Gagne-pain
un - deux - trois - quatre - cinq
1
Paris. Belleville. Un deux-pièces. Zélie Larrivist, seule, avec une valise.
Zélie.- (seule) .. Fidélité à un autre, n’est-ce pas infidélité à soi ? C’est une injure grave faite à l’autre, dit-on, de ne pas tenir sa parole ? N’est-ce pas plutôt une injure grave faite à soi, de la tenir ? Le plus intelligent cède, dit-on : n’est-ce pas faire peu de cas de l’intelligence ? On promet fidélité, une année passe à peine, on s’aperçoit qu’en se liant à l’autre, on s’enchaînait. Par amour pour lui, avec lui je me verrouillais dans sa prison. Emprisonnée dans la geôle amoureuse, gémissant et pleurant, avec nostalgie je regardais à travers les barreaux, les lumières de la ville. .. Si le crabe au fond des mers, veut grandir et se développer, ne faut-il pas que par durs à-coups, il casse cette dure carapace qui l’enserre, qu’avec peine, et douleur, il s’en extraie, pour se confectionner une carapace plus ample, afin que son corps puisse grandir enfin ? Rompant mon serment, je romprai avec lui, mais, dernière lâcheté, non chez lui, mais dans un lieu public, tellement j’ai peur de ses réactions inconnues. Elle prend sa valise et sort.
Rue Vivienne. Devant la Charge Des Orches. Barthélémy, Camille, arrivant avant l’heure.
Camille.– Barthélémy ?
Barthélémy.– Oui ?
Camille.– Jouant à ma petite marchande de tapis, je te propose un troc. Ce soir, après le travail, nous visiterions un appartement.
Barthélémy.– Tout ce que tu voudras.
Camille.– Tout ce que je voudrai ?
arthélémy.– Sans troc, ce soir, demain, toute la semaine, tout le mois, toute l’année. Tout ce que tu voudras, tant que tu voudras.
Camille.– Barthélémy.
Barthélémy.– Je mets les pouces. Je me bats contre des moulins à vent. .. ..Je n’ai plus aucun ressort, Camille. J’ai beau ramer avec force, le courant contraire est trop fort. Je laisse filer la barque. Barthélémy entre dans la Charge, Camille attend Hugues Le Bonhomme, et Loris Ortigueira, qui arrivent.
Camille.– Hugues, Loris. Parce qu’il n’a pas pu se faire entendre, Barthélémy veut abandonner le syndicat. Hugues, si cher au cœur de mon mari, vous seul pouvez le chercher dans le désert où il se proscrit, et le ramener vers nos habitations. Loris, aidez Hugues : votre cœur tout frais fera oublier ses vieilles rancoeurs. Hugues Le Bonhomme et Loris Ortigueira entrent.
L’escalier vers la Charge, un réduit, qui sert de salle de Comité d’entreprise.
Barthélémy.– Je plaide notre cause, chaque fois un espoir me naît, et chaque fois l’espoir me meurt, et naît l’échec. M’épandre en gémissements et en plaintes, fondre en larmes et en pleurs, je ne sais plus faire que cela.
Hugues.– Vous ne sentez pas ce que je sens. A force d’appuyer sur votre levier, je sens des ébranlements. Est-ce que le bûcheron compte le nombre de coups de hache qu’il lui faut donner ? Non, il continue sa hacherie, jusqu’à ce que l’arbre tombe dans un craquement formidable… Il appartient au combat syndical d’être sans fin.
Loris.- Cela me blesse que ces gens vous aient blessé… Chassez ces lourds nuages sur votre front, Barthélémy, séchez cette méchante pluie qui mouille vos joues.
Hugues.- Cher Barthélémy, c’est vous qui avez donné à notre triple amitié existence. Laissez leur votre colère et votre chagrin : ils ne méritent pas mieux. Retrouvez avec nous votre joie et votre gaieté.
Barthélémy.–Faut-il que vous m’aimiez et que je vous aime, pour que le reste, pour moi, subitement ne compte plus. (les entourant de ses bras) Si je gémissais, c’était parce que, lors de toutes ces démarches, vous m’étiez absents, je m’en aperçois. Ils sortent .
L’entrée de la Charge. A l’entrée, Mr Dru, debout. Entre Barthélémy.
Dru.– Bonjour, Monsieur Tatvan.
Barthélémy.- (bref) Bonjour. Sort Barthélémy vers les bureaux.
Dru.- (à part) Cela lui pèlerait la langue de dire : Monsieur le Directeur ? Le vieux masque de cuir se racornit, vivement qu’on le range au magasin des accessoires. Je ne connais pas d’être plus déplaisant que ce vieux soixante-huitard. Entre Hugues Le Bonhomme.
Dru.– Bonjour, Monsieur le Bonhomme.
Hugues.– Bonjour, Monsieur le Directeur. Sort Hugues le Bonhomme vers les bureaux.
Dru.- (à part) Pour expier d’être des néants, les gens médiocres n’ont qu’une ressource : travailler avec conscience. C’est ce que cet être falot fait consciencieusement. Entre Loris.
Loris.– Bonjour, Monsieur le Directeur.
Dru.– Mon petit Loris. Heureusement qu’il y a des jeunes gens comme vous. Gardez votre fraîcheur d’âme bien au frais. Que votre jeune âme vieillisse le plus tard possible. … Voulez-vous me rendre un service ?
Loris.- (à part) J’espérais passer sans avoir à acquitter le péage. (haut) Vous faire plaisir me fait plaisir, Monsieur.
Dru.– Voulez-vous me cueillir au kiosque du boulevard mon bouquet de nouvelles fraîches, et au kiosque de la Madeleine deux places au parterre pour le concert de Béroff ?
Loris.– J’y cours, j’y vole.
Dru.– Soyez de retour à l’heure.
Loris.– Je me cravache, je m’éperonne. Entre Mme Mairesse, avec le courrier. Elle va à son bureau,s’assied, dépouille le courrier.
Dru.- (voix off) .. .. Ai-je ou non un ticket avec elle ? Il y a doute. Les femmes sont sujettes à des sautes d’humeur : l’important est d’être là au moment exact où l’humeur saute : c’est alors qu’il faut les sauter… … J’ai un atout dans ma manche ; directeur. Elle est sous moi, de sous-moi à sous-moi, il n’y a d’espace que de la figure à la réalité. .. Il n’y a qu’un chemin pour entrer dans son Saint des Saints : parlons-lui de son fils.
Mme Mairesse.- (voix off, voyant que Dru s’approche d’elle) La glu Dru. Tout l’art, avec ces messieurs, est de souffler le chaud et le froid.
Dru.– Alors, jeune et jolie mère d’un Geoffroy si inspiré, quelles belles choses vous raconte son bulletin ?
Mme Mairesse.– Hélas, hélas. Dans les matières, qu’il faut, maths, sciences physiques et naturelles, ses notes sont au plus bas ; par contre elles sont au plus haut, dans les matières qu’il ne faut pas, français, latin, grec. Romans, nouvelles, contes, légendes, poésies, essais, de tout continent et de toute époque, il passe ses jours et ses nuits à lire de la littérature. Cela me désespère. S’il s’adonnait aux sciences comme il s’adonne aux lettres, quelles carrières ne s’ouvriraient-elles pas devant lui ?
Dru.– Vous sous-estimez les lettres, Madame. Dans toutes les professions, ceux qui ont affaire à des lettrés, ne les trouvent jamais sans réplique ; les matheux et les scientifiques, eux, restent souvent sans voix. Je prétends que votre fils est bon dans le meilleur.
Mme Mairesse.– Je vais vous donner une raison de rire.
Dru.– J’aimerais.
Mme Mairesse.– Geoffroy me dit exactement ce que vous venez de me dire.
Dru.– Je suis proche de votre fils qui est proche de vous, je suis donc proche de vous, voilà qui me ravit. Il étudie d’abord, pour vivre ensuite : il vivra ainsi en pleine connaissance de cause. Quand il fera autant qu’il sait, il pourra ce qu’il voudra
Mme Mairesse.– (voix off) Halte. Danger. Je commence à le trouver moins vieux. Vite un bon coup de froid : parlons-lui de son fils. Loris revient avec le journal et les places, qu’il donne à Dru.
Dru.- (ayant regardé les places, fâché) Loris. A quoi pensez-vous ? Des places du côté droit. Un pianiste qui se produit doit donner autant à voir qu’à entendre. Pendant que l’oreille écoute les sons, l’œil doit pouvoir observer le doigté. Retournez, échangez les places. 8ème rang, côté gauche.
Loris.– J’y cours.(il sort)
Mme Mairesse.- (haut) Parlons de votre fils Maxence.
Dru.– Maxence. (se fâchant) Quel Maxence ? Il n’y a plus de Maxence… Il est parti, Maxence … L’autre jour, il a eu ses 18 ans. Il est venu me trouver dans mon bureau avec sa valise. Il m’a dit qu’il pouvait enfin me dire ce qu’il pensait, que les études secondaires et supérieures étaient non seulement ennuyeuses comme la pluie, mais encore inutiles, qu’hors la situation qu’elles procurent, elles ne méritent pas qu’on s’y applique même une heure, qu’il les abandonnait et s’en allait travailler. Vous ne savez pas jusqu’à quel degré de colère, il m’a échauffé. Je lui ai dit qu’il ne pourrait pas prétendre à grand’chose étant donné le manque de diplômes par lequel il s’était illustré. Il m’a répondu qu’il n’avait aucune nécessité d’une bonne place, pourvu qu’elle lui donne de quoi vivre, ne soit pas épuisante et lui laisse du temps libre. Je lui ai dit qu’ayant toujours vécu dans l’aisance en toute inconscience, il ne savait pas ce qui l’attendait. Il m’a ri au nez, m’a tourné le dos et il est parti.… … Je viens de faire une enquête : il vit d’un gagne-pain que je rougirais de nommer. . .. C’est contre moi qu’il a décidé d’être nul. Il se venge de ce que je lui ai fait subir pendant son enfance. Il s’est vengé, mais je me vengerai de sa vengeance. L’histoire n’est pas finie. J’aurai ma revanche. Attendez que la dure pauvreté ait raison de lui. Il viendra me supplier à genoux, le salopard. Il viendra manger dans ma main. Loris revient avec les places de concert.
Dru.– Vous avez manqué d’être en retard. Vous avez failli faillir. Dépêchez-vous.
Loris.- (à part) Jamais il ne parle de payer ce que sur sa demande, je lui achète. Une fois de plus, j’en suis de ma poche. (il sort) Entre Pater, qui tient un journal grand ouvert dans une main, de l’autre tire derrière lui par la cravate Barthélémy.
Pater.– Barthélémy. Ne faites pas d’histoires. .. (montrant le journal) Dru, tu as lu dans le journal la page des résultats des grandes écoles ? Je te parle. Tu ne l’as pas consultée pour ton fils, je m’en doute.
Dru.– Ca va, Pater.
Barthélémy.–Je vous en prie, Monsieur Pater.
