’étais aveugle sur ma femme qui souffrait pour de vrai. J’étais aussi aveugle sur moi, que j’étais aveugle sur ma femme. Qu’est-ce que je fais dans cette profession ?

Freud.- Où allez-vous, docteur ?

Breuer.- Chez ma femme. Il y a péril en la demeure.

Freud.- Et Berthe, Mr Breuer ?

Breuer.- Berthe ? Qui est Berthe ?

Freud.- Une malade, docteur.

Breuer.- Une malade imaginaire ne peut figurer que sur un fichier imaginaire.

Freud.- Berthe souffre réellement, docteur.

Breuer.- Réellement, pour une gestation fictive.

Freud.- La gestation est fictive, mais les douleurs ne le sont pas.

Breuer.- Ecoutez. Qu’elle accouche fictivement, et sa délivrance et la mienne seront réelles. ...(allant et venant) .. Ces fonds vaseux sont trop putrides, à chaque pas que l’on fait, les bulles montent à la surface à gros bouillons, et la puanteur empuantit l’air. A ma folle du logis, je mets la camisole de force et l’enferme dans le cabanon. Je vous jure qu’elle n’en sortira plus que les pieds devant.(il va vers la porte)

Freud.- Mr Breuer ! Vous ne pouvez l’abandonner.

Breuer.- Sigmund ! C’est ta partie. L’obstétricien de l’imaginaire, c’est toi. Délivre la réellement, en l’accouchant fictivement. Tout se passera bien, j’en suis certain. Tu es une sage-femme imaginaire née. Fais-la bien respirer fictivement, et fictivement pousser avec régularité. Si les risques imaginaires sont trop grands, sois sans pitié, opère une césarienne imaginaire. Je me fie à toi. Je la remets entre tes mains imaginaires expertes. Délivre-la, et délivre m’en... ... Plus jamais. Plus jamais. Sort Breuer du côté de la porte d’entrée, et Freud, front barré, tête basse, à pas lents vers la chambre de Berthe.

 

 

4.

 

Chez les Fliess. Dans le bureau de Fliess. Fliess et Freud

Fliess.- .. ..Ce n’est pas vrai seulement pour la psychanalyse. Que laisse dans l’âme toute guérison de toute maladie ? Du néant, du vide. D’occupée par la maladie, l’âme guérie tout d’un coup devient vacante. Lorsque le logis a été longtemps occupé par un locataire aussi encombrant qu’une maladie, le jour où le locataire déménage, combien la maison doit sembler vide, et le malade guéri se sentir seul. Cela ne concerne pas seulement les névroses et les psychoses.

Freud.- .. .. Mais si, par l’obsession, ou la manie, ou la phobie, le malade avait trouvé par médecine naturelle, le meilleur équilibre à son état qui se puisse, pour la moindre souffrance ? Par guérison artificielle, irions-nous guérir cette guérison naturelle ? N’est-ce pas le pire, de doubler une nature qui fait au mieux ?.. .. L’homme est à lui-même un champ de bataille ouvert à toutes les infections, mais ne porte-t-il pas en lui-même un hôpital de campagne tout à fait performant ? (déniant de la tête) Plus je vais, plus je m’en convaincs, la psychanalyse est une thérapie d’utilité douteuse et de médiocrité certaine.

Fliess.- Encore faudrait-il que vous établissiez cela par des preuves tangibles. Il n’est pas sûr que votre traitement ne soit pas salutaire pour certains cas.

Freud.- (riant) Voyez. Vous le dites vous-même : il n’est pas sûr.. que.. ne pas.. pour certains cas. Votre double négation, assortie d’une réserve est toute proche d’une affirmation... ..Non, non. Vous ne me ferez pas revenir sur ma décision. Au lieu d’errer à l’aventure, au risque de n’arriver jamais nulle part, j’emprunterai désormais un chemin balisé, pourvu des clairs poteaux indicateurs d’usage. J’exercerai la sûre profession de généraliste, soignerai des maladies recensées, ordonnancerai des médicaments à posologie décrite. Etre utile à tous, c’est m’être utile à moi, en premier. J’expédie les affaires courantes, et le mois prochain j’ouvre dans mon quartier un cabinet de médecin généraliste.

Fliess.- Cette vaste partie de votre esprit que vous absorbiez dans votre recherche, à quoi l’emploierez-vous ? Cet appareil que vous avez mis au point avec tant de persévérance, qu’en ferez-vous ? De la passion de la recherche, si tombe la recherche, que reste-t-il ? La passion. Vous désaffecterez cet atelier-là ? Lorsque se ferme une usine, toute la région se meurt, parce que toute son économie en vivait. Vous évacueriez tout cela qui, dans votre esprit, occupait tant de place ?

Freud.- Le plus bel outil de précision, si on n’en a pas l’emploi, faut-il l’utiliser, seulement pour l’utiliser et ne pas l’avoir acheté pour rien ? Avec un infini regret, on le rangera dans une malle au grenier, où on l’oubliera... ... Wilhelm. Solliciterais-je de votre bonté une grâce ? La recherche et l’amitié nous unissaient, ce double attelage nous tirait à vive allure. Accepteriez-vous que, sinon la recherche, du moins l’amitié nous unisse ? Accepteriez-vous-tu que cet attelage boîteux nous tire clopin-clopant ?

Fliess.- Pour toujours, si votre amitié est mienne, mon amitié est vôtre.

Freud.- C’est bien de la bonté et de la générosité. Freud serre les mains de Fliess avec gratitude, et sort. Entre Mme Fliess. Fliess reste préoccupé.

Mme Fliess.- .. ..Pour rester le regard errant, il faut que votre esprit soit bien retenu. .. ..Ne restez pas tout seul dans le noir à songer, Wilhelm, ouvrez la porte à votre amie en second.

liess.- Sigmund abandonne la psychanalyse... ... Il avait deux traîtres dans son propre camp : sa femme et Breuer. Mépris et indifférence des proches sont deux ennemis redoutables. Ajoutez à cela qu’il a été victime de sa propre propagande, et ç’en a été fait de lui. Il ouvre un cabinet de généraliste.

Mme Fliess.- Dans ce combat contre lui, son ami ne l’a pas secouru ?

Fliess.- J’ai bataillé autant que j’ai pu.

Mme Fliess.- Mais vous avez battu en retraite.

Fliess.- J’avoue que j’ai été gagné par son défaitisme. Il m’a fait lui-même douter du bien-fondé de sa cause.

Mme Fliess.- Vous voyez Sigmund s’émasculer de sa recherche ? Comme un boeuf châtré, creuser le patient labour quotidien ? Comme un mulet infécond, porter la lourde charge de chaque jour ? Il a vécu jusque là d’une vie large, riche, somptueuse, vous le laisserez se ruinant lui-même, vivre de gêne, de parcimonie, d’avarice ? Il est au premier rang de vos affections, et vous le laissez vider sa vie de vie ?

Fliess.- J’aurais dû déguiser outrancièrement la vérité ? Louer ce qui n’était pas à louer ? Porter au pinacle ce qui était à vouer aux gémonies ? Amitié trompeuse que celle qui trompe. Au risque de l’amitié, l’amitié doit la vérité. Louer quelqu’un faussement, c’est l’encourager dans l’erreur, c’est d’un rival, non d’un ami. C’est une chose que je n’aurais pas pu faire.

Mme Fliess.- La recherche était ce qui vous mariait. Vos séminaires étaient vos rendez-vous. La balle sans cesse renvoyée d’un camp à l’autre était ce qui vous faisait faire équipe. Par votre faute, une si précieuse amitié ferait naufrage et se perdrait corps et biens ?

Fliess.- L’amitié n’est pas un échange de services, détrompez-vous. C’est un pur transport du coeur, qui n’a d’autre raison que lui-même. Ne vous tourmentez pas de ce qui ne me tourmente pas. Sort Fliess.

Mme Fliess.- (à part, seule) N’est-ce pas une chose cruelle entre toutes ? Tenter de préserver à votre mari un ami qu’on aimerait lui perdre, pour vous préserver votre mari ? Et se prêter à cette comédie atroce, dans le seul espoir que, le jour où l’ami s’en allant, votre mari vous revienne ?.. .. Qui dira l’amour et la souffrance des épouses ? Sort Mme Fliess.

 

 

5.

 

Cabinet de Freud. Freud seul.

Freud.- (à part, seul) As-tu perdu la tête ?.. .. Dans cette lutte des autres contre toi, pourquoi cette folie de porter secours à eux, qui sont la masse, non à toi, qui es tout seul ? As-tu tellement pris le pli de cette humiliante civilisation, que le premier que tu abaisses et avilis, c’est toi ? N’as-tu pas percé des secrets que personne avant toi n’avait percés ? L’âme humaine, dont personne n’avait jamais osé s’approcher même d’une encablure, se contentant de l’observer du grand large, prenant ton courage à deux mains, n’es-tu pas le seul à avoir osé abordé son rivage et poser le pied sur sa grève ? Cette création par-dessus la création, que tu as mise au monde, tu veux lui tordre le cou ? A cause d’une remarque de sa mère, l’enfant, avec rage, piétinerait le beau château de sable, avec ses remparts, ses tours, son donjon, son fossé, qu’il a construit avec tant d’amour?.. Qu’avez-vous dit ? Votre mère ? Quand vous dites votre mère, quelle image vous vient ?- Ah ! Certaine scène affreuse ! - Retenez-la ! Ne la laissez pas s’échapper ! Vous êtes malade ; traitez-vous comme vos malades...(il s’assied sur son divan)... .. ..J’étais dans la chambre des enfants, boule informe de 3/4 ans, assis sur un pot, où ma mère m’avait consigné, et glissais dans la chambre sur ce trône dégradant, accoutré d’une façon humiliante d’une chemise sale et d’une bavette tachée. Je sentais ma bouche, mes joues, mes mains brunes et malodorantes de Dieu sait quelles déjections, lorsque la porte s’est ouverte : sont apparus dans l’encadrement ma mère, mon père et leurs invités, sur leur 31, tirés à 4 épingles, lustrés, calamistrés, beaux comme des dieux. A la seconde, captif humilié, je conçus une haine affreuse pour celle qui, faisant la coquette m’abandonnait, dans cet appareil honteux, à tous les regards. - Votre mère vous a déçu, en somme. - C’est le moins qu’on puisse dire. - Qu’auriez-vous aimé ? Que vous soyez son préféré à jamais, son petit homme à vie ? Votre mère était-elle destinée à être votre grande femme ? - Non, certes. - N’a-t-elle pas bien fait de vous détacher d’elle? - C’est sûr. - Votre mère n’étant plus, ne voyez-vous pas en qui votre mère a ressuscité ? Comme cette jalousie enfantine a dû vous blesser, pour que vous la gardiez aussi vive envers votre femme même. Ne vous arrêtez pas là. Vous pensez à quelque chose. - La chose est grotesque et honteuse. - Dites. - Dans le noir, je suis pris d’une peur panique. Lorsque je passe devant des portes cochères, des ouvertures de jardin, des coins de rue, des ruelles obscures, des trous d’ombre, je vis dans la terreur que quelqu’un ne se jette sur moi. - Quelqu’un ? - Un homme en noir, qui a la tête cachée dans une cagoule. - Savez-vous qui peut bien être ce mauvais ange tutélaire? - Je suppose que c’est mon père. - Il était donc si méchant envers vous ? - C’était, au contraire, une crème d’homme. Mais j’étais sûr qu’il aurait suffi d’un rien pour que sa brutalité foncière ne se déchaîne sur moi en une fureur criminelle : un rêve hante mes nuits. Quand je m’imagine enfant, je me vois debout, pleurant, avec au bas-ventre une plaie sanglante, et par terre, à mes pieds, comme un lombric coupé en morceaux, mon bout coupé et sanglant, qui se tortille comme un ver. - Comprenez-vous le sens de cela ? - Je suppose qu’aimant ma mère d’un amour exclusif, et oeuvrant sans cesse pour qu’il me soit retourné, je crains que mon père jaloux ne se venge. - Vous avez pensé le pire de vous, c’est bien. Vous avez fait pour le mieux. (il se lève, va, vient) Même en pensant le pire de moi, suis-je assuré d’être dans le vrai ? Le sujet peut-il être vis à vis de lui-même d’une impartialité et d’une objectivité totales ? Ne suis-je pas trop de connivence avec moi, ou pour ou contre ? Comment savoir si je ne suis pas en deçà ou au-delà ? Ou complètement à côté ? Celui qui se souffle ses questions, peut-il en toute objectivité se souffler ses réponses ? Comment saurais-je si ce que j’ai dit est vrai ? Seul un mieux en moi sans doute vérifiera mes hypothèses sur moi... ... Et en attendant ? Pendant qu’on marche, pense-t-on aux pas que l’on fait ? On pense au premier pas, peut-être au dernier, mais, entre les deux, ne marche-t-on pas sans y penser ? - Que suffit-il donc ? De faire le premier pas. A force de pas, un pas suivant l’autre, n’arrive-t-on pas à destination sans qu’on y pense ? Qui se rappelle alors le long chemin ? Il sort.


 

trois

1.

 

Cabinet de Freud. Entrent Ida, en manteau dont elle se défait, avec son sac en bandoulière qu’elle garde avec elle, et Freud.

Ida.- Sonnez les trompettes. Chantez le Te Deum. Votre esprit mal tourné était bien tourné. Le mal que vous avez dit de moi était le bon. Les faits vous ont donné raison. Mes quintes de toux ont été effacés comme avec une éponge

Freud.- Je m’en réjouis.

