Hitler (début)

un - deux - trois - quatre - cinq

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[L’idéal serait que Hitler, Göring, Goebbels, Himmler portent des masques représentant leur vraie figure.]

Munich. Hofbraukeller. Au fond de la salle, mais de côté, pour bien indiquer qu’il s’agit d’une petite salle, devant une double porte fermée, donnant sur une salle de réunion. Sur la porte, une feuille sur laquelle est inscrit, en lettres majuscules manuscrites et maladroites : Parti des Travailleurs Allemands. Hitler, en uniforme de caporal, allant et venant devant la porte.

Hitler.– Nul. 40 millions d’Allemands, dans la dernière rangée, la rangée des unités, le zéro, c’est moi. Qu’est-ce que je fais ici ?… ... Le collège, mes études : lamentables : pas le plus petit bout du plus petit brevet… … Je me croyais un talent d’artiste, je me présente deux fois à l’Académie Viennoise des Beaux-Arts : refusé deux fois. ... La guerre se déclare entre l’Allemagne et la France. Je cours à Münich m’engager dans l’armée allemande, je crois me battre bravement : soldat, moins que soldat, soldat avec une petite tape sur l’épaule, méprisante, c’est bien mon garçon, tu t’es bien conduit : caporal. Non seulement caporal, mais pendant qu’au front on combattait d’arrache-pied, à l’arrière, les politiques signaient la capitulation. Triple défaite : cancre confirmé, artiste échoué, caporal vaincu… … Cependant, bien que n’étant rien, considéré par les autres comme rien, d’où vient que je ne me croyais pas rien ? Cette croyance, m’étais-je dit, vient bien de quelque chose… ... Des gens, de nom inconnu, de fortune nulle, sans diplôme, mais ambitieux, quelle est leur seule ressource, pour se faire un nom ? Faire de la politique. Faisons donc de la politique, c’est ce que je m’étais dit… ….Entrer dans un grand parti, SPD, KPD ? Sans relations ? Avoir pour avenir de coller des enveloppes, mettre des journaux sous bande, distribuer des tracts ? Le seul parti que je pouvais prendre, c’était de m’inscrire dans le plus petit des petits partis : d’où mon choix (montrant la porte) du Parti des Travailleurs Allemands. … … Maintenant, même eux. Parti des travailleurs ? Je ne suis pas même ouvrier. Lorsque je me sers d’un tournevis, je me fais une cloque dans la main, d’un marteau je me tape sur un ongle qui devient tout bleu, d’une pince je m’arrache un morceau de chair sanguinolent. Pas même un zéro, un zéro virgule zéro. Un zéro moins : du négatif. (il va vers la sortie) Toi et ta vanité, va-t-en avant que même les ouvriers te fassent honte.

 

Il sort.

 

 

 

La salle elle-même, derrière la double porte, mais elle n’occupe qu’un tiers de la scène, parce que c’est une petite salle. Au devant de la scène, de plain-pied, qui est une estrade, autour d’une table, le bureau du DAP composé de 6 membres, dont le Président Führer Drexler. Derrière, en contrebas, dans une demi-obscurité, la salle avec des chaises, avec au fond, la double porte.

Drexler.– (se levant) Chers membres du parti ouvrier, 6 dirigeants, O adhérent, toute le monde est là. J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. A partir d’aujourd’hui, les choses vont changer : les 6 dirigeants du Parti vont avoir quelqu’un à diriger.

Tous.– Non ?

Le trésorier.– Un ouvrier ?

Drexler.– Un caporal.

Le trésorier.– (fronçant le sourcil) Un caporal ?

Drexler.– Qui a exercé ses travaux guerriers de 14 à 18… ...Ni Prussien, ni Berlinois. Pas même Bavarois. Autrichien… ... Mr le trésorier, je ne crois pas qu’on puisse faire tellement le difficile. (Il regarde sa montre)

Drexler descend de l’estrade. On le voit apparaître au fond de la salle, ouvrir un des battants de la porte, sortir, rentrer, Hitler le suivant. Tous deux traversent la salle, montent l’estrade.

Drexler.- (présentant) Adolf Hitler. Le DAP. (à Hitler) Nous sommes honorés, que parmi les 73 partis allemands, vous ayez choisi le 73 ème.

Hitler.– Laissez-moi prévenir mon renvoi, Monsieur. Je n’exerce pas de métier. Je ne suis pas même ouvrier. La seule chose que je sache faire, c’est faire ce que font ceux qui ne savent rien faire : tuer. Offrir à mon pays d’adoption cette chose inutile, c’est la seule chose que j’aie su faire dans ma vie. (il recule pour descendre de l’estrade) Je retire ma candidature, avant que vous la retiriez vous-même.

Drexler.– Que croyez-vous que nous pensons de nous, Mr Hitler ? Notre métier semble quelque chose de positif : conduire des locomotives, poser des ballasts, des traverses, des rails sur des coussinets entre des semelles, les fixer avec des tire-fonds, ça semble une chose tangible, à quoi nous nous raccrochons, certes, mais que nous savons, dans la machine générale du pays chose tout à fait accessoire. Les chemins de fer sont déficitaires, ils sont vus par l’Etat d’un mauvais œil, comme une charge non rentable pour son budget. Nous coûtons peu, mais nous rapportons moins que nous coûtons. Notre amertume n’est pas moins amère que la vôtre. … … Vous nous avez dit les raisons pour lesquelles vous ne pouviez pas adhérer au parti, ce sont ces mêmes raisons pour lesquelles nous voulons que vous y adhériez. (il lui tend la main) Bienvenue à vous.

Hitler.– (à tous) Merci de tout coeur. (Il tend la main à tous et incline sa tête)

Drexler .—Si vous permettez, passons à l’ordre du jour. (il prend un document sur la table) (Il lui fait signe de s’asseoir, Hitler s’assied) J’’ai l’intention de lire, lors de la réunion, notre programme électoral. (Il lui tend le programme, Hitler lit le programme en oblique, sous les yeux de tous.)

Hitler.- (posant son programme sur la table) Parfait.

Drexler.- (à tous) ... Cette nuit, j’ai fait un rêve si indécent, camarades, que j’ose à peine le confesser.

Le trésorier.– Dis toujours.

Drexler.– J’ai rêvé que le parti s’achetait une ronéo.

1er membre.– Qu’est-ce que c’est que ça ?

Drexler.– C’est une machine qui utilise le procédé du pochoir. On tape un texte à la machine à écrire sur du papier paraffiné, le stencil, qui est percé. On pose le stencil sur un tissu encré d’une encre grasse, fixé sur un rouleau. On tourne le rouleau en présentant les feuilles une à une. On peut tirer jusqu’à 3 000 feuilles.

1er membre.– Le prix ?

Drexler.– Machine, stencil, tubes d’encre, papier : il faudrait quadrupler ce mois-ci la cotisation.

Le trésorier.– Aux voix.

1er membre.- Ma femme dirait non : je dis non après ma femme.

2ème membre.– Ma femme me laisse libre : je dis non pour elle.

Le trésorier.– Comme trésorier, je suis trop souvent de ma poche : je dis non. (seuls Drexler et Hitler lèvent la main) La proposition est repoussée.

Drexler.– Je me doutais que le rêve resterait un rêve… ... J’ai recopié notre programme électoral en 5 exemplaires, 1 pour chacun d’entre vous, avec pour tâche de le recopier en autant d’exemplaires qu’il pourra……(il distribue les exemplaires aux membres du bureau)

Hitler.– … …Pardon. Serez-vous seul à parler ?

Le trésorier.– Nous voulons limiter l’impact à la lecture du programme. Tout commentaire amortirait cet impact.

Hitler.– Si quelqu’un voulait lui donner du relief ?

Drexler.– Plus les sentiments sont puissants, Mr Hitler, plus les mots s’embarrassent au portillon de la gorge, et laissent la bouche muette. L’art de parler s’apprend.

Hitler.– Vous êtes pour le peuple, à condition qu’il reste muet ?

Drexler.- (à tous) Donnons droit au droit que Mr. Hitler revendique. Un ancien combattant peut nous rallier quelques uns de ses pairs.

Le trésorier.—S’il se limite.

Hitler.– Je me limiterai.(Drexler regarde le bureau, lève la main, tous lèvent la main avec lui.)

Drexler.– Il est l’heure. Ouvrez la porte.

Le 1er membre va ouvrir, et revient. Hitler prend sa chaise et s’asseoit de côté. Une dizaine de personnes entrent, et s’assiéent au petit bonheur. Cela fait une salle très clairsemée.

Drexler.– (au bout d’un certain temps) Je crois que nous avons fait le plein.

2 ème membre.– Le plein du vide.

De la salle, on entend une rumeur de conversations, des toux, des raclements de gorge, des bruits de chaise, des gens qui se mouchent, tout le temps que Drexler parle.

Drexler.- (se lève, son programme électoral en main) Chers camarades, le parti des travailleurs allemands présente le programme électoral suivant : (il lit) 1. Création d’une grande Allemagne, regroupant tous les pays de langue allemande. 2. L’Allemagne aux seuls Allemands. 3. Abolition de l’esclavage par l’intérêt ; sujétion des puissances financières internationales à l’Etat. 4. Egalité de tous les citoyens. 5. Confiscation des profits de guerre. 6. Abolition des revenus acquis sans travail. 7. Nationalisation des monopoles industriels. 8. Participation des ouvriers aux bénéfices des entreprises. 9. Protection de la classe moyenne. 10. Obligation pour tous les citoyens d’accomplir leurs devoirs. 11. Réglementation de la presse. 12. Neutralité religieuse. 13. Le bien commun prime sur le bien de l’individu. 14. Réforme agraire : expropriation des sols sans indemnité. 15. Nationalisation des grands magasins et leur location par lots bon marché aux petits commerçants. 16. Création d’un pouvoir centralisé et fort. (au public, allant et venant) Camarades, à vous la parole. (silence) Si vous avez des explications à demander, nous sommes prêts à vous répondre.(silence)Ne craignez pas de lever la main.

Long silence, avec la même rumeur.

Hitler.- (se levant, sa voix naturelle est un peu éraillée) Si quelqu’un parmi vous, Allemands, se levait et me disait : qui es-tu, toi ? De quel droit prends-tu la parole ? Qu’est-ce que tu as de plus que moi ? Je lui répondrai : mon honneur, c’est de n’avoir et de n’être rien de plus que chacun de vous. Allemands, selon quel critère l’homme est-il apprécié dans notre République de Weimar ? Selon l’argent qu’il gagne : c’est l’argent qui fait qu’on vous appelle réussi, c’est l’argent qui fait qu’on vous appelle échoué. L’homme est-il loué pour son travail, pour ses talents, pour sa conscience professionnelle ? Non, pour l’argent qu’il sait faire. Quel est le seul savoir loué ? Le savoir vendre. Quelle est la seule profession prônée ? Vendeur. La qualité des qualités : savoir se vendre soi-même. Mieux encore que vendre, qu’est-ce qui est plus loué encore ? Escroquer, berner, duper. Quel est l’héros de roman moderne ? L’escroc. ... …Allemands, y a-t-il une industrie, hors l’allemande ? Une technique hors l’allemande ? Une chimie, une physique, une mécanique ? Une philosophie ? Une musique ? Une architecture ? Une peinture ? Une littérature ? Une poésie ? Hors l’allemande ? Des industriels plus industrieux, des ingénieurs plus ingénieux,des inventeurs plus inventifs, des ouvriers mieux ouvrant une œuvre plus soignée, que ceux d’Allemagne ? En tout savoir, en tout savoir-faire, l’Allemagne caracole en tête. Partout reconnus, pourquoi ne nous reconnaissons-nous pas nous-mêmes ? Si l’Allemagne est la première par la valeur, pourquoi n’est-elle pas en Europe la première en titre ? …(plusieurs applaudissements) Allemands, nous avons l’air tous ennemis les uns des autres, et pourtant ne nous sommes-nous pas tous parents ? Ne sommes-nous pas tous de la même race allemande. Cette race allemande, pour quelles qualités est-elle célèbre ? Invention, création, haute conscience professionnelle, amour du travail bien fait, volonté sans faille, énergie incessante, ses qualités ne sont-elles pas reconnues dans le monde entier ? Allemagne, pourquoi n’es-tu pas ce que tu es ? (au fur et à mesure qu’il parle, la rumeur qu’on entendait le salle se tait ; par la porte entrouverte, du monde afflue de la salle de la brasserie, s’entasse au fond, on n’entend plus qu’un profond silence) ... ...Que suis-je ? Ouvrier déshonoré comme vous, soldat trahi comme vous. Qui fabrique l’Allemagne, sinon l’ouvrier, le soldat ? Au lieu de se soucier de l’ouvrier et du soldat, que fait la démocratie ? Elle leur tourne le dos, elle tourne ses yeux ailleurs… … Allemands. C’est vous, en bas, l’Allemagne, qui ferez que l’Allemagne sera en haut. Souvenez-vous que c’est un petit moine allemand, qui a fait trembler sur ses fondations la Toute Puissante Eglise Catholique Romaine. Vous êtes petits, comme votre parti est petit : nous ne sommes rien, comme vous n’êtes rien. Et si vous, avec votre rien, et nous, avec notre rien, nous nous unissions, ne pourrions-nous pas être un peu quelque chose ?... … (Vifs applaudissements, Bravo)

Drexler.- (bas, au trésorier) Tu as vu le monde qui afflue ? Il y a même des officiers.

Hitler.—(au public) Si notre voix est écoutée, si nos sentiments sont partagés, si vos applaudissements sont sincères, vous voudrez que notre voix porte plus loin que vous. Ajoutez, s’il vous plaît, à notre voix un porte-voix. Si vous approuvez nos thèses, vous nous aiderez à acheter une ronéo pour les imprimer en grand nombre, pour qu’un plus grand nombre que le vôtre, en prenne connaissance. Si vous ne nous donnez rien, c’est que vous estimez que vous et nous, qui sommes rien, méritons d’être rien, devons rester rien. Vous seuls ferez que nous serons, si du moins vous, vous voulez être. Toute grande religion naît dans une petite brasserie, puis elle s’étend au quartier, puis à la ville, puis au land, puis au pays, enfin à la terre entière. Pour vous, soyez généreux. (vifs applaudissements)

Hitler prend plusieurs chapeaux sur la table, en donnent aux 4 membres du bureau, ils descendent de l’estrade et font la quête, puis remontent sur l’estrade, Hitler au milieu, leurs chapeaux pleins de billets, qu’ils déposent devant le trésorier. La salle se vide.

Le capitaine Röhm monte sur l’estrade à gauche, puis le capitaine Göring à droite. Röhm va à Hitler, lui ouvrant les bras.

Hitler.- (claquant les talons et saluant) Mon capitaine.

Röhm.– Repos. (l’embrassant) Mon petit caporal de mes deux. Mon sale petit cabot. Mon petit bâtard de corniaud. (au bureau) Qui aurait dit que cette petite quéquette de trois sous pouvait devenir cette trique ? Vous avez vu comme cette femelle de foule, fascinée, n’en pouvait détacher ses yeux ? (à Hitler) Dans quel fumier t’a poussé un tel joli talent, mon troufignon ?

Hitler.– Un fumier, vous dites bien, mon capitaine : le fumier de la misère.

Röhm.– C’est la misère qui t’a insufflé ce souffle-là ?

Hitler.– Non la misère voulue, mais la misère subie, capitaine.

Röhm.–(à Drexler, sortant son portefeuille) Inscrivez-nous, moi et mes 20 000 SA, dans votre parti de merde.

Drexler et le trésorier, avec Röhm, remplissent les feuilles d’adhésion. Le capitaine Göring fait un pas vers le groupe.

Drexler.–(à Göring) Mon capitaine ?

Röhm.–(à Göring) Capitaine ?

Göring.– Je sollicite de Mr. Hitler, une audience particulière.

Hitler va vers Göring, claque des talons et salue.

Hitler.– Mon capitaine.

Göring.- Pas de ça. C’est plutôt moi. (lui montrant les chapeaux pleins de billets, et les membres du bureau qui les comptent) Vous avez vu ? Toute l’assistance, jusqu’aux serveuses, Dieu sait pourtant qu’elles devraient être bronzées, y est allée, non de sa monnaie, mais de son billet. Tous ont eu le coup de fondre. Quel ne doit pas être celui pour lequel les pauvres acceptent de s’appauvrir ? Vous avez quelque chose en Allemagne que personne n’a. Vous êtes à partir d’aujourd’hui pour moi le premier, je veux être pour vous votre second.

Hitler.- (tendant la main) Vous êtes désormais mon second.

Gôring va vers Drexler et le trésorier pour s’inscrire.

Göring.– Je m’inscris à votre parti. (Il sort son chéquier) Permettez-moi de lui faire un don. (Il remet son chèque au trésorier, qui regarde le montant, admire, le montre à Drexler, qui admire aussi, et s’incline devant Göring, pour le remercier)

Hitler.–(s'adressant à tout le bureau)Notre prochaine réunion, si vous voulez bien, se fera à la Festsaal du Cirque Krone, dans une semaine.

Le trésorier.– C’est un vêtement bien trop large pour nos petits publics. Il va flotter sur lui. … … Je propose que nous mettions cela aux voix. (Les autres membres du bureau hésitent)

Hitler.– Dans votre programme, article 16, vous voulez à la tête de l’Etat un pouvoir centralisé et fort, et vous vous perdez à voter à la majorité. Si vous étiez conséquents, vous éliriez à la tête du parti, quelqu’un à qui vous donneriez les pleins pouvoirs, et qui serait responsable devant vous. Qui s’offre ? (personne ne lève la main) Je me permets de faire acte de candidature. (A la suite de Röhm et de Göring, qui approuvent et applaudissent, les membres du bureau lèvent la main.)

Drexler.– Je vous cède ma place. Je donne au bureau ma démission.

Hitler.– Restez l’architecte, Führer, je ne revendique que d’être le maçon. .. … (au trésorier) Avec la ronéo, vous achèterez des tubes d’encre rouge : que les affichettes annonçant cette réunion au cirque Krone soient couleur sang de bœuf.

Röhm.– Pour le cirque Krone, il va falloir vous armer, Mr Hitler : les communistes ne manqueront pas de jouer les agitateurs. (se tournant vers la salle, criant) Poulet.

La voix d’Himmler.– Jawohl.

Himmler, en costume civil étriqué avec cravate en diagonale, monte l’estrade, se présente à Röhm, claque des talons et se met au garde à vous.

Röhm.-… … (se tournant, présentant Himmler à Hitler) Heinrich Himmler. (Hitler et Himmler se serrent la main) Il n’a l’air de rien, c’est vraiment le petit jeune quelconque. il est le premier à le dire, n’est-ce pas poulet ?

Himmler.– (claquant des talons, se mettant au garde à vous) Jawohl, capitaine.

Röhm.- Mais dans le genre quelconque, c’est un jeune homme rare. Il professe pour moi un vrai culte. N’est-ce pas, poulet ?

Himmler.– (claquant les talons, la main au front) Jawohl, capitaine.

Röhm.– J’avais marché dans ce à quoi tu penses. Il a décrotté ma botte dans mon dos, pour que la vue de lui décrottant mes bottes de leur crotte, n’offense pas mes yeux. Il chierait pour moi, si cela se pouvait. La perle. Pour couronner le tout, il est bénévole. Il gagne son pain, il est éleveur de poulets.

Hitler.–(intéressé) Eleveur de poulets ?

Himmler.— Je sélectionne des mâles reproducteurs, j’élève les poules en batterie, j’incube les œufs dans une couveuse artificielle, je calcule la nourriture. Je cherche la production optimale.

Röhm.- (en riant) En tous cas, il ne s’est pas sélectionné lui-même, hein, poulet ?

Himmler.- (claquant des talons) Jawohl, capitaine.

Röhm.– Je t’affecte à la protection de Hitler. Tu lui choisiras une équipe de SA pour faire son service d’ordre.

Himmler.– (rectifiant sa tenue) A vos ordres, capitaine.

Hitler.- (au bureau) Une tâche attend chacun : achat de la ronéo, des stencils, de tube d’encre rouge, du papier, de pinceaux à colle, de colle ; dactylographie sur stencil ; tirage ; collage des affichettes. Je veux ne voir aucune affichette sur de la propriété privée, que sur du meuble ou du bâtiment public. … … N’économisez pas la colle, collez bien sur les bords, pour que l’affichette soit difficile à décoller. A la semaine prochaine. Mr Himmler (il lui fait signe de le précéder).

Hitler sort avec Himmler, suivi de Röhm et de Göring, qui se regardent d’un œil noir. Drexler distribue les tâches, tous, affairés, sortent.

 

 

 

Festsaal du Cirque Krone, qui occupe toute la largeur de la scène. Au devant de la scène, sur une estrade, la table pour le bureau du parti. La salle est derrière la table, en contre-bas, plongée dans une demi-obscurité, on entend que son vide est vaste. Entrent Hitler, et 6 SA qui se tiennent mal.

Hitler.– … … Vous vous êtes regardés ? Avachis, épaules basses : tenue de défaite. Croyez-vous que je veuille être défendu par des gens d’avance battus ? (les SA, gênés rectifient tant bien que mal leur tenue) (d’une voix autoritaire) En ligne. Garde à vous. Tête, épaules : droites. Bras: le long du corps. Pieds : ouverts à 45°. Les yeux : à cinq pas devant vous. (les SA ont rectifié leur tenue) Je vous veux bandés comme des arcs. Je vous veux revolver armé, le doigt sur la détente, prêts à vous tirer … … Des communistes vont venir semer la zizanie. Quel est votre devoir ? Faire régner l’ordre. Dès le premier cri, foncez dans le tas. Chargez. Cognez. Pensez aux coups que vous donnez, non à ceux que vous recevez. Lorsque vous en recevez, redoublez d’en donner. Faites comme si vous ne sentiez rien, et vous ne sentirez rien. Attaquez, ne cessez d’attaquer. Se défendre, c’est craindre pour soi, aussi poussez-les, eux, à la défense. Cognez, jusqu’à ce que vous n’ayez devant vous qu’ordre et silence. Sur ma main, jurez votre foi. Dites : je jure ma foi.

Les SA.– (les mains sur la main de Hitler, qui les regarde les yeux dans les yeux) Je jure ma foi.

Hitler .– Trois à droite au fond, trois à gauche au fond.

Les SA descendent l’estrade et se placent en contrebas. Entre le bureau du parti, qui serre la main de Hitler, va s’asseoir. Drexler fait un signe à un membre, qui va au fond ouvrir la porte de la salle : bien du peuple entre et se précipite pour trouver une place. Hitler s’assied au côté de la table. Le bruit des chaises s’éteint. Drexler se lève.

Drexler.– Le parti des ouvriers allemands vous souhaite la bienvenue. Je donne la parole à celui que vous attendez d’entendre : Mr Adolf Hitler.

Hitler se lève. Un silence religieux se fait.

Hitler.– … Dans un corps, dans un organisme, y a-t-il un membre, un organe, ou la main, ou le rein, ou le poumon, ou le cerveau, plus honorable ou plus méprisable, l’un que l’autre ? Existe-t-il des fonctions de membres, des fonctions d’organes accessoires ? Ne sont-elles pas toutes essentielles, également ? Faire, respirer, digérer, penser ne sont-ils pas des fonctions, toutes également fondamentales ?... … Un homme se fait une blessure à un doigt : est-ce que la tête ne laisse pas tout en plan, et ne court pas au chevet de ce doigt ? Toute la tête inquiète porte tous ses soins à ce doigt blessé, à cet œil rougi, à cet abcès dans le dos, à ce mal de tête, à cette grippe, n’a de cesse qu’il soit guéri, pour qu’enfin corps et tête puissent à nouveau vaquer à leurs travaux. Pourquoi le gouvernement n’apporte-t-il pas tous ses soins à ses citoyens chômeurs ? … (vigoureux applaudissements, quelques cris se font entendre)... Et qui est seul juge, pour décider de la priorité à donner à l’un ou l’autre organe, à l’une ou l’autre fonction, sinon la tête ? Pour décider, de même, de la priorité à donner à tel ou tel problème social, du soin à apporter à telle ou telle classe sociale, ne faut-il pas à ce grand organisme de l’Allemagne, une tête, seule, qui décide ?

La voix d’un communiste.- (fort) Je ne veux qu’une tête à ma tête : la mienne. Je n’en veux pas d’autre. (quelques applaudissements, bruits de pas, bruits de chaises) (plus fort) Je ne veux pas être le morceau d’un tout, je fais un tout à moi tout seul.

La voix d’un socialiste.—Les hommes sont inventifs, créatifs dans la mesure où ils ne sont pas moutonniers.

Leur voix est couverte par le bruit d’une violente bagarre, le bruit s’éloigne, les portes claquent, le bruit se fait.

Hitler.- (poursuivant) … … … Allemands. Qu’est-ce qu’un démocrate ? Celui qui veut l’égalité pour les autres, certes, mais pas pour lui. Nous sommes tous d’acharnés égalitaires, mais enfiévrés d’ambition dans la même proportion. Nous voulons que tous soient égaux, à l’exception d’un seul : nous. Et quoi de plus naturel ? Y a-t-il un sentiment plus légitime que l’ambition ?... ...Seulement, isolé chacun, à se battre seul contre tous, n’est-ce pas un combat perdu d’avance ? Si on ne peut pas se distinguer seuls, ne faut-il pas passer par se distinguer, tous, et tous se distinguant, en tous, se distinguer chacun ? Au lieu de perdre ses forces à se battre avec ses égaux en vain, ne vaut-il pas mieux unir ses forces à celles des autres, et triompher enfin tous, et, donc, chacun ? Petit, seul, on a beau faire tous ses efforts pour se hausser, on ne se hausse guère. Mais un ajouté à un, ajouté à un, et ajouté à un, cela ne nous fait-il pas de plus haute taille ? Chaque Allemand accru de chacun d’Allemagne, ça ne fait-il pas une belle troupe ? Chacun, seul, fait une petite Allemagne ridicule, mais tous, ensemble, ça ne fait-il pas une Allemagne, que l’on prend enfin au sérieux ? Peut-on être fier d’être Allemand, si on n’est pas fier de l’Allemagne ? Que puis-je, moi Allemand, faire d’honorable, si l’Allemagne est humiliée ? Ne faut-il pas d’abord établir ma fierté d’Allemand, avant d’établir ma fierté d’homme ? (vifs applaudissements) Nous ne sommes rien seuls ? Soyons quelque chose, tous. Etre grand tout seul pour personne ne se peut, être grand à tous se doit, et justement pour le plus petit. Dans la salle de bal, celui qui est seul, tout attristé, fait tapisserie : celui qui conduit la farandole, au passage, invite celui qui est seul, et celui qui est seul,la joie au cœur, rejoint la farandole, et, avec elle, en chantant et dansant, parcourt les salles. (vifs applaudissements) Il n’est pas bon d’être seul, deux valent mieux qu’un, mais tous valent mieux que deux. Une assemblée sans président, chacun crie de son côté, on ne s’entend plus, c’est un capharnaum, le président entre, parle de sa voix puissante, et le silence aussitôt se fait… (court silence) Au début de la vie, le jeune se demande : qu’est-ce que je vais faire ? Des études ? Quelles études ? A quoi bon ? Il y a plus de diplômés que de places. N’est-ce pas une grande désolation d’avoir un diplôme et de ne pas trouver de place ? N’est-ce pas une plus grande désolation encore, d’être diplômé, de trouver une place, et d’y être cloué toute sa vie ? … …(court silence) .. … Que fait la République ? Elle défend les faibles contre les forts. Que sont les faibles ? Gens d’obéissance : l’obéissance est la raison des gens qui ne raisonnent pas. De qui l’Allemagne a-t-elle besoin ? D’une élite de gens ambitieux, assoiffés de pouvoir, d’honneurs, d’argent, qui veulent une vie proportionnée à leurs talents. Que se propose le Reich auquel je pense ? D’offrir à cette élite un champ d’action. Le Reich fera l’inverse de ce que fait la République, il défendra les forts contre les faibles… Allemands, osons être à nouveau les barbares, que nous étions. Qu’est ce que c’est être barbare ? C’est ôter de soi toute compassion. Qu’est-ce que c’est compassion ? C’est souffrir avec le faible. Mais celui qui souffre avec le faible, non seulement n’aide le faible en rien, mais encore se nuit, par ce qu’il se fait faible lui-même. (vifs applaudissements)… … Le vrai péché des catholiques, Allemands, c’est d’avoir inventé le péché originel, d’avoir fait de l’homme un pécheur de naissance. Dès la naissance, l’Eglise nous plie à battre notre coulpe, demander pardon. Le pli est à la fin si bien pris, le caractère est si bien acquis, que mûrs et vigoureux, nous continuons à demander pardon. C’est sur ce peuple à genoux, que l’Eglise a établi sa puissance. Avec le fer chaud de votre caractère, Allemands, repassez ce mauvais pli. Quel est le plus grand péché du monde ? De manquer d’assurance en soi. Ne vous laissez pas attaquer par cette lèpre.… A quelles époques, l’Allemagne a-t-elle été à son plus haut ? Au 1er Reich, fondé par Othon le Grand. Au 2ème Reich, fondé par Frédéric le Grand, l’un et l’autre souverains absolus. Qui font les Etats forts ? Les chefs d’Etat forts. Ne croyez-vous pas que le temps est venu de fonder le 3ème Reich ? Le temps a passé, le peuple mûri a remplacé la noblesse. C’est au peuple à élire pour chef celui d’entre les siens, qui se dégagera lui-même de lui. Le peuple l’élira, et il sera responsable devant lui. Tel est le programme de notre parti. Votez pour vous, Allemands, votez pour nous.

Il s’écarte, tonnerre d’applaudissements, trépignements, cris Hitler, Vive le Parti National Socialiste. Hitler tourne le dos vers le bureau. Le bruit s’éloigne peu à peu, s’éteint. Hitler fait deux gestes à droite et à gauche vers la salle, montent les 6 SA, aux habits déchirés, aux coquarts, bosses, nez qui saignent.

Hitler.- (aux SA) Bleus, coquarts, nez qui saignent, poings foulés, ce sont vos médailles. Je suis fier de vous. Je vous nomme ma garde. (Il serre leurs mains en les regardant droit dans les yeux) Rompez.

Sortent les SA. Monte l’estrade à droite Gôring, qui applaudit.

Gôring.– Enfin est venu celui que l’Allemagne n’espérait plus. Cet obscur caporal, cet inconnu, ce quelconque, ce n’importe qui, c’est lui l’homme rare. (Il va à Hitler,lui serre la main de la main gauche, et de la main gauche lui presse le bras)

De la salle, on entend la voix de Röhm.

La voix de Röhm.– Hitler. Fini les paroles, aux actes. (Röhm monte l’estrade, et apparaît) Ritter von Kahr, le ministre-président de Bavière prépare un putsch royaliste. Il veut déclarer l’indépendance de la Bavière, placer sur le trône de Bavière, l’héritier des rois de Bavière. Le laisserons-nous restaurer le vieux château en ruines ? Il faut doubler au plus vite le putsch royaliste de notre putsch populaire. Nous placerons à la tête de l’Allemagne le seul général victorieux de la guerre de 14/18, le général Ludendorff. (à Hitler) Fouteur de 1er ordre, j’ai un emploi pour ton organe : tu seras le gros trait d’union entre le peuple et Ludendorff. (criant vers la salle) Poulet.

Himmler.– Jawohl.

Himmler monte l’estrade avec une caisse en bois, qu’il pose sur la table et ouvre.

Röhm.– (distribuant des pistolets) Verdeur des vieux, vigueur des faibles, courage des lâches, génie des sots, caractère à celui qui en manque.

Hitler choisit deux pistolets, qu’il met sous sa veste, sous sa ceinture. Röhm invite d’un geste Göring à se servir.

Göring.- (avec un geste) J’ai. (à tous, en armant son pistolet) Béni soit l’Etat, qui nous a appris sur les champs de bataille, comment en faire usage. Bénie soit l’Eglise qui nous a bénis.

Röhm fait un signe. Tous sortent.

 

 

 

Münich. Bürgerbräukeller. Au devant de la scène, réduite du tiers, une estrade, la salle étant en contrebas, derrière, dans une demi-obscurité. Entrent de côté le Président de l’Action Catholique, Ritter von Kahr.

Le Président.– Mgr l’Archevêque, Mgr l’évêque, Mgr le coadjuteur, Mgr le Vicaire Général, MM. Les Chanoines du Chapître de la Cathédrale, vous tous, catholiques, soyez les bienvenus. (il le présente de la main) Je cède la parole à Ritter von Kahr, chef du gouvernement de la Bavière.

Le Président de l’Action Catholique cède la place.

Von Kahr.– Catholiques, jusques à quand laisserons-nous la République de Weimar imposer à la catholique Bavière sa démocratie corruptrice, son immoralité, son irreligion, ses divorces, ses unions libres ? Catholiques, n’est-il pas temps que la catholique Bavière fasse sécession avec le socialisme athée ? Qu’est ce que démocratie ? Liberté effrénée. Qu’est ce qu’un démocrate ? Une âme qui se dégoûte de son propre corps. Le corps jouit sans mesure, l’âme, derrière, est toute chagrine. Qu’est ce qu’un Roi ? Esprit de conseil, de justice, de raison, de vertu, de charité. Un Roi est Roi par la grâce de Dieu. Le trône royal est le trône de Dieu lui-même. Le Roi est le Ministre de Dieu pour le bien. Faisons acte de courage, catholiques. Séparons-nous des séparateurs. Ce qu’est l’Eglise pour la famille, que le Trône le soit pour le pays. Catholiques, élite naturelle de la population, élisons le Roi, élite naturelle de l’élite. Décidons que, déclarant notre autonomie, nous élevons sur le trône de Bavière le prince héritier Ruprecht, fils du dernier Roi de Bavière Louis III.

Au fond de la salle, les portes s’ouvrent à grand bruit. Entrent Hitler, deux pistolets dans ses deux mains tendues en l’air, et tirant deux coups, précédé et suivi de 2 SA, et tirant de ses revolvers deux coups en l’air.

Hitler.– (pendant qu’il parcourt la salle sur l’allée centrale surélevée) Vous avez oublié un invité de taille. Il a plus que vous, voix au chapitre… … Vraiment ? Vous voulez remettre sur le trône la dynastie royale de Bavière ? Cette génération en dégénérescence ? Ces aliénés et ces internés ? Alors qu’ils ont abdiqué eux-mêmes, qu’ils ont mis à eux-mêmes leur point final ? Le prince Ruprecht, fossile vivant, est le dernier représentant d’une espèce en voie d’extinction. Je vous entends, vous craignez, catholiques, pour vos valeurs morales, foncières, financières, vous craignez qu’elles ne se dévalorisent par l’effet socialiste, vous craignez bien, mais croyez-vous qu’un Kahr, qu’un prince Ruprecht vous défendra contre la République de Weimar ? Il ne vous faudra pour vous défendre, pas moins que le peuple.

Hitler montre sur l’estrade, avec ses 4 SA. Entrent le fond de la salle Le général Ludendorff, Göring, qui montent sur l’estrade.

Hitler.– Allemands, la Révolution Allemande a éclaté. Le gouvernement bavarois est déposé, le Ministre-Président est arrêté. (Hitler fait un geste vers les 4 SA, les Sa mettent des menottes à Kahr, et le poussent sur un coin de l’estrade) Le gouvernement du Reich est nommé : le général Ludendorff, seul vainqueur de la guerre perdue, est investi des pleins pouvoirs. Comme Mussolini qui a marché de Milan sur Rome, marchons de Munich sur Berlin. Vive le III° Reich.

Entre Himmler, essoufflé, affolé, en courant.

Himmler.– Mr. Hitler. Une caserne du génie refuse de se rallier et s’arme contre vous.

Hitler.– (après un instant d’hésitation) J’y vais.

Hitler fait signe à Göring de prendre sa place. Lui et Himmler sortent.

Von Kahr.- (à Ludendorff, montrant ses menottes) Mon général, tout de même

Ludendorff.– (aux SA, leur faisant signe de le libérer) Libérez le comte Von Kahr. (Les SA le libèrent)

Göring.– (protestant)Mon général

Ludendorff.– Ne vous élevez pas plus haut que votre grade, capitaine.

Von Kahr sort.

Une voix dans l’assistance.– Viva Zapatta. Viva Bolivar. Vous vous croyez en Amérique latine ?

Une deuxième voix.– Votre putchiste s’est regardé dans la glace ? Avec son pinceau sous le nez pour se nettoyer les trous de nez, sa queue de vache pour chasser les mouches, on le verrait plutôt vendeur de savonnettes.

Une troisième voix.– Avec son brin de persil sous ses naseaux de veau, je le verrais à l’étalage d’un boucher.

Une quatrième voix.– Sérieusement, capitaine, votre putsch est fait avec des bouts de ficelle. C’est du travail d’amateur.

Göring.– D’amateur, je revendique. Nous nous rebellons par amour pour la patrie. Notre honneur est justement de n’être pas des révolutionnaires professionnels.

La quatrième voix.– Qui c’est, ce type à la mèche et à la moustache ? C’est un parfait inconnu.

Göring.– Un parfait inconnu, je confirme. Il ne s’est fait connaître ni par des abus de biens sociaux, ni par des prises illégales d’intérêts, ni par des prévarications, ni par des escroqueries, ni par des débauches privées : c’est un homme parfaitement honnête, et donc parfaitement inconnu. Et il s’enorgueillit de l’être.

Entrent Hitler, et Himmler, qui montent sur l’estrade. Himmler sort de côté.

Hitler.- (à Ludendorff) Où est von Kahr ?

Ludendorff.– Il était au-dessous de moi que je le laisse aux arrêts, caporal.

Himmler apparaît, portant une radio qui marche, traînant les fils après lui.

Radio.– «  Ici, Ritter von Kahr, Ministre-Président de Bavière. Alerte aux forces armées et aux forces de police. Je dénonce la tentative actuelle de soulèvement contre l’Etat : la bande organisée du Parti des Travailleurs Allemands se prépare à envahir et occuper les ministères de Bavière. Je donne ordre aux forces armées et aux forces de police, de s’y opposer par les armes. Le Ministre-Président et la Bavière compte sur elles : qu’elles donnent un coup d’arrêt au Coup d’Etat. Que la Bavière sauve la Bavière. … … Ici, Ritter von Kahr, Ministre-Président de Bavière. Alerte à toutes les forces.. »

Himmler coupe la radio.

Hitler.- (à Ludendorff) Et maintenant ?

Ludendorff.– Vous dites que le peuple est à vous. Quel est ce peuple, à qui un homme seul peut faire obstacle ? Allons en cortège au Ministère de la Guerre ; si l’armée, la police, qui sont le peuple en armes, et le peuple sont avec nous, nous pourrons avec elles monter à Berlin. Ce sera un signe provincial de ce que nous pourrons faire au national.

Hitler.– (à tous) A Munich. A Berlin.

Au sortir de la salle, Hitler est accueilli d’un cri. La clameur s’éloigne. Les présents se lèvent, se tournent vers la porte. Long silence. Soudain, échange de coups de feu. Arrivent en courant deux civils.

1er civil.– Messieurs. Le putsch a fait putsch. L’armée a tiré. Les putschistes se sont envolés comme des moineaux.