Pater.–Vous, taisez-vous. (à Dru) L’élite des écoles des élites. L’excellence de l’excellence. Le meilleur des meilleurs. L’académie des académies. L’antichambre du pouvoir. Tu vois de quelle école je parle…(montrant du menton) Entre ce directeur, et son commis, quel nom de quel fils figure dans la liste des reçus ? D : Dru ? Pas du tout. T : Tatvan. Tatvan, c’est lui, Arthus, c’est son fils. Qu’est-ce que tu en dis ?
Barthélémy.– Je vous en prie, Monsieur Pater.
Pater.– Pourquoi refuser les honneurs du triomphe ? A votre place, je mettrais les drapeaux à toutes les fenêtres, je chanterais la Marseillaise à pleine bouche.
Barthélémy.– Je ne suis pour rien dans la réussite de mon fils. Pater.– Ne dites pas d’âneries. Vous savez bien, comme moi que ce que devient l’enfant, il le doit à ses parents. Ce n’est pas Dru qui dira le contraire. Hein, Dru ?
Barthélémy.– J’ai eu mon fils pour moi, non pour lui.
Pater.– Il a eu son fils pour lui, tu entends ?
Barthélémy.—J’étais parvenu dans ma vie au point critique à partir duquel, si on n’enseigne pas ce que la vie vous a appris, votre savoir se retourne contre vous. J’ai eu mon fils pour moi. S’il est parvenu où il est parvenu, c’est de son choix et par sa volonté. … Si cela se trouve, Monsieur le Directeur, votre fils, de rien, se bâtira la vie la plus originale du monde, tandis que le mien, avec le diplôme qu’il a, s’assemblera la vie la plus préfabriquée qui soit.
Pater.- (à Dru) Ecoute comme le commis est généreux envers son Directeur.
Barthélémy.- Pardonnez-moi, mais la Charge m’a engagé pour tenir le compte des clients de D à J.
Pater.- (à Dru) Ecoute comme le commis fait la leçon à son Directeur. (Barthélémy sort. Lui montrant Mme Mairesse) Arrête de caqueter, mon coquelet. (lui montrant la porte) Mérite tes hauts émoluments. Tous sortent, Pater hilare.
Loris dan son bureau, faisant l’addition de ce que lui doit Dru.
Loris.- (à part) Croit-il que ces choses sont gratuites pour moi ? Quand il achète, payer est une chose à quoi il ne pense pas ?.. .. C’est une chose si vile, que son noble esprit refuse de s’y avilir ? Ces trois sous, est-ce pour lui si mesquin qu’il ne veut pas y rétrécir sa pensée ? Ou est-ce un oubli naïf ? … Mais pour oublier de façon si constante qu’il me doit, ne faut-il pas qu’il y pense sans arrêt ? Que son impudent âge mûr abuse de ma jeunesse timide, n’est-ce pas honteux ? .. .. Je ne sais ce qui m’enrage le plus, de l’argent qu’il me doit, ou du mépris que cela sous-entend. Ah, ces trois sous m’occupent l’esprit plus qu’ils ne valent… .. Réclamer de telles petites sommes à un tel haut personnage ? Jamais, je n’oserai. Me dévoiler comme un tel rat. Mais, lui, n’ose-t-il pas s’abaisser à cette bassesse ?... … Mon Dieu, pourquoi faut-il que les gens ne soient pas honnêtes par nature ? Pourquoi faut-il qu’on soit obligé de lutter, simplement pour qu’il nous soit rendu justice ?.. Il faut que j’aille : c’est une question d’honneur… Il sort, son papier en main.
Dans un couloir, Loris, attendant.
Loris.- (à part) Lui dirais-je que je suis à court ce mois-ci, que s’il pouvait me rembourser ce qu’il me doit, cela m’aiderait ? Avancer une fausse raison, par fausse honte ? Tu ne peux. (Au bout du couloir, arrive Dru. Allant à Dru, haut) Monsieur le Directeur, permettez, pour les journaux et pour les places au concert, je crois que vous ne m’avez pas payé.
Dru.– (un court instant, muet) Je vous règlerai, Monsieur Ortigueira, vous pensez bien.
Loris.– Ah, bon. (allant, à part) Ma folle crainte n’avait pas d’objet. Il reconnaît sa dette avec sérieux. ..(s’arrêtant) ..Mais voilà, il ne m’a pas remboursé… ..Moi, qui suis tout amour, me forcer à la haine : est-ce ainsi que va le monde ? Je n’étais rebelle en rien, le monde m’y force. .. .. Apparemment, c’est à sa capacité de se défendre que l’on reconnaît que l’on devient un homme. (Il fait demi-tour, revient vers Dru, s’arrête)
Dru.– J’honorerai ma dette, vous pensez bien, Mr Ortigueira.
Loris.– Bien. (il se retourne et va, à part) Ce qui est certain, c’est qu’il ne me demandera plus de lui acheter : je suis quitte pour l’avenir. Si je le tenais quitte pour le passé ?.. Loris, tu ne le peux. Ton honneur te commande de repartir à l’assaut, il te faut lui obéir. (Il refait demi-tour, Dru, affairé, rentre dans son bureau)
Loris.- (à part, de loin) Quand il a vu que je revenais, il a fait l’affairé et s’est esquivé. J’oserai le tout pour le tout. Il va droit sur le bureau de Dru.
Le bureau de Dru, Dru est assis. Loris frappe et entre.
Dru.– Monsieur Ortigueira, vous voyez que je suis occupé.
Loris.– D’accord. (faisant demi-tour, à part) J’abandonne. Je le tiens quitte… .. Sois un homme, Loris, puisque c’est cela être un homme. Que de si hauts personnages aient de pareilles immondes petitesses… … (se retournant vers Dru) Monsieur, je vous saurais gré de m’accorder un instant.
Dru.– (agacé) Mille affaires me tirent par la manche, Loris.
Loris.- Permettez, mon affaire à moi double les autres.
Dru.– (agacé, montrant la pile des dossiers) Une file d’affaires fait la queue devant ma porte.
Loris.– (montrant son addition) Permettez, je suis prioritaire… … Monsieur, sur votre demande, je vous ai acheté le journal chaque jour, depuis quinze jours, je vous ai acheté des places de concert et de théâtre, vous ne m’avez pas remboursé.
Dru.– Je vais vous étonner, mon petit Loris. Je reconnais ma dette.
Loris.– Je n’ai pas remis mon paiement, ne remettez pas votre remboursement.
Dru.– Je vous rembourserai, vous pensez bien.
Loris.- (à part) Cloue-toi sur place, Loris, ne bouge qu’il t’ait remboursé. (haut) Un supérieur d’âge hésitera-t-il à rembourser les dettes qu’il a contractées auprès d’un jeune inférieur ?
Dru.– (agacé, d’une main, il sort son porte-monnaie, l’ouvre, en sort un billet, qu’il jette sur le bureau) Remboursez-vous.
Loris.– Vous me deviez moins.
Dru.– (avec un geste, comme s’il arrondissait la somme) C’est bon, c’est bon.
Loris.– Vous me devez ce que vous me devez, rien de plus. (il pose la monnaie et sort. Dans le couloir, à part) .. Enfin, je suis parvenu au faîte. Au-dessus de moi, s’étend l’immense toile de fond de l’immensité céleste. J’assiste à mon lever du jour. Il sort, et va à son bureau.
Le bureau de Loris, entre Loris. Entre Dru, derrière lui.
Dru.- Monsieur Ortigueira, je vous en prie.
Loris.- (à part) Je ne suis plus le petit Loris, je suis Monsieur Ortigueira.
Dru.- Ceux qui sont en haut ont tendance à considérer ceux qui sont en bas, comme chose négligeable. Je vous confirme qu’ils ne le sont pas.
Loris.- C’est bon.
Dru.– Vous n’effacez pas l’affront, je vois, que je vous ai fait subir.
Loris.– Si, allez. (à part) Me prend-il pour un niais ? Se serait-il excusé si je ne m’étais pas rebellé ? (haut) J’efface l’ardoise, Monsieur.
Dru.– Je vous en ai bien de la reconnaissance.
Loris.- (à part) Simagrées. (haut) C’est bon. (Dru sort, à part) Rebellez-vous contre l’injustice, il y aura toujours plus de gain, que si vous la subissiez sans mot dire. Il sort avec un dossier, en faisant un bond de joie.
Un café, face à la Bourse. Zélie, assise, valise à côté d’elle, prend un café, Hugues Le Bonhomme entre, s’asseoit à sa table.
Hugues.– Tu as voulu me voir ?
Zélie.– J’espère de tout mon cœur qu’à ce que je vais te dire, tu ne me répondras pas comme à une offense, par de la violence, mais par de la raison, comme à un fait… .. Hugues, je t’annonce que je te quitte… … Sans cesse, je t’ai tiré par la manche, pour que tu me sortes et que tu me fasses connaître du monde. Jamais tu ne m’as aidé. J’ai décidé de m’aider moi-même.
Hugues.- Comme deux siamois, tu nous sépares avec violence, par le scalpel. .. ..(s’essuyant les yeux, prenant les mains de Zélie dans les siennes) Réussis, Zélie, puisque tu le désires tant. Je te le souhaite de tout mon cœur.
Zélie.- (serrant à son tour les mains d’Hugues dans les siennes) Je craignais une contre-offensive de coups et de cris : tu ne sais comme tu me soulages que mes craintes aient été vaines. Entre Pater, qui , voyant Hugues et Zélie, va vers eux.
Pater.- (à Hugues, admiratif, montrant Zélie) Hugues Le Bonhomme. Hugues Le Bonhomme, présentez-moi.
Hugues.- Zélie Larrivist, une amie, actrice. Monsieur Pater, notre fondé.
Pater.– Actrice. De cet Olympe qu’est le théâtre, une déesse m’apparaît : je tombe à genoux.
Zélie.– Fondé. Ravie de vous découvrir. Ce n’est pas l’idée que je m’en faisais.
Pater.- (montrant Hugues) Voilà bien la chance qu’ont ces jeunes ruraux élevés à la communale : à eux les jolies fleurs fraîches des champs. Nous autres fils de famille, sur quoi devons-nous rabattre ? Sur les plantes de serre, élevées dans les écoles privées, qui souffrent de carences de toute sorte, sclérotiques, névrotiques, psychopathes. Bonhomme Le Bonhomme, vous ne savez pas combien cette beauté éclatante illumine votre noire obscurité : vous devenez soudain pour moi quelqu’un.
Hugues.– Replongez-moi dans ma terne obscurité, Monsieur, Zélie vient de rompre avec moi.
Pater.– Saviez-vous seulement le trésor que vous aviez, malheureux ? Si j’avais été à votre place, je l’aurais suppliée à deux genoux, je vous jure qu’elle ne m’aurait pas quittée.
Hugues.- (se levant) Je n’étais pas l’escorte qu’il fallait, pour le chemin qu’elle veut faire.
Pater.– Et vous vous effacez : c’est ce qu’il fallait faire. Hugues sort.
Zélie.– Il m’a aidée autant que son salaire l’a pu. Il m’a hébergée, nourrie. Grâce à lui, j’ai pu suivre mes cours d’art dramatique. Soyons juste.
Pater.– Il pouvait bien payer un peu cette faveur inouïe de vous avoir.