Ida.- Et mon père donc... ... Et ce n’est qu’un début. J’ai à vous servir un rêve tout chaud sorti du four de la nuit dernière. (Freud lui montre le divan, elle s’y étend. Il lui fait un signe d’invite)

Ida.- Brûlant comme il est ?

Freud.- Brûlant comme il est. Freud s’assied sur sa chaise, ouvre son carnet. Ida se tourne vers lui, il l’approuve.

Ida.- .. ..Dans mon rêve, je suis au lit, je dors à poings fermés, quand quelqu’un me secoue avec énergie. Je me réveille. C’est mon père, affolé. Réveille-toi ! La maison brûle ! Je me dresse sur mon séant. Une fumée épaisse monte de l’escalier, comme une couche de nuages. Je m’habille à la hâte. Ma mère, dans tous ses états, va, vient, crie à mon père : Mon coffret à bijoux ! il faut sauver mon coffret à bijoux ! Mon père lui répond : Si tu crois que les enfants et moi nous allons brûler pour ton coffret à bijoux, tu te trompes ! Il me pousse dans l’escalier, je dévale les marches, et nous trouvons notre salut dans le jardin... .. Ce rêve était une réédition. J’avais rêvé le même rêve la nuit qui a suivi la scène du lac avec Mr Kahn.

Freud.- Ce 2ième rêve n’a pas explosé la nuit dernière, sans que la mèche ait été allumée la veille.

Ida.- Je sais ce qui y a mis le feu. Ma mère a peur de se faire cambrioler son argenterie, aussi, avant de se coucher ferme-t-elle chaque soir à clé la porte de la salle à manger. Cela fâche mon père, parce qu’en fermant à clé la salle à manger, elle enferme mon frère, dont la chambre se trouve, en enfilade. Mon frère a eu des problèmes d’incontinence nocturne jusque tard dans l’adolescence : l’empêcher d’aller aux toilettes n’est pas l’aider à se défaire de cette mauvaise habitude, sans compter, comme l’a rappelé mon père hier, qu’un incendie peut se déclarer, et mon frère se trouver dans l’impossibilité de s’échapper. C’est cette éventualité d’incendie dont a parlé hier mon père, qui m’a fait rééditer mon premier rêve.

Freud.- Remontons le cours de l’histoire, et faisons halte au rêve original. Quelle allumette, la veille, avait mis le feu à ce premier incendie, vous rappelez-vous ?

Ida.- Je m’en souviens comme si c’était d’hier... ... Lorsqu’après la scène du lac, Mr Kahn et moi nous sommes rentrés, j’étais si fatiguée des émotions de la journée, que je suis montée dans ma chambre, me suis allongée, et me suis endormie. J’étais plongée dans un profond sommeil, quand le sentiment d’un danger imminent m’a mise en alerte. J’ai ouvert les yeux : Mr Kahn était au pied de mon lit et me regardait. Je me suis dressée à la hâte sur mon séant. Je lui ai demandé s’il avait frappé, que je ne l’avais pas entendu. Il l’a pris de haut, soupe au lait comme il est, m’a répondu qu’autant qu’il sache il était chez lui, qu’il avait quelque chose à chercher dans la chambre. Et, la nuit suivante, j’ai rêvé le premier rêve de cet incendie avec mon père... ... Si, dans mon rêve, je m’habille à la hâte quand mon père me réveille, sans doute est-ce pour me rappeler que tant que je serais chez les Kahn, j’avais à m’habiller avec promptitude, afin que Mr Kahn ne me surprenne pas. Je suppose que c’est une façon de me rappeler ma résolution.

Freud.- Ne le supposez pas : c’est cela, du moins en partie.... ... Vous disiez que pendant l’incendie, votre mère allait et venait en disant : Mon coffret à bijoux ! Il faut sauver mon coffret à bijoux!

Ida.- J’ai très bien reconnu ce coffret à bijoux. C’était le mien. Mr Kahn me l’avait offert pour l’un de mes anniversaires.

Freud.- Votre mère a-t-elle déjà logé chez Mr Kahn ?

Ida.- Jamais.

Freud.- .. ..Permettez qu’à cet endroit du texte, une marque vous renvoie en bas de page. Vous n’ignorez pas, que les poètes, lorsqu’ils veulent évoquer une réalité trop crue, la revêtent du voile vaporeux d’une image, pour en estomper la bosse trop âpre. Ils habillent une nature masculine trop nue des images de dague, de flèche, de lys, le Cantique des Cantiques parle de bannière, de cèdre du Liban, de pommier. Eh bien, les rêves sont poètes comme les poètes.. .... Si vous savez les images qui désignent la nature masculine, sans doute, par analogie, devinez-vous ce que désigne, de la femme, les images de bague, de source, le Cantique des Cantiques parle de jardin, de puits d’eau vive, et, en ce qui concerne votre rêve, de coffret à bijoux. Un silence.

Ida.- .. .. Passons, voulez-vous.

Freud.- Si le rêve de l’incendie avec votre père était l’image de la scène avec Mr Kahn au pied de votre lit, comprenez-vous quel coffret à bijoux était en danger, et de quelle personne, et à cause de quoi ? Un silence.

Ida.- .. ..Glissons, voulez-vous.

Freud.- Un énigme se pose : pourquoi votre rêve a-t-il fait choix de votre père pour jouer le rôle de Mr Kahn ?

Ida.- J’ai une explication : mon père étant le compère de Mr Kahn dans le sordide marché tacite de la fille de l’un contre la femme de l’autre, je pense qu’il est de moitié dans le danger dont me menace Mr Kahn.

Freud.-Vous disiez que votre frère avait souffert d’incontinence nocturne jusque tard dans l’adolescence, et que l’empêcher d’aller aux toilettes n’était pas aider votre frère à se défaire de cette mauvaise habitude.

Ida.- Longtemps, mon père a levé mon frère la nuit, pour qu’il ne mouille pas son lit.

Freud.- .. .. Votre frère seulement ?

Ida.- Qui d’autre ?

Freud.- Dans votre rêve, c’est vous que votre père lève...(silence) Votre père dit aussi à votre mère : si tu crois que mes enfants et moi, allons brûler.. .. Il dit : mes enfants.

Ida.- Mais moi, à la différence de mon frère, je n’y étais pour rien! J’ai attrapé mon incontinence de mon père ! La preuve est que, lorsque j’en ai été guérie, a pris le relais un asthme !

Freud.- Vous semblez dire que votre frère y était pour quelque chose. A propos de son incontinence, vous avez une autre expression curieuse, vous dites : mauvaise habitude.

Ida.- Dame.

Freud.- Vous semblez savoir des choses que je ne sais pas.

Ida.- Ca vous fait trop plaisir de me mettre dans l’embarras ?

Freud.- J’ignore ce que vous avez l’air de sous-entendre.

Ida.- Qui ne sait que l’incontinence nocturne est le fait de ceux qui s’aiment eux-mêmes avec excès ? La première collégienne venue sait cela.

Freud.- Vous augmentez mon savoir. Je vous assure que je l’ignorais.

Ida.- Mais à la différence avec mon frère, c’est que moi, j’ai attrapé mon mal du mal de mon père !... ..Le temps est venu que vous fassiez de mon père connaissance plus rapprochée. Mon père n’est pas du tout l’Agneau Pascal, offert en sacrifice, qu’il se présente : c’est même un méchant bouc. Il a eu une vie très libre, surtout de toute morale. De ses périples, il a rapporté dans ses bagages, un très joli souvenir. Il n’est jamais allé à Naples, mais en a rapporté certain mal. - Sans rire, Clélie ? - Si, Phylis!..(elle se tourne et le regarde) Vous ne cillez même pas. Je ne sais pas comment vous vous entraînez, mais vous êtes toujours prêt au pire... .. Le voyageur n’a pas été trop rongé par le scrupule : en échange de la rose de la rosière, il a glissé dans la corbeille de noces, traître aspic, certain trépomène pâle. Et, dans la foulée, offert à son héritière, la plus charmante des successions.

Freud.- Comment avez-vous appris qu’il avait été atteint de cela?

Ida.- Il ne fallait pas être grand clerc. Un médecin lui avait prescrit une cure. Le service qui le soignait, traitait les syphilitiques.

Freud.- Autant que vous le sachiez. Le médecin était moi.

Ida.- Quoi ?.. .. Et vous ne m’avez rien dit ? Comment pouvez-vous ?

Freud.- .. ..Devrais-je dire ce que je sais de vous à votre père ?

Ida.- Nous, mon père nous a infectés, pas nous, lui... ... A qui croyez-vous que ma mère doit son démon de la propreté ? A son diable de mari. Et il a le front de se moquer de la manie de ma mère... ..Et moi, à sa suite, j’hérite de sa tare...(silence)... N’ayez pas ce silence sceptique ! Sa maladie a pour fille légitime la mienne ! La preuve est que l’incontinence de mon frère et la mienne n’étaient pas de même nature !

Freud.- Voulez-vous préciser ?

Ida.- J’avais, moi, des pertes blanches !

Freud.- Vous m’avez appris une chose que j’ignorais, à mon tour de vous apprendre une chose dont je suis sûr. Si l’incontinence est le fait de ceux qui s’aiment avec excès, les pertes blanches sont le fait de ceux qui s’aiment avec fureur. La règle ne souffre aucune exception... .. Autre chose réfute votre thèse : votre père est guéri de sa maladie.

Ida.-(piquée) Je m’élève hautement contre une telle ignoble généralisation ! Veuillez noter cela dans vos tablettes : il y a une exception à votre règle abusive : moi ! .. Pour supposer avec cette désinvolture de telles turpitudes chez les autres, comme il faut qu’elles aient été de vos sales habitudes. De ce que vous savez de vous, je vous prie, ne déduisez pas ce que vous ignorez chez les autres.

Freud.- Savez-vous quel est notre premier péché ? Nous craignons l’opinion des autres, plus que la nôtre propre. Des actes que nous commettons en toute innocence, nous pensons que les autres les imputent à péché. Nous croyons toujours qu’autrui n’a qu’une paille dans l’oeil, alors qu’il a la même poutre que nous.

Ida.- Mais il n’a pas compris ! Ecoutez comme il me savonne la planche ! Vous ne m’avez pas entendue ? J’oppose un démenti formel à une telle dégoûtante affirmation ! Je vous prie de ne plus ajouter un mot sur ce sale sujet !

Freud.- Plus le pauvre ortolan effrayé, dans le filet bat des ailes, et plus le filet le capte. Vous menez un furieux combat d’arrière garde. Vos dénégations sont moribondes.

Ida.- Si vous ne quittez pas ce sale interrogatoire sur le champ, je vous quitte séance tenante.

Freud.- Je me tais. Je me tais. Elle le questionne des yeux, il lève les deux mains. Elle se détend, et joue machinalement avec le fermoir de son sac à bandoulière.

Freud.- Prenez-vous en photo, là. (elle le regarde, il pointe l’index sur ses doigts qui jouent avec le fermoir du sac, elle les en ôte vivement) Nous avons beau faire, nous avons un fond de franchise. Mentir est chose illusoire. Tôt ou tard, le menteur se recoupe... ... Je vais vous raconter une petite histoire. Ma mère constate un jour que la boîte de chocolat en poudre, durant le bref temps de son absence à la cuisine, avait diminué de moitié. Elle nous appelle, mon frère et moi, nous interroge. Mon frère se récrie hautement. Moi, je ne dis mot, je me contente de faire non de la tête. Ma mère me dit : C’est toi, Sigi ? Indigné, je veux dire : et puis quoi encore, comme je disais chaque fois que j’avais chipé quelque chose, et au moment où je dis ; et p..., un beau nuage de chocolat de poudre sort de ma bouche, comme une bulle... ...(Ida rit).. .. Je crois que vous connaissez la langue des images assez pour savoir ce qui de la femme, peut figurer l’image du sac à main ?.. (silence d’Ida) Et, du sac à main, l’image du fermoir ?.. .. Avec lequel vous jouiez en toute innocence ?.. ... Ce que vous déniiez tout à l’heure avec une telle force, l’instant d’après, vous l’avouez dans la plus totale sérénité.

Ida.- On peut peut-être éviter de le calligraphier en lettres majuscules ?

Freud.- Nous dînions l’autre jour avec la plus discrète des femmes. Pendant le dîner, lors d’une courte rêverie, d’un majeur délicat, elle a suivi le bord doux et lisse de son verre à pied, et en a fait le tour longuement. Ne croyiez-vous pas que si j’avais attiré son attention sur ce qu’elle faisait, elle aurait ôté son doigt de son verre, aussi vivement, que vous du fermoir de votre sac ?.. ..Parce que la pudeur, naturellement pousse à cacher, on en conclut à tort que ce qu’elle cache est honteux. La sexualité, en réalité, est chose naïve et innocente. Un silence.

Freud.- Vous disiez tout à l’heure, qu’à vos pertes avait pris le relais un asthme... .. Quelle sorte d’asthme était-ce, à sécrétion bronchique, ou spasmodique ?

Ida.- Spasmodique.

Freud.- Vous rappelez-vous un évènement familial, qui ait pu déclencher cet asthme ?

Ida.- Tout ce que je sais, c’est que mon père était absent. Il n’a appris que j’avais eu un asthme, qu’à son retour.

Freud.- Nouveau-né, vous couchiez dans une chambre à vous ?

Ida.- Nouveaux-nés, mon frère et moi couchions dans la chambre de nos parents.