2ème civil.- J’avais crainte affreuse que le peuple naïf se laisse mener. Dieu soit loué, le peuple n’est plus l’enfant qu’il était.

Applaudissements. Soulagés, tous se lèvent , bavardent et sortent.

 

 

A la frontière autrichienne, côté Autriche. Un hôtel, une chambre. Entrent Göring : sous son manteau, ses jambes sont nues, du sang coule sur sa jambe gauche, il marche en sautant sur sa jambe droite, soutenu par Karine. En geignant bouche fermée, il se couche. Karine va à la fenêtre.

Karine.– La police n’a pas passé la frontière. … … Ils font demi-tour.

Göring.– (se plaignant bouche fermée, serrant de ses deux mains avec force sa cuisse ; il sort avec peine le pistolet de la poche de son manteau) Karine, achève ce qui n’est plus que souffrance. M m. (Karine prend le pistolet, le pose de côté, va à la fenêtre, inquiète, guette. Göring saisit à pleines mains le haut de sa cuisse et la serre) M, m. En pleine santé, en pleine force, si peu à tes côtés, et maintenant, faible, malade, à ta charge. Venge-toi, Karine.

Karine.– Ne parle pas Hermann.

Göring.– Mon devoir est de te protéger, je ne peux plus même me protéger moi-même… … (de ses deux mains il se serre de nouveau le haut de la cuisse) Moi qui me vantais d’avoir une maîtrise de moi parfaite. Je fuis devant la douleur comme un lâche. M m.

Par la porte ouverte, on entend la radio.

Radio.– « Dernières informations sur le putsch échoué de Münich. On vient d’apprendre que l’auteur du putsch, Adolf Hitler, qui, lors de l’échange de coups de feu, avait fait une chute et s’était démis l’épaule, a été retrouvé chez un de ses partisans. Inculpé du crime de tentative de soulèvement contre l’Etat, il a été arrêté et emprisonné dans la forteresse de Landsberg. Son complice, Hermann Göring, a pu fuir en Autriche. »

Gôring.– (se tenant avec force le haut de la cuisse de ses deux mains, furieux contre lui-même) Je suis imbécile, j’aurais dû prendre les choses en main. Le capitaine Röhm est une brute. Il a le cerveau dans les bras, et les bras dans le cerveau. On lui dit : réfléchis, il gonfle ses biceps. On lui dit : casse-toi la tête, et il casse des têtes. J’ai été un âne... (gémissant) M m… Qu’allons nous devenir, Karine ? Où aller ? Où ne pas aller ?

Karine.– Nous trouverons refuge dans ma famille, en Suède.

Göring.– J’ai quitté tes parents en colère et je reviens en suppliant. J’ai belle mine.

Karine.– Ce n’est pas toi qui leur demande asile, mais moi.

Göring.– Ils me jetteront à la porte. Je les applaudirai.

Karine.– Ils ne jetteront pas à la porte leur fille.

Göring.– Le mal approche. Ah ah (Il se serre la cuisse de ses deux mains, gémissant) M m.

Karine.- (à la fenêtre) Courage. Le médecin arrive, Hermann.

Elle va à la porte, va sur le palier, accueille le médecin, lui parle. Le médecin entre, va à Göring, qui est caché par le montant du lit, l’examine.

Le médecin.– (Göring gémissant la bouche fermée) L’os ischion est fracturé, le muscle de l’aine est déchiré, le canal déférent est ouvert. Apparemment n’ont été atteints ni la vessie ni le colon. Il faut vous hospitaliser sur le champ. (Karine sort) Je vous fais une piqûre de morphine.

Il ouvre sa trousse, sort une seringue,casse une ampoule, remplit la seringue fait la piqûre, Göring geint de moins en moins, puis se tait. Karine revient avec deux paysans, un brancard de fortune, Göring est placé sur le brancard, tous sortent.

 

 

 

 

Forteresse de Ladsberg. La cellule de Hitler. Hitler en culotte de peau bavaroise.

Hitler.- (tirant sur sa culotte de peau de part et d’autre, singeant unpetit garçon) Régressé, arriéré : redevenu le petit cancre.

Bruit de clés ouvrant la porte de la cellule. Entre le gardien.

Le gardien.– (montrant ses clés) Pardonnez-moi, Mr Hitler. C’est ma fonction.

Hitler.– Je suis légitimement puni, Monsieur le gardien.

Le gardien.– L’enquêteur Ehard, chargé de l’instruction de votre affaire, désire vous voir. (Hitler fait un signe d'approbation)

Entre Ehard, qui s’assied, ouvre un dossier.

Ehard.– Monsieur Hitler, je suis chargé d’identifier l’auteur de l’infraction, d’éclairer le juge sur votre personnalité, d’établir les circonstances et les conséquences de l’infraction… Vous avez quelque chose à dire ?

Hitler.– Si j’avais pris le pouvoir, je serais la loi ; je ne l’ai pas pris, je suis l’infraction à la loi. Il n’y a rien de plus à dire.

Ehard.– Quelle sera votre défense ?

Hitler.– La moins ridicule : me taire.

Ehard.– Vous taire, c’est vous reconnaître coupable de ce dont on vous accuse, à savoir d’atteinte criminelle à la sûreté de l’Etat. Ce ne sera pas le land de Bavière qui vous jugera, mais l’Etat. La Cour de l’Etat se trouve à Leipzig, en Saxe. Vous savez comme la Saxe aime la Bavière. Vous serez condamné à la déportation.

Hitler.– Les Allemands m’ont déjà déporté dans leur esprit, qu’ils me déportent tout à fait.

Ehard.– Nombreux à Munich, sont ceux qui, dans leur cœur, font vœu secret que vous poursuiviez la lutte.

Hitler.– Ils se sont désintéressés de moi, je me désintéresse d’eux.

Ehard.– Un promeneur fait un faux pas, une mauvaise chute. Reste-t-il vexé, à terre, comme un enfant, à pleurer ? Ou ne se relève-t-il pas plutôt du même mouvement, sans se soucier si quelqu’un le regarde, et ne poursuit-il pas son chemin ? L’homme sensé, de son échec, n’élabore-t-il pas une nouvelle stratégie ? Si vous vous taisez, les gens vont croire que vous n’étiez pas si convaincu, puisqu’un peu de prison vous fait décroire… … Vous parlerez non plus d’une table à des buveurs de bière, mais de la tribune d’un tribunal à toute l’Allemagne. Un afflux de journalistes se prépare, comme vous n’avez pas idée.

Silence.

Hitler.– Dites au juge que je veux me défendre.

Ehard.- (se levant, allant vers lui, et lui serrant la main) Je vous retrouve.

Ehard sort. On entend la porte se fermer à clé. Hitler va et vient, en faisant des gestes et préparant sa défense.

 

 

 

 

Munich. Le tribunal du peuple. Le juge, à sa droite Hitler, en uniforme de caporal avec sa médaille de fer, sur le banc des accusés. En contrebas, l’assistance et les journalistes. Le procureur termine son réquisitoire.

Le procureur.– En conclusion, pour ce crime de Haute trahison, je réclame pour Mr Hitler la peine de déportation à vie.

Le procureur retourne à sa place.

Le juge.– La parole est à l’accusé.

Hitler.– Monsieur le juge, l’avocat général m’accuse d’atteintes criminelles à la sûreté de l’Etat. J’accuse, moi, l’Etat d’atteintes criminelles à la sûreté de l’Allemagne (rumeur dans la salle, quelques applaudissements, coup de maillet du juge) … … J’accuse la République de double trahison : d’avoir capitulé en temps de guerre, d’avoir capitulé en temps de paix. … … Tout le monde sait le rôle qu’elle a joué lors de la capitulation de la dernière guerre, le fait est trop avéré, je n’y reviendrai pas. Maintenant en temps de paix ? La République, dit-elle, est un régime de liberté. N’est-ce pas une affreuse dérision, une atroce moquerie ? Etre libre, qu’est-ce que c’est ? C’est avoir le choix. Et ceux qui n’ont pas le choix ? Vous dites : vous êtes libre d’entreprendre. Et celui qui n’en a pas les moyens ? Celui qui ne peut rien : comment peut-il vouloir quelque chose ? N’est-ce pas une affreuse raillerie, que d’accorder une liberté, dont on ne peut pas user ?... … Vous avez, dites-vous, liberté d’exercer l’activité professionnelle de votre choix : hors les riches, ceux qui sont bien situés, qui est libre de cette liberté-là ? Liberté, par contre, est donnée à tout employeur de licencier qui lui plaît : liberté lui est donnée de gagner un peu d’argent en plus, oui, quitte, pour celui qu’il licencie, de gagner ou non sa vie même : comment peut-on mettre ces deux libertés en parallèle ?... … Pour simplement gagner son pain, faire de chaque Allemand un concurrent pour chaque Allemand, on appelle la République qui institue cela, une nation ? Faire perdre à chaque Allemand son énergie et ses talents, à lutter contre les autres Allemands, pour simplement vivre et survivre, une telle République, dont c’est le principe, est-elle une Nation ? Les malheureux, y sont-ils pour quelque chose ? Ce n’est pas moi qui les défends, qu’il faut incriminer, Mr le juge, c’est la pernicieuse République elle-même. (vifs applaudissements de l’assistance, coups de maillet du juge) … Comment une profession est-elle estimée ? En raison de l’ouvrage fait ? En raison de l’argent gagné. L’argent, c’est signe de réussite, manque d’argent, c’est signe d’échec. Ce qu’on ne dit pas c’est que si travailler est une chose, faire de l’argent est une chose différente. Faire de l’argent est un travail en soi, il faut être tendu sans cesse non à faire bien, mais à faire ce qui rapporte. Nous aboutissons ainsi à cette chose aberrante : le métier qui a la cote, chez les jeunes gens, c’est épicier. … … Démocratie, c’est liberté, dites-vous, vous en avez menti : car sur votre démocratie, règne un tyran implacable, et dont vous, amis de la liberté, ne contestez pas le pouvoir : l’argent. Corrélativement, quelle est la seule activité à laquelle la démocratie invite ses citoyens ? La consommation. Que donne la libre consommation ? Obésité, alcoolisme, cancer, débauche, névrose, suicide. … Il y a une chose que les Allemands ne supportent pas, que la finance internationale, - on sait de quelle race je veux parler -, comme charognards, s’abatte sur leurs entreprises malades, pour les achever et les dépecer. Juge, je vous fait juge : vous savez vous-même combien passent sur mon banc d’accusé d’ouvriers en surendettement, en cessation de paiement, poursuivis pour non-paiement de loyer ou de dettes, menacés d’expulsion de leur logement. Car la République démocratique refuse d’assister les démunis sous prétexte qu’ils ne s’assistent pas eux-mêmes. Et il est reproché à un homme d’honneur, de vouloir abattre un tel régime honteux ?... … Vous me demanderez : quelles sont vos lettres de recommandation ? Qui vous parraine ? Quels sont vos diplômes ? Vos études ? Etes-vous un intellectuel en renom ? Je vous réponds : mon droit, ma lettre de recommandation, mon parrain, mon diplôme, c’est d’être ce même rien, dont vous traitez le peuple. Du peuple, j’ai tous les brillants défauts : l’obscurité, l’anonymat, la pauvreté, la solitude : est-ce que ce n’est pas au mieux le représenter, qu’être comme lui ? … … (vifs applaudissements, quelques cris, coups de maillet du juge) Quels ont été les plus grands siècles de l’humanité  ? Le siècle de Périclès, le siècle d’Auguste, le siècle d’Elizabeth I, le siècle de Louis XIV, le siècle de Frédéric le Grand : les rois étaient grands, et les sujets étaient grands avec les rois. La force d’une armée est garantie pas l’unité de commandement. Pour tout travail d’équipe, il faut un chef de travaux, qui distribue les tâches dans l’ordre, et veille que tout soit bien fait. A un malade, il faut non pas plusieurs médecins - chacun défend son diagnostic et son traitement, les voilà tous à disputer au chevet du malade, et le malade dépérit -, mais un seul. Que donnent plusieurs guides à la tête d’une cordée, en montagne ? Ils se disputent sur la voie à prendre, le temps passe, et il n’est pas avancé d’un pas… … Le passé de l’Allemagne, Mr le Juge, me fait faire foi en son avenir. La seule question qui se pose à elle, c’est de chercher et de découvrir en elle un homme digne d’elle : dans ce noble pays, un tel homme noble ne peut pas ne pas exister. Que l’Allemagne le cherche, le trouve, l’intronise. Le noble chef qu’elle élira à sa tête, aura pour honneur, qu’il l’honore. Vive le III° Reich.

Applaudissements, acclamations, cris Hitler, piétinements, coups de maillet du juge.

Le juge.- (d’une voix forte, au public) Je rappelle au public, que si je le laissais applaudir, cela voudrait dire que je l’approuve, ce que je n’ai pas le droit, quoique je pense, et même si j’approuve son approbation. (à Hitler) Je remercie Mr Hitler d’avoir élevé le débat. (Frappant deux coups de son marteau, il se lève, et lit) La Cour passe au prononcé du jugement. Il est décidé sur la culpabilité de l’accusé autant que sur la peine à appliquer. La Cour condamne le sieur Hitler, pour haute trahison, à 5 ans de prison, dont se déduisent les 4 mois et deux semaines déjà purgés, assortie d’une perspective de libération anticipée pour bonne conduite… … Quant à la demande de l’accusateur public d’une mesure de déportation, il lui est répondu qu’un homme qui, Autrichien, pendant 4 ans et demi, a volontairement servi dans l’armée allemande, qui a obtenu la croix de fer de 1ère et 2ème classe pour actes de bravoure exceptionnels, qui a été blessé par deux fois, un tel homme, en toute justice, ne peut être déporté. La Cour a statué.

Le juge sort, Hitler s’offre au public,qui l’applaudit et l’acclame avec force, est emmené par ses gardes. Le public sort, la rumeur diminue, s’éteint.

Un 1er journaliste.- (téléphonant dans une cabine) Les juges craignent si peu la République, que dans le prétoire, ils donnent libre parole à ceux qui ne songent qu’à la supprimer. Tel est l’excès des démocraties.

Un 2ème journaliste.- (téléphonant dans une autre cabine) Voilà où en est la démocratie : l’opinion personnelle du juge prévaut sur la loi qu’il est de son devoir de faire respecter : a-t-il fait état des 28 000 marks-or volés par les putchistes à la Banque de Bavière ? Des 4 policiers tués par les putschistes ? J’augure mal de l’avenir de l’Allemagne.

Toute lumière s’éteint.

 

 

 

 

Forteresse de Landsberg. Cellule de Hitler, dont la porte est ouverte. Hess, à une table, ouvre un volumineux courrier, et le classe au fur et à mesure. Hitler, en culotte de peau bavaroise, entre, une couronne de lauriers dorée sur la tête, des fleurs, des paquets, une machine à écrire, trois cravaches dans les mains. Se moquant de lui-même, il prend la pose devant Hess.

Hitler.– (faisant le clown) Le cancre… … : (faisant une génuflexion de petite fille)… … lauréat. (Il pose tout sur le lit, les cravaches sur la table)

Hess.- (lisant un journal) Savez-vous qu’on fait partout, dans le monde, des copies de nos chemises brunes : on trouve des chemises grises en Suisse, bleues au Canada, noires en France, d’argent aux Etats-Unis. … ...Français, Anglais, Espagnols rêvent, eux aussi, d’un homme fort pour les gouverner.

Hitler.– Nous allons combler leurs vœux à tous. Nous allons leur en donner un : un Allemand. (Il écarte sa chaise, s’assied, met ses mains derrière la tête, s’étire, et incline sa chaise de telle sorte qu’elle ne repose plus que sur ses pieds arrière) Relis. Sur moi.

Hess.- (prenant les lettres une à une, et lisant de chaque un seul mot ou groupe de mots) Le prophète—le génie—le héros modeste- l’homme de volonté– l’éducateur- l’éveilleur Hitler s’étire et savoure. Hess.– Le désir ardent de l’Allemagne a trouvé son objet– le bon génie protecteur- l’homme de la foi qui sauve- le confesseur et martyr de la foi nouvelle– l’ami franc et loyal –l’éveilleur des esprits et des consciences– notre dessein privé et public– l’âme qui fédère les âmes–

Hitler.—Mm. Dans la cassolette de l’encensoir, versant lentement la poussière d’encens sur le charbon de bois ardent, les vapeurs vous montent aux narines. (se levant, saisissant les trois cravaches) Offertes par trois belles, riches dames. Ces sultanes, comblées par leur mari, fêtée par les jeunes gens, par les artistes, par les philosophes, rêvent de cravaches. Ne peut-on mieux dire la nostalgie de l’antique esclavage ? (il jette deux cravaches sur le lit) Vous aimez la schlague ? Vous en aurez. (Il donne un violent coup de cravache sur la table, se lève se place derrière Hess.)

Hitler.– Est-ce que tu m’aimes, Rudi ?

Hess.– Comme je n’aime aucune femme.

Hitler.– Combien de temps m’aimeras-tu ?

Hess.– Je doute que ça s’arrête jamais, Adi.

Hitler.– (de sa cravache, il tape sur la table) Celui qui se déclare de façon si impudique, on peut être sûr qu’il n’aime déjà plus. Pourquoi tu ne m’aimes plus, Rudi ?

Hess.—Je ne peux pas vous aimer plus, Adolf.

Hitler.– Tu louches déjà ailleurs. Je t’interdis de penser à quelqu’un d’autre qu’à moi. (Il le frappe sauvagement à coups redoublés de sa cravache) Infidèle. Adultère.

Hess.– Personne ne vous aime plus que moi, Adi.

Hitler.- (continuant de le frapper sauvagement) Gourgandine. Traînée.

Hess.– Je ne mérite pas, Adolf.

Hitler.- (arrêtant de le frapper) Si tu trouves que je suis injuste, libre à toi, sépare-toi de moi. Divorce. Va-t-en de ton côté.

Hess.–(essuyant ses larmes) Moins que jamais, Adolf.

Hitler.- (jetant la cravache sur le lit, éclatant de rire, serrant de ses deux mains les épaules de Hess) N’est-ce pas la méthode ? Qu’en dis-tu ?

On frappe. Tous deux rectifient leur tenue. Paraît le gardien.

Le gardien.– Mr Otto Leybold, le gouverneur de la forteresse désire vous voir.

Hitler fait un signe d'invitation. Sort le gardien. Entre Leybold.

Leybold.- (serrant la main à Hitler) Je ne viens pas en gouverneur de la forteresse, mais en voisin du palier, en quelque sorte.

Hitler.– Mr Leybold.

Leybold.–Je vous informe, Mr Hitler, qu’au dehors, des partis nationalistes se réclament de vous : l’un d’eux dépose une liste électorale sous votre nom, un autre publie un programme électoral qui se réclame de vous, un troisième dit qu’il prépare un putsch avec vous. Votre libération conditionnelle, la levée de l’interdiction de votre parti sont gravement compromises.

Hitler.– Pour couper court à toute exploitation abusive de ma marque de fabrique, Mr Leybold, je vous prie de faire savoir à la presse que je me retire de la vie politique.

Leybold.– (joyeux) Je leur ferai savoir.

Hitler.– Je vous prie aussi de faire part au chef de la police et au procureur Stenglein que je jure sur ma vie de ne plus tenter jamais aucun soulèvement contre l’Etat.

Leybold.– (allant à Hitler, lui serrant chaleureusement la main) Je suis heureux que vous ayez pris ces décisions. Votre libération et la levée de l’interdiction de votre parti sont en bonne voie.

Il sort.

Hess.– Tu te retires de la vie politique ?

Hitler.– J’y entre. Je prêchais pour les autres ? Désormais, je fonde mon Eglise à moi, ma communion des saints à moi, ma croix à moi. Je me porte un défi : je prendrai le pouvoir par la voie légale des élections. Ou l’Allemagne fera que je serai tout, ou je ne serai rien… …

Hess.- (applaudissant) Vous serez tout, Adolf.

Hitler.- (brandissant le poing vers la grille de sa fenêtre) La seule chose qui m’enrage, c’est cette année à ronger mon frein.

Un silence.

Hess.– (hésitant) Ceux qui font retraite, souvent s’adonnent à l’écriture. Si tu écrivais ton autobiographie ?

Hitler.–(éclatant de rire) Ecrire mes échecs ?

Hess.– Tu as tenté de réussir par tes talents, et tu n’as abouti à rien, comme tout le monde. Qu’est-ce qui dira mieux que tu es comme tout le monde, que le récit de ta descente aux enfers ?. … … La misère que tu as vécue est un trésor précieux entre tous.

Hitler.- (se frappant la tête, sautant sur ses pieds) Mon trésor ? D’avoir été sans le sou. Ma fortune ? Mes semelles trouées. Mes actions d’éclat, mes hauts faits ? Mes revers. Ma réussite ? Mes échecs. (pointant l’index vers Hess) C’est l’idée.

Il se met derrière une chaise, comme s’il était à une tribune, parle au public.

Hitler .- Vins piqués, laits caillés, mayonnaises tournées, pains moisis, pourritures nobles ou non, rassemblez-vous sous ma bannière. Impuissants de toutes nations, au talent court et à l’ambition longue, amers de tout genre, aigris de toute sorte unissez-vous sous mon oriflamme. ... Crus bons à rien, fruits secs, nous allons prouver au monde que nous sommes bons à quelque chose. … .. Ratés de tous les pays, sus aux réussis : leur réussite nous offense par trop. Ils nous tournent le dos ? Ils vont apprendre à nous respecter. Un rat n’est rien, on l’écrase d’un coup de talon, mais une armée de rats ? Nuls, seuls, on n’est rien peut-être, mais en nombre ? Néants, nous allons les anéantir. Ils vont bientôt nous faire la cour, je le jure sur ma tête… ... Rudi, la machine à écrire.

Hess saisit la machine à écrire, s’assied et s’apprête à taper.

Hitler.– Ecris…(dictant) ... Une heureuse prédestination m’a fait naître à Braunau-am-Inn, bourgade située à la frontière, entre l’Allemagne et l’Autriche, dont le rattachement m’apparaît comme la tâche essentielle de ma vie.

 

Un autre instant de journée.

Hitler.- (dictant, Hess tapant) Je voulais être artiste, je le dis à mon père. Mon père m’interdit tout espoir d’apprendre jamais la peinture. Je fis de mon côté un pas de plus, et je déclarai à mon père que dans ce cas, je n’étudierai plus, et je tins parole. Je n’étudiais plus que ce que je jugeais pouvoir me servir plus tard. En conséquence, à chaque bulletin, à côté de rares très bien, excellent, je rapportais de nombreux médiocre, insuffisant.

 

Un autre instant de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Que je sais gré à mon époque de misère à Vienne. Que je suis reconnaissant à la vie de m’avoir extrait d’un nid trop douillet un enfant trop choyé, et de lui avoir donné le souci pour mère, de l’avoir jeté malgré lui dans le monde de la misère et de l’indigence, et de lui avoir ainsi fait connaître l’état de ceux pour lesquels il devait plus tard combattre.

 

Un autre instant de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Que je fusse pauvre et sans fortune paraissait facile à supporter, mais ce qui était plus embarrassant, c’est que j’appartenais à la classe des gens obscurs, que j’étais un isolé parmi des millions de citoyens, un être que le hasard peut laisser vivre ou faire disparaître, sans que personne ne s’en aperçoive. A cela s’ajoutait la difficulté, qui résultait de l’insuffisance de mon instruction scolaire.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le fait est que toutes les ordures littéraires, les insanités artistiques, les sottises théâtrales, qui paraissent, doivent être portées au débit d’une toute petite classe d’intellectuels, qui représentent une infime partie de la population, et qui s’estime l’élite et se tient les coudes. Ils sont peu, mais ce peu verrouille l’art. Tandis que j’apprenais à traquer le Juif dans la pratique des arts, je me heurtai à lui en deux lieux où je ne m’attendais pas à le rencontrer. Je découvris que le Juif était le chef du communisme et du socialisme, partant de la démocratie d’une part, le maître de la finance internationale d’autre part. Je reconnus ainsi que la Juiverie cernait l’Allemagne de tous côtés, au-dessus, au-dessous, et de côté.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant)L’Etat juif n’a jamais été délimité dans l’espace. Il est répandu sans limites dans l’univers. Faute d’un Etat à lui, ce peuple a formé dans tous les Etats, un Etat dans l’Etat : c’est un tour de passe-passe le plus ingénieux du monde, d’avoir fait naviguer cet Etat sous l’étiquette de religion, et d’assurer à cet Etat intolérant la tolérance que l’Occident humaniste est toujours prêt à accorder à la croyance religieuse même la plus intolérante. En réalité la religion de Moïse n’est rien d’autre que la doctrine du développement de la race juive au détriment des autres races, et cette doctrine et sa pratique embrasse à présent tous les domaines : les arts, la presse, la politique, l’économie, les finances.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le Parlement d’une démocratie prend une décision : quelques catastrophiques que puissent être les conséquences, personne n’en porte la responsabilité : est-ce prendre une responsabilité pour un gouvernement, que d’être désavoué par la majorité et remettre sa démission ? L’idée de responsabilité a-t-elle un sens, si elle n’est pas endossée par une personne déterminée ?

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Moins le chef d’un gouvernement démocratique assumera de lourdes responsabilités, plus il se trouvera de gens avides de le remplacer. Rien ne les retiendra pour se mettre sur les rangs. Ils font la queue des ministères. Ils comptent avec angoisse ceux s’impatientent devant eux dans la file, ils calculent presque le nombre d’heures qu’il leur faudra pour toucher au but. Toute vacance de toute place est ardemment souhaitée, tout scandale qui éclaircit les rangs est le bienvenu. Le résultat de tout cela est le défilé effroyablement rapide des titulaires des postes les plus importants de l’Etat, et les conséquences de ce roulement rapide sont toujours néfastes… … A cette conception de la démocratie socialiste, j’oppose celle de la démocratie allemande, dont le chef librement élu cumulera tous les pouvoirs, et sera responsable entièrement de ses faits et gestes et de ceux de son gouvernement. Un seul décidera, qui répondra devant le peuple de sa décision sur ses biens et sur sa vie.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le devoir de l’Etat à l’égard du capital doit être simple et clair : il doit veiller à ce que le capital reste au service de la Nation, et ne se figure pas le maître de la maison. La position de l’Etat doit se maintenir entre les deux limites suivantes : d’une part soutenir une économie nationale viable et indépendante, d’autre part assurer les droits sociaux des travailleurs. Le phénomène le plus important de la dissolution économique, c’est l’évasion progressive de l’économie nationale non vers l’investissement dans les entreprises, mais vers la Bourse et la propriété des sociétés des actions. La dernière attaque de la Bourse contre le réseau ferré de l’Etat allemand vient de réussir : ce réseau est passé aux mains de la finance internationale. Ce n’est plus l’Etat qui est maître de l’économie nationale, mais les actionnaires internationaux.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Rien ne m’étonne plus que le peu de temps nécessaire à cette puissance qu’est la presse, pernicieuse entre toutes, pour créer une opinion, même si cette opinion va à l’encontre des idées et des aspirations de la nation. D’un ridicule fait divers, en quelques jours la presse sait faire une affaire d’Etat de la plus grosse importance, et à l’inverse, en aussi peu de temps, elle fait tomber dans l’oubli des problèmes vitaux, jusqu’à les rayer de la pensée et du souvenir du peuple.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) La Puissance de toutes les grandes institutions, qui incarnent une grande idée, comme l’Eglise catholique, apostolique, romaine, repose non sur la tolérance et la liberté d’esprit, mais sur le fanatisme, la discipline, l’obéissance, l’intolérance de ses fidèles. Tant que sûre de son bon droit, l’Eglise catholique a été impitoyable contre les hérétiques, schismatiques, juifs, musulmans, elle a été la Puissance même. Mais, depuis que, sous l’influence des Lumières, elle a admis en son sein liberté d’esprit et tolérance, observez comme sa puissance s’affaiblit et se dégrade.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le but de la propagande d’un parti n’est pas de doser le bon droit des divers partis, mais de souligner exclusivement celui du parti qu’on défend. Elle n’a pas non plus à rechercher objectivement la vérité, mais à poursuivre uniquement la vérité qui lui est favorable. Aussitôt que la propagande concède à la partie adverse la plus faible lueur de bon droit, la base se trouve déjà posée pour douter de son propre bon droit. Mieux vaut être de mauvaise foi, que concéder à la partie adverse une seule parcelle de vérité.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Le premier fondement sur lequel repose toute autorité, c’est en premier lieu la popularité. Pourtant, une autorité qui ne repose que sur elle, est glissante et peu sûre, sa sécurité et sa stabilité sont variables et incertaines. Aussi, ceux qui tiennent leur autorité de la popularité doivent–ils s’efforcer d’en élargir la base, et pour cela, de constituer fortement le pouvoir. Si la popularité et le pouvoir s’unissent, l’autorité qui s’établit est inébranlable.

 

Un autre moment de journée.

Hitler.- (dictant et Hess tapant) Sous mes yeux, le relèvement se mettait en marche. La salle se vida lentement. Le mouvement suivit son cours… … FIN. (Hitler tend la main, cueille la page de la machine, l’ajoute à la liasse de feuilles tapées, lève le tout et crie : Mein Kampf.) (se levant, le paquet sous le bras, mettant son manteau, et allant vers Hess) Et c’est ainsi, Rudi, qu’avec les pages de mon livre, se sont tournés mes jours de prison.

Hess.– Heureuse étroite prison qui nous avait faits si proches.

Hitler.– Aucune liberté jamais ne peut dénouer des liens liés en prison. (Il l’embrasse)

Hess.– A bientôt, Adi.

Hitler sort, Hess va à la fenêtre.


 

 

2

 

 

Suède. Asile psychiatrique de Langbro. Une cellule. Göring, en court peignoir de tissu éponge, assis sur son lit. On frappe.

Göring.—Oui.

Entre Perrson, un interne.

Perrson.- (allant vers Göring et lui tendant la main) Perrson, nouvel interne.

Göring.- (étonné, se levant, serrant la main, s’inclinant) Göring, malade antique.

Perrson.– (lui serrant la main chaleureusement) Enchanté.

Göring.– Pas racorni par les frottements, comme un médecin, mais sensible encore comme un malade. … … Docteur, vous qui venez tout frais du dehors, vous arrive-t-il, à la suite par exemple de libations trop copieuses, d’avoir un mal de tête carabiné ?

Perrson.– Que trop.

Göring.– Que faites-vous alors ?

Perrson.– Je fais comme tout le monde, je prends des cachets d’aspirine.

Göring.– Vous n’êtes pas un de ces imbéciles qui endurent stoïquement leurs souffrances comme remède à leurs péchés ?

Perrson.– Certainement pas.

Göring.– D’où vient que le médecin de l’asile exige de ses malades qu’ils souffrent une souffrance, que lui-même n’accepterait pas de souffrir ? J’ai été blessé à l’aine, je souffre d’une souffrance qui ne se laisse pas oublier un instant, et le Dr Eneström ne veut pas me donner mon aspirine.

Perrson.– Vous lui avez dit ?

Göring.– Je lui ai dit, mais lui dit que je mens. Mais qui sait la vérité ? Moi qui suis dedans, ou lui qui est dehors ? L’appareil de mesure de la douleur, quel est-il, le malade ou le médecin ? Moi, pauvre, j’attends des jours et des jours que cette affreuse souffrance despotique veuille bien relâcher un tout petit peu sa dictature. (il se met à genoux, joint ses mains) S’il vous plaît, docteur, faites-moi une piqûre.

Perrson.- (lui tenant les mains de ses mains, le relevant) Je vous en prie, Mr Göring.

Göring.– La souffrance ne lâche pas sa griffe un instant. S’il vous plaît, faites qu’elle s’écarte un peu de moi.

Perrson.– Ma pitié est désolée. Elle est impuissante. Je n’ai pas accès à l’armoire à pharmacie.

Göring.– Le Dr Eneström dit que je suis intoxiqué de morphine, alors que je ne suis intoxiqué que de souffrance.

Perrson.- Mon bon vouloir est impuissant. Je ne suis qu’un simple interne, Mr Göring.

Göring.- (lui baisant les pieds) Le seul humain de tout l’asile, c’est le nouveau qui vient de dehors : il se souvient encore de ce qu’est un homme.

On entend un bruit. Entrent le Dr Enelström et Karine. Göring se lève précipitamment. Göring va à Karine, Karine, ils s’embrassent.

Enelström.- (à l’interne et à Göring) Alors, on a été sage ?

Göring.– Sage. Non comme l’homme d’honneur dans la pleine force de l’âge que je suis, mais comme la gonzesse que vous me forcez d’être.

Enelström.- (à Perrson) Je vois que le malade guéri a essayé de vous anémier de ses pleurs. Sachez que Mr Göring est guéri de tout, sauf de ce qui l’a aidé à guérir. De la souffrance qu’il n’a plus, il en a attrapé une autre, celle du manque, mais de celle-là, il ne veut pas guérir…. … Mr Göring, le diable est de votre côté. L’excellent avocat que voici a si bien plaidé votre cause, que le juge a cassé ma décision de votre internement, et a ordonné votre libération immédiate. … … Je certifie néanmoins devant le monde entier, que Mr Göring est dans un état d’aliénation parfaite, et que dès qu’il sera en liberté, il va nuire à la santé de bien des humains(De sa trousse, il sort seringue et ampoule) J’ai pour ordre de vous donner une dernière piqûre. (Il lui fait la piqûre) Je dénie désormais toute responsabilité. Je vous remets entre vos mains.

Il sort, avec Perrson. Silence. Karine ouvre une valise avec des vêtements.

Göring.– Il y a en moi de quoi mille fois te repousser, et tu viens à mon secours.

Karine.- (s’agenouillant devant lui) Hermann, où est ta belle confiance en toi, en qui je me fie tant ? Va-t-elle, se trahissant, me trahir ? Tu es un de ces hommes rares, qui n’ont besoin de personne que d’eux. Toi, tu vaux par toi, moi je ne vaux, que parce que je vaux un peu par toi. Pour moi, reprends-toi, mon chéri. (elle lui baise les mains)… … (ouvrant son sac) Tu as reçu une lettre de Münich. J’espère que ce sont de bonnes nouvelles.

Göring lève sa femme, qui sort de son sac, une lettre qu’elle donne à son mari.

Göring.– De Hitler. (Il l’ouvre à la hâte, la lit, et la secoue frénétiquement) Je l’ai eu. Je l’ai eu… … Je ne te l’avais pas dit, mais comme il a refondé son parti, je lui avais écrit pour lui demander de m’inscrire. Il n’a pas répondu, ce qui était une fin de non-recevoir. Je lui ai réécrit, et je l’ai menacé, s’il ne m’inscrivait pas, de le mettre en demeure, devant la justice, de me rembourser les sommes que j’avais investies dans le parti. Il aurait été contraint de publier les comptes : pour un parti qui se dit socialiste, dévoiler les contributions d’industriels et de capitalistes, ç’aurait fait, dans sa belle eau transparente, bien de la vase remuée. (agitant la lettre) Il a cédé : il m’inscrit… … J’ai un avenir. C’est le puissant moteur, qu’il me fallait pour me décoller de cette morphine et de cette obésité détestables.

Karine.– Ne sois pas trop sûr de toi.

Göring.– Tu ne me connais pas. J’ai tous les courages.

Karine.– Ne crois-tu pas que tu es encore sous l’effet de la piqûre ? … … Tu vas trouver là-bas des rivaux implacables : on ne peut pas faire front à la fois contre soi et contre le monde. Malgré soi, dans un tel combat, on cherche un réconfort.

Göring.– Je suis trop humilié de cette double dépendance, pour continuer d’y rester. … Je veux te prouver ma bonne foi. Passons un contrat : je te ferai sincère confidence si je cède.

Karine.– J’aimerais tant espérer.

Göring.– Je te donne un gage de ma franchise. (Il va à son lit, décolle de dessous son lit un sachet de seringues et d’ampoules) Ce sont des doses que j’avais volées.

Karine.– (elle lui baise la main) Ce 1er courage te donnera un second. Tu me redonnes espoir. (elle sort deux enveloppes de son sac) Une carte de représentant pour l’Allemagne du fabricant de parachutes suédois Torbold, pour assurer ton indépendance. Ton billet d’avion pour Munich.

Göring.– Et toi ?

Karine.- Il faut que je subisse une petite intervention. Dans 3 jours je te rejoins.

Göring.– Ne m’inquiète pas.

Karine.- Tu nous connais : c’est une petite histoire féminine. Ne t’inquiète que de toi, mon chéri.

Göring.- (criant) Je n’étais pas fou, docteur … … Mais si j’étais resté chez vous un jour de plus, je le serais devenu.

Il prend ses vêtements et sort.

 

 

 

Münich. Le petit appartement de 2 pièces de Hitler. La petite entrée, où est installée une petite table, chargée de papiers, où officie Himmler, en civil. La cuisine, qui donne sur l’entrée, qu’on ne voit pas, dont la porte est ouverte, est si pleine de Gauleiters en civil, que les derniers, que l’on voit, se pressent contre la porte. Une autre pièce qui donne sur l’entrée, dont la porte est fermée, est le salon, transformée en salle d’attente. La deuxième chambre, est la chambre d’Hitler, dont la porte est fermée.- On sonne. Himmler va ouvrir, une liste en mains. Entrent Arthur Dinter, Pfeffer von Salomon, Joseph Goebbels.

Dinter.– Arthur Dinter, gauleiter de Thuringe. (Himmler coche un nom sur la liste).

Von Salomon.– Peffer von Salomon, Gauleiter de Westphalie. (Himmler coche un nom sur la liste).

Goebbels.– Joseph Goebbels. Je n’ai pas reçu de nomination.

Himmler.- (cochant un nom sur la liste) Je sais. S’il vous plaît. (Il indique la cuisine)

Tous trois se serrent contre ceux qui sont déjà serrés. On sonne impérativement plusieurs coups impatients, agacés. Himmler va ouvrir. Entre Röhm. Himmler claque des talons.

Himmler.– Capitaine.

Röhm fait la tour de l’entrée.

Röhm.– Tu fais la concierge maintenant ? (Il met une tête dans la cuisine, et éclate d’un fou-rire, en montrant les Gauleiters du doigt, revient vers Himmler). Dis à ton patron que je veux le voir.

Himmler.–Le Führer m’a donné ordre de faire attendre toute personne qui n’avait pas rendez-vous. (Il lui indique la porte de la salle d’attente)

Röhm.– C’est lui le Führer ? Il s’est monté lui-même en grade ?... … (montrant les Gauleiters) Tu crois que je vais faire la queue, comme le harem ? Que je vais attendre qu’il me réserve une nuit, pour qu’il me fasse l’honneur de me baiser ? Tu rêves, ma poule ?

Himmler.- (montrant la porte de la salle d’attente) Le capitaine Göring aussi attend.

Röhm.– Si Göring est assez humble pour tenir sa queue, pour se retenir de décharger, libre à lui. (criant) Hitler, je veux te voir.

Sort Hitler, en tenue brune, bottes, brassard à croix gammée sort de sa chambre.

Röhm.– Je viens te donner avis que je ne me réinscris pas à ton parti, ni moi, ni mes SA. Je reprends mes billes.