Zélie.– N’êtes-vous pas de mon avis ? Rechercher la compagnie des gens illustres, pour qu’ils vous éclairent de leur célébrité, jusqu’au jour où nous brillons de notre clarté propre, n’est-ce pas une ambition légitime ? Hugues disait que pour arriver auprès des gens arrivés, cela supposait de la flagornerie. J’en conviens, mais ne peut-on s’amuser à cela, et n’en pas penser moins ? Ne peut-on rire de ce qu’une chose aussi grossière réussisse si bien? .. .. A-t-on des talents pour les cacher sous le boisseau, ou pour qu’ils brillent de tous leurs feux ? J’ai faim d’acclamations, d’applaudissements. Je les vaux, je les veux… … La semaine prochaine, il y a la journée d’audition des élèves sortants pour les professionnels du spectacle. Je connais l’un ou l’autre. On va se disputer ma personne. Je vais être demandée. Je vais faire monter les enchères. Le monde saura bientôt qui je suis.
Pater.– A qui veut la réussite aussi fortement et ardemment, la réussite ne peut que venir.
Zélie.– Je suis si certaine de mon talent, que j’ai décidé de loger princièrement ma future gloire dans un bel appartement d’un beau quartier. J’ai un peu d’argent gagné à des besognes alimentaires : mes ponts d’or prendront le relais. (elle se lève)
Pater.—Faites-moi une faveur : faites que j’assiste à votre journée d’audition.
Zélie.—Je vous ferai avoir une carte d’invitation. .. .. Excusez-moi, il faut que j’aille chez mon nouveau propriétaire chercher les clés. Elle se lève, veut saisir sa valise, mais Pater s’en saisit avant elle. Ils sortent.
Sur le trottoir, passe, devant le café, Loris.
Loris.- (à part) Paris, Paris. Louvre, ouvre-moi tes deux bras royaux, Cour carrée, accueille-moi, comme noble cour. Magnifique palais de plein air et de plein ciel, change moi, pauvre humble, du misérable réduit, qui est mon logis. Blocs de pierre bien ajustés et bien sculptés, larges dalles de pierre, fais-moi oublier l’humilité de ma personne. Orgueilleux palais de noble architecture, me sacrant et me couronnant, fais-moi un instant plus grand qu’en privé je suis. Palais vaste et ciselé, élargis mon souffle, accrois mon cœur, hausse mon âme à cette ordonnance et à ces proportions divines. Magnifie-moi en grandeur d’esprit et hauteur de vues. Sois mon royal palais à moi, simple citoyen, entre midi et deux heures, un instant, Paris. Il sort.
2
Le même jour,entre midi et deux heures. Devant la porte ouverte du secrétariat, Loris termine son sandwich.
Loris.- (à part) Je dois à la vérité de l’avouer : en amour, je suis la parfaite bleusaille : c’est aussi pour faire mes classes dans le service amoureux que je me suis enrôlé dans les bataillons parisiens. ..Il ne faut surtout pas se fier aux apparences, auxquelles on aimerait tant se fier. Nous avons, paraît-il affaire à forte partie. Le combat avec elles n’est jamais franc. Ces dames sont affreusement sans honneur, elles ne se privent pas de porter de traîtres coups bas, de poser des chausse-trapes, des guets-apens, des traquenards. … ..On dit les idylliques contrées de l’amour habitées par des cannibales. Malgré les mises en garde, je ressens un ardent désir de découvrir ce nouveau Monde.. ..Mais je veux être tout sauf leur proie. Aussi, j’avance à pas comptés, je regarde derrière chaque fût d’arbre. Il entre dans le secrétariat, où Madame Mairesse termine aussi son sandwich. Il s’assied sur une chaise, loin d’elle.
Mme Mairesse.– Vous revoilà à faire mon siège, Loris.
Loris.–C’est plus fort que moi. J’ai beau secouer l’aiguille de la boussole en tous sens ; au repos, se balançant de part et d’autre, elle finit toujours par indiquer votre nord. Je n’y suis pour rien si je suis fasciné par les belles personnes.
Mme Mairesse.– (se levant) Savez-vous qu’à la longue, la fascination pour les belles personnes fascine les belles personnes à leur tour ? (avançant en louvoyant vers lui) Le fer aimanté aimante le fer qui ne l’est pas, ne vous l’a-t-on pas appris à l’école ?
Loris.– (inquiet) Où allez-vous ?
Mme Mairesse.– Je n’y peux pas plus que vous. Vos yeux jettent sur moi leur filet de mailles serrées et me tirent à eux.
Loris.- Quelles sont vos intentions ?
Mme Mairesse.– Vous me mangez des yeux, Loris. Je ne fais qu’obéir à votre appétit.
Loris.– Quel péril voulez-vous me faire courir ?
Mme Mairesse.– Je ne veux qu’exaucer les voeux que vous exprimez avec tant de ferveur.
Loris.– N’avancez pas un pas de plus, Madame. Restez où vous êtes.
Mme Mairesse.– Compatissante, je ne fais que céder à vos suppliants regards.
Loris.– Vous êtes une dame sérieuse, vous ne pouvez pas penser à ce à quoi je pense. Vous savez quelque chose que je ne sais pas.
Mme Mairesse.– Tout air sérieux cache peut-être un air qui l’est moins.
Loris.– (affolé) Je suis désarmé, vous êtes trop bien armée. Demeurez à distance, s’il vous plaît.
Mme Mairesse.– (s’arrêtant) Tenez bien fort votre cierge dans les mains, je ne vous l’arracherai pas. Loris sort à reculons.
Loris.- (respirant, à part) J’ai frisé le mauvais coup. Dieu sait quelle atteinte elle m’aurait porté. J’aurais été un jouet dans ses mains. Elle aurait pu faire de moi ce qu’elle aurait voulu.
Dans un autre bureau. Camille, assise, Loris assis à côté d’elle, les genoux en avant, tout près d’être à genoux, la regarde en suppliant.
Camille.– Loris, j’ai pitié de vous.
Loris.– Vous avez pitié : vous m’aimez donc un peu.
Camille.– Ne vous trompez pas, Loris : c’est pure humanité.
Loris.– Qu’est-ce qu’est humanité pour vous ? Féminité. Pour moi ? Masculinité. Pour ma miséreuse masculinité, une petite aumône de féminité, s’il vous plaît, belle dame. Aimez-moi un petit peu, et je ne souffrirai plus.
Camille.– Je suis mariée, Loris et je ne déteste pas assez mon mari.
Loris.– Ne me regardez pas de ces yeux cruels. Leur fer coupant rouvre mes plaies, par ces plaies, ma vie. s’écoule.. .. Personne ne vous aimerait comme moi, gente dame. Essayez-moi, vous raffolerez de moi. Mon coeur est sans emploi, prenez-le à votre service, par pitié.
Camille.– Vous gémissez quand vous n’avez aucun sujet de vous plaindre. En séduction, vous êtes sain de la plus belle des santés : la jeunesse.
Loris.– A quoi me sert ma jeunesse, puisqu’elle ne me rapporte rien ? Faites à votre pauvre Loris l’aumône d’un peu d’amour : il en est cruellement démuni. Un petit sou d’amour pour le nécessiteux, pour le miséreux, une petite pièce.
Camille.– Je suis sous contrat avec mon mari. A lui je dois tout ce que j’ai.
Loris.– Je tends la main, et vous tournez la tête, c’est là votre charité, bonne dame ? En amour, vous êtes si bien pourvu que, secouant la nappe, vous pouvez bien laisser tomber quelques miettes. Quand on en a pour un, on en a pour deux. Il n’en saura rien, je vous jure. Ce dont n’a pas connaissance, n’a pas d’existence. Vous qui dites que vous avez le cœur sur la main, donnez m’en un petit bout, charitable dame.
Camille.– Tout l’amour que j’ai est attribué, mon petit Loris.
Loris.– Tout ces replets d’amour, comme votre mari, font du gras. Vous le nourrissez trop de vous, il en devient obèse : pour sa santé et pour qu’il retrouve son goût de vous, donnez m’en un petit morceau, s’il vous plaît.. ..Riche dame, pour vous faire pardonner votre table trop bien garnie, ne pouvez-vous me donner quelques reliefs ?.. … Pauvre Loris, en amour, si sous-alimenté. Sûr, je mourrai de malnutrition.. .. On dit que la jeunesse est l’âge de l’amour. Je m’offre où est la demande ? Je suis fait à être aimé, et je ne le suis pas. Qui m’expliquera ce mystère ? Camille lui donne un baiser sur la joue.
Loris.– Ce petit sou est ridicule, vous devriez avoir honte. Qu’est-ce que je peux acheter avec cette piécette ? Camille éclate de rire. Loris sort désolé.
Le café devant la Bourse. Micheline assise à une table, devant un café et un verre d’eau. Venant de la Bourse, entre Pater, accompagné de Loris, qui ne quitte pas Micheline des yeux.
Micheline.- (à Pater) Tu devrais te voir déambuler. On dirait un de ces primates, gorilles, chimpanzés, qui marchent en s’appuyant sur le dos des phalanges des mains. Redresse-toi. Pater fait un effort pour se tenir droit. Pater et Loris s’assiéent à la table de Micheline.
Micheline.- ( montrant à Pater sa cravate) Tu expédies ta fourchette si chargée de mangeaille avec tant de hâte de l’assiette à la bouche, qu’elle en verse la moitié en cours de route, et qu’elle en éclabousse ta cravate. Pater regarde sa cravate, prend son mouchoir dans sa poche, le trempe dans le verre d’eau, et s’apprête à la nettoyer.
Micheline.– Pas avec de l’eau, tu vas la béatifier et lui faire une auréole. Il faut la donner au nettoyage. Pater cache sa cravate sous le pan de sa veste.
Micheline.- (à Pater) Sais-tu qu’hier soir, au concert, tu m’as étonné ? Pour donner au sens de l’ouïe tout son sens, en vrai amateur de musique, tu as clos les paupières. Tu étais au septième ciel. Avec le chœur des anges, tu goûtais aux joies ineffables du Paradis. .. .. A la musique céleste, tu as soudain joint la trompette de ton nez : tu ronflais.
Pater.– Si pleine de tact et de goût avec les autres, avec son mari, d’une brutalité sans égale.
Micheline.– La brutalité du langage répond à la brutalité du spectacle. La parole rend les violences que la vue à la vue fait subir.
Pater.– Je vis à la bonne franquette. Je ne me bistourne pas le naturel. Est-ce que je m’exaspère contre tes préciosités ? Tes sucreries me donnent des caries aux dents : est-ce que je saute au plafond ?.. ..(se levant) Je vais à la Bourse voir un cours, et je reviens. Pater sort.
Micheline.- (à Loris) Loris, depuis que vous êtes assis, vous avez les yeux plantés dans les miens. Vous n’avez pas honte ? Voulez-vous bien me les refourrer dans leur étui ?.. .. Vous que j’imaginais si timide, comment osez-vous ? . .. Penser que vous êtes le fils d’une de mes amies.
Loris.– Quand ma mère était votre amie, Madame, ma mère avait mon âge. (à part) Courage, jeunot.
Micheline.– Vous continuez ? Vos yeux nus osent s’exhiber aux miens nus ? Voulez-vous vous dépêcher de les rhabiller ?.. … Où est le délicat fils de mon amie ? ..