Freud.- Vous rappelez-vous la forme que prenait votre asthme ? Pouvez-vous l’esquisser ? (elle l’imite) Cet halètement de la poitrine, cette précipitation du souffle, ce râle de mourant ne vous rappellent rien ? .. ..Est-ce que je me trompe, si je dis que votre asthme était le souvenir de celui, amoureux, de vos parents, et que cette évocation était, en l’absence de votre père, une déclaration muette que vous lui faisiez ? Silence.

Ida.- (plaintive). .. Pourquoi les pères n’aiment-ils pas leurs filles, qui les aiment comme personne ? Quelle femme au monde aimera son père jamais mieux que sa fille ? Quelle sera jamais plus indulgente ? Quelle, le connaissant comme sa fille, fermant les yeux sur ses défauts, les ouvrira tout grands sur ses seules qualités ? .. .. Les pères ne peuvent-ils pas, pendant quelques années, tant que les filles les aiment, les accompagner un bout de chemin?

Freud.- Vous demanderiez à leur bel âge de se vouer à votre jeune, et lorsque votre jeune se fera bel, et leur bel vieil, vous les jetteriez comme de vieilles chaussettes ? Votre père se fait ingrat par avance à votre future ingratitude. Il se défait de vous avant que vous vous défassiez de lui. Il garde son âge pour son âge, et renvoie votre âge au vôtre. Ne croyez-vous pas que c’est lui le sage? .. ..(il ferme son carnet, et fait mine de se lever) Il me semble que nous avons bouclé la boucle. Ida.- (pivotant, mettant les pieds au sol) Pauvre docteur. Quelle vie ne doit pas être la vôtre... ..Si tous les embryons de sentiments qui vous naissent, vous en avortez au plus vite et les conservez dans le formol, pour les étudier comme vous faites, il ne doit plus rester plus un souffle de vie en vous. Je plains votre femme et vos enfants. Ils doivent vivre sur un caillou tout nu... (elle se lève) A voir avec quelle vitesse mon monument se dégrade entre vos mains, je me demande si je vais vous laisser continuer de ravaler ma façade..

Freud.- C’est entre les mains du malade que repose la guérison.

Ida.- (allant vers la porte, se retournant) Ne ferez-vous pas un peu de réclame pour votre petit commerce?

Freud.- Je suis de la vieille école. Ma marchandise fait elle-même sa publicité. Ils sortent.

 

 

2.

 

Appartement des Freud. La chambre de Martin, porte ouverte. Passe dans le couloir Marthe, une enveloppe à la main.

Marthe.- (à la cantonnade) Tout le monde est là, nous pouvons fêter l’anniversaire. Entre Marthe, qui dépose l’enveloppe sur la commode. Entre Freud avec un paquet, qu’il pose sous l’enveloppe. Entre Mathilde, qui pose, par-dessus l’enveloppe et le paquet, son cadeau, qui est une raquette, dont, malgré le papier on devine la forme.

Marthe.-(appelant) Martin. Entre Martin.

Martin.- Quoâ ? En taille le plus petit des petits et les plus grands des grands me font la haie ?

Mathilde.- Martin. Tu gagne une ficelle de plus. De simple soldat, tu passes caporal. Joyeux anniversaire.

Marthe.- Ton jeune printemps compte un printemps de plus : joyeux 14 ans.

Freud.- Joyeux anniversaire, Martin.

Martin.- Dites. C’est pas trop tôt. Je me disais : quoâ ? Dans cette obscure famille, dans la gloire d’une nouvelle aurore se lève mon astre étincelant, et personne n’est à la fenêtre ?

Marthe.- Nous avons attendu que le conseil municipal soit au grand complet pour accueillir le récipiendaire.. Martin va à ses cadeaux.

Martin.- C’est pour moâ ?(Il les met sur ses bras, et fait semblant de crouler dessous.) Je croule sous l’avalanche. Il va falloir appeler le secours de montagne. (Il les repose, prend la raquette) Ca, je me demande bien ce que c’est.

Mathilde.- Comme si tu ne devinais pas.

Martin.- Démasquons le fourbe. Découvrons son jeu... ... Joie, pleurs de joie. C’est une raquette. Si je m’attendais ! Tu ne m’avais pas fait l’article toute la semaine. (pour la remercier, il va à elle, et lui tire les cheveux fort, Mathilde fait aïe) C’est un cadeau que tu vas regretter, soeurette, je vais te battre à plate couture. (il va prendre le paquet de son père) Ca, c’est de Papa.(il s’assied sur un tabouret) Allongez-vous sur le divan, cher patient. Confessez-moi vos honteux secrets. (il ouvre le paquet) Les 3 Mousquetaires ! Et illustrés ! Tu as fait mouche, papa. Je ne rêve que bottes et touches.

Marthe.- (à Freud) C’est avec de tels enfantillages que tu lui mûriras l’esprit?

Freud.- Tu aurais préféré que je lui offre l’édition critique, avec notes et variantes, des oeuvres complètes de Goethe ?

Marthe.- Ca lui aurait fait un début de bibliothèque.

Freud.- A son âge d’enfant, s’il lit Goethe, que lira-t-il à l’âge de Goethe ? Des livres pour enfants ?

Martin.- (à sa mère)..Leste-toi d’un peu de plomb dans la cervelle, Maman. Pense à tonton Simon, il est plus bardé de diplômes qu’un rôti, sa tête est une encyclopédie, tu lui poses une question sur les transformateurs électriques, ou le théorème de Chasles, il t’ouvre la page du cerveau, il lit l’article in extenso. Ce savant hors pair, à ses moments perdus, pour tuer le temps, qu’est-ce qu’il lit ? Fripounet. Il lit à son âge ce que Papa ne m’offre plus au mien. (à son père) Tu as bien fait, papa. Ton choix est sage et plein de philosophie. Continue, tu es sur la bonne voie : (il fait de la main des tours de roue) Vingt ans après, le Vicomte de Bragelonne. (son livre sous le bras, il s’approche de son père pour l’embrasser, son père lui fait signe qu’il peut s’épargner la corvée)

Martin.- Je connais mon devoir. (Il tire par le revers du veston, la tête de son père à lui, lui présente son oreille gauche, à distance, fait de même de son oreille droite, tout le monde rit) (Il va à la commode, prend l’enveloppe, questionne Marthe qui sourit) Tu n’as pas eu le temps d’aller en ville ?.. .. C’est vrai, tu as tellement à faire, .. le ménage,.. la cuisine, .. (il fait semblant de chercher, Marthe est la première à rire) Comment aurais-tu trouvé le temps, pour trouver juste le pull qui ne m’aurait pas plu, attendre qu’il soit en promotion, marchander pour avoir un rabais ? Tu ne peux pas tout.

Marthe.- Martin ! Tu as dit que tu préférais t’acheter tes cadeaux toi-même.

Martin.- On croit tout d’un coup tout ce que dit son petit garçon? (tendant l’enveloppe) L’ennui, c’est que dans 3 jours, ce sera plus fort que toi, tu ne pourras pas t’empêcher de me demander ce que je me suis acheté avec ton pactole, et quand je te le dirai, de peser sur moi ton regard lourd, et me dire, la voix chargée de reproches : Comment as-tu pu ? Une saleté pareille !

Marthe.- Je ne te poserai aucune question. Je te donne ma parole.

Martin.- J’ai une mère aimante, mais qui ne se sent pas tellement engagée par la parole qu’elle donne à son petit enfant.

Marthe.- Devant toute la famille, je te donne ma parole que je te laisserai acheter ce que tu voudras.

Martin.- Même si jette mon dévolu sur un jouet, qui sert à massacrer mon prochain en grand nombre ? (Marthe hésite) Même au figuré tu hésites. Juge au propre.

Marthe.- Même. Je te donne ma parole.

Martin.- Vous êtes témoins. Prenez garde. Je vous citerai à la barre... .. Voyons mon petit budget de défense nationale. (Il ouvre l’enveloppe, sort un billet) Mazette. L’âge pleut sur vous en dormant, en dormant, sur vous, pleut l’argent. Un merci aussi riche que le cadeau. (il va à Marthe et l’embrasse comme il a embrassé Freud ; à tous, prenant ses cadeaux dans ses bras) Je ne suis pas aussi pourri que j’espérais, mais je suis un petit peu gâté quand même. Merci de tout coeur.

Mathilde.- La raquette est en bois de frêne, le tamis en boyau de boeuf, le manche en cuir de vache. Le vendeur a recommandé de ne jamais l’entreposer dans un endroit ni trop humide ni trop sec.

Martin.- Je te jure que je ne jouerai jamais par beau temps ni par temps pluvieux, ni quand il fera entre les deux, on ne sait jamais. Je ne jouerai ni l’été, ni l’hiver, ni l’automne, ni le printemps, je t’en fais le serment.

Mathilde.- Je voulais dire que les matériaux sont de qualité et qu’il faut prendre des précautions.

Marthe.- (faisant les yeux) Mathilde !

Freud.- (sur un ton de reproche, à Marthe)

Marthe. .. .. Martin, ne prends pas ce que te dit Mathilde à mal. Elle t’aime comme personne.

Martin.- Je l’adore. Elle est gentille comme tout. Depuis que j’ai grandi, que mes petits muscles se sont développés, que je peux répondre par des expéditions punitives à ses actes de brigandage, il n’y a pas plus charmant qu’elle. (il va à elle, et lui pince le bras fort, Mathilde fait aïe) Hein, pupuce ? Martin passe devant eux avec les cadeaux dans les bras.

Marthe.- Content tout de même ?

Martin.- De quoi ? Marthe lui montre l’enveloppe.

Martin.- Ah. Tant d’argent me gêne. Quand je pense comme papa gagne durement son pain à la sueur de son front, assis confortablement dans son fauteuil toute la journée, la honte me colore la figure d’un rouge cerise.

Mathilde.- Tu sais que tu peux échanger ta raquette, si elle ne te plaît pas. Tu n’as qu’à me demander la facture.

Marthe.- (faisant les yeux) Mathilde !

Martin.- Elle me plaît comme tout. Je suis heureux comme un roi. (Il frappe l’air de sa raquette) Tu te rends compte, je peux taper dans une balle. Avant je n’y pensais même pas. (près de la porte, à tous, montrant ses cadeaux) Vous savez. Ce qui compte, c’est l’intention. (avec un regard appuyé) La dépense, c’était peu de chose. Marthe.- (rugissant) Je vais vous l’envoyer en enfer. C’est un vrai démon ! Elle va vers Martin, qui s’enfuit. Rire général. Tous sortent.

 

 

3.

Université de Vienne. Dans un couloir Freud, serviette en main, interrogé par deux étudiants.

1er étudiant.- .. ..Sur quel plateau pèseriez-vous dans la balance?

Freud.- Je doute que je puisse vous donner un meilleur conseil que vous-même.

1ere étudiant.- Disons : quel conseil votre âge vous donnerait-il si vous étiez au nôtre ? Vous ne vous laisseriez pas sans réponse.

Freud.- Si je ne me répondais pas, je me le reprocherais vivement. C’est vrai. ...(pour lui-même) Soit...Il est hors de doute, me dirais-je, que ton âge est l’âge amoureux par excellence ; il est non moins hors de doute que ton âge est aussi l’âge de la formation de l’esprit... Des deux activités, l’amoureuse et l’intellectuelle, cependant, réfléchis, laquelle ne dépend que de soi, est à chacun quand il veut, ne lui coûte rien, ne dépend ni de la beauté, ni de l’aspect physique, ni de l’âge, ni de la richesse, ni de la famille, ni de la profession, ne nécessite en tout et pour tout que soi, seul et nu, sous une soupente, vraie activité de démocrate puis que tout le monde est à égalité devant elle, et procure, néanmoins, une jouissance continue et incessante ? L’activité de l’esprit, sans conteste.... ... A l’opposé, la jouissance amoureuse a pour elle, certes, qu’elle est la plus haute de toutes. C’est la perte de conscience suprême, l’oubli de soi souverain, la mort vivante parfaite. Mais reconnais son premier grave défaut : sa brièveté. Plus éphémère qu’éphémère ; à peine arrivée que partie, à peine née que morte ; splendide feu d’artifice à peine épanoui dans le ciel nocturne, que ses pétales flétris tombent en pluie noire ; si courte parenthèse dans le texte du jour, et si peu renouvelable. Observe comme elle est soumise à des conditions draconiennes de beauté, d’aspect physique, d’âge, de fortune, de situation. Considère, surtout, combien cette jouissance esclave place l’homme dans une dépendance absolue, puisqu’elle dépend du bon plaisir d’un autre, auquel son plaisir est suspendu comme par un fil. Que tu le veuilles ou non, humble solliciteur, il te faut à deux genoux humblement tendre la main, quêter, implorer, supplier. S’abaisser, s’humilier devant un autre, qui a toutes les chances de lui être inférieur, n’est-ce pas pour un homme épris de liberté, une chose doublement intolérable ? Pour l’homme d’honneur, le but de l’existence, n’est-ce pas d’être son seul et unique maître en tout, même en amour ?.. ..Aussi, en attendant departager la fureur amoureuse avec une épouse aimante et aimée, étudiant, tant que tu étudieras, que les rayons puissants de tes énergies soient concentrés en un seul foyer : celui de tes études. Cloître-toi dans cette Trappe. Interdis-en l’entrée à toute fille d’Eve... ... Seulement, comme ton bas-peuple n’acceptera ton oukase, contestera et manifestera, n’hésite pas, descends dans la rue avec lui, et avec lui, proteste avec force contre cet état injuste où te condamne la société. Clame que tu es victime d’un pogrom. Indigne-toi hautement contre cet état contre-nature. .. ..Voilà ce qu’aurait dit mon âge au vôtre, quand je l’avais, si je l’avais pu. (Il fait quelques pas pour aller, puis se tourne).. ..J’ajouterai une cauda à ma petite pièce instrumentale. Tout homme a une vie et une voie unique, semblable à aucune autre, qui fera qu’il sera lui et aucun autre. La merveilleuse variété de l’homme est sa richesse incommensurable. Ce serait la plus belle évolution de l’humanité, que chaque être humain ait son développement propre... ... En conséquence, suivez-vous, et ne me suivez pas. Ecoutez-vous et faites-moi la sourde oreille... ... Etes-vous satisfait de ma réponse ? Les 2 étudiants applaudissent avec discrétion, Freud les applaudit à son tour. Ils sortent de deux côtés différents.

