Ida analysée par Freud
argument - un - deux - trois - quatre - cinq
Vienne. La maison des Bauer. La chambre d’Ida, dont la porte ouverte s’ouvre sur le vestibule de la maison. Table chargée de crayons, stylo, bouteille d’encre, cigarettes, livres d’études, nécessaire à couture, miettes de gâteau, linge de corps, Imitation de Jésus-Christ,tablette de chocolat, rouge à lèvres, sac à bandoulière. Ida, assise à la table, étudie. Entre Frieda, en manteau,valise à la main.
Frieda.- Je viens vous faire mes adieux.
Ida.- (se levant) J’ai été la première révoltée. Je me suis la première insurgée. Vous auriez dû m’entendre pousser les hauts cris.
Frieda.- Devant vous, votre père est pris d’une étrange défaillance. A votre vue, il semble fondre. Ne me dites pas qu’il ne vous a pas dit pourquoi il me renvoie.
Ida.- Je l’attendris comme si j’étais encore sa fillette. Objet de fierté, il entrouvre la porte de la salle de jeux, se sourit à lui plus qu’à moi, et referme la porte. Je suis pour lui la fillette perpétuelle, comme lui, le père perpétuel. Il me laisse à l’écart de toutes les décisions qu’il prend.
Frieda.- Votre père est trop bon pour avoir tranché de son propre couperet. Il s’est fait exécuteur des hautes oeuvres pour quelqu’un d’autre. Quand il m’a donné mes huit jours, quelqu’un d’autre actionnait les fils.
Ida.- Moi-même, je me perds en conjectures
Frieda.- (allant vers la porte)...Ce qui me fait chasser odieusement, c’est ce qui me fait m’en aller sans regret... ... Je n’étais ici qu’en détention provisoire, vous, vous êtes emprisonnée à perpétuité. Les familles riches sont de féroces prisons dorées, parce que jamais fille ou fils ne s’en est évadé, ni n’a désiré s’en évader. Je vous souhaite bien du bonheur. Je vous laisse pousser dans votre jolie famille comme vous pourrez. Adieu, Ida.
Ida.- Adieu, Frieda. Sort Frieda, qu’on voit sortir de la maison. Entre Mme Bauer, qui hume l’air partout dans la chambre.
Mme Bauer.- Elle se doute de quelque chose ? Elle est restée bien longtemps.
Ida.- Non, non.
Mme Bauer.- (humant l’air) Elle a fait exprès de s’attarder. Lorsque je lui ai donné son mois, je n’ai pas manqué de lui dire qu’elle ne sentait pas la rose. Après des mois de son arôme, j’allais me gêner. Elle a voulu laisser une dernière effluve à mon intention.
Ida.- Tu exagères. Elle n’a qu’une odeur, douceâtre, de parfum bon marché.
Mme Bauer.- (elle hume) Je ne sais pas exactement quelle odeur c’est, c’est moitié citronnelle, moitié quelque chose d’assez avancé. ... J’ai passé sa chambre au peigne fin, l’armoire de fond en comble, inspecté derrière et sous les meubles. Je m’attendais à trouver quelque chose de pourri, un fruit volé, ou autre chose. J’en ai conclu qu’il y a quelque repli d’elle où elle oublie de passer... ... Reste à espérer qu’elle a emporté avec elle son brûle-parfum... (Elle s’approche de la table, montre le désordre) Tu m’avais dit que c’était toi qui ferais ton ordre. Apparemment, ton ordre, c’est qu’il n’y a pas d’ordre.
Ida.- L’action est un entrelac d’actes et de pensées. C’est un désordre d’activité.
Mme Bauer.- Je ne me fierais pas en quelqu’un dont l’esprit se satisfait d’un tel désordre.
Ida.- Et moi je ne me fierais pas en quelqu’un qui se dépêche de tout ranger et mettre sous clé, comme s’il ne voulait plus en entendre parler.
Mme Bauer.- (commençant de ranger) Il faut ordonner les choses pour ordonner l’esprit.
Ida.- Maman ! Tu vas lâcher ça tout de suite.
Mme Bauer.- (continuant de ranger) Je ne veux que te faciliter le travail.
Ida.- Si tu ne fais pas tout de suite ce que je te dis, je te préviens, je mets mes chaussures à talons et je vais au salon. Prends garde. Je serai impitoyable. (Mme Bauer s’arrête de ranger) A ta place, je remettrai mes affaires dans l’exact désordre où je les ai trouvées.
Mme Bauer.- (obéissant) Je ne voulais que te rendre service.
Ida.- Je te prie d’ôter de ta vue l’objet de la tentation et aller dévaster les terres plus loin. Ida se met à tousser par quintes, d’une vilaine toux. Elle fait à sa mère un signe vers la porte. Sa mère l’observe tousser. Entre par la porte d’entrée de la maison, Bauer, en manteau ; il entre dans la chambre d’Ida, embrasse sa femme sur le front. Mme Bauer sort. Ida tousse par quintes, à rendre l’âme. Bauer reste debout à la contempler attristé, puis, en bouchant ses narines de ses doigts, et en fermant sa bouche avec force, lui fait signe de bloquer sa respiration. Ida fait ce qu’il dit, avale plusieurs toux, s’arrête de tousser)
Ida.- (d’une voix cassée, pour ne pas provoquer la toux) Tu y as été ? Tu lui as rapporté ce que je t’ai dit ?
Bauer.- Il dit que tu as tout inventé.
Ida.- Il a eu l’infamie de nier son infamie ? Et tu l’as cru ?... ... Tu suspectes la folle imagination d’une jeune innocente plutôt que la réalité sordide d’un homme mûr ?.. .. Ainsi, tu n’as pas rompu avec eux ?
Bauer.- Les hautes cîmes où je vis sont des déserts solitaires. Les Kahn sont les seuls amis que je hante. Leur douce et tiède amitié est le seul pauvre feu en mes hauteurs glacées. Si je me privais d’eux, je me priverais de toute vie privée.
Ida.- Sous ses yeux, un ami du père assiège la fille de propositions indécentes, et le père tournera la tête ? L’ami trahit l’ami, et, dans son dos, suborne sa fille et le père serrera l’ami dans ses bras et lui dira : cher ami, assieds-toi à côté de moi ? Quel ami est cet ami ?.. .. Quel père es-tu ?
Bauer.- Tu voudrais que j’éloigne de toi Mr Kahn sous prétexte de ses assiduités ? Et après ? Ferais-je de même au suivant ? Contre l’infection masculine, ne crois-tu pas que tu es à l’âge de déployer tes propres anticorps ? Ida est reprise d’une quinte de toux. Bauer la contemple sans mot dire. Puis Ida bloque sa respiration, ce qui arrête sa toux.
Ida.- (haletant et râlant, puis, la voix cassée) Oie blanche, et malade en plus. Je te contrarie d’abord, je t’exaspère ensuite...(montrant la porte) ... S’il te plaît, épargne-toi mon spectacle. Mets des murs entre nous. Bauer.- Comment peut-on être envers soi aussi cruelle ? Tu te fais la guerre sans répit, tu t’acharnes sur toi sans pitié... .. Ida, tu me décides. Nous allons tenter un traitement de la dernière chance. Qui sait si ta maladie n’est pas d’origine nerveuse ? Je vais t’envoyer à certain neurologue, qui m’a soigné autrefois et guéri.
Ida.- Un neurologue ?
Bauer.- Il traite les malades par une cure psychique. Si celui-là ne te guérit pas, personne ne te guérira.
Ida.- A charlatan, charlatan et demi. Je refuse qu’on me soigne à la poudre de perlimpinpin.
Bauer.- Je ne te consulte pas, je t’enjoins !.. ...Je te propose un marché, Ida. Si tu me cèdes, je te cèderai. Si tu acceptes de voir ce neurologue, je romprai avec les Kahn.
Ida.- Je refuse.
Bauer.- (fâché) Un enfant ne peut pas dire : je suis ton esclave pour la nourriture, pour l’habillement, pour le logement, pour les frais de scolarité, pour l’argent de poche, et, pour le reste, dire : je suis libre, je fais ce que je veux. Une jeune fille qui vit de ses parents est grabataire : elle va où le pousse celui qui la pousse. Tu iras chez ce neurologue. Je ne te demande pas ton avis. Je te l’impose. Ida est prise d’une forte quinte de toux ; elle prend un pull dont elle essaie d’étouffer sa toux, et sort en courant tousser au fond de la maison. Bauer sort, navré.
un
1.
Berggasse N.19. Etage du cabinet de Freud. Le cabinet. Bauer et Freud.
Bauer.- .. .. Le couple Kahn et le mien sommes deux couples pour ainsi dire homothétiques... ... Mme Kahn, d’une sûreté de jugement et d’un esprit de finesse supérieurs est mariée à un Mr Kahn infantile, immature. Quand on les voit ensemble, on dirait une mère et son fils : comme un fils, Mr Kahn tape du pied, fait des colères quand il n’a pas ce qu’il veut, pleurniche pour un rien, comme une mère, Mme Kahn ne quitte pas son mari de l’oeil, par crainte qu’il ne fasse de bêtises... ... Mon couple à moi, c’est la copie conforme, inverse. Le propreté est l’affaire principale du nourrisson, la propreté est l’affaire principale de ma femme. Quel âge est-ce cela ? 18 mois ? 2 ans et demi? La seule science qu’elle possède, c’est laver, savonner, tremper, rincer, blanchir, brosser, frotter, cirer. Femme de ménage : elle s’est arrêtée à ce niveau de formation. Elle plafonne à ce plafond-là. .. ..Deux veufs, qui se rencontrent sur un banc public, elle, avec son gamin de mari qui joue plus loin au foot, lui, avec sa gamine de femme qui joue dans le sable à la ménagère, engagent la conversation, lient connaissance, et, miracle, au lieu des habituelles onomatopées conjugales, communiquent d’esprit à esprit. Les mots assemblés en une phrase font un énoncé complet, qui, merveille, a un sens, et le même, et pour celui qui parle et pour celui qui entend... .. Un esprit peut-il se contenter de n’exploiter de lui que la partie pauvre et banale qui sert à la vie quotidienne, et laisser de lui le plus riche et le plus original, en friche ? L’esprit qui connaît 40 000 mots se satisferait-il de n’employer que les 2 000 de la couversation de tous les jours ? Amasse-t-on un trésor pour le mettre de côté ?.. .. Mme Kahn et moi sommes devenus amis de coeur comme nulle femme et nul homme. Notre amitié est d’autant plus pure et inaltérable qu’elle est platonique. .. .. Sans eau, une plante s’anémie, languit, périclite, sa tige sans force se courbe et se penche, elle perd petit à petit ses feuilles, n’est bientôt plus qu’un tronc mort : si, sous la mitraille de ses quintes de toux, je cédais à Ida et rompais avec les Kahn, sans Mme Kahn, je ne vivrais plus..... Ida ne voulait pas que vous la traitiez, mais je lui ai mis marché en mains : si elle accepte de se faire soigner par vous, j’accepte de rompre avec les Kahn.
Freud.- Le calcul est hasardeux. Elle croit que vous serez sa dupe, vous croyez qu’elle sera la vôtre. Il n’est sûr que ce soit vous qui emportiez le marché. Vous avez confiance en moi, mais moi, j’ai une confiance en moi moindre. Ma méthode en est encore au stade des essais.
Bauer.- Si vous en êtes au stade des essais, essayez. De la main, Mr Bauer invite Freud à accepter.
Freud.- J’essaierai. .. .. Votre fille est pubère depuis un certain temps. Que sait-elle de sa révolution de palais ? Un peu de théorie a-t-il été fait à l’époque ? Sait-elle le stade où elle est de sa métamorphose ?
Bauer.- Ca, elle n’a rien dû apprendre de sa mère ! Les fonctions de déjection avoisinant les fonctions de génération, je crains que ma femme ne fasse un paquet du tout, et que ce tout, pour elle, soit du ressort des toilettes. La voyez-vous parler de choses aussi sales ? Ca lui salirait trop la bouche.. .. Me voyez-vous aller faire un tour au fond du jardin, lui expliquer doctement la reproduction des plantes angiospermes ? Ou aurais-je dû la faire assister à la saillie d’une jument par un étalon ? Expliquer la génération humaine par l’animal est finalement menteur par trop de clarté, comme par trop d’obscurité par le végétal. On ne peut finalement bien expliquer la génération humaine que par l’humaine. Là, pardonnez-moi, je trouve ça incestueux au possible.. ... Qu’avons-nous, à chercher plus loin ? Le problème a trouvé sa solution. Vous, l’homme de l’art, vous trouverez les mots clairs, aseptiques, laïcs qu’il faut.. .. Tentez ce que vous pourrez. Bauer pose un acompte dans une enveloppe sur le bureau, serre la main à Freud, et sort.