Loris.– Vos beautés me regardaient droit dans les yeux, il aurait été de la dernière impolitesse de ne pas leur répondre.
Micheline.– C’est une affaire entre elles et vous, vous faites bon marché de moi.. … Je vous interdis de me peler du regard ainsi, vous me mettez la pulpe à l’air. Vous êtes d’une impudeur sans pareille.
Loris.- (à part) Ose, Loris, ose. (haut) Vous vous scandalisez que j’émette des signaux, pourquoi vous mettre à l’écoute ? Que ne faites-vous comme les autres, et laissez votre récepteur éteint ?.. .. Quand mes yeux vous ont fait des avances, les vôtres ont-ils reculé d’un pas ? Au lieu de les ignorer, vous les avez soulignés en poussant de hauts cris.
Micheline.– Que savez-vous comment est faite une femme, jeune homme ?.. ..Allez-vous baisser le double canon de votre arme, et la rengainer dans l’étui ?.. .. Votre maman, Monsieur Ortigueira, ne vous a pas dit que j’étais maman ?
Loris.– Elle m’a dit que vous aviez purgé votre peine, que vous aviez déposé vos deux boulets.
Micheline.– Et que mes enfants ont un père, qui est aussi mon mari ?
Loris.– Le surveillant de la prison, à ce que j’ai vu, aspire à la même liberté que la prisonnière. Il cherche visiblement dehors ce qu’il n’a pas chez lui. Et s’il ne l’a pas, vous ne l’avez pas non plus.
Micheline.– Qu’est-ce que le bonheur, Loris ? L’absence du pire. Qu’est-ce que la sagesse ? Un désespoir tranquille. Quelle est l’ultime sérénité ? L’extinction de tout désir.
Loris.– Muette, immobile, vous retenant de parler, de tousser, de vous moucher, de faire grincer votre fauteuil, vous penchant de côté pour ne pas gêner celui derrière vous, vous vous contenterez, votre vie durant, d’aller au cinéma ? Vous estimez-vous si inapte à vivre? Les autres vivant, vous ne vivant pas, c’est ainsi que vous imaginez la vie ? Vous voulez n’avoir été dans la vie, que la femme d’un Pater ?
Micheline.– J’ai tant de peine, balancier en mains, à tenir en équilibre sur mon fil, et vous, comme un vilain garçon, par vos cris et vos gesticulations, vous vous acharnez à me le faire perdre ? .. Si vous ne fermez pas votre bouche, Loris, la mienne prendra le relais : mon mari descend de la Bourse.
Loris.– Allez-y.
Micheline.– Je vous mets au défi.
Loris.– Je le relève. Entre Pater.
Micheline.– Jorge.
Pater.– Mm ?
Micheline.– Je porte plainte contre ce faux fils de mon amie. Bien qu’il y ait entre lui et moi des barrières de toute sorte, il prétend sauter allègrement dessus. Ses yeux osent pénétrer par effraction chez moi, comme chez lui. Dis-lui que ta femme appartient à son mari en toute propriété.
Pater.– (observant Micheline et Loris) Ce qui me turlupine, Micheline, ce n’est pas tellement ce jeune homme. Ses yeux posés sur toi ne sont après tout que le réflexe masculin à ce stimulus qu’est la vue d’une jolie femme. Quel mâle dans la rue, s’il darde ses yeux sur une femme, se soucie du mari, qui marche à côté d’elle ?.. .. Ce qui me turlupine, c’est le pourquoi de ton dépôt de plainte à mon guichet. De prime abord, on pourrait penser que, si une femme appelle son mari à son secours, c’est parce qu’elle se sent trop faible pour écarter l’importun. Mais, s’il est quelqu’un qui sait dire son fait à quelqu’un, c’est bien toi. Face à mes semblables, tu n’as jamais eu ta langue dans ta poche.. .. Ton dépôt de plainte n’en est donc pas un, mais un de tes habituels méchants coups de pied en douce. Quel mari accepte de gaieté de cœur, qu’un beau jeune homme fasse du rentre-dedans à sa femme ? De tes ongles peints, tu me pinces jusqu’au sang de jalousie. Dont acte. Je t’avise que j’accuse le coup. Je dis : aïe. Contente?.. ..(à Loris) A votre réflexe, Loris, je conseillerais de porter un peu réflexion. Vous allez, Monsieur le Candidat, passer devant un examinateur redoutable. Un sourire ironique sur les lèvres, elle vous écoutera sans dire un mot. Plus sous son regard, vous vous sentirez niais, plus vous serez vraiment niais. Elle vous fera si bien perdre contenance, que vous bafouillerez, et que pour finir vous quitterez la salle, les larmes aux yeux. Je vous souhaite bien du plaisir. (à Micheline, qui est tout sourire) Tu avais, me disais-tu des courses à faire ? Ils sortent. Loris les suit des yeux.
Fin de la journée. La Charge. Le secrétariat. Mme Mairesse. Se prépare à sortir Camille.
Mme Mairesse.– Camille. Camille, il faut que je vous raconte. J’ai été témoin d’une chose étrange. Tout le monde sait qu’Hugues le Bonhomme a son domicile à Belleville, un deux pièces. A 5 heures, à peine la Charge a-t-elle dégorgé sur le trottoir le personnel, que ce sage jeune homme file droit vers la rue des Petits Champs, dans la rue des Petits Champs tourne vers un porche clé en main, comme quelqu’un de la maison entre sa clé dans la serrure, et le porche l’avale… .. Intriguée, hier, j’ai mené ma petite enquête. Je suis allée au porche, j’ai compulsé la liste des sonnettes : son nom figure sur la dernière sonnette, en haut. J’ai questionné un quidam à fort accent italien, qui entrait : il m’a confirmé que Le Bonhomme avait bien une chambre là, et qu’il recevait des visites. Question : qu’est-ce que ce jeune homme sans histoires peut bien faire dans cette chambre ?
Camille.– Peut-être est-ce pour lui une aire de repos dans la fatigante course du jour ?
Mme Mairesse.– De repos avec qui ? C’est un baise-en-ville, Camille. Une garçonnière. Vous savez la liberté que prennent ces Messieurs. Il voit des femmes, c’est sûr. Dieu sait quelles parties de jambes en l’air se paie ce tartufe. On lui aurait pourtant donné le bon Dieu sans confession. .. Au lieu de me perdre en conjectures, vous savez ce que je ferai ? J’irai voir ce qu’il en est. Un jour que je saurai qu’il y est, je monterai, je frapperai à la porte. Quoi ? Vous habitez ici ? Je croyais que vous habitiez Belleville ? J’aurai juste le temps, par la porte entrouverte, de voir qui est avec lui et ce qu’il y fait.
Camille.– (préoccupée) Barthélémy m’a dit qu’il voyait souvent Hugues Le Bonhomme le soir. J’irai avec vous.
Mme Mairesse.- Remarquez, ce que l’on craint n’est pas forcément vrai.
Camille.- Quand l’idée des femmes vous vient, elle ne vient pas de rien. Vous m’avez donné subitement une horrible soif de curiosité. Il faut que je l’étanche coûte que coûte. Je n’aurai de cesse d’avoir découvert la clé de cette énigme. Je ne supporte pas de ne pas savoir. A ce moment,Barthélémy sort, Camille lui emboîte le pas.
Devant la Charge, sur le trottoir, Barthélémy et Camille font quelques pas, puis, Barthélémy allant quitter Camille, se font face à face.
Camille.- (lui montrant son habit) Pour qui ce beau plumage ? Le coq s’apprête à faire sa basse-cour à toutes les poulettes de la ville ? A qui tu veux plaire ?
Barthélémy.– A un.
Camille.– A un ?
Barthélémy.– (se montrant) Moi. .. .. Je me sentais ces derniers temps trop à mon désavantage. J’étais trop discrédité à mes yeux. Il fallait de toute urgence que je me séduise. C’était bien vu : j’ai fini par obtenir de moi les dernières faveurs. Barthélémy va pour aller.
Camille.– Est-ce que tu pourrais aimer une deuxième femme ?
Barthélémy.– Pas une deuxième, 4, 6, 8, 10, tout un tas. Dans son mode d’emploi, mon appareil dit qu’il peut : ça rentre dans ses propriétés… .. Seulement, il y a un hic : un femme, c’est déjà un plein temps : faire des heures supplémentaires avec une deuxième ? Si je donne une de mes moitiés à l’une, l’autre moitié à l’autre, qu’est-ce qui me reste ? 4, 6, 8, 10 femmes, d’accord, mais pas ensemble, à la suite. Barthélémy va pour aller.
Camille.– Qui me dit, que tu ne vois pas quelqu’un dans tes soirées ?
Barthélémy.– Avec un boulet au pied, je peine à avancer, tu penses, avec deux. Je ne me sens pas assez coupable pour me condamner à pareille double peine… ..(Camille rit) Ne roucoule pas, tu es loin d’être un parangon : tu pourrais crier moins fort, pleurer avec moins d’abondance, parler avec moins de prolixité, rire moins sottement, t’enthousiasmer moins bêtement pour des imbéciles. Pour le moment, je considère que ce sont encore des détails. Barthélémy va pour aller.
Camille.– J’ai appris qu’Hugues Le Bonhomme loue une chambre, rue des Petits Champs, et que Loris et toi, vous lui rendez visite.
Barthélémy.– C’est vrai.
Camille.– Je sais ce que vous faites dans cette chambre tous les trois.
Barthélémy.– Si tu le sais, pourquoi tu le demandes ?
Camille.– Vous recevez des femmes.
Barthélémy.– Tu te trompes. Il n’y a pas de femmes.
Camille.– Il y a des femmes. C’est toi qui me trompes.
Barthélémy.– Je te promets que je n’y fais rien, dont je puisse me sentir vis à vis de toi coupable.
Camille.– Si vous ne faites rien de mal, alors, je pourrais y venir.
Barthélémy.- C’est alors qu’il se passerait du vilain. Hugues n’aimerait pas du tout.
Camille.– Comment puis-je te faire confiance, si je ne peux pas vérifier si elle est bien placée ? .. .. Explique-moi comment Hugues peut dépenser pour louer une chambre, alors qu’il gagne ce qu’il gagne ? Vous vous cotisez et vous vous offrez des suppléments au menu du jour, avoue.
Barthélémy.– Si je te disais autour de quoi nous nous réunissons, je rassasierais ta faim, mais cette faim rassasiée s’ouvrirait sur une autre faim, et ce serait sans fin. Loris et moi, avons promis à Hugues que nous garderons le secret. Je ne répondrai plus à aucune question sur ce sujet. Barthélémy va pour s’en aller.
Camille.– Barthélémy. J’ai invité Charlène et son mari pour Samedi midi.
Barthélémy.– (se retournant, fâché)Tu ôteras mon assiette de la table. Le maître de la maison sera absent.
Camille.– Tu ne peux faire cela. Les outrager, c’est m’outrager.