 

 

4.

 

Chez les Fliess. Freud, à demi-engagé dans l’entrée, Mme Fliess.

Freud.- (humble) .. .. Si son supérieur dit à un subordonné, qui le sollicite : j’ai à faire, une autre fois, repassez, comment l’humble solliciteur s’en offenserait-il ?

Mme Fliess.- (lui riant au nez) Humble solliciteur ?.. Quand vous avez de vous une opinion de fer ? Quand vous avez en vous une assurance d’acier ? Quand vous vous estimez comme un être à part ? Quand vous vous considérez au-dessus du lot, et tous les autres au-dessous ?

Freud.- Vous avez une telle dent contre moi ?

Mme Fliess.- .. Avez-vous pour moi tant d’amitié ? .. .. Ai-je jamais été pour vous autre chose que l’assistante, juste bonne pour vous introduire, vous asseoir dans le fauteuil, vous mettre la serviette autour du cou, remplir votre verre d’eau, et vous dire : ouvrez la bouche ? Ai-je jamais été pour vous autre chose qu’une vitre transparente au travers de laquelle vous cherchez du regard mon mari ? Par quel miracle cet être pour vous inexistant, prendrait existence ?

Freud.- (reculant vers le palier) Permettez que je me rature. Je vois que je fais tache ici.

Mme Fliess.- (l’aggripant par la manche) Ah non. C’est un peu facile. Vous êtes pris d’un premier caprice, vous venez, puis d’un second, vous partez. Votre humeur saute, puis ressaute. Vous êtes ici ? Restez ici !.. .. (allant, appelant) Wilhelm ! C’est ton ami. Entre Fliess.

Fliess.- Il me semblait bien entendre sa voix.

Mme Fliess.- Je ne sais ce qui a pris ton ami. A peine entré, il a voulu sortir. Je lui ai dit que tu soupirais après lui, que tu te morfondais de lui. Qu’il était la si bonne compagnie, sans laquelle tu avais la pire des solitudes. Que vous faisiez si bien un seul être tous les deux, que lorsqu’il te manquait, tu te mourais. (à Freud)Pardonnez-moi si je n’ai pas usé dans notre conversation d’une langue très châtiée. Je n’ai pas votre éducation. J’espère que vous ne me mettez pas une trop mauvaise note.

Freud.- Vous vous êtes excellemment exprimée. Vos expressions ont été tout à fait adéquates.

Fliess.- (à Mme Fliess) Tu te mets bien martel en tête. Sigmund ne s’émeut pas pour des questions de forme. Sort Mme Fliess.

Freud.- (allant vivement à Fliess) Wilhelm. Ah. Wilhelm. Un cauchemar affreux d’une nuit est devenu un cauchemar affreux de mes jours... ... Nous avions rendez-vous, j’étais arrivé en retard. Vous n’étiez plus là. J’ai couru à votre recherche. J’ai cru voir votre silhouette dans une rue, je vous ai appelé, j’ai couru à vous, je vous ai saisi par le bras, vous vous êtes retourné : ce n’était pas vous. J’ai fait toutes les rues l’une après l’autre, même celle où j’étais sûr de ne pas vous trouver. La mort dans l’âme, j’ai pensé que je vous avais perdu pour toujours. C’est dans ce désespoir que je me suis réveillé. C’est dans ce désespoir que, depuis, je vis, éveillé.

Fliess.- Désolé. Vous m’avez retrouvé.

Freud.- Dieu merci ! Je vous ai retrouvé ! Que je suis heureux que cet affreux cauchemar n’ait été que rêvé... ... Je me réveille hélas d’un cauchemar pour vous plonger dans un un autre. J’ai une lamentable nouvelle à vous annoncer : je retourne à mon vomi. Comme un enfant abandonné, je remâche mes propres excréments. Je retourne à ma fétide vocation d’analyste.

Fliess.- Fétide, votre vocation ? Comment pouvez-vous ? Elle est fétide, si l’homme est fétide !... ... Vous vous sous-estimez, Sigmund. Votre psychanalyse a une belle et noble tâche : elle rend à l’homme son état natif. Après des siècles d’obscurantisme, vous refondez l’homme tel qu’il est. Vous lui tendez un miroir, et vous lui dites : ne regarde pas toutes ces belles images là-bas de bel ange, de pur esprit, d’être éthéré que théogonies et théologies ont peintes de toi, tourne la tête vers ce miroir-ci : c’est ainsi que tu es, même si ça te déplaît. C’est avec ça que tu dois travailler. C’est avec ce vrai reflet de ta vraie nature, que tu feras des choses vraies. Libérer l’homme pour une tâche humaine, n’est-ce pas une tâche de tout premier ordre?

Freud.- Tout cela n’est malgré tout que basses affaires de conduites à déboucher, vile affaire de tripes et de boyaux. Réussir dans cet immonde, chercher la gloire dans cet ignoble. Avouez... ... Quittons cette basse cuisine, passons au salon. Elevons-nous à des sujets nobles. Entamons belles conversations sur beaux sujets. Parlons de vous.

Fliess.- J’ai trouvé quelque chose, j’étais impatient de vous en parler. En opérant des calculs avec mes deux fameux nombres, j’ai trouvé d’étranges résultats.

Freud.- J’ai hâte que vous m’en fassiez la relation.

Fliess.- (cherchant ses documents) Ne restons pas ici. Les femmes vivent trop avec soude et savon. Cette acidité me ronge l’imagination. Ils sortent. Entre Mme Fliess.

Mme Fliess.- Un objet chez soi, posé sur le buffet, on compte dessus, on se dit : il est là, je le sais, je le retrouverai ce soir à la même place, je peux donc l’oublier : ainsi la femme à la maison pour son mari. .. ..Qui aime à souffrir, s’il est seul à souffrir ? Afin de moins souffrir, ne fera-t-il pas partager sa souffrance par celui qui le fait souffrir ? .. ..Pendant cette attente qui me tue, pourquoi ne le ferais-je pas souffrir, à son tour, à m’attendre moi, même si mon attente me fera plus souffrir que lui la sienne? (elle s’habille pour sortir) Je sais trop, hélas, comme ces heures que je tuerai me tueront. Elle sort, toute serrée sur elle-même.

 

 

5.

 

Cabinet de Freud. Freud assis sur son divan.

Freud.- (seul) Nous revenions de promenade, Marthe était à quelques pas derrière moi. Nous nous étions fâchés, nous ne nous parlions pas. Mon père m’appelle de leur chambre à coucher. Il était assis sur leur lit, avait un carnet ouvert sur son genou et un crayon à la main. Il m’a demandé : “Qu’est-ce que tu as encore fait ?” J’étais révolté. Nous avions bien été en promenade, Marthe et moi, mais nous nous sommes tout de suite disputés, je voulais aller dans le parc, Marthe voulait aller en ville. Finalement, nous avons suivi, bien sûr, le choix de Marthe. Je réponds à mon père : “Justement, je n’ai rien fait.” Ce qui me plongeait dans un désespoir affreux, c’est que Marthe, derrière moi, vaquait à quelque chose, comme si la conversation ne la concernait pas...(il s’étend) ... Quelque chose ne vous frappe pas dans votre rêve? D’où votre père vous appelle-t-il ? - De leur chambre à coucher. - Où est-il assis ? - Sur leur lit conjugal. - Cette chambre et ce lit ne vous disent rien ? - Ils me disent que mon père me parlait, non en tant que père, mais en tant que mari de ma mère. - La femme de ce mari, qui est votre père, c’est à dire votre mère, était-elle présente dans votre rêve ? - Non. - Vous savez donc qui figurait Marthe dans votre rêve. - Ma mère bien sûr, et aussi Marthe, en ce qu’elle lui ressemble. (il soupire) Pourquoi soupirez-vous ? - Parce que je suis seul au monde. - Vous auriez aimé que, jusqu’à la fin de vos jours, votre mère vous borde, vous chante pour vous endormir, s’apitoie pour chaque bleu, pleure pour chaque pleur, et approchant votre petit pot de son nez, vous fasse les plus gros compliments ?.. .. N’êtes-vous pas à l’âge où vous êtes une entreprise autonome à vous tout seul ? Où c’est à vous de conquérir vos propres marchés ?..(il se lève) .. Vous rendez-vous compte que vous vivez dans un siècle, où ni décrétales, ni bulles, ni lettres de cachet, ni censure, ne sont plus pendus au-dessus des têtes comme épées de Damoclès ? Où l’homme est son propre père, mère, prêtre, professeur, philosophe, dirigeant ? Où il ne reçoit les ordres que de lui ? Où il n’a plus à craindre personne, que lui? Aucun pouvoir, que sa propre impuissance ? Du monarque, le pouvoir est descendu au sujet, et vous gémissez de votre indépendance ? Pendant des siècles, vos ancêtres ont lutté pourqu’il n’y ait plus personne au-dessus de vous, et vous vous lamentez, parce qu’au-dessus de vous, il n’y a plus personne ?.. .. Lorsque d’autres vous donnent des ordres, des conseils, des encouragements, des consolations, vous savez très bien que ce ne sont jamais les conseils, les encouragements, les consolations qu’il vous faut. Vous seul savez exactement ce qui vous convient... ... Dès lors, pourquoi vous adresser à ces saints que sont votre mère, votre femme, vos professeurs ? Pourquoi ne pas vous adresser directement au bon Dieu : vous ? Vous, au-dessus de vous, n’êtes-vous pas, à vous-même, vos seules instances supérieures ? Dès lors, qu’attendez-vous pour vous commander ?.. .. Hé. Vous, là-bas ! Levez-vous, et marchez !.. ..(il se lève) Et se levant, il alla. Il sort.


 

quatre

 

1.

 

Cabinet de Freud. Entrent Ida et Freud.

Ida.- (montrant ses mains fermées en conque) Docteur ! Je vous tiens un autre rêve, tout vivant et tout frétillant.

Freud.- Ne le lâchez pas surtout. Freud prend son carnet, l’invite à s’étendre, s’assied.

Freud.- Vous pouvez le laisser aller.

Ida-.. ..Je me promène dans une ville que je ne connais pas, qui a une place en étoile avec un monument qui se dresse au milieu, et des rues qui convergent vers la place. Je rentre chez moi, je monte dans ma chambre. Sur la table est posée une lettre de Maman. Elle m’écrit que, comme elle ne savait pas où j’étais, elle n’avait pas pu me joindre : elle m’avertit que mon père avait été gravement malade, mais qu’il est mort maintenant, et que je peux revenir. Je vais à la gare. J’ai tellement peur d’arriver en retard que je cours comme une folle. A chaque passant que je croise, je demande où est la gare. Tous tendent le bras vers une direction, et disent qu’elle est tout près. Je traverse une forêt, je croise le garde-forestier. Essoufflée, tout en courant, je lui demande où est la gare. Il me crie : “A deux heures et demie.” Il me demande si je veux qu’il me conduise. Je fais non de la main et continue ma course. Il me semble que je cours pendant des éternités. Tout à coup, à travers une tonnelle de roses, je vois la gare. Dès que je la vois, je suis prise de faiblesse, mes jambes ne m’obéissent plus, elles sont devenues du beurre, elles se dérobent sous moi, je ne peux plus faire un pas. Je fais de terribles efforts pour lever mes jambes, elles ne me répondent plus. La mort dans l’âme, je me résous à faire demi-tour. Je rentre à la maison. Je monte dans ma chambre et je lis un livre d’images...(se tournant à demi vers Freud) ...Grâce à vos leçons de décodage, j’ai pu déchiffrer certains passages. La ville où je me promène avec sa place en étoile, son monument qui se dresse au milieu, et ses rues qui convergent vers la place, je l’ai reconnue tout de suite : c’est une vue d’un album sur une ville allemande, que quelqu’un m’avait offert la veille.

Freud.- Quelqu’un ?

Ida.- Ca a une importance ?

Freud.- Puisque vous voulez que j’en doute.

Ida.- Savez-vous que vous avez un côté de concierge qui veut savoir qui monte avec qui ?.. .. Je l’ai reçu, si vous voulez savoir, d’un jeune homme dont je viens de faire la connaissance. Vous êtes content ?

Freud.- .. Cet album ne contient qu’une vue ?

Ida.- Non. Il y en a des dizaines.

Freud.- Pourquoi avoir retenu celle de cette place en étoile, avec ce monument dressé au milieu, et ces rues qui convergent vers la place ?

Ida.- .. .. Vous avez flairé un tas sur mon trottoir ?

Freud.- Voyez les progrès que vous faites : vous vous doutez de quelque chose... ... Si j’avance la proposition que cette vue est un schéma fonctionnel du jeune homme en question, est-ce que vous l’acceptez ? Un jeune homme, pour une jeune fille, n’est-il pas en maquette, un monument qui se dresse sur une place, où les rues convergent ?