Entre par l’autre porte Ida, en manteau, avec un sac à bandoulière.
Ida.- (montrant la porte par laquelle son père est sorti) Je suis la fille à la toux... ... Il paraît que, là où bonbons au miel, inhalations, sirops antitussifs, tisanes et cachets ne remédient en rien, la cure par la parole a ses chances.
Freud.- (montrant le divan) L’effort du patient devant se concentrer sur les associations d’idées et les appels à la mémoire, pour que le corps soit sans action ni contraction, je propose aux patients de s’étendre et de se détendre.
Ida- (ôtant son manteau, s’étendant, posant son sac à bandoulière à côté d’elle) J’ai peur de vous décevoir, inspecteur. Vous aurez beau m’examiner à la loupe, m’inspecter sous toutes les coutures, pousser des interrogatoires musclés : d’une innocente, on ne peut pas faire une coupable. J’ai le casier judiciaire, vierge, par force. Silence. Freud s’assied, croise ses jambes, ouvre un carnet sur sa cuisse, qu’il lit ou où il écrit tour à tour.
Freud.-... Un certain Mr Kahn, ami de votre père, vous aurait fait des propositions indécentes. Vous l’auriez rapporté à votre père, et auriez mis votre père en demeure de rompre avec le couple Kahn. Votre père serait allé demander des explications à Mr Kahn. Mr Kahn l’a pris de haut, et a dit à votre père que vous aviez tout inventé.
Ida.- .. .. Vous, croyez qui ? Lui ou moi ? L’homme mûr est solidaire des autres hommes mûrs, sans doute.
Freud.- Je n’ai aucun parti pris. Tout le monde a tout ce qu’il faut pour être franc comme l’or ou faux comme un jeton.
Ida.- Pour vous, Mr Kahn est une forme lointaine, estompée par la distance : permettez que je vous l’approche un peu, pour que vous le distinguiez mieux. Je veux que vous sachiez le joli coco que c’est. Je vais tout vous raconter depuis le début... ..Il y a 4 ans, j’avais 14 ans, lui était déjà un vieux, moi j’étais une gamine, - nous venions à peine de faire connaissance des Kahn. Les Kahn nous avaient invités, mon père et moi, à voir passer la procession de la Fête-Dieu, de l’étage d’un de leurs magasins. Mme Kahn et mon père sont restés en haut, Mr Kahn et moi, sommes descendus fermer le rideau de fer. Mr Kahn remontait devant moi l’escalier, quand tout à coup il a fait demi-tour, est redescendu jusqu’à ma marche, s’est approché de moi, m’a entourée de ses bras, a écrasé sa bouche contre la mienne, et m’a serré contre lui avec une telle force, que ses côtes se sont enfoncées dans les miennes, comme si elles me transperçaient. J’ai été submergée d’une telle vague de dégoût, que je l’ai repoussé avec force, et que je suis remontée à toute vitesse... Que pensez-vous du bonhomme ?
Freud.- Reprenons cette vieille photo jaunie, voulez-vous ?
Ida.- Vous savez, sur un court instantané, il n’y a guère de quoi s’étendre.
Freud.- .. .. Avant de poursuivre notre navigation, permettez que nous lâchions les écoutes, laissions flotter les voiles un instant, et fassions le point. ... Que savait la jeune fille de l’époque de l’acte amoureux ?
Ida.- ... .. La machine, m’avait été livrée sans mode d’emploi. Elle m’était inconnue. J’ignorais totalement comment on pouvait s’en servir. J’avais beau, en pensée, la tourner dans tous les sens, d’avant en arrière, sens dessus dessous, je ne savais pas du tout comment elle pouvait fonctionner. Le haut aurait pu se trouver en bas, et le bas en haut, que je n’aurais rien trouvé à redire... ..Avouez que ça ne se sait pas par science infuse. Rien n’est plus emberlificoté. C’est situé dans des endroits pas possibles. Qui se douterait, avouez.
Freud.- .. Dois-je conclure de cette remarque que ce que vous ignoriez à 14 ans, vous ne l’ignorez plus à 18 ?
Ida.- Si j’avais attendu que ma mère ou mon père m’éclairent, je serais toujours dans le même noir absolu. J’ai ajouté toute seule une pièce à l’autre, les ai soudées l’une à l’autre au fur et à mesure, jusqu’à ce que l’appareil entier soit monté.
Freud.- Pour un médecin, aucun organe n’est spécialement auréolé de prestige, comme aucun spécialement ne sent le souffre. Le mécanisme exact de la génération est-il répertorié dans le registre de vos connaissances?...(un silence)... Je voudrais savoir si vous savez que l’amour a le pouvoir d’insuffler à l’organe génératif masculin force et vie, d’en faire comme un être amoureux à lui tout seul, qui se meut et vit de sa vie à lui, comme une créature en soi, indépendante, qui est lui et qui n’est pas lui, échappe au contrôle de son maître et que l’homme bien souvent est prêt à désavouer, tellement son développement prodigieusement l’encombre... ... Connaissez-vous cette phase amoureuse de l’organe génératif masculin ?
Ida.- Peut-être.
Freud.- Ce peut-être veut-il dire que vous n’en êtes pas sûre ou que vous ne voulez pas reconnaître que vous en êtes sûre ?
Ida.- Sans doute.
Freud.- Puis-je prendre ce sans doute au pied de la lettre ?
Ida.- (riant) Peut-être...Là, suis-je censée rougir jusqu’aux cheveux? Un silence.
Freud.- Ce membre, s’arborant dans un tel état amoureux ostensible, vous paraît-il comme une chose dégoûtante, par exemple comme son propre graffiti obscène ?
Ida.- Ce qui est est, que voulez-vous. Ce n’est pas parce qu’on l’ignore qu’il sera moins.
Freud.- De cette froide remarque, puis-je déduire que vous êtes de froid sentiment à son égard, sans nausée ni dégoût ?
Ida.- Vous pouvez.
Freud.- .. .. Lorsque, sur le quai de la gare, votre père, au retour d’un voyage, du bonheur de vous revoir, nous embrasse avec force, quelle impression physique cela vous fait-il ?
Ida.- On a l’impression d’étouffer.
Freud.- L’étreinte de votre père vous semble différente de celle de Mr Kahn ? (un silence) En l’état actuel de vos connaissances sur l’état amoureux de l’homme, avez-vous une explication de cette différence ?
Ida.- Je vous avais parlé des côtes ! Je vous avais dit que j’avais l’impression que ses côtes s’enfonçaient dans les miennes !
Freud.- (feuilletant son carnet) Comme si elles vous transperçaient, avez-vous dit. ..Vous n’ignorez pas que la civilisation européenne, en toute injustice, depuis 2 siècles, a mis en honneur le haut du corps humain, et en mépris le bas. En vertu de ce vice de jugement, nombreux sont ceux qui, depuis cette date, ont tendance à donner dans le mièvre, le joli, le fade. .. .. Peut-on dire que, comme eux, l’opinion vous poussant, vous avez transposé le bas vers le haut, et monté en quelque sorte les os d’un étage ?... ... Cette interprétation vous paraît-elle correcte ?
Ida.- C’est curieux. Il y avait après tout plusieurs explications possibles. Il a fallu que, pour vous, ce fut la plus mauvaise qui fut la bonne. Vous avez l’esprit curieusement tourné.
Freud.- Proposez-vous une autre interprétation de l’original?
Ida.- La vôtre est si rustique qu’elle envahit tout la campagne. A première vue, non.
Freud.- Après la scène de l’escalier, certainement vous vous êtes empressée de tout rapporter à votre père, et de dénoncer Mr Kahn.
Ida.- Oh, non. J’aurais été trop honteuse.
Freud.- Alors, vous avez tout fait pour éviter Mr Kahn.
Ida.- Il n’y était pour rien, le pauvre.
Freud.- Permettez-moi de vous trouver illogique. Vous dites que vous n’éprouviez aucun dégoût de l’homme amoureux en général, ni d’un Mr Kahn amoureux en particulier, et, pourtant, vous disiez que, lorsque Mr Kahn vous avait étreint, un tel dégoût vous avait submergée, que vous l’avez repoussé avec force et que vous êtes remontée à toute vitesse.
Ida.- C’est vrai. C’est contradictoire.
Freud.- Permettez que nous mettions un peu de logique dans cet illogique. Ignorante à l’époque, comme vous avez dit que vous étiez, sans crier gare, de but en blanc, un homme en état amoureux vous interpelle avec force : incontinent, vous n’avez pu faire que vous ne répondiez amoureusement comme vous étiez interpellée, et que sur l’incitation et l’excitation de l’être amoureux masculin, votre être amoureux féminin, ne prenne force et vie comme lui, en sa proportion toutefois. J’imagine quel séisme cela a dû être pour votre opinion de vous, de vous découvrir si peu conforme à l’innocente que vous croyiez être, et comme cela a dû vous dégoûter de vous. Silence.
Ida.- Voilà ce qui arrive quand on parle sans penser à ce qu’on dit.
Freud.- Vous avez l’air de considérer votre parole comme un défaut de votre cuirasse, et moi comme un ennemi qui cherche à vous faire passer de vie à trépas.... ... Je ne cherche qu’à débrouiller le noeud qui vous noue. Quand un écheveau de laine est emmêlé, si on tire une boucle de laine au hasard, cela fait un noeud ; si on tire une autre boucle au hasard ailleurs, un autre noeud se forme ; et ainsi, sans cesse, tout se complique de nouveaux noeuds, qui se serrent les uns les autres : plus on les tire, plus ils se serrent, si bien qu’à la fin, l’écheveau n’est plus qu’un noeud inextricable... ... Ne voulez-vous pas qu’avec patience, on cherche le bout du fil, et boucle passant par-dessus boucle, l’une après l’autre, on débrouille tout l’écheveau ? Silence.
Freud.- Peut-être en avez-vous assez d’être exposée en première ligne, sous un feu roulant de questions ?
Ida.- Si on envoyait un peu au front l’état-major qui se planque à l’arrière ? Si on mettait sur la sellette celui qui m’a mis sur la sellette ?.. .. Mon père vous a-t-il dit pourquoi il ne voulait pas rompre avec les Kahn ?
Freud.- Votre père m’a dit que Mme Kahn et lui sont amis de coeur comme nulle femme et nul homme, que tous deux sont liés d’une amitié d’autant plus pure et inaltérable qu’elle est platonique, qu’il perdrait la vie, s’il perdait Mme Kahn.
Ida.- (ironique) Platonique ? Vous avez donné dans le panneau ?.. .. Mon vieux briscard de père, ce vieux bourlingueur, ce loup de mer cuit et recuit, et une Mme Kahn, qui souligne et fait ressortir son genre féminin, de tous les traits naturels et artificiels imaginables, vous croyez, quand ils sont ensemble, qu’ils s’adonnent aux Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola ?
Freud.- ... Vous n’avancez que des présomptions.