Barthélémy.– Rien qu’à penser à elle, son odeur de pourri me prend à la gorge. Elle va feuilleter toute l’après-midi le catalogue repoussant de ses misères : divorce de sa fille aînée, grossesse de la seconde, célibataire, malformation congénitale de son fils, obésité de sa bru, sa propre hernie discale, la prostate de son mari, l’allergie au pollen de sa petite fille. Elle ne peut exister qu’en se peignant agonisante. Je forme tous les vœux possibles, pour qu’elle mette au plus tôt un comble à son bonheur : qu’elle crève… ..Ca me fâche que tu les aies invités dans mon dos.
Camille.– Tu viendras.
arthélémy.– Je ne viendrai pas.
Camille.– Alors, tu ne rentreras plus : tu trouveras la porte fermée à clé.
Barthélémy.– Tu réalises mon rêve. Tu préviens mes désirs.
Camille.– A-t-on vu un mari régner aussi tyranniquement sur sa femme ?
Barthélémy.– Quand je vois les amis que tu te choisis, je commence à mal me juger, puisque tu m’as choisi aussi.
Camille.- Je te testais seulement. Je ne les ai pas invités.
Barthélémy.– C’est bien de toi, de me jouer des tours pareils.
Camille.- (riant) Il fallait que je te punisse pour cette histoire de chambre. Camille sort, puis Barthélémy, en hochant la tête.
Sort de la Charge Loris.
Loris.- (à part) Journée terminée, escalier descendu, portail de la Charge passé, droit sur la boulangerie-pâtisserie.En trois bouchées je dîne de cette délicieuse gâterie effroyablement énergétique, feuilletée de pâte feuilletée fourrée de crème pâtissière, glacée au fondant avec des virgules de chocolat fondu, qu’on appelle mille-feuille, et la bouche fêtée, à moi, les salles obscures. Muet, noir et blanc, parlant, chantant, musical, de long, de court métrage, comiques, historiques, westerns, peplums, policiers, fantastiques, documentaires, d’aventures, d’horreur, d’animation, de science-fiction, de théâtre filmé, de comédies musicales, je me gorge, je me goinfre, mes yeux s’en mettent plein les yeux. De l’arroseur arrosé, à l’Empire Contre-attaque, rien ne me rassasie pas, rien ne m’assouvit… … Rêves, sur écran insaisissables, dans la nuit apparaissant une fraction de seconde puis dans la nuit disparaissant ; lumière éphémère, sur la toile blanche s’allumant le temps d’un éclair et aussitôt s’éteignant, trace fugace ne laissant aucune trace, et pourtant dans cet éclair, tant de vie. Jamais, je ne m’instruirai de cinéma comme à Paris, Cinémathèque entre toutes les Cinématèques. Il sort.
3
La Charge. L’entrée et le secrétariat, Mme Mairesse dépouillant le courrier. Entrent Dru et Pater d’un côté.
Pater.– Ma femme, c’ est mon ministre de la culture. Elle m’emmène aux expositions, me fait voir le beau où il est. Elle me dit : admire, et moi, masse inculte, j’admire. .. .. Lui payant donc mon 1% d’impôt sur mon budget temps, je l’accompagne samedi au vernissage d’une exposition de 3 jeunes peintres dans un hangar peint à la chaux. Surprise. Des trois peintres, qui je reconnais, bien qu’avec peine, tellement il avait l’air d’un autre que lui ? Le petit Hugues La Bonhomme.
Dru.– Hugues Le Bonhomme ? Le nôtre ?
Pater.– Le nôtre.
Dru.– Qui aurait cru ? Tu es certain ?
Pater.– Je lui ai parlé.
Dru.- Comment ce petit commis se permet d’être autre chose que ce qu’il est ? De quel droit ?
Pater.– Je sais, mais c’est ainsi. Ils sortent. Entrent Camille et Barthélémy, d’un autre côté.
Camille.– Tu as posé une seule fois ton regard sur moi, pendant le petit déjeuner ? Non seulement tu t’absentes tout le temps, mais quand tu es présent, il faut que tu t’absentes en esprit. Ne peux-tu voir que j’existe ?
Barthélémy.– Encore faut-il qu’un sourire en face de moi m’attire et me retienne. Tu me rudoies, tu me brutalises. Dès que je rentre, tes éclats de voix m’explosent en plein visage. Tu as entendu hier soir les cris que tu as poussés, quand je me suis aventuré au salon les chaussures aux pieds ?
Camille.– Si je te laissais faire, ton logis serait une loge de porcherie. J’ai à peine lavé l’appartement que de tes chaussures, il faut que tu le salisses. Tu ne changes pas de linge. Tu essuies tes mains à ton pantalon. Tu ne te laves pas au savon. Tu essuies la goutte de ton nez du revers de la main. Tu saisis le beurre de tes doigts. Tu nettoies le jus de poire de ton menton avec ta serviette. Ne peux-tu, après 30 ans, commencer à ne plus vivre en célibataire?
Barthélémy.– Par tes insultes tu me rends humble, mais à force d’humiliations, je te quitterai un jour. Il va pour aller à son bureau.
Camille.– Tu ne m’embrasses pas ?
Barthélémy.– Du bout des lèvres. Il revient, la mine dégoûtée, embrasse les lèvres de Camille du bout des lèvres. Camille le saisit par les bras et le serre contre elle. Barthélémy sort, Camille sourit, et va.
Mme Mairesse.– (l’appelant à elle) Camille.…(Camille va à elle)Inutile de se livrer à une enquête de police : (montrant vers la direction) le journal télévisé a diffusé l’information. Je sais ce qu’Hugues La Bonhomme fait dans cette chambre.
Camille.– Qu’est-ce qu’il y fait ?
Mme Mairesse.– Il y peint, soit-disant. Il a fait de cette chambre un atelier. L’art a bon dos. Je parie que le peintre amateur est très figuratif. On se doute quels sont les modèles du peintre amateur, et dans quel costume ils posent.
Camille.– Vous voulez dire : nus ?
Mme Mairesse.–(d’un ton de reproche) Camille. (rectifiant) Dévêtus.
Camille.– Les modèles qui posent nus pour les peintres sont des modèles payants ou leur propre femme. Payer un modèle pour poser, ou dévoiler aux autres une femme qui se dévoile à lui, n’est pas du style d’Hugues. Ca ne lui ressemble pas.
Mme Mairesse.– Qu’aurait de particulier sa peinture pour qu’il la cache ? Demandez-lui un peu de vous laisser voir son atelier. Vous verrez que j’ai raison. Vous êtes une naïve, Camille.
Camille.– Nous verrons.
Mme Mairesse.– Pour moi, c’est tout vu. Camille sort.
Dans le bureau de Dru. Dru et Pater.
Dru.– L’art, vous nous sciez tous de cette scie circulaire. L’art, c’est artifice et faux-semblant. Que me fait sur une toile une rose bien peinte ? La vraie rose odorante damera le pion à jamais à toute rose peinte. La femme peut porter la robe du soir du plus grand couturier, pour l’amoureux, cette robe est un rideau, fait pour être levé : alors, commence le vrai spectacle. Que tant de jeunes gens se consacrent à cette futilité comme à une religion sacrée, pour désespérer enfin que cette futilité soit futilité, est-ce que cela a le sens commun ? Ne feraient-ils pas cent fois mieux d’exercer un emploi utile et productif, qui accroisse la richesse de la nation ?
Pater.– Dieu sait que je ne me laisse accroire par rien, Dru, mais je ne peux pas te laisser dire cela. Toi, qui es positif, qui as pour foi que ne vaut que ce qui se quantifie, explique-moi pourquoi ce qui est bas et à ras de terre au départ, un demi-siècle plus tard culmine à des hauteurs fantastiques ? Cite-moi un seul titre qui rapporte mille fois mille fois sa mise, comme l’art. Ce qui objectivement est si cher qu’il est sans prix, tu le tiens pour rien ; en cela, tu es subjectif.. .. Tu m’y fais penser : c’est quand les rapins ont faim, qu’on a leurs toiles pour une bouchée de pain. Peut-être me fera-t-il un prix. Pater sort.
Le bureau de Pater. Entrent Pater et Hugues, qu’il tient par le bras.
Pater.– Je veux vous parler placement financier, Asseyez-vous, Monsieur l’artiste.
Hugues.– (qui reste debout) Ravalez cette offensante injure, Monsieur.
Pater.–Quelle injure ?
Hugues.– Ce nom dont vous venez de me nommer.
Pater.– Artiste ? Vous ne vous exhibez pas comme tel ?
Hugues.– Qu’est-ce qu’un artiste ? Quelqu’un qui non seulement ambitionne de vivre aux crochets de l’Etat, mais encore vole, escroque, tue, boit, se drogue, séduit épouses, maris, enfants, et a le plus grand mépris pour ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Je me déshonorerais d’en être un.
Pater.–N’ergotons pas sur les mots, Monsieur le Bonhomme. Ma femme dit que vous peignez des lieux vulgaires, - métros, trottoirs, cuisines, - des natures mortes triviales, - frigos, poëles à frire, édredons, - des gens quotidiens - en larmes, en fureur, hilares : elle trouve que ça fait très peuple.
Hugues.– Elle a raison. Comment des sujets aussi pauvres peuvent enrichir un jour quelqu’un, on se le demande. Voir du peuple dans la rue, et en plus, chez soi. C’est à n’y pas investir un centime.
Pater.– Pour moi, il y a peut-être quelque chose. Mais peut-être aussi qu’il n’y a rien… … Selon vous, Monsieur le Spécialiste, à quoi voit-on qu’une œuvre d’art est une œuvre d’art ?.. ..(Hugues ne répond pas) Autrefois, à un art vilipendé, on reconnaissait l’art futur, c’était pratique. Des tableaux jugés d’horribles laideurs, on pouvait être assuré que ce seraient un jour des beautés rares. On pouvait acheter de confiance. Aujourd’hui tout art nommé art est reconnu comme art : il y a inflation galopante d’œuvres, dévaluation concommitante de l’art. On ne sait plus à quel saint se vouer… ... Maintenant, si les artistes qui se disent artistes, n’en sont pas, celui qui dit qu’il n’en est pas un, l’est peut-être ?
Hugues.– A moins qu’on se fie ce qu’il dit ? Pourquoi douter de lui, plutôt que le croire ?
Pater.– (l'étudiant le sourcil froncé) ..Remarquez, vous ne faites pas de la peinture votre profession. Vous êtes un peintre du dimanche.
Hugues.– Et du lundi, et du mardi, et du mercredi, et du vendredi, et du samedi : 7 fois un peintre du dimanche.
Pater.– En un mot, comme en sept : un peintre amateur.
Hugues.– J’abonde dans votre sens. A qui est-ce que je donne le plus clair de mes forces ? A vous. Je ne peux consacrer à la peinture, le soir, que les pauvres lambeaux qui restent. Ma peinture est une peinture de résidu. Je suis le parfait peintre amateur.
Pater.– Je ne vous le fais pas dire.
Hugues.– Maintenant : peintre professionnel ?.. .. Que dit professionnel ? Professionnel dit étude de marché, production en grande série, travail à la chaîne, productivité, commercialisation, publicité. Qui dit professionnel dit homme ligoté par les lois de fer du marché. A quoi aspire un peintre en premier ? A la liberté. Et à une liberté telle que cette liberté lui donne même la liberté de ne pas peindre.
Pater.- (l'étudiant le sourcil froncé) De ne pas peindre ?