Ida.- (riant) Bien sûr. A quoi rêvent les jeunes filles ! J’aurais dû m’en douter. Le point géométrique vers lequel convergent toutes les pensées de ces demoiselles. A quoi se réduit un jeune homme pour une jeune fille. L’extrait concentré masculin. C’est scabreux, donc c’est vrai. C’est cru, donc c’est nature... .. Son intelligence ? Son esprit ? Son caractère ? Ses manières ? Ses goûts ? Pfft ! Droit au fait. Ca tombe sous le sens, voyons... ... J’avais plutôt pensé à quelque chose de romantique, une fadaise, vous pensez, je suis une femme. Cette ville me rappelait Dresde, où j’ai été ce printemps. J’avais visité le musée, j’y avais vu un tableau admirable, la Madone de Sixtine de Raphaël. Je suis restée assise devant ce tableau presque toute l’après-midi, tellement je l’ai aimé. De temps à autre, j’allais dans les autres salles, mais c’est toujours à ce tableau que je revenais.

Freud.- Qu’est-ce qui vous plaisait tellement dans ce tableau ?

Ida.- Cette madone, les yeux au ciel, les mains jointes s’offrait si éthérée, son corps était si diaphane comme l’albâtre, elle avait un tel oubli d’elle. C’était comme une pâle flamme, une effluve laiteuse. Pour moi, c’était la figure idéale de mon idéal. Une niaiserie, bien sûr.

Freud.- Toute la médaille, votre face et mon revers est vous ! Votre corps confesse hardiment ce qu’il est dans mon explication, mais votre âme le regrette amèrement dans la vôtre. Vous rêvez ce que vous auriez tellement aimé être, et que, désolé, le même rêve vous dit que vous n’êtes pas. Les rêves sont surdéterminés : comme des strates, ils ont plusieurs couches de sens...... Vous rentrez chez vous. Sur la table est posée une lettre de votre mère.

Ida.- Ceci est tout à fait explicite. Ma mère m’écrit qu’elle ne savait pas où j’étais, qu’elle n’avait pas pu me joindre : ce qui veut dire que je commence à m’émanciper de ma famille. Elle m’écrit qu’elle n’avait pas pu me prévenir, mais que mon père était gravement malade : ceci fait écho à ce qu’elle m’avait dit la veille, qu’elle avait trouvé mon père fatigué et vieilli. Que maintenant, il était mort, je pouvais revenir à la maison : cela signifie que mon père est mort pour moi en tant qu’amoureux, - vos soins y sont pour quelque chose -, en conséquence de quoi, je peux rentrer à la maison.

Freud.- Ni non-sens, ni contre-sens, excellente traduction. Vous commencez à avoir le sens de la langue.. .. Vous allez à la gare ...

Ida.- Je suppose que c’est pour mon départ pour la vie, mais vous trouverez cette explication insipide, vous aimez plus épicé.

Freud.- .. .... Etait-ce une gare de campagne, aux voies et aux quais en plein champ, avec son petit train aux wagons dépareillés ? Ou une vaste de gare de grande ville, avec ses hautes marquises en verre, balayée de courants d’air glacials avec des express longs comme des chenilles ?

Ida.- Il s’agissait d’une gare de grande ville. Je voyais mon express entrer en gare.

Freud.- Vous qui êtes instruite des images des rêves, telles que coffrets à bijoux, monuments dressés sur des places, vous figurez-vous ce que peut figurer d’une femme, une gare avec ses marquises vitrées.

Ida.- ... (après un silence) On peut tourner les yeux ailleurs, et faire comme si on ne connaissait pas ?

Freud.- Et quel acte signifie l’entrée d’un express dans une telle gare ?

Ida.- ... (après un silence) Et changer de trottoir ?

Freud.- Lorsque dans votre rêve, vous vous dites que vous avez peur de manquer le train, peut-on proposer comme traduction, que vous craigniez de manquer l’échéance de certain acte inéluctable ?

Ida.- On ne peut pas. C’est ça.

Freud.- .. .. Vous traversez la forêt pour aller à la gare, vous rencontrez le garde forestier, qui vous répond que le train est à deux heures et demie.

Ida.- Je vois ce que c’est. Après la scène du lac, je n’ai pas voulu rentrer par la même navette que Mr Kahn. J’ai demandé combien de temps il fallait pour faire le tour du lac à pied. Il m’a été répondu : “Deux heures et demie.” Cette phrase identifie le garde-forestier : Mr Kahn.

Freud.- Bien vu... ...Puisque nous y sommes, un acte m’étonne : voilà un homme, Mr Kahn, dont vous êtes amoureuse, qui se déclare à vous, et vous accueillez sa déclaration d’une gifle.

Ida.- Savez-vous ce qu’il m’a dit ? Que sa femme n’était rien pour lui. Exactement ce qu’il avait dit à sa gouvernante.

Freud.- Parce qu’il y a une deuxième gouvernante ?.. .. Papotons, voulez-vous. Cancanons.

Ida.- Il faut que vous connaissiez l’histoire. Mr Kahn avait recruté cette fille par petites annonces. Elle était la fille d’un paysan, venait du fin fond de l’Autriche. Au début, le comportement de cette fille m’intriguait comme tout. Quand Mr Kahn la saluait le matin, elle tournait la tête comme si elle n’avait pas entendu. Quand il lui adressait la parole, elle affectait de me parler à voix haute. Quand il lui demandait de passer le sucre ou le pot à lait, ses yeux se lançaient dans l’étude d’un dessin du tapis, ou d’une peinture du mur, ou s’égaraient par la fenêtre dans le parc. Qu’il tolérât de la part d’une gouvernante tant d’effronterie, alors qu’il était homme d’humeur et soupe au lait, me stupéfiait.. ... Ce fut elle-même, avant son départ, qui me donna le mot de l’énigme. Mr Kahn lui avait fait une cour dans les règles, compliments fleuris, cadeaux mignons, billets doux, petits soins. Ce doux siège à la fin eut raison des résistances de la place. Mais, dès qu’il l’eut conquise, Mr Kahn l’abandonna. Ils avaient été si proches, espéra-t-elle, qu’il ne s’éloignerait pas bien loin. Elle attendit trois semaines, en vain. Quand elle s’aperçut qu’il ne lui reviendrait pas, elle donna aux Kahn ses 8 jours, retourna dans sa ferme natale, où, huit mois plus tard, elle accoucha d’un garçon, que Mr Kahn ne reconnut pas bien sûr... ... Savez-vous quel mot de passe fit s’ouvrir et se rendre la place ? Quel Sésame fit s’ouvrir la caverne d’Ali-Baba? Mr Kahn lui avait dit que sa femme n’était rien pour lui.

Freud.- Comme à vous. Ida.- Il m’avait pris pour une gouvernante ! Mon sang n’a fait d’un tour ! Il a eu ses deux toasts de chaque côté de son bacon.

Freud.- .. ..Finalement, vous avez fait le tour du lac à pied ?

Ida.- Ca m’aurait fait rentrer à la nuit. Je suis rentrée par la même navette que lui... Il est venu en ambassadeur faire des offres, et nous avons fait la paix... ...A propos, vous avez dit tout à l’heure que j’étais encore amoureuse de Mr Kahn. Je vous signale, que dans mon rêve, je lui fais non de la tête, et poursuis mon chemin.

Freud.- Vous avez raison. Vous n’en êtes plus amoureuse.

Ida.- C’est tout de même un peu fort. Quand je vous dis que je n’en suis plus amoureuse, vous ne me croyez pas, mais, quand vous le dit mon rêve, vous me croyez.

Freud.- Quand vous parlez en votre âme et conscience, on ne peut vous croire sur parole, mais quand vous parlez en votre corps et inconscience, vous dites toujours la vérité. C’est ainsi.

Ida.- Jolie idée de l’homme que vous avez là.

Freud.- A quoi sert la parole, selon vous ? Comme le pied ou le poing, la parole sert à l’homme d’arme ou d’outil. Si dire la vérité lui sert, il dira la vérité, si mentir, il mentira. Pas plus que le poing ou le pied, la parole n’obéit à des lois morales... ... Vous traversiez le lac sur la navette, disiez-vous.

Ida.- Vous auriez dû voir le paysage. L’épaisse toison noire de la forêt moutonnait jusqu’au lac. C’était d’une splendeur sauvage. Cette forêt me rappelle une peinture que j’avais vue dans ce musée de Dresde. Elle représentait une belle forêt sombre, trouée comme d’une plaie d’une clairière ensoleillée, où dansait une farandole de nymphes. C’était une toile enchanteresse. Un silence.

Freud.- .. .. Quelqu’un, dans votre entourage, possède-t-il un dictionnaire médical ?

Ida.- Les Kahn, je crois.

Freud.- Je crois ?

Ida.- Ils en ont un.

reud.- Il était illustré ?

Ida.- Il me semble. Freud.- Les illustrations ne sont-elles pas la première chose qui frappe les yeux, quand on feuillette un ouvrage ?

Ida.- Il était illustré.

Freud.- Vous est-il arrivé de le feuilleter ?

Ida.- Peut-être une fois ou l’autre.

Freud.- Constatez comme, à une question pourtant innocente, vous opposez triple résistance : vous dites : les Kahn je crois, alors que vous le savez ; il était illustré, il me semble, alors que vous en êtes certaine ; il vous est arrivé de le feuilleter une fois ou l’autre, alors qu’il est sûr que vous l’avez consulté. Une curiosité à l’égard de soi est-elle coupable si l’on pèche par ignorance?.. .. Selon vous l’épaisse toison noire, trouée d’une clairière comme d’une plaie, a-t-elle une quelconque analogie avec une partie de votre personne ? Un silence.

Ida.- (effrontée) Selon vous ?

Freud.- Dans le dictionnaire médical, vous n’avez pas manqué d’apprendre l’autre sens du mot nymphes, anatomique. Silence.

Ida.- Ce serait trop vous demander de laisser pour une fois une forêt être une vraie forêt ?

Freud.- (amusé) C’est contre la déontologie de ma profession.

Ida.- N’avez-vous pas assez rempli votre petit panier ?.. ..Ne pouvez-vous pas laisser pour une fois une vraie excursionniste excursionner dans une vraie forêt ?

Freud.- Ne vous méprenez pas sur vous ! Votre rêve était sage et pudique ! Vous disiez que lorsque vous apercevez cette fameuse gare, vous êtes prise de faiblesse, vos jambes ne vous obéissent plus, elles sont du beurre, elles se dérobent sous vous, vous ne pouvez plus faire un pas. Vous faites de terribles efforts pour lever vos jambes, elles ne vous répondent plus. La mort dans l’âme, vous avez dû vous résoudre à faire demi-tour... ... Quel sens cela a-t-il, sinon que vous ne vous sentez pas prête encore pour aimer ? N’est-ce pas une belle preuve de sagesse et de pudeur ?

Ida.- Quelque chose confirme ce que vous dites ! Je rêve que je reviens dans ma chambre, et que je me plonge dans un livre d’images. Je reconnais ce livre d’images : c’est le dictionnaire médical. Cela signifie que, puisque je me refuse la réalité, j’ai à me contenter de son image.

Freud.- (fermant son carnet, se levant, applaudissant) Vous venez d’écrire à votre intrigue le dernier mot : Spectateurs, applaudissez. (se mettant face à elle) Vous venez de jeter les derniers habits de fillette dont votre père vous fagotait, et avez revêtu de jolis vêtements de jeune fille, taillés à votre ligne. Vous voilà partie pour plaire à certain jeune homme. .. Je signe la levée d’écrou : la porte de la prison s’ouvre pour vous. Silence.

Ida.- Vous me laissez toute seule sur le trottoir ?

Freud.- La liberté est l’affaire de l’homme libre, c’est d’ailleurs ce en quoi consiste la liberté. De même, la guérison est l’affaire de l’homme guéri.

Ida.- .. .. Parce que je suis guérie ?

Freud.- Vous êtes guérie. Et quand le malade est guéri, il faut qu’il libère la chambre.

Ida.- (se levant, piquée) Le manuscrit courait vers le dénouement, et vous interrompez le manuscrit ? 4 actes sont écrits, vous n’écrirez pas le 5ième ? Sans doute, vous dites-vous : je laisse l’histoire nue et crue, si le public veut une fin heureuse, il n’a qu’à se la fabriquer lui-même. Je vous réponds : ce n’est pas du travail, ça manque de conscience professionnelle. Votre savoir accuse un déficit, mon cher savant. ..Non ? ..Je vous laisse cette énigme en guise d’adieu. Ida, piquée, sort.

Freud.- (à part, seul) L’enfant aété nourri et bien, il a eu tout ce dont il avait besoin, et voilà, qu’ouvrant la bouche, il continue à hurler... ... On a payé l’ouvrier rubis sur l’ongle, salaire et indemnités, et il est là à vous regarder fixement, et à attendre. Il sort.

 

 

2.

 

Amsterdam. Congrès de psychiatres et de neurologues. Freud vient de terminer son exposé, range ses feuilles, descend de la tribune. Brouhahas, agitation des congressistes, cris et poings levés : Obsédé ! Vous avez une idée fixe, bien mal placée ! Chez vous, la queue mange la tête ! Votre bas leste de plomb votre haut, docteur Freud ! Freud s’avance, rejoint Breuer, tous deux vont à l’écart.