Ida.- Mille ruisseaux de preuves indirectes font une belle et bonne rivière ! Cent traits approximatifs dessinent un vrai contour ! Permettez que j’éclaire votre nuit obscure.. ... Savez-vous quelle a été l’origine de leur si pure affection ? Une autre affection, mais infectieuse, la tuberculose de mon père, pour la soigner, son médecin l’avait envoyé faire une cure à Bad Ischl... ... A Bad Ischl, donc, nous avions, au départ, une situation tout à fait banale : un malade, mon père, à qui l’on affecte une infirmière, Mme Kahn. Seulement la conjonction banale de ces deux banals conducteurs allait provoquer les phénomènes les plus étranges. Première bizarrerie : l’infirmière qui soignait le malade, était malade elle-même, - elle souffrait des jambes, sitôt de retour chez elle, elle était obligée de s’allonger -, ce qui fait que si, à l’hôpital, elle était l’infirmière de mon père, chez elle, elle était la sienne propre. Vous me croirez si vous voulez, mais dès le lendemain de notre arrivée, au contact de ce malade qu’était mon père, la malade qu’était Mme Kahn sentit un mieux, qui, de jour en jour, alla s’améliorant. Et plus elle soignait mon père, plus elle allait mieux, si bien que lorsque les 15 jours de cure de mon père avaient passé, si l’état de santé de mon père s’était bonifié, l’état de santé de Mme Kahn était complètement rétabli. Admirez le miracle, elle avait soigné les poumons de mon père, c’étaient ses jambes à elle, qui avaient guéri... ... Autre étrangeté : les huit premiers jours de cure ne s’étaient pas écoulés, que mon père se sentit brusquement pousser à l’égard de sa femme et de sa fille, une générosité extraordinaire. Il se mit à nous offrir à ma mère et à moi, des cadeaux magnifiques, chaînette en or, montre en or, solitaire, foulard de soie, manteau de cachemire, sac en crocodile. Admirez son sens de l’égalité et de la justice : tout ce que sa femme et sa fille recevaient, Mme Kahn le recevait aussi. Pièce pour pièce, aucune des trois n’était favorisée au détriment des deux autres. N’est-ce pas purement merveilleux ?.. .. Autre curiosité : ma mère se promène un après-midi dans la forêt, elle aperçoit entre les arbres deux formes immobiles, enlacées, pour un peu elle les aurait prises pour deux troncs, n’était que les deux troncs avaient un visage couleur chair. Cette immobilité l’inquiète, ils lui paraissent des morts vivants. Ma mère les hèle, ils se tournent, c’étaient Mme Kahn et mon père. Haletante comme si elle avait couru, Mme Kahn crie à ma mère que c’est un miracle qu’elle se trouve là, qu’elle vient juste à point pour lui porter secours, que mon père avait tenté de se suicider. N’est-ce pas proprement prodigieux ?.. .. Autre singularité : sa cure terminée, mon père, ma mère et moi revenons chez nous à Vienne. Par un étrange concours de circonstances, deux mois plus tard, pour raison d’affaires, les Kahn viennent aussi s’installer à Vienne, et hasard de l’immobilier, à deux pas de chez nous. A partir de ce jour, quand, ses jours de congé, je cherchais mon père, je ne le trouvais jamais, il avait disparu dans la nature ; je cherchais Mme Kahn, je ne la trouvais pas non plus, elle aussi avait disparu dans la nature, la même sans doute, et chose étonnante, les deux égarés retrouvaient leur chemin à la même heure... ... Autre extraordinaire particularité : souvent les Kahn nous invitaient nous les Bauer à prendre le dessert avec eux, le dimanche après-midi. Au départ, donc, nous étions 7 : Mme Kahn, Mr Kahn, leurs deux enfants, ma mère, mon père, et moi, soit 7 en tout. Avant même le départ, ma mère déclare forfait, elle veut, dit-elle, exploiter la mine d’or de notre absence pour briquer l’appartement, elle reste chez elle : 7 - 1 = 6. Nous arrivons chez Mme Kahn, nous prenons le dessert. A peine la table desservie, , Mme Kahn dit à ses deux enfants qu’ils peuvent aller jouer dehors. Ils ne se le font pas dire deux fois, les voilà en bas : 6 - 2 = 4. Moi, la jeune fille de la maison, je ne peux que me faire bergère de ce petit troupeau sans surveillance : 4 - 1 = 3. Mr Kahn ne tarde pas à rejoindre ses enfants : 3 - 1 = 2. Ainsi, comme par l’opération du Saint-Esprit, de 7, il ne reste plus chez les Kahn, que les seuls Mme Kahn et mon père. Ne trouvez-vous pas que c’est une curieuse coïncidence ? Le plus singulier : bien que mon père et Mme Kahn, de leur fenêtre, pussent très bien voir en bas Mr Kahn me harceler de ses assiduités, ni mon père ni Mme Kahn n’apparaissaient à la fenêtre de toute l’après-midi. De même Mr Kahn ne s’inquiétait pas davantage de ce que sa femme et mon père pussent le voir me faire la cour. Que dites-vous de ce double aveuglement ? Mr Kahn et mon père sont d’excellents hommes d’affaires, ils ont un bon sens du commerce : que pensez-vous de ce honteux accord tacite de troc de la femme de l’un contre la fille de l’autre?.. .. Que dites-vous de ce faisceau d’étrangetés ? Cela ne vous convainc pas ?
Freud.- .. .. Vous disiez que, sitôt la table desservie, Mme Kahn disait à ses enfants qu’ils pouvaient aller jouer dehors.
Ida.- Ses enfants étaient le fil à sa patte ! Elle coupait le fil pour valser à son aise ! Ses enfants, elle n’en avait rien à faire, seul comptait l’homme. Exactement comme Frieda, ma gouvernante.
Freud.- Voyez comme un conte s’emmanche dans l’autre, comme dans les Contes des Mille et Une Nuits. .. Racontez-moi donc ce conte de votre Frieda.
Ida.- Frieda !... .. J’ai mis le temps à me rendre compte comme elle était. Quand mon père était là, Frieda était pendue à mes lèvres, buvait mes paroles, personne n’avait plus d’intelligence, d’esprit, de savoir, de culture, de goût que moi. Mon père à peine parti, retournement de veste complet : elle me tournait le dos, c’est à peine si elle me répondait, vaquait à ses affaires, sortait en ville, et ne m’attachait pas plus d’attention que si j’étais une mouche. C’était aussi manifeste que cela... ... Au début, je ne comprenais pas la raison de tels changements. Je ne m’en inquiétais pas outre mesure, assurée que j’étais que le creux de vague serait temporaire, et que la vague allait de nouveau se gonfler. Et en effet, mon père revenait, et Frieda redevenait comme avant... ... Ce qui m’a donné la clé de l’énigme, ce fut quand elle a commencé à dénigrer ma mère et Mme Kahn. Elle disait qu’elles étaient indignes d’un homme de la qualité de mon père, que seule une femme intelligente, désintéressée et pauvre était digne de lui. Cela m’a fait tomber les taies de mes yeux : Frieda m’aimait pour se faire aimer de mon père... C’était, d’ailleurs assez bien vu : la froideur de mon père vis à vis d’elle fondait quand il la voyait m’aimer avec une telle ferveur. Je voyais le moment où mon père était pris dans ses lacs. Qu’elle me payât aussi cyniquement de fausse monnaie m’a révoltée. Dès cet instant, j’ai décidé de lui régler son sort. J’ai remontré à mon père la double foi trompée. J’ai exigé qu’il lui donne ses 8 jours. J’avoue que ça n’a pas été facile. J’ai mené une telle guerre qu’à la fin il a cédé. Elle vient d’être renvoyée.
Freud.- Je ne vous ferai pas l’injure de vous croire. Je suis certain au contraire que vous ne vous faisiez aucune illusion sur l’affection que pouvait vous porter une employée de maison. Je suis même persuadé que la stratégie de Frieda vous amusait bien.
Ida.- (amusée) Vraiment ?
Freud.- Le vrai motif qui vous a poussée à exiger son renvoi, ce n’était pas qu’elle fût une fausse amie, mais qu’elle fût une vraie rivale. Vous avez trop craint qu’à force de trop vous plaire, elle ne plaise trop à votre père. Vous trouviez cela d’autant plus fort de café que pour accéder au coeur de votre père, elle empruntait le chemin du vôtre. Vous avez dévoilé à votre père la perfidie de Frieda, mais vous lui avez soigneusement dissimulé votre jalousie. Je doute, d’ailleurs, que vous ayez trompé votre père. Silence.
Ida.- Non seulement, vous m’enchaînez à votre char, mais vous voulez aussi que je me range de côté et que je vous applaudisse ?
Freud.- .. Est-ce que Mr Kahn avait de l’indifférence pour ses enfants ?
Ida.- Mr Kahn ? Mr Kahn était d’autant meilleur père que sa femme était mauvaise mère. Quand il les rejoignait en bas, il se faisait enfant avec les enfants. Il jouait à tous leurs jeux. Il partait des mêmes éclats de rire quand il perdait que quand il gagnait. Les jeux étaient charmants, le père était charmant, les enfants étaient à la fête.
Freud.-.. Vous, vous aimez les enfants ?
Ida.- Je serai franche : avec eux, je n’ai pas l’oeil noyé comme certaine pimbêche que je connais. Pour dire la vérité, je ne les fuis ni ne les recherche. Disons que je suis avec eux d’une neutralité bienveillante. Leur spectacle m’amuse des tribunes, mais ce n’est pas moi qui irais jusqu’à descendre sur le terrain jouer avec eux..
Freud.- Vous disiez que, quand Mme Kahn envoyait ses enfants jouer en bas, vous ne pouviez pas moins, jeune fille de la maison, que vous faire bergère de ce petit troupeau sans surveillance. Vous disiez aussi que Mr Kahn ne tardait pas à rejoindre ses enfants... ... Mais si leur père les suivait, ils n’étaient pas laissés seuls dans la rue ; vous-même, dites-vous, ne sympathisez guère avec les enfants. Expliquez-moi quelle utilité ou quel agrément vous trouviez à suivre en bas les enfants de Mme Kahn... (silence) S’il n’y avait ni utilité ni agrément à descendre avec les enfants, qu’est-ce qui s’opposait à ce que vous restiez en haut avec Mme Kahn et votre père, puisque vous semblez vous opposer à ce qu’ils restent seuls ensemble ?... (silence) ...Ne faut-il pas conclure de ceci que si vous accusez votre père et Mr Kahn, par un marché tacite de s’échanger la femme de l’un contre la fille de l’autre, en descendant sans raison particulière, vous acceptiez tacitement le dit marché tacite?
Ida.- Allez jusqu’au bout. Saignez la bête.Donnez le coup de grâce. Dénoncez ma honteuse impudence. Je faisais honte à Frieda de faire semblant de m’aimer pour l’amour de mon père, et j’en faisais autant, puisque je faisais semblant d’aimer les enfants de Mr Kahn, pour l’amour de Mr Kahn... ..J’étais même plus coupable que Frieda, puisque j’ai fait de Frieda mon bouc émissaire en plus du sien. Concluez que je vaux moins que ma gouvernante.
Freud.- Vous êtes d’une civilisation incontestablement supérieure. Vous vous sentiez autrement coupable. Implacable envers vous, vous lui avez fait donner ses 8 jours sans hésiter.
Ida.- Oui, mais c’est à elle que j’ai nui, pas à moi. C’était moi la coupable, et je l’ai fait mettre à la porte, elle. Et vous dites que je suis d'une civilisation supérieure. Votre dérision est cruelle.
Freud.- Je ne me moque pas de vous. En lui faisant donner ses 8 jours, vous lui avez rendu service. C’est une grave erreur d’aimer qui ne vous aimera pas. Diplômée et cultivée comme Frieda l’était, son irréflexion était une double faute. Espérant, elle était condamnée à désespérer. Ce que vous avez fait en toute inconscience, vous auriez bien fait si vous l’aviez fait en pleine conscience... (silence, Freud ferme son carnet) Si vous voulez bien, nous économiserons nos forces et nous poursuivrons notre tortueux chemin la prochaine fois.
Ida.- .. .... Croyez-vous que j’aie envie que vous me dégradiez de séance en séance ? Freud se lève, se met plus loin, se tourne vers Ida.
Freud.- Quel est l’idéal de l’homme ? Se vouloir idéal, ou se reconnaître tel qu’il est ? De l’animal à l’homme, la seule différence est le développement du cerveau. La tête est à l’homme, hélas, tellement montée à la tête, que de son propre esprit l’homme a fait un pur esprit. Ne trouvez-vous pas étrange, que l’esprit puisse s’abuser lui-même à ce point sur son propre compte ? Etrange pas moins, que l’esprit veuille imposer son propre faux modèle immatériel à son corps même ? L’esprit se croit pur esprit et veut faire du corps un pur esprit comme lui : l’erreur double est doublement criminelle. Etonnez-vous si ce pauvre corps, ainsi opprimé par un aussi cruel tyran, se soulevant, se cause à lui-même de tels troubles et de telles émeutes.. .. Savez-vous à quelle condition, l’homme peut se dire un être rare ? A condition qu’il soit en bonne santé, à l’abri de la misère, qu’il ait un toit, soit bien au chaud, et aussi qu’il n’y ait pas de mouche dans la chambre, et, alors, assis à son bureau, une plume à la main, il peut se dire, posant gravement le coude sur le genou et le menton sur la main : je pense, donc je suis... ... La vie oblige les femmes à bien des travaux divers, cuisine, vaisselle, ménage, que certains maris affectent de mépriser, mais quel mari n’est pas heureux et à l’aise, si la cuisine est bonne, le linge propre et les chambres nettes ? Et malheureux s’ils ne le sont pas?.. ..Trop se font une trop vile idée de leur corps, qu’ils ne s’étonnent pas que leur corps se venge. Il faut être humble, s’admettre, se respecter en toutes ses parties, tel est l’idéal humain.
Ida.- Bon. Nous verrons. Sortent Ida et Freud.
2.
Appartement des Freud. La cuisine. Marthe Freud façonne des Knödel, qu’elle met au fur et à mesure dans l’eau bouillante ; sur le fourneau, cuit à feu doux le potage ; dans le four mijote un boeuf à la moelle, que Marthe surveille ; sur le buffet salade fraîche lavée dans son panier, à côté un saladier ; plus loin, une Linzertorte ; bouteille de vin débouchée. Entre Freud.
Marthe.- Là, tu as pris la mauvaise porte. Ici, on coupe, on épluche, on cuit, on bout, on fait revenir. Ce sont choses éphémères qui passent : faites le matin, consommées à midi, consumées le soir.