Hugues.– Elle-même. Amateur, je ne crois pas que je gagnerais tellement à passer professionnel.
Pater.– (l'étudiant le sourcil froncé) .. .. …Vous me direz : en pariant sur vous on ne perd pas quelque chose, vu le prix qu’on paie… …A propos : est-ce que vos prix sont négociables ?
Hugues.– L’unique avantage de l’amateur, c’est qu’il n’a pas besoin de vendre. Il peut tenir ses prix.
Pater.– Vous me connaissez. Je suis votre fondé. Vous me ferez bien un prix.
Hugues.– Brader les produits est discréditer la marque. L’entreprise ne peut se permettre un tel luxe.
Pater.– Monsieur Le Bonhomme.
Hugues.– Tout ce que je peux vous conseiller, c’est d’attendre le mois légal des soldes : sur les articles marqués d’un point rouge, vous bénéficierez d’une décote de 30%.
Pater.– Vous êtes dur. Je ne vous connaissais pas sous ce jour-là.
Hugues.– C’est le petit jour frais des affaires. Qui vous est familier.
Pater.- (l'étudiant le sourcil froncé)… …D’après vous, Monsieur Le Bonhomme, est-ce que vous serez reconnu un jour proche ?
Hugues.– Ne comptez pas trop là-dessus.
Pater.– Vous dites cela de vous ?
Hugues.- Réfléchissez. Un étranger que vous n’avez jamais vu, et qui sonne à votre porte, quel est votre premier sentiment ? Méfiance. Quelle est la première qualité d’un inconnu ? Qu’on ne le connaît pas. Combien de fois ne faut-il pas le rencontrer, pour qu’on admette seulement son existence, et encore, à condition qu’il paraisse inoffensif ? Trépassés, les gens sont sûrs que les peintres ne réservent plus aucune mauvaise surprise, qu’ils ne vont plus faire les diables, qu’un terme est mis à leurs dangereuses inventions. J’ai peur qu’il faille, pour que j’existe, que vous attendiez que je n’existe plus.
Pater.– Diable. Un court silence.
Hugues.– D’autant que nous ne manquons pas de rivaux. Vous n’ignorez pas que tout le monde a les mêmes capacités pour exercer un art.
Pater.– Ne m’affolez pas, Monsieur Le Bonhomme.
Hugues.– C’est la vérité. Chacun a en lui, en talents, le même gisement. .. ..Notez qu’à cela, on peut répondre que rares sont ceux, qui, creusant puits profonds et longues galeries, veulent bien dans la nuit de la terre, peiner et suer jour et nuit. Art, c’est labeur incessant, patience inépuisable. « Qui veut voler par les bouches des hommes, doit demeurer longtemps dans sa chambre. Qui désire vivre en mémoire de la postérité, doit, comme mort soi-même, suer et trembler sans cesse. » Nombreux sont ceux qui aimeraient exercer un art, rares sont ceux qui acceptent d’en payer le prix.
Pater.– Mais vous, vous demeurez longtemps dans votre chambre. Comme mort vous-même, vous suez et tremblez sans cesse. Vous peinez et suez nuit et jour.
Hugues.– Que la nuit, Monsieur. Le jour, je peine et je sue pour vous.
Pater.- (le regardant le sourcil froncé) Remarquez, si vous peignez avec tant d’opiniâtreté, c’est que vous êtes sûr que vous valez quelque chose. Ca pourrait faire un début de preuve.
Hugues.– Si je suis seul à être sûr de moi, je ne me fierais pas trop en ce seul-là. Les cimetières sont pleins de Don Quichottes sûrs d’eux et opiniâtres, qui n’étaient guère quelque chose quand ils étaient, et qui, n’étant plus, ne sont plus rien du tout. Cette preuve ne me semble pas pertinente, Monsieur.
Pater.- (l'étudiant le sourcil froncé, Hugues se tournant pour s'en aller) Me feriez-vous une faveur ? Me laisseriez-vous pénétrer dans votre Saint des Saints ?
Hugues.– Mon Saint des Saints ?
Pater.– Votre atelier ?
Hugues.– Milles regrets. Il est interdit au profane, et réservé au seul ministre du culte.
Pater.– (priant) Monsieur Le Bonhomme.
Hugues.– Aux lettres que vous écrivez, Monsieur Pater, est-ce qu’il vous arrive de faire un brouillon ?
Pater.– Un brouillon ?
Hugues.– Oui, à vos lettres.
Pater.– Pour des affaires de fil de rasoir, oui. Quand il faut que chaque mot soit pesé et soupesé.
Hugues.– A qui, par exemple ?
Pater.– A l’Inspecteur des Impôts.
Hugues.–Laisseriez-vous voir votre brouillon à l’Inspecteur des Impôts.
Pater.– Diable non. Il verrait trop comme la lettre est calculée.
Hugues.– Croyez-vous que j’aie envie qu’on voie mes errements, mes ébauches, mes ratures? Je suis comme vous.
Pater.– Combien m’intéresseraient vos brouillons.
gues.– Combien à l’Inspecteur des Impôts les vôtres.
Pater.– (se levant) Vous dites tantôt que vous valez quelque chose, tantôt que vous ne valez rien, tantôt pour que je vous croie, tantôt pour que je croie le contraire, je ne sais plus trop bien. Vous vous êtes bien moqué de moi. (Hugues sourit en s'inclinant) Puisque je ne peux pas me renseigner sur vous auprès de vous, je me renseignerai ailleurs. Hugues sort, puis Pater.
Le bureau de Dru. Dru, entre Pater.
Pater.– Dru, est-ce que ce Le Bonhomme arrive à l’heure ? Est-ce qu’il ne s’offre pas un peu souvent des congés de maladie ?
Dru.- Il est exact, toujours présent.
Pater.– Dans son travail, il n’est pas rêveur, dans la lune, fantasque, poète ?
Dru.– Il est précis, ordonné, exact.
Pater.– Il n’a pas les manches et le col de ses chemises, d’un beau gris souris ? Il n’est pas négligé, malpropre, artiste ?
Dru.– Il est toujours net sur lui.
Pater.– Il n’a pas des manières un peu féminines. Il ne serait pas un peu chose ? Il en est ? Il t’en veut pour autre chose que ton grade ?
Dru.- Grands dieux, non.
ter.– Il n’est pas affilié à un parti à drapeau noir, ou rouge cerise ? Il ne chante pas à ses collègues le Grand Soir, Les Lendemains Qui Chantent ?
Dru.– Je ne l’ai jamais entendu parler politique.
Pater.– Tu n’as pas noté chez lui, le matin, des yeux injectés de sang, une transpiration excessive, des traces bleues au bras, une dilatation de pupilles, un tremblement des membres, un nez qui coule, des narines rouges?
Dru.- Il est rose et solide comme un chêne.
Pater.– Il ne réclame pas des avances sur salaire ? Il ne jette pas l’argent par les fenêtres ?
Dru.– C’est un employé désespérément exemplaire, qu’aucun vice ne sauve.
Pater.– Pour une fois, que j’ai un artiste sous la main, ce n’en pas un. C’est bien ma chance. Je me débats dans des affres, voilà où j’en suis. Bon week-end.
Dru.– Bon week-end. Pater sort, puis Dru.
L’atelier d’Hugues. Hugues couché sur un lit pliant, un plaid le recouvrant tout entier. On frappe. Hugues soulève de son visage le plaid, dit entrez, le repose. Entre Loris.
Hugues.– Loris. Mes services sont fermés, je fais grève. Je tire sur ma tête mon capuce en pointe et me cloître dans le couvent de mon lit. Je laisse ma mare se reposer, et mes particules en suspension se déposer lentement dans le fond. Mon esprit a l’intention, bêche en main, de cultiver des idées noires. J’ai décidé d’avoir ce week-end une petite dépression.
Loris.– Est-ce que je dois m’inquiéter ?
Hugues.– Demain mon ministère me fera des propositions, qui j’en suis sûr, me contenteront. Lundi, ma grève sera levée, compte dessus. Hugues laisse reposer son plaid sur son visage, Loris sort sur la pointe des pieds et ferme la porte doucement.
Une mansarde misérable . Zélie, Pater.
Zélie.– .. ..L’esprit en fièvre, dans mon bel appartement de mon beau quartier, je me suis postée, carnet en main, près de mon téléphone blanc. 1 heure, 2, 3, 4, 5, 10, 12 : la nuit passe, muette. Le lendemain se lève, monte au plus haut, se couche : téléphone, aphone. Les directeurs de troupe consultaient, le ministère enquêtait, je devais prendre patience, ce n’était qu’une question de jours. Surlendemain, jours suivants, une semaine, deux semaines : le téléphone était atteint d’aphasie. A travers la vitre de l’ascenseur, je voyais les étages dégringoler à toute vitesse. Quelle ne fut pas ma terreur, quand j’ai vu qu’il s’arrêtait au 3ème dessous. (montrant sa mansarde) C’est ainsi que, perdue en illusion, je me suis retrouvée en réalité.
Pater.– Son spectateur fanatique est venu demander à sa star de lui rendre un service.
Zélie.– (montrant la mansarde) Dans la mesure où le peut sa pénurie.
Pater.– Il fait appel justement à elle. (Il dépose une enveloppe avec de l’argent) Acceptez d’ôter un peu de mon inégalité et d’ajouter un peu à la vôtre. Court silence.
Zélie.– Je vous rembourserais comment ?
Pater.– C’est moi qui vous rembourse : à cause de mon trop et de votre pas assez, je vous dois. Ayez de la compassion : infligez-moi pénitence et absolvez-moi du péché de n’être qu’argent. Court silence.
Zélie.– Vous me donneriez cela pour rien ?
Pater.– Non pour rien : pour moi, pour me reconsidérer à mes propres yeux. Le seul merci que je vous demande, c’est que vous continuiez le théâtre… ... Anoblissez mon superflu, Mademoiselle, en en faisant votre nécessaire.
Zélie.- (rendant l’argent) Voulez-vous que je sois l’objet, en plus du mépris d’autrui, du mien propre ?.. .. Cet échec fait mon salut : je vais enfin pouvoir faire le théâtre que j’aime, mais j’entends me le payer moi-même. Avec d’anciens élèves de l’école, je veux fonder une troupe d’amateurs. Estimez-moi : laissez-moi mon estime. Ce don est de trop entre nous. ..(elle se tourne pour pleurer) ..S’il vous plaît, n’assistez pas à ma déroute, laissez-moi regrouper mes forces. Pater sort.
Le minuscule deux-pièces de Loris. Loris faisant son ménage. On sonne. Loris va ouvrir. Paraît dans l’ouverture de la porte, Micheline en manteau, avec un sac. Elle entre, fait deux pas, pose son sac.
Micheline.– Vous ?
Loris.– Vous ?
Micheline.– Qu’est-ce que vous avez à habiter ici ?
Loris.—J’ai toujours habité ici.
Micheline.– J’entre dans une maison, je frappe à une porte, il faut que ce soit vous qui habitiez là. Vous vous trouverez toujours sur mon chemin ?
Loris.– Vous avez fait une erreur d’étage ? Vous connaissez quelqu’un dans la maison ? Habitent ici un CRS, un maçon, un employé de la Ville, un coiffeur.