Breuer.- ... ... Tu as été bien maladroit On ne déshabille pas aussi crûment des jeunes filles de bonne famille, catholiques en plus, devant des papas. Tu aurais dû y aller doucement, leur découvrir ta Dora petit à petit, n’ôter la pièce suivante, qu’habitués à la précédente.

Freud.- ..Vous me prenez pour un entrepreneur de spectacles, qui vend des numéros d’effeuilleuse ? Devant un gynécologue, une jeune fille se déshabille en trois coups de cuiller à pot. C’est net. C’est franc. Je fais de même... ...Ce n’est pas leur incompréhension hostile qui me blesse, Mr Breuer, c’est la vôtre, amicale.

Breuer.- Je ne suis pas inscrit à ton parti, mais je suis un sympathisant. Je ne sais pas lesquels sont les plus fidèles.

Le président de séance monte sur la scène s’asseoir à la table.

Le président.- Messieurs.

Freud.- (à Breuer) Taïaut ! Au massacre ! Les congressistes, agités, reprennent leur place, lèvent la main.

Le président.- Messieurs, l’un des vôtres a insisté pour parler en premier et a promis de s’en expliquer. Docteur Vogt.

Docteur Vogt.- (parlant de sa place) Messieurs ! L’exposé sur l’analyse de Dora du docteur Freud est de l’ordre des graffiti qu’il faut réserver aux toilettes publiques. Ce torchon est indigne d’un débat public ! Je demande qu’il ne figure pas dans la relation des actes du Congrès.

Docteur Mueller.- (vivement, de sa place, au docteur Vogt) Vous prenez bien des gants, docteur Vogt ! Un acte comme cet exposé relève du code pénal. Je demande que, sans délai, le Congrés porte plainte contre Monsieur Freud pour outrages aux bonne moeurs, et fasse demande à l’ordre des médecins d’interdire le docteur Freud de profession. Cet homme est dangereux. Freud prend son carnet, et prend des notes.

Docteur Vogt.- (vivement, au docteur Mueller) Savez-vous bien ce que vous dites ? Vous voulez, par la grâce du Congrès, rendre Monsieur Freud célèbre en un jour ? Vous voulez que demain, les journaux apprennent au public que le Congrés a porté plainte contre l’un des siens, pour les motifs que vous dites ? Ne connaissez-vous pas l’état de dégénérescence de notre société ? Ne savez-vous pas qu’à notre époque, un certain genre de publicité commence dans la honte au commissariat, et finit dans la gloire des succès d’édition? .. ..(à l’assemblée) Quelle est, Messieurs, l’adéquate sanction pour un tel scandaleux exposé ? L’anonymat. Je ne connais pas de supplice plus affreux pour un ambitieux comme Monsieur Freud, que de le laisser dans l’enfer de son obscurité. Je maintiens ma demande d’ignorer cette obscénité dans la relation des actes du Congrès. Le professeur Braatz lève la main.

Le président de séance.- Professeur Braatz !

Professeur Braatz.- (à Freud) Lorsqu’on ferme hermétiquement un convercle sur un faitout plein d’eau, disiez-vous, docteur Freud, et que l’on porte l’eau bouillante à haute température, on risque, sous l’effet de la pression de la vapeur, de fortes explosions, fort dommageables. Au lieu de poser votre soupape de fortune, je suggère une solution plus radicale : ôtons le couvercle. Laissons l’eau bouillir à l’air libre. Liberté totale. Licence à la licence. Que la noce soit à la noce. Jouissons sans entrave. Que la règle ne soit plus la bonne conduite, mais l’écart de conduite.La guérison des guérisons, disait Hippocrate, est la prévention : guérissons névroses et psychoses avant de les attraper. .. ..(à Freud) Vous imaginez les dégâts d’un tel dérèglement général ? Tout ce que l’homme a ajouté à l’homme depuis 40 siècles, toutes ces fragiles constructions de la civilisation, que l’homme a édifiées sur sa barbarie, le délicat sentiment de l’amour, les nobles règles de l’honneur, le doux esprit de charité, le charmant devoir de réserve, les chères lois de la politesse, tout cela, balayé en un instant par le puissant raz de marée de la débauche générale. Je suis contre ces nouvelles invasions barbares, docteur Freud. Et parce que je suis contre cela, je suis contre vos thèses. Si le prix à payer de la civilisation sont des névroses et des psychoses, qui ont leur beauté ténébreuse et leur grâce frémissante, ce n’est pas cher payé, au prix du reste. Il y a toujours eu et il y aura toujours des inadaptés à tout. Les psychoses et les névroses sont la solution trouvée par certains : laissons-leur. Ce ne sont, après tout, que des suites d’un mal vivre : les guéririez-vous que vous ne guéririez pas le mal-vivre... ... D’autant plus, docteur Freud, qu’une pomme pourrie laissée dans le compotier, pourrit bientôt toutes les pommes du compotier. Du privé, le cynisme s’étendra au public. Carence d’autorité sur soi fait carence d’autorité sur la nation. Anarchie privée et anarchie publique vont de pair. Les sujets dissolus font les nations dissolues. Qui ne reconnaît aucune discipline sur soi est mûr pour toutes les défaites. Si on vous laissait faire, docteur Freud, on irait droit à la déliquescence de l’individu et de l’état.

Vogt.- (se levant) Quel est l’unique objet de l’étude de Monsieur Freud ? Sous les yeux de son innocente patiente ses propres parties. Et de ces parties, il fait un tout qu’en paquet il pose sur la table et disséque avec délectation. Si, de dégoût, sa patiente lève la tête, lui, comme pendant une interrogation fait un professeur d’un élève qui a le nez en l’air, appuie la tête de la main et la lui rabaisse vers son bas. Si, de répugnance, elle veut fuir loin de la puante table de dissection, il court après elle, la prend par la main, et, par la force, l’y ramène. Monsieur Freud parle tellement de sexe qu’il donnerait un sexe à un être asexué. Il rendrait pubère une fille qui ne l’est pas.

Docteur Schmitt.- (à Freud) Soyez honnête, docteur. Il est impossible qu’à force de parler sexe, vous n’y pensiez pas, et n’y fassiez pas penser.

Professeur Braatz.- N’est-il infamant pour un mari que sa femme vous confie ses secrets d’alcôve ? Pour un père, que sa fille vous confie ses pensées intimes, qu’elle ne lui confierait pas à lui ? Quel père aimant vous confierait sa chaste fille bien-aimée ? Quel mari, si sa femme se dévoile à vous, à son retour, l’accueillerait avec amour chez lui ?

Docteur Mueller.- Ce qui me gêne dans vos pratiques, docteur Freud, c’est que vous faites étendre vos patientes, leur demandez de s’offrir démunie à vos investigations, et que vous, vous soyez assis, derrière elle, armé de pied en cap... ... Ne me dites pas qu’à la voir de votre poste de guet, alanguie, et sans qu’elle vous voie, votre esprit est vierge de toute pensée scabreuse.

Docteur Meyer.- Nierez-vous qu’il vous arrive d’arracher des aveux pour votre seule agitation ? Non vu, sûr d’être non vu, on peut se demander ce à quoi, en toute impunité, vous pouvez bien vous livrer. Flatter ainsi de la parole sans cesse ces organes, revient à les caresser. Cet acte a un nom.

Docteur Schmitt.- Ne me dites pas, docteur Freud, que ce qu’une femme peut vous confier de graveleux ne vous émeut pas, et qu’à l’inverse, vos graveleuses suggestions ne l’émeuvent pas, elle. Que lorsque la conversation roule sur de telles pentes, médecin et malade ne roulent pas avec elle dans la galanterie. Malgré soi, on se demande si, elle, couchée devant vous, et vous assis derrière elle, à deviser tous les deux du plaisir amoureux, quelle heureuse conclusion ne finit pas l’analyse.

Breuer.- (au président de séance) Monsieur le Président ! Monsieur le Président ! Ne trouvez-vous pas que tout le monde a assez éclaboussé de sa boue le docteur Freud ? Ne croyez-vous pas qu’il serait temps de le laisser se décrotter ?

Le président de séance.- Je donne droit à votre demande. Docteur Freud.

Freud.- Je remercie Monsieur le Président de m’accorder ce droit de réponse. Je répondrai d’abord au professeur Braatz, qui a posé la question de fond. (lisant son carnet)... Professeur, vous avez dit que tout ce que l’homme a ajouté à lui-même depuis 40 siècles, toutes ces conquêtes sur lui-même que sont le délicat sentiment de l’amour, les nobles règles de l’honneur, le doux esprit de charité, le charmant devoir de réserve, les chères lois de la politesse, tout cela serait balayé en un instant par le puissant raz-de-marée de la permissivité, qui s’induirait de la révolution dont je serais le protagoniste, comme par de nouvelles invasions barbares... ... (à l’assemblée) Nobles docteurs et professeurs psychiatres et neurologues! A voir l’extrême considération sociale dont sont auréolés tant médecins spécialistes que généralistes, vous ne me contesterez pas, je pense, si je dis que l’on peut vous compter parmi l’élite des nations et la fleur de la civilisation. (il regarde l’assemblée : personne ne dit mot) Or, si je reprends les thèses que défendent les sommités ici présentes, l’une d’elles a dit que, malgré soi, on se demande, lors de mes consultations médicales, ma patiente couchée devant moi et moi assis derrière elle, à disserter tous les deux, du plaisir amoureux, quelle heureuse conclusion ne finit pas l’analyse ; une autre, que, non vu, sûr de n’être pas vu, on peut se demander ce à quoi, en toute impunité, je pouvais me livrer. Que flatter de la parole les dits organes revient à les caresser. Que cet acte avait un nom.

Docteur Meyer.- Je l’ai dit, et vous l’avez entendu.

Freud.- Si impudent dans la pensée, pourquoi tant de timidité dans le langage ? Vous avez dit à cru la chose, pourquoi n’avoir pas dit à cru le mot ?

Docteur Meyer.- Si vous n’êtes pas pourvu de décence, les autres le sont, figurez-vous.

Freud.- Qu’a le mot pour vous effrayer, quand ne vous effraie pas l’acte ?.. .. (à tous) Dans mon exposé, Messieurs, ai-je témoigné de quoi que ce soit qui ait pu vous suggérer que, lors de mes consultations, j’ai pu être tenté de me livrer à de telles pensées et à de tels actes ? Convenez que non. (au docteur Meyer) Permettez-moi d’en déduire que vous tirez de telles pensées et de tels actes de votre propre fonds. Ce n’est donc pas m’avancer que conclure, que vous, noble spécialiste, assis à ma place, derrière une patiente étendue et détendue, ce sont de telles pensées qui vous naîtraient et donneraient naissance à de tels actes.

Docteur Meyer.- Moi, et tout le monde comme moi ! C’est humain.

Freud.- Vous, soit, mais tout le monde ? Permettez que je ne me contente pas de cette opinion subjective. Que les assistants qui ratifient une telle assertion lèvent la main ! (aucune main ne se lève)

Docteur Meyer.- Comment voulez-vous que quelqu’un ose avouer une telle chose en public ?

Freud.- Nouvelle opinion subjective : permettez que je transforme l’essai de même. Que les assistants qui ratifient l’assertion, selon laquelle ils n’oseraient avouer une telle chose en public, lèvent la main.

Docteur Meyer.- C’est les piéger ! Avouer ce second aveu, serait avouer le premier ! Laissez-moi poser la question de telle sorte qu’elle n’embarrasse personne. Quelqu’un parmi les assistants oppose-t-il un démenti à ma dernière affirmation ? (aucune main ne se lève) La preuve est faite. Tout le monde pense comme moi. Freud.- Si j’en crois donc leur vote, aux nobles médecins ici présents, à ma place consultant, naîtraient de telles pensées, qui donneraient naissance à de tels actes.

Docteur Schmitt.- Vous n’allez pas nous le chanter sur le mode majeur et mineur, les tons et les demi-tons.

Freud.- Une autre de vos sommités a dit que le scabreux que peut me confier ma patiente ne peut pas ne pas m’émouvoir, et qu’il ne peut pas ne pas m’arriver de lui arracher un aveu pour ma seule émotion.

Docteur Schmitt.- Vous n’allez pas tout répéter.

Freud.- Nierez-vous l’avoir dit ?

Docteur Schmitt.- Grands dieux, non. Mais vous vous défendez par des coups bas. En renvoyant à chacun ce qu’il a dit, vous essayez de lui faire honte.

Freud.- Vous n’avez pas honte lorsque vous me l’avez dit, mais vous avez honte lorsque je vous le répète ? Quelle logique y a-t-il dans une telle argumentation ?.. .. Une autre a dit : que je ne dise pas que ce qu’une patiente peut me confier de graveleux ne m’émeut pas, et qu’à l’opposé, mes graveleuses suggestions ne l’émeuvent pas, elle. Que lorsque la conversation roule sur de telles pentes, médecin et patiente ne roulent pas tous les deux avec elle vers la galanterie.(au professeur Braatz) Vous : quel père aimant me confierait sa fille bien aimée ? Quel mari, si sa femme se dévoile à moi, à son retour, l’accueillerait avec amour chez lui?.. .. Toutes vos interventions, n’ont-elles pas été du même tabac ? Un seul d’entre les nobles spécialistes ici présents, m’a-t-il opposé un seul argument médical ?.. .. Vous psychiatres et neurologues, si au fait de l’état de maladie mentale, ne vous faut-il pas reconnaître, que pour que votre sexualité se pervertisse de vos pairs dans votre vie privée à vos patientes dans votre vie professionnelle, il faut que, dans votre vie privée, elle soit bien aliénée ? Que vous n’êtes en rien dissemblables des petits barbares et hommes des bois, qui sont mes patients de chaque jour ? Et que, professeur Braatz, pour être civilisée, la civilisation, dont la Faculté est la fine fleur, a encore bien des progrès à faire ?