Freud.- Je t’en prie, Marthe.
Marthe.- Ta patiente quittée, où vas-tu ? Droit chez les enfants. N’existent plus ici comme êtres vivants que les patientes et les enfants. Est-ce que tu sais encore que tes enfants, tu les as eus avec quelqu’un ?
Freud.- Mes jeux et mes rires te trompent. Jouer à la guerre, aux petites voitures, bâtir des maisons avec des cubes, traîner à quatre pattes par terre, raconter des histoires, feuilleter des images, tu crois que c’est un plaisir ? Que servirait que je joue avec eux, si je montrais de la mauvaise humeur ? J’épie l’heure en sous-main. Je guette la minute qui me libèrera de ma corvée.
Marthe.- Quand les enfants ont besoin de nous, ne le font-ils pas assez savoir ? Ne peuvent-ils faire eux-mêmes leurs expériences? Ne peut-on les laisser affermir leurs pas tout seuls ? Ne peut-on attendre que la curiosité leur naisse d’elle-même ? Tu es bien le seul à croire qu’ils ont besoin de nous. Silence.
Freud.- Me juges-tu apte à quelque travail de cuisine ? Veux-tu que je coupe les oignons ?
Marthe.- C’est un travail trop pointu. Il faut les couper au petit couteau en fines rondelles. Toi, tu les tranches au hachoir en gros pavés. Silence.
Freud.- (regardant sa montre) Il est l’heure. Ils ne vont pas tarder. (il sort de la cuisine, traverse le couloir, pénètre dans la chambre en face, qui donne sur la rue, va à la fenêtre)
Marthe.- (allant à la porte, son petit couteau en main, fort) Celui qui espère un absent, c’est que le présent le désespère. Tu ne vis pas assez, quand tu vis avec moi ? (Freud revient, elle pointe son couteau sur lui) Quand tu es là, je t’interdis de penser à quelqu’un d’autre qu’à moi.
Freud.- Je te demande pardon. (il s’adosse à un buffet, croise les bras, et regarde Marthe couper les oignons.)
Marthe.- Cesse de regarder mes mains. Tu les intimides. Elles ne savent plus où se mettre.(Freud détourne les yeux) On sonne. Ni l’un ni l’autre ne bougent. Une deuxième fois. De même. Une troisième.
Freud.- Sans doute est-il trop tôt pour ouvrir.
Marthe.- (le menaçant de son couteau) Tu ne crois pas que tu pousses le bouchon un peu loin ? Freud va ouvrir, pendant que Marthe met les Knödel sur un plat qu’elle met dans le four, puis verse le potage dans la soupière. Entrent, imperméables trempés, Mme Breuer, portant un bouquet de chrysanthèmes dorés, Breuer, qui plie un parapluie, que Freud prend et dépose dans le porte-parapluie.
Marthe.- (recevant le bouquet) Mathilde ! Qu’avions nous convenu? Pas de présents : les seules présences.
Mme Breuer.- J’ai la mine et l’humeur grise. C’était pour leur rehausser un peu le teint. Marthe embrasse Mme Breuer et Breuer, et s’empresse de mettre les fleurs dans un vase. Freud embrasse Mme Breuer, et tend la main à Breuer.
Freud.- Monsieur le Professeur.
Breuer.- Je t’en donnerais du Monsieur le Professeur. Chaque fois qu’il m’appelle Monsieur le Professeur, je suis à me tâter le dos, pour voir s’il ne m’a pas épinglé un poisson d’Avril.
Mme Breuer.- (s’approchant de la fenêtre) Vous avez vu comme ce ciel triste nous fait lugubre visage ? Nous n’avons pas eu le sourire d’un seul rayon de toute la semaine. Chaque jour, on croit que le deuil va s’achever, mais c’est un veuf inconsolable... ... Ajoutez à cela que nous sommes en novembre. Le plafond du ciel descend, les murs d’Est et d’Ouest se rapprochent, chaque jour, la nuit nous assombrit un peu plus. Pluie et nuit, j’ai l’impression que je suis mon propre convoi funèbre.
Breuer.- Mathilde est en proie aux idées noires. J’ai beau la raisonner, lui dire que tant l’on crie le printemps, qu’à la fin, il vient.
Marthe.-(pour changer de sujet, saisissant la soupière) Monsieur le Professeur, quand nous vous avons invités, n’avez-vous pas dit que votre temps est compté ?
Mme Breuer.- N’en croyez pas un mot. Il est toujours pressé de partir, quand il a soif, mais quand il a bu, il a tout d’un coup tout le temps qu’il faut. Prenez tout votre temps, Marthe.
Breuer.- (à Marthe) Avez-vous remarqué comme ce court vent de rébellion lui a prestement chassé ses noirs nuages ?(baisant la main de sa femme) Rebelle-toi tant que tu voudras, chère amie, si cela peut faire ton ciel un peu plus bleu.
Marthe.- (à Freud) Sigmund. Veux-tu battre le rappel des enfants et sonner le rassemblement ? Freud prend au passage la bouteille débouchée et sort.
Marthe.- (prenant la soupière et la louche) A table, la compagnie ! Tous sortent
Un peu plus tard. Entrent Marthe avec la soupière presque vide, et Mme Breuer avec les assiettes à soupe. Marthe sort les Knödel et la viande qu’elle met sur deux plats, et la salade dans le saladier, qu’elle remue.
Mme Breuer.- Vous n’allez pas de main-morte avec votre Sigmund, Marthe. De quoi vous plaignez-vous ? Sigmund déjeune et dîne avec vous tous les jours, passe toutes les soirées avec vous. A trop le houspiller, ne craignez-vous pas, à la fin, de le rebuter? De charmantes patientes bien patientes entourent nos maris. Face à d’aimables et souriantes voisines de palier, que peuvent de grincheuses concierges ?
Marthe.- (observant Mme Breuer) Votre mari rentre à des heures indues? Il a des absences inexpliquées ?
Mme Breuer.- (mollement) Non, non.
Marthe.- Mais il connaît quelqu’un. Qu’il voit quand et où ?
Mme Breuer.- (cédant) Tous les jours chez elle. Il faillirait à son devoir s’il n’y allait pas.
Marthe.-(observant Mme Breuer) C’est une de ses patientes ? Mathilde, vous redoutez une patiente ? Mme
Breuer.- Cette patiente-là, hélas, Marthe, est une patiente spéciale. Chaque fois qu’il la visite, elle s’assied à son propre chevet, et discute avec lui de son propre cas. Sa maladie a mille coquetteries dont elle l’aguiche, des mieux, des plus mal, et puis de nouveau une rémission, et puis de nouveau une aggravation. Plus elle est malade, plus il la soigne, et plus il la soigne plus elle est malade. Ils n’arrêtent pas de se consulter l’un l’autre. Ses troubles sont comme un filet qu’elle jette sur lui, et lui se laisse prendre.
Marthe.- Il ne voit pas que c’est ce vent mauvais qui souffle ces noirs nuages sur votre front ?
Mme Breuer.- Il ne fait pas la liaison. Il dit que si j’ai des idées noires, c’est parce que je n’ai plus de cause à défendre, depuis que nos enfants ne sont plus à la maison...(elle fond en larmes, montrant son visage en larmes) .. En plus de ma disgrâce naturelle, ce visage ingrat : comment le détournerais-je de se tourner ailleurs?
Marthe.- Savez-vous ce que je ferais à votre place ? Je me rendrais à sa discrétion. Je parierais sur l’humanité de mon mari. Je lui dévoilerais le mal et la cause du mal.
Mme Breuer.- Je lui ouvrirais les yeux sur ce qu’il ne voit pas ? Je lui apprendrais quelque chose qu’il ne sait pas, pour que curieux et intéressé, il s’y penche ? Je lui ferais prendre conscience qu’il aime malgré lui, pourqu’il aime en toute conscience et de plein gré ? N’est-ce pas ainsi que souvent naît l’amour ? On aime d’abord sans y penser, puis quelqu’un, autour de vous, vous ouvre les yeux, et alors, on aime en y pensant. C’est une chose à quoi je ne me risquerais pas.
Marthe.- Sauf qu’entre lui et elle, il y aurait un lourd rideau de fer : vos larmes. Devant une épouse qui pleure, quelle jeune fille qui rit fait le poids ? Comme il appréciera que malgré les années, il soit encore d’un tel prix pour vous.
Mme Breuer.- C’est ce que vous penseriez si, comme vous dites, vous étiez à ma place. Entre vous et moi, il n’y a, hélas, aucune commune mesure. Sigmund et vous, vous êtes combattants de force égale. Vous traitez de puissance à puissance, vous vous envoyez des émissaires, des ambassadeurs, des délégations de l’un à l’autre, en grande pompe, vous respectez entre vous une étiquette : moi, Joseph me siffle, j’accours. Ne me comparez pas à vous.
Marthe.- C’est d’autant plus intolérable ! Si vous ne le dites pas au Professeur, c’est moi qui lui dirais. Je lui ouvrirais les yeux sur le supplice qu’il inflige à sa femme.
Mme Breuer.- (suppliant) Pitié, Marthe, vous voulez qu’il me quitte? Chaque couple sait seul lequel, du mari ou de la femme, est tributaire de l’autre. Ce ne sont pas choses à raisonner, ce sont rapports de forces. Je suis sujette de mon mari, vous ne voudrez pas que je perde ma sujétion même. Vous ne direz rien : donnez-moi votre parole. .. .. Promettez-moi que je peux me fier à vous.
Marthe.- (l’embrassant) Vous pouvez vous fier à moi, pauvre Mathilde. Je serai une tombe pour votre secret. Mathilde essuie ses larmes. Elles se chargent des plats et sortent.
Un peu plus tard. Freud entre seul, portant le plateau, avec le plat des restes de viande, celui des restes de Knödel, celui des restes de salade, et la bouteille aux deux tiers vide, la porte de la cuicine restant ouverte. Il pose le plateau sur la table de la cuisine
Freud.- (à part, seul) Un célibataire, quand il dîne chez lui, est-ce qu’il se fait des cérémonies ? Est-ce qu’il met pour lui-même les petits plats dans les grands ? Il mange à même sa petite casserole, boit à même son goulot.. .. Un digne professeur comme moi, lèvres pincées, mâchoires serrées, regard lointain, petit doigt en l’air, - je n’ai pas faim, non, merci, sans façons, juste une pointe, un soupçon, une larme, deux doigts à peine, c’est trop, c’est trop -, (il prend le plat avec le reste de viande, va à la porte, la cale avec son pied, se cache derrière côté cuisine) croyez-vous qu’il n’est pas capable de brifer le plus dégoûtamment du monde ? (il prend la viande de ses doigts et l’engouffre) Sigmund ! Tu es un porc ! - Oui, Maman. (il prend le plat des Knödel, va à la porte, la cale avec son pied, mange des Knôdel à pleine bouche) De garnir sa viande de Knödel ? (Il va, prend le saladier, fait de même) De rafraîchir ses Knödel de salade ? - Cochon! Sigmund ! - Oui, Maman. - De rincer sa salade d’une bonne lampée ? (Il va, prend la bouteille et fait de même, reprend le plat de viande) Vous en reprendrez bien un peu ? - Pourquoi, un peu ? (il prend de la viande à pleins doigts et l’engloutit, reprend le plat de Knödel) Servez-vous. Ne faites pas de manières.- Vous voyez que je n’en fais guère. (reprend le saladier) Vous n’allez pas laisser ce reste ? - Vous pensez.(mange la salade à pleins doigts, reprend la bouteille) Finissez donc la bouteille.- Avec joie.(puis il essuie ses doigts, sa bouche, la tache sur sa cravate avec une serviette, boutonne sa veste, resserre son noeud de cravate, ouvre grand la porte) Et tout heureux d’avoir frondé les bonnes manières dont en société tant il est esclave, il reprend aussi sec son quant à soi et sa dignité. (il fait une petite génuflexion) Ni vu ni connu. A nouveau, sérieux et grave pontife... ...(tournant le dos, il fait face à la place qu’il occupait derrière la porte) Et maintenant, docteur? Quel sens a cette chose insensée ? Pourquoi à table devant tout le monde avoir refusé du plat, si c’est pour vous goinfrer si malproprement en cachette ? D’où vous naît un tel sentiment sauvage ? Vous prétendez soigner les autres, quand vous êtes vous-même un cas ? (il entend du bruit, s’active, fait bouillir de l’eau, range la vaisselle, met la mouture de café dans le filtre) Entrent Martin en courant, suivi par Mathilde.
Martin.- Papa. Mon ventre a fait salle comble. Il refuse du monde. Est-ce que je peux aller jouer ?