Micheline.– Pourquoi donner le change ? Je me jette en pâture. Je vous offre d’abuser de la situation. N’est-ce pas assez malheureux ?
Loris.- (allant à la porte d’entrée ouverte et faisant un geste large) Vous êtes libre, Madame.
Micheline.- (sans bouger de sa place) Quel plaisir cruel prenez-vous à jouer avec moi au chat et à la souris ? Vous ne me laisseriez pas partir plus loin que la portée d’une patte, et d’un coup de patte griffue, vous me ramèneriez à vous. Loris recule de deux pas.
Micheline.– (suppliant) Ne faites pas un pas de plus, je vous en supplie. Je me soumets. (elle fait deux pas à reculons vers l’autre porte) ..Reconnaissez-moi, Monsieur Ortiguiera : je suis la femme de votre fondé, une mère de deux grands enfants, l’amie de collège de votre mère : puisse cela vous dissuader.
Loris.– Vous ne risquez rien. Rien n’est plus facile que de ne pas faire ce que l’on ne sait pas. Loris fait de nouveau un pas vers la porte d’entrée.
Micheline.- (allant à reculons d’un pas vers l’autre porte) Où allez-vous ? Quelles sont vos intentions ? ..Puisse cela vous rebuter : j’ai l’air savante, mais je suis ignorante comme une bécasse. Je ne suis adroite qu’à une chose, à masquer ma maladresse. Vous vous préparez à d’amères déceptions. Puisse cela vous décourager. Loris fait deux pas vers elle, écartant les deux bras.
Micheline.– (reculant de deux pas vers l’autre porte) Pitié, que vos yeux ne lèvent pas le ton. Je cède. La faiblesse me saisit, mes jambes fléchissent, je ne peux plus faire un pas. (elle s’adosse à la deuxième porte) Une intelligence traîtresse dans la place vous livre les clés. J’ai toutes les misères : un agent de l’étranger travaillait pour vous derrière mes lignes. Micheline entre dans la pièce d’à côté. Louvoyant, Loris va vers l’autre porte.
4
Le lendemain matin. Le petit deux-pièces de Loris. Par la deuxième porte entre Micheline, prête à sortir. La suit Loris, qui noue sa cravate.
Loris.– Micheline
Micheline.– Micheline ? Comment pouvez-vous permettre de telles privautés ?
Loris.– Enfin qu’êtes-vous censée avoir fait chez moi, depuis hier soir, où vous êtes venue ?
Micheline.– Selon vous ? Prenez garde. Mâchez bien vos mots, afin qu’ils soient digestes et passent bien.
Loris.- Enfin, rien ne peut faire que ce qui s’est passé ne se soit pas passé.
Micheline.– Que s’est-il passé selon vous ? Voyons si vous aurez le front ?
Loris.– Pour dire vrai, le souvenir m’en échappe. Il faut que ça ait été bien peu matériel, pour laisser si peu de traces.
Micheline.– S’il vous plaît, ne tombez pas dans le défaut inverse.
Loris.– Vous ne voulez pas avouer que ça a été, ou vous ne voulez pas que ça ait été ? Disons que même s’il s’est passé quelque chose, il ne s’est rien passé. Cela vous convient ?
Micheline.– Que vous soulignez les choses d’un crayon gras. Que vous martelez le sol d’un pas pesant. .. ..La tendance que vous avez, Messieurs, de vous attarder sur ce qui n’est plus ou de vous projeter sur ce qui n’est pas encore : ne pouvez-vous, comme nous, être tout entiers dans l’instant ?
Loris.- (s’approchant d’elle et lui baisant la main) Laissons ce qui a été à ce qui a été : il a eu sa propre récompense. Vous avez raison.
Micheline.- (lui baisant la main à son tour) Voilà quelque chose à quoi je souscris.
Loris.– L’heure me chasse. Je vais être en retard.
Micheline.– Je partage votre retard. Votre retard est diminué de moitié. Micheline prend son sac, ils sortent tous les deux.
La Charge, la grande salle du Comité d’Entreprise. Estrade, chaises alignées, buffet. Entrent Barthélémy, Loris de chaque côté d’Hugues.
Hugues.– (à Loris et à Barthélémy) A Paris, autant la vie du corps est riche et nombreuse, autant la vie de l’âme est pauvre et rare. Au dehors, ce ne sont que fêtes et banquets, au-dedans ce n’est que jeûne et abstinence. Tant de foule autour de soi, mais soi, pour soi, comme on est seul. Tant de vie au dehors, si peu de vie en dedans. … Paris est vain et fou comme la jeunesse, comme la jeunesse, il faut que Paris se passe. Je veux être autre chose qu’un public, je retourne en mon privé. Exit Paris, entre la belle Angers aux toits bleus. Désolé, les amis : j’ai donné ma démission à Dru… ...Mais si je quitte Paris, je ne vous quitte pas. Chez moi sera à jamais chez vous.
Barthélémy.– Comme chez nous sera à jamais chez toi. Sort de la Présidence, le Président Des Orches, qui va vers Hugues.
Des Orches.– Monsieur Le Bonhomme, un instant, je vous prie.
Hugues.– Monsieur le Président.
Des Orches.– J’apprends que vous nous quittez, j’en sais la raison. .. J’aime, jeune comme vous êtes, que vous vous adonniez à quelque chose de grave comme à un art. Tant de gens passent leur vie à jouer et à s’amuser, il faut que la maladie ou la vieillesse leur survienne, pour qu’ils passent à quelque chose de sérieux. Vous, vous affrontez, jeune, le grave de la la vie, je vous aime d’aimer cela. J’irai voir demain votre exposition. Des Orches serre Hugues dans ses bras, s’éloigne vers Pater et Dru. Camille rejoint Barthélémy, et l’emmène vers le buffet.
Camille.- (montrant des yeux discrètement, à voix basse) Si tu m’écoutes, tu ne te laisseras pas séduire par les couleurs charmeuses de ces charcuteries et pâtisseries : ce sont des maléfiques traîtresses. Les jaunes, roses, rouges, verts, violets, bleus, métallisés si fallacieux de ces pâtés, pâtés en croûte, tartelettes d’abricots, de myrtilles, de framboises, de cerises, de ces pâtes d’amandes, de ces garnitures de salés et de biscuits, de ces jus de fruits s’appellent de leur vrai affreux nom E120 acide carminique, E 124 rouge cochenille, E 127 erythrosine, E 131 bleu patenté, E 340 orthophosphate de potassium, E 450 polyphosphate de potassium, E 220 anhydride sulfureux, E 230 diphényle, E 240 acide borique, E 252 nitrate de potassium. Dru a voulu nous empoisonner à l’économie d’alimentation industrielle. : laissons-le s’empoisonner lui-même. Si j’étais toi, je fixerais mon choix sur ce pain complet au levain de la boulangerie de la rue des Petits Champs, sur ce suprême de foie gras entier du fournisseur du patron, et sur ce champagne brut rosé millésimé de la cave du Patron.
Barthélémy.– C’est ce que je ferai.
Des Orches, Pater et Dru vont à la porte à double battant accueillir Mademoiselle Barberine Inzinzac-Ploualmézeau, la saluent, vont avec elle à l’estrade. Les commis prennent place sur les chaises, Camille se plaçant entre Barthélémy et Hugues.
Des Orches.– Mesdames, Messieurs, (il attend silence et attention) tant de chefs d’entreprise, se sacrant eux-mêmes, se déclarant eux-mêmes de droit divin, vivent dans le luxe et la magnificence. Rachetant leur intempérance, dans le laïcat des chefs d’entreprise, Mademoiselle Inzinzac de Ploudalmézeau a fondé un tiers-ordre : reniant le luxe, ses pompes et ses œuvres, elle a fait vœu de frugalité et de sobriété.
Barberine.– (se levant) Permettez, Monsieur le Président, d’annoter en marge votre copie. Si j’ai renoncé au luxe, ce n’est pas par abnégation ni par esprit de sacrifice. Le luxe est trop coûteux en temps, en énergie, en contention d’esprit, pour un profit de vanité maigre. Si j’ai choisi de vivre simplement, c’est par économie. (jetant les yeux sur l’assistance, ses yeux s’arrêtent sur Hugues et ne le quittent pas)
Des Orches.– Dont acte.
Barberine.- (voix off) Sur toute cette brocante de personnel, seul se détache un objet précieux : avant qu’un amateur ne mette la main dessus, il faut que je me le réserve.
Barthélémy.- (se penchant, bas, à Hugues, indiquant du doigt Barberine) Hugues, certaine barbue imberbe a mordu à tes appas.
Hugues.– (bas) Qu’est-ce que tu dis ?
Barthélémy.– (bas, indiquant la direction de Barberine) Certain regard, a, par deux fois, touché ton vif. Elle semble apprécier la succulence de ton asticot. Des Orches, voyant que Barthélémy et Hugues parlent, les regarde et attend.
Hugues.– (bas) Paie-toi ma fiole.
Barthélémy.– (bas) Encore. (Hugues montre à Barthélémy, du pouce l’estrade, et regarde par la fenêtre)
Des Orches.– Et elle en a témoigné par sa personne. Elle nous a reçus chez elle. Sa seule domesticité, ce sont ses meubles anciens, avec passion chinés dans des brocantes poussiéreuses. Le service de sa table, elle se l’assure elle-même, avec cent fois plus de style que le personnel domestique le mieux stylé.
Barberine.- (voix off) De cette mer de visages, combien de regards me fixent, quand le seul que j’aimerais posé sur moi, s’échappe par la fenêtre… … Voilà notre châtiment à nous, chefs d’entreprise : ne se donne à nous que le personnel servile, obéissant ; les êtres libres, souverains, à nous se refusent.
Barthélémy.– (bas) Hugues, ses yeux te questionnent à distance. Réponds-leur.
Hugues.– (bas) Un oiseau des îles, derrière une cage, dans un jardin zoologique, tout ce que je peux faire, c’est lui lancer des cacahuètes. Des Orches regarde Barthélémy et Hugues, attend patiemment qu’ils aient fini de parler.
Barthélémy.– (bas) Encore.
Hugues.– (bas) Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’une beauté qui a une tête de plus que moi? Je croirais l’embrasser, j’embrasserais ses mollets. Crois-tu qu’elle pliera les genoux, pour se mettre à ma taille ? C’est moi qui devrais monter sur un tabouret. (Il fait à Barthélémy un signe du pouce vers l’estrade, et pose l’index sur les lèvres)
Des Orches.-(le silence étant revenu) Ses options, dans sa Société, sont tout aussi étonnantes. Elle, la première, dans son bureau est toujours la seconde : il y a toujours chez elle quelqu’un devant qui elle s’efface, ou du personnel ou de la clientèle. Et toute la maison prend exemple sur elle. L’information, par ce principe, ne cesse de circuler entre les services : tout progrès peut ainsi être mis en œuvre sur le champ. Et yout en ne quittant pas de l’œil dans les ateliers le projet en cours, dans son bureau d’études intérieur elle prépare déjà le suivant : tout produit parfait débouche ainsi sur un nouveau produit qu’elle veut aussi parfait que le précédent. Vous comprenez pourquoi, à son introduction, le prix d’une action de sa Société atteint de tels sommets.