Vogt.- Messieurs ! Ne vous laissez pas impressionner par le procédé ! On connaît la chanson : “Vous en êtes ! - Vous en êtes un autre !.. .. Celui qui le dit, c’est celui qui l’est ! .. ..Menteur ! - Menteur toi-même !.. ..” Ce sont tours de passe-passe ! Ne vous laissez pas éblouir par le prestidigitateur !

Freud.- Patients ! Sachez que je ne suis pas insensible à vos cris. J’entends vos virulentes attaques, comme autant de pressants appels au secours. Sachez que je suis prêt à vous porter aide. Les congressistes, désireux que je leur donne un rendez-vous, voudront bien se mettre en file près de la porte.

Vogt.- Ne vous laissez pas désarmer par l’art du docteur Freud de retourner les choses... ..Passons aux votes, Messieurs. Acceptez-vous que l’exposé du docteur Freud ne figure pas dans la relation des actes du Congrés ?.. .. Aux votes ! (toutes les mains se lèvent, même celle de Breuer) La motion est votée.

Freud.- Vous aurez fait un grand pas, Messieurs, le jour où vous aurez compris que, sauf à considérer le terme de malade comme une insulte - ce qu’à Dieu ne plaise, - nous autres médecins sommes malades comme nos malades, et nécessitons des soins comme eux. (Il ferme son carnet, et descend de la tribune) Des poings se lèvent, des cris :- Soignez-vous vous-même en premier !.. Couchez -vous vous-même sur votre divan !..Erotomane !... Psychopathe...Monomaniaque ! Sort Freud.

 

3.

 

Chez les Fliess. Freud, Fliess, Mme Fliess.

Fliess.- Ces blessantes insultes de tes confrères te déchirent ?.. .. Que cela ne t’affecte pas. Les injures et les insultes sont le prix à payer de tout nouveau. Tranquillise-toi, dès que le nouveau perd de son voyant et de son criant, s’use et se patine, bref, perd de son neuf, alors le nouveau est accueilli et révéré comme l’ancien... ... Sigmund, quand du ciel vous tombe sur la joue une goutte, on se demande : est-ce qu’il pleut ou est-ce que je rêve ? Pour qu’on soit sûr qu’il pleut, ne faut-il pas que sous vos pas, le pluie pique le trottoir poussiéreux de nombreuses taches noires ? Une seule expérience ne fonde pas une science. Une seule analyse ne fonde pas la psychanalyse... .. Si l’inventeur doute en premier de son invention, qui y croira ? Ce sont les premiers apôtres qui sont les plus difficiles à rallier, après, les apôtres rallient les foules.

Freud.- Tu arroses ma brûlante contrée d’une douce pluie rafraîchissante, mais sur ton désert tu fais régner la sécheresse la plus aride. Tu ne dis pas un mot sur toi. Tu ne me parles pas de ton livre.

Fliess.- Réjouis-toi qu’on t’injurie et on t’insulte quand tu parais, moi, quand je parais, c’est l’injure et l’insulte suprême : on m’ignore. J’ai vendu un livre : à ma femme.

Freud.- Comment veux-tu que je regagne des forces, si tu perds les tiennes ? Comment m’encourageras-tu, si tu te décourages, toi? Désespère de toi, Wilhelm, et je désespère de moi...(il tend ses deux mains vers Fliess) .. De deux amis, si l’un reste à la traîne, que fait l’autre ? Il rebrousse chemin jusqu’à ce qu’il retrouve son ami, et ne poursuivra son chemin, que si son ami, se levant, marche à ses côtés. Fliess essuie ses larmes, va à Freud et serre avec force ses deux mains dans les siennes.

Mme Fliess.- (applaudissant) Ne sont-ils pas mignons comme tout ? Comme ils aiment mutuellement leurs petits pauvres. “- Sais-tu pourquoi je te complimente ? Pour que tu me complimentes ensuite. - Et si fort ? Pourqu’aussi fort”... Quel bel échange de services ! Chacun fait la claque au four de l’autre. L’aveugle porte le paralytique, le paralytique porte l’aveugle, et tous deux vont droit au fossé... .. On se prend à rêver qu’un jour l’un ou l’autre ne tiendra pas son contrat, et ne livrera pas son quota de louanges, auquel cas l’autre, par mesure de rétorsion, lésinera sur son quota à lui, et qu’enfin, le cercle vicieux étant rompu et le cycle vertueux mourant de sa belle mort, la belle amitié se transmuera en haine mortelle. Mais non ! Ils tiennent ferme la note haute. Quel coffre! Quel organe !

Freud.- (reculant vers la porte, à Mme Fliess) L’analyse est on ne peut plus juste.. ... Mes félicitations. Vous avez joué, vis à vis de moi, mon rôle mieux que je l’aurais fait.

Mme Fliess.- Sigmund, je vous voyais tristes. Je voulais qu’un peu d’ironie vous fasse sourire.

Freud.- J’en rirais, je devrais en rire, si je pouvais.

Fliess.- Ma femme nous a chatouillé les côtes un peu brutalement, mais son intention était bonne.

Freud.- La plaisanterie a trop bien visé et trop bien atteint la cible.

Fliess.- Sigmund ! D’amants trop aimés, l’excès peut conduire au désir de manque, on comprend qu’ils rompent. Deux amis ne rompent pas : l’amitié est toujours égale.

Freud.- Justement. Hélas. Freud sort.

Mme Fliess.- (elle se tourne vers son mari) Dois-je vous offrir mon cou, pour que vous sépariez ce corps misérable de votre chère tête ?

Fliess.- (allant vers sa femme) Levez-vous, ma championne... Longtemps, il vous a tenu la dragée haute. A chaque reprise, il marquait des points. Je vous voyais céder du terrain. Mais ce n’était qu’une feinte. Vous attendiez que l’ennemi se découvre : vous venez de le frapper d’un très joli uppercut. Vous m’avez remporté de haute lutte. ...Longtemps, j’ai cru qu’amitié et amour étaient ennemis et se haïssaient. Vous les réconciliez en les réunissant. Grâce à vous, j’ai une nouvelle doctrine : le meilleur ami de l’homme, c’est sa femme... ...Allons fêter, ma femme, mon nouvel ami. Ils sortent.

 

 

4.

Cabinet de Freud. Freud seul.

Freud.- De quel droit quiconque peut exiger d’un quelconque, qu’il appelle son ami, qu’il lui soit dévoué corps et âme ? Cet autre, égal à vous, n’a-t-il pas droit, lui aussi, comme vous, à quelqu’un qui, à son tour, lui soit dévoué, corps et âme ? De quel droit bénéficierais-je de quiconque de quoi que ce soit, alors qu’il y aurait droit autant que moi ?.. .. Pourquoi chercher ailleurs ce que nous avons en nous ? L’homme n’est-il pas le seul être de l’Univers à avoir l’ami le plus fidèle, le conseiller le plus sage, le critique le plus juste, le connaisseur de lui le plus pointu, tels qu’il n’en est aucun, qui soit plus pointu, plus juste : lui ?.. .. Plus encore que l’ami le plus fidèle, quel être est plus attaché à notre service, à notre bonheur, à notre progrès, à notre réussite, que nous ? Trouverons-nous ailleurs un autre serviteur, et ami, tout entier à notre service et notre dévotion, nuit et jour ? Qui jamais ne fait défaut ? Accourt au premier appel ? Jamais ne nous trahit ? Pourquoi ne pas élire ce parfait factotum pour unique ami, conseiller, critique, serviteur, homme de main ? Etant avec nous, ne sommes-nous pas au complet ? (il met avec sauvagerie ses bras autour de lui, et pirouette) Embrassons-nous, Folleville!..(reprenant son équilibre) Calme ! Sage ! Reprenez vos sens, professeur. (Il s’assied sur son divan, s’apaise) J’ai reçu hier une carte postale : à la vue de sa vue, les souvenirs heureux sont accourus en foule. C’était ce si charmant hameau de montagne d’Annaberg, où ma Blanche-Neige de mère et nos sept petits nains allions passer nos vacances d’été. Seulement, le rêve que j’ai fait cette nuit, a travesti les huit anciens personnages en deux nouveaux : Marthe et moi. Marthe et moi devions descendre dans la vallée. Mais Marthe a refusé de descendre à pied. Gentil mari que je suis, j’ai descendu la route qui longe la voie ferrée, à la recherche d’un moyen de transport, quand du tunnel, ont débouché deux locomotives, l’une à la suite de l’autre. J’ai fait signe aux deux mécaniciens, je leur ai demandé s’ils voulaient bien avoir l’amabilité de descendre Marthe. Ils ont accepté comme si cela entrait dans leur service, mais ils ont ajouté que, dans ce cas, ils attelleraient les deux locomotives. Je me suis hissé avec eux, et nous voilà, avec les deux locomotives accouplées, à chercher Marthe. Chose inattendue, en me réveillant, un beau soleil a levé en moi sa brûlante aurore, et a diffusé de mon centre jusqu’à ma périphérie sa chaleur ardente... (silence, s’asseyant) Certainement, comme Marthe a remplacé ma mère dans ma vie, Marthe a remplacé ma mère à Annaberg. De même, si l’une des deux locomotives était destinée à chercher ma mère, l’autre était destinée à chercher Marthe. Si les deux locomotives, débouchant du tunnel, s’accouplent pour chercher la seule Marthe, c’est que l’amour que je portais à ma mère, double à présent l’amour que je porte à Marthe. Dans le foyer double pelletée de charbon, d’où, à mon réveil ce chaud soleil en moi, qui diffuse partout en moi sa rayonnante chaleur. (il met ses poings contre son ventre, puis se lève, heureux, se détend, fait un entrechat, étend ses bras en croix) ...Me voilà enfin devenu, ambition suprême, ce que tant d’êtres, proscrits comme célébrités, personnalités comme malfaiteurs, rêvent comme d’un rêve inaccessible : un homme ordinaire. Il bondit en hurlant et en écartant jambes et bras, sort.


cinq

1.

Appartement des Freud. Bureau de Freud. Freud relit sa communication. Entre Marthe .

Marthe.- Sigmund. Une ancienne patiente veut te voir : une dénommée Ida Bauer.

Freud.- Ida Bauer ? Ida Bauer ?.. .. Ida Bauer. Je regrette, la cause a été entendue et jugée sans appel.

Marthe.- Elle prétend qu’il manquait une pièce dans le dossier. Elle t’a laissé une énigme, paraît-il. Sort Marthe. Entre Ida.

Ida.- Bonjour.

Freud.- (assis, il lit sa communication) Bonjour.

Ida.- J’aurais dû prévoir que l’accueil serait frisquet : j’aurais dû revêtir ma pensée d’une petite laine. .. (Freud continue de lire sa communication) Voilà un homme qui m’a vue nue plus que nue, qui a partagé Dieu sait combien d’années de ma vie, et il m’ignore comme s’il ne me connaissait pas.

Freud.- Nue, tout de même. Votre vie, vous exagérez un peu.

Ida.- Il n’y a rien de moi que je ne vous aie dévoilé. Et nous avons partagé 18 ans de ma vie... ...Inutile de descendre dans vos abris, docteur. Je n’ai pas de troupes amassées à la frontière. Je viens en simple touriste... ...Je viens m’enquérir si vous avez trouvé la clé de mon énigme.

Freud.-(Freud lève les yeux de sa communication, et lui prête attention) Non, mais vous allez me la donner.

Ida.- Cela ne se laisse gyère dire... ... Est-ce que je peux emprunter votre crayon et vous le dessiner ? Freud l’invite de la main. Ida réfléchit.

Ida.- .. .. Si un barrage de branches, de feuilles, de gravier et de boue obstrue une rivière, et que quelqu’un s’en vient à la désobstruer, est-ce que, comme un raz de marée, la retenue d’eau libérée ne se déversera pas en aval, et n’emportera pas tout sur son passage ?.. ..(elle interroge des yeux Freud, qui, réfléchissant, la regarde sans dire un mot).. ..Si un pays est occupé de noirs ennemis, et qu’un puissant allié le libère de ses oppresseurs, ferez-vous grief au pays libéré de se prendre de passion pour son libérateur ?

Freud.- (se levant) Autant pour moi. Le monde est renversé : ce sont les malades qui instruisent les médecins. (agitant sa communication) Vous donnez à mon puzzle la pièce qui manquait. Je vous dois une fière chandelle.(s’inclinant) Merci. Silence.

Ida.- Supposez qu’à l’époque, je me fusse déclarée à vous, qu’auriez vous fait ?

Freud.- (un instant silencieux) Je vous aurais représenté que les gens guéris sont confrontés aux mêmes délices et supplices des choix amoureux que les gens sains, que c’est même en cela consiste leur guérison.

Ida.- Vous m’auriez laissé sur ma faim ?

Freud.- Guéris, il faut que les gens apprennent à faire leurs courses tout seuls.

Ida.- A vous, qu’auriez-vous dit ?.. ..(il la regarde sans mot dire) Pendant que l’examinateur examine le candidat, le candidat examine l’examinateur. Ce que j’étais de vous, vous l’étiez de moi.

Freud.- Si je l’étais, je n’en étais pas conscient.

Ida.- Vous la conscience même ?... .. Et si vous aviez été conscient?

Freud.- Je ne l’aurais pas été.