Hitler.– Trop tard. Je vous ai reportés.

Röhm.– La SA est à moi, je te l’avais prêtée, je la reprends.

Hitler.– Pour divorcer, il faut le consentement mutuel. Je te rappelle que c’est moi qui tiens les cordons du ménage.

Röhm.– Sauf que tu es incapable d’accoucher d’un bébé viable, tu l’as prouvé. La faillite personnelle entraîne, entre autres déchéances, l’interdiction d’administrer.

Hitler.– Il y a mieux à faire qu’essayer en vain de vaincre, c’est convaincre. J’ai décidé de gagner le pouvoir par les voies légales des élections.

Röhm.– Le 73ème parti , sur 73 ? Au mieux deux ou trois députés sur 700 ?

Hitler.– Le parti présentera des candidats à chaque élection, jusqu’à ce qu’il obtienne la majorité du Reichstag.

Röhm.– Tu seras un vieillard, tu t’essouffleras encore… (faisant un geste de la main)… Et la SA, quel rôle lui vois-tu, là-dedans .

Hitler.– La SA est l’armée du parti.

Röhm.– Elle obéira à tes ordres ? Je ne commanderai plus, je transmettrai tes ordres? (Hitler se tait) … ...Je refuse d’être un sous-ordre… … Tu es peut-être très fort, comme caporal pour commander une escouade de 7 bonshommes, mais une armée de 100 000 SA, essaie de t’en rendre maître. (il va vers la porte) Je te les laisse. Je te souhaite bien du plaisir. (Il se dirige vers la porte de l’appartement)

Himmler.- (claquant les talons) Et moi, capitaine ?

Röhm.– Borde-le. Emmaillote-le. Change lui ses couches. … … Tu es son bestiau : qu’il te tatoue sa croix gothique sur la fesse.

Il sort en claquant la porte.

Hitler.- (fort) Commandant Peffer von Salomon. (Von Salomon sort de la cuisine, s’avance, claque les talons). Je vous nomme commandant de la SA, en remplacement du capitaine Röhm, démissionnaire.

Von Salomon.– J’essaierai d’être à la hauteur de mes fonctions, Führer.

Hitler.- Vous irez à la Maison Brune, avec Heinrich Himmler, pour la passation des pouvoirs.

Von Salomon.- (claquant des talons) A vos ordres.

Von Salomon se place légèrement en retrait d’Hitler. Hitler se place à l’entrée de la cuisine, et parle aux Gauleiters.

Hitler.– Gauleiters. Gauleiters, il y a plus beau que religion révélée par Dieu, c’est religion révélée par l’homme. Prêtres et pasteurs prêchent un Royaume utopique, qui n’est pas de ce monde : je vous donne mission de prêcher un Reich, qui y est. Bienvenue à vous.

Tous.– Bienvenue, Führer.

Hitler.– Je vous ai convoqués, parce que je vous donne pour mission de préparer les prochaines élections chacun dans son Land. Qui est-ce qui fait les élections ? La masse. Voilà pourquoi je vous demande de ratisser soigneusement depuis le fond du jardin. De la campagne, vous choisirez le hameau le plus écarté, de la ville le quartier le plus bas, le faubourg le plus abandonné : là où personne ne va jamais, c’est là où vous irez en premier. Si vous avez les plus pauvres des paysans et des ouvriers, vous aurez les moins pauvres… ... Vous choisirez la mouche suivant le poisson : aux paysans, promettez taxation des prix, taxation des importations, interdiction de la saisie-vente des fermes, des terres, de l’outillage agricole ; aux ouvriers, promettez plein emploi et juste salaire. Dites à tous que pour le parti, c’est le travail, non l’argent qui est la clé de la reconnaissance… ... Un principe : n’acceptez de controverse avec personne. Si on vous demande les mesures économiques, que nous prendrons pour financer notre programme, éludez la question. Evitez les débats contradictoires, qui sèment le doute et la confusion. Assénez nos seules vérités, ne vous en démarquez jamais. … … N’oubliez pas que les masses adorent les boucs émissaires : pour varier vos discours, n’épargnez ni les communistes, ni les socialistes, ni les juifs : dites que c’est d’eux que vient tout le mal. Je m’engage à tenir, à partir du 1er prochain, dans chaque land, un meeting à la campagne, et un meeting en ville. Vous conviendrez de deux dates avec Heinrich Himmler ici présent. … Quelques considérations pratiques. Ne programmez jamais un meeting pour le matin. Le matin, le monde est plein de courage et d’espoir, pris par l’illusion de la journée, il pense à tout, sauf à nous. Le soir, les forces sont épuisées, les illusions perdues, l’âme dégoûtée, tout le monde, las des autres, las de soi, est plein de rancœur contre le sort injuste qui lui est fait, c’est notre heure. … … … … 8 jours avant le meeting, inondez les boîtes aux lettres de tracts, collez partout des affichettes, dressez dans les rues des oriflammes à notre croix, passez avec des haut-parleurs, faites défiler dans les rues une fanfare de SA : faites, comme les cirques, quand ils préparent la prochaine étape. Ne demandez jamais à la police de faire le service d’ordre, les gens n’aiment pas la police : faites le faire par les SA… ...Pour résumer le tout, il faut que le coin perdu, qui n’a jamais rien été pour personne, devienne pour un jour quelque chose, même si le lendemain, il redeviendra le rien qu’il était l’avant-veille. Il faut qu’il garde à jamais le souvenir ébloui de notre passage… Des questions ? Merci.

La voix d’un Gauleiter.– Le Führer est le duc, nous sommes ses vassaux. Jurons allégeance à notre seigneur. Dites : je jure allégeance à mon seigneur.

Tous.– Je jure allégeance à mon seigneur.

La voix du Gauleiter.– Que le geste de lever le bras soit le renouvellement incessant de notre serment de fidélité. Heil.

Tous.- (levant le bras) Heil.

Hitler.- (levant le bras) Heil. … … Joseph Goebbels, j’ai à vous parler.

Sort de la cuisine, Joseph Goebbels, qui se met à l’écart, dans l’entrée. Entrant dans la cuisine, Hitler salue les Gauleiters un à un, en le regardant droit dans les yeux.

Goebbels.- (à part) Qu’est ce qu’il croit ? Qu’au signal de la clochette, comme eux, (il montre la cuisine du pouce), je vais m’agenouiller, incliner la tête, fermer les yeux, faire le signe de croix gammée dévotement ? Même si je suis seul, le dieu me trouvera debout, tête droite, yeux grand ouverts…(il se tourne vers Hitler, lui montre le poing)… J’ai eu tellement de coups dans ma vie, que je suis de la corne. Je suis si dur, comme un caillou, que la main qui me frappe se fait mal à elle-même. Si tu veux plier mon fil de fer à droite à gauche pour me casser, tu te brûleras les mains à la pliure.

Hitler.- (ayant terminé) Gauleiters, à vos gaus.

Tous.- (saluant) Heil Hitler.

Hitler apparaît à la porte de la cuisine. La cuisine se vide, par sa porte du fond, qui donne sur l’escalier de service. Hitler vient, en entraînant von Salomon et Himmler vers la porte de l’appartement.

Himmler.– A propos de votre garde personnelle, Führer,j’ai une idée à vous soumettre.

Hitler.– (agacé) Quoi encore ?

Himmler.- Votre garde est faite du tout venant : mal configurés de stature, de tête, de cheveux, d’yeux, d’intelligence, elle est l’inverse de ce que vous dites que sont les aryens de race. Je propose de choisir pour votre garde quelques individus représentatifs.

Hitler.– (ne l’ayant entendu qu’à moitié) A ton idée.... (réalisant soudain) … Avant de lancer la production, tu me montreras un prototype. … …

Himmler.– C’était sous-entendu.

Von Salomon, et Himmler.– (levant la main) Heil Hitler. (Hitler lève la main).

Himmler.– Le capitaine Göring et une dame attendent au salon.

Himmler et von Salomon sortent. Hitler va vers Goebbels.

Hitler.– … … Qu’est ce que vous avez contre moi, Mr Goebbels ? Je suis votre fervent admirateur, c’est ainsi que vous m’êtes reconnaissant ? Vous n’aimez pas qu’on vous aime ?

Goebbels.– Vous m’avez lu ?

Hitler.– J’ai lu votre dernier roman d’une seule haleine. … … Je comprends votre rage de n’être pas reconnu. Mais comprenez, vous, les méfaits de cette démocratie égalitaire : dès qu’une tête se lève plus haut que les autres, elle l’abaisse plus bas que toutes… … … … Au lieu de tourner rage et haine contre moi, Dr Goebbels, pourquoi ne les tournez-vous avec moi contre cette malfaisante démocratie ?

Goebbels.– J’ai accumulé un tel passif, Führer.

Hitler.– Moindre que le mien, croyez-vous ?... … Et vous ne jurez que par la littérature, mais la littérature, qu’est ce que c’est ? C’est du travail de secrétaire. Que vaut-il mieux, être celui qui exprime, ou celui que celui qui exprime, exprime ? Etre le grand homme ou son mémorialiste ? Le romancier, ou le héros du roman ? Qu’est ce qui est préférable, être le tâcheron, atteint de scoliose, avec des cals aux doigts, des escarres aux fesses, qui écrit la légende, ou être le héros de la légende ? … … Et vous vous trompez de moyen de communication. L’imprimé, chose à moitié morte, ne sollicite qu’une paire d’yeux. La parole, au contraire, fraîche, vive, s’adresse, à toutes les oreilles aussi loin qu’elle porte. … … Ceci dit, je reprends ma question. Pourquoi vous en prendre à moi ?

Goebbels.- Je vous avoue, lorsque j’ai vu vos beaux Gauleiters, je me suis haï de n’être pas tel, que vous auriez pu m’aimer. Me sachant leur contre-exemple, j’ai pensé que vous ne m’aimeriez jamais.

Hitler.– Regardez-moi de près, Joseph. Visage commun, nez grossier, cheveux châtain sale, épaules tombantes, ventre, pieds plats : je suis si honteux de moi, que je n’ose pas ouvrir mon col, ni retrousser mes manches. Qui a été aimé d’Aphrodite ? Le boiteux Vulcain. Qui a fait la chapelle Sixtine ? L’affreux Michel-Ange Je n’ambitionne pas d’être l’œuvre, Joseph, mais l’artiste qui fait l’oeuvre. … … Mr Goebbels, voulez-vous travailler dans mon atelier avec moi ?

Goebbels.– Ce serait mon rêve.

Hitler.– Vous aimeriez que je réalise votre rêve ?

Goebbels.– Ce serait mon rêve.

Hitler.– … ...Je vous nomme Gauleiter de Berlin.

Goebbels.– Je rends grâce au ciel de vivre à votre époque, Führer. (vibrant, saluant, le bras tendu) Vive Hitler.

Hitler lève un bras mou, le prend par le coude, le raccompagne jusqu’à la porte, l’embrasse. Goebbels sort. Hitler hoche la tâte en souriant.

Hitler.- (appelant à voix forte) Göring. (Entre Göring).

Hitler.- (qui s’assied à la petite table) Alors ? On me joue du Wagner ? On joue les Maîtres Chanteurs ?

Göring.– C’est un hommage que je vous rends. Vous n’auriez pas agi autrement à ma place.

Hitler.– Sauf que tu n’aurais jamais mis tes menaces à exécution. Tu m’adressais des sommations, tu n’aurais pas tiré.

Göring.– Qu’auriez-vous fait à ma place ? Je vous laisse vous répondre. (Silence).

Hitler.– C’est bien joli, encore faudrait-il que tu me sois utile. Qu’est ce que tu sais faire ? Tu ne sais pas parler en public, tu bredouilles.

Göring.– Pardonnez-moi, mais vous, c’est en privé, que vous bredouillez. Les mondanités, les conversations de salon, les confidences, les marivaudages, les médisances vous laissent sans voix. Par contre, c’est un registre, dans lequel je chante assez bien ma partie. Je suis introduit dans les salons que fréquentant les gros industriels et les gros propriétaires. Je ne vous serai pas inutile.

Hitler.– Soit. Fais tes preuves.

Hitler et Göring se serrent la main, Göring sort. Hitler va à la porte du salon, l’ouvre, regarde, sourit, et tout de suite prend un air ennuyé, et ne dit mot. Entre Eva Braun.

Hitler.– (lui tournant le dos) Qu’est-ce que nous avions convenu ?

Eva.- Pardon. Que m’as-tu imposé ?

Hitler.– Que tu avais accepté.

Eva.– Est-ce que je t’ai trahi ? Qui m’a reconnue ? Qui me connaît ? Je suis une solliciteuse comme une autre. ... … Le gros faisait son gros petit mâle devant moi. L’air détaché, du coin de l’œil, il regardait si je faisais attention à lui… ... Par contre, toi, quand je suis entrée, tu croyais recevoir une inconnue, tu m’as souri, mais dès que tu m’as reconnue, ton sourire s’est figé… …(pleurant) Tu vas dans le beau monde, tu laisses t’aimer les belles dames, mais celle qui t’aime, tu la bats froid.

Hitler.- (haussant les épaules) Belles dames, belles dames. Tu ne comprends pas que c’est de la politique ?

Eva.– Tu les enflammes si bien, qu’elles ne savent plus quoi faire pour te plaire. Elles n’attendent qu’une chose, c’est que tu te laisses faire.

Hitler.– Tu ne comprends donc pas, qu’elles ne sont folles de moi, que dans la mesure où mon mariage avec elles est un mariage blanc ? J’exige d’elles tous les devoirs qui incombent aux femmes mariées : amour, fidélité, secours, assistance, solidarité ménagère, mais c’est un piège à cons, parce que que c’est sous condition que le mariage ne sera pas consommé. Leur amour est destiné à être à jamais platonique. C’est de la pure fiction. Devine qui est la réalité de l’amour.

Eva.– Ma seule force, c’est ton étrange faiblesse pour ta vendeuse. Mais ce béguin bizarre peut te passer comme il est venu. N’importe quelle femme un peu cultivée peut te détromper à tout moment.

Hitler.– Qu’est ce que tu me chantes avec ta vendeuse ? Tu gagnes ton pain pour vivre, et tu n’as pas d’autre ambition que de continuer à gagner ton pain pour vivre. Tu es femme et seulement femme, avec qui je suis homme et seulement homme. Nous vivons tous les deux en vérité, non en illusion. … … (de son mouchoir, il essuie ses larmes) .… … Est-ce que tu sais que j’allais t’appeler pour t’enlever ?

Eva.– Tu inventes.

Hitler.– La preuve est que je nous ai réservé des chambres pour une semaine.

Eva.– Où ?

Hitler.– Dans les Alpes. Dans l’Obersaltzberg. (Eva sourit, va à lui et l’embrasse).Va préparer ta valise. Dans une heure, une voiture viendra te chercher et t’amènera au Berghof.

Eva.– Nous n’allons pas ensemble ?

Hitler.– Qu’est-ce qui compte pour toi ? Etre avec moi, ou paraître avec moi ?

Eva.- (l’embrassant) Pardon. (elle sort en dansant) Vite à tout à l’heure.

Hitler.– A tout à l’heure.

Elle sort, Hitler la suit sur le palier, la suit des yeux descendant les escaliers, revient, referme la porte, et va dans sa chambre.

 

 

 

Dans une rue du quartier juif, deux juifs barbus, en redingotes marchent, et en marchant, se parlent.

Joschuah.– Nous faisons tout pour nous faire aimer de l’Allemagne, pourquoi faut-il que les soupirants soient toujours malheureux ?

Jakob.– Parce qu’ils sont juifs, et que les juifs ne pourront jamais être autre chose que juifs, Joschua… …(après un silence) Rien ne m’ôtera de l’idée, que nous les Juifs, nous sommes coupables. Je ne sais pas de quoi, mais nous le sommes, c’est sûr. Je suis fautif à vie, je le sens, bien que je ne sache pas de quoi. C’est un juste châtiment pour nos fautes, même si je ne sais pas pour quelles fautes. Nous n’avons pas le droit de nous plaindre, tu le sais, et je le sais.

Ils passent.

 

 

 

Obersaltzberg. Berghof. L’entrée. Himmler, inquiet et un SS, immobile comme statue. De loin, apparaît Hitler, qui avance avec hésitation, regardant qui l’attend.

Hitler.– Qu’est-ce qu’il y a encore ? (Il entre).

Himmler, le SS.- (claquant des talons, levant la main, fort) Heil Hitler.

Hitler.– (qui a un sursaut) Vous m’avez fait peur. (s’approchant, examinant le SS, à Himmler) Qu’est-ce que ça ?

Himmler.– C’est le prototype, dont vous aviez autorisé la création : le SA sélectionné et éduqué, que je propose comme votre garde. (Hitler s’approche, fait le tour du SS, le toise, l’examine).

Hitler.– Otez votre casque. (ce que fait le SS, réglementairement, tout en gardant sa position immobile) Non seulement un athlète, non seulement de vrais yeux bleus, mais encore de vrais cheveux blonds.

Himmler.– Il y en a plus d’un comme lui, Führer..

Hitler.- (au SS) Comment vous appelez-vous ?

Le SS.– Alvensleben Ernst.

Hitler.– En plus un vrai nom allemand. Vous venez d’où ?

Le SS.—De Leipzig, Führer.

Hitler.– En plus, un vrai Allemand, d’un vrai Land allemand. Qu’est ce que vous faisiez dans le civil ?

Le SS.– Professeur de latin et de grec.

Hitler.– Et ?

Le SS.– Les livres sont des tombeaux et des stèles du passé. Je ne me voyais pas finir ma vie dans un cimetière. Je veux vivre un IIIe Reich présent, non revivre des empires passés, par livres interposés.

Hitler.- (à Himmler, montrant le SS du pouce) Et en plus, il croit au IIIe Reich. (se plaçant face au SS) Alvensleben.

Le SS.- (mettant le casque sur la tête, rectifiant sa tenue) Führer.

Hitler.– Jurez-vous sur votre vie, d’un vœu solennel et irrévocable, que , toute votre vie, jusqu’à votre dernière heure, vous vivrez pour moi, et uniquement pour moi ?

Le SS.- (levant la main) Je le jure.

Hitler.- (les yeux dans les yeux, serrant sa main dans ses deux mains) Tu es mon homme. … … Alvensleben.

Le SS.– Führer.

Hitler.– Attendez le Führer Himmler dehors. Rompez.

Le SS salue réglementairement et sort.

Hitler.- (éclatant de rire) Tu as vu ? Ca marche … … Tu peux lancer la production, mon coquelet. C’est bien. Très bien… ...Tu venais pour ?

Himmler.– (hésitant) Que le Führer me pardonne ma présence intempestive : certains évènements m’ont pressé de l’importuner.

Hitler.- (des deux mains, faisant signe d’aller doucement) Avant de me présenter tes nouvelles, fais-leur faire trois révérences.

Himmler.– (hésitant) Ce ne sont pas d’aussi bonnes nouvelles, que j’aurais aimé. A vrai dire, elles sont plutôt médiocres, mais non si médiocres que leur médiocrité ne puisse se corriger.

Hitler.– Aïe. (il fait le dos rond et baisse la tête, comme s’il attendait des coups) Vas-y.

Himmler.– Il s’agit de la SA, dont l’ancien commandant Röhm a démissionné.

Hitler.– Oui.

Himmler.– Pour le remplacer, vous aviez nommé le commandant Pfeffer von Salomon.

Hitler.– Oui.

Himmler.– Un de vos fidèles, que vous aviez nommé Gauleiter de Berlin

Hitler.– Le pied bot.

Himmler.– Avait requis le commandant de la SA de Berlin de lui fournir un bataillon de SA, pour le service d’ordre de son meeting.

Hitler.– Oui.

Himmler.– (parlant vite) Loin d’obéir à l’injonction, le commandant s’est saisi du Dr Goebbels, lui a mis les menottes, et l’a pris en otage. Il demande comme monnaie d’échange, que le parti réinvestisse le capitaine Röhm du commandement de la SA. (il laisse passer un court silence) Il semblerait que d’autres Gauleiter se heurtent au même refus de coopérer.

Hitler.– C’est tout ?

Himmler.– Oui.

Hitler.- (se détendant) C’est trois fois rien. Dis à tout le monde que je rappelle le capitaine Röhm.

Himmler.– Vous cédez au chantage, Führer ?

Hitler revient sur ses pas et se poste devant Himmler.

Hitler.- Dis donc, toi tu n’avais pas juré fidélité au capitaine Röhm ?

Himmler.– Il m’a ordonné de vous obéir. Je lui obéis en vous obéissant.

Hitler.– Trahir, c’est pour toi, être fidèle ?... Que se passerait-il si tu retournais dans ton corps d’origine ? Tu me trahirais, moi ?

Himmler.– La fidélité ne se partage pas. Elle est entière ou elle n’est pas.

Hitler.– Ma seule ressource est donc de demander à Röhm, ton rattachement définitif à mon corps ?

Himmler.– Vous me plairiez, Führer. (Hitler examine Himmler).

Hitler.– Qu’est-ce qui te pousse dans la vie, camarade ?

Himmler.–Le désir de réussir, chef. (Hitler le regarde en silence). (encouragé) Je veux réussir, mais quoi faire pour réussir ? Je n’en ai aucune idée. La seule façon de réussir, pour ceux qui ne savent pas quoi faire pour réussir, est de suivre quelqu’un qui réussit. Tant qu’à choisir une religion, entre toutes celles qui s’offrent, autant choisir une puissante. Par contre, une fois converti, le devoir est de croire aveuglément tous les dogmes de la religion choisie, si abstrus qu’ils soient.

Hitler le considère attentivement.

Hitler.– C’est pas mal vu… … Tu vas descendre, à Munich sur le champ et m’y attendre.

Himmler.– A vos ordres.

Hitler.– Sans te retourner.

Himmler.– Sans me retourner.

Hitler.– Tu penses bien que je saurai si tu m’as obéi.

Himmler.– Ca ne me quitte pas l’esprit une seconde.(saluant réglementairement) Heil.

Hitler le salue, Himmler sort, Hitler, de loin, par la fenêtre, le voit partir en voiture. Il va vers le fond, lève les yeux, appelle : Eva et sort.

 

 

 

 

Berlin. Poste de garde d’un cantonnement de SA. Hitler attend. Entrent Röhm, Goebbels menotté, le commandant des SA.

Röhm.- (au commandant) Ote-lui les menottes. (le commandant, avec réticence, sur un regard appuyé sur Röhm, obéit) (Röhm prend Goebbels au bras, et le rend à Hitler)

Le commandant.- (protestant) Capitaine.

Röhm.- (au Commandant, le pointant du doigt) … … Vous savez pourquoi j’étais parti : devinez pourquoi je suis revenu? C’est moi qui me suis rallié à lui, croyez-vous, ou lui à moi ?

Le commandant.– Lui à vous.

Röhm.– Vous obéirez au Dr Goebbels, vous mettrez à sa disposition un bataillon.

Le commandant.– A vos ordres, capitaine.

Hitler va à Röhm et l’embrasse.

Hitler.– A la vie à la mort, Ernst.

Röhm.- (à Hitler) A la vie à la mort, Adolf. (montrant le commandant) Je vois qu’il faut que je reprenne mes SA en main.

Ils sortent. Hitler et Goebbels, en sortant :

Goebbels.– Vous lui avez cédé, Führer ?

Hitler.– Où vois-tu ça ? … … La parole est une arme. Celui qui ne dit toujours que la vérité, se prive de la moitié de son arme.

Goebbels.–(applaudissant) Cynisme de chef d’Etat. Je m’émerveille.

Hitler.– (lui montrant la sortie) A ton meeting.

Ils sortent, chacun de son côté.

 

 

 

 

 

Berlin. Appartement de Goebbels. Hitler, en civil, entre dans sa chambre, ferme la porte à clé. Il sort de sa poche trois fiches, qu’il lit et essaie de mémoriser, les remet dans sa poche. Il va à la porte, de la porte, à pas pressés, va vers le devant de la scène, se reprend, fait demi-tour, revient à la porte, et s’avance vers le devant à pas comptés, s’arrêtant, pour voir l‘effet qu’il fait. Arrivé devant, il se tourne vers la droite, puis vers la gauche, puis vers le devant, attend. Ses lèvres bougeant sans qu’il en sorte un seul son, il mime son discours, tout en se regardant dans la glace, qu’on ne voit pas, mais qui est en face de lui : comme nous sommes petits, méprisés, humiliés, honteux de nous, comme nous souffrons de l’être ; mais réfléchissons, est-ce que nous ne sommes pas des gens de valeur, est-ce que nous ne nous sentons pas des talents, des aptitudes ? ; est-ce que nous n’avons pas en nous de quoi nous redresser, hausser la tête, bomber le torse ; est-ce que nous n’avons pas de quoi faire front, nous battre ? est-ce qu’à la fin, nous ne sommes pas capables d’abattre, de fouler, d’écraser ? Si bien qu’un jour, nous seront les maîtres du monde, il fait un dernier geste, d’envolée, s’arrête net. Il reste immobile un instant, fait lève sa main, fait heil, enfin,rectifie sa cravate. Il retourne à la porte, tourne la clé, l’entrouvre.

Himmler entre, papiers en main, Hitler s’assied et prend note.

Hitler.– Le prochain ?

Himmler.- (compulsant) Northeim, Basse-Saxe. 2 000 habitants. Protestants pratiquants. 80% de paysans. Tout a été fait : tracts, affiches, fanfare, oriflammes, invitations, la population est en condition. La réunion dans la salle paroissiale est fixée à 20h.

Hitler.– J’arriverai à 21 h 30.

Himmler.– Bien chef.

Ils sortent.

 

 

 

 

Radio.– « La stratégie électorale du NSDAP est simple : jugeant qu’une voix égalant une autre, sans qu’aucune n’ait une valeur moindre qu’une autre, comme tout mark vaut un mark, ce parti vise pour cible la masse des électeurs qui ne sont jamais sollicités, et qui sont les plus nombreux : chômeurs, petits cultivateurs, ouvriers non qualifiés, épiciers en difficulté, fonctionnaires déconsidérés, sous-officiers, instituteurs, la masse des laissés pour compte. Il dit qu’il veut faire de cette classe défavorisée, la classe à privilégier, par les mesures les plus démagogiques possibles : quant à la manière de financer ces mesures, il n’en dit pas mot… … Pour sa stratégie, il fait comme les cirques, il prépare l’étape suivante. Huit jours avant le meeting, une voiture passe dans les rues, avec haut-parleurs, la localité est inondée de tracts et d’affiches, une fanfare de SA défile ; le jour arrive, la salle est d’abord chauffée par un Monsieur Loyal, puis une vedette américaine passe en 1ère partie, enfin, en 2ème partie, le couronnement, l’apothéose : apparaît la star. La vérité oblige à dire que cette stratégie n’est pas inefficace. »

 

 

 

 

 

Une banlieue de ville. Une scène de théâtre au premier plan. La salle bondée en contrebas. Hitler, debout à une table, entre deux parties d’un discours, boit un verre d’eau, puis reprend son discours.

Hitler.– ...Quels sont ceux, dont le travail quotidien obscur fait que l’Allemagne, chaque jour, est neuve et fraîche ? Qui fabrique l’Allemagne quotidienne, sinon ses travailleurs ? … … Ceux de la ville ont honte d’eux, ils veulent bien les tolérer en bleu de travail, le matin en ville, mais pour Dieu, que le reste du temps on ne les voie pas, que le bas peuple reste soigneusement parqué au fond de la cour. C’est ainsi que les politiciens de la capitale vous traitent, travailleurs… … Ma volonté est d’inverser l’ordre des choses. Les intellectuels diseurs de riens, j’en ferai ces riens qu’ils disent, mais le travailleur qu’ils écartent, et méprisent, je le mettrai en avant, je le comblerai de faveurs, parce que, avant eux et avant tout autre, c’est lui, l’Allemagne. Applaudissements... L’Allemagne, notre Allemagne, cette mère des nations, ce soleil de toutes ces planètes franque, lombarde, anglo-saxonne, qui gravitent autour d’elle, la laisserons-nous être plus petite que la plus petite de ses filles ? Laisserons-nous notre patrie, mère de l’Europe, être la nation de dernier ordre qu’elle est ? Quel Allemand, fils d’Allemand, peut-il retrouver son orgueil, si la terre de ses pères est humiliée ? Quel Allemand peut-il espérer être reconnu, si la terre de ses aïeux est déconsidérée ? Si sa patrie est déshonorée, ne l’est-il pas avec elle ? Allemands, retrouvez l’honneur de l’Allemagne, retrouvez votre honneur, votez pour le parti national-socialiste.

Applaudissements nourris, Hitler disparaît. Les applaudissements diminuent. Les gens sortent.

 

 

 

 

 

Appartement de Goebbels. Röhm, Hitler affalé, Göring. Goebbels, à la radio, tournant les boutons, chuintements, éraillements.

Röhm.- Grand Prix du Reichstag. Qui parie sur votre toquard ?

Hitler.– Je ne veux entendre d’autres résultats que les nôtres.

Après bien des bruits divers, Goebbels attrape une voix, qu’il amplifie.

Speaker.- « Le parti NSDAP de Mr Hitler remporte 2,6% des voix, 12 députés sont élus, dont Hermann Göring et Joseph Goebbels. »

Hitler.- (à Goebbels) Coupe. (Goebbels éteint la radio)

Goebbels.– (applaudissant) Le loup aux crocs d’ivoire et aux gencives violettes est entré dans la bergerie. Il va se faire un massacre de blancs moutons.

Röhm.– Arrête de faire une montagne d’une poussière.

Goebbels.- Une poussière vient-elle se loger dans l’œil, et toute la personne est sens dessus dessous.(Röhm hausse les épaules)

Hitler.- (à Göring) Je te sais de sang-froid, Hermann ?

Göring.– … … Pour ma pomme, j’apprécie : transport gratuit en 1ère classe, immunité parlementaire, indemnités journalières, toutes choses qui viennent juste à point. … … Entre nous, 12 députés, c’est douze fois plus que tout ce qu’on pouvait espérer. La Bourse atteint des sommets, l’économie roule à un train d’enfer, les Allemands n’ont jamais gagné et dépensé davantage : qui voterait pour un parti calamiteux, pousse au crime, catastrophique comme le nôtre ? La seule chose qu’on peut faire, c’est invoquer la Providence… ...Joseph, tu es catholique.

Goebbels.– Etais.

Göring.– Moi, protestant : le tien réformé, le mien protesté, nous avons le même (il montre du pouce le ciel) Horloger. A genoux. (Il se met à genoux, Goebbels l’imite) Tout-puissant, si jamais il est vrai que tu puisses tout, sinon, toi diable

Goebbels.- (riant, s’agenouillant) Ou Bouddha ou Mahomet

Göring.– Yaveh, Shiva, Zeus, Isis

Goebbels.– Vichnou, celui qui de vous, peut un peu quelque chose Göring.– Qu’il ait un œil ou deux ou trois, deux bras, ou quatre ou six, en une ou deux ou trois personnes, nous te prions, viens à notre secours. Dans notre détresse, écoute notre prière.

Goebbels.– Nous t’adjurons : cède à nos pieuses instances.

Göring.– Veuille conjurer le mauvais sort qui s’acharne sur nous. S’il te plaît, que l’économie de notre cher pays se ramasse une petite pelle.

Goebbels.– Que l’économie de notre bien-aimée patrie se prenne une petite gamelle.

Göring.– Nous ne sommes exigeants. Que juste une petite récession s’abatte sur le pays de nos pères.

Goebbels.–Sois bon, pour nous autres méchants. Que notre chère patrie se porte un petit peu moins bien.

Göring.– Que la courbe du chômage remonte un tout petit peu, afin que nous puissions faire notre trou. Daigne écouter notre prière. Amen.

Goebbels.– Amen.

Ils se relèvent. Röhm va à Hitler.

Röhm.- (à Hitler) Ne crois-tu pas qu’il serait bon de reconsidérer ta stratégie de conquête du pouvoir...

Hitler.– (se levant) Ce que je crois ? C’est qu’il serait bon pour tout le monde de prendre de bonnes vacances. A bientôt, Messieurs.

Gôring éclate de rire en applaudissant, imité par Goebbels. Tous s’égaillent. Le dernier qui s’en va, c’est Röhm, mécontent.

 

 

 

 

 

Radio. Speaker.- « Au bout de la paille trempée dans l’eau savonneuse, la belle bulle irisée, soufflée, grossissait, splendide, et en un coup, alors que rien le laissait prévoir, elle a éclaté, et il n’est plus resté, sur le sol, au désespoir de l’enfant, qu’un crachat d’eau savonneuse. La Bourse de New York culminait aux sommets. La hausse nourrissait la hausse : plus le prix des actions montait, plus les spéculateurs achetaient. Et puis soudain, l’air se raréfiant, subitement, la tendance s’est inversée, plus le prix des actions baissaient, plus les spéculateurs vendaient. En un jour, un instant, le 1er domino s’est abattu, et s’abattant a abattu toute la file des dominos derrière lui : après la Bourse de New-York, toutes les Bourses de la planète se sont effondrées. Partout, par toute la terre, les usines sont vides, les files de chômeurs s’allongent devant les soupes populaires. La peste du chômage s’est abattue sur notre planète.»

 

 

 

 

Dans une file devant une soupe populaire.

Un Allemand.– Il faut que je t’avoue quelque chose : je viens de m’inscrire au parti national-socialiste.

Un autre.– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

L’Allemand.– Propre à rien par force. D’utile, d’un jour à l’autre superflu. J’ai cru longtemps être quelque chose : on m’apprend que je ne suis rien. … Tant d’années de travail, et en jour reculer de 30 ans et me retrouver le jeune homme sans emploi d’avant mon mariage. Nouveau nom honteux du mari de ma femme, du père de mes enfants : chômeur…Hitler ne peut faire de moi moins que je suis. Que peut-il m’ôter, puisque je n’ai plus rien ? Lui au moins me promet quelque chose : même s’il ne tient pas parole, au moins il m’aura promis… ... On me dit qu’il va m’ôter la liberté. Libre, je meurs. Qu’il m’ôte au plus vite cette liberté, que je vive. Rien ne peut être pire que ce que je vis, même lui.

L’autre.– Pourquoi tu cherches des excuses ? J’ai fait pareil.

La file avance.

 

 

 

 

 

Berlin. Appartement de Goebbels. Hilares, Röhm, Hitler, hilares, Göring dansant, Himmler qui tient une fiche entrent par où ils étaient sortis, ils sont hilares.

Himmler.- (à tous) Le parti compte 166 801 adhérents. Il s’en inscrit toutes les minutes.

Göring.–(levant les yeux au ciel, joignant les mains) Le pays ruiné, qu’est-ce que nous avons fait, ou qu’est-ce que nous n’avons pas fait, Seigneur, pour que tu combles plus que nos vœux ?

Entre Goebbels, hilare.

Goebbels.– Et ce n’est pas tout. La motion sur le financement de l’indemnité de chômage a été votée, le nouveau gouvernement est tombé. Le Maréchal-Président Hindenburg a dissous le Reichstag. Les nouvelles élections sont fixées pour dans 4 semaines.

Göring.- (joignant les mains, et levant les yeux au ciel) Mon Dieu. C’est trop. Tu répands ta manne sur tes infidèles, que ne ferais-tu pas, si nous t’étions fidèles.

Röhm.– Adolf, je veux que tu inscrives des SA sur les listes électorales. Je veux préparer l’accession du peuple au pouvoir.

Hitler.– Que vas-tu te dégrader, Ernest ? Nous entrons au Reichstag en nous bouchant le nez : nous avons hâte de tirer la chasse d’eau. Que les SA restent propres de cette ordure. Lorsque l’appartement sera nettoyé et refait, alors nous inviterons le peuple à y loger… … Nous épurons le Reichstag, vous, épurez la société : Dieu sait qu’il y a du travail à faire.

ls. Göring.– Jawohl.

Hitler.– Au travail. Multipliez les meetings. Exploitez les sympathisants. Que le parti soit partout. Qu’on n’entende plus que lui. Au charbon

Ils sortent.

 

 

 

 

 

Lokstedt, le stade, près de Hambourg. La loge derrière la tribune, peu éclairée. Par deux étroites ouvertures en chicane, à droite et à gauche, on devine en contrebas, le stade, violemment éclairé, les oriflammes à la croix gammée, on entend au loin la rumeur de la foule qui y est rangée. Dans la loge, une table, un réchaud à alcool, bouteille thermos, casserole, assiette, couvert, bouteille d’eau minérale, verre. Himmler, inquiet, va, vient, guette l’entrée de la loge, ne cesse de consulter sa montre. Entre le Gauleiter.

Le Gauleiter.– J’ai placé les SA dans le fond, sur les côtés, sous la tribune.

Himmler.- (consulte sa montre, s’énervant) (au Gauleiter) Rejoignez votre place dans la tribune. Lorsque les Hambourgeois apercevront leur Gauleiter, ils s’armeront d’une nouvelle patience.

Le Gauleiter, par l’ouverture en chicane de droite, rejoint la tribune. Faible rumeur, quelques applaudissements. Va et vient inquiet de Himmler, les yeux sur sa montre, de la porte de la loge à l’ouverture en chicane. Soudain, il s’arrête près de la loge, et ses yeux suivent quelqu’un qui monte. Apparaît, flegmatique, Goebbels.

Himmler.- (regardant sa montre) J’ai eu peur que vous ne viendriez pas.

Goebbels.– Figure-toi que j’ai été impatient. Je suis venu encore trop tôt…. … Tu ne comprends pas ? Maintenant que l’Allemagne est amoureuse de nous, il s’agit de la faire souffrir.

Goebbels va et vient, tranquillement, consultant une fiche, alors qu’Himmler consulte sa montre. Puis, lentement, Goebbels s’engage dans l’ouverture en chicane. Rumeur importante, applaudissements nourris.

La voix de Goebbels.– Nationaux-Socialistes, Quelqu’un se lève le matin, regarde par la fenêtre : une brume épaisse comme du coton lui cache le bout de la rue, la cathédrale même disparaît dans le coton nuageux : son âme se sent à l’étroit, la brume l’enferme comme une prison. Et puis, à travers l’épais rideau, soudain, là-haut se dessine un disque pâle, et puis le rideau s’amincit, s’allège, se fait tulle, le soleil évapore cette brume par nappes, la dissipe, et bientôt, sous le dais bleu, trône, puissant, triomphant, l’astre du jour… ….Lorsqu’un corps est dépecé, Allemands, que la tête gît là, les membres ici, le corps plus loin, n’est-ce pas horrible ? … … Lorsque la famille est désunie, le frère haïssant le frère, la sœur haïssant la sœur, la haine ayant pris la place de l’amour, n’est-ce pas affreux ? Pourtant, malgré la désunion, chacun n’est-il pas fier de sa famille, ne l’estime-t-elle pas supérieure à toutes les familles de la rue ?... … Regardez-vous : isolés, inconnus les uns aux autres, étrangers à chacun, affligés d’être seuls, et pourtant n’êtes-vous pas frères en ceci, que vous êtes tous tournés vers ce point ici….Merveilleuse mosaïque, pas un carreau ne manque, faite de tant de pièces de couleur différente, qui faites tous une belle figure si vivante, mer de visages pointés tous sur ce foyer, comme autant de rayons : de vous voir comme je vous vois, serrés comme une famille qui se retrouve, d’aimer un seul vous aimant les uns les autres, comme le cœur vous réchaufferait.

Himmler se tient près de la porte de la loge, au garde à vous. Entrent 2 SS, Hitler en hitlérien, 2 autres SS. Les deux premiers se placent à côté des ouvertures en chicane,l’un à gauche, l’autre à droite, les deux autres ressortent par la porte de la loge. Hitler se met dans un coin, face au coin, sort sa fiche, la remémore.

La voix de Goebbels.- ...Quel est-il ? Est-il recommandé ? Patronné ? Financé ? D’une famille célèbre ? Au nom connu ? Qui est plus que lui votre semblable, votre égal, votre frère ? Les autres, d’autres les ont faits, lui s’est fait tout seul. Les autres sont d’une certaine classe, lui, partant d’au plus bas, faisant dur stage de la condition humaine, allant jusqu’au plus haut, est de toutes les classes. ...Prédicateur itinérant, crieur public, tambour de ville, il va disant que pour coordonner les membres et les organes d’un corps, il ne faut qu’une tête, mais bien faite, il va disant que pour commander l’Allemagne, il faut un chef, qui ait du courage, du caractère, qui soit fier de la fierté allemande, orgueilleux de l’orgueil allemand, - : dites-lui qu’il ne cherche plus, que cet homme a été trouvé, qu’il cherchait. Dites-lui qu’il ne cherche plus, que c’est lui, l’homme. Dites-lui : je l’ai vu, je le vois, il vient, il est là.

Hitler disparaît derrière la chicane, on le voit y rester immobile un instant.. Acclamations, cris ; Hitler, Hitler, Hitler. Hitler attend que la clameur s apaise un peu. Puis, il disparaît de la vue. D’un coup, le silence se fait.

La voix de Hitler.– Allemagne, entends l’appel de ton histoire. Allemagne, sois ce que tu étais… … Allemagne, retranche de toi tes faiblesses. Que ta volonté redevienne maîtresse de ce corps esclave. Dresse ton corps et ton âme : ils ont tous deux à t’obéir. Travaille-toi au feu et au marteau, fais-toi épée d’acier, trempe-toi. Sculpte-toi au ciseau et au maillet, dégage de ton corps la puissance. Je te veux de volonté supérieure. Car il est une loi humaine : c’est que l’homme n’est vraiment homme, que s’il est plus que l’homme… … Allemands, il n’est qu’une chose qui fasse autorité en ce monde : ce n’est ni la science, ni la culture, ni l’art, qui sont esclaves, c’est la force. C’est la force qui fait le maître. Soyez le maître, et la science, la culture et l’art seront à vous servir comme vos esclaves, comme ils l’ont toujours été.. … … Allemands, premiers au monde par les industries, la métallurgie, les mines, la mécanique, la physique, la chimie, premiers par la philosophie, la musique, l’art, premiers par le savoir-faire, le sens de l’organisation, la conscience professionnelle : que votre primauté de fait soit une primauté de droit. Poursuivons l’œuvre des chevaliers teutoniques et des Saints Empereurs Germains. D’étréci, élargissons son espace, reculons ses frontières, faisons qu’elle redevienne l’Empire qu’elle était. A la suite du Ier, à la suite du IIème, je vous convie, Allemands, à fonder avec moi un IIIe Reich, millénaire. Revendiquez la place de seigneurs en Europe. En existence, veuillez que nous soyons, la 1ère nation de l’Europe, puisque nous le sommes en essence. Allemands, veuillez le vouloir, je vous donnerai le pouvoir…. … Allemand, donne-nous 4 ans, et ensuite, tu nous jugeras, et si nous avons démérité, condamne-nous sans hésiter. Donne-nous 4 ans, et si nous n’avons pas réussi ce que nous projetons, je te jure que je me démettrai moi-même. Que naisse le nouveau Reich millénaire de grandeur, d’honneur, de force, de gloire. Amen.

Cris, applaudissements, Heil Heil Heil, Hitler. Dans la loge, Himmler allume le réchaud à alcool, verse la soupe contenue dans la bouteille thermos dans une casserole et la met à chauffer. Apparaît Hitler. La clameur, derrière lui diminue un peu, puis réaugmente. Hitler se réfugie dans un coin sombre, attend, retourne à la tribune. Mêmes hurlements, Heil, Heil Heil. Il réapparaît. Retourne à la tribune une 3ème fois. Il revient, ôte sa casquette, sa ceinture, s’attable. La clameur diminue. Himmler lui sert la soupe. Hitler mange mal, coudes étalés, bouche tout près de l’assiette pour que la cuiller fasse le plus court chemin possible, et lape salement.

Himmler.- (se mettant de profil, tendant une liasse) Solliciteurs...

Hitler.– Refus.

Himmler.– Invitations.

Hitler.– Remerciements.

Himmler.– Questions de Gauleiters.

Hitler.– Qu’ils fassent ce qu’ils imagineraient que je ferais à leur place. S’ils font mal, ils ne tarderont pas à l’apprendre… … (criant) Himmler. Je te dégoûte ?

Himmler.–(protestant vivement, tremblant) Führer.

Hitler.– (le pointant du doigt)Tu te détournes.

Himmler.– Je veux vous laisser dans votre intimité.

Hitler.– Je peux dégoûter mon intimité, mais tu ne veux pas que je te dégoûte, toi ?

Himmler.– Vous vous méprenez, Führer.

Hitler.– Alors, tourne-toi et admire-moi, (criant et tapant sur la table) et aussi de laper ma soupe. (Himmler se tourne, Hitler continue de laper)

Himmler.– Je vous admire, chef.

Hitler.- Tu es encore plus crétin que je pensais.

Himmler.-(claquant des talons) Jawohl, Führer.(Tourné vers Hitler, après un instant, s’approchant su r la pointe des pieds, il ose donne à Hitler deux fiches) La route pour votre chauffeur. L’adresse de votre hôtel.

Hitler se lève, se ceinture, met sa casquette, met ses deux fiches dans la poche de sa veste. Sur un signe de Himmler, les 2 SS de l’ouverture de la chicane, entrent, le précèdent. Il sort. Himmler met à la hâte dans un sac le réchaud et les ustensiles de cuisine, et sort en courant.

 

 

 

 

A Berlin. Une chambre d’études. Un homme, seul, pensif.

Voix off–Comment notre quatuor de tête peut-il clamer une chose aussi dégoûtante et ridicule, que la race allemande est une race de seigneurs ? Si c’était vrai, eux quatre seraient les types du type, les modèles du modèle ? Se sont-ils regardés dans une glace ? Hitler, ventre replet, épaules tombantes, muscles mous, moustaches et mèches ridicules : un receveur des postes ; Göring, barrique sur roulettes cerclée d’une ceinture, juste bon à se rouler de marche en marche jusqu’à la cave : une réclame Au bon bock ; Goebbels, nain jaune, gnome au pied bot, pomme d’Adam, qui monte et descend à toute vitesse comme un ascenseur : un pigiste de faits-divers ; Himmler, binoclard, sans mâchoire, au visage d’œuf, aux petits yeux de taupe, aux muscles de poulet : un démarcheur d’aspirateurs à domicile. Le monde doit nous rire au nez devant nos modèles de nos modèles. L’Allemagne a honte de l’Allemagne.

 

 

 

 

 

Kirchdorf. Une salle d’hôtel. Panneau : ASSOCIATION NATIONALE DE L’INDUSTRIE ALLEMANDE. En contrebas les industriels. A l’avant, vont à la rencontre l’un de l’autre Göring, et Ribbentrop qui porte un plateau chargé de verres plein de mousseux.

Göring.– La jolie soubrette ; il ne manque plus que le mignon tablier à festons.

Von Ribbentrop.– Vous vous moquez de moi, capitaine.

Göring.– Pas du tout. Ton beau vase fait pour cueillir des roses fait honte à ma grosse cocotte, bonne à cuire des patates.

Von Ribbentrop.– Je vais vous annoncer une nouvelle qui va vous étonner, capitaine : je me suis inscrit au parti nazi.

Göring.- (d’un ton de reproche) Ribbentrop. Vous commettre avec de tels vauriens. Une si belle jeune fille, si bien éduquée.

Von Ribbentrop.– Je vais même vous scandaliser. J’ai décidé de prendre la parole après le Führer.

Göring.– Si tu parles sérieusement, il n’y a rien que je te déconseille davantage. Le Führer tient à avoir le dernier mot. Il veut laisser dans les esprits la dernière impression.

Von Ribbentrop.– Je parlerai quand même.

Göring.– Il t’en cuira, je t’aurai prévenu. (voyant qu’Hitler arrive, à la salle, Göring pose son verre suer le plateau, frappe des mains, à la salle) Messieurs, veuillez prendre place.

Von Ribbentrop se hâte de déposer son plateau dans les coulisses. Entre de côté Hitler, en uniforme hitlérien. Göring sort, Ribbentrop reste en retrait sur la scène, Hitler le regarde deux fois d’un air méchant.

Hitler.– Messieurs. … Quelles sont les œuvres d’art aujourd’hui ? Les magnifiques objets industriels que sont avions, chars, navires, sous-marins, camions, autos, motos, canons, bombes, obus, balles. Mais pour qu’un artiste puisse faire, il faut : un, que quelqu’un le commandite et le paie, deux, que quelqu’un lui impose le sujet. Michel-Ange n’aurait pas peint la chapelle Sixtine, s’il n’y avait pas eu, pour lui passer commande, le pape Jules II, et pour le payer, le trafic des indulgences… ...Vos ingénieurs et vos ouvriers sont oisifs, vos machines inactives, pour le moment, mais sous peu, ils ne le seront plus ni les uns ni les autres, parce que vous les artistes, vous aurez les commandes d’un commanditaire… ... Je ne pouvais guère me présenter à vous auparavant, MM. Les capitalistes, mon capital de voix vous aurait fait sourire. Mais les sondages indiquent que cette époque est révolue. C’est pourquoi j’ose vous faire ma déclaration. Je propose que nous fiançant, nous nous promettions, comme apport à la communauté matrimoniale, moi à vous la suppression des partis et des syndicats, vous à moi l’assurance du plein emploi et l’augmentation des salaires. Je veux que vous vous mettiez dans la tête que les prochaines élections, seront les dernières élections en Allemagne, avant un siècle. … … … Quelqu’un demande la parole ?

La voix de Thyssen.– Je vous demande pardon

Hitler.– Mr Thyssen ?

La voix de Thyssen.– Vous dites cela en privé, mais en public, vos dires sont d’une autre teneur. Vous soutenez les grévistes, vous voulez taxer les prix, vous parlez de nationaliser.

Hitler.– Vous m’étonnez, Mr Thyssen, d’être de si courte vue. … … Pour accéder à votre capital industriel, que nous faut-il gagner ? Le pouvoir politique. Comment se gagne le pouvoir politique ? En gagnant la majorité au Reichstag. Pour gagner la majorité au Reichstag, que faut-il ? Que nous élise une majorité de voix ou une minorité ? Des industriels ou des ouvriers, quelle classe capitalise la majorité des voix, quelle la minorité ?... … Je regrette, pour accéder à vous, il faut que les ouvriers nous fassent la courte échelle. Une fois en haut, qui nous empêchera de la repousser?... … Toutes les œuvres belles et utiles, nous les devons à une élite. Seule une minorité est géniale et créatrice. Seuls, le capital et l’individu suscitent et fortifient la nouveauté et la croissance. Comment ne serais-je pas pour vous ? Mais je vous demande, en retour, d’être pour moi. Je vous demande de vous préparer dès à présent, de relancer la machine… ...Autre question ? Je vous remercie.

Von Ribbentrop.- (s’avançant devant Hitler, qui le regarde d’un œil méchant, adresse la parole à l’assistance) Messieurs, deux mots. Avant de connaître Adolf Hitler, pour être franc, j’étais libre penseur, je ne croyais qu’en moi, et encore, d’une foi douteuse. Un jour, j’ai entendu son prêche, j’ai lu son Evangile, et, comme Paul, une voix du ciel m’a jeté à terre, et tout d’un coup, j’ai su en qui croire. … … Industriels, mes frères, prostitués qui nous offrons au plus offrant, et passant au suivant, nous abandonnons à des amours passagères, retrouvons notre honneur. Cédons à l’amour de la patrie. Convolons en juste noces avec elle. Comme à moi, celui-là vous fait signe, il vous dit : Viens et suis-moi. Faites ce qu’il vous dit : venez et suivez-le.

Applaudissements. Quelques Heil. Hitler, qui était en retrait, va à Ribbentrop, tout sourires.

Ribbentrop.– We are prepared to back you all the way.

Hitler.– Vous savez l’anglais ?

Ribbentrop.– Et le français, et l’italien, et l’espagnol.

Hitler.– J’aurai besoin bientôt d’un ambassadeur à Londres.

Il l’entraîne, ils sortent, se retournant, Ribbentrop sourit à Göring.

Göring.–(se reprenant, aux industriels) J’aperçois quelques figures dubitatives. Regardez-moi : ai-je l’air de me sacrifier pour quelqu’un d’autre que pour moi ? De face ou de profil, ai-je l’air d’un socialiste ? Croyez ce que vous voyez, non ce que vous craignez. …. … C’est maintenant, Messieurs, que le parti a besoin d’argent. Après, nous en aurons tellement trop, que vous en aurez plus que votre part.. … … A vos chéquiers, Messieurs-Dames. (il sort de sa poche une poignée de stylos) Qui a besoin d’un stylo ? (on vient à lui, il en donne) Vous aurez à honneur de signer des chèques honorables.

Il descend dans la salle.

 

 

 

 

Une tribune dans la rue. Drapeau rouge avec faucille et marteau.

Un militant communiste.– Camarades ouvriers, ne savez-vous pas que toute l’histoire de l’humanité aboutit à vous, que vous êtes la fin ultime de l’espèce ? Maître de vous et de vos métiers, que votre âge est venu ? Que le monde vous espère et vous attend ? Pourquoi ceux qui parlent et ne font que parler, vous impressionnent-ils tant ? Qui a plus d’empire sur les choses que vous ? Qui est à mieux de savoir ce dont a besoin l’Allemagne, sinon vous qui êtes l’Allemagne ? Ne redevenez pas enfants, ne retombez sous tutelle, comme ces vieux fils qui n’arrivent pas à quitter leur mère. Ouvriers, c’est vous les plus capables, il ne reste qu’à conquérir votre propre estime. Ouvriers, vous pouvez, il ne vous reste qu’à vouloir. Prolétaires, votez pour vous, votez communiste.

Il entonne l’Internationale, reprise par tous. Puis le chant s’estompe.

 

 

 

 

Une autre tribune dans une autre rue. Drapeau avec une rose.

Un militant socialiste.– Citoyens. Le bon pasteur devant, avec sa houlette, et vous tous derrière, serrés, toison contre toison, bêlant du même bêlement, comme c’est bon. Quand, à la fin de l’hiver, vous couchant de force, de ses forces votre bon pasteur vous tondra la laine à ras, et vous laissera tout nus, comme ce sera bon aussi. Et au printemps, quand, éventrant les brebis, par césarienne, votre bon pasteur accouchera les agneaux frisés, qu’il dépouillera, vivants, de leur astrakan, comme ce sera bon encore. Et en été, quand, en votre tendre âge, votre bon pasteur vous égorgera, vous dépècera en côtelettes, épaules, gigots, vous dépouillera de votre peau pour fabriquer sacs et souliers, comme ce sera bon toujours. Tout est bon dans le mouton : mouton, c’est bête à laine, bête à viande, bête à cuir. Citoyens, ne soyez pas des bêtes moutonnières, votez pour le parti socialiste.

 

 

 

 

Appartement de Goebbels à Berlin. Un tableau noir. Röhm, Gôring, Goebbels, une porte est ouverte. Goebbels, l’oreille à la radio.

Goebbels.- (à Göring) Que t’en semble ? Nous aurons la majorité absolue ?

Göring.– Je ne fais aucun pronostic.

Radio.- (Goebbels élève le son) « 20 heures. Voici le résultat des élections. (Göring va au tableau et écrit au fur et à mesure) Le Parti national-socialiste de Mr Hitler devient le premier parti allemand : il obtient 33,19 % des voix, et 196 députés ; le Centre obtient 21% des voix, et 120 députés ; le Parti socialiste obtient 20% de voix, et 118 députés ; le Parti communiste KPD obtient 16,9%, et 100 députés ; le parti noble obtient 10% des voix et 120 députés. Le Reichstag comprend 593 députés, les 2/3 de 593 font 297. Aucun parti n’obtient la majorité absolue. Chers auditeurs, nous venons de vous donner le résultat des élections. »

Parti
%
Députés
NSDAP
33,19 %
196
Centre
21 %
120
SPD
20 %
118
KPD
16,9 %
100
Parti noble
10 %
59
Total
 
593
Majorité absolue
2/3 de 593
297

Goebbels coupe la radio, étudie le tableau, regarde avec inquiétude la porte entrouverte. Par la porte entrouverte, surgit Hitler furieux, qui donne un coup de poing au tableau, et des coups de pied aux portes, aux murs, à la table.

Hitler.– Scheisse. Foireux d’Allemands. Ils tous à chier. Allemagne, chiotte publique. Allemands, diarrhées coulantes, coliques liquides.… ... La mère Allemagne, quand elle accouche, confond de voie, et met au monde un étron : l’Allemand… ... Un bavarois rouge, les pattes derrière pliées, le corps tendu et tremblant, qui chie une crotte rouge sang, qui s’enroule sur elle-même comme une saucisse. Voilà l’Allemagne. Scheisse. … .. (Un dernier coup de pied, il s’affale dans un fauteuil).

Göring.– On peut peut-être quitter les toilettes et passer au salon ?

Himmler.– (s’approchant d’Hitler, tremblant) Incriminez mes capacités, Führer : j’ai failli. Ca ne serait pas vous appauvrir que vous priver de moi.

Hitler.- (se dressant dans son fauteuil, le pointant de l’index, hurlant)Depuis quand une merde s’évacue quand il lui plaît ? Je te chierai quand j’en sentirai le besoin.

Himmler.– (tremblant) Führer.

Göring.– Tu ne vois pas que tu le terrorises ?

Hitler.– (criant) Si ça me plaît de le terroriser ? Si j’aime qu’il tremble ? N’arrête pas de trembler, Himmler.

Himmler.– (claquant des talons, tremblant) A vos ordres.

Gôring.– Au lieu de pédaler à vide, on pourrait descendre de vélo, remettre posément la chaîne sur le pignon, enfourcher la selle, et repartir ?... … Raisonnons, si vous voulez bien. La gauche : SPD et KPD font ensemble 36,% : insuffisant pour former un gouvernement de gauche. Exit la gauche. (Il va au tableau et barre les lignes du SPD et du KPD) Reste la droite. Le Président-Maréchal Hindenburg est de droite, mais ne nous aime pas : il nous juge mal élevés. Il choisira le Chancelier dans le parti de son cœur : le parti noble. Seulement, sans nous, le dit Chancelier ne sera soutenu que par (il entoure les 10% et les 21%) 31% du Reichstag : insuffisant pour se voir accorder la confiance. Le sort du cabinet est donc entre nos mains. Nous n’avons qu’une chose à faire : laisser venir.

Hitler.– La terre est secouée d’un tremblement affreux, les murs bougent, les plafonds se fissurent, les maisons s’effondrent, les gens, pris de panique, s’enfuient de tous côtés, lui, flegmatique, observe la scène, et cherche quelle maison il va piller. (il va à lui et m’embrasse) Mon archange joufflu.

Goebbels va à la fenêtre.

Goebbels.- (montrant du doigt dehors) Il a mis le doigt en plein dans le mille. Un cortège de voitures officielles se gare devant l’immeuble. (exultant) Von Papen.

Hitler.– Fais le entrer seul.

Tous sortent. Goebbels va sur le palier. On entend des pas, des mots échangés. Goebbels introduit Von Papen et s’éclipse.

Von Papen.- (avançant, les bras tendus vers Hitler, qui garde les mains dans les poches) L’ange Gabriel vient vous annoncer la Bonne Nouvelle, Mr Hitler : entrez dans le Saint des Saints. Mr le Président-Maréchal m’a fait l’honneur de m’élever sur la plus haute marche et de me nommer chancelier. Vous faisant honneur, à votre tour, je vous élève sur la plus haute marche, et vous prie de vous asseoir à ma droite : soyez mon vice-chancelier. Vous faites partie des grands de ce monde.

Hitler.– Si vous êtes si haut, Mr Von Papen, c’est parce que vos escarpins m’écrasent les épaules. Si je m’ôte de dessous vous, vous prenez la bûche, mon vieux.

Von Papen.– Ne croyez pas que je n’en sois pas conscient. Je me proposais d’être l’antichambre qui vous introduit dans château.

Hitler.– Je suis en tête de la droite, qui est en tête : j’entends être la tête.

Von Papen.– Vous avez sauté la barre à une hauteur impressionnante, certes, je ne le conteste pas, mais vous n’atteignez pas la hauteur qu’il faut. Il vous manque peu, mais il vous manque : nous… ... D’autant plus que, sans vouloir vous offenser, vous avez fait le plein de vos voix. Aux derniers sondages, vous êtes en train de décroître. La baisse nourrit la baisse.

Hitler.– Et la baisse nourrit la hausse. Le propre des sondages est de jouer au yoyo. … … C’est le gros de mes troupes qui a remporté la bataille, vos forces auxiliaires n’y ont que contribué. Dans le défilé de la victoire, je réclame la 1ère place.

Von Papen.– J’userai de toutes mes forces de persuasion. … … Si le Maréchal-Président préfère renvoyer le Reichstag devant les électeurs, il faudra ne vous en prendre qu’à vous.

Hitler.– Vous vous dépasserez, j’en suis sûr. Vous voudrez assurer votre survie.

Von Papen laisse passer Hitler, ils sortent.

 

 

 

 

 

A la Présidence. Le bureau de Hindenburg. Hindenburg, à droite, devant, assis de face dans un haut fauteuil gothique. Hitler, à gauche, en retrait. Von Papen, près de Hitler.

Hitler.– Rien du tout. Chancelier.

Von Papen.- (insistant) Vice-chancelier : dans trois semaines, vous serez celui que vous voulez être.

Hitler.– Chancelier. J’exclus toute autre solution. (Von Papen s’éloignant, il le rappelle) Mr Von Papen. (Von Papen revient) Je n’ambitionne pas que tout le cabinet soit de ma couleur.

Von Papen va vers Hindenburg.

Von Papen.– Mr Hitler a été tant de temps dans l’obscurité qu’il aspire à la pleine lumière. Il exige d’être chancelier. Par contre, il nous abandonne le cabinet… … Nous pourrions élèver autour de lui un rempart, l’enfermer dans une forteresse.

Hindenburg.– Je veux que vous soyez vice-chancelier et Ministre de l’Intérieur. Je veux von Blomberg à la Défense Nationale, Neurath aux Affaires Etrangères.

Von Papen va vers Hitler.

Von Papen.– La place de Chancelier suffit-elle pour vous combler ?

Hitler.– J’exige le poste de Chancelier pour moi, le portefeuille du Ministère de l’Intérieur pour le capitaine Göring. Je vous fais cadeau du reste.

Von Papen.– L’attribution du poste de Ministère de l’Intérieur au capitaine Göring peut faire l’objet d’une convention tacite. La chose n’a pas besoin d’apparaître. Je prendrai le Ministère de l’Intérieur, je ferai du capitaine Göring mon adjoint : j’en aurai le titre, il en aura la fonction.

Hitler.– Si vous respectez le dit et le tu, je suis d’accord.

Von Papen va à Hindenburg.

Von Papen.- Maréchal-Président, il accepte.

Hindenbourg.– Que le cabinet soit à nous ?

Von Papen.– Oui.

Hindenburg.– Dites-lui vite je suis d’accord, avant qu’il se rétracte.

Von Papen fait un signe d’approbation à Hitler, et l’invite à approcher et se placer devant Hindenburg.

Hindenburg. - Mr Hitler, je vous nomme chancelier. Je vous confie la charge de former un cabinet de concentration nationale. (Il tend le texte de la constitution, pendant que Von Papen lui tend le texte à lire).

Hitler.- (la main sur la constitution) Je jure solennellement de m’acquitter de mes obligations sans intérêt partisan et pour le bien de la matin toute entière. Je jure de défendre la Constitution, de respecter les droits du Président, et de respecter à jamais le régime parlementaire.

Hindenburg.- (se levant) Que Dieu vous accompagne.

Hindenburg sort, Hitler ouvre la porte, invite Göring, Goebbels, Röhm.

Hitler.- (à tous) Chancelier.

Tous.– Chancelier. (Tous l’applaudissent, s’inclinent, Hitler se rengorge).

Hitler.- (à tous, qui l’entourent comme une cour, et mettant les mains sur les épaules de Göring et de Goebbels) A présent que nous sommes roi, régnons.

Ils sortent, en cortège.


 

 

3

 

 

 

La chancellerie. La salle de réunion. Une longue table. Entrent les membres du cabinet, entre autres von Blomberg, Darré, Von Papen, Göring, qui attendent, puis entre Hitler qui s’assied en bout de table.

Hitler.– Le cabinet inaugure son exercice. Que Dieu nous bénisse.

Tous s’assiéent.

Hitler.– La parole est au Ministre de l’Economie et des Finances.

Le Ministre de l’Economie et des Finances.—Messieurs, il nous faut établir un plan d’urgence contre le chômage. Je propose que l’Etat lance de grands travaux publics. Notre premier chantier serait le barrage sur l’Oder en Haute Silésie.

Hitler.– Combien ce barrage éclusera-t-il de chômeurs ?

Le Ministre de l’Economie et des Finances.– 8 ooo.

Hitler.– Sur 2 millions. Vous plaisantez ? Rejeté.

Le Ministre de l’Economie et des Finances.– Je proposerais d’affecter à l’armée de terre et de l’air pour leur réarmement une somme de 100 millions de marks.

Hitler.- (à Von Blomberg) Combien de chars et combien d’avions peut-on riveter avec cette somme ?

Von Blomberg.– Si l’on inclut les études, la formation, la production, si on partage cette somme à égalité entre les deux armes, au mieux 50 chars et 50 avions.

Hitler.– Juste de quoi figurer dans un défilé, et encore, il faudrait les faire passer plusieurs fois de suite.

Von Blomberg.– (riant) Comme vous dites.

Hitler.– Combien cela mobilisera-t-il de chômeurs ?

Von Blomberg.– Au mieux 50 000.

Hitler.– Sur 2 millions ? Vous galéjez ? Rejeté… … (au Ministre de l’Economie et des Finances) Savez-vous quel est votre vice, Monsieur le Ministre de l’Economie et des Finances ? Vous ne pensez qu’à une chose : résorber le chômage. C’est voir l’économie par le petit bout de la lorgnette… ...Cela a toujours été à l’ombre des vertus héroïques, qu’ont pu le mieux prospérer les intérêts matériels des nations. … … Pour résorber le chômage, je propose une seule et unique mesure : restaurer la puissance de l’Allemagne. … ... (il se lève, va à la porte et fait entrer Schacht) Je donne la parole à Hjalmar Schacht, nouvellement nommé à la tête de la Reichsbank.

Hitler avance une chaise près du Ministre de l’Economie et des Finances., et retourne s’asseoir.

Schacht.– Messieurs, pour satisfaire les besoins immenses du réarmement, il faut libérer des ressources démesurées. Je propose de lui affecter le budget des 8 prochaines années. La Reichsbank lancerait une escompte des bons du Trésor, garantis sur 8 ans : ce système de traites dégagerait sur le champ 8 milliards de marks.

Silence.

Le Ministre de l’Economie et des Finances.– Et au bout de 8 ans, l’Allemagne déposera son bilan. De la capitale au dernier des hameaux, elle aura été saisie toute entière. Elle sera américaine ou japonaise, ou tout ce que vous voudrez sauf allemande.

Hitler.- Sauf qu’avant cette date, des guerres auront été déclarées, gagnées, et que les pays vaincus auront payé nos dettes.

Le Ministre de l’Economie et des Finances.– Et si nous ne gagnons pas ces guerres ?

Hitler.– Vous capitulez avant de vous battre ? Démocrate et traître : que faites-vous parmi nous ?... ... Monsieur le Ministre de la Défense ?

Von Blomberg.– Je suis comblé au-delà de tous mes vœux.

Hitler.– Monsieur le vice-chancelier ?

Von Papen.– L’avis du Ministre de la Défense est celui du Maréchal-Président Hindenburg : le mien ne peut être que le leur.

Hitler.– Qui vote contre la proposition de Dr Schacht ? (Aucun lève la main) Elle est votée. (Göring lève la main) La parole est au Ministre Adjoint de l’Intérieur.

Göring, de la main, demande permission à Von Papen, qui de la main la lui accorde.

Göring.- Pour gagner la guerre à l’extérieur, il faut que les armées ne fassent qu’un seul corps, pour que les armées ne fassent qu’un seul corps, déterminé, il faut que le pays ne fasse qu’une seule personne, décidée. Notre devoir est de retrancher, de notre sein, toutes les oppositions, contestations, critiques, doutes, hésitations. Je demande que le cabinet vote un décret pour la protection du peuple allemand, qui limite la liberté de la presse et institue la détention préventive.

Le Ministre de la Justice lève la main.

Hitler.– Oui ?

Le Ministre de la Justice.– Si des plaintes sont déposées, capitaine Göring, ne craignez-vous pas, que les tribunaux vous donnent tort ? Un tel décret est inconstitutionnel.

Göring.– Le Ministre de la Justice est le premier à savoir qu’entre le dépôt de plainte et le jugement, entre le jugement et son application, bien de l’eau coule sous les ponts. Ensuite, Mr le Ministre de la Justice, l’opinion et les juges se travaillent.

Hitler.– Le gouvernement ne peut tolérer aucune opposition. Tous ceux qui ne veulent pas se rallier, il faut les écraser. Aux votes. (Il lève la main)

Von Blomberg.– (levant la main) Je suis pour le réarmement et l’unité nationale.

Tous lèvent la main à sa suite.

Hitler.– Dernier point, et j’en aurai fini. Notre majorité au Reichstag n’atteint pas les 2/3, et n’est donc pas suffisante pour nous donner les pleins pouvoirs, et supprimer la démocratie. Je propose de dissoudre notre gouvernement, et de renvoyer le Reichstag devant les électeurs.

Von Papen.– (levant la main) Une question. Changerez-vous le cabinet après les élections ?

Hitler.– Pourquoi changerais-je un cabinet qui gagne ? Qui est opposé à la dissolution? (aucune main ne se lève) Nous sommes dès à présent en période électorale. Pour gagner les élections, il n’y a qu’une chose à faire : appliquer les mesures que nous avons promises aux paysans et aux ouvriers. Ce à quoi j’engage MM. Les Ministres…. ... J’appelle le Tout-Puissant à bénir le travail du Gouvernement.

Tous sortent. Les croise Himmler, qui reste timidement à la porte.

Hitler.– (agacé) Qu’est-ce qu’il y a ?

Himmler.– (tremblant) Pardonnez-moi, Führer, le père de certaine personne que vous connaîtriez, paraît-il, je ne suis pas juge, j’ai été prié de le croire sur parole, il ne m’appartient pas de vérifier si c’est vrai ou non

Hitler.– (agacé) Eh bien ?

Himmler.– je ne nie pas que cela puisse être du domaine des possibles, mais pour le cas où ce serait vrai, il est de mon devoir de vous en faire part, m’a dit de vous dire que cette personne que vous connaîtriez, fiction peut-être réelle, réalité peut-être fictive,

Hitler.– Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

Himmler.— s’armant d’une arme de poing, aurait, de sa main, visé certaine organe central de son appareil vasculaire, tiré, mais que, par une heureuse maladresse, la balle de l’arme n’aurait pas atteint la cible visée, mais la partie qui unit la tête au corps, de telle sorte que, cette personne, que soit-disant vous connaîtriez, aurait eu assez de présence d’esprit pour appeler une ambulance, et se faire transporter à l’hôpital, où ses jours ne seraient pas en danger.

Hitler.– Tu parles d’Eva Braun.

Himmler.– C’est ce nom ou un nom approchant, si ma mémoire immédiate est fidèle.

Hitler.– Arrête de faire semblant de ne pas la connaître. (donnant un coup de pied à la table) C’est bien le moment… … Je ne peux pas faire moins, qu'est ce que tu veux. Téléphone à l’aérodrome, change le plan de vol de l’avion.

Himmler.– Führer. Je me suis permis d’envisager cette hypothèse.

Hitler.– (l’observant) Téléphone à un fleuriste de Münich, commande-lui un bouquet de trois douzaines de roses roses. Dis-lui que nous le prenons au passage.

Himmler.– Je me suis permis d’envisager cette hypothèse. Je les ai achetées, elles sont dans l’avion.

Hitler sort son portefeuille, regarde ce qu’il a en billets. Himmler lui donne une enveloppe, Hitler observe Himmler les sourcils froncés.

Hitler.– (l’observant) Homme irremplaçable, hein ? … Jusqu’à un certain point seulement.

Himmler.– Ca ne me quitte pas l’esprit une seconde.

Ils sortent.

 

 

 

 

Münich. L’hôpital. La chambre où est couchée Eva Braun, le cou bandé. Entre Hitler, en main bouquet, paquet, enveloppe.

Hitler.- (l’embrassant) Eva. Comment peux-tu vouloir te couper de moi ? Tu es mes racines qui me fixent et me nourrissent. Tu veux que je dépérisse ?

Eva.– Vois où je suis. Il faut que je tente de ne plus être pour que tu sois.

Hitler.– Une dernière patience, Eva, sous peu je serai maître de mon temps.

Eva.– C’est ce que tu passes ton temps à me dire. Je suis attente perpétuelle, tu es absence perpétuelle.

Hitler.– En pensée, tu ne me quittes pas. En moi, tu es comme une chambre où je me retire. (Il dépose bouquet, paquet, enveloppe à côté d’elle sur le lit)

Eva.– (elle jette au bout de son lit le bouquet, le cadeau, l’enveloppe, et pleure) Ce n’est pas ce que je veux.

Hitler.- (il lui essuie ses larmes) … … Tu ne peux pas savoir comme je soupire après cet heureux temps, où nous nous promenions dans les rues. Libres, nous pouvions tout être. Même s’il ne nous arrivait rien, tout, néanmoins pouvait nous arriver. Maintenant, je me sens comme un acteur, condamné à jouer tous les soirs, dans le même costume, éternellement,la même pièce, simplement parce qu’elle a du succès… … Mais comment me plaindrais-je : j’ai désiré de toute mon âme être ce que je suis…

Eva.– Vois-moi bientôt, mon chéri. C’est tout ce que je demande.

Hitler.– Vendredi je te ferai chercher, je t’en donne ma parole.

Hitler l’embrasse, elle l’embrasse, il la quitte, ils se saluent de la main.

 

Sur le parvis de l’hôpital, Himmler et Hitler arrivant attendent leur voiture.

Hitler.– Elle se vise soigneusement, pour être sûre de se manquer. Elle s’est appelée elle-même à son secours. Et elle dit qu’elle m’aime. … … Remarque, si elle ne s’était pas manquée, que n’aurait-on pas dit ? Elle s’est suicidée, ou c’est lui qui l’a suicidée ? Comme il a dû la torturer, pour qu’elle ait voulu mettre fin à ses jours, et tout de la même farine. Elle n’aurait pas pu me porter tort davantage…. … Ce qui fait, que tout compte fait, en se manquant, elle m’aime, quand même. … … Qu’est ce que je viens de te raconter, roi de la basse cour ?

Himmler.– (tremblant)Rien, Führer.

Hitler.– Qui je viens de voir ?

Himmler.– (tremblant)Personne, Führer.

Hitler.– Tu dois te douter que si tu n’effaces pas tout souvenir, c’est moi qui t’effacerai.

Himmler.– Ca ne me quitte pas l’esprit une seconde, Führer.

La voiture se range, ils sortent.

 

 

 

 

Berlin. Siége de la Gestapo. La vaste salle de réunion. Göring, Directeur de la Gestapo, inspecteurs généraux, commissaires principaux, contrôleurs généraux du siège de Berlin et des Länder.

Göring.– M. le Directeur Général, MM. les Contrôleurs généraux, MM. les Commissaires principaux, MM. les Inspecteurs généraux, l’ennemi intérieur, ce serpent réchauffé dans notre sein, ce Dragon aux sept têtes venimeuses, que sont la première, les communistes, cette peste rouge ; la deuxième, les socialistes, cette syphilis rose ; la troisième, les juifs, cette race exécrée ; la quatrième, les intellectuels, ce bouillon de culture ; la cinquième, les homosexuels, ces hommes non hommes, ces femmes non femmes ; la sixième, les témoins de Jehovah, ces cantinières ; la septième, les tziganes, ces voleurs de poules, ainsi que cette petite volaille des droit commun, il est de la haute œuvre de la Gestapo de la décapiter de ses sept têtes. …. …Afin de s’y préparer, au siège ici, à Berlin, et dans chaque succursale dans chaque Land, j’ai créé 7 services, correspondant aux 7 têtes. Chaque service dressera d’abord une liste générale de ses têtes à chasser, puis par tête, une fiche particulière, avec photo, état-civil, adresse, études, diplômes, profession, et caetera, - ne prenez pas de notes, les fiches détaillées imprimées vous seront fournies sous peu—; carnet judiciaire, religion, opinion politique, et caetera ; état de santé, voyages, fréquentations, lectures, passe-temps, et caetera ; - je vous fais grâce de l’énumération- fiez-vous à nous, notre lampe de poche n’a laissé aucun recoin dans l’obscurité… ... Vous remplirez soigneusement ces listes et ces fiches en deux exemplaires, un pour le Land, un pour Berlin. Voilà pour le travail d’administration… … Pour le travail sur le terrain, la loi autorisant la détention préventive, d’ores et déjà vous extirperez du jardin les plus basses mauvaises herbes, ces virulents militants obscurs, qui sont l’âme des partis, des syndicats, des associations. Essorez ces torchons de tout ce qu’ils savent. Pressez fort les grappes, exprimez-en tout le jus qu’ils peuvent donner. Heinrich Muller a fait aménager au sous-sol, des chambres insonorisées, où vous pourrez les interroger en paix … ...Vous arrêterez ces gens obscurs la nuit, non sans faire un peu de bruit, afin que leurs voisins allemands apprennent ce qu’il en coûte de nous regarder d’un mauvais oeil… … Si jamais, en travaillant, vous faites quelques taches, soyez sûrs que je serai un buvard prêt à tout éponger. …Je pense que je n’ai rien oublié. … Je sais l’Allemand bureaucrate hors pair, fonctionnaire sans égal. Je connais l’amour allemand pour le formulaire bien rempli. … Au travail. Heil Hitler.

Tous.- (vibrant) Heil Hitler.

Ils sortent.

 

 

 

 

Berlin. Kaiserdom. Salon international de l’automobile.

Speaker de radio.- (au micro) Chers auditeurs, je suis au Kaiserdom, au Salon International de l’Automobile. Comme Zeus, immortel père des dieux, qui, bien qu’il eût tant à faire à gouverner la foudre, le tonnerre, la pluie, les saisons, le jour, la nuit, ne dédaignait pas se faire homme parmi les hommes, notre Führer, artiste supérieur, ne dédaigne pas de quitter son atelier, et de se mêler, homme rare, à notre commun. C’est ainsi qu’aujourd’hui, en compagnie du 2ème personnage de l’Etat, le capitaine Göring, il condescend de visiter le Salon International de l’Automobile, avec nous, le petit peuple. Il s’avance vers nous, mes yeux osent se poser sur lui… (Paraissent Hitler et Göring escortés de leur garde)… Il s’approche de Mr Porsche, le célèbre fabricant d’automobiles. (Paraît Porsche)

Porsche.– Heil Hitler.

Hitler.– Mr Porsche. Alors, Mr Porsche, où en êtes-vous ?

Porsche.– Je crois avoir résolu, Führer, le double problème que vous avez posé à l’industrie automobile, à savoir fabriquer une voiture populaire de 1 000 marks, capable d’affronter les hivers les plus rudes.

Hitler.– Voyons voir.

Porsche dévoile une maquette.

Porsche.- (la présentant) Berline 4 portes, 4 places, vitesse 110 km/h, moteur refroidi par air, pouvant se conjuguer en plusieurs modes, coupé, décapotable, camionnette.

Hitler.– On ne sait pas trop où est l’avant et où est l’arrière. On pourrait démarrer dans les deux sens.

 

Porsche.- (soulevant la porte du coffre) Pour réduire les coûts, nous avons placé le moteur à l’arrière, en prise directe avec les roues motrices. (soulevant le capot) A l’avant, nous avons placé le coffre et le pneu de secours.

Hitler.– Piquant… … Plus je la vois, plus elle me plaît. Plus elle me plaît, plus elle me plaît. (serrant la main de Porsche) Je suis enthousiaste. Mr Porsche, vous avez mon aval. Vous pouvez construire l’usine et lancer la production.

Porsche.– Je sais gré au Führer.

Le speaker.– "Le Führer s’approche du micro. Auditeurs, le Führer vous parle."

Hitler.- (au micro, avec sa voix amplifiée) Allemands, le plus grand miracle humain, depuis que l’homme est sur la planète, n’est-il pas qu’il puisse disparaître d’un lieu, et sans effort aucun, réapparaître peu de temps après, dans un autre ? Qu’il ait inventé cette chose vivante, qui roule toute seule, tirée, poussée par rien, tirée et poussée par elle-même, en elle-même, sobre, jamais si malade qu’elle ne puisse être soignée, est-il un miracle plus miraculeux que celui-là ? … … Grâce à notre Allemand Gutenberg, par l’imprimerie, l’esprit déjà se déplaçait à sa guise, dans le temps et l’espace : à présent, grâce à des Allemands encore , c’est au tour du corps. Les ingénieux ingénieurs allemands ont déjà été les inventeurs de la voiture à moteur à combustion ; un nouvel ingénieux ingénieur allemand invente à présent la voiture pour tous. Napoléon a mis 7 mois pour aller à Moscou, grâce à Mr Porsche, et au gouvernement qui le commandite, n’importe quel Allemand moyen mettra 3 jours.

Tous.– Heil.

Hitler.– Dès aujourd’hui, chaque Allemand peut se faire réserver sa voiture. Quel gouvernement, au monde, a-t-il offert un tel cadeau au peuple ?

Tous.– Hitler.

Hitler.– Pour que cette voiture puisse accéder facilement d’une frontière à une autre, j’ai ordonné à Mr Todt et à son organisation, d’ouvrir à cette machine son domaine, de construire un réseau d’autoroutes, qui irrigue toute l’Allemagne : j’ai demandé au Ministre de l’Economie et des Finances, le Dr Schacht de débloquer les crédits, pour cela… ... Allemands. Bonne route.

Tous.– Heil. Heil. Heil.

Hitler et Göring s’éloignant avec leur escorte, le bruit s’éloigne avec eux.

Le speaker."Peuple, as-tu jamais connu un chef comme celui-là ? Qui, comme un grand frère, te dit : viens, mon ami, monte plus haut, assieds-toi à ma droite, accède aux privilèges des classes privilégiés. Y a-t-il, y a-t-il jamais eu en Allemagne, un démocrate qui ait honoré à ce point le peuple ?... … Depuis que, dans l’éclat de l’orient cet astre s’est levé, l’Allemagne a-t-elle, dans son histoire, connu un plus beau jour ?... … Mais déjà le Führer et son Ministre quittent le salon : tels des géants, ils retournent s’atteler à leur haute tâche. …. … Auditeurs, qui m’écoutez, faites comme ceux que je vois, dont les files s’allongent devant les guichets de Porsche et de la Caisse d’Epargne : venez réserver votre Volkswagen. Vous serez placés sur la liste selon ce que vous aurez versé : son prix ou un acompte. Pressez-vous, hâtez-vous, venez vous inscrire. … … Ici l’Exposition internationale de l’Automobile, à vous les studios."

L’équipe de radiodiffusion sort.

 

Un peu plus loin, Hitler et Göring, attendant leur voiture, leur escorte tenant à distance la foule.

Göring.– Tu te soucies maintenant du peuple ?

Hitler.– Hermann. Tu m’étonnes.

Göring.– Pour un oui ou un non, la nuit, le jour, ces crétins vont rouler pour rouler. Ce joujou va jeter par la fenêtre des sommes folles, écluser des quantités d’essence phénoménale. Au moment où il faut économiser sou par sou, se constituer des réserves stratégiques, est-ce bien sensé ?

Hitler.– … Réfléchis, mon bébé, de quoi avons-nous le plus besoin ?

Göring.– D’argent, justement.

Hitler.– Dans quel but ?

Göring.– Pour nous réarmer, pardi.

Hitler.– J’allège notre budget, tout en contribuant à l’armement. … … Les Allemands vont me fabriquer à leurs frais, pour l’armée, des voitures économiques, solides, capables d’affronter l’hiver russe.

Göring.–Tu veux les réquisitionner le moment venu, j’entends. Mais il auront dépensé, roulé.

Hitler.– Ils n’en auront pas le temps.

Göring.– Comment, ils n’en auront pas le temps ?

Hitler.– Je réquisitionne les voitures avant qu’ils les touchent. J’ai déjà donné l’ordre à Porsche de les peindre en feld-grau.

Göring.- (éclatant de rire) Homme supérieur..… … (à la foule) Allemands, le Führer est la lumière de l’Allemagne. Heil.

La foule.– Heil.

Göring.- (à Hitler) Ah les couillons. Ils acclament l’escroc qui les pigeonne. (à la foule) Le Führer est le soleil de l’Allemagne. Heil.

La foule.– Heil.

En aparté. Hitler.– Tu les traites de couillons parce qu’ils m’adorent ? Prends garde. Je vais t’envoyer Himmler.

Göring.– Je suis le premier des couillons, parce que je suis le premier de tes adorateurs. Ah, les crétins. (à la foule) Vive l’Allemagne.

Tous.– Vive l’Allemagne.

Sortent Hitler et Göring sortent. On entend le rire de Göring.

 

 

 

 

 

 

Berlin, la Chancellerie, le bureau de Hitler. Goebbels, entrant avec une feuille,avec une craie écrit sur un tableau noir.

Parti
%
Députés
NSDAP
43,9 %
288
SPD
18,3 %
118
KPD
12,3 %
81
Parti du centre catholique
11,2 %
72
Coalition nationale
8 %
51
TOTAL
 
610
Pleins pouvoirs
2/3 de 610
406

Entre Hitler.

Hitler.– J’en ai assez fait ?

Goebbels.– Nous n’avons pas même la majorité.

Hitler.– (furieux, donnant des coups de pied aux chaises, aux tables, aux murs) .Fritz, bedaines, bedons. … Mangeurs de saucisses, chieurs d’étron… ... Buveurs de pisse, pisseurs de bière.

Le téléphone sonne.

Goebbels.– Göring. (il décroche l’appareil) Goebbels.

La voix de Göring au téléphone.– Passe moi Adolf.

Furieux, Hitler fait de la main signe que non.

Goebbels.– Le Führer me fait signe que tu dois me dire.

La voix de Göring au téléphone.– Le Reichstag brûle. Qu’il vienne. Vite.

Goebbels.– Un peu gros, mon gros. (haussant les épaules, raccrochant ) Il a encore dû se piquer.

On entend au loin, qui se rapprochent, passent et s’éloignent, des sirènes de nombreuses voitures de pompiers. Goebbels saute sur le téléphone.

Goebbels.– Hermann.

La voix de Göring au téléphone.– Vous n’êtes pas encore partis ? Le feu dévore le Reichstag. Il lèche la coupole.

Hitler.– Les communistes.

Tous deux sortent en courant.

 

 

 

 

 

Reichstag. Le bureau de Göring, toutes portes ouvertes, avec le même tableau des élections, que celui de Goebbels ; par les hautes fenêtres intérieures, on voit l’incendie et les lances des pompiers. Göring, qui regarde, entrent Hitler et Goebbels.

Hitler.– Les communistes. (montrant l’incendie) Nous sommes flambés.

Göring.– Les communistes ? Tu divagues ? J’ai deux policiers jour et nuit, derrière chaque communiste. Un communiste ne peut pas péter, sans que je sois averti. … … Ils ont arrêté un fou, à moitié nu, qui courait dans les couloirs, une torche à la main, en criant en mauvais allemand : Je proteste contre le pouvoir totalitaire.

Entre Hermann Müller, une fiche et une feuille en main. Il interroge des yeux Hitler, qui lui fait signe de parler.

Müller.- (lisant la fiche) Van der Lubbe, Hollandais, 24 ans. Père : pasteur. Après une violente dispute avec son père, s’est inscrit à l’âge de 20 ans en Hollande au PC hollandais. S’est désinscrit à 22 ans. (lisant la feuille) A passé la frontière allemande, il y a 5 jours— (montrant la pièce) son passeport - . A passé les 4 nuits, seul, à l’Hôtel de la Gare—(montrant la pièce) le fichier de l’hôtel, le témoignage du portier de l’hôtel -. Parle un mauvais allemand. Semblait perdu à Berlin. A acheté un plan de Berlin, s’est renseigné auprès du portier de l’hôtel. Il y a deux jours, a tenté d’incendier l’Hôtel de Ville, le Palais des Expositions, le Mont de Piété. Lorsqu’on lui a demandé, en hollandais, s’il avait des complices, il s’est fâché, il a pris ça pour une offense. Ont été trouvés dans l’entrée du Reichstag un kilo de dynamite et un cordeau Bickford. Expertise du psychiatre : Pyromane maniaque .

Göring.– Les communistes, les pauvres.

Hitler.- (faisant quelques pas, se tournant vers Göring) Dommage.

Göring.- (après une courte réflexion, pointant du doigt Hitler) Mais qu’est ce que je dis ? Bien sûr. … … (à Müller) 1 kilo de dynamite ? Et les 999 autres kilos du sous-sol ? Il était seul ? Et les 39 autres, qui, la torche à la main, couraient dans les couloirs, les escaliers, les sous-sols ? Et les 160, qui gardaient l’entrée ? Et les 10 000, armés, qui dans les permanences communistes, attendaient le signal de la révolution ? Je ne vous demande pas d’inventer, Müller, mais de dire la vérité.

Müller.–(souriant) C'est si gros que ça a dû m’échapper. (Hitler sourit).

Goebbels.- (à Göring) Tu n’as pas peur que les pompiers démentent ?

Müller.– Combien sont les pompiers ? 500 ? 500, ça fait une petite voix, qu’étoufferont nos hauts parleurs. Aux pompiers, on leur marchera un peu fort sur les pieds… …

Entre von Papen, hâtivement peigné et habillé.

Von Papen.– Mon Dieu.

Göring.– Nous sommes prostrés, Mr. Le Vice-Chancelier. Nous espérions, que sous la dure carapace communiste battait un coeur allemand. Nous espérions les rallier à la cause nationale. Voyez comme notre naïveté est récompensée… … Apprenez l’invraisemblable. L’incendie du Reischtag était le signal de la révolution. Ils devaient mettre le feu aux bâtiments publics, infecter la nourriture des cantines scolaires et des soupes populaires, empoisonner la distribution d’eau de la ville, crever les conduites de gaz, assassiner les membres du gouvernements, prendre leur femme et leurs enfants en otage.

Von Papen.– Sans rire ? (Il tend la main vers les fiches de Müller).

Göring.– Je vous interdis, Müller. Vous allez le terrifier. Votre sécurité, celle de votre maman, de votre papa, de vos chérubins est assurée, je le jure sur leur tête. (à Hitler, et à Von Papen) Le gouvernement se réunissant en cabinet restreint, (il fait signe à tous de se réunit en rond autour de lui) je propose qu’il édicte séance tenante, une loi d’urgence pour la protection du peuple et de l’Etat, qui comprenne les articles suivants : art. 1 : La liberté d’expression, d’association, de communication postale et téléphonique est supprimée ; art 2 Les députés communistes sont arrêtés.

Tous lèvent la main, Von Papen avec retard.

Hitler.– (à Müller et Himmler) Exécution. (Ils sortent, on entend un grand nombre de pas, qui s’éloignent de tous côtés) (à Von Papen) Mr le vice-chancelier, voulez-vous informer le Maréchal-Président Hindenburg de ces pénibles évènements ?

Von Papen.– Bien sûr. (Il sort).

Hitler, Göring et Goebbels se donnant des bourrades en se pinçant les lèvres pour ne pas rire.

Göring.– (montrant au passage le tableau) Allons reprendre notre petit tableau tranquillement.

Ils sortent.

 

 

 

Chancellerie. Le bureau de Goebbels. Himmler, le tableau des résultats des élections. Entrent Göring, Hitler, Goebbels.

Göring.– Est-ce que tu sais calculer, Joseph ? (Il efface la ligne du KPD, et rectifiant les chiffres au fur et à mesure) Le total n’est pas 610, mais 529. Les 2/3 de 529 fait 352. Si nous totalisons (il les entoure de la craie) nos 288, et les 72 du Parti du centre catholique, nous obtenons 360 députés, ce qui dépasse les 2/3 exigés. Pour avoir une marge de garantie, nous pourrions placer au Reichstag, lors du vote, par ci par là, quelques SS. (à Hitler) … … Reste à convaincre le Centre catholique.

Hitler.- (à Göring, l’embrassant) J’en fais mon affaire. (à Goebbels) Convoque Kaas.

Goebbels.– Jawohl.

Sort Goebbels, en même temps qu’entre Himmler.

Himmler.- Führer, un sérieux problème nous est posé. Les prisons sont tellement pleines, qu’on va bientôt ne plus pouvoir arrêter personne. Construire des prisons neuves n’est pas prévu dans le budget. Et la tâche serait de trop longue haleine.

Göring.- (levant la main) J’ai, j’ai. En Afrique du Sud, lors de la guerre des Boers, les Anglais ont eu une masse de gens à enfermer et isoler. Ils ont construit dans la savane de simples baraques en bois sur un socle de béton, qu’ils ont meublées de châlits, et entourées de barbelés. Ils appelaient ça des camps de concentration.

Hitler.– Vous avez la solution.

Sort Himmler Entre Goebbels.

Goebbels.– Mgr Kaas.

Hitler fait signe de faire entrer. Göring et Goebbels sortent. Entre Mgr Kaas.

Hitler.- (s'agenouillant, baisant l’anneau pastoral, pendant que paternellement Kaas pose la main sur sa tête) Je n’irai pas par 4 chemins, Mgr. Pour que l’Allemagne ne soit plus cette cohue qu’elle est, mais une troupe rangée et alignée, il faut une unité de commandement. Je n’aurai les 2/3 des voix du Reichstag, qui me sont nécessaires pour que soit votée la loi d’habilitation, que si aux voix du parti nazi, se joignent les voix du Centre catholique, dont vous êtes le chef.

Mgr Kaas.- L’Etat s’est repenti de l’irreligion et de l’esprit de rébellion démocrates. Le moment de la Communion Nationale a sonné. Fidèles, c’est le beau nom dont l’Eglise appelle son troupeau : puisse le même nom être celui dont leur chef appelle les Allemands. ... ... Si je montre peut-être quelque réticence, c’est parce que vos SA se montrent peut-être un peu moins amicaux envers les catholiques, que vous envers moi.

Hitler.– C’est à dire ?

Mgr Kaas.– Aux hauts sommets où vous êtes, vous ne pouvez bien voir ce qui se passe en bas dans la plaine. Il faut dire ce qui est : des catholiques, et non des moindres, se plaignent d’exactions.

Hitler.– Ne défendez vos moutons noirs, Mgr. Certains catholiques, bien situés, sont durs, méprisants à l’égard de leurs frères inférieurs. En ceci, ils contreviennent à la loi d’amour du prochain, qui est la loi fondamentale de l’Eglise…. ... Pour vous prouver que je désire la paix religieuse, je vous donne ma parole, que dès le lendemain du vote, je signerai un Concordat avec le Vatican, par lequel je garantirai aux catholiques la liberté de croyance et de pratique religieuse, dès lors que cette croyance et cette pratique se cantonneront dans la vie privée. …(un silence) … J’ai été baptisé, Monseigneur, j’ai fait ma première communion solennelle, je paie fidèlement chaque année, l’impôt catholique.

Mgr Kaas.– Le parti catholique votera la loi de réhabilitation. (Il salue à la hitlérienne) Heil Hitler.

Hitler lève la main mollement. Mgr Kaas sort.

 

 

 

 

 

Reichstag. En face, au fond, le siège du Président Göring, et la tribune, l’hémicycle étant devant eux en contrebas. Le Président, les députés. SS prenant place. Entre Hitler.

Le Président.– La parole est à Mr le Chancelier.

Hitler monte à la tribune, silence dense.

Hitler.– Quelle est la grande œuvre, MM les députés ? L’union nationale. Un seul parti, un seul peuple, une seule nation, un seul chef, telle doit être désormais la devise du Reich… ...Mais unir présente deux facettes : embrasser qui nous aime, repousser qui nous hait… … Repousser qui nous hait. Je propose à votre vote une loi d’élimination de la détresse du peuple et du Reich. Le 1er article de cette loi est de nous opposer à ceux qui s’opposent à nous, c’est à dire d’interdire les partis et les syndicats. Le 2ème article est de protéger de la corruption juive le sang et l’honneur allemand. Le cancer juif a une croissance anarchique, il se nourrit de ce qui nourrit nos organes, les dépérit, nous envahissant de ses métastases, nous conduit à une mort sûre. Il est urgent de nous en opérer. (Il se tourne vers Gôring, et lui donne la parole)

Göring.– Le problème juif est un problème ancien, auquel l’Eglise catholique s’était déjà attaquée au cours des siècles : il nous suffit de mettre les pas dans les siens… ... Le Pape Paul IV a relégué les Juifs dans un ghetto : saine mesure que nous appliquons ; le St Synode d’Elvire a interdit le mariage entre chrétiens et juifs : sainte loi raciale, que nous adoptons ; le St Synode de Clermont a interdit aux Juifs l’accès aux fonctions officielles : sage prescription que nous faisons nôtre ; le St Concile de Latran a obligé les Juifs à porter comme signe distinctif une ceinture jaune : plus significatifs, nous choisissons l’étoile jaune ; le St Concile de Bâle a interdit aux Juifs, l’accès aux études supérieures et universitaires : salutaire précepte auquel nous nous rallions. Tel est le train de mesures que je propose pour ma part, que vous votiez.

Hitler reprend la parole.

Hitler.– … ... Embrasser qui nous aime. Je propose à votre vote une deuxième loi, une loi d’amour. Dès aujourd’hui, toute administration, toute institution, toute association, publique ou privée, de l’Association Nationale de l’Industrie Allemande à Berlin, au dernier club de joueurs de boules du dernier village, sera d’office, national-socialiste. Je veux que marquée de la même marque, toute l’Allemagne porte le même insigne : l’hélice en rotation autour de son centre : ce signe identifiera chaque Allemand comme aryen. Tous les métaux, jetés dans le haut fourneau, porté à haute température, fondus ensemble, ne formeront plus qu’une seule masse. Toute l’Alllemagne ne sera plus qu’un seul corps, un seul esprit, n’aura plus qu’une seule pensée, n’agira plus que d’une seule action… ...Je soumets à votre vote ces deux lois, la loi d’élimination de la détresse du peuple et du Reich, et la loi d’amour de l’Allemagne.

Le Président du Reichstag.– Passons aux votes. Que les présidents des groupes comptent leurs voix. Qui est pour ? … … Qui est contre ?... … Le projet de loi du Chancelier est voté par 441 voix contre 94.

Hitler.– Heil.

Tout le Reichstag. (unanime)– Heil Hitler.

Le Président du Reichstag.– La séance est levée.

Les députés sortent en silence.

 

 

 

 

Dans un appartement à Berlin, Isaure, Ernwein. Entre Artwald, un formulaire en main.

Artwald.– Papa. Le directeur du bureau de poste nous a demandé de remplir un formulaire. Le père : parti politique ?

Ernwein.– Mets : néant.

Artwald.– Comment ? Tu n’es pas au parti socialiste ?

Ernwein.– Je suis socialiste d’opinion, pas de parti. … … Je n’ai jamais voulu avoir à approuver un parti, quoi qu’il fasse, même socialiste.

Silence.

Artwald.– Papa, si tu voulais m’écouter, tu ne devrais plus discuter politique dans les lieux publics.

Isaure.– Ni non plus à la maison, si tu voulais m’écouter, moi. Tu nous fâches avec tes prêches socialistes.

Ernwein.- (à Artwald) A Dieu ne plaise que je nuise à la carrière de mon fils… ... Mon opinion politique entre en religion et fait vœu de silence. Je n’accepterai plus désormais d’autre visite au parloir que moi, je te le promets.

Entre Baudis, en Jeunesses hitlériennes un œil au beurre noir, la chemise déchirée, des éraflures aux jambes.

Baudis.– Mon papa, ma maman, Artwald, salut, salut.

Isaure.- (le voyant) Mon Dieu, Baudis.

Baudis.– Mon équipe est la 1ère classée. Nous avons eu les honneurs du défilé et du drapeau. Nous sommes cités à l’ordre de la Jeunesse Hitlérienne. Ton fils s’est distingué, Maman.

Isaure.– Mon pauvre Baudis.

Baudis.– Tu ne pourrais pas déroger à tes habitudes, me féliciter pour les honneurs reçus ?

Isaure.– (pleurant) Tu as vu ton visage, tes jambes ?

Baudis.– Mais, Maman, c’est fait pour ça. Il y a à bord tout ce qu’il faut pour réparer. C’est déjà en voie de guérison… (embrassant sa mère)... Je sais très bien jusqu’où je peux aller trop loin. Il y a plus de peur chez toi, que de mal chez moi … (tout en s’adressant à son père)… Papa, qu’est-ce que tu dis de tout ça ? Au lieu de la cohue d’avant,l’Allemagne joliment en rangs, alignés sur l’homme de tête.

Ernwein.– Bonne pour la boucherie.

Baudis.– Et alors ? Pourquoi n’aurait-on pas droit à notre guerre nous aussi ? Une plaque tectonique qui s’enfonce sous une autre en subduction, cause un terrible tremblement de terre, n’est-ce pas la preuve que la terre est vivante ?

Ernwein.– Assassinats, massacres ; haine, épouvante ; l’homme n’est plus voué qu’à ça. La vie lui est volée. Il n’a plus qu’une pensée : survivre.

Baudis.– (à son père) Sauf que cette guerre sera la dernière des guerres. Il l’a dit, et il a toujours fait ce qu’il a dit.

On entend des claquements de portes, des ordres gutturaux, un bruit de bottes dans l’escalier. Toute la famille va à la porte de l’appartement)

Baudis.- (à l’œilleton de la porte) La police sonne chez le communiste.

La voix d’un policier.– This Tillmann, police. Ouvre. (il frappe à forts coups de poing) Notre patience est une bombe à retardement, la minuterie est enclenchée : dans une minute, elle explose.

On entend qu’une porte s’ouvre.

La voix du policier.– This Tillmann, tu es en état d’arrestation.

La voix de Thilmann.– Vous avez un mandat d’amener ?

La voix du policier.– Même deux : un, lui, Ott, deux moi, Franz… …Si tu ne te donnes pas des coups de pied au cul, on le fera à ta place.

On entend une courte bousculade, et des pas pressés dans l’escalier. Baudis s’écarte de l’œilleton.

Baudis.–(enthousiaste) La police dératise. On n’entendra plus trotter toutes les nuits ces rats dans les escaliers. … ... Ils aspiraient au grand soir, la nuit éternelle pour eux est venue.

Ernwein.– Arrêter sans mandat est attentatoire à la liberté, Baudis.

Baudis.– Agiter la rue, montrer le poing, souffler la haine, semer l’anarchie, ce n’est pas attentatoire à la liberté ? … … Pardonne-moi, mon papa, j’ai une retraite aux flambeaux. J’aimerais prendre un bain avant.

Isaure.– Ernwein, soigne ses plaies. Artwald, fais-lui couler un bain. Je te prépare ton uniforme de rechange.

Ils sortent.

 

 

 

 

 

La synagogue de Berlin. Les Juifs portent une étoile jaune. Un office.

Rabbin.– Cette étoile jaune qu’on vous force à coudre sur vos vêtements, frères juifs, pour vous c’est une marque infamante : vous n’avez pas honte ? Les nazis vous rappellent ce que trop souvent vous oubliez, que vous êtes le peuple élu. Cette marque infamante est votre signe divin. Au lieu de la dissimuler, affichez-la. Que cette étoile jaune ne cesse de te rappeler que tu es d’Israël, peuple d’Israël.

 

 

 

 

Berlin. L’appartement cossu d’un officier. L’officier en uniforme, sa femme. On frappe avec violence à la porte. L’officier fait signe à sa femme de ne pas s’inquiéter, va ouvrir. Entrent, avec force 2 SA, revolver au poing, le 2ème boitant. L’officier écarte les bras pour montrer qu’il ne songe pas à se défendre.

Le 1er SA.- (au 2ème) Regarde voir quel beau et grand gibier on a débusqué. Hors champ, hors caserne, hors poste de garde, chez lui, dans l’intimité, rien moins qu’un capitaine… … (il approche la femme du fauteuil, de côté, s’y assied, et pointe son arme sur le ventre de la femme, en l’y appuyant) (au capitaine) Capitaine depuis longtemps ?

Le capitaine.– Depuis peu.

Le 1er SA.- … ...Ecole militaire, belle femme, bel appartement, visage délicat, mains fines : payé pour gagner la dernière guerre, l’a perdue, au lieu de payer son échec, promu capitaine avec paie afférente : (il montre le 2ème SA) Alleaume, ouvrier agricole, célibataire—aucune femme ne veut de lui-, appelé, blessé à la hanche, pension refusée, rendue à sa cambrousse. Comparez.

Alleaume montre le téléphone à son camarade.

Le 1er SA.– Le camarade Alleaume trouve que c’est une merveilleuse invention que le téléphone. Mais il n’a personne à appeler, et personne qui l’appelle. Il trouve injuste que vous ayez à vous en servir et lui pas. Ai-je bien dit ta pensée, Alleaume ?

Alleaume.– Gzact.

Alleaume fracasse le téléphone, l’écrase de ses pieds, le 1er SA applaudit, éclate de rire. Alleaume va au mur, regarde les photos dans leur cadre, les arrache du mur.

Le 1er SA.– Le camarade Alleaume trouve émouvant, pendues au mur, dans de beaux cadres, les photos de de ceux et de celles que vous aimez. Il aimerait faire pareil, mais il n’a personne à aimer, et personne ne l’aime. Il trouve ça injuste. Ai-je bien dit ta pensée, Alleaume ?

Alleaume.– Gzact.

Alleaume les levant, avec force les fracasse à terre, piétine le verre, le 1er SA applaudit, éclate de rire. Puis Alleaume va à un beau secrétaire Empire, chargé de lettres, d’un encrier, d’un plumier en porcelaine, et admire le tout. Puis, il saisit le tout, le lève.

Le 1er SA.– Le camarade Alleaume est fou de votre secrétaire, il aimerait tant acheter le même, sauf qu’il n’a pas l’argent, ensuite qu’il ne saurait pas quoi en faire, personne ne lui écrit, et il n’a personne à qui écrire. Il trouve ça injuste. Ai-je bien dit ta pensée, Alleaume ?

Alleaume.– Gzact.

Avec force, Alleaume lève, et fracasse le tout à terre, piétine les morceaux, le 1er SA applaudit, éclate de rire. Puis Alleaume va à l’officier en claudiquant, en fait le tour plusieurs fois, en ne cessant de soulever les galons du canon de son pistlolet.

1er SA.– Vous ne voudriez pas qu’il vous casse aussi.

La femme du capitaine, écartant les bras, pour montrer qu’elle n’a pas de mauvaises intentions, va lentement vers le buffet, l’ouvre, de sous une nappe, sort des billets, qu’elle tend à Alleaume, qui ne les prend pas, et regarde son camarade.

Le 1er SA.- (à la femme) Le camarade Alleaume trouve que votre femme n’est pas assez heureuse de se dessaisir de ce que son mari gagne si indûment.

La femme.– (à Alleaume) Auriez-vous la bonté d’accepter cette juste réparation ? Nous vous en aurions de la gratitude.

Le 1er SA.– A la bonne heure.

Alleaume grogne, prend les billets, fait deux pas vers la porte, suivi du 1er SA. Tous deux regardent le capitaine.

L’officier.– Je vous demande pardon. Permettez.

L’officier passe entre les deux SA, ouvre la porte. Les deux SA s’arrêtent à sa hauteur, attendent. L’officier claque les talons et salue réglementairement.

Le 1er SA.– Voilà un sujet dont on fera quelque chose. (il lui pince l’oreille) Salut, bleu-bite.

Les 2 SA sortent. L’officier ferme la porte doucement derrière eux.

L’officier.– Je me suis honteusement conduit.

La femme.– Au contraire, tu as cédé le moins que tu as pu. Tu ne t’es pas incliné. J’ai admiré.

Il va prendre sa casquette, met son ceinturon.

L’officier.– Les eaux d’égout remontent par les caniveaux, empuantissent toute l’Allemagne.

La femme guette à la fenêtre.

La femme.– (allant l’embrasser) Pour moi, ne t’expose pas, je t’en prie, Herbert.

L’officier.– Je ne m’exposerai pas.

Il sort.

 

 

 

 

 

La salle de réunion du cabinet, à la chancellerie. Göring, von Blomberg, Goebbels, Himmler.

Göring.– Il faut lui parler. Ca ne peut plus continuer.

Von Blomberg.–Ils s’en prennent à l’armée.

Himmler.- (levant la main, du doigt indiquant un article dans un journal, tous le regardent, lisant) « Les SA ne permettront pas que la Révolution s’endorme ou soit trahie à mi-parcours par les non-combattants. Qu’ils le veuillent ou non, nous continuerons le combat. S’ils comprennent enfin de quoi ils retournent, nous la ferons avec eux. S’ils ne veulent pas, nous nous passerons d’eux. S’ils s’opposent, nous nous opposerons. Qu’ils se le tiennent pour dit. Signé : Röhm»

Göring.- (à Goebbels) Monsieur le Ministre de la Propagande et de l’Information, je vous prie de ne pas bondir sur vos petits pieds à chaque parole qu’il dira. Il s’ivrogne assez de ses propres louanges, pour que vous ne lui fassiez pas boire en plus les vôtres.

Entre Hitler. Tous se tournent vers lui, comme une cour.

Hitler.– Nous désespérions d’espérer. Enfin nous y sommes parvenus. L’Allemagne n’est plus que d’une seule couleur.

Silence. Hitler les regarde.

Göring.– D’une seule couleur. La brune. (Silence. Hitler les regarde tous).

Göring.– La terreuse, boueuse, la fangeuse. (Silence).

Göring.– La racaille des villes et des champs. La glèbe de la plèbe.

Hitler.– Qui dès le premier instant est venu à moi ? Röhm et sa SA. Qui au contraire a fait la grimace et traîné la patte ? Le reste. Je ne déteste pas leurs polissonneries.

Göring.– Ils font les brutes envers les civils, mais entre eux ils s’adonnent à de charmants ouvrages de dames. Il se livrent à du mignon travail à l’aiguille. Ils enfilent joliment leur fil dans leur chas.

Hitler.– Tu fais, toi aussi du joli travail à l’aiguille.

Von Blomberg.– Ils dégradent les officiers, Mr le Chancelier. Certains bataillons occupent des casernes. Vous avez entendu les discours et lu les articles du capitaine Röhm ?

Hitler.– Vous n’allez pas comparer une bande de mauvais garçons, qui se bagarre aux coins de rue, avec l’appareil de guerre de la Wehrmacht, général.

Von Blomberg.– Le Maréchal-Président Hindenburg les prend assez au sérieux, pour envisager de donner à l’armée les pleins pouvoirs.

Entrent Röhm, et son adjoint Lutze.

Röhm.– (à Hitler) ... On ne peut plus t’approcher ? Les gentilshommes de ta cour te verrouillent dans ton Sans-Souci ?... (A Göring, Goebbels, Himmler)… Vous vous préparez à vous précipiter sur le buffet, les pâtés froids, les pâtisseries, le champagne. Le peuple, derrière les barrières, se contenterait des restes. Vous croyez que je vais vous laisser faire ?…. … (se plantant devant Hitler) Adolf. Tu avais juré que lorsque tu aurais le pouvoir, tu le donnerais au peuple. J’attends que tu tiennes ta parole.

Hitler.– Est-ce que je t’ai manqué ? Est-ce que je n’ai pas fermé les yeux sur les excès des SA qui avaient échappé à ton contrôle ? Est-ce que je n’ai pas fait décider des non-lieu aux SA mis en examen ?

Röhm.– N’essaie pas de détourner la conversation. Les SA te font savoir qu’ils ne se laisseront escroquer par aucun aigrefin, même issu de leurs rangs. Ils se sont fait trop longtemps gruger, ils ne se laisseront pas déposséder de leur conquête.

Hitler.– C’est si peu mon intention que je propose que les SA se réunissent entre eux, pour discuter d’une nouvelle constitution. Pour qu’ils puissent réfléchir et discuter en paix, je leur donne un mois de congé. Tu ne peux pas dire que je ne donne pas dans toi.

Röhm.– … ...Tu les démobilises ?

Hitler.– Le temps de réfléchir et choisir un nouveau cadre de lois… ... Entre nous, Ernest, il faut que tu avoues que, de productifs, les SA deviennent contre-productifs. Les visites domiciliaires, l’occupation incessante des lieux publics et privés, les défilés, les fanfares, les brutalités, l’ivrognerie des SA commencent à excéder les gens. Les gens soupirent après la paix. Ils aimeraient qu’on leur rende la rue.

Röhm.– Je te demande de revenir sur ta proposition de leur donner un mois de congé.

Hitler.– Je ne travaillerai pas contre vous.

Röhm.– C’est ton dernier mot .

Hitler.– C’est mon dernier mot.

Sortent Röhm et Lutze. Morne silence. Au bout d’un moment, rentre Lutze.

Lutze.- (faisant le salut hitlérien) En vertu de mon serment de fidélité envers vous, je vous trahirais, Führer, si je ne trahissais pas le capitaine Röhm. Au moment de le quitter, il m’a dit, en toutes lettres : « Cette grosse tête s’est fait une tête de jeu de massacre. Je vais lui lancer une balle de son, pour qu’il disparaisse du paysage. Il veut nous donner congé, nous allons lui donner ses huit jours. Il rêve d’un pouvoir personnel, nous allons le précipiter au bas du lit. Cette sale punaise autrichienne, suceuse de sang allemand, nous allons l’écraser de la semelle. Ca va puer dans le logis. »

Hitler.– Plus vous me serez fidèle, plus je vous le serai. Faites-vous son ombre, suivez-le pas à pas.

Il lui serre la main, en le regardant dans les yeux.

Lutze.- (claquant des talons) Führer. (Il sort)

Hitler.– Qu’est-ce qu’on va en faire ? L’arrêter ? Pour quel motif ? Rébellion ? La révolution est justement leur drapeau… ... On n’a plus guère le choix, il faut passer par crotter sa petite figure rose.… … (à Göring) Que la Gestapo surveille les contacts de Röhm avec l’étranger, les mouvements de fonds sur ses comptes. (à Himmler) Fabrique-moi un faux écrit de sa main, ordonnant d’armer la SA en vue d’attaquer la Reichswehr dans ses garnisons. (à Goebbels) Prépare-moi des articles sur l’homosexualité de Röhm et son train de vie. Pour ma part, je vais voir le vieux.

Tous sortent.

 

 

 

 

 

Le palais présidentiel. Le Président-Maréchal Hindenburg, assis. Entre Hitler.

Hindenburg.– Mr le chancelier, me voici dans le no man’s land, où aucun homme ne me suit plus. Bientôt, je ne serai plus qu’une chose inerte, dont d’autres que moi feront la toilette. …. … Cependant je ne pourrai goûter le repos éternel, si en Allemagne, ne règne pas la paix. Si vous ne parvenez pas à rétablir l’ordre, Mr le Chancelier, je chargerai de cette tâche l’armée.

Hitler.– Les SA sont le peuple patriote, Mr le Président.

Hindenburg.– Patriote je ne sais pas, mais peuple, j’en suis sûr.

Hitler.– Je me fiais dans le peuple comme à mon père et à ma mère. Je pensais qu’avec l’âge, il acquerrait un peu de raison.

Hindenburg.– Vous êtes bien naïf, Monsieur le Chancelier. Le peuple est l’éternelle bête, éternellement. Libre et laissé à lui-même, c’est une brute, il terrorise le monde. Ce n’est qu’enchaîné, terrorisé, qu’il est à peu près convenable.

Silence.

Hitler.– Si je me convertis, Mr le Président, vous me mépriserez.. Hindenburg.– Toute le monde professe une passion farouche et exclusive pour ses opinions politiques. Je n’ai jamais connu quelqu’un qui en démorde. Se laisser convertir par raison, est signe d’une rare ouverture d’esprit.

Hitler.– Donnez-moi 8 jours, Mr le Président. Passé ce délai, si j’ai échoué dans ma tâche de faire régner l’ordre, je me démettrai de mes fonctions de chancelier.

Hindenburg.– Ce délai vous est accordé.

Hitler salue Hindenburg et sort.

 

 

 

 

 

Chancellerie, salle de réunion du cabinet. Göring, Goebbels, Himmler, Lutze, chacun avec des papiers en main. Entre Hitler.

Hitler.– Tu as quelque chose ?

Göring.– Röhm a été vu en aparté avec l’ambassadeur François-Poncet, lors d’une réception à l’Ambassade de France.

Hitler.– Long ?

Göring.– Long.

Hitler.– Qui a été entendu ?

Göring.– Qui n’a pas été entendu.

Hitler.– Bien.

Göring.– Son compte a été crédité de 2 000 marks, dont on ne sait qui. Les zéros ne valant rien, on pourrait en ajouter trois. 2 millions de marks, c’est pas rien.

Hitler.–Bien. … … Nous donnerons la version suivante : l’ambassadeur de France a versé 2 millions à Röhm, pour faire assassiner le chancelier du Reich.

Goebbels.- Vous croyez que les gens croiront ces fables ?

Göring.– Les gens sont des imbéciles, ils croient toujours l’Etat. S’ils raisonnaient tant soit peu, ils se diraient que si quelqu’un ment, c’est justement l’Etat, puisque c’est le seul qui s’autorise à ne pas fournir de preuves. Heureusement,ce sont des fieffés crétins. (Hitler se tourne vers Himmler, qui lui tend une feuille)

Himmler.– Ordre écrit de la main de Röhm d’armer la SA, pour une attaque générale contre les garnisons de la Wehrmacht.

Hitler.- (donnant les documents à Goebbels) Imprime le journal, envoie-moi un exemplaire. Prépare-toi à le diffuser, à mon signal. (Hitler se tourne vers Lutze).

Lutze.– Le capitaine Röhm se rend pour le week-end à Bad-Wiesee.

Hitler.– Convoquez tout l’Etat-Major de la SA à Bad-Wiesee, pour dimanche. … … (à Himmler) Au signal Kolibri donné par téléphone, que tous les gauleiters passent les commandants de SA de leur land d’existence à non existence. (Himmler sort). A Bad-Wiesee.

Tous sortent.

 

 

 

 

Bad-Wiesee, devant l’hötel. Hitler, Göring, Himmler, Lutze, des SS entrent. Au loin, on entend les SA défiler, en criant des slogans : Le Führer est contre nous. La Reichswehr est contre nous. Le Führer est contre Röhm. La SA est dans la rue. Le Führer est contre nous

Hitler.– Il faut étrangler ce bruit. Il sort le pistolet de son étui et entre dans l’hôtel suivi de tous.

 

La chambre d’hôtel de Röhm. Röhm en robe de chambre regarde par la fenêtre. Hitler, pistolet à la main, et sa suite entre en coup de vent.

Hitler.– J’ai tout découvert, Ernst. Tu es un traître. Au nom de la cause, je t’arrête.

Röhm.– Ce sont tes amis, qui te trahissent. J’ai toujours eu honneur à tenir parole, Adolf.

Hitler.– Non seulement tu trahis, mais tu nies que tu trahis. Tu es deux fois traître.

Röhm.- (levant la main) Je jure sur ma tête.

Hitler.– Parjure en plus. Tu me répugnes. (à Lutze) Hors de ma vue. Vous m’en répondez sur votre vie.

Sortent 4 SS, pistolet en main, Röhm, Lutze.

Hitler.– (Il s’assied à Göring) Je l’ai accusé de ce dont je m’accusais à l'instant même. J’ai simplement changé d’interlocuteur. Ca a été très pratique… … Et maintenant ?

Göring.– Le Führer a des états d’âme ?

Hitler.– Je les aurais pour toi aussi bien.

Göring.– Sauf que moi, je ne travaille pas pour le peuple, je travaille pour moi. … … Trois solutions à ton problème : 1. ou tu lui fais un procès public : tu te vois l’accuser de t’avoir vendu pour t’assassiner ? 2. ou tu le laisses en prison : il n’aurait qu’une pensée en tête, toi, et toi tu ne cesserais de penser qu’il ne cesse de penser à toi. 3. ou tu tires sur la pièce le rideau au plus vite : lui casser la margoulette, c’est comme s’il avouait, puisqu’il ne sera pas là pour démentir.

Silence. Hitler réfléchit.

Hitler.- (à Himmler) Il me faut une machine à tuer.

Himmler.– Eicke, le commandant du camp de Dachau est entre ses mains une arme automatique le doigt sur la détente : objet visé, objet tué.

Hitler.– (pointant l’index sur Himmler) Lui. (à Göring) Donne le signal Kolibri. Dis à Joseph qu’il tire le journal.

Sortent Himmler, Göring. Hitler s’assied, et ferme les yeux.

 

 

La cellule de Röhm. Entrent Eicke et son adjoint. Eicke pose le journal, un pistolet sur le lit. Ils sortent.

Röhm.- (à la porte, fort) Je n’ensanglanterai pas mes mains de mon sang, à la place des siennes.

Au bout d’un instant, Ecke entre, prend le pistolet, s’approche de Röhm, vise le front.

Röhm.– Je suis le premier, après ce sera ton tour, et puis après ce sera le sien.

Ecke le tue. Ecke et son adjoint sortent.

 

 

 

Radio. Speaker.– (d’une voix neutre) Du Ministère de l’Information et de la Propagande : "L’ancien chef d’Etat-Major de la SA Röhm s’est vu offrir l’occasion de tirer lui-même les conséquences de sa trahison. Il ne l’a pas fait, et a donc été abattu."

 

 

Radio. Speaker.– (d’une voix enthousiaste) Du Ministère de la Défense Nationale : "Le Ministre de la Défense et Chef d’Etat-Major des Armées cite à l’ordre de la Reichswehr le Chancelier : a mené avec détermination la pire des guerres, la guerre civile ; s’est attaqué à un ennemi plus ennemi que l’ennemi : le traître ; soldat, non-soldat, a sauvé la Reichswehr et l’Allemagne. La Reischwehr renouvelle au Führer son serment de loyauté : en gage, à la place du drapeau allemand à bandes noire, jaune et rouge, elle prend pour drapeau le drapeau du Chancelier, le drapeau rouge, à disque blanc, et à croix gammée noire posée sur la pointe. Honneur au premier des Allemands".

 

 

 

La chambre d’hôtel. Hitler assis. Entre Lutze.

Lutze.– Le travail est fait, Führer.

Entre Himmler.

Himmler.– Un télégramme du Président Hindenburg. (Hitler lui fait signe de le lire, lisant) « Le Président exprime au Chancelier sa reconnaissance. D’une main de fer, il a courbé et agenouillé la SA, quoi qu’il lui en ait coûté. Ce faisant, il a sauvé l’Allemagne du chaos. »

Hitler.- (se levant, à Lutze) Lutze, je vous nomme chef d’Etat-Major de la SA. Je vous donne le remède, en même temps que la maladie : vous trahirez votre trahison. Vous démantèlerez la SA : vous créerez des commissions disciplinaires, vous punirez les SA qui se sont mal conduits, ensuite vous renverrez le gros des SA dans leurs villes et villages, avec pour mission de fonder des sociétés de gymnastique. L’élite des SA, prête à trahir père, mère, femme, enfants, vous l’engagerez-la à s’engager dans les SS.

Lutze.– A vos ordres.

Il salue réglementairement et sort. Entre un messager de la Présidence, avec un brassard noir au bras.

Le messager.– Le Maréchal Hindenburg, accueilli par Odin le borgne, dieu de la guerre, est entré au Walhalla, Monsieur le Chancelier. Le Président n’est plus.

Von Blomberg, Göring, Goebbels, Himmler, en tenue, entrent.

Hitler.– (pendant qu’il sort, et sortant, avec tous, off) Cercueil sur un fût de canon, drapeaux et fusils en berne, veuve au voile noir, Etat-Major en grand uniforme, tentures noir et argent, (il est sorti), (Hitler arrive à la Présidence, suivi de Göring, Goebbels, von Blomberg, Himmler, jusque dans la salle où est le fauteuil du Président, off) glas des églises, (qu’on entend) cortège funèbre, sonnerie aux morts, (qu’on entend) requiescat in pace, la place est vide.. (se tournant face à eux) … La place est vide, la remettre aux enchères ? L’héritier n’est-il pas tout désigné ? N’est-il pas même d’une telle valeur, qu’il est le seul digne de se nommer lui-même ?(Tous applaudissent) En vertu des pouvoirs qu’il se confère, il se nomme Président. (Il s’assied sur le siège d’Hindenburg) (Il fait signe à Goebbels de prendre note) « Peuple allemand, approuvez-vous l’octroi au chancelier par le chancelier des fonctions cumulées de Chef de l’Etat, Chef de Gouvernement, Commandant suprême des Forces Armées, chef du parti unique ? Répondez par oui ou par non. » Presse-toi. J’attends la réponse.

Goebbels a pris note et sort d’un côté. Entre Goebbels de l’autre.

Goebbels.– Führer, les résultats du référendum. (Hitler fait un geste de la main).

Goebbels.– Résultats dans les länder de Thuringe, Prusse, Poméranie, Silésie, Saxe, Wurtemberg

Hitler.– Et caetera

Goebbels.– Et caetera. … ...Oui : 89,9 %. 9 Allemands sur 10 vous élisent comme leur tout.

Hitler fronce les sourcils, les yeux sur Goebbels.

Goebbels.– Lorsque ces 10% auront à fendre la foule des 90% , ils auront tant de peine à la remonter, qu’ils n’auront plus qu’une seul ressource : se laisser emporter par le flot.

Hitler.– Si ces 10% persistent à s’opposer, colle-les au poteau, et fusillez-les.

Goebbels.-A vos ordres. (Tous, faisant une cour, s’inclinent profondément).

Göring.—Au chef suprême, tout honneur et toute gloire.

Hitler, illuminé, gonfle sa poitrine.


 

 

4

 

 

 

Chancellerie, salle de réunion du cabinet. Au mur, assez haut, une grande carte de l’Europe, de l’Atlantique à l’Oural, sur laquelle l’Allemagne est en noir, les autres pays, Rhénanie comprise, en blanc. Le cabinet, debout, attend Hitler.

Darré.- (à Von Blomberg) Si votre femme fait les courses, général, elle se sera aperçue que la viande a monté de 70%, le beurre de 150%, que les œufs se font rares.

Von Blomberg.– S’il n’y a plus de beurre, Mr Darré, qu’ils mangent de la margarine.

Darré.– La margarine a monté elle-même a monté de 100%.

Von Bomberg.– Je serai carré avec vous, Darré. Je passe dans les rues, j’ai honte pour l’Allemagne : elle devient un pays d’obèses.

Göring.- (éclatant de rire, agitant les deux mains) Tout à fait d’accord. J’ai honte aussi.

Von Blomberg.- Jamais la population ne se porte mieux, qu’en temps de pénurie. Tout le monde sait qu’une bonne famine dans la vie fait les centenaires.

Darré.– Vous déjeunez et dînez au mess, général. Les dépenses des mess sont incluses dans le budget de la Défense.

Göring.—Encore heureux, dites, on n’est pas ouvriers.

Von Blomberg.– Pour acheter les métaux rares, dont les usines d’armement ont besoin, le chrome, le cobalt, nickel, plomb, zinc, graphite, les devises se font rares. Vous ne voudriez pas les gaspiller pour des dépenses de bouche.

Darré.– Les ouvriers sont sans espérance, sans avenir, vous ne trouvez pas que le minimum serait qu’ils soient bien nourris ?

Goebbels.-(à Darré) Je ne peux que donner raison au Ministre de l’Agriculture. Dans la rue, on n’entend plus de Heil Hitler, que des Guten Tag. Il y a tellement de gens désenchantés, que la police est impuissante à leur redresser le moral. Le peuple se prend de désaffection pour le parti.

Entrent Hitler et von Ribbentrop.

Hitler.– Messieurs, la séance est ouverte. (tous lèvent la main, Hitler les balaie toutes de la main) … … Mr le Ministre de la Défense, faute de devises, votre approvisionnement en matières premières est difficile.

Von Blomberg.– ...Oui.

Hitler.– Mr le Ministre de l’Agriculture, faute de devises, votre approvisionnement en denrées alimentaires, spécialement en matières grasses, est difficile.

Darré.– ...Oui.

Hitler.– L’armée et le peuple ne sont pas contents.

Von Blomberg.– Pas trop.

Darré.– Plutôt.

Hitler.– Mr le Ministre de l’Economie et des Finances, l’économie allemande est au bord du gouffre. L’Allemagne va droit dans le mur.

Le Ministre de l’Economie et des Finances.– Elle va dans cette direction.

Hitler.– Depuis le temps que j’attendais cet instant, Messieurs. (un silence, il les examine) … … Nous n’avons plus de cobalt, de chrome, de nickel, de plomb, de zinc, de graphite, ni de pétrole, Mr le Ministre de la Défense ? L’Autriche, la République Tchèque, la Pologne, la Hongrie, la Russie en ont tant qu’ils ne savent qu’en faire. Nous n’avons plus de beurre, de viande, de blé, Mr le Ministre de l’Agriculture ? La France, l’Autriche, la Hollande, l’Ukraine en regorgent. Quand il n’y a plus rien, il faut aller là où il y a quelque chose. La guerre est l’art de se servir chez autrui. Derrière nous, les ponts sont coupés, les vaisseaux sont brûlés, nous ne pouvons plus aller que dans une direction et un sens : en avant. Nous sommes exactement au point que j’attendais. Les choses commencent enfin. Nous étions au prologue, maintenant débute la pièce. (au fur et à mesure qu’il parle, sourient Goebbels et Göring) … … Notre premier acte, Messieurs, sera de nous défaire de notre défaite. Par un article du traité de Versailles, nos vainqueurs français et anglais nous ont forcés à démilitariser la Rhénanie. Déchirons le traité de Versailles : remilitarisons la Rhénanie… ...Le prétexte est tout trouvé : le pacte d’alliance que viennent de signer la France et la Russie. La France nous montre ce masque de Frankenstein pour nous effrayer, mais ni la Russie soviétique, ni la France bourgeoise ne risqueront la vie d’un seul soldat pour défendre l’autre. Je suis tranquille sur ce point… … Je demande, en conséquence à Mr le Ministre de la Défense de donner ordre à la Wehrmacht de passer le pont de Cologne, et de réoccuper (il montre la Rhénanie sur la carte) la Rhénanie.

Von Blomberg.– Führer.

Hitler.– Oui ?

Von Blomberg.– La France et la Grande-Bretagne ont été les vainqueurs de la dernière guerre. Ce sont les 1ères puissances d’Europe. Il manque à l’Allemagne 4 années de réarmement pour pouvoir se mesurer à elles.

Hitler.– Je laisse notre ambassadeur à Londres, Joachim von Ribbentrop vous répondre.

Von Ribbentrop.– Vous avez peur d’épouvantails, général. La France et la Grande-Bretagne ne sont plus que des restes d’elles-mêmes. Avec leurs armes de la dernière guerre, l’une et l’autre ne font plus les bravaches, qu’avec des nègres armés de lances, de sagaies, d’arcs de leurs colonies. Face aux nôtres, équipés de leur armement moderne, ils fuiront comme des lapins.

Hitler.– Sans compter que les démocraties occidentales ont un vice la liberté d’expression. Dans leurs parlements, leurs élus se dispersent en parleries interminables. Leurs gouvernements sont lents à se décider, et, décision prise, lents à se mouvoir. Nous, nous bénéficions d’une unité de commandement politique et militaire : prompts à décider nous sommes prompts à agir. Nous les prendrons de vitesse, d’autant que nous sommes augmentés depuis ce matin d’un allié : l’Italie, qui, confrontée aux Français et aux Anglais en Abyssinie, nous a proposé de constituer un axe Nord-Sud, que j’ai accepté. … … Comme il ne sera pas dit, pourtant, que je n’aurai pas prêté un bout d’oreille au Ministre de la Défense, je propose dans un premier temps d’agresser la France de discours nationalistes, de propagande patriotique, de menaces de nos armées. Dans un deuxième temps, Nous donnerons ordre à 3 000 de nos soldats de franchir à pied le pont de Cologne, avec la consigne de faire demi-tour, au premier mouvement que fera l’armée française pour contre-attaquer. Ca vous va ?

Von Blomberg.- (un sourire jusqu’aux oreilles) Dans ces conditions, je suis d’accord.

Von Ribbentrop.– Nous entrerons en Rhénanie comme dans du beurre. Le Führer s’y beurrera sa première tartine.

Hitler.– Que mon âge achève de vous convaincre. Je n’ai déjà que trop pris de retard. Vous me voyez jouer les Attila à 60 ans ? (Il lève la main, tout le monde lève la main).Allons au Reichstag mettre ça en scène.

Tous sortent.

 

 

 

Reichstag. Siège de Göring, Président, et tribune en face, au fond de la scène, l’hémicycle étant en contrebas devant eux.

Le Président.– La parole est à Mr le Chancelier.

Hitler monte à la tribune.

Hitler.– Quel pays, MM. Les députés, ne désire pas davantage la paix que l’Allemagne ? Deux puissances enserrent notre pays de leurs deux mâchoires formidables, la France et la Russie. Si étrangères l’une à l’autre, contre l’Allemagne la haine les rapproche. Quand on nous montre le poing, qui nous reprochera de lever la main pour esquiver le coup ? Pour parer à la menace française, notre devoir est lui opposer un bouclier, et ce bouclier est la Rhénanie. Messieurs, j’ai donné ordre, ce matin, à la Wehrmacht de passer le pont de Cologne et de réoccuper la Rhénanie.

On entend des pas de soldats, puis qui passent sur un pont de bois. Acclamations, cris.

Hitler.– Pacifiste, l’Allemagne n’en persiste pas moins à offrir la paix. A ce pays haineux, qui nous montre le poing, nous tendons une main amicale. Preuve de notre bonne foi, nous proposons à la France de signer avec elle un pacte de non-agression avec elle, et un accord de démilitarisation progressive de nos deux pays. Puisse la paix seule triompher seule de notre double affrontement : c’est le vœu le plus cher de l’Allemagne. … … (Un messager monte vers Hitler, et lui remet un message) J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, Messieurs : comme des frères retrouvés, les soldats de la Wehrmacht, ont été accueillis par les Rhénans à bras ouverts. Branches et fleurs parsèment les rues sous les pas de nos soldats. (deuxième messager, deuxième message) Messieurs, la Wehrmacht a touché la frontière, et se trouve face à la France, sans que les Français aient fait un seul geste pour défendre un Land, qui n’était pas à eux. Toute l’Allemagne, comme une église pleine de fidèles, entonne d’une seule voix le Te Deum. Allemands, la Rhénanie est à nouveau allemande.

Cris, battement de pupitres, trépignement de pieds, une voix : Heil Hitler, tous, formidablement : Heil Hitler. Hitler descend, après un dernier lever de main,descend de la tribune et sort.

 

 

 

 

 

 

Chancellerie. Carte de l’Europe. Hitler place une Rhénanie noire sur la Rhénanie blanche. Dans la salle à côté, du général, chandeliers, buffet, champagne. S’isolent Hitler,qui boit un jus d’orange, Göring, von Blomberg.

Hitler.– Général, vous traîniez les pieds. Vous nous avez rejoints ?

Von Blomberg.– C’était de bonne intention. Je craignais qu’une défaite inaugure vos campagnes militaires.

Hitler.– La 1ère règle, en guerre, est de ne pas être victime de son imagination, mais de pousser l’ennemi à être victime de la sienne. La terreur est la moitié de l’armement d’une armée.

Von Blomberg.– Vous êtes le vainqueur. Vous vous couronnez vous-même de gloire. …(hésitant) Vos campagnes militaires font une courte halte : je sollicite de votre bienveillance une permission pour me remarier.

Hitler.– Je suis si heureux que vous soyez heureux, que je veux que le Reischsmarschall et moi, soyons vos témoins.

Von Blomberg.– Laissez-moi vous dissuader, Führer. J’aimerais un mariage modeste avec mes seuls deux grands fils.

Hitler.– Vous avez une raison à cela ?

Von Blomberg.– Ma femme est bien plus jeune que moi, - Dieu sait que le mariage d’un barbon avec une jeunesse est un sujet de sarcasmes. Ensuite, elle est de basse condition. Etre témoin du mariage d’une déclassée vous déclasserait.

Hitler.– Et si je veux me déclasser avec vous ? … … Nos généraux ont pour honneur d’épouser des filles de grande famille, riches, intelligentes, cultivées, de leur âge. Avez-vous déjà vu des femmes de cette sorte servir quelqu’un d’autre qu’elles-mêmes ? Croyez-vous que ce genre de femmes permet à leur général de mari de faire le général chez elles ? Le vrai beau mariage est de se marier avec une femme sans famille ou de famille inexistante, inculte, qui gagne sa vie, et dont la seule et unique occupation est l’amour et le mariage. .… … Croyez-vous que j’accepterais d’être Hitler dehors, mais pas chez moi ?... … Le Reichsmarschal et moi, nous serons trop heureux de faire la leçon à ces imbéciles.

Von Blomberg.– J’insiste, Führer. Ma femme est une femme de rien. Je ne veux pas vous avilir.

Hitler.– Je suis de rien comme elle : vous allez finir par m’offenser. Coupons court, Mr le Ministre : célébrons le mariage au Ministère de la Défense. Hermann, commandez le pasteur de service.

Göring.– Je commande la pasteur de service.

Ils sortent.

 

 

Ministère de la Défense. Von Blomberg et sa femme, en mariés. Eux , Hitler, Göring, Goebbels.

Hitler.– Courage et endurance, du mari, modestie et pudeur, de la femme, les plus précieuses vertus allemandes sont appariées : vous êtes le le couple parfait. Tous mes vœux de bonheur. (il baise la main à la nouvelle femme de Blomberg) Une ordonnance, sur un plateau, sert un verre de jus d’orange à Hitler, un verre de champagne aux autres.

Göring.- (levant son verre) Que crépite dans nos verres un feu d’artifice de bulles bruissantes. (Ils trinquent) Qu’une pluie d’étoiles pétille en cascade dans notre gorge en votre honneur et pour votre plaisir.

Von Blomberg.– Au Führer. (Ils boivent). Avec votre permission, nous allons préparer nos bagages.

Hitler.– Avant de partir, saluez-nous.

Von Blomberg s’incline, tous deux sortent. Entre Himmler avec une fiche.

Hitler.- (à Himmler) Dans ce bouquet de lys et de roses, vous osez glisser votre puante marguerite ?

Himmler.–(tremblant) Sauf son respect, le Führer est injuste.

Hitler.– Si ça me fait du bien d’être injuste ?

Himmler.– (claquant des talons) Je lui recommande de l’être.

Hitler.– Je souhaite que vous n’empuantissiez pas cette noble cérémonie de vos déjections. (il se détourne de lui)

Göring.– Passe-moi ton torche-cul. (Göring lit la fiche. A Hitler) La personne qui empuantit la cérémonie n’est pas ce vieil Himmler, mais la nouvelle femme de Blomberg. (Il lit la fiche) Mme Margareth von Blomberg, née Margareth Grühn. Arrêtée 6 fois pour prostitution. Condamnée à 2 amendes pour avoir posé pour un photographie juif pour des photos pornographiques…. … Avant de se donner en général au général, Madame se débitait en tranches aux particuliers.

Hitler.– Une pute. Je lui ai baisé la main. (affolé, il crache par terre le plus qu’il peut, prend un mouchoir s’essuie les lèvres, tire la langue, s’essuie la langue, jette son mouchoir, - Gôring lui en passe un tout frais - s’essuie l’intérieur de la bouche soigneusement, jette le mouchoir, s’adosse, pâle comme un mort) Chancres indurés, ganglions lymphatiques infectés, paralysie, tabès, je suis bon.

Göring.—Elle n’est pas contagieuse où tu l’as baisée, mais où le général la baise.

Hitler.– Tu en es sûr.

Göring.– Et certain. (Rassuré, Hitler se lève, rectifie sa tenue).

Hitler.– J’ai cautionné le mariage d’un Ministre de la Défense avec une pute : je me suis porté témoin de sa moralité.

Göring.– Il n’aurait pas pu se renseigner, cet âne ?... … On ne peut pas faire l’économie de lui dire… ... Dieu soit loué, Kaas se fera un plaisir de faire pression sur la Rote pour faire annuler le mariage.

Hitler.– (à Goebbels) Appelle le général : il faut faire vite, avant que la nouvelle du mariage paraisse. …(sort Goebbels) (à Göring) Dis-lui, toi.

Goebbels revient avec von Blomberg.

Göring.– (sa fiche en main) Général, un bas plafond de noirs nuages couvre votre beau ciel bleu. Votre nouvelle femme n’est pas celle que vous croyez. Désolé de vous l’apprendre… ...(montrant sa fiche, lisant) Née Margareth Grühn. Arrêtée 6 fois pour racolage sur la voie publique et prostitution. Condamnée à 2 amendes pour avoir posé pour un photographe juif pour des photos pornographiques. Au regret.

Von Blomberg.– Vous nous offensez, ma femme et moi, Reischmarschall.

Göring.- (tendant la fiche) C’est la pure vérité.

Von Blomberg.– Ce n’est pas vérité qui me blesse, mais que vous croyez que ma femme me l’avait cachée.

Göring.– Vous saviez ?

Von Blomberg.—Je savais.

Göring.– Votre jeune femme a les traits fermes et le port solide, vous, à votre âge, les traits flottants et le port vacillant : je doute qu’elle ait de fermes et solides sentiments pour votre personne. Je crains qu’elle n’ait plutôt un solide et ferme penchant pour votre ferme et solide fonction, qui lui offrira belle vie et beau monde.

Von Blomberg.– Belle vie, beau monde ? Pour mes pairs et leurs épouses, ce que ma femme a été, elle le sera jusqu’à son dernier jour. Pour notre honneur et notre bonheur, nous nous préparons à vivre une vie modeste à l’écart… … Tout jour nouveau n’est-il pas un avancement par rapport au jour passé ? La liberté ne se gagne-t-elle pas chaque jour, à lutter contre la servitude de la veille ? Est-ce que je ne pouvais pas ouvrir ce crédit à ma femme : lui offrir un lendemain comme neuf ? ... … Je ne suis pas aussi sûr de moi que vous pouvez le croire. Il est possible que ce que nous vivons ne soit qu’une expérience de plus destinée à être malheureuse. Il est tout à fait possible qu’avec moi, ma femme ne gagne pas au change. Il se peut que dans un présent vieux, éteint, froid, le passé ressurgisse jeune, vif, ardent. Si le neuf ne tient pas ses promesses et se révèle un faux neuf, je m’en dessaisirai aussi vite que je l’ai saisi.

Hitler.– J’admire l’homme qui court de tels risques, mais que cet homme comprenne mon point de vue. Un homme privé, sans qualités particulière peut tout être, la vie et le monde sont à lui : c’est la grande liberté de l’homme ordinaire. Mais un Ministre de la Défense, Chef des Forces Armées, enchaîné à sa fonction, ne le peut pas. Si l’Allemagne apprenait que son Ministre de la Défense avait choisi sa femme sur le trottoir, que penserait-elle ? C’est le milieu qu’il fréquente ? Est-il si peu sûr de lui, qu’il soit obligé de se rabattre sur une femme vénale ? A quel bas commerce, un tel homme n’est-il pas capable de s’abaisser ?... … On ne peut pas être à la fois libre et enchaîné, ce serait trop facile… … C’est pourquoi vous comprendrez que je vous mets devant cette alternative : ou vous démettre de vos fonctions, ou annuler votre mariage.

Von Blomberg.– Il n’y a pas de vie publique ferme, si la vie privée ne la fonde pas solidement. Je remets ma démission de Ministre de la Défense.

Hitler.– Le Ministre de la Défense fait preuve d’un honneur de soldat, de préférer sa femme à sa fonction. J’accepte votre démission. Vous toucherez bien sûr votre pleine retraite. Je ne vous estime pas moins que je vous estimais : (il sort de sa poche une enveloppe) Laissez-moi vous offrir votre cadeau de noces.

Von Blomberg.– Mes remerciements et ma gratitude, Führer.

Hitler.– Plaisez-moi, mettez-vous en civil, disparaissez à la dérobée, fondez-vous dans la rue, perdez-vous dans la foule.

Von Blomberg.– Je ferai ce que vous me demandez. (saluant réglementairement) Heil Hitler.

Tous se saluent. Sort Blomberg.

Hitler.– Un Ministre de la Défense, ramasser sa femme dans le ruisseau, je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer.

Goebbels.- Entre l’Allemagne et la poule, il préfère la poule.

Hitler.– Et maintenant ? A la tête, il n’y a plus de tête.

Göring.- (chantant, dansant) (mais personne ne rit)

Refrain

A la tête

Y a pus d'tête

C'est-y pas bête ?

A la tête

Y a pus qu'une queue

C'est y pas malheureux ?

 

Le maréchal

Est au lupanal

Le général

Est au bobinal

Refrain

 

Le colonel

Est au bordel

Le capiston

Est au boxon

Refrain

 

Hitler.– (qui regardait Göring les yeux vides) Et maintenant ? … …Qui comblera le vide là-haut ? On ne peut remplacer du bon que par du meilleur. Il nous faut quelqu’un d’illustre, qui repousse le général dans l’obscurité. Göring.– Je fais acte de candidature. Je suis rompu à la théorie et à la pratique de la guerre. Je pense que je n’y serais pas déplacé.

Hitler.– Une chose prêche contre toi : (il enfonce son index dans le ventre de Götinrg) celle que tu mets toi-même en avant. Je ne te vois pas courir par monts et par vaux. Je te vois plutôt aux déjeuners de travail.

Goebbels.– Tu te gênerais dans tes mouvements. Tu es plus toi-même assis.

Himmler.– Le Dr Goebbels a été objectif. Le Führer a parlé d’or.

Göring.– Merci les copains.

Goebbels.– Si le Führer me croit apte, je m’offre. Je suis tout en nerfs et en muscles. Je ne manque ni d’idées, ni d’imagination.

Hitler.– Justement, trop. Tes idées ne sont pas proportionnées au réel. Tu as d’imagination, juste assez pour parler bien trop pour agir. Ministre et l’Information et de la Propagande est l’exacte place qui te convient.

Göring.– Le Führer est sage. Tu es si bien à ta place, que partout ailleurs, tu ferais moins bien.

Himmler.– Le Führer et le Reichsmarschall ont raison : si le Dr Goebbels n’était plus à la place où il est, il manquerait.

Goebbels.– Merci, la foule.

Himmler.– Le Führer me permettra-t-il de prêcher pour ma paroisse ? En toute objectivité, je peux dire que je suis objectif. Je suis rompu en exercices physiques. J’ai une faculté reconnue d’adaptation.

Hitler.– … … Est-il arrivé à Himmler de contrevenir à mes ordres ?

Himmler.– Le Führer m’offense d’y penser.

Hitler.– De faire preuve d’initiative ? D’oser du neuf, de ton propre chef ?

Himmler.– Jamais je ne me permettrai

Hitler.– Et vous voulez commander des armées ? La première qualité d’un chef d’armées est l’improvisation. Vous êtes précieux en ceci, que vous ne savez qu’obéir… … Himmler.

Himmler.- (claquant des talons) Mein Führer.

Hitler.– Je vous ordonne de ne jamais faire autre chose qu’obéir.

Himmler.– A vos ordres, Führer.

Göring.– Tu viens de te prouver que tu es inapte.

Goebbels.– Tu viens de te disqualifier toi-même.

Silence.

Hitler.– Qui ? … … Qui ?

Tous observent Hitler.

Göring.– Sans vouloir t’offenser, est-ce que ce serait t’offenser toi-même, que te nommer toi-même ton propre inférieur ? Non, puisque tu serais ton seul supérieur.

Goebbels.– Pourquoi ne vous nommeriez-vous pas vous-même Ministre de la Défense et Chef d’Etat-Major des Armées ? Au moins vous seriez sûr de ne pas traîner les pieds, lorsque vous vous commanderiez.

Silence.

Hitler.– Je ne suis que caporal.

Göring.- C’est un grade, qui a été plutôt bien porté.

Hitler.– Il a plutôt mal fini.

Göring.– Aussi a-t-il été le petit. Toi tu seras le grand. Tu corrigeras ses erreurs.

Hitler.– Les officiers supérieurs et généraux allemands sont une caste. Ils verront d’un mauvais œil un caporal à leur tête.

Göring.– Tu ne seras plus caporal, mais Chef des Forces armées. Les officiers de carrière ont une chose qu’ils aiment plus que tout : leur carrière. Contre l’objet de leur amour, un chef des forces armées dispose de toutes les armes imaginables : dégradation, mise à la retraite, mise aux arrêts dans une forteresse, mutation dans une garnison perdue, placement au plus fort de la bataille. Si, comme première mesure, tu suspends 150 généraux joliment sur un cintre, et ranges dans un placard, tu verras avec quelle rapidité les autres mettront le petit doigt sur la couture du pantalon.

Hitler.– Si vous m’en croyez digne.

Goebbels et Himmler.– (protestant) Führer.

Göring.– Un vrai chef politique a pour revers d’être un vrai chef de guerre : créatif dans l’un, il l’est dans l’autre… ..Joseph publiera que le plan du Führer entrant dans sa deuxième phase, il prend lui-même le commandement des armées.

Hitler.– Soit. (Goebbels sort. Un silence) … … Tu parles d’une deuxième phase ? Si nous y passions ?

Göring.– Nous y passons.

Sortent Hitler, Göring, Goebbels et Himmler.

 

 

Chancellerie. La salle de réunion du cabinet, avec la carte de l’Allemagne ; au fond une salle dont la porte ouverte laisse voir une salle des cartes. Entrent par cette porte Hitler, le général Keitel, des généraux, qui restent sur le seuil de la porte, d’une part, d’autre part Goebbels.

Hitler.– (indiquant sur la carte l’Autriche) Messieurs, à mon Autriche. (Il fait signe à Goebbels)

Goebbels.- (au micro) Que font les nazis autrichiens et leur chef Seyss-Inquart ? En vain, l’Autriche et l’Allemagne, amoureuses, tendent leurs bras l’un vers l’autre : le chancelier Dollfuss, ce barbon, cet empêcheur de danser en rond, se met entre elles. N’avons-nous pas assez soufflé à Seyss-Inquart ce qu’il doit faire ?

Entre Himmler.

Himmler.– Führer. Les nazis autrichiens ont supprimé l’obstacle : le Chancelier Dollfuss est passé de vie à trépas. Le Président a nommé un nouveau chancelier, Kurt Schuschnigg…

Entre Göring

.Göring.– Nouvel os dans la gorge : le nouveau chancelier Schuschnigg est contaminé de la même maladie d’indépendance que Dollfuss : il a fait arrêter ceux qui ont tué Dollfuss et il a interdit le parti nazi. Au barbon a succédé un autre barbon.

Hitler.- (hurlant, à Goebbels) Convoque-moi Schuschnigg au Berghof. (Sort Goebbels). (à Keitel) Nous allons accueillir cette tête dure, durement. (aux généraux) Vous, préparez des plans d’invasion.

Ils sortent.

 

 

Berghof. Entre Hitler et Schuschnigg, escortés d’SS.

 

Schuschnigg.- (admirant le paysage des Alpes) Pour faire récollection, vous vous retirez dans les montagnes. Comme je vous comprends. Vous y trouvez la paix. Hitler.– Vous n’y êtes pas du tout. Savez-vous pourquoi j’aime ces pics et ces dents? Parce qu’elles aiguisent les miennes …(il l’entraîne dans la salle qui donne sur la terrasse, SS aux portes) … Asseyez-vous, Schuschnigg, croisez les bras, taisez-vous : petite leçon d’histoire. (ce que fait Schuschnigg) … ...Qu’était l’Autriche, à ses débuts ? Une terre de trois fois rien, un jardin au fond de l’Allemagne. Un jour, prise de folie, se détournant de l’Allemagne, elle s’est lancée à la conquête du monde. Se taillant un habit bigarré de pièces de toutes sortes, qu’elle a cousues ensemble tant bien que mal, elle s’est fait un Empire, métissé d’espagnol, de hollandais, d’italien. Mais elle en a été bien punie, les coutures n’ont pas tenu, les pièces se sont décousues à force. Toutes ses colonies ayant reconquis leur indépendance, comment la pauvre Autriche s’est-elle retrouvée ? La terre de trois fois rien de ses débuts… … J’entends qu’elle redevienne ce qu’elle était à l’origine : une marche allemande. …(il va à lui, lui prend la main, l’amène à la table, l’assied) …Comme je sais que vous n’êtes pas d’accord avec ma vision de l’histoire, j’entends que vous démissionniez, et que vous nommiez chancelier à votre place le chef nazi autrichien Seyss-Inquart, qui l’est… … Signez.

Schuschnigg.– Selon la Constitution, Mr le Chancelier, de telles décisions sont du ressort du Président de la République.

Hitler.– (lui mettant la feuille sous le nez) Cas de force majeure : vous agissez sous l’empire de ma violence. Ma pression vous exonère de toute responsabilité.

Schuschnigg.– Vous ne m’estimeriez pas, Mr le Chancelier, si je cédais sous la menace.

Hitler.– Vous ne m’estimez pas, Mr le Chancelier, si vous croyez que je n’exécuterais pas ma menace. (du doigt il montre la feuille). … … En une heure, Mr Schuschnigg, je peux éclater dans le ciel de Vienne, comme un orage de grêle au printemps : croyez que j’y ferais bien des dégâts.

Schuschnigg.– Je n’empièterai pas sur les attributions du Président. Permettez-moi de lui téléphoner.

Hitler.- (criant) Himmler. (entre Himmler ; montrant Schuschnigg) Téléphone. (Sort Schuschnigg ; criant derrière Schuschnigg) (hurlant) Keitel. Le plan.

Entre Keitel, avec une serviette de cuir

.Keitel.– Il ne me souvenait pas, Führer, que vous m’ayez demandé de préparer un plan quelconque.

Hitler.- (faisant pscht, en mettant le doigt sur la bouche) Ouvrez votre serviette, sortez n’importe quel papier. Faites semblant de l’étudier à fond. Hitler va à la porte, la tête penchée écoute, puis va rapidement vers Keitel, et fait semblant d’étudier le papier qu’étudie Keitel.

Entre Schuschnigg, qui avance vers Hitler, lequel, tout en étudiant le papier, tend son bras vers Schuschnigg, en disant : oui ?

Schuschnigg.– Afin de n’être pas accusé d’être la cause d’une guerre entre les deux pays, le Président cède à vos exigences.

Hitler.- (se détournant de Keitel) L’Autriche vous en a bien de la reconnaissance : vous avez fait preuve envers elle d’humanité. … … Allons fêter cela, Mr Schuschnigg, nous l’avons bien mérité.

Schuschnigg.– Permettez que je décline l’invitation.

Hitler.– Voyez comme je suis bon bougre : je vous permets.

Sort Schuschnigg, Hitler le suit des yeux par la porte, puis par la fenêtre. Puis il claque des mains,éclate de rire, saute en l’air, et sort en disant : Hitler.– Göring. Göring.

 

 

Le Berghhof. La salle des cartes, avec téléphones, la même carte de l’Europe qu’à la Chancellerie, où l’Allemagne, avec la Rhénanie, est en noir, et les autres pays, bien délimités, sont en blanc. Hitler prépare une Autriche en noir. Entre Göring, lui faisant signe d’écouter.

Göring.– Ecoute-le. Comme loin de ton pied, il reprend du poil de la bête.

