Hitler (suite)

 

 

 

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La gare, l’intérieur. La double porte vers le quai est ouverte. Le sergent Kuntz sur le quai 1, et son escouade sur le quai 1 et le quai 2. Entrent dans la gare, par la place,le Commandant et le lieutenant Baudis.

Le Commandant.– Il est 5 h 30, lieutenant, nous avons une demi-heure à nous. .. .. Vous êtes arrivé tard, hier soir. Comme avez-vous trouvé votre maison ? Avez-vous bien dormi ?

Baudis.– Le silence était un silence d’église. La maison est un palais.

Le Commandant.– Je tiens à ce que leur maison pour les officiers un chez eux plus que chez eux. … … Je souhaite de tout mon cœur que vous vous plaisiez chez nous. .. ..(Le Commandant a les yeux fixés sur la voie, à pas pressés, va sur le quai, descend sur le ballast, revient, tenant dans sa main gantée une poupée par son unique jambe, hurlant) Sergent Kuntz.

Le sergent Kuntz entre, salue en claquant les talons.

Kuntz.– Commandant.

Le Commandant.– Comment appelez-vous ça ?

Kuntz.– Une poupée.

Le Commandant.– C’était sur le ballast, contre la rampe. Si je l’ai vue, vous pouviez la voir. Votre incurie est coupable. Vous ferez huit jours de prison. Vous serez cité au rapport. Ce sera noté dans votre état de services.

Kuntz.– (rectifiant sa tenue) Commandant.

Le Commandant lui tend la poupée, qu’il prend.Le Commandant lui fait signe d’aller. Kuntz fait un demi-tour réglementaire et sort.

Le Commandant.- (à Baudis) Lieutenant, lors de votre affectation, vous a-t-on mis au courant de ce qui se passait chez nous ?

Kuntz.– A nos questions, il nous a été repondu, qu’il y avait autant de camps que de camps, que plutôt que décrire le nôtre, ils préféraient nous le laissez découvrir.

Le Commandant.– Quand ils ont à parler des camps, comme leur langage prend des gants. … … Ne me dites pas qu’entre vous, il n’y avait pas des bruits qui couraient.

Baudis.– La seule chose que nous savions, c’est que des populations entières, hommes, femmes, enfants, étaient envoyés à l’Est par chez vous : nous étions laissés à nos inquiétudes.

Le Commandant.– Inquiétudes ?

Baudis.– Tant de populations déplacées concentrées dans vos camps, il fallait bien qu’à un moment soit dépassé le seuil de saturation.

Le Commandant.– Tranquillisez-vous. … … (hésitant) Selon les mots que l’on emploie, une chose inadmissible est admise ou non. (Il réfléchit).. .. Quand nos soldats envahissent un village, qu’avec méfiance ils avancent dans les rues, vous avez vous-même appris qu’ils épient, derrière les rideaux, femmes, enfants, comme autant de silhouettes menaçantes. Selon la Convention de Genève de 1804, les soldats ont pour obligation d’épargner la population civile, mais la réciproque est-elle vraie ? La population civile a-t-elle pour obligation d’épargner les soldats ?.. .. Et moi, je prétends que la population civile est d’autant plus dangereuse qu’elle se croit à l’abri. Combien d’enfants porteurs de messages ? Combien de femmes autant de Mata-Hari? .. .. Et puis, quel est ce paradoxe ? On dépeuplerait le pays de ses soldats, et on épargnerait de quoi le repeupler deux, trois, quatre fois ? A quoi sert de gagner une guerre, si on épargne ce qui vous fera perdre la suivante ? Lorsque sous les pas, on découvre un nid de vipères, qui, dressant leur la tête triangulaire, vous menacent de leurs crocs chargés de venin, que pris de terreur on se saisit d’une lourde pierre, est-ce qu’on épargne les vipéreaux qui sortent des œufs ? A quoi sert de tuer les poux d’une tête, les écrasant entre deux ongles, si on laisse les lentes collées aux cheveux ? D’une nation, les hommes sont le début, les femmes la suite, les enfants la fin : il faut la détruire entière... ..J’ai toujours pensé que c’était une étrange idée que penser que la vie d’un enfant ou d’une femme enceinte était plus précieuse que celle d’un homme : d’un homme fait on est sûr, on sait ce qu’il vaut, d’un homme à faire on doute, on ne sait pas ce qu’il vaudra… .. Pensant à sa femme à soi, à son enfant à soi, bien sûr, on veut épargner la femme et l’enfant de l’autre, alors que c’est l’enfant de l’autre, conçu par la femme de l’autre, qui tuera votre enfant à vous… ... L’idée neuve du Führer, c’est de vouloir une victoire longue et durable, suivie d’une longue et durable paix. S’il a fixé à la Wehrmacht la tâche de se défaire des soldats par les armes, il nous a fixé, à nous, la tâche de nous défaire de leur reproduction, par l’euthanasie. Voilà ce qu’ils vous ont tu.