Ida.- L’amour brûlant d’une femme ferait fondre le glaçon le plus glacé, et vous maintenez votre glaciale température. Vous êtes décidément l’homme vertueux de la terre.

Freud.- (se levant) Veillez, je vous prie, à ne pas oublier de déposer votre invention au bureau des inventions et des découvertes.

Ida.- La malade était en dette envers son médecin : elle lui fait cadeau de son invention pour effacer sa dette... ... Le dernier fourgon de queue est attaché au train : il ne vous reste plus qu’à attacher la lanterne rouge, et dire au chef de gare qu’il peut donner le signal de départ... ... Adieu, trop cher docteur..

Freud.- Adieu. Sort Ida. Freud se laisse aller à la suivre du regard, puis s’assied et corrige sa communication, faisant des renvois dans les marges. Entre Marthe.

Freud.- (montrant sa communication) Fin prête pour sortir dans le grand monde.

Marthe.- (montrant la communication) Tranquillise-moi, elle n’a rien qui choque la décence, ni outrage la pudeur?

Freud.- Le robe n’est pas moulante, monte au ras du cou, descend au-dessous du genou.

Marthe.- Elle n’attaque pas les institutions ?

Freud.- Elle laissera tout, képi, tiare, toque, bicorne bien vissé sur toutes les têtes. Après son passage, tout sera sagement posé sur les têtes comme avant.

Marthe.- Elle n’a pas d’accents passionnés qui risquent d’enfiévrer les âmes scrupuleuses ?

Freud.- Le style est le plus plat possible. Je n’aurai pour sanglots déchirants que des ronflements sonores. Sortent Freud et Marthe.

 

2.

La salle de la Société de Psychiatrie et de Neurologie. Entrent Krafft-Ebing, psychiatres, neurologues, Steckel entraînant Adler, Kahane, Reitler.

Steckel.- (aux trois autres) Dans la nuit noire, je marchais à tâtons dans la chambre. Je ne savais où j’allais. Je me heurtais à des chaises, des tables, des buffets. Et un beau jour, (montrant Freud qui entre avec sa communication) celui-là a allumé la lampe, et j’ai su où j’étais.

Krafft-Ebing- (allant à son fauteuil de président en bout de table) Messieurs.(tout le monde prend place autour de la table) Intervenant : docteur Freud. Sujet : de la sexualité dans l’étiologie des névroses. Docteur Freud.

Freud. - (lisant) Messieurs. Par des recherches approfondies, je suis parvenu à établir que le facteur sexuel constitue la cause la plus proche et la plus importante des affections névrotiques. Je sais qu’on s’efforcera, sous couvert de morale, d’écarter le médecin du champ de la sexualité humaine. A cela, je répondrai que de nombreux êtres humains, pour qui l’obligation de cacher leur vie sexuelle pèse lourd tout le long de leur vie, sont soulagés de trouver chez un médecin, le seul souci de leur guérison, et les hommes comme les femmes lui sont reconnaissants de se comporter à propos de choses sexuelles de façon purement médicale. Pour parler des névroses, elles sont pour moi de trois sortes : la neurasthénie, la névrose d’angoisse, la psychonévrose. Mais, alors que dans la neurasthénie et la névrose d’angoisse, les facteurs datent de la maturité sexuelle du malade, dans les psychonévroses, les facteurs remontent à une époque de la vie sexuelle pour ainsi dire préhistorique, celle de la petite enfance, et c’est la raison pour laquelle, ils échappent à la mémoire des malades. Examinons à présent ces trois sortes de maladies. La neurasthénie, qu’il ne faut pas confondre avec la dépression - qui est une maladie causée par le sentiment du vide de son existence -, est un état du système nerveux tel qu’il est acquis lorsque le malade s’aime lui-même avec excès. La névrose d’angoisse, elle, s’oppose à la neurasthénie, en ce qu’elle a pour facteurs au contraire la rétention, la satisfaction incomplète, l’abstinence, et la frustration. Il est incontestable que des mesures malthusiennes deviendront un jour ou l’autre nécessaires dans le mariage, et ce serait l’un des plus grands triomphes de l’humanité, l’une des libérations les plus tangibles à l’égard de la contrainte naturelle à laquelle est soumise notre espèce, si l’on parvenait à élever l’acte responsable de la procréation au rang d’une action volontaire et intentionnelle, et à le dégager de son intrication avec la satisfaction nécessaire d’un besoin naturel. On inscrit souvent la neurasthénie et la névrose d’angoisse au débit de notre civilisation. Mais l’état de notre civilisation est quelque chose d’impossible à modifier par l’individu. Le facteur de surmenage, cependant, si souvent invoqué, est une erreur de diagnostic. Il est exact que celui qui est disposé à la neurasthénie et à la névrose d’angoisse affronte mal le travail intellectuel et l’épreuve morale. Mais, loin d’incliner vers la maladie, le travail de l’esprit en protège plutôt. Ce sont les travailleurs intellectuels les plus acharnés qui sont les plus épargnés par ces deux maladies. A l’ouvrier, à l’employé qui se surmène, à la femme pour qui les travaux de la maison et les soins aux enfants sont une charge trop lourde, le médecin devra s’habituer à expliquer qu’ils ne sont pas malades parce qu’ils remplissent leurs tâches, mais parce qu’ils ont massivement négligé et altéré leur vie sexuelle. Contre cet état de faits la tâche du médecin consiste à inviter le malade à adopter des relations sexuelles satisfaisantes. Nous sommes tous intéressés à ce que, pour l’harmonie publique et privée, le bonheur sexuel ne soit plus un droit réservé à la réussite sociale, mais un droit reconnu à tous, quelle que soit sa place dans la société. Il faut briser la résistance des médecins qui ne se souviennent pas de leur jeunesse, abattre l’orgueil des pères qui n’aiment pas s’abaisser devant leurs enfants, combattre la pruderie des mères qui ne veulent pas s’avouer femmes. Même si ce premier but est atteint, il reste assez de travail pour les cent ans à venir, jusqu’à ce que notre civilisation prenne pour siennes les revendications de notre sexualité. Quant à la troisième sorte de maladies, dont je parlerai maintenant, les psychonévroses, on oublie trop qu’entre la conception d’un individu et sa maturité, se situe une longue période de sa vie, l’enfance, qui dure d’un quart à un tiers d’une vie d’une durée moyenne, et au cours de laquelle peuvent être acquis les germes d’une maladie ultérieure. L’origine de la psychonévrose est à trouver dans les expériences vécues, et les impressions subies pendant la vie sexuelle de l’enfant. On a tort de négliger la vie sexuelle enfantine. Les enfants sont capables, par eux-mêmes, de toutes les représentations sexuelles psychiques imaginables, et ils ne s’en privent pas. S’il est faux de croire que la vie sexuelle commence à la puberté, il est exact néanmoins que l’organisation de l’espèce humaine tend à éviter une activité sexuelle trop riche dans l’enfance. S’il est vrai, de même, que les expériences et les impressions sexuelles de l’enfant ne développent qu’une action minime pendant l’enfance, il n’est pas moins vrai que leurs traces psychiques inconscientes développent, chez certains individus, une action considérable pendant la maturité. Comme ces traces sont inconscientes, elles ne sont accessibles que par psychothérapie, qui doit emprunter une procédure thérapeutique, que le docteur Breuer et moi-même avons élaborée, et que je nommerai psychanalyse. La psychanalyse consiste à faire remonter des fonds inconscients du malade, par de libres associations d’idées, vers la surface de la conscience, toutes les épaves d’enfance, qui obstruent le libre cours de la vie consciente. La psychanalyse ne supprime pas les pulsions, elle ne peut qu’en désobstruer le cours. Les pulsions ainsi libérées s’écoulent tout naturellement vers le premier canal qui s’offre à elles, c’est à dire le psychanalyste, en un transfert de sentiments, accompagné d’un contre-transfert, que l’analyste doit s’empresser de décevoir dès qu’il les perçoit. Les malades ne peuvent, en effet, être considérés comme guéris que lorsque leur indépendance est totale, et que leur sentiment objectal se porte vers l’un de ses pairs. Aux médecins qui se formeront au traitement psychothérapeutique, s’offriront l’occasion de belles réalisations, ainsi qu’une bonne pénétration de la vie psychique humaine. Je vous remercie. Il range ses feuillets. Vifs applaudissements des quatre.

Krafft-Ebing.- (se levant et à mi-chemin vers la sortie) ... Je mâcherai aussi peu mes mots, que vous avez mâché les vôtres, docteur Freud, vous vous trompez de patient. C’est le corps dolent et souffrant qui est notre malade. Notre honneur à nous, c’est la douleur physique. Notre humble terre à nous, c’est cet humus dont nous sommes faits. Si vous voulez faire oeuvre de médecin, revenez au chevet de cette pauvre chair souffrante : c’est elle votre patiente. Laissez l’âme à ses spécialistes, prêtres et moines, confesseurs et directeurs de conscience. Le regret d’avoir offensé Dieu, l’intention de réparer ses fautes et de n’y plus retomber, la pénitence sont merveilleusement adaptés aux maux des âmes. La séance est levée. Krafft-Ebing se lève et sort.

Steckel.- (se levant) Protestons ! Il abuse de son rôle ! Opposons-nous à ce qu’il lève la séance !

Reitler.- (retenant Steckel) Laissez ! C’est inutile !

Kahane.- (retenant Steckel) Vous donneriez des coups d’épée dans l’eau !

Reitler.- (se mettant devant Steckel et l’arrêtant) Vous brasseriez de l’air! Est-ce dans les vieilles académies usées que se crée le jeune art neuf ? Ne nous perdons pas en affrontements vains. Sort Freud.

Steckal.- Que faisons-nous ?

Adler.- Une nouvelle et utile religion s’offre à nous et nous hésiterions ? L’occasion s’offre à nous de déployer nos intelligences, de former nos caractères, d’armer nos courages, et nous balancerions ? Allons chez Freud. Il sort et à sa suite les autres.

 

3.

Appartement des Freud. Marthe, guettant, inquiète. Rentre Freud, sa communication en mains.

Freud.- Non, non. J’ai de moi par-dessus la tête. Parlons de toi. .. .. Une énigme me travaille : qu’est-ce qui vous meut, vous les femmes ? Nous autres hommes, sommes connus de vous comme le loup blanc. Mais vos mystères sont réservés à vos seuls initiés. Qu’est-ce qui meut la femme ?

Marthe.- Qu’est-ce qui nous meut ?

Freud.- Oui.

Marthe.- Un esprit souverain comme le tien, qui s’embrasse lui-même tellement fort, ne sait pas embrasser l’Eve issue de sa côte ?

Freud.- Je navigue à l’estime. J’avance par erreurs et corrections. Je ne te conjecture, que de ce que je sais de ton comportement. J’aimerais bien savoir ce que tu caches sous tes armoires.

Marthe.- Si tu savais, tu rirais bien.

Freud.- Fais-moi rire.

Marthe.- (ironique) Tu penses.

Freud.- Ne peux-tu, d’un geste vague, indiquer une vague direction ?

Marthe.- Chercher dans un château un trésor caché occupe toute une vie : tu penses si je serais assez sotte pour te dire où il est. (faisant une courte révérence) Je suis enchantée que quelque chose de moi te tourmente. Je suis ravie que quelque chose de moi te torture. Freud rit. On sonne. Entre Martin, avançant à genoux.

Martin.- Nous allons désormais être obligés, de te parler à genoux, de baiser ton anneau du pêcheur, ta mule brodée, te prier de faire une petit croix sur le front... ... Il y a là quatre graves cardinaux, qui, réunis en conclave, t’ont élu pape.

Freud.- ( le relevant) Ne me mets pas en boîte, Martin.. Sortent Martin et Marthe devant Steckel, Adler, Kahane, Reitler qui entrent..

Steckel.- Monsieur, nous vous avons entendu. Vous réhabilitez la victime d’une longue erreur judiciaire. Vous anoblissez une nature roturière injustement avilie.

Kahane.- La partie adverse, ce sont les forces puissantes et bien armées des principes, dogmes, doctrines, opinions publiques, préjugés moraux, innocents par principe, la partie plaignante est l’humble et pauvre chair humaine, seule et nue, fer aux pieds, coupable par nature. Nous sollicitons l’honneur de défendre sa cause avec vous.

Adler.- Nous sommes venus vous proposer de fonder, sous votre présidence, une petite société de psychanalyse.

Freud.- J’émets une condition : la parfaite égalité de ses membres.

Reitler.- Il existe un fondateur ! A fondateur, part de fondateur !

Freud.- Pendant des siècles, l’homme et la terre furent au centre de l’univers : telle fut la doctrine de Ptolémée. Puis vint Copernic, qui d’un coup de pied a envoyé bouler notre ballon rond dans un coin reculé d’une lointaine galaxie. Rappelez-vous combien de siècles la première doctrine a fait puissant barrage à la deuxième. Ne permettez pas que je devienne le Ptolémée de la psychanalyse... ... L’égalité, c’est la première et la dernière chose que je vous imposerai jamais. Sous condition que vous votiez cet amendement, je voterai votre projet..... ...(Les quatre acquiescent de la tête et de la main. Freud montre la table ronde) Ouvrons notre séance inaugurale : élisons notre président de séance. Ils se placent autour de la table.

Freud.- Perdez tout scepticisme, mes amis, l’assurance du succès ne vient jamais sans l’amener. Ils s’asseyent, chacun écrit son nom sur un bout de papier et le met dans la soupière, qui est au centre de la table.