Mathilde.- Tu devrais voir la décharge de son assiette, Papa. La viande est en pièces, les Knödel en lambeaux, la salade en charpie. C’est un vrai dépôt d’ordures.Tu devrais lui donner ordre de faire appel à son service de nettoiement.
Freud.- (à Martin) Il ne reste pas un strapontin pour un morceau de tarte ?
Martin.- Tout est complet. Il n’y a plus une place debout.
Mathilde.- Ca ne va pas se passer comme ça ! Son assiette lui commande de la vider, et il va lui obéir!
Freud.- Mathilde. Tu ne vas pas être avec ton frère plus son père que son père.
Martin.- (à Mathilde, singeant son père) Mathilde, tu ne vas pas être avec ton frère plus son père que son père. Martin s’en va en courant, suivi de Mathilde. Rires.
Entre Breuer.
Breuer.- Sigmund. Il va falloir que tu revoies ta copie. Il y a un hic. (Il voit Freud ranger la vaisselle, verser une louche d’eau bouillante sur la mouture) A propos, tu n’as pas fini de me porter des coups bas ? Tu débarrasses la table, tu ranges la vaisselle, tu fais le café : tu ne peux pas mettre un frein à cette débauche ? Qu’est-ce que c’est que ces dérèglements ? Tu ne peux pas te dominer un peu ? Maîtrise-toi, que diable. Réserve ton inconduite à ta vie de famille. Tu veux que je déchoies tout à fait à mes propres yeux?
Freud.- (riant, levant les mains) Bien. Bien. Je me dominerai.
Breuer.- Je disais : tu as échafaudé ta théorie de la psychanalyse un peu à la hâte. La première énigme résolue a débouché sur une deuxième qui, elle, ne se laisse pas résoudre... .. Rappelle-toi le premier trouble de ma petite jeune fille. Elle avait la meilleure vue du monde, et un beau matin, elle a vu trouble. Elle avait beau brandir son poing devant ses yeux, bouger ses doigts, elle ne voyait que des formes confuses, comme au travers d’une vitre dépolie. Lorsque je lui ai demandé à quoi lui faisait penser cette vue troublée, elle a dit qu’elle lui faisait penser à son père mourant. Elle était au chevet de son père moribond, quand d’une voix lointaine comme de l’autre monde, son père lui a demandé l’heure qu’il était. Prise à l’improviste, elle a porté sa montre à ses yeux. Affolée, elle s’est aperçue qu’elle ne distinguait plus les aiguilles. Elle a approché sa montre de plus près, a écarquillé ses yeux, en vain. Prise de panique, elle a cru qu’elle devenait aveugle, a porté ses doigts à ses yeux, et voici que des larmes ont débordé de ses paupières et ont coulé sur ses joues avec abondance. Sa vue troublée était un souvenir de cette scène de son père mourant. Et, du jour où je lui ai dit cela, le symptôme du trouble de ses yeux a disparu. C’est de ce fait, que tu as élaboré ta théorie de la thérapie psychanalytique.
Freud.- Oui.
Breuer.- Je croyais ma petite jeune fille guérie : je me trompais. Son état de santé est allé de mal en pis. Sa vue est à nouveau claire et nette, mais dès qu’elle brandit son poing et bouge ses doigts devant ses yeux, elle pousse des cris effroyables, comme si elle voyait des monstres horribles. Je lui ai demandé ce qui la faisait pousser de tels cris, elle a répondu qu’à la place de son poing brandi, elle voyait une répugnante trique vivante qui bougeait, et à la place de ses dix doigts, dix dégoûtants serpents vivants qui ondulaient. J’ai appliqué la méthode qui m’avait si bien réussi la première fois, je lui ai demandé à quoi lui faisaient penser cette trique et ces serpents. Elle m’a rapporté l’incident suivant : un matin, son père l’avait appelée du fond du jardin, et lorsqu’elle était arrivée, il lui avait méchamment tendu, au bout d’un bâton, un serpent qu’il venait de tuer, s’était même fait un malin plaisir de le jeter sur elle. Je lui ai suggéré que cette trique et ces serpents étaient le même souvenir de son père mourant que sa vue troublée, mais que cette fois, en donnant vie au bâton et au serpent, elle cherchait à ressusciter son père. Sûr de mon diagnostic, je pensais qu’elle serait guérie de son symptôme, comme elle avait été guérie du premier. C’est pire qu’avant. Chaque fois qu’elle brandit son poing et fait bouger ses doigts, elle hurle plus épouvantablement que jamais. Ta belle invention est une fausse découverte. La vérité est plus complexe que nous le croyons, et je pense, hors de notre portée. Silence.
Freud.- Et si, au lieu de douter de ma théorie, vous doutiez de votre interprétation ?
Breuer.- Tu en as une autre, aussi vraisemblable ?
Freud.- Quel genre de père était le père de Berthe ?
Breuer.- C’était un chef de famille à l’ancienne. Il commandait le petit peuple de sa famille en despote. Il interdisait à sa fille la fréquentation des garçons, triait ses fréquentations de filles, censurait ses livres et ses spectacles. On peut contester la rigidité de ses principes, on ne peut contester la réussite de la méthode. Berthe est une jeune fille comme on n’en fait plus, retenue, réservée, timide : charmante.
Freud.- Pardonnez-moi, un père, surveillant général comme l’était le sien, une fille peut certes le pleurer de toutes ses larmes, mais croyez-vous que ses regrets aillent jusqu’à le faire ressusciter?.. ..Permettez que je chausse mes gros sabots et parle avec un bon sens agreste. L’inconscient, vous le savez, ne travaille pas dans la dentelle et ne brode pas des canevas au point de Hongrie.
Breuer.- Pas de précautions oratoires avec moi, je te prie.
Freud.- Voulez-vous me montrer comment votre Berthe brandissait son poing ? (Breuer le fait) A quoi cela vous fait penser ?
Breuer.- (le proposant comme une hypothèse) Tu veux mon poing dans la figure ?
Freud.- Monsieur Breuer ! Vous, un intellectuel, vous passeriez si vite homme d’action ? Nous autres pauvres couards, les seuls coups auxquel nous nous risquons, ce sont des insultes, et, encore, seulement si elles ne portent pas à conséquence.... .. Selon vous, que veut dire ce poing dressé, en langue populaire ? Breuer regarde son bras, le baisse aussitôt et le met derrière son dos.
Freud.- (applaudissant) Bravo ! Excellente traduction !.. ...Que disait Berthe qu’il lui semblait de son bras brandi, rappelez-moi ?
Breuer.- Elle disait qu’il lui semblait que c’était une trique vivante.
Freud.- Une trique ? (Breuer fait la moue) Parce que les explications sont simplistes, elles seraient fausses ? .. ..Mon explication de cette première image est étayée par mon explication de la deuxième. Vous avez dit que ses doigts se métamorphosaient en serpents vivants. Dans l’imagerie des rêves, vous n’ignorez pas ce que figure le serpent.
Breuer.- Oui, mais son père lui a tendu, au bout d’un bâton mort, un serpent mort !
Freud.- Admirez la magicienne. .. .. D’un bâton mort, elle fait une trique vivante, et, miracle de la multiplication des pains, d’un serpent mort, elle en fait dix vivants... ... Contre le père rigoriste, qu’elle pleure certes, elle ose ressusciter ce que le père avait interdit, censuré, et tué, mais à quoi, elle, jeune fille, sait très bien qu’un jour, elle ne voudra ni ne pourra se soustraire. Cependant, tout en osant le ressusciter, elle se sent coupable de cette audace comme d’un crime, et, d’épouvante devant ce blasphème filial, elle pousse des hurlements effroyables. Breuer fait une grimace de dégoût.
Breuer.- Brillant, mais obscène. L’ennui, voyez-vous, c’est que ça ne cadre pas du tout avec ma petite jeune fille. C’est, de nature, la jeune fille la plus innocente du monde. La preuve en est que, depuis la mort de son père, alors que la mère la laisse totalement libre, Berthe ne sort pas plus qu’avant, mieux : qu’elle ne désire même pas sortir. Je l’ai mise à l’épreuve, je ne m’en laisse pas accroire. Berthe fleurit jeune fille, comme une rose fleurit rose : c’est comme si l’autre sexe n’existait pas. Ton explication te trahit toi, homme, plutôt qu’elle ne la dévoile, elle, jeune fille.
Freud.- .. .. Si, lors d’un accouchement, docteur, naît un enfant inerte et sans vie, est-ce que vous ne vous en alarmerez pas ? Ne ferez-vous pas tout ce qui est en votre pouvoir pour l’appeler à la vie ?.. .. Depuis les 6 ans que votre Berthe est pubère, tout un appareil a pris vie en elle : dans sa vie, a pris vie une autre vie. Et vous vous extasiez que cette vie soit sans vie ? Et vous professez et exercez la médecine ? .. .. Vous trouvez mes explications de ces images obscènes, mais Berthe n’aura-t-elle pas bientôt à faire face à une obscénité autrement obscène, puisque ces images seront réelles ?
Breuer.- Tout vient à son heure. Il sera toujours assez tôt pour affronter la réalité. Laissons à notre part animale sa portion congrue.
Freud.- Vous dites qu’elle ne sort pas plus qu’avant, qu’elle ne désire même pas sortir. Mais depuis que le père est mort, ne croyez-vous pas que la mère et la fille sont encore plus isolées qu’avant ? Avec un père comme elle en a eu un, croyez-vous qu’elle sache seulement ce que c’est qu’un garçon ? Aurait-elle l’occasion aujourd’hui de faire connaissance d’un jeune homme, qu’elle prendrait la fuite, tellement elle se sentirait novice... ..Si Berthe est chaste, c’est parce qu’elle l’est d’astreinte. Elle est ce qu’elle est par situation, non par choix.
Breuer.- Tu as un tort, Sigmund. Tu t’accroches trop désespé-rément à ta théorie. Tu te trompes : l’homme et la femme sont autre chose que leurs seuls reproducteurs... Ta personne est d’ailleurs ta propre vivante contradiction. Quel est ton vent dominant? Ce sont les choses d’esprit, les choses mentales, le mental, l’esprit. Tu avances le sexe comme moteur principal, mais qui en toi l’avance? L’esprit. Et pour des raisons d’esprit. Le sexe n’est pas ta pratique, il n’est que ta théorie. Ta théorie, du seul fait de ton propre exemple, est sujette à caution.
Freud.- A votre place, je ne m’avancerais pas trop pour moi.
Breuer.- Ne te fais pas plus noir que tu es, pour ton principe. Je te connais par coeur. C’est le feu dans ton crâne qui te dévore, non celui entre tes jambes. Et ce qui vaut pour soi, vaut pour tout le monde... ...Accepte un conseil de ton aîné, Sigmund. Si tu réduis l’homme au sexe, tu seras toi-même, réduit, à vie, au sexe. Ne gâche pas tes découvertes à venir par des inventions de Concours Lépine. A Vespasien, restaurateur de la paix et de l’ordre public, s’attache pour l’éternité, le nom des latrines publiques. Tu ne voudras pas souiller ton nom par le renom des succès orduriers d’éditions littéraires. Celui qui marche dans une crotte de chien, il aura beau racler sa semelle à toutes les bordures de trottoir, il sait lui-même que la puanteur ne le lâchera pas de sitôt. ... .. Prends patience. Poursuis tes recherches. Sois le noble ingénieur de nobles découvertes. Acquiers belle et honorable renommée... ... (il prend le plateau avec le café, les tasses de café et la Linzertorte, le montrant à Freud) Désunis, que nous réunissent ton café et ton dessert. Ils sortent.
Un peu plus tard. Marthe et Mme Breuer en manteau rapportent la cafetière vide, les tasses et le reste de tarte.
Marthe.- La patiente, c’est cette Berthe ? Quand votre mari en parlait, vous rentriez la tête dans les épaules.
Mme Breuer.- Voyez-vous, si mon mari était un roué et un cynique, je craindrais tellement de choses depuis tellement de temps que je ne craindrais plus rien, mais il est bon et honnête comme le pain. C’est sa ruse à elle que je crains.
Marthe.- Supposons le pire. Supposons qu’il prenne conscience de ses sentiments, qu’ils se déclarent l’un à l’autre... .. Et après? Ou il ne vous quitte pas, ou il vous quitte. S’il ne vous quitte pas? Bigame ? Une double vie? Vous imaginez la somme d’énergie et de temps nécessaire ? Deux femmes et une profession qui est plus qu’une femme ? Il faudra bien qu’il tranche là-dedans. .. ..S’il vous quitte ? Je lui souhaite bien du plaisir. Comptez-vous le temps qu’il leur faudra pour qu’ils constituent un capital entre eux de relations, telles que vous en avez constitué avec lui ?.. .. A votre place, je serais tout à fait tranquille, et même si j’avais tout lieu de ne pas l’être, je le serais quand même.