Baudis.– C’est d’une logique imparable.

Le Commandant.- C’est à dire, c’est simple à penser, mais c’est moins simple à dire, encore moins simple à faire. Rien n’est plus difficile pour des soldats orgueilleux que d’anéantir de sang froid des êtres faibles et désarmés. Aussi, pour nous aider, j’ai inventé quelques subterfuges. La fin de tout homme est plus ou moins proche, l’attitude philosophique est de n’y pas penser avant qu’elle arrive. C’est ce que nous faisons pour eux. Nous laissons nos inactifs le plus longtemps possible dans l’ignorance de leur fin. Ils ne souffrent pas de leur fin toute proche, donc nous ne souffrons pas non plus. Quant au traitement de la chose proprement dite, nous le faisons faire par des prisonniers hommes, de préférence juifs, double avantage : nous en faisons des complices, et le spectacle nous est ôté des yeux. Vous n’ignorez plus rien.

Baudis.– Comment un hitlérien pourrait-il vous désapprouver ?

Le Commandant.– Je vous savais étudiant. Je suis heureux de vous découvrir intelligent… .. (pointant le doigt) Le train.

On entend halètement et sifflement d’une locomotive qui s’approche.

Le Commandant.-(Il approche Baudis d’une fenêtre de la gare, garnie d’un rideau) ..Je ne veux pas, nouveau comme vous êtes que vous ayez à affronter leurs regards.

On entend les wagons rouler lentement, le train se présenter à reculons, et s’arrêter de façon qu’on ne voit que le fourgon de queue. A travers l’étroite ouverture supérieure, grillagée de barbelés, on voit des visages. Le Commandant et Baudis se penchent de côté, pour voir en enfilade tout le train.

Le micro.– Terminus du train. Les prisonniers sont arrivés à destination. Il est demandé aux prisonniers de laisser leurs bagages dans le train Il est demandé aux prisonniers de laisser leurs bagages dans le train.

On entend coulisser les portières des fourgons.

Voix des SS.- (au fur et à mesure que les portières coulissent) Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen…

Bruits d’une foule.

Le micro.– Il est demandé aux prisonniers de se ranger en une colonne sur la rampe. Il va être procédé à leur tri.

Des SS se placent de part et d’autre du fourgon de queue. Un employé des chemins de fer fait coulisser la portière de ce fourgon à son tour : en descendent douze prisonniers. Baudis se penche pour voir comment s’effectue le tri, puis se redresse. Avec le halètement de la locomotive, le train redémarre toutes portières ouvertes.