Radio. La voix de Schuschnigg.— « Autrichiens, votre chancelier Kurt Schuschnigg vous parle. Un cousin voisin joue les gros bras, je demande aux libres Autrichiens de ne pas se laisser impressionner. Je sais que certains d’entre vous sont nostalgiques de leur illustre passé, et aspirent à n’être plus d’Autriche, mais d’Allemagne, afin de retrouver par elle un peu de la gloire perdue. … … Je les mets en garde. Allemagne et Autriche partagent la même langue, certes, mais quel être est plus différend qu’un Autrichien de l’Allemand ? L’Allemand, protestant sévère, travailleur à tous crins, est un impérialiste dans l’âme : ambitieux opiniâtre, arc perpétuellement tendu, il ne vise qu’une chose : la puissance. L’Autrichien, catholique souriant, artiste de nature, est un démocrate de coeur : l’art et l’art de vivre est sa vie. Peut-on imaginer deux êtres plus dissemblables ? Autrichiens, décidez pour vous. Par referendum, je vous pose la question suivante : « Voulez-vous une Autriche libre et allemande, indépendante et sociale, unie pour la liberté et l’égalité ? » Sauvez l’Autriche, Autrichiens, répondez oui… … Libres Autrichiens, votre chancelier Kurt Schuschnigg vous parle…

Hitler.- (hurlant) Keitel. (entre Keitel) Que la 8ème armée franchisse la frontière autrichienne. S’ils se heurtent aux Autrichiens, qu’elle les massacre.

Keitel.- (claquant des talons) A vos ordres.

Il sort. Hitler va et vient, Göring ne disant mot. Tout à coup, Hitler se frappe la tête.

Hitler.–(allant et venant) Qu’est-ce qui me prend ? Si pour occuper un pays allemand, je tue des Allemands, qu’est-ce que ferai quand j’envahirai un pays étranger ? … …(Il va à la porte, hurlant) Keitel. Keitel. (On entend des bruits de bottes, qui s’éloignent) Rattrapez-le. Si vous ne le pouvez pas, abattez-le.Apparaît Keitel, essoufflé. Hitler.– J’annule l’ordre. Keitel.– (claquant les talons) A vos ordres. (Sort Keitel) (allant et venant) Quoi faire, quoi ne pas faire. Je ne sais plus où j’en suis.

Göring.– (va à lui, le pousse par l’épaule dans la chambre à côté, laisse la porte ouverte) Passe-moi le volant. Tu n’es plus en état de conduire. Göring s’assied devant le téléphone, le saisit.

Göring.- (au téléphone) Passez-moi, à Vienne, Seyss-Inquart.. .. Seyss–Inquart ?

La voix de Seyss-Inquart.– Oui.

Göring.– Ici, Göring. Que deux bataillons de vos nazis autrichiens, avec des bâtons ferrés, entourent le premier le Palais Présidentiel, le second la Chancellerie. Qu’ils se montrent malpolis. Que leur chef ne cesse de consulter sa montre. Que dans toutes les mairies d’Autriche, nos purs nazis passent les notables corrompus à tabac : que la verte vertu allemande donne une bonne fessée à la vieille Autriche jouisseuse.

La voix de Seyss-Inquart.– (joyeux) Avec joie.

Göring.- (Il appuie sur une touche) La Chancellerie à Vienne, le Chancelier Schuschnigg. … … Schuschnigg ? Reichsmarschall Göring. Nous venons d’entendre votre discours radiodiffusé : vous ne pouviez commettre acte de traîtrise plus caractérisé. Notre réponse va être proportionnée : si à 17 h30, le Président ne vous a pas démissionné et n’a pas nommé chancelier à votre place Seyss-Inquart, notre 8ème armée, panzer, artillerie, transport de troupes, passera la frontière.

La voix de Schuschnigg.– (affolé) Reichsmarschall, attendez. Je consulte le Président….(un silence) (essoufflé) Reichsmarschall ?

Göring.– Oui ?

La voix de Schuschnigg.- Pour éviter un bain de sang, le Président m’a demandé de démissionner et a nommé Seys-Inquart chancelier.

Göring.– Il y a une chose pour quoi les Autrichiens vous haïront moins : vous avez eu compassion d’eux. … … Passez-moi Seyss-Inquart.

La voix de Seyss-Inquart.– (victorieux) Seyss-Inquart. Je suis nommé chancelier, Reichsmarschall.

Göring.– Merci, de rien. Envoyez sur le champ un télégramme au Führer, pour lui demander de l’aide pour rétablir l’ordre en Autriche.

La voix de Seyss-Inquart.– A quoi bon violenter l’Autriche, Reichsmarschall, quand l’Autriche amoureuse s’offre d’elle-même ?

Göring.– Nos intentions sont pures, nous sommes poussés par le bon motif, quelle est cette proposition indécente ? Nous voulons le mariage. Nous voulons que la demoiselle porte notre nom. A partir d’aujourd’hui, la frontière de l’Allemagne est reculée au Brenner… … Je vous dicte le télégramme d’appel au secours que vous allez envoyer au Führer. Vous prenez note ?

La voix de Seyss-Inquart.– Je vous en supplie, Reichsmarschall. Je me déconsidèrerais devant les Autrichiens, si, chancelier, doté des pleins pouvoirs, je vous appelais pour rétablir l’ordre en Autriche. Il vous suffit d’ordonner aux nazis autrichiens de rentrer chez eux.

Göring.– Le Führer se déconsidèrerait s’il annexait pas son Autriche natale à son Allemagne adoptive. … … Si vous ne voulez pas envoyer ce télégramme, acceptez-vous que je me l’envoie à moi-même ?...(silence)… Disons autre chose : le démentirez-vous, si je le fais paraître sous votre nom ? … …(ironique) A ce soir, Seyss. Il raccroche, se détend, et s’éponge.

Hitler joyeux entre, et court l’embrasser.

Hitler.– La tempête est furieuse, des paquets de mer s’abattent sur le pont, des abîmes s’ouvrent devant la proue, toi, mains fermes sur la barre, tu maintiens le cap. (Il l’embrasse)Mon gros ange joufflu. … … (appelant) Himmler. (Himmler apparaît avec un dossier épais) Précédez-moi à Vienne. Ecumez toutes les impuretés qui nagent à la surface du bouillon, et les jetez. Je veux me régaler d’un potage bien clair. Je veux un accueil enthousiaste.

Himmler.-(mettant la main sur le dossier) Une liste de 20 000 ronchons. (Sort Himmler)

Hitler.– (à Keitel) Que mon armée escorte mon retour dans mon pays natal. (à Göring)Reichsmarschall, faites avancer mon cortège de Mercédès.

Lentement, comme s’ils défilaient, Keitel, Hitler, Göring sortent.

 

 

En Autriche, sur la route vers Vienne, un camion-radio. Goebbels au micro.

Goebbels.– Parti, pauvre, à pied, de sa terre natale, l’émigrant, qui était allé chercher fortune dans le Nouveau Monde, revient au pays en Mercedes, riche, puissant. Ces Viennois, qui à l’époque, ne lui avaient pas fait l’aumône d’un regard, quêtent maintenant, de l’entrevoir entre deux têtes. Comme des parents pauvres, qui de la campagne vont voir leurs parents riches de la ville, et sont honorés qu’ils les reçoivent dans leur belle maison, ainsi les Autrichiens échoués viennent voir l’Autrichien réussi, s’honorent de visiter avec lui sa maison natale à Linz, la tombe de ses parents, les amis de sa jeunesse… …(triomphant) Vienne. Vienne, la capitale dont il avait tant désespéré, c’est elle à présent qui met ses espoirs en lui. Entendez le Te Deum chanté par le cardinal Innitzer. (on l’entend) Entendez les cloches des clochers d’Autriche, qui sonnent à toute volée. (On les entend) Pour l’Autriche, c’est le jour de Pâques, c’est le jour de sa résurrection. L’Autriche était morte, Hitler l’a touchée du doigt, une vertu est sortie de lui, et l’Autriche a repris vie. Sur toutes les églises, au-dessus de la vieille croix chétienne, la nouvelle croix gammée salvatrice salue le nouveau messie.

La voix de Seyss-Inquart.– Ein Volk, ein Reich, ein Führer.

La foule.- Ein Volk, ein Reich, ein Führer.

La voix de Seyss-Inquart.– Sieg heil.

La foule.– Sieg Heil.Clameur, cris, Hitler, heil.

Goebbels.– Après avoir sacrifié à la nostalgie, déjà le Führer fait demi-tour, mais il ne quitte pas le pays, puisque ce pays est le pays. Simplement, le divin maître des forges a hâte de retrouver ses hauts fourneaux. Ici, Vienne, à vous Berlin. Cris et clameurs s’éloignent pour finir par s’éteindre.

 

 

Berlin. La chancellerie. La salle de réunion du cabinet. Göring, Goebbels, Himmler. La porte-fenêtre est ouverte. Hitler est dehors sur le balcon, clameurs et cris. Il rentre, attend un instant, retourne, cris et clameurs ; rentre à nouveau, attend un instant, retourne, cris et clameurs ; rentre.

Hitler.– (Il fait signe à Himmler de fermer la porte-fenêtre) Ne faisons pas du hors d’œuvre le plat principal. (Il pose une Autriche noire sur l’Autriche blanche, regarde longuement le tout, va s’asseoir de côté). Goebbels. (de l’index, il lui fait signe d’approcher, Goebbels tourne les yeux autour de lui, tout étonné, se dirige vers Hitler). Debout. (il lui montre une place à 5 pas devant lui) Ministre de la propagation de ma religion nouvelle de la pure race aryenne allemande, tu faisais mieux qu’évangéliser la nation : tu faisais profession de foi publique. Tu distribuais dans tous les missels nazis, l’image sainte de la famille Goebbels : toi, et, t’illustrant, ta femme Magda, blonde aryenne aux yeux bleus, tes enfants Helga, Hilde, Helmut, blonds aryens aux yeux bleus. J’apprends que tu trompes ta blanche et blonde aryenne d’épouse, avec une noire guenon velue d’une race d’esclave slave.

Goebbels.- (avec un regard vers Göring et Himmler) Qui m’a dénoncé ?

Hitler.- Ton premier espion : ta femme.

Göring.– Si encore tu te cachais sous le manteau de la nuit, nous aurions fermé les yeux, mais tu t’affiches en plein jour, à la vue de tous. Tu fais apostasie publique.

Goebbels.– (à Hitler) Dans ce procès, est-ce que la défense peut faire valoir ses droits ?

Hitler.– J’écoute. Goebbels.– J’avais deux vies : l’une avant, l’autre après Lida Baarova. Avant, l’homme était pour moi bouc lascif, luxurieux, la femme chaste, pure, blanche agnelle. L’homme devait attendre que la femme veuille bien, tendre humblement la main. Dieu sait comme ça m’humiliait… … Lida Baarova m’a fait découvrir que cette luxure dont je m’accusais, une femme s’en accusait aussi. En une femme, j’ai découvert qu’il y avait même désir et même honte de la chair qu’en l’homme, autant désir de plaire, autant honte de déplaire. En deux mots comme en mille, j’ai connu l’amour partagé. Quand on vit au plus, comment peut-on désirer continuer de vivre au moins ? Hitler tourne la tête vers Himmler.

Himmler.- (montrant une fiche) Excusez-moi, docteur, mais cette dame n’est pas unique. Un grand nombre de plaintes ont été déposées contre vous. (lisant) « Abusant de son pouvoir de Ministre des Arts et de la Culture, le docteur Goebbels est accusé de monnayer son appui et de séduire nombre de jeunes comédiennes. Il lui faut une fleur fraîche chaque soir sur sa table de nuit. »

Goebbels.– (pointant l’index sur Himmler) Si tu t’espionnais toi-même, tu découvrirais quelque chose de pas trop ragoûtant non plus.

Himmler.– Je vous demande pardon. J’ai commis avec une première femme, une erreur que j’ai réparée avec une deuxième. J’assume et l’erreur et la réparation. Göring.– Ecoutez, je ne pense pas qu’on puisse faire grief à Joseph de sa fleur fraîche vespérale. Il entre dans le rôle du Ministre des Arts et de la Culture, de séduire les jeunes comédiennes ambitieuses, comme il est dans leur rôle de le séduire. Dans le concours aux rôles au cinéma et au théâtre, le Ministre est pour elles une matière facultative, mais c’est elles qui choisissent de passer la matière en option. Ce qui les vexe, c’est quand elles voient que l’épreuve ne leur rapporte aucun point. Raisonnablement, on ne peut pas retenir contre Joseph ces plaintes –là, à l’inverse de la plainte de sa femme.

Hitler.- Dans ta célèbre photo de famille de propagande, quelque chose frappe aux yeux ; on t’a assis au premier plan sur une chaise plus haute que celle de Magda et de tes enfants, et Magda et tes enfants sur des chaises plus basses.

 

Rien ne dit mieux ta dette. Tu dois à ta femme, que tes enfants beaux, blonds, aux yeux bleus tiennent d’elle et non de toi. Si tu n’avais plus ni ta femme ni les enfants qu’elle t’a faits, tu serais renvoyé à toi. … … Tu oublies en second lieu ce que tu me dois à moi. Si tu peux déployer tes talents, et par eux, plaire et te faire aimer, c’est parce que je t’inspire : sans moi, devant ta page blanche, impuissant, tu en serais, comme tant d’autres, à maudire ton génie… … En résumé, pour parler crûment, Joseph, sans Magda et sans moi, tu retournerais à être pied bot aigri…. … Je te demande de choisir : être ce que tu es, ou retourner à être le rien que tu étais.

Goebbels.– Comment pouvez-vous croire que j’hésiterais ? C’est vous et Magda que je choisis, bien sûr.…(Hitler le regarde sceptique)… Je veux vous donner des gages : mettez-moi à l’épreuve.

Hitler.– Je te prends au mot. ... …On introduit en Australie un couple de lapins. Une hase faisant 12 lapereaux par portée, 8 portées par an, en 50 ans, le couple ravage tout le continent. C’est ce qui s’est passé en Allemagne avec les Juifs. Je veux que la nuit prochaine, l’Allemagne se défasse de cette plaie.…(à Goebbels) ...Que des SS en civil assemblent dans les principales villes d’Allemagne des bandes de nazisfanatiques. Que du crépuscule à l’aube, ils cassent et brûlent synagogues, magasins, ateliers juifs. … Qu’au matin les Allemands découvrent la chose faite. Nous verrons si je peux me fier de nouveau en toi.

Goebbels.– Vous verrez.

Göring.–(à Hitler) Pour que ce ne soit pas une opération nulle, la Gestapo pourrait peut-être arrêter une trentaine de mille Juifs riches, qu’elle relâcherait contre rançon.

Hitler.– Bonne idée. … …Faites.

Goebbels.– Nous faisons.

Hitler, Goebbels et Himmler, Göring sortent de trois côtés différents.

 

 

Dans les rues de Berlin. La nuit. Devant la vitrine de la boutique d’un cordonnier juif. Entrent deux nazis. On entend casser des vitres.

1er nazi.- Salomon Lévy. Tu as tes synagogues, tes écoles, tes fêtes, ta langue : pourquoi est-ce que tu fais bande à part ? Pourquoi tu nous boudes ? On vient te faire des ouvertures. … … On vient briser la glace. Ils éclatent de rire et lancent des pavés dans la vitrine, qui se casse en mille morceaux : on entend les rires se poursuivre. On entend casser d’autres vitrines, en même temps éclater d’autres rires. Devant la vitrine d’un marchand d’habits juifs. Deux nazis cassent la vitrine, entrant dans la boutique, se saisissent des vêtements.

1er nazi.- (à la foule) Magasin d’Habits de Mosché, grand braderie, l’affaire du siècle. Mesdames, Messieurs, tout doit disparaître. Tout le stock doit être liquidé. (Ils jettent les habits dans la rue) La maison ne recule devant aucun sacrifice : les prix sont massacrés, décimés, exécutés, exterminés. L’affaire du siècle. Approchez, Mesdames, Messieurs, c’est le moment ou jamais. Les premiers seront les mieux servis.La synagogue brûle, on entend des craquements, on voit des lueurs d’incendie.

 

Derrière leur fenêtre, Erwin et Isaure.

Erwin.– Qui depuis deux milles ans, est haï, moqué, craché, battu, trahi, livré, arrêté ? Qui crucifie-t-on ? Pour qui la vie est devenue chemin de croix, un calvaire? Le Christ par les Juifs ? Non, les Juifs par les chrétiens. Isaure.– Arrête. A qui la faute ? Ne dis pas qu’ils ne le cherchent pas. … ... Qui nous agresse d’un chapeau hors d’âge, d’une barbe et d’une redingote du siècle dernier, de leurs femmes en perruque ? Qui se balance soi-même à notre figure ? Qu’ils soient juifs, je ne suis pas contre, mais pourquoi se soulignent-ils à si gros traits ? S’ils voulaient qu’on les aime, ne se feraient-ils pas discrets, n’essaieraient-ils pas de passer inaperçus ? Ils récoltent la haine qu’ils sèment.

On entend casser d’autres vitrines, on voit rougeoyer d’autres incendies.

 

 

Derrière une autre fenêtre, derrière le rideau, Mordekaï et Joshua.

Mordekaï.– Je ne vais pas attendre qu’il me canonne, Joshua. J’émigre.

Joshua.– Nous sommes interdits partout, Mordekaï.

Mordekaï.– Continuer à forcer de m’accorder l’hospitalité quelqu’un qui ne veut pas me l’offrir ? Forcer un pays à vous assimiler et vous transformer en sa substance, sans qu’il ait appétit de vous. Pour qu’ensuite, il vous vomisse ? Je vais me faire un pays à moi, en Palestine.

Joshua.– Tu veux implanter une colonie pénitentiaire dans un continent inconnu ? Tu veux peut-être aussi tuer les aborigènes ?.. .. Fonder dans une terre inculte une nation sans histoire, sans passé, sans culture, sans art, comme les Irlandais les Etat-Unis ? Pour ne plus parler ensuite que d’une langue religieuse ? Je ne peux me résoudre à ça. Tout mon avoir, tout mon être sont d’Allemagne. Si j’ôte l’Allemagne de moi, je n’ai et je ne suis plus rien.

Mordekaï.– Tu seras encore quelque chose : juif.

Joshua.– J’avoue que ce n’est pas rien. Mais, je regrette, c’est trop supposer que l’homme est toujours ce qu’il était sous Abraham. Depuis la destruction du Temple, la société humaine, fraîche, vivante, n’a cessé de s’élargir, s’éclairer. La tradition juive me sclérose trop : dessous, j’ai la peau sensible.

Mordekaï.– Plutôt être Juif libre, que Juif maltraité.

Joshua.– Quel Juif n’est pas prêt à tout subir ? Dans l’aisance, quel Juif ne se sent pas coupable ? Dépouillé, spolié, les poches trouées, il se regarde en loques, et il est heureux : c’est le seul habit qui lui va.

Mordekaï.— Je veux casser notre mauvais sort. Je veux rompre notre damnée fatalité. J’aspire à être l’égal de tout le monde.

Joshua.– Je ne te suivrai pas sur ce chemin, Mordekaï.

 

 

 

Chancellerie. Salle de réunion du cabinet, avec la carte d’Allemagne ; micro et station de radio. Au fond, par la porte ouverte, la salle des cartes, avec des généraux. Entrent par cette porte Hitler, Keitel, puis, de côté Goebbels.

Hitler.–… Messieurs, la suite… ...Continuons de nous mettre en bouche. (Il montre la République Tchèque, avec sa baguette) Goebbels.- (au micro, un léger effet haut-parleur au loin) Jusques à quand le Président de la République Tchèque abusera-t-il de notre patience ? A la périphérie de la République Tchèque, des Sudètes qui étaient des terrains en friche, des Allemands, par leur industrie, ont fait une riche terre fertile. Usage fait possession, possession vaut titre. En vertu du droit des peuples de décider d’eux-mêmes, ces Allemands demandent le rattachement de leur terre à l’Allemagne. Pour cela, les Tchèques les pourchassent, les arrêtent, les tuent. La République Tchèque croit-elle que le grand frère de l’autre côté de la frontière la laissera faire ?

Keitel.– (au micro) Aujourd’hui, 14 mars, l’Allemagne met en demeure la République Tchèque de lui faire cession des Sudètes allemandes. Si, d’ici demain matin, 15, à 6 heures, la République Tchèque n’a pas répondu à sa juste demande, l’Allemagne, à raison de 10 soldats contre un, fera valoir ses droits elle-même.

Hitler fait signe à Keitel des deux mains d’arrêter.

Hitler.– Reste à attendre l’effet que ça fait.

Un silence. Hitler, qui a croisé ses jambes, balance sa jambe avec régularité.

Entre Ribbentrop.

Ribbentrop.– Führer, vous avez donné là un fameux coup de pied dans la fourmilière. Les couardes démocraties occidentales tremblent pour leurs aises. Pour sauvegarder la paix, leurs parlements se livrent à un immense caquetage.

De la salle voisine, entre Göring, levant la main. Les généraux avancent sur le seuil, derrière lui.

Göring.– Du nouveau. Mussolini propose une conférence des 4 puissances, Italie, France, Grande-Bretagne, Allemagne pour résoudre le problème des Sudètes.

Hitler.– De quoi se mêle Mussolini ? Il ne sait pas que je n’aime parler que seul, quand je suis sûr que personne ne me répond ?

Ribbentrop.– A votre place, je ferai la sourde oreille, je poursuivrai mon chemin.

Göring.– A ta place, je suspendrai ma marche, j’accepterai la conférence.

Ribbentrop.– L’Anglais fait dans son slip, le Français dans son caleçon. Ils ne feront rien.

Göring.– S’ils font quelque chose, je connais un Allemand qui fera dans sa petite culotte de soie.

Ribbentrop.– Vouloir parler, c’est vouloir ne rien faire. Le Reich ne parle pas, il fait.

Göring.–(à Ribbentrop) En escarpins vernis et queue de pie, dans les salons, toi, tu portes des santés. Les soldats, paquetage sur le dos, bottes dans la boue, mettent en péril la leur.

Hitler.– Göring a toujours été de bon conseil, je me suis toujours bien porté de le suivre. N’importe, jacasser comme un étudiant, à mon âge. (à Göring) Dis à Mussolini que j’accepte la conférence, qu’elle aura lieu à Munich. (aux généraux) Poursuivez de préparer l’invasion.

Sortent Göring, puis Hitler, Goebbels, Himmler, Ribbentrop.

 

 

 

Münich. Une petite salle, à porte ouverte, non loin de la salle de conférence : par la porte ouverte, on voit passer des fracs. Ribbentrop. Entre Goebbels.

Ribbentrop.– Votre impression ?

Goebbels.– Je n’augure rien de bon. J’allais vers lui, il a foncé droit sur moi, m’a bousculé de l’épaule exprès.

Entre Himmler.

Himmler.- Le camp ennemi bruit d’échos nombreux. Le Führer est réputé rouler tout le monde dans la farine et les frire dans la poêle.

Entre Göring.

Göring.– Victoire du bagout : la France et la Grande-Bretagne nous cèdent les Sudètes sans contrepartie. (à Ribbentrop) Qu’en dites-vous, Mr le va-t-en guerre dans les bottes des autres ?

Entre Hitler, qui claque la porte.

Hitler.- (de mauvaise humeur, allant à Göring, pointant son doigt avec force dans son ventre) Méchante bonne idée. Foutue mauvaise bonne idée. Que je me mords les doigts de t’avoir écouté.(levant les yeux au ciel et les mains en l’air) La meilleure : je suis acclamé par les Allemands, pour avoir sauvé la paix… …(allant et venant, furieux, en donnant des coups de pied à la table, aux murs) Les Français, les Anglais ont été si courtois, si affables, si gracieux, ils ont eu de si belles manières, de si jolies façons, comment aurais-je pu être le mal élevé que je m’étais promis d’être ? Ils m’ont donné les Sudètes si gentiment, non seulement je les en ai remerciés avec gratitude, mais encore j’ai donné ma parole, les yeux dans les yeux, qu’après les Sudètes, je vivrai en paix avec le monde entier. Si jamais je les revois, ils ne pourront, avec justice, que me faire honte. Le seigneur de la guerre, le chevalier teutonique, le roi-sergent : un menteur. Je n’ai plus qu’une ressource : ne plus jamais les retrouver face à moi. C’était la plus mauvaise idée du monde… … (à Göring) Tu ferais mieux de te mettre en congé de moi un certain temps…(sort Göring) … (à Goebbels) Téléphone au Président de la République Tchèque Hacha, que, supposant qu’il me demandera audience, je veux bien la lui accorder à Berlin.

Sort Goebbels.

Hitler.- (à Ribbentrop, mettant son bras sous le sien) Mon ami.

Ils sortent. Berlin.

 

 

 

La Chancellerie. Le bureau du cabinet. Porte de la salle des cartes entrouverte, avec des généraux. Entrent Hitler, Ribbentrop,Goebbels. Hitler se poste devant la carte. Entre Himmler.

Himmler.– Le Président de la République Tchèque Hacha demande à vous voir.

Hitler.– (de la main faisant signe qu’il faut aller doucement) Il faut d’abord que je me remette en condition. Le temps de chauffer ma colère à blanc. … … (à Goebbels) L’exploitant a un film au programme ?

Goebbels.— « Un cas désespéré » ?

Hitler.– (riant) Un cas désespéré ? Qu’on me le projette. … … (à Goebbels) Joséphine. N’oublie pas bonbons, glaces, petits gâteaux, à l’entracte.

Goebbels.– (riant, faisant une petite génuflexion) A votre service. Ils sortent par une porte de côté.

 

 

Chancellerie. Toute petite salle d’attente, encombrée de meubles. Le Président Hacha et Chvalkovsky entrent.

Hacha.– Ces Teutons, quelles mauvaises manières. Ils font passer un Président par la porte d’office comme un livreur, le font accueillir par du simple soldat, et attendre dans un cagibi. Ils croient lui en imposer, ils ne le poussent que plus à s’opposer. (Il se sent mal, tient son cœur, ouvre son col, cherche sa respiration).

Chvalkosky.- (inquiet) Président.

Hacha.- Oubliez-moi un instant. Tournez vos regards et vos pensées ailleurs. Pardonnez-moi, ce n’est pas du ressort de ma volonté. (Chvalkosky se détourne ; Hacha prend dans sa poche une boîte, qu’il ouvre en tremblant, et prend trois pilules ; puis, allant mieux) Vous pouvez vous ressouvenir de moi. Il va à la porte, colle son oreille et écoute.

 

 

 

La chancellerie. La salle de réunion du cabinet,avec porte entrouverte sur la salle des cartes. Par la porte de côté, entrent Hitler, Ribbentrop, Himmler, Goebbels avec un petit panier au cou, sert bonbons, glaces, petits gâteaux.

Hitler.– (riant) Mon Dieu, quel navet.

Goebbels.– J’ai fait un mauvais choix.

Hitler.– Excellent, au contraire. Rien ne m’a plu davantage. .. .. Quand j’étais jeune, que j’allais au cinéma, j’avais l’impression d’être emporté dans un monde enchanteur des mille et une nuits, et quand je me retrouvais dans la rue, il me semblait que je retombais dans une réalité sordide. Maintenant, c’est juste l’inverse : je trouve les films sordides et la réalité merveilleuse. .. .. (à Goebbels) Nous croquons l’autre moitié du navet ?

Ils sortent.

 

 

 

La toute petite salle d’attente. Le Président Hacha, allant et venant, Chvalkovsky.

Hacha.- (s’arrêtant, regardant sa montre) J’ai peur que ce soit le signe d’autre chose que d’un manque de savoir-vivre. Je crains qu’on nous ait oubliés, que les choses se passent sans nous. Je vais aller voir. Il sort, laissant la porte ouverte, puis revient. Hacha.– Un secrétaire m’a confirmé que mon nom était bien sur son agenda. Il m’a suggéré d’aller voir moi-même. Ils sortent

 

 

 

La salle de réunion du cabinet, avec sur la table la carte de la République Tchèque. Porte entrouverte sur la salle des cartes, avec des généraux, et Göring. Goebbels, à la porte de côté juste entrouverte, Hitler, Keitel, Himmler.

Goebbels.– Le voilà. Goebbels referme la porte. Hitler, Göring, Keitel se précipitent vers la table et étudient la carte de la République Tchèque. On frappe deux fois doucement d’abord, puis un peu plus tard, plus fortement.

Hitler.- (agacé) Herein.

Entre timidement Hacha. Hitler continue d’étudier la carte.

Hitler.- (sans se tourner, agacé) Qu’est-ce que c’est ?

Hacha.– (qui aperçoit par la porte entrouverte, dans la salle des cartes, les généraux) Hacha, le Président de la République tchèque est honoré qu’un homme illustre comme le Führer ait demandé à un homme obscur comme lui de lui demander audience.

Hitler.- (étonné) Pourquoi je vous l’aurais demandé, Mr Hatchi ?

Hacha.- (rectifiant) Hacha.

Hitler.– Hacha ?

Hacha.– Peut-être pour délimiter le territoire des Sudètes qui doit revenir à l’Allemagne ?

Hitler.– Nous n’en sommes plus là, Mr Hatchi. Nous avons fait du chemin depuis. Il ne s’agit plus des Sudètes, il s’agit de la République Tchèque entière. Vous venez trop tard. Nos armées ont pour ordre de franchir la frontière demain matin à 6 h. … … La seule chose en quoi vous pourriez encore servir votre pays, ce serait d’épargner le sang de ses citoyens.

Un silence. Göring entre par la porte entrouverte.

Göring.- (à Hacha) Monsieur Hacha, y a-t-il au monde une plus belle ville que Prague? Elle a été tout le long de son histoire, un atelier d’artiste en plein air. Aucune autre ville n’a laissé, par les rues, par les places, de tous ses âges, autant de belles œuvres, palais, hôtels particuliers, belvédères, cours, cathédrale, églises, monastères, pont ? Connaît-on au monde une plus belle chronique imagée ? … …Notre 7ème division aéroportée, chargée de bombes explosives, incendiaires, au phosphore, a pour ordre de décoller cette nuit à 3 heures du matin… ... Lors de l’éruption du Vésuve, en 79, une nuée ardente et une pluie de cendres ont rasé et enseveli Pompéi : il n’en est plus resté que quelques colonnes stupides qui se découpent dans le ciel. Ca n’a plus été qu’un champ de fouilles pour archéologues.

Hacha.– (objectant) Vous êtes un amateur d’art, Reichsmarschall.

Göring.– Ce n’est pas moi, qui commande. Le Führer est résolument moderne. Il trouve que Prague est une vieillerie. Il rêve de la démolir. Il veut en faire un nouveau Manhattan.

Hacha porte sa main au cœur, renverse sa tête en arrière, cherchant de l’air, et tombe à terre. Hitler court vers la porte, crie : le dr Morell, vite, Hacha se sent mal. On entend des pas de quelqu’un qui court, arrive le Dr Morell, avec sa trousse.

Hitler.- (joignant les mains) Morell, la seule chose que je ne peux pas me permettre, c’est de porter la main sur des chefs d’Etat : je ne dois pas oublier que j’en suis.

Le Dr Morell, ouvre sa trousse, sort de sa trousse une aiguille et une ampoule, et fait une injection à Hacha. Hacha rouvre les yeux, reprend conscience. Hacha se relève, aidé.

Hitler.–Mr Hatchi, vous voulez que Prague soit ce que vous seriez si le Dr Morell ne vous avait pas secouru ?

Hacha.– Mais il est trop tard.

Hitler.– A une flotte aérienne on peut toujours ordonner de ne pas prendre l’air. A une armée en marche, on peut toujours ordonner de ne pas tirer.

Hacha.- Je peux téléphoner ? (Hitler lui montre le téléphone). (téléphonant) Le Ministre de la Défense ? Hacha le Président, reconnaissez-vous ma voix ? Je vous téléphone de Berlin. A 6 h demain matin, la Wehrmacht passe la frontière. Donnez ordre aux généraux de rentrer les troupes dans leurs casernements, et de remettre leurs armes aux généraux allemands. Je vous envoie mon ordre écrit par notre ambassade. Faites ce que je vous dis, Monsieur le Maréchal.( il raccroche, à Hitler) Je mets mon peuple sous la protection du chef du Reich allemand.

Hitler.– (corrigeant) Sous mon protectorat.

Hacha.– J’ai fait ce que vous m’avez ordonné.

Hitler.– (corrigeant) Ce que vous a ordonné votre civisme.

Hacha.– Vous me pardonnerez si je prends congé.

Hitler.– (lui mettant le bras sous le sien et le raccompagnant) Au contraire, je vous le demande. (à Goebbels) Faites raccompagner Mr Hacha jusqu’à ce qui était autrefois la frontière. Hacha et Goebbels sortent.

Hitler.- (sautant de joie) Hacha Hachaisé. (à Ribbentrop) Je t’adore, tu es un génie. (il le serre dans les bras).. .. (à Himmler) Mon train spécial jusqu’à Leipa, à la frontière. Que m’y attende là-bas mon cortège de Mercedes. (à Keitel, et s’avançant sur le seuil de la salle des cartes) Que vague après vague, la Wehrmacht me porte jusqu’à Prague. Empressement des généraux, tous sortent par la porte du fond, suivis de Hitler, Göring, Goebbels, Himmler. On entend locomotive, bruits de moteurs qui s’éloignent.

 

 

 

A Prague, devant le pont Charles, Himmler, Keitel, généraux et soldats, à l’écart, respectueusement.

Hitler.– (off) Il faut être franc, à Prague ne m’accueille pas seulement le froid glacé d’un rude hiver, mais aussi le froid glacé des rudes Praguois. De nos ennemis ancestraux, je peux bien tolérer ce mouvement d’humeur. (il tape sur ses pieds pour les réchauffer, off) Je gèle trop. Aussi, laissant derrière moi mes équipes de chauffeurs, (il saisit le bras d’Himmler, l’emmène sur quelques pas, puis le lâche) je rentre vite me chauffer chez moi. Il sort, suivi de Keitel. Himmler, généraux et soldats sortent de tous côtés pour occuper Prague et le pays.

 

 

 

Berlin. Chancellerie. La salle de réunion du cabinet, la salle des cartes attenante, porte entrouverte, occupée par des aides de camp et deux SS. Par cette porte, entrent Hitler, Keitel, Ribbentrop, Göring, Goebbels. Hitler pose une République Tchèque noire sur la blanche de la carte.

Hitler.- Quel conquérant a jamais conquis un aussi vaste territoire, sans verser une seule goutte de sang ? (Tous applaudissent. Rieur, sortant une lettre de sa poche, à tous) Je me sens d’humeur joyeuse. Petite récréation. Je vais vous raconter une bonne blague. … ...Je viens de recevoir une encyclique du St Père Roosevelt, pape des Américains des Derniers Jours. Ce cagot me chante l’amour du prochain. Il me demande de ne pas entrer (il déplie la lettre et lit) en Irak, Syrie, Iran, Palestine, Egypte, sans y avoir été invité par les populations. (Il sort de son autre poche une autre lettre, qu’il lit) Je réponds à cette belle âme, que nous n’avons fait que suivre son pieux exemple. Je lui rappelle que lui-même est entré en Indiana sans avoir été invité par les Hurons, en Pennsylvanie sans avoir été invitée par les Iroquois, en Floride sans avoir été invité par les Séminoles, et ainsi Etat après Etat jusqu’en Arizona sans avoir été invitée par les Navajos. Le jour où frère Roosevelt nous prêchera la charité par ses actes, je lui jure que nous suivrons son saint exemple. Eclats de rire, applaudissements.

Hitler.– Fin de la récréation. (Il sort de sa poche un sifflet et siffle) On se met en rang. On monte en salle de classe. Tous sortent en rang.


 

 

 

5

 

 

Berlin. La Chancellerie. La salle de réunion du cabinet, la salle des cartes attenante, porte entrouverte, occupée par des généraux. Entrent par cette porte Hitler, Keitel, Ribbentrop, Göring, Goebbels, Himmler, les généraux derrière eux se pressant sur le seuil.

Hitler.– (Hitler s’approche de la carte, et montre le couloir de Dantzig, et la Pologne). … … Et voici venu le début de la conquête vers l’Est. 1ère étape, la Pologne. … ...Il y a un os : derrière la Pologne, se profile l’ennemi final, l’Ogre communiste. Lequel, en plus, est en voie de signer un pacte de défense, sur notre autre face, avec la France.

Ribbentrop.- (sortant un journal de sa poche intérieure) Simple bruit de crécelle, Führer. Devant le Praesidium suprême, Staline (lisant) " accuse la France de traîner les pieds pour signer ce pacte dé défense, la soupçonne d’avoir pour arrière-pensée de laisser l’URSS bolchevique stalinienne et l’Allemagne nazie hitlérienne face à face, avec le secret espoir qu’elles se détruiront l’une l’autre, et demande en conséquence au Praesidium de voter un plan quinquennal pour le réarmement de l’URSS. "… … Savez-vous ce qu’on ferait, si on était malin ? On doublerait la France, on offrirait à la Russie de signer avec nous un pacte de non-agression.

Hitler.– (riant, hochant la tête) Pourquoi pas ?

Göring.– (à Ribbentrop) Cessez de plaisanter. Existe-t-il sur terre deux ennemis plus mortels que l’URSS prolétarienne, communiste, internationale, et l’Allemagne capitaliste, élitiste, raciste ?

Ribbentrop.– Existe-t-il au monde deux pays plus proches parents que l’URSS et l’Allemagne, toutes deux, à parti unique, à régime totalitaire, à dictature absolue ? Je plaisante, parce que je suis sérieux, Reichsmarschall.

Göring.– Un tel pacte est une alliance contre nature. Chacun lèvera contre lui son opinion publique.

Ribbentrop.– Je me fais fort d’essayer.

Hitler.- (se mettant exprès devant Göring, souriant) Ce serait amusant. Essayez toujours, Ribbentrop. Sait-on jamais ?

Sort Ribbentrop.

Hitler.– (à Keitel, et aux généraux, à Göring) Nous, préparons nos plans. Sortent tous dans la salle à côté.

 

La porte reste entrouverte. Le téléphone sonne. Entre en courant Hitler.

Hitler.–(Il décroche) Ribbentrop ? C’est moi.

La voix de Ribbentrop.– Staline sourirait assez à un pacte de non-agression.

Hitler.– Quoi ?

La voix de Ribbentrop.– Mais il ne veut pas que nous dévorions la côtelette Pojarski tout seuls, il veut qu’on la partage.

Hitler.– Dites oui oui oui. … …(criant) Ribbentrop

La voix de Ribbentrop.– Oui ?

Hitler.– Ne dites pas oui tout de suite. Laissez passer quelques minutes, comme si je pesais le pour et le contre.

Silence de l’autre côté de la ligne.

La voix de Ribbentrop.– Il demande que la côtelette Pojarski soit coupée, sur la ligne de la Vistule.

Hitler.– Dites oui, oui, oui. Ribbentrop, laissez passer quelques minutes.

Silence de l’autre côté de la ligne. Puis on entend des acclamations, des bouchons de champagne qui sautent.

La voix de Ribbentrop.– Führer ?

Hitler.– Ja ?

La voix de Ribbentrop.– L’accord de non-agression et de partage de la Pologne a été signé entre l’Allemagne et l’URSS. Staline a porté un toast à votre santé. Il s’est dit très impressionné par votre popularité. Il a donné sa parole que l’URSS prendrait le pacte bien à cœur, que l’URSS serait un partenaire loyal.

Hitler.– Ribbentrop, vous êtes un ministre selon mon cœur.

Ribbentrop.– Je suis plus que sensible à votre compliment, Führer. Hitler raccroche.

Hitler.– La Providence nous bénit, nous sommes sur la bonne voie… … (il va à la porte, et dit aux généraux) Messieurs, la mobilisation générale est décrétée. Il entre dans cette salle et il ferme lui-même la porte.

 

 

 

Berlin. Ecole d’officiers. Une tribune, en face, au fond de la scène. Entrent Hitler, Keitel, généraux, officiers.

Hitler.– Nouvelle promotion d’élèves-officiers. On vous a rompu le corps, on vous a éduqué l’âme : votre corps est en état, votre âme est en état. Je parlerai maintenant à votre esprit. … … Dès la première minute de votre commandement, officiers, et ensuite, jour après jour, je veux que vous soyez pour vos soldats, un despote absolu. Dès le premier instant, et à tout moment, et à jamais, je veux que vous soyez capables d’imposer à vos soldats, tout, le juste, l’injuste, le légitime, l’illégitime, que vous puissiez les abaisser au plus bas, les insulter, les injurier, les battre, les abattre. …En un mot comme en mille, dès la première seconde de votre commandement, je veux que chacun de vos soldats soit à vous corps et âme. Votre constant devoir, en conséquence, sera de ne jamais laisser un seul de vos soldats oisif et désoeuvré. Il aura subi de votre part de telles injustices, que, si vous lui laissez un seul instant à lui, il l’emploiera contre vous. C’est l’oisiveté du soldat seule qui cause les mutineries. Occuper le soldat à tout prix, tout le temps, où que ce soit, à n’importe quoi, fut-ce l’occupation la plus stupide : - Dieu sait si, du cirage des chaussures, du carré du paquetage, à la tenue, à la propreté des oreilles, un large éventail vous est offert ; Dieu sait si, corrélativement, un large éventail de punitions vous est offert aussi, des corvées de feuillées, aux marches forcées,- tel est le devoir de l’officier. Criez, hurlez sans cesse, pour des vétilles ; terrifiez-les au-delà de la terreur, épuisez-les au-delà de l’épuisement. Il faut qu’à la première pause, chichement accordée, le soldat n’aspire qu’à une chose : étendre ses jambes. Tirez du soldat tout, et au-delà de tout, tout encore, le réservoir des forces humaines est, comme le tonneau des Danaïdes, inépuisable. Il n’y a en matière de guerre, que deux règles, la première qu’un soldat ne donne son meilleur que terrifié, la deuxième que ce dont le soldat s’enorgueillit le plus, c’est que son officier le force à se dépasser. Il faut qu’à l’armée un soldat soit tellement occupé, qu’en permission, lorsqu’il se trouve livré à lui, il éprouve un tel vide, qu’il n’aspire qu’à une chose : rejoindre son unité. Si vous êtes ce que je vous demande d’être, officiers, vos soldats seront invincibles … … Que chacun rejoigne son unité par le chemin le plus direct. Sieg

Tous.– Heil.

Hitler.– Sieg

Tous.– Heil

Hitler.– Sieg

Tous.– Heil.

Ils sortent.

 

De la promotion, un aspirant, seul, plus loin.

Le lieutenant.- (en voix off, sortant de son étui son pistolet) Est-ce qu’il ne faut pas que j’avoue, que dans le civil, j’étais une chiffe ? Je ne me suis jamais battu avec personne, tellement je craignais les coups. Surtout, pas d’histoire, telle était mon principe.… … Maintenant ? Promu lieutenant ? Cette simple lampe frottée, (il tend son pistolet) par ce génie mis à mon service, je suis d’une carrure exceptionnelle, d’une assurance en moi extraordinaire, d’un courage inouï, je défie le monde entier. (agitant son pistolet) Qui je crains ? Le monde me craint. Il éclate de rire et s’éloigne en agitant son pistolet.

 

 

 

Chancellerie. La salle de réunion du cabinet, la porte sur la salle des cartes à côté ouverte, par laquelle on voit les généraux, Göring. De la salle des cartes, entrent Hitler, Goebbels, Göring, Ribbentrop, Himmler. Hitler montre le couloir de Dantzig.

Goebbels.- (au micro) Ce bras polonais entre la fille Prusse et la mère Allemagne, avec au bout le poing de Dantzig, nous fait un bras d’honneur : est-ce tolérable ? Keitel.- (au micro) (lisant) « Aujourd’hui, 31 août, le Gouvernement allemand adresse un ultimatum à la Pologne, pour qu’elle rétrocède Dantzig et son couloir, vieilles terres germaniques, à l’Allemagne. Si, d’ici ce soir 17h, la Pologne n’accède pas à la juste demande allemande, l’Allemagne fera valoir ses droits par la force. »

Hitler.– (à Himmler) Vos SS habillés d’uniformes polonais sont prêts à attaquer notre station-radio ?

Himmler.– Le camp de concentration d’Auschwitz a piqué vingt détenus communistes, les a habillés d’uniformes allemands, et les a livrés aux SS. Tout le monde n’attend plus que l’ordre d’exécution.

Hitler.– Exécution. Himmler dit à son téléphone : exécutez, on tend des coups de feu, des portes défoncées, puis le bruit s’éteint, il raccroche.Il fait un signe à Goebbels. Goebbels.- (au micro, lisant) « Allemands, un grave incident de frontière vient de se produire. Des soldats polonais ont ouvert le feu sur des soldats allemands. Il y aurait une vingtaine de morts. Que le monde entier sache que l’Allemagne ne restera pas les bras croisés. Désormais, à chaque bombe répondra une bombe. »

Hitler.- (appelant) Reichsmarschall Göring. (Entre Göring, qui claque les talons). (à Göring) Que vos chasseurs-bombardiers prennent leur envol, aillent trouer les terrains d’aviation polonais et détruire les avions au sol. Que vos bombardiers bombardent Varsovie. Que vos chasseurs mitraillent tout ce qui bouge dans les rues et sur les routes. Qu’au moment de piquer, ils n’oublient pas de déclencher leur sirène.

Göring.– (claquant des talons) Ils prennent leur envol.

Il va dans la salle des cartes. On entend des avions décoller, prendre leur envol, s’éloigner, et tout loin, bombarder et mitrailler.

Hitler.-… (à Himmler) Reichsführer Himmler, mon train blindé. Que mon cortège de Mercedes m’attende à la frontière. Himmler claque des talons et sort de côté. Hitler va vers la salle des cartes.

Hitler.- (sur le seuil) Je veux m’adresser à l’armée avant l’assaut.

Tous sortent dans le fond.

 

 

 

A la frontière polonaise, l’armée allemande, prête. Entre Hitler, qui monte sur un camion.

Hitler.- (au micro) «  Soldats, le moment est venu de fonder votre réputation. Tuer au risque d’être tué, voilà l’acte le plus noble. Se mettre en enjeu pour gagner la vie de l’autre, au risque de perdre la sienne, voilà le jeu de la vie le plus haut. Qu’est-ce que la guerre ? Offrir tout de soi, corps, âme, esprit. Economiser sa vie ? Pour la passer à rien, dans une vie civile vide ? S’épargner, pour continuer à s’épargner, et vivre une longue vie morte ? Mieux ne vaut-il pas cent fois une courte vie vivante?... ... La vie est-elle faite pour être économisée ? Epargner sa vie, pour mourir vieux ? Se conserver, pour devenir son propre déchet ? Qu’est ce qui fait le prix de la vie, sinon la vie elle-même ? Un bon devoir ne finit-elle pas par une belle conclusion, et l’étudiant pose son stylo, tout heureux ? On ne vit pleinement que si dans la vie, la fin de la vie est comprise. Qu’est-ce qu’un Allemand vaincu ? C’est un Allemand qui se renie : s’il s’affirme, il doit vaincre ou mourir. Vivre en héros, et mourir comme il a vécu, tel est l’honneur de l’homme. ..Allemands, droit devant. Tuez l’autre, sinon que l’autre vous tue : si vous le tuez, c’est une victoire, si vous êtes tué, ce n’est pas une défaite. Tuez, que l’idée d’être tué ne vous effleure pas. Faites le vide devant vous. Ne vous préoccupez pas de ce qui est à droite ou à gauche, doublez tout le monde : ils tourneront leur tête, vous serez derrière eux, à massacrer leurs familles. Allemands, il est aisé d’être des seigneurs. Il suffit d’en avoir l’attitude. Ayez l’air arrogants, vous le serez. Pensez-vous invincibles et vous le serez. Et si vous mourez, c’est parce que vous serez invaincus. Je vous veux à Varsovie dans 3 semaines. A l’assaut.»

Déchaînement de moteurs, puis d’obus, de passages d’avions, de sirènes, de mitraillades, qui s’éloigne. Entre Ribbentrop.

Ribbentrop.- (donnant un message à Hitler) Des ambassades de France et d’Angleterre. (Hitler lui fait signe de lire). (lisant) «A moins que l’Allemagne cesse aujourd’hui même son action militaire  et se retire du sol polonais, l’état de guerre entre la France et l’Angleterre, et l’Allemagne, existe à partir de demain. »

Hitler.- (à Ribbentrop) Et maintenant ?

Ribbentrop.– Du vent. Les décadentes démocraties, trop civilisées, n’osent pas lâcher une pauvre petite bombe sur une caserne, quand le jeune, énergique, barbare Reich, ose tuer, bombarder, massacrer des pays qui ne lui ont rien fait, sans leur déclarer la guerre. La France et l’Angleterre resteront l’arme au pied, tant que nous ne les aurons pas attaquées.

Hitler.– Votre langue dit ce que pense mon esprit. … (tendant le bras vers le front) Mes armées avancent, avançons avec mes armées.

Ils sortent.

 

 

 

Dans la campagne polonaise, à l’arrière des troupes. Hitler, descendant de sa Mercedes. Keitel va vers lui.

Keitel.– La Wehrmacht a respecté votre délai, Führer : elle est à Varsovie.

Hitler.- (regardant sa montre) Trois semaines, c’est bien. A Varsovie. Ils sortent.

 

 

 

A Varsovie, Hitler, devant ses soldats, Himmler, Keitel, généraux , Goebbels à l’écart.

Hitler.– (à la troupe) Soldats, vous avez vaincu la barbare Pologne. De l’Allemagne, vous venez de fonder la 1ère colonie. Sieg

Les soldats.– Heil…. … (levant le bras, d’une clameur) Hitler.

Hitler se retire.

Hitler.– (off) Il me faut bien avouer que je ne supporte pas ce pays arriéré. Je n’ai qu’une idée en tête, laissant derrière moi mes missionnaires, (il tient le bras d’Himmler, qu’il entraîne un peu et puis lâche, Himmler restant sur place, et sort) retrouver la civilisation. (Sortant, à Goebbels) Joseph, à Berlin, pas de fête de la victoire. Si nous fêtons les victoires contre les nègres, comment fêterons-nous des victoires contre les blancs ? Ils sortent.

 

 

 

Berlin. La salle de réunion du cabinet. Entrent Hitler, Keitel, les généraux, Göring, Goebbels, Himmler, la porte de la salle des cartes ouverte. Hitler prend sa moitié de Pologne noire, et la pose sur la blanche.

Hitler.– L’appétit bien ouvert, MM., passons au plat principal… … L’heure enfin a sonné de venger enfin Versailles, et nous laver de la honte de la capitulation. … …(à Keitel et aux généraux) Généraux d’Etat-Major, prenez vos plans. (Sur la carte, il montre la France) Vers la France. Ils sortent tous. En deçà de la frontière française, le GQG, Keitel. Sur la table carte de l’Europe Occidentale. Hitler entre, deux dossiers en main.

Hitler.– J’ai pris connaissance de vos plans, MM. Les généraux. Vous faites votre travail comme on va au bureau, - ce qu’on a fait la veille, on le refait le lendemain. (montrant sur la carte) Les Français sont en ligne sur la même ligne sur laquelle ils ont terminé la dernière guerre : faisons comme eux, opposons à leurs lignes nos lignes… … Vous voulez rééditer la guerre de tranchées ? Que nous avons perdue ? Donc réitérer la défaite ?… … (il déchire le 1er dossier) Voilà ce que je fais de vos plans. … … Ce que j’ai cherché en vain chez vous, je l’ai trouvé au-dessous de vous: (il brandit le 2ème dossier) chez un jeune général tout frais nommé, que l’un de vous, vieil envieux, avait fait muter dans une garnison à l’Est. (appelant) Général Von Manstein...

Entre le général Von Manstein. Hitler lui donne la parole.

Von Manstein.– M’inspirant d’Hannibal et de Bonaparte, MM. Les généraux, qui pour envahir l’Italie, sont passés par où personne ne pensait que leurs éléphants et leur artillerie passeraient, par les Alpes, j’ai proposé au Führer de faire passer nos panzers, par des chemins de terre, par lesquels personne ne penserait qu’ils passeraient : ceux des Ardennes. (Il montre sur la carte)Je propose d’enfoncer la pointe de la lame, par les Ardennes, entre les deux plaques de la cuirasse française, la ligne Maginot et les lignes du front, et par un large mouvement de faucille derrière les lignes françaises, de foncer sur Dunkerque.

Hitler.- (avançant) Plan que j’ai si bien adopté, que pour défendre nos arrières, j’ai déjà ordonné à nos troupes d’envahir la Hollande et la Belgique.

Entre un 1er messager.

Le 1er messager.– En Hollande, on a sonné à la porte un bref coup, ils nous ont ouvert tout de suite.

Entre un 2ème messager.

Le 2ème messager.– En Belgique, on a sonné, ils ne nous ont pas entendus. On a cogné. Alors ils nous ont ouvert.

Hitler.– (indiquant le fond de la scène) Guderian et ses panzers attendent que j’ordonne l’assaut.

Ils sortent.

 

 

 

Les Ardennes. Guderian, les panzer en attente. Entre Hitler.

Hitler.- (à l’armée) Allemands, il y a 2 000 ans vos ancêtres Germains, sans droit, sans loi, avec pour seule constitution leur chef, avaient envahi l’Europe. 2 000 ans après, vous vous préparez à faire de même. Allemands, comme devant vos anciens autrefois, la France est devant vous. Comme autrefois, que votre foudre foudroie tout ce qui respire. Faites-vous nuage de criquets, abattez-vous sur elle, dévorez tout, faites en un désert. Faites-vous choléra, inoculez-leur le vibrion cholérique, qu’ils vomissent, se plient en diarrhées, meurent en déféquant leurs intestins. Faites-vous peste noire, injectez-leur fièvre et délire, noircissez la peau de taches noires, qu’ils meurent en vomissant leur sang. Comme chiens atteints de rage, je détache vos laisses, bavez, mordez, je vous lâche sur la France. Vous avez en face de vous, l’ennemie éternelle, victorieuse de la dernière guerre. Si vous la vainquez, personne ne vous vaincra jamais. C’est cette bataille et cette victoire qui nous introniseront 1ère puissance d’Europe… ... A l’assaut.. On entend moteurs de chars, mitraillades, explosions d’obus. Hitler.– Messieurs, l’offensive contre les puissances occidentales vient de commencer. Le bruit s’éloigne et ils s’éloignent avec le bruit, et sortent.

 

 

 

GQG. Keitel, des généraux, guettant une porte. La porte s’ouvre, la tête hésitante d’Hitler apparaît.

Tous.- (joyeux, voulant être chacun le premier à parler) Führer. Führer.

Hitler.- Keitel.

Keitel.– La vendeuse, mètre ruban autour du cou, fait avec les ciseaux une entaille au tissu, saisit de l’index et du pouce les deux bords de l’entaille, avec force tire le tissu , et d’un coup le déchire tout droit. Vos panzer ont fait la même entaille aux Ardennes, et d’un coup ont déchiré la France en deux. Ils ont fait la France en deux jours sans feu rouge ni stop.

Entre Göring.

Göring.– Nos troupes sont à Dunkerque. Le corps expéditionnaire britannique rembarque sur n’importe quoi qui flotte.

Hitler.– (à Keitel) Que la Wehrmacht ne perde pas l’effet de surprise : qu’elle fonce sur Paris. C’est Paris que je veux. (à Göring) Que la Luftwaffe aide les rafiots anglais à couler.

Sortent Keitel et Göring. Entre Himmler.

Himmler.– Les Parisiens sont devenus de vieilles dévotes. Ils font des neuvaines à Ste Geneviève, pour qu’elle les sauve du nouvel Attila. (Gros éclat de rire général)

Entre Keitel.

Keitel.– Führer, nous sommes à Paris.

Hitler.- (sautant d’enthousiasme, regardant sa montre) La 1ère armée d’Europe abattue en 4 semaines. (écartant les bras) J’ai gagné mon pari : j’ai gagné Paris.

Entre Göring.

Göring.– Les Français ont constitué un nouveau gouvernement. Ils ont investi le Maréchal Pétain, Président du Conseil.

Entre Goebbels.

Goebbels.– Le Maréchal Pétain demande l’armistice.

Hitler.- (se claquant la cuisse) Vive Dieu. Celui qui nous avait vaincu en 4 ans, je l’ai vaincu en 4 semaines. Du plus haut où elle était, en 4 semaines, l’arrogante nation abattue au plus bas. J’ai humilié la vaniteuse France pour toujours…. …. … … (à Himmler) Que le wagon du Maréchal Foch, où nous avions signé notre honteux armistice, soit amené à l’exact endroit où il était, afin que le vainqueur vaincu y signe à son tour son honteux armistice. … … Messieurs. Nous voilà au plus haut. La tête de l’Europe abattue, c’est nous la tête. (à Goebbels) Que les cloches des toutes les églises d’Allemagne sonnent pendant 10 jours.(on entend sonner les cloches du plus loin au plus près, et de tous côtés)

Keitel.– Honneur au plus grand seigneur de la guerre de tous les temps.

Tous.– Honneur.

Tous, comme une cour, s’inclinent devant lui, grandi.

 

On entend les cloches sonner de tous côtés. Ils sortent en cortège.

 

 

Compiègne. Le Maréchal Pétain et sa suite descend du wagon de l’armistice, puis Hitler et les siens.

Hitler.– ...Que la trompette sonne avec grave lenteur notre triomphe. La trompette sonne.

Silence.

Hitler.- (allant pour sortir, se tournant vers Göring) Un dernier mot sur l’Angleterre ?

Göring.– Il leur reste quelques moustiques, les Spitfire : quelques claques en auront raison.

Hitler.– Laissons cet îlot rocheux dériver vers l’Amérique … … Messieurs, j’apprends que Berlin est noire de toute l’Allemagne. Venez avec moi savourer ma gloire.

Ils sortent.

 

 

 

Berlin. De la gare à la chancellerie. Des foules partout, une mer de monde. Hitler, Göring dans leur voiture.

Goebbels.- (dans le camion-radio, au micro) Est-ce un homme ? Non, c’est un Dieu fait homme. Offert à l’adoration des fidèles comme un ostensoir à une procession, à son passage, toute l’Allemagne s’agenouille et se prosterne… … Comme dans un vaste champ de tournesols, tous, de leur œil noir enamouré suivent la montée dans le ciel de l’astre. Tous, comme autant de bouches, tètent ce sein aréolé là-haut dans la poitrine du ciel. Une énorme vague de clameur suit le cortège de voitures Ils passent, la clameur les suit, immense, Heil, Hitler. Hitler salue. Elle s ‘éloigne avec lui, sans s’éteindre.

 

 

 

La chancellerie. La salle de réunion du cabinet. Présents Ribbentrop, Goebbels, Himmler, Keitel. La porte-fenêtre est ouverte. On entend de la place l’énorme clameur de la foule. Rentrent du balcon, Hitler et Göring. La clameur diminue, puis augment à nouveau.

Hitler.– Le vin est si rond de corps, si long en bouche qu’on ne s’en lasse pas. (la clameur, dehors, augmente, le réclamant) (entraînant Göring, il retourne sur le balcon, clameur maximale ; il rentre et Gôring, la clameur diminue, puis réaugmente, le réclamant) Pardonnez-moi si je replonge. (entraînant Göring, il retourne sur le balcon, clameur maximale ; il rentre, et Göring, la clameur diminue, puis réaugmente, le réclamant) Permettez que je m’en jette un dernier derrière la cravate. (entraînant Göring, il retourne sur le balcon, clameur maximale ; il rentre et Göring, la clameur diminue, puis réaugmente, le réclamant) (Il fait signe à Himmler) Suffit. Himmler ferme la porte, la clameur se refait maximale, Hitler l’écoute en souriant, puis elle va en diminuant.

 

 

 

 

La Chancellerie. La salle du cabinet, la porte de la salle des cartes ouverte. Hitler, Keitel, des généraux, Göring, Himmler. Hitler va à la carte, et pose Norvège, Danemark, Hollande, Belgique, France noires, sur les blanches. Hitler croise les bras, et contemple, avec tous, la carte.

Hitler.- (montrant la carte) Le Reich.

Keitel.– L’Empereur plus que l’Empereur. Heil

Tous.– Heil. (ils lèvent tous la main vers lui)

Hitler.– (après un instant, s'activant) La pièce est jouée, achevons l’épilogue. Vidons l’Est de ses primitifs slaves. (il va vers la carte, et de sa baguette, montre ce qu’il dit) Demain, 2 juin à 3h30 du matin, nous saisirons la brute russe dans son lit, pendant qu’il cuve sa vodka. (montrant sur la carte) Pour neutraliser la flotte de la Baltique, la 1ère armée, au nord, envahira les Pays Baltes, prendra Saint-Pétersbourg. La 2ème armée, au centre, visera le cœur de la Russie. La 3ème armée, au sud, ira occuper l’Ukraine céréalière, le bassin charbonnier du Donetz, Bakou la pétrolière, pour couper la Russie de son approvisionnement. Je veux que la Russie soit faite en 4 semaines. (à tous)…Allez.

Les généraux et Göring vont dans la salle voisine. On entend comme trois orages soudain, des bruits de moteurs, d’avions, des tirs de canon, des explosions de bombes, et enfin, des tirs de fusil et de mitraillettes : tout cela s’éloigne peu à peu, mais on ne cesse de les entendre au loin.

Hitler.- …Himmler.

Himmler.- (claquant les talons, au garde à vous) Führer.

Hitler.– Au Reichsführer Himmler, le Führer confie la mission des missions. …(Himmler rectifie sa tenue,claque des talons)… … A quoi sert de tuer les pères, si nous laissons vivre les mères et les enfants, qui vengeront les pères ? Je veux faire ce qu’aucun conquérant n’a jamais fait, rompre le cycle infernal victoire-défaite. Je veux pour l’Allemagne, une victoire totale éternelle. Telle est la haute oeuvre que l’Allemagne se doit d’accomplir pour le Reich millénaire. ...Il faut qu’en premier la question juive, en second la question slave, trouve sa réponse définitive. Je vous confie la tâche de nettoyer l’Est.

Himmler.– (au garde à vous) Une crainte mortelle me saisit, de commettre des choses définitives, qui n’auraient pas votre aval. Je ne suis pas sûr des procédés à employer. Ayez l’obligeance, Führer, de me préciser le terme : nettoyer.

Hitler.– (agacé) Qu’est-ce que c’est que nettoyer ? C’est faire que la poussière qui est là, n’y soit plus.

Himmler.– Comprenez, Führer. Les SS craignent que le monde croie qu’ils agissent de leur propre initiative, et les accuse de sadisme et de barbarie.

Hitler.– Ils extermineraient des masses à mon insu ? J’ignorerais peut-être qu’il y a 100 camps de concentration en Allemagne ? Je ne serais pas qui je suis ?

Himmler.– Vous m’avez tout à fait éclairé, je vous sais gré. … … Une dernier point : désirez-vous que je vous fasse rapport de ce qui se fait ?

Hitler.– Himmler, devinez pourquoi je ne visite jamais les hôpitaux militaires, les maisons de convalescence, les instituts pour rééducation des infirmes de guerre. Je veux qu’on épargne ma sensibilité. Je veux qu’on empêche ma raison de faiblir. Evitez d’éveiller ma compassion par des récits. Je ne veux que des chiffres et des statistiques.

Himmler.– J’ai tout compris. (claquant des talons) Heil Hitler.

Himmler sort. Hitler va vers le bruit de la guerre, au fond.

 

 

 

GQG de l’Est. Salle des cartes, Hitler, Keitel, généraux. Radio, téléphones. Coup de téléphone.

Hitler.- (au téléphone) Ja ?

Voix au téléphone.– (avec arrière bruit de moteurs, de canonnades et de fusillades, qui s’éloigne) Armée du Nord. Führer, Brest-Litovsk est prise, la Lithuanie et la Lettonie sont occupées.

Hitler.– Sur Saint-Pétersbourg.

Voix au téléphone.– (joyeusement) Sur Saint-Petersbourg.

Il raccroche. Autre coup de fil, Hitler décroche un deuxième téléphone.

Hitler.– Ja ?

Voix au téléphone.– (avec quelques rares coups de canon dans le lointain, rieuse) Armée du centre. Führer, nous faisons une promenade. Nous sommes accueillis à bras ouverts. A notre avancée, les Russes lèvent un drapeau blanc et se rendent sans se battre. Nous faisons des milliers et des milliers de prisonniers.

Hitler.- (furieux) C’est ça votre guerre, général ? Vous voulez amollir votre armée des délices de Capoue ? Et c’est vous qui nourrirez les prisonniers ? J’interdis de faire des prisonniers, vous m’entendez ? Les Russes qui vous tendent les bras pour vous embrasser, amputez-les, décapitez-les, éventrez-les. Tuez tout, massacrez tout. Je veux apprendre que la terreur communiste est aussi terrible que la terreur nazie, vous m’entendez ? Je veux que la guerre rentre dans les rangs.

Voix au téléphone.– A vos ordres, Führer. (on entend à l’autre bout de la ligne hurler des ordres, puis des mitraillades, et le bruit des moteurs s’éloigner, s’éteindre quand Hitler raccroche) Il raccroche.

Autre coup de fil. Hitler décroche un troisième téléphone.

Hitler.–Ja ?

Voix au téléphone.- (avec en arrière fond, bruit de moteurs et de canonnades) Armée du Sud. Führer, Kiev est pris, l’Ukraine est occupée, le Bassin du Donetz est occupé.

Hitler.– Sur Stalingrad.

Voix au téléphone.– (joyeuse) Sur Stalingrad.

Hitler raccroche. Entre Keitel, feuilles en main, les consultant.

Keitel.– Derniers renseignements. 7 500 avions ont été détruits sur 12 000 ; 80 divisions ont été détruites sur 150 ; 20 divisions blindées ont été détruites sur 50. Il n’est pas exagéré de dire que la campagne de Russie a été gagnée en l’espace de 2 semaines.

Hitler.– L’Ukraine à terre noire sera colonisée par des soldats-paysans, à qui je donnerai à chacun sa terre. Les primitifs ukrainiens seront, dans leurs champs de coton, leurs esclaves nègres. Ils les paieront en verroteries, en médailles, en images saintes.

Sort Keitel.

Silence.

Hitler va et vient, s’impatiente.

Hitler.- (prenant le 1er téléphone, appuyant avec agacement dessus pour avoir la ligne, finalement on décroche, on entend de l’artillerie, assez lointaine, agacé) Hé bien ? L’armée du Nord ?

Voix au téléphone.– Nous avons encerclé Saint-Petersbourg. La défense est plus active que nous pensions.

Hitler.– Saint-Petersbourg est un Versailles. Vous n’allez pas vous laisser arrêter par un Versailles, général.

Voix au téléphone.– (après un silence) A vos ordres.

Hitler raccroche.

Silence.

Hitler va, vient, s’impatiente, saisit le 2ème téléphone, appuie avec agacement dessus pour avoir la ligne, finalement on décroche, on entend des moteurs qui tournent à vide, des chenilles qui patinent, agacé.

Hitler.– Alors ? L’armée du centre ?

Voix au téléphone.- Saison des pluies, Führer. Les chemins ne sont plus de terre, mais de boue. Blindés, camions, motos ne bougent plus, c’est la boue sous eux qui bouge. Les véhicules ne portent plus les soldats, ce sont les soldats qui les poussent, en même temps qu’ils se portent eux-mêmes, leur fusil et leur paquetage.

 

 

Hitler.– Vous n’allez pas vous laisser arrêter par la pluie, général : c’est une ennemie ridicule.

Voix au téléphone.– (après un silence) A vos ordres, Führer.

Hitler raccroche.

Silence.

Hitler va, vient, s’impatiente, saisit le 3ème téléphone, cherche la ligne avec agacement, l’obtient, on entend de l’artillerie lointaine.

Hitler.–L’armée du Sud, qu’est ce que vous faites ?

Voix au téléphone.– Nous occupons Stalingrad, mais nous sommes encerclés par 30 divisions. Vous nous aideriez si vous nous donniez la permission de tenter des sorties.

Hitler.– Je vous interdis, maréchal, vous entendez ? Vissez-vous, rivez-vous, clouez-vous dans Stalingrad. Je vous envoie des secours.

Voix au téléphone.–(après un silence) A vos ordres.

Il raccroche. Coup de téléphone, du 2ème poste, on entend, en fond, un grand silence blanc.

Hitler.– Guderian ?

Voix au téléphone.— Neige et glace partout, un océan blanc à perte de vue. Tout ce qui a chenilles, roues, semelles patine : on n’avance plus d’un tour de roue, ni d’un pas.

Hitler.– Vous vous laissez arrêter par la glace ? La glace se troue à coup d’obus, général.

Voix au téléphone.– A vos ordres.

Entre Keitel.

Keitel.– Nouveaux renseignements. Au lieu de 12 000 avions, les Russes en comptent 24 000. Au lieu de 150 divisions, 400. Au lieu de 50 divisions blindées, 300. Plus il y en a, plus il y en a. Au vu de la situation générale, je crains que nous n’ayons sous-estimé le colosse russe.

Coup de téléphone du 2ème poste.

Hitler.– Guderian ?

Voix au téléphone.- La moitié des chars sont en réparation. Nous devrions toucher 25 trains de provisions par jour, nous n’en touchons que 10. Il est une chose certaine, que nous terminerons la campagne de Russie avant l’hiver.

Hitler.– Faites le leur payer cher, à ces Russes. Foncez sur Moscou. Je veux qu’avant le 1er janvier, Moscou soit rayée de la surface de la terre.

Voix au téléphone.– (après un silence) A vos ordres.

Silence.

Hitler.- (s’impatientant, décrochant le 2ème poste, téléphonant) Guderian. Vous êtes devant Moscou ?

Voix au téléphone.– Devant Moscou, les Russes alignent 120 divisions. Nous avons perdu la meilleure moitié de nos effectifs. Il y a tant de morts, qu’on ne les enterre plus. On croit rouler sur des bâches, ou sur des paquetages, sur des couvertures, on roule sur des bras, des jambes, des têtes. Vous nous sauveriez si vous nous donniez l’ordre de nous replier.

Hitler.– Vous voulez reculer de 50 km ? Vous croyez qu’il fera moins froid ? Pourquoi ne pas rentrer tout de suite à la maison ? Vous savez que tout repli dans ces conditions, se transforme en débâcle… ..En temps de guerre, l’abri le plus sûr est le lieu où l’on est. Enterrez vos chars sous la neige et la glace. ... Vous êtes trop près de vos soldats, Guderian, vous avez la vue brouillée. Les choses apparaissent plus claires quand on les voit de loin. Prenez de la distance..… Il raccroche.

Hitler va à la station radio, saisit le micro, on entend les hauts-parleurs enfler sa voix avec un léger retard.

Hitler.- (au micro) Allemands, nous n’avions pas idée du gigantisme de l’URSS, et de l’immensité du danger. Nous nous apercevons que nous avons échappé à l’anéantissement de justesse. Nous étions menacés d’une nouvelle tornade mongole d’un nouveau Gengis-Khan. Mais ce sont les dernières convulsions d’une bête à l’agonie : je vous donne ma parole que nous porterons l’estocade finale au printemps.

Sonnerie de téléphone d’un 4ième appareil.

Hitler.- (excédé) Oui ?

La voix de Goebbels.– Goebbels à l’appareil. L’aviation anglaise a bombardé Münich, Brême, Düsseldorf, Duisbourg.

Hitler.– (enthousiaste) Magnifique. Ils nous épargnent expropriations et démolitions. Nous les reconstruirons de neuf.

Sonnerie de téléphone d’un 5ème appareil.

Hitler.- (décrochant, excédé) Ja ?

La voix de Göring.– Göring. Führer, l’Amérique nous déclare la guerre.

Hitler.– (enthousiaste) Inespéré. Nous allons donner à ces gros bébés joufflus une bonne déculottée.

Sonnerie de téléphone d’un 6ème appareil. Hitler décroche.

Hitler.- (hurlant) Himmler ? (Il écoute un certain moment) 15 ooo par mois ? Comment espérez-vous en voir la fin ? Pour un soldat, il y a 10 civils. Améliorez la productivité, mon vieux. Accroissez la production. Il nous faut de 150 000 à 200 000 par mois.

Himmler.– Bien chef.

Hitler.– J’espère que sous peu, vous m’enverrez des chiffres convenables.

Hitler raccroche avec violence.

Hitler.– Savez-vous ce que je vais faire, Keitel ? Hiberner. Dormir m’a toujours réussi. Le printemps sera un autre saison. .… … Je vous laisse de permanence.

Hitler sort. Keitel va vers la table des cartes.

 

 

 

Centre SS. Himmler et des dignitaires du Corps Noir SS des camps de concentration.

Himmler.– MM. les commandants des camps de concentration, MM. les Officiers du Corps Noir des SS. A quoi sert que nous combattions et vainquions les pères, si nous laissons les mères procréatrices et les enfants venger les pères ? Pour fonder un Reich de mille ans, il nous faut vaincre d’avance les soldats futurs par des victoires présentes. C’est au Corps Noir des seigneurs SS, qu’a été confiée cette haute tâche. … … Quelle est la question, qui se posait à nous ? Il y a en moyenne 6 civils pour un militaire : nous ne pouvions nous défaire d’une telle masse, au coup par coup, artisanalement, comme font les militaires, il nous fallait recourir à une méthode industrielle. C’est ainsi que nous avons concentré verticalement les 3 phases du processus, tri, traitement, expédition, dans un même lieu, les camps. .… … Voici la suite des opérations, telle que nous avons pu l’affiner. Le train, transportant le matériel indifférencié, se range le long d’une rampe de la gare du camp. On le fait descendre, - on demande de laisser les bagages dans le train, expliquant que les bagages suivront.—On l’aligne sur une colonne. On trie la colonne en deux files, la première de matériel productif, - hommes jeunes et sains -, l’autre de matériel improductif, - malades, vieux, femmes, enfants –. Le matériel productif est conduit directement dans la partie ouverte du camp : il servira, jusqu’à épuisement, dans les chantiers et usines du Reich. Le matériel improductif est conduit, par un chemin détourné, dans la partie cloisonnée du camp ; amené sur un terre-plein jusque devant une chambre de grande capacité ; invité sans attendre à se dévêtir en plein air, poser leur habits sur un tas, pour les femmes se faire raser les cheveux — expliquant qu’en raison de l’insalubrité et la promiscuité du voyage, une désinfection est nécessaire-, convié à entrer nus dans la chambre, que l’on verrouille. Diffusé par les robinets et par les pommes de douches de la chambre, le matériel est traité par le gaz euthanique Zyklon B. Pendant les 20 minutes de son effet, une première équipe de déportés débarrasse le terre-plein des habits laissés et les classe dans des entrepôts suivant leur nature. La porte de la chambre est déverrouillée. Une deuxième équipe de déportés porte les dépouilles droit dans les dix fours de feu continu du crematorium voisin. Une troisième équipe de déportés nettoie à grand eau la chambre, des vomissements, des fèces, de l’urine, de la cervelle et du sang. Plus rapidement ces travaux sont effectués, plus vite le tout se trouvera libre pour le traitement suivant… ... En post-scriptum, pour l’économie du camp, loisir est laissé aux commandants des camps de négocier bagages, habits, auprès de brocanteurs, chevelures auprès de fabricants de coussins et de tapis, dents en or auprès de bijoutiers, cendres et os auprès d’usines d’engrais, comme loisir leur est laissé d’aménager un séchoir au-dessus des fours. Telle est, MM. les Officiers, la suite des opérations telle que nous avons pu l’établir, optimale… ...On dit que c’est se battre au front, contre des soldats armés, qui réclame le plus grand courage. Je m’élève contre cette idée reçue. Attaquer qui ne se défend pas, tuer qui se laisse faire, réclame un courage infiniment plus grand. Faute d’ennemi en face de vous, vous êtes renvoyé à un ennemi cent fois plus redoutable : vous. ...Un boucher, dans un abattoir, quand il officie, ressent-il plaisir ou chagrin à officier ? Non, il opère par gestes réflexes. Une pièce traitée, il passe à une autre. S’il officiait en se laissant aller à un plaisir sadique, ou en luttant contre sa compassion, cela voudrait dire que, le plaisir sadique assouvi, ou la compassion triomphant, il n’officierait plus. Dès lors, comment gagnerait-il son pain ? Il s’en tire en faisant de son geste un geste d’habitude. On n’échappe à ses sentiments que par la conscience professionnelle, retenez ce principe : il est fondamental, pour l’accomplissement de votre mission. Vous avez remarqué que, pour ménager la sensibilité de nos soldats, nous préconisons de recourir, pour les travaux sensibles, à des équipes de déportés, que, de même pour ne pas causer de troubles et ne pas ralentir les opérations, nous trompons le matériel sur sa vraie destination. Nous vous recommandons de prendre ces précautions, elles sont primordiales… … Ce qui rend notre tâche particulièrement ingrate, c’est que nous devons officier en secret. Nos concitoyens allemands se régalent de voir sur leur table une tranche de faux-filet saignant, jamais ils ne supporteraient de voir un boucher tuer et dépecer ce bœuf qui les attend sur leur table. Ils aiment voir les Juifs ôtés d’autour d’eux, mais il n’aiment pas voir comment on les ôte. Vous êtes la sincérité de leur hypocrisie : c’est ce qui fait de vous les seigneurs des seigneurs ... ... MM. Les officiers, c’est dans l’obscurité que se font les plus hautes œuvres : la gloire la plus illustre est la gloire posthume. Les vrais exploits sont les exploits tus, le vrai héros est le héros caché. Sieg heil.

Tous.– Sieg heil.

Ils sortent.

 

Sur une place de gare, où sont regroupés des Juifs, gardés par des SS.

Un rabbin.– (off, vibrant) J’ai regardé la terre : un chaos. Les cieux : leur lumière a disparu. J’ai regardé les montagnes, elles tremblent, les collines sont secouées. J’ai regardé les plaines : plus d’hommes, les oiseaux ont fui. Les jeunes gens étaient plus éclatants que neige, plus blancs que lait : plus vermeils que le corail étaient leur corps, leur teint était de saphir. Maintenant, leur visage est noir comme de la suie, leur corps est gris comme la terre, leur peau est collée à leurs os, sèche comme du bois. La joie a disparu de leur cœur. Leur danse s’est changée en cortège funèbre.

Sifflement de locomotive, approche du train, bruits de freins du train. Coups de sifflet, aboiements de chiens, bruits de bottes, claquements de fouets.

Voix de SS.– (hurlant) En voiture, Juifs. En voiture.

Les Juifs, serrés, en se pressant, vont sur le quai.


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