Barberine.– A vous entendre faire mon éloge, Monsieur des Orches, je croirais que vous me voulez du mal. Eloges et louanges sont vin de fort degré, qui rend ivre : on perd ses réflexes, sa clarté d’esprit, l’état de conscience se modifie. On vous loue, vous baissez la garde, l’esprit d’entreprise vous quitte, l’esprit critique vous abandonne : les éloges tarissent en vous ce qui faisait la source même des éloges. Comme je ne m’en laisse pas accroire, pour défigurer votre trop beau portrait, j’avoue un vilain défaut : je donne égale considération à tous les employés qui travaillent dans mon entreprise, qu’ils fassent leur travail avec conscience ou non. La présence dans l’entreprise de ceux qui ne gagnent pas le pain qu’ils mangent est une insulte à ceux qui assurent le travail à leur place. Il est de la dernière injustice de ne pas les licencier, et pourtant, je ne peux pas m’y résoudre. Je tolère des choses intolérables : redescendez-moi de mon socle.
Hugues.- (voix off) Belle et intelligente et sensible, quoi que riche : comment a-t-elle fait ?
Barberine.- (voix off) Quelqu’un qui ne sachant pas que faire de sa vie, fouille avec désespoir dans les librairies, feuillette et feuillette, et ne trouve rien, avec opiniâtreté continue à fouiller et feuilleter, espérant, désespérant, et un beau jour, dans un mince livre inattendu, ouvert par hasard, il trouve enfin ce qu’il cherchait. Il l’ouvre, lit, et il voit que tout y est. Et il va, le mince livre sur son cœur battant, le pied léger, l’esprit en fête. (à Des Orches, qui respecte son aparté) Je proposerais, Monsieur Des Orches, si vous voulez bien, que nous laissions votre personnel achever nos harangues verre en main.
Des Orches.– (riant) Vous ne ferez jamais rien comme tout le monde. Il se lève, tout le monde va au buffet, Des Orches salue Melle Inzinzac et rentre dans son bureau.
Barberine.- (à Pater, faisant un geste vers le personnel) Monsieur Pater, je suppose que votre personnel est quelque chose dans ce que vous faites ? Si vous me le présentiez ?
Pater.- (souriant, présentant) Barthélémy Tatvan, notre ancien… ... Je ne dirai pas son âge, vous ne me croirez pas. Il a le corps alerte et l’esprit vif, comme dans sa jeune maturité. Sa femme, a le corps aussi alerte, que son mari, mais chez elle c’est la langue qui est vive.
Barberine.– Je vois dans votre personnel bien des personnes de qualité.
Pater.– (présentant) Hugues Le Bonhomme.
Barberine. –Heureuse de faire votre connaissance.
Hugues.– Moi de même.
Pater.– Ne vous fiez pas en l’air bonhomme de ce Bonhomme. Il a une 2ème vie en plus de celle-ci.
Hugues.– (fâché) Monsieur Pater
Barberine.- (coupant Pater et allant plus loin) Je vous en prie. (voix off, rêvant) Hugues, beau prénom tel que j’en rêvais. Hugues, vous qu’avec impudeur, j’ose nommer, ainsi vous appellent votre père, votre mère, vos frères, vos sœurs, vos amis.
Pater.- (présentant Loris) Un jeune homme d’une famille amie : Loris Ortigueira. Il a interrompu ses études et a pris une année sabbatique pour apprendre Paris. Il se paie son stage de sa poche.
Barberine.– J’ai fait ce que vous avez fait, non par libre cho
Barberine.– (retenant Pater) Dans les visages impénétrables de vos gens, on sent toute une vie qui palpite. Ce jeune homme blond a vivement tiré le rideau sur sa vie privée. Cette vie ne semblait pas si privée, puisque vous y avez eu accès.
Pater.– Figurez-vous que ma femme, férue d’art, me traîne à des expositions de jeunes peintres. Un Samedi, dans une galerie, trois jeunes peintres exposaient. L’un d’eux, c’était lui.
arberine.– Ce jeune homme est peintre ?
Pater.– Pire que peintre, fou de peinture. En plein Paris, ce jeune homme est entré en art comme en religion, et se cloître dans son atelier comme dans une cellule. C’est un peintre d’avenir. Je lui acheté cinq toiles… … Savez-vous qu’il est d’Angers comme vous. Mais alors, que vous vous en venez à Paris, il s’en retourne à Angers. Il a demandé son congé. Je le regrette.
Barberine.– Si proches étions-nous, et nous ne nous connaissions pas. (voix off) ..Si la femme, de par sa situation est placée plus haut que lui, est-ce que l’homme, renversant la tête, osera s’adresser à elle ? N’est-ce pas à elle, baissant la sienne, de s’adresser à lui ? Mais s’il se dérobe ? Ne serait-ce pas affreuse humiliation ? Ne pas aller et risquer de le perdre ? (à Pater) Permettez.
Pater.– Je vous en prie.
Hugues.– (voix off) La comète chevelue s’en vient frôler ma petite planète. Emplissons-nous les yeux, pendant qu’elle passe, avant qu’elle disparaisse.
Barberine.– (abordant Hugues) Monsieur, me feriez-vous sacrifice d’un peu de votre temps ? (Hugues, surpris, fait un geste pour lui dire qu’il écoute) M’accorderez l’honneur de me dégrader de mes galons, et de me traiter en deuxième classe ? (Hugues fait un geste. Elle poursuit, les yeux au sol) Recueillez, Monsieur, cet aveu tremblant de mon cœur : je me suis éprise d’amour pour vous. La flamme de votre regard sur moi a causé un petit départ de feu ; sèche et aride comme je suis, je suis en proie à un incendie qui fait rage.
Hugues.– A votre aveu je réponds par le mien. Je vous avoue, que moi aussi, j’ai osé commencer de vous aimer, sans votre aveu, de ma place obscure, confusément… … Nous roulons au hasard, Mademoiselle, accordez-moi de nous arrêter sur le bas côté, afin que nous étudiions la carte. (Barberine fait signe de la tête qu’elle écoute) ... Comme de la terre glaise, nos vies quotidiennes nous façonnent, et le four de la vie nous cuit et recuit. Moi, je mène une vie comptée. Calculant mes besoins, j’adapte sans cesse mes besoins à mes gains. Je mène une vie serrée qui m’est d’autant plus chère que je la paie cher. Vous, en temps et en forces, vous avez des fortunes que vous pouvez dilapider à toutes les fantaisies imaginables. Chacun, sur terre, est si certain que sa façon de vivre est la meilleure, qu’il ne comprend pas pourquoi l’autre n’adopte pas la sienne. Vous vivez dans une telle aisance d’argent que vous n’auriez que mépris pour les petites économies dont je suis si fier. Sans moyens, je suis économe, vous me traiterez d’avare, avec vos moyens, vous êtes généreuse, je vous taxerai de dépensière Nous serions une heure ensemble, que l’heure suivante nous ne le serions plus... Il faut être sage, vivre ce court roman comme un rêve, puis nous réveiller, du bout du pied chercher nos mules, et reprendre à tâtons chacun notre vie quotidienne.
Barberine.– Telles seraient les choses, si je n’étais pas tombée amoureuse non seulement de vous, mais aussi de votre vie. J’ai toujours senti ma façon de vivre de riche comme pécheresse. Je postule à entrer dans votre couvent de la stricte observance. Je réclame d’être votre novice en votre monastère, père abbé.
Hugues.– La pauvreté est involontaire, elle se subit, mais ne se choisit pas.
Barberine.– Je suis prête à vous donner tous les gages que vous voudrez. A quelles dures conditions devrais-je me plier ?
Hugues.– Je gagne peu, je vis de peu : je ne peux ni ne veux gagner plus que ce peu. Il faudrait, chose inimaginable, que vous qui gagnez beaucoup, ayez à vouloir gagner moins, jusqu’à ne plus gagner que ce peu que je gagne.
Barberine.- Je veux être avec vous, et rien qu’avec vous, et que rien ne me distraie de vous. Si la seule façon est de partager la paie, je la partagerai.
Hugues.– Comment ferez-vous pour gagner moins ?
Barberine.– Mon Conseil d’Administration entérine toutes mes décisions. C’est moi qui fixe mon salaire : je hacherai dans le mien.
Hugues.- Vous ne supporterez pas de la gêne l’hiver glacial. Vous n’êtes pas née dans nos régions. Vous êtes de constitution trop délicate pour d’aussi rudes saisons.
Barberine.– La gêne vous est dure aussi.
Hugues.– Elle m’est douce, à cause de l’art qu’elle me paie.
Barberine.– Elle me sera douce, à cause de vous qu’elle me paiera.
Hugues.– Sur l’heure, la pénurie vous piquera comme un jeu, mais l’heure ne tardera pas, où le jeu plaisant se fera nécessité dure et insupportable.
Barberine.– Combien supportent cette médiocrité par force et avec haine. Je ne la supporterai pas par choix et avec amour ?
Hugues.– Je suis un gain trop chiche pour une mise aussi importante. Vous vous estimerez à la longue mal payée.
Barberine.– Je vois que vous vous illusionnez sur les riches. Vous ne savez pas combien ce qui les comble les comble peu, combien satisfaire tous leurs désirs les laisse insatisfaits. La richesse manque trop de ce sérieux, qui seul est nécessaire à la vie, et cela les torture. Vous m’offrez une occasion sérieuse, de vivre une vie sérieuse.
Hugues.– Sur votre honneur, vous nous voterez pas d’augmentations aux fins de mois difficiles ? Lorsque nos crédits seront épuisés, vous ne nous voterez pas un collectif budgétaire?
Barberine.– Sur mon honneur. Je vous donne ma parole. ..(court silence)..Est-ce que je vous ai donné assez de gages ? Me laisserez-vous vous aimer ?
Hugues.– Je vois déjà moins d’obstacles.
Barberine.– Que vous me plaisiez s’est déjà tout seul fait.
Hugues.– Que vous me plaisiez, bien peu reste à faire.
Barberine.– (montrant l’escalier) Me laisserez-vous vous attendre ? Me permettez-vous de vous accompagner tout à l’heure un bout de chemin ?
Hugues.– Où que j’aille ?
Barberine.– Où que vous alliez.
Hugues.– Dans un lieu incongru ?
Barberine.– Dans un lieu incongru.
Hugues.– Vous ne vous récrierez pas, vous ne direz pas : vraiment ? Vous ne ferez pas de mine étonnée ou admirative ?
Barberine.– Non.
Hugues.– Je peins. Je vais à mon atelier. Un silence.
Barberine.– Me laisserez-vous monter et voir ce que vous faites ?
Hugues.– Lorsque vous verrez ce que je fais, que direz-vous ?
Barberine.– Je dirai ce que je pense, comme je le pense.
ugues.– Si ce que je fais vous déplaît ?
arberine.– Je le dirai sans hésiter.
Hugues.—Si ce que je fais vous laisse indifférente ?
Barberine.– Je le dirai sans état d’âme.
Hugues.– Si ce que je fais vous plaît plutôt ?
Barberine.– Je ne le cacherai pas, vous pensez.
Hugues.– C’est bien ce que je craignais. Cela ne fa