Le Commandant.–… … (faisant signe à Baudis d’écouter) Observez-vous un trouble quelconque ? Ils n’ont plus que quelques instants à vivre, et bonheur pour eux, ils ne le savent pas. Les souffrances les plus intolérables sont celles d’imagination, parce qu’on ne sait comment les affronter ; les souffrances physiques sont brèves, courtes, et, elles, on peut y faire front… .. (prenant Baudis par le bras, l’approchant de la fenêtre, et indiquant ce dont il parle) Le capitaine Schraube classe, à gauche les actifs, les hommes sains et valides destinés à la partie concentration, à droite les inactifs que je vous ai dits, destinés à la partie extermination… … (Baudis se taisant, se détournant, Le Commandante le tire par la manche) Découragez votre compassion par l’observation de la laideur de la race, de la saleté due au voyage, par le spectacle de leur attitude moutonnière. Si vos yeux croisent une femme belle et propre, ayez le réflexe de vous en méfier, pensez que ce doit être une femme dangereuse, une traîtresse, une Judith, prête à vous décapiter.

Le micro.– Avis aux douze prisonniers du fourgon de queue : il leur est demandé de rester groupés. Un sergent va les prendre en charge.

Entre le sergent Abram, une cravache sous le bras, qui salue réglementairement Le Commandant.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler. (à Baudis, il le présente) le sergent Abram.

Baudis et Abram se saluent en claquant les talons, Abram en inclinant en plus la tête.

Abram.- Avec votre permission, commandant, je vais chercher les dossiers de mes galopins.

Le Commandant.– Faites.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Sort Abram.

Le Commandant.- (à Baudis) Expédions ceux que nous expédions. Nous irons ensuite au camp des hommes.

Ils sortent.

 

Par la porte entrouverte la gare qui donne sur le quai, des 12 prisonniers, se détache Bettler.

Bettler.- (off, en chuchottement de micro, qui vient de nulle part) Pauvre d’un tout petit bagage : de l’argent, 3 livres 3 amis inséparables, mon alter ego : un carnet et un crayon : tout m’a été soustrait. Le pauvre petit avoir qui me tenait, ne me tient plus. Je suis laissé à la charité de gens qui ne sont pas charitables. … … De quoi est-ce que tu te plains, Bettler ? N’as-tu pas ce à quoi tu aspirais ? Quand tes parents t’avaient placé à l’abri dans une institution religieuse, est-ce que tu ne rêvais pas de l’école publique ? Quand avec tes parents, tu habitais dans un haut et beau quartier, tel un silencieux et lugubre cimetière, est-ce que tu n’aspirais pas de tout ton cœur à habiter dans un quartier vivant et populeux ?... … Malheureux lettré, entravé de lectures, est-ce que tu ne rêvais pas d’action ? La richesse de ta culture ne faisait-elle pas ressortir la misère de ton âme ? Voici que l’action la plus sévère te trouve, ne devrais-tu pas être aux anges ?.. .. Au lieu de te plaindre, ne ferais-tu pas mieux d’exercer ton esprit ? Ils nous font voyager à 80 dans des wagons à chevaux sans manger ni boire, pendant deux jours et deux nuits, et au micro un chef de gare nous accueille, d’une voix professionnelle, comme si nous étions des voyageurs ordinaires. A quel pire devons-nous nous attendre ?.. .. ..(Il se met sur la pointe des pieds)..Ils les trient, à gauche, les hommes dans la force de l’âge, à droite les vieux, les femmes, les enfants : ils les destinent, visiblement, à des fins différentes… …(on entend un coup de sifflet) La file des femmes, des vieux, des enfants se met en branle : adieu, chère moitié de l’humanité. Nous voilà vieux garçons, vous voilà filles-mères.

 

Se détache des 12 Von Hohenstaufen .

Von Hohenstaufen.- (off) Von Hohenstauffen, noble de vieille famille impériale, qui ne connaît les Hohenstaufen, mais qui me reconnaît, moi ? Un promeneur, pris dans une manifestation, raflé avec les manifestants, quand, au commissariat il aura décliné son identité, imaginez les excuses présentées, les honneurs rendus, les nominations offertes. Si ça se trouve, il se félicitera de ce qui lui est arrivé. Il est au-dessous de moi de me faire reconnaître. Leur confusion et ma récompense n’en seront que plus grandes.