Mme Breuer.- Que j’aimerais avoir votre détachement. Entrent Breuer en manteau, avec son parapluie, et Freud.
Breuer.- La tête n’aura pas grand chose à dire pendant les heures qui viennent, je le crains. C’a été une vraie fête pour mon frère inférieur, Marthe : il vous en exprime toute sa gratitude.
Marthe.- Je vous raccompagne. Mme Breuer embrasse Marthe et Freud. Breuer embrasse Marthe, veut saluer Freud, qui l’évite. Tous sortent, sauf Freud. Rentre Marthe.
Marthe.- Ta façon de lui fermer la figure au nez et de te barricader derrière tes dents sont de bien mauvaises manières.
Freud.- Qu’un médecin ne croie pas que nous sommes ce que nous sommes est criminel. Tant de gens influençables s’en laissent accroire par de telles professions de foi. Et de tels médecins immatures soignent des malades immatures.
arthe.- D’autres médecins de ma connaissance croient qu’ils feront le bonheur des gens malgré eux. Chaque être, d’instinct, trouve un équilibre, dussent-ils appeler, eux, cet équilibre déséquilibre. Chacun de nous est le moins malheureux qu’il se peut, et eux viennent là-dedans comme des chiens dans des jeux de quilles. Marthe commence la vaisselle. Freud va et vient en regardant l’heure.
Marthe.- Tu as déjà un pied dehors, et ton esprit est déjà chez ton ami.
Freud.- Je peux sortir ? Mes papiers sont en règle ?
Marthe. - Je me coucherais en travers de la porte, que tu marcherais sur moi.
Freud.- (mettant son manteau) Apposeras-tu sur mon passeport le tampon d’un sourire ?
Marthe.-Je te donnerais mon visa en plus ? Je te le tamponne d’un tampon sec ! Freud sort. Marthe le raccompagne à quelques pas.
3.
Chez les Fliess. Dans l’entrée de l’appartement. L’horloge indique 3 heures 04. Mme Fliess est derrière la porte, la main suspendue sur le bec de cane. A 3 heures 05, on sonne, elle ouvre aussitôt. Entre Freud.
Mme Fliess.- Votre sonnette m’a trouvée derrière la porte. Devinez pourquoi ? (Freud fait un geste évasif) Vous aviez rendez-vous à 3 heures. Il est 3 heures 05. Vous êtes en retard, et pourtant vous êtes à l’heure. Vous convenez avec mon mari de 3 heures, mais comme vous avez un retard constant de 5 minutes, lorsque vous arrivez à 3 heures 05, vous êtes exact. .. ..Je me suis posé la question : si, à chaque fois, l’ami de mon mari arrive à l’heure en retard, pourquoi n’arrive-t-il pas tout simplement à l’heure à l’heure?.. .. Sans doute, craint-il, ai-je pensé, que l’heure juste ne sonne trop comme un rappel à l’hôte à ses devoirs, et ne veuille dire : voyez comme je suis exact, veuillez-vous à être exact à bien me recevoir. Ce retard impoli serait, de ce fait, un retard de respect... ..Seulement, il y a quelque chose à quoi vous ne songez pas. Votre hôte, à la fin, se plie tellement à vos 5 minutes de retard, que pour lui, en peu de temps, l’heure exacte n’est plus 3 heures, mais 3 heures 05. Fidèle à votre code, il vous faudrait ajouter 5 nouvelles minutes de retard aux anciennes, ce qui ferait 10 en tout. L’accoutumance tombant de nouveau à la fin comme un fruit mûr, les retards s’accumulant, vous arriveriez finalement avec un tel retard, que ce ne serait plus pure délicatesse, mais parfaite goujaterie... ... Ce à quoi, vous me répondrez sans doute que civilité est supposée de part et d’autre, de respecter ce respectueux battement de 5 minutes comme une règle immuable.
Freud.- C’est finement analysé.
Mme Fliess.- Quoi que ce soit bien de la complication, c’est tout de même bien de la simplicité, ne trouvez-vous pas ?.. .. Moi, voyez-vous, je ne calcule tout simplement pas. Lorsque j’ai rendez-vous, je vise en gros l’heure dite, mais je ne me soucie en rien d’être à l’heure. Ce qui fait que mes hôtes m’attendent à tout moment. J’arrive quand j’arrive. Je crée la surprise. J’ai réglé une fois pour toutes la question de l’heure : je n’ai pas d’heure.
Freud.- (s’inclinant) Savez-vous quelle est la différence entre vous et moi ? Le léger papillon poudreux effleure la fleur, le lourd hanneton cuirassé se cogne aux vitres.
Mme Fliess.- Je plaisantais. Vous pensez bien.
Freud.- C’est ainsi que je l’entendais.
Mme Fliess.- (sortant, à la cantonnade) Wilhelm. Ton ami est arrivé à l’heure avec son retard habituel. Wilhelm. Entre Fliess.
Freud.- (allant à Fliess et lui serrant les mains de ses deux mains) L’émigré qui rencontre un compatriote, n’est plus réduit à parler d’une langue étrangère par bribes. Il peut enfin parler de sa langue maternelle, pleine et entière... ...J’ai hâte que nous parlions de nos travaux Où en êtes-vous ?
Fliess.- J’ai commencé mon chapître sur la bissexualité. Venez. Je crois que ça va vous intéresser. Ils sortent. Entre Mme Fliess.
Mme Fliess.- (à part, seule) Il n’y a pas, dit-on, deux êtres au monde plus unis qu’un mari et sa femme : l’un ne fait une chose sans que l’autre l’assiste, l’autre ne fait pas une chose sans que l’un soit de la partie, si bien que, croyons-nous nous pauvres femmes, nos maris tiennent leur vie de leur femme. Croyons-nous. .. ..Faux. Il suffit que le premier métèque, le premier rastaquouère qui passe dans la rue, inconnu de la veille, étranger du matin, jette vers votre mari l’appât d’un sourire, sur lui le filet d’un compliment, et voilà l’homme de notre vie, sous vos yeux, emporté, ravi : plus à vous. Tous les trésors de son attention, de son affection que vous aviez si chèrement payés des vôtres, en un instant, frauduleusement détournés, au profit du premier bonneteur venu. Ce soleil, qui, croyiez-vous, brûlait pour vous seule, vers lequel, comme une fleur de tournesol, vous tourniez tout au long du jour, votre tête fidèle et attentive, en un instant, de dessus vous ôté, enlevé, ravi, disparu, absent dans un ciel désert.... .. Disputer mon mari à mon rival ? Repartir à sa conquête comme autrefois ? Contre frais et nouvel ami, que peut épouse désuète et démodée ? Que puis-je, sinon attendre que le nouveau devienne caduc à son tour, et que l’ancien redevienne à la mode ? .. .. Lorsque la brillante flamme se sera éteinte, et que le locataire sera plongé dans l’obscurité, puisse-t-il se tourner vers l’humble et fidèle veilleuse, qui brûle au-dessus de la porte. Elle entend du bruit et sort. Entrent Fliess, qui tient un cahier ouvert et Freud.
Fliess.- .. .. Je vais même plus loin. Ne sommes-nous pas, à la fois, homme et femme ? Femme, ne sommes-nous pas prête à nous charmer, nous séduire, nous tomber, tellement nous nous plaisons, et mieux qu’aucune femme aucun homme ? Et homme, ne sommes-nous pas les premiers bourreaux de notre propre coeur, notre propre épouseur, mieux qu’aucun homme d’aucune femme? Qui connaît, dans son trajet contourné, ses tours et ses détours, le chemin de notre plaisir, mieux que nous? Et, en vérité, ne formons-nous pas, avec nous-même, le couple idéal ? Respectueux de nous, comme nul d’aucun ? Couple qui toujours s’entend, jamais ne se fâche ? Les premiers à nous épargner des sujets de disputes, et nous éviter des scènes ? Qui savons, mieux que quiconque ce qui nous plaît et le chercher, ce qui nous déplaît et le fuir ? Le couple d’amoureux idéal ? En fait, la première chose que nous devrions faire, n’est-ce pas de bénir notre couple, nous jurer fidélité, nous aimer et entraider jusqu’à ce que la mort nous sépare ?.. .. Comme nous sommes les seuls à savoir nous combler, qu’avons-nous à remuer ciel et terre à chercher l’âme-soeur? Telle est la thèse que je développe.
Freud.- Que de belles et bonnes choses. Vous ouvrez des voies bien prometteuses.
Fliess.- A vous de parler. J’entends que vous m’exposiez en long et en large cette analyse de votre Ida, que vous venez de commencer. Allons à l’Ours Blanc. Ils sortent. Entre Mme Fliess, pleurant,qui va à la fenêtre et, derrière le rideau, les suit des yeux en essuyant ses larmes.
deux
1.
Cabinet de Freud. Entrent Ida et Freud.
Ida.- (entrant à reculons devant Freud, tout en ôtant son manteau, et gardant son sac à bandoulière) Vous vous rappelez : moi ?.. ..Mon père m’avait dit que vous me guéririez de ma toux. Quelle sûreté de diagnostic. Quelle sûreté de médication. Je tousse comme jamais. (elle s’assied sur le divan, son sac à bandoulière à côté d’elle)
Freud.- (s’asseyant, ouvrant son carnet) Puisque vous me la soufflez, parlons de votre toux.
Ida.- Je ne vous la souffle pas. Je parlais pour parler.
Freud.- Vous essayez d’éluder le sujet : raison de plus. .. Qu’est-ce qui vous fait tousser au juste ? Que sentez-vous ?.. (impérieusement) Allons !
Ida.- (s’étendant, obéissant) Je sens dans l’avant-gorge, comme quelque chose qui ne passe pas. C’est comme si j’avais mangé quelque chose qui se serait arrêté au fond de la gorge. J’ai beau avaler, ça ne se laisse pas avaler. J’ai beau tousser, ça ne se laisse pas tousser.
Freud.- Quand vos quintes actuelles ont-elles débuté?
Ida.- Il y a un mois peut-être.
Freud.- Il y a un mois, qu’est-ce qui a pu mettre la machine en mouvement ? Rappelez-vous. ..(silence) .. Vous voyiez Mr Kahn à l’époque ?
Ida.- C’aurait été difficile. Il venait de partir en voyage. (imitant Freud) Ah ha ! Etrange. Le départ de Mr Kahn déclencherait-il l’arrivée de cette toux ? - Fine mouche, docteur. - Mais quel lien peut-il y avoir entre la présence de ces tonitruantes quintes de toux, et l’absence de quelqu’un, bien trop éloigné pour les entendre ? - Ah ha ! Il y en a un, docteur. Vous ne devinerez jamais. Le lien était les lettres que j’écrivais à Mr Kahn. - Vous transcriviez vos quintes de toux dans vos lettres ? Vous lui écriviez en morse ? - C’est bien plus subtil que ça, docteur. Les quintes de toux sollicitaient tellement mes cordes vocales, qu’elles les mettaient hors service. J’avais une totale extinction de voix. Comme ma famille voulait ménager ma voix, personne ne me parlait plus, et je ne parlais plus à personne, ce qui fait, qu’isolée dans ma toux comme dans une cellule de moine, je pouvais être toute à Mr Kahn en pensée, et lui écrire en tout abandon. Mon silence, absence figurée, répondait à son absence en propre. M’éloignant des miens, je me rapprochais de lui... ... Avouez que je vous ai fait librement des aveux complets
Freud.-.. .. Vous lui écrivez encore ?
Ida.- Puisque je vous ai dit que j’ai rompu.
Freud.- Vous n’avez donc plus de raison de vous isoler pour penser à lui. Dès lors comment expliquez-vous vos quintes actuelles?
Ida.- .. .. Peut-être à mon amour passé reste-t-il une traîne, et ma toux vit-elle sur sa lancée ?
Freud.- Si nous voyions un peu ce qui se cache derrière ce paravent ?... .. Ne m’avez-vous pas dit que, quand Mr Kahn s’absentait, votre père et Mme Kahn se retrouvaient ?
Ida.- Les bandits. C’est réglé comme du papier à musique. A peine le mari a-t-il mis les voiles, que le père amant met le cap sur la femme. L’équipe de jour a à peine quitté la chaîne, que l’équipe de jour prend la relève. Ca, mon père ne laisse pas la place refroidir.
Freud.- Donc, Mr Kahn étant en ce moment absent
Ida.- Le vieux céladon tout craquant de rhumatismes s’agenouille en se tenant le dos et en faisant aïe aux pieds de sa jeune maîtresse.
Freud.- Vous n’avez pas l’air d’apprécier cela.
Ida.- Moi ? J’adore. Quelle fille a, comme moi, un père modèle qui lui donne un tel bon exemple ?
Freud.- Vous appréciez même cela si peu que, de vos quintes de toux, vous sommez votre père de rompre avec les Kahn.