 

Hamber Salomon et Hamber David hésitaient. Soudain Hamber Salomon va vers Hamber David et lui tend les mains. Dans un élan, Hamber David lui tend les siennes.

Salomon.– David.

David.– Salomon. D’une vieille offense je t’avais blessé.

Salomon.– (affectueux) Une chiquenaude, en comparaison des beignes que ces Messieurs se préparent à nous administrer. Oublions cette vétille … Qu’est ce que tu en dis, David ? On a tout fait pour n’être plus Juifs, et par le fait de non-Juifs, derechef on est re-Juifs. La Juiverie était un ghetto, dont on a eu de la peine à s’échapper, et voilà que des non-Juifs nous y renferment.

David.– .. .. Tu as changé de lunettes ?

Salomon.- (ôtant ses lunettes) Avant, je ne voyais pas plus loin que le bout du nez, maintenant je ne vois même plus le bout du nez. (il louche vers le bout de son nez, puis montrant ses lunettes) Ils ont volé tous mes biens, mais les ânes, ils m’ont laissé le plus précieux. (Il les remet)

David.– Dis-moi. Ta femme, tes enfants ?

Salomon.– Hors de portée. A l’autre bout du monde… ...Miléna ?

David.– A la campagne, en sûreté. Que sont devenues tes usines ?

Salomon.– Plus d’usines, nationalnazifiées… … Tu vas rire : je m’étais inscrit au parti nazi. Si ce Monsieur n’avait pas été antisémite, je serais SS à cette heure, et, vieux rêve juif, je massacrerais des chrétiens.. .. Nous voilà tous deux, proches et frères, que tu le veuilles ou non.

David.- (tous deux s’embrassant) Je veux, je veux.

 

Nichts, timide, hésitant, ose s’approcher de Kaefferkopf. Schere, à côté d’eux, suit l’entretien.

Nichts.– Monsieur l’Inspecteur Général?

Kaefferkopf.- (toise Nichts) Mm ?

Nichts.– Nichts Sénèque.

Kaefferkopf se détourne.

Nichts.– . .. ..Vous ne vous en souvenez plus, vous m’avez fait l’honneur de serrer ma main, lors de la remise du cadeau des employés, à votre anniversaire. Je vous ai aussi croisé une fois, dans un couloir, un jour, à votre arrivée, vers les 11 heures, vous avez daigné abaisser votre regard sur moi... Je m’interroge sur votre présence parmi nous.

Kaefferkopf.– (le dos tourné) Celui qui est coupable de la méprise va le payer cher, je vous garantis. … Puisque vous me connaissez, si personne ne me reconnaît, je vous demanderais peut-être de témoigner qui je suis. Mais ne le faites pas de votre propre initiative, cela pourrait me desservir.

Nichts.– Bien sûr. J’ai la même totale incompréhension pour mon arrestation. J’ai été l’homme le plus apolitique qui soit, et j’ai été arrêté comme si j’étais un affreux bolchevick.

Kaefferkopf.– Comprenez que je ne pourrai pas témoigner pour vous. Il faut dire la vérité : je ne vous connais pas. De plus, défendre quelqu’un qui n’a pas de relations risque plutôt de me nuire.

Nichts.– Si je pouvais vous aider, j’aurais servi un peu à quelque chose.

Schere.- (à Nichts) Tu étais apolitique, ah ha ?

Nichts.– Je vous assure. Vraiment.

Schere.– Quelle bonne idée.. … .. Hitler est élu ? (il agite les mains, comme pour dire que cela ne le concerne pas) Pardon, je suis apolitique. Ils m’arrêtent, sans que je sache pourquoi ? (idem) Pardon, je suis apolitique. Ils me mettent dans un camp de concentration ? (idem) Pardon, je suis apolitique… … Tu ne t’opposes pas ? Donc tu approuves.

Nichts.– Qu’est-ce que je peux d’autre ? Je sais le rien que je vaux.