Ida.- Vous me désapprouvez ? Pour un aïeul vénérable, qu’est-ce que c’est que ces moeurs de polisson ? Le père trahit la foi qu’il a jurée à sa femme, et la femme trahit la foi qu’elle a donnée à son mari. L’ancêtre lâche son vieux bien, et s’empare du jeune bien d’autrui, comme un sale garnement. A son âge, qu’est-ce que c’est ces moeurs de chapardeur ? C’est le monde renversé. Les aînés donnent le mauvais exemple aux jeunes. Vous permettez que les filles fassent aux pères la leçon qu’ils devraient faire aux filles ?
Freud.- .. ..Selon vous, celui qui juge autrui selon les lois morales, atteste-t-il de sa propre moralité ? Ne trahit-il pas plutôt sa jalousie ?
Ida.- Vous me blâmez ? Un homme marié, père d’enfants, va avec une femme mariée, mère d’enfants, et vous approuvez leur conduite ? Vous, un médecin, homme marié, père d’enfants ? Qui devriez être le premier respectueux de l’ordre moral et social, vous prenez leur défense ? Sans avoir vécu, j’aurais décidément tout vu et tout entendu... (silence)... Remarquez, mon frère fait preuve de la même tolérance que vous. Il dit que nous pouvons être heureux si, dans sa vie ingrate, notre père a cette consolation, d’aimer une femme qui l’aime. Seulement, il ne connaît Mme Kahn comme je la connais. ... (silence) ..Si vous voyiez la beauté que c’est. Elle a la peau blanche comme du lait, une taille si étranglée qu’on en a le coeur serré, des hanches décrochées et en porte à faux tout ce qu’il y a de plus chavirant, des épaules frêles comme un frêle esquif, qui se balance au gré des flots, des jambes douces et lisses comme de la nacre. C’est une déesse de femme.
Freud.- Vous avez l’air d’avoir été bien intime avec Mme Kahn.
Ida.- J’ai été son proche et son intime avant mon père !.. Ah ! La belle époque que c’était. .
Freud.-... ...Pourquoi ne vous feriez-vous pas votre mémorialiste?
Ida.- Ah ! Je me raconterai avec plaisir... ... La première fois que mon père et moi avons été chez les Kahn, nous sommes restés tard, ils nous ont invités à coucher. Ils manquaient de lits. A mon ravissement, Mme Kahn m’a offert de partager sa chambre. J’étais au septième ciel. Rendez-vous compte, une petite jeune fille rapeuse, raboteuse, pleine d’échardes de 14 ans, d’entrée de jeu admise dans le sanctuaire de la féminité, initiée aux rites secrets de la beauté, aux apparats sacrés de la séduction. C’a été pour moi la semaine pascale.
Freud.- .. Mme Kahn vous hébergeait à la place de son mari?
Ida.- Hé oui.
Freud.- Son mari était déplacé ?
Ida.- Dans la mansarde.
Freud.- Avec votre père ? Les deux messieurs étaient ensemble, comme étaient ensemble les deux dames ?
Ida.- Non, non. Ces messieurs sont bien trop pudiques. Mon père couchait sur un canapé au salon.
Freud.- Cet agencement me paraît tiré un peu par les cheveux. Pourquoi Mr Kahn n’est-il pas resté tout bonnement avec sa femme dans leur chambre ? Votre père couchant sur le canapé du salon, vous auriez couché dans la mansarde. Esst-ce que ça n’allait pas mieux de soi ?
Ida.- Sur le moment ça ne m’avait pas échappé non plus. Mais j’ai été si flattée que Mme Kahn trompât son mari avec moi en blanc pour ainsi dire, que ma vanité, d’un revers de manche, a balayé l’objection. Je me berçais de l’idée que Mme Kahn s’était entichée de moi... ... Juste punition. Trompant, j’ai été bien trompée. En envoyant son mari coucher dans la mansarde, et en s’amourachant de la fille, Mme Kahn se révélait, en fait, démarcheuse d’elle-même de première classe. D’une pierre, elle faisait deux très jolis coups : pouvait-elle mieux dire à mon père que son mari ne comptait pas pour elle, qu’en l’envoyant coucher à la mansarde ? pouvait-elle faire à mon père des avances plus délicates, qu’en faisant de délicates avances à la fille ? Et admirez sa rouerie : plus elle montrait de réserve à son mari, plus elle faisait d’avances à la fille, et plus elle faisait d’avances à la fille, plus elle montrait de réserve à mon père. Vous pensez comme mon père, piqué par le taon de cette indifférence, a foncé les cornes en avant. Ce qui devait arriver arriva : bientôt mon père fut plus attentif à Mme Kahn qu’à moi, Mme Kahn à mon père qu’à sa fille. Un beau jour, il fut tout à elle, et elle tout à lui, et moi, plus à personne : lorsque Mme Kahn fut tout à fait montée à son bord, d’un coup de talon, elle repoussa ma barque au loin. C’est alors que j’ai réalisé que je n’avais été qu’un pion dans son jeu. N’est-ce pas beau comme tout ? L’implacable férocité féminine balaie tout sur son passage, choses, bêtes, gens. Voilà la femme, avec un grand F... ... Encore si, dans le ciel de Mme Kahn, avait éclaté un fulgurant coup de foudre pour mon père, dans un orage de passion, on aurait été pour elle toute indulgence.... ... Mais que peut trouver, je vous prie, une jeune fleur fraîche, et droite, et vigoureuse, comme Mme Kahn, à un vieux plant fané et flétri, à la tête pendante comme mon père ?... Seul un calcul pouvait inspirer tant de calcul. Ce qui, en réalité a séduit Mme Kahn chez mon père, c’est que c’est un homme qui a de quoi, n’est pas sans moyens, et dans les hautes sphères n’est pas impuissant. Un silence.
Freud.- Quand vous dites, dans ces curieuses expressions, que votre père a de quoi, n’est pas sans moyens, dans les hautes sphères n’est pas impuissant, voulez-vous dire que c’est un homme riche, qui a le bras long ?
Ida.- Quoi d’autre ?
Freud.- .. .. Melle Bauer, l’assertion selon laquelle les familles fréquentent les familles de même niveau qu’elles, est-elle vraie selon vous ?
Ida.- Tout à fait. Je l’ai toujours pensé.
Freud.- Dans le cas des familles Kahn et Bauer, l’assertion se vérifie-t-elle ?
Ida.- Monsieur Kahn et mon père sont de situation, de fortune et d’influence strictement équivalentes. L’un a des usines, l’autre des magasins.
Freud.- Mr Kahn lésine-t-il avec Mme Kahn ?
Ida.- Mr Kahn est envers sa femme la générosité même, bien qu’elle ne l’en rembourse que d’ingratitude.
Freud.- Vous disiez pourtant que ce qui attirait Mme Kahn chez votre père c’était qu’il avait de quoi, n’était pas sans moyens, n’était pas impuissant : qu’allait-il chercher chez votre père ce qu’elle avait chez son mari ?.. .. Ne devez-vous pas, en toute logique, reconnaître qu’autre chose séduisait Mme Kahn chez votre père ?
Ida.- En toute logique, oui.
Freud.- Si nous transformons votre phrase : Mme Kahn aimait votre père parce qu’il avait de quoi, n’était pas sans moyens, dans les hautes sphères n’était pas impuissant, en la phrase inverse suivante, d’un sens totalement différent : cette jeune fleur fraîche, et droite, et vigoureuse aimait ce vieux plant fané, flétri, et à la tête pendante, bien qu’il n’eût pas de quoi, bien qu’il fût sans moyens, bref bien qu’il fût un vieil homme impuissant, cela vous paraît-il contraire à votre pensée ? Un silence.
Ida.- Est-ce si déraisonnable de penser cela ?
Freud.- Qu’en conséquence, vous vous posez la question suivante : si mon père est impuissant, que diable peuvent-ils bien faire ensemble ? Un silence.
Ida.- Est-ce si fou de se poser la question ? Un silence.
Freud.- .. ..Avant de poursuivre notre route, permettez que nous marquions une halte, et consultions certaine carte.J’aimerais m’assurer si sur certaine Carte du Tendre, vous connaissez les tours et détours, que peut prendre l’amour humain dans son cheminement. Les actes amoureux qui pratiquent des confusions d’organes sont-ils enregistrés dans votre bagage ?
Ida.- (faisant comme si elle ne comprenait pas) C’est la confusion, qui vous rend si confus ?
Freud.- Permettez que je joue un instant au professeur. Dans notre âge de nourrisson, les organes dominants, qui, sur l’être humain, ont le plus grand empire et sont la source du principal de sa jouissance, sont à juste titre les organes par lesquels il se nourrit et défèque, soit sa bouche et son inverse : d’eux, en effet, dépend la tâche du nourrisson qui est de croître et de se développer. A notre âge pubère, ensuite, les organes de la génération montent en puissance, sans que pour autant, les premiers perdent de leur force. Les seconds pliant les premiers à leur service, la jouissance des seconds se doublant de la jouissance des premiers, la jouissance générative, étant ainsi la plus totale qui se puisse, remplit ainsi sa fonction totalement... ... Lorsque deux êtres approchent leurs lèvres et s’embrassent, tout le monde entend que c’est un acte d’amour, et, pourtant, n’est-ce pas une réminiscence du premier âge ? Je ne sache pas que la bouche soit précisément un organe dont la fonction est, à quelque titre que ce soit, la génération. .. .. De telles confusions d’organes, comme pratique amoureuse, sont-elles consignées dans votre savoir ?
Ida.- Aucune pratique humaine, même la plus honteuse, ne se cache, qu’elle ne se dévoile un jour... ... Vous semblez justifier de tels actes.
Freud.- Je ne justifie rien. Je parle de ce qui existe. Vous, par contre, vous paraissez les condamner.
Ida.- Rien ne les excuse. Ce sont des pratiques ignobles. Adapter des choses inadaptées, ça s’appelle de la perversion.
Freud.-.. .. Frapperez-vous de flétrissure et d’ignominie la divine civilisation grecque, splendide soleil levant de la nôtre ? Chez elle, était en faveur une telle confusion d’organes que vous décriez si fort... .. Vous-même, d’ailleurs, pardonnez-moi, qu’imaginez-vous comme relation amoureuse entre une jeune et fraîche jeune femme et un vieil homme impuissant, sinon le mariage de l’organe féminin qui embrasse et de l’organe masculin qui aime ? Silence. Ida regarde au plafond.
Ida.- Vous avez remarqué ? Vos moulures au plafond tressent une guirlande de feuilles d’acanthe.
Freud.- A quelle heure du jour êtes-vous prise de quintes de toux?
Ida.- Le soir.
Freud.- Votre père est-il de retour ?
Ida.- Il me semble.
Freud.- Il ne vous semble pas, vous en êtes sûre : vos quintes de toux débutent à l’exact moment du retour de votre père chez vous... ... Vous disiez que vous toussiez, parce que vous sentiez quelque chose au fond de la gorge, qui ne voulait ni s’avaler ni se tousser. Ne pensez-vous pas que, lorsque votre père rentrait, vous jouiez pour de faux, à l’intention de votre père, la même scène amoureuse, que celle que vous supposiez qu’avaient jouée Mme Kahn et votre père pour de vrai, l’après-midi ?.. ..Lorsque vous toussez quand votre père rentre, ne lui faites-vous pas même double déclaration d’amour : vous toussez en votre honneur, et en même temps, de cette toux, vous le sommez de rompre avec les Kahn ?
Ida.- C’est proprement dégoûtant. C’est à se vomir soi-même.
Freud.- Rien au contraire n’est plus candide ni plus innocent. Que traduit finalement tout cela sinon un amour naïf et passionné pour votre père ?
Ida.- De quelle façon ignoble. C’est à se donner des hauts le coeur.
Freud.- Ne croyez pas que ce que vous trahissez vous révèle telle que vous êtes.Ce n’est que la partie de vous que vous ne reconnaissez pas, et qui de ce fait, prend plus d’importance.. ..Croyez-vous que je sois fait autrement que vous ?
Ida.- Oui, mais c’est moi que vous déshabillez sur la voie publique. Vous, vous gardez votre cravate.
Freud.- .. .. En analyse, qui est terre inconnue, nous n’en sommes qu’à l’exploration. Je pronostique que naîtra un jour un heureux temps où les malades s’analyseront eux-mêmes. .. .. Nous avons fini un acte. Voulez-vous qu’après un entracte, nous enchaînions l’acte suivant ?
Ida.- (se levant) Votre horde de questions m’a complètement mise à sac. Je n’ai plus ni coeur ni âme ni esprit. Il faut laisser à cela le temps de repousser. Ida sort. Freud va à l’autre porte, l’ouvre. Entre Bauer.