Kaefferkopf.- (à Nichts) Méfiez-vous de lui. C’est un communiste.

Schere.– (à Kaefferkopf) Je suis communiste. Contrairement à toi, je sais pourquoi je suis ici.

Kaefferkopf.– Attendons la suite et la fin, camarade.

Kaefferkopf se détache d’eux, Schere emmène Nichts.

 

Des 12 se détache Ingo.

Ingo.- (off) Quelqu’un rigole. …(montrant les 11 autres) Ceux qui proscrivaient le Bohémien du territoire de leurs communes, qui le bannissaient, les voilà proscrits, bannis, avec lui… ... Mais le moricaud a un avantage sur ces fromages blancs : il affiche sa sale couleur. Son teint brun, ses cheveux noirs de charbon avec franchise dénoncent qui il est, eux, dissimulent sous leur blancheur Dieu sait quelle noirceur. Lui, il est nettement coupable, eux, on va les regarder de travers : c’est sur eux que va peser la suspicion. Je me marre. Que je me marre.

 

Se détache, Reiterknecht, qui avait les yeux fermés , révulse ses yeux, vaticine.

Reiterknecht.– Frères, l’Agneau crie : « L’heure du jugement est proche. J’apporte le salaire que je vais payer à chacun en proportion de son travail. » (derrière Schere) Frère, écoute, ce que te dit l’Agneau : « Je connais tes travaux. Mais j’ai contre toi, que contre mon amour, tu ne me donnes pas le tien. Amoureux vain des choses et des êtres d’ici-bas, tu n’aspires qu’à une chose : à un amour qui ne te déçoive pas, Aime-moi, et je te donnerai la couronne de vie. Frère, réponds avec moi : Amen, viens, Seigneur Jésus. » (Schere tire sa manche, veut mettre de la distance, Reiterknecht le suit) L’Agneau dit encore : «  Comment peux-tu croire que je veuille t’aimer malgré toi ? Prie-moi dans le secret de ton cœur, même si tu ne crois pas en moi : quel mal cela risque-t-il de te faire ? Prie-moi dans ton désespoir, et tu sentiras mon amour te combler avec abondance. » Fais le vide en toi, frère, et laisse au Christ toute la place. Dis-lui d’entrer, et il entrera et s’assiéra à table à côté de toi. Dis-lui : « Entre Seigneur Jésus, chez moi, c’est chez toi. »

Schere.– Frère, je te réponds : Tu me les casses.

Reiterknecht.- (derrière Kaefferkopf) Frère, l’Agneau dit encore : «  Voici que le temps est proche. Que le pécheur pèche encore, que l’homme souillé se souille encore, que l’homme de bien vive encore dans le bien, que le saint se sanctifie encore. Bien faire, frère, ne suffit pas, mal faire n’est pas un empêchement, il faut une seule chose : aimer. Pour remplir un tonneau sans fond, il faut une mer immense. Pour assouvir ta soif d’amour, il ne faut rien que Jésus lui-même. Plus tu demanderas d’amour au Seigneur Jésus, plus il t’en donnera. Il te comblera à la fin de tant d’amour, que ton cœur débordera, et que tu distribueras le surplus autour de toi. (à Kaefferkopf) Que la grâce du Seigneur soit avec toi, frère.

Kaefferkopf.– (d’une mine dégoûtée)Vous faites partie d’une secte. Otez votre main de mon bras.

Reiterknecht.- (à Bettler) Avec toi, mon frère.

Bettler.– Inutile de frapper à ma porte. J’ai déjà du monde.

Reiterknecht.- (à Zaccarias) Avec toi, mon frère.

Zaccarias.– (il le prend au collet) Si tu insistes d’un mot de plus pour me convertir, crois que je ne te lâcherai avant que tu sois déconverti. Force ma porte, je forcerai la tienne.

Reiterknecht ferme les yeux, ses lèvres remuent.

 

Des 12, se détache Bock.

Bock.- (off) Sale youpin, sale youtre, laisserai-je les autres m’injurier, quand c’est à moi de m’injurier moi-même ? (levant les yeux au ciel) Eternel Tout Puissant, je m’accuse d’avoir péché contre tes commandements. Tu m’as dit : Observe le jour du shabbat : travaillant en cachette, le dimanche, j’ai fait ma comptabilité. Tu m’as dit : Honore ton père et ta mère : je me suis rebellé contre mon père, j’ai crié contre ma mère. Tu m’as dit : Tu ne commettras pas d’adultère : loin de notre communauté, j’ai commis l’adultère avec une étrangère. Tu m’as dit : Tu ne voleras pas : j’ai volé de l’argent, et en vrai juif, j’ai pris toutes les précautions pour que de mon vol, il ne reste aucune trace. Tu m’as dit : Tu n’auras pas d’autres dieux que moi : j’ai adoré en premier lieu mon ventre, en deuxième lieu mon bas ventre. J’ai détruit moi-même mon temple de Jérusalem, il n’en reste plus que ce mur, devant lequel je me lamente. (se penchant comme s’il était l’Eternel) « Peuple indigne au front haut et à la nuque de fer, si tu ne suis pas mes commandements, je briserai ton orgueilleuse indifférence. Je lâcherai sur toi les bêtes sauvages qui dévoreront tes enfants, tes chemins deviendront des déserts. Je ferai de tes villes un champ retourné. Tu périras parmi les nations et le pays de tes ennemis te détruira. Repens-toi. Voici venu le Temps des Expiations. » (priant, les mains tournées vers le ciel) Ecoute Israël : Yaveh Adonaï notre Dieu est le seul Yaveh. Tu aimeras Yaveh de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces. Que ces paroles que je te dicte restent désormais et à jamais dans ton cœur. Amen.

 

Des 12 se détache Zaccarias.

Zaccarias.- (off, montrant tout le groupe) A quoi ressemble la démocratie ? A un obèse, qui meurt jeune d’embolie, de phlébite, d’infarctus, de rupture d’anévrisme, de diabète, d’overdoses. Vive Hitler qui lui fait faire du régime.

 

Entre le sergent Abram avec un dossier, d’où il sort une liste.

Abram.– Je vais faire l’appel. Vous vous mettrez en rangs par deux.

Bettler Benjamin, asocial.

A chaque présent, Abram détaille celui qu’il appelle, avec la grimace adéquate.

Bettler.– Présent.

Abram.– Bock Zachée, juif.

Bock.– Présent.

Abram.– Hamber David, juif.

Hamber David.– Présent.

Abram.– Hamber Salomon, juif.

Hamber Salomon.– Présent.

Abram.– Von Hohenstaufen, asocial.

Von Hohenstaufen.– Présent.

Abram.– Ingo Steph, bohémien.

Ingo.– Présent.

bram.– Kaefferkopf, asocial.

Kaefferkopf.– Présent.

Abram.– Muth, homosexuel.

Muth.– Présent.

Abram.– Nichts Seneca, asocial.

Nichts.– Présent.

Abram.– Reiterknecht Jérémie, témoin de Jehovah.

Reiterknecht.– Présent.

Abram.– Schere Eddie, Communiste.

Schere.– Présent.

Abram.– Zaccarias Narcisse, asocial.

Zaccarias.– Présent.

Abram.– (hurlant, de sa cravache les fouettant au hasard) J’ai pas dit en troupeau, en cochons, j’ai dit en files, comme des cuillers dans leur étui. Que rien ne dépasse. …(les prisonniers, à la hâte, se mettent en rangs, prennent leurs distances, se mettent au garde à vous) (Von Hohenstaufen dépasse de la tête) Hohenmachin, ta particule dépasse. (Il sort son pistolet, tire dans la tête qui dépasse, Von Hohenstaufen s’abat. Tous, saisis, se rectifient) Apprenez : c’est ça qui criera, pas moi. (Il barre un nom sur sa liste) (criant) Schiesser, fais nettoyer le crottin derrière nous.

Schiesser retourne dans la gare, donne un ordre. 2 prisonniers viennent chercher le corps et l’emmènent par la gare.

Abram.- (hurlant) Vorwärts. Ei, zwo, ei zwo.

Bettler.- (off) Il tue, il hurle. Il est de nouveau dans le ton. Il me tranquillise.

Ils sortent.

 

 

La partie extermination du camp.

Cachées par des ifs, la place devant la chambre à gaz, et la chambre à gaz. Femmes, enfants, vieillards sont en train de se dévêtir. Entre Le Commandant et Baudis.

Le Commandant.– Ne dirait-on pas des femmes pudiques, qui se cachent derrière un buisson pour mettre leur maillot de bain ?… ...Les enfants, des angelots sur les troncs dans les églises : on leur donne un sou, ils inclinent la tête pour dire merci ? (Baudis s’écartant, Le Commandant le tire par la manche) Lieutenant, pas de pîtié, du dégoût. Imaginez derrière ces ifs les disproportions, les difformités, la graisse, les couleurs suspectes, les furoncles, les abcès. … … .. .. (On entend le grincement du déverrouillage et d’ouverture de la porte de la chambre à gaz)

Le Commandant.– Ils entrent dans la chambre à gaz. (On entend un piétinement de pieds nus, puis le grincement de la fermeture de la porte et de son verrouillage, puis le sifflement du gaz, puis des coups sur la portière, des bruits d’escalade, puis une voix de femme : Ils nous tuent. Ils nous tuent. Baudis se détourne)

Le Commandant.- (lui saisissant des deux mains les deux bras,parlant fort) Pensez au soldat, qui traîne dans la boue, à la place des deux jambes deux moignons sanglants, l’os à nu comme un jambon qu’on désosse ; au soldat, qui court, serrant sa mâchoire inférieure contre la supérieure, pour qu’il ne la perde pas : au soldat qui court en hurlant, en fourrant ses intestins dans son ventre ouvert. Les nôtres meurent par morceaux petit à petit dans d’atroces souffrances ; eux meurent entiers d’un seul coup. (Silence derrière les ifs, on entend le bruit du déverrouillage et de l’ouverture des portes) Votre mort à vous, lieutenant, telles que les choses se présentent, risque-t-elle d’être aussi douce ? Un peu de raison, lieutenant.… … (l’entraînant) Venez. Allons au camp, voir les hommes.

Ils sortent.

 

 

Le camp de concentration. Le block 0, à part du camp, dont on perçoit, au loin, la rumeur, et la lumière diffuse. La place devant le block, avec un arbre sans feuilles. Adossée au block, une petite tribune de trois gradins.

Entrent Le Commandant et Baudis.

Le Commandant.– Nos prisonniers passent en ce moment à l’identité judiciaire.… … Quand on est jeune homme, on achète les livres dont on parle dans les journaux, mais qu’on ne lira pas, on appose fièrement notre griffe sur la page de garde, et tout fier, on se fait une bibliothèque d’esbroufe. Nous tatouons, de même, sur le bras gauche de nos prisonniers, un numéro matricule, qui les marque à vie. (se plaçant de l’autre côté, il montre le block, la tribune, la place devant) .… Au lavoir, à la rivière, il fallait voir avec quelle violence ma grand mère, avec son battoir, frappait le drap qu’elle avait savonné ; quand elle l’avait rincé, comme elle tordait le drap à mort ; pour en finir, comme elle en giflait et claquait la planche : je vous garantis qu’aucun drap n’était plus propre… … Et mon économe de mère, quand le tube de dentifrice arrivait à sa fin, comme elle pressait des doigts le long du tube, du pli jusqu’à l’orifice, l’escaladant comme à la varappe, pour en sortir toute la pâte ; et non contente, après, comme elle éventrait le tube, pour récupérer de