Bauer.- (montrant la porte d’Ida) Docteur ! Je vous ôte d’entre Ida et moi. Je lui cède. Je romps avec les Kahn. ... ...Je ne peux plus l’entendre tousser. Son supplice me met au supplice.
Freud.- Vous acceptez que votre fille mette la main sur vous ? Vous quittez une Mme Kahn à laquelle vous tenez tant, pour que votre fille, vous ayant tout à elle, et vous quittant finalement, vous ne soyez plus à personne ? Qu’est-ce que c’est que cette lâcheté ? L’altruisme n’est trop souvent que faiblesse indigne, l’égoïsme au contraire beau courage... ... Qu’est ce qui est moral, en l’occurrence ? Le moral est ce qui est immoral. Le moral, en l’occurrence est que vous soyez fidèle à celle qui trompe son mari, et avec qui vous trompez votre femme. Pas de sacrifice inutile, Monsieur Bauer. Pas de charité malsaine. Soyez fidèle à votre salubre amour de vous-même.
Bauer.- Je ne sais ce que j’admire le plus en vous, votre bonté ou votre pessimisme.
Freud.- Pour les quintes de toux, je ne veux pas être présomptueux, mais je diagnostiquerai volontiers qu’elles ont fait long feu.
Bauer.- (lui serrant les mains) Ah, docteur ! Je fais le voeu que votre voeu soit exaucé ! Ils sortent.
2.
Etage de l’appartement des Freud. Salon qui donne dans la rue, dont la porte sur le couloir est ouverte. Freud entre dans le salon, va à la fenêtre. Paraît dans le couloir Mathilde.
Mathilde.- Papa, Martin se tue trop au travail. Je sais qu’il a des trésors de volonté, mais à ce rythme-là, il ne fera pas de vieux os.... (du couloir, détaillant ce qu’elle voit) Tu devrais le voir. Il mène quatre travaux de front. Il est agenouillé devant son lit : devant lui, il a une boîte de magie, il essaie des tours de cartes ; à sa gauche, il a sa pile de cartes postales qu’il trie ; à sa droite, sa collection de pièces de monnaie, qu’il empile; plus loin devant lui, un tarot de Marseille, il se tire les cartes. Il saute de l’un à l’autre sans répit. Tu devrais lui suggérer de s’octroyer une récréation, et de se distraire à traduire son thème latin.
La voix de Martin.- (fort) Je me tords. Je me gondole. Qu’elle est drôle. C’est à taper des poings contre les murs. C’est à trépigner des pieds sur le plancher. C’est à se taper le derrière par terre.
Freud.- (fort) Martin ! Apporte-moi ton livre de latin. Martin ! Je t’appelle... ... Martin ! Que mon appel soit suivi d’effet. Disparaît Mathilde, paraît Martin avec son livre, tourné vers Mathilde.
Martin.- (vers Mathilde) Bayadère ! Odalisque ! Hétaïre !
Freud.- Martin. N’emploie pas des mots dont tu ne connais pas le sens. .. ..Lis la première phrase.
Martin. - (de mauvaise humeur, lisant) En ce temps-là, les champs étaient mal cultivés par des esclaves paresseux.
Freud.- C’est une application du passif latin et de son complément d’agent. (du doigt, il indique à Martin sa chambre) Le surveillant ramasse les copies dans une heure. Sort Martin.
Freud.- (à la fenêtre, remarquant dans la rue) Ah ! Votre mère revient du culte... ... Tiens, il y a du nouveau. De sa ligne à la traîne, le bâteau pêcheur a accroché un coeur.... ... La chaloupe attachée derrière la péniche, bien que secouée de droite et de gauche par les remous, garde bien la distance... ... Ah ha ! Votre mère bifurque vers notre porte. Le pisteur poursuit droit en hypocrite, fait marche arrière, stationne en face, lève les yeux vers les étages, (il s’écarte vivement de la fenêtre) questionne les fenêtres... ..Mm? Qu’une telle mûre mère de famille soit encore un tel bourreau des coeurs ? On entend Marthe entrer, elle passe dans le couloir, entre embrasser Freud.
Marthe.- Bonjour.
Freud.- Bonjour. Marthe sort en ôtant son manteau.
Freud.-(assez fort pour que Marthe l'entende) Par aventure, j’étais à la fenêtre, j’ai vu que la nymphe des bois était prise en chasse par un satyre aux pieds de bouc.
La voix de Marthe.- J’étais suivie ?
Freud.- A la trace. Le museau reniflait le talon.
La voix de Marthe.- Aussi, j’avais l’impression.
Freud.- (à la fenêtre, se mettant de côté ) L’humble suppliant implore les fenêtres. Ne lui jetteras-tu pas quelques piécettes ?
La voix de Marthe.- Ce bonhomme me suit depuis la place du Temple.
Freud.- Tout à l’heure, tu avais l’impression qu’il te suivait. Maintenant, tu n’en doutes plus... ... C’est sans doute un effet de ton magnétisme animal, les aiguilles de toutes les boussoles s’affolent sur ton passage. Entre Marthe.
Marthe.- (l’embrassant) Je n’affole plus guère la tienne. Mon aimantation pour toi semble bien éventée. (elle sort)
Freud.- (assez fort) Pardonne-moi, mais pour que l’eau monte dans la pompe, il faut que la pompe ait été amorcée...(silence) ...Je doute qu’il se soit dit : voilà une femme réservée, sérieuse, j’ai des chances... ... Il a fallu qu’un regard l’invite.
La voix de Marthe.- Je l’ai peut-être regardé d’un regard distrait.
Freud.- Entre un regard rapide, qui effleure en passant, et un regard, qui traîne et garde la note, il y a une différence que l’on sait.
La voix de Marthe.- (fâchée tout d’un coup) Qu’est-ce qui te prend ? Tu veux un rapport de mes actes et de mes pensées, heure par heure ? Une minute de mes minutes ?
Freud.- Tu vois que tu m’appesantis, ne peux-tu pas avoir l’humanité de me soulager ?.. .. Que tu esquives de répondre n’est pas fait pour me rasséréner.
La voix de Marthe.- (fâchée) Ecoute. Laisse-moi tranquille. Silence.
Freud.- Une femme, importunée, se hâte, toute droite. Toi, tu t’attardais. Tes yeux ratissaient le sol. Les ailes te traînaient à terre comme un pigeon amoureux.
La voix de Marthe.- (fâchée) Tu rêves de pleins délires, mon pauvre Sigmund.
Freud.- Pour mon malheur, j’ai des yeux de lynx. Pas un froncement de sourcil, par un souffle, pas un air ne m’échappe. Tu t’es conduite comme j’ai dit.
La voix de Marthe.-Tu es odieux. Quel balourd tu fais, mon pauvre ami.
Freud.- Balourd, c’est ce que j’ai été pour toi dès le premier jour. Je suis fâché qu’il ait fallu que tu sois fâchée pour l’avouer. En fait, rien en moi ne t’a jamais séduit. Si je t’avais plu d’emblée, m’aurait-il fallu tant de lettres et tant de supplications pour que tu m’acceptes ?.. .. Là, dans la rue, un visage, une allure, en un clin d’oeil tu es sous le charme. Combien peu cela t’importait que je puisse te voir de la fenêtre, combien plus comptait celui qui te plaisait.. .. Et lorsque je te fais la remarque que cela me blesse, au lieu de me rassurer et de me réconforter, tu me rudoies, me traites de malade atteint de délire. .. ..Un tel fossé me sépare de toi, que plutôt que m’épuiser à le combler sans cesse, il vaut mieux encore que j’aille de mon côté. Paraît Mathilde.
Mathilde.- (alarmée) Papa, tu ne pas punir toute la classe, parce qu’un élève fait des siennes. Entre Marthe, qui s’assied, et droite et croisant haut ses jambes, se fait les ongles.
Freud.- Qui a jamais pu gagner un coeur qui n’est pas pour lui ? Faire que quelqu’un qui n’aime pas, aime ? (il porte la main à ses yeux et essuie ses larmes) Paraît Martin.
Martin.- Il est temps que je reprenne cette classe de chahuteurs en mains. (à sa mère) Tu as parlé à ce type ?
Marthe.- Mais non, voyons.
Martin.- Le type t’a parlé ?
Marthe.- Mais non, voyons.
Martin.- (à son père) Ta femme a-t-elle suivi le type qui la suivait ? Non. Elle allait devant, et le type la suivait derrière. Est-ce que le type lui a parlé ? Non. Est-ce qu’elle lui a parlé, elle ? Non plus. Est-ce qu’elle t’a quitté ? Non. Menacé de te quitter ? Non. Mais toi, elle. Tu reproches au type de la suivre. Tu aurais préféré qu’il s’écarte, l’air dégoûté, en se pinçant les narines ?.. .. Tu ne crois pas que ton imagination prend l’air un peu vite? Tu ne crois pas que le moment est venu de sortir ton train d’atterrissage et d’amorcer la descente ? .. ..Papa. Tu as l’âge de raison depuis un certain temps, ne peux-tu reprendre la raison de ton âge ?.. ..(à sa mère) Tu as fini de faire ta chipie ? (à son père) Tu as fini de pleurnicher pour un bobo de rien du tout ? (il va au milieu du salon, et frappe des mains) Fin de la récréation. On ne se dispute plus. On donne la main à son petit camarade... .. Les enfants. J’attends.(Voyant que sa comédie ne donne pas, Martin a une grimace pleureuse. On frappe fort à la porte d’entrée, on sonne à coups redoublés, on entend la voix de Breuer appeler de dehors : “Sigmund ! Sigmund” ! Marthe va ouvrir. Entre Breuer.
Breuer.-(voyant que dans la famille il se passe quelque chose) Je viens comme un cheveu sur la soupe ! Marthe, dans la boîte à pharmacie familiale, permettez que j’emprunte la trousse de secours. (il montre Freud, Marthe pousse les enfants à sortir, veut sortir elle-même, Breuer à Marthe) Il n’y pas de huis clos pour vous, Marthe. L’audience est publique. (à Freud) Prête moi ton concours, je t’en prie, Sigmund... ...Outre des troubles divers, vertiges, vomissements, saignements, Berthe a une tumeur à l’abdomen qui grossit de jour en jour. Tout cela a l’air d’aboutir à quelque chose que je ne sais pas et qui me plonge dans une angoisse folle.
Freud.- Je vous déconseille de faire appel à moi. Je ne me recommande pas. Je vous cite le jugement éclairé de certain professeur.
Breuer.- Je ne me déjuge pas ! Je n’appelle pas l’analyste en consultation, mais le généraliste. Ta pratique médicale est très sûre d’elle. Tu es un omnipraticien hors pair.
Freud.- Vous auriez confiance absolue en ceci, absolue méfiance en cela ? Vous emmèneriez le généraliste, vous laisseriez l’analyste à la maison ? Que de respect pour la personne. Que d’égards.
Breuer.- Je me convertis ! Je crois ! J’apostasie mon apostasie ! Je crois en la psychanalyse et en Freud son prophète ! Je crois en tous tes dogmes, même en celui de ton infaillibilité !
Freud.- Inventions de Concours Lépine. Succès orduriers d’éditions littéraires. Vous n’avez pas honte de vous fier en un guérisseur ?
Breuer.- (à Marthe) Prêtez-moi, je vous supplie votre levier, Marthe, pour soulever cette masse inerte.
Marthe.- (allant à Freud) Tu souffres qu’une malade souffre, Sigmund ? (elle pose un baiser sur sa joue) Sortent Breuer, Freud qui essuie ses yeux, que suit Marthe.
3.
Chez les Pappenheim. Le salon, qui donne sur la porte d’entrée. Berthe, l’air souffrant, se tenant le ventre, s’appuyant sur une chaise, est à la fenêtre, et guette dehors.E Entre Mme Pappenheim.
Mme Pappenheim.- .. Savait-on qu’un tel être gentil et généreux existait ? Douces prières d’un homme bon sont des ordres. Il t’a demandé de garder le lit, Berthe.
Berthe.- Gentil. Gentil. Ces paternes médecins de famille font les doucereux. Tant qu’il croyait la tumeur bénigne, il était à mes petits soins. Elle croît, se développe, s’annonce comme le pire, il prend ses jambes à son cou. Je vais consulter un confrère. Je vais consulter un confrère. Le judas. (elle se tient le ventre et grimace de douleur)
Mme Pappenheim.- Aie foi en sa bonne foi, Berthe. (elle pointe du doigt vers le dehors, montrant Breuer qui arrive) Berthe !
Berthe.- (regardant, à la hâte) Maman. Maman. (en grimaçant de douleur, elle se précipite en se tenant aux meubles, manquant cent fois de trébucher) Il faut qu’il me trouve où il me croit. Aide-moi. Vite. Il va croire que je le trompe. Aide-moi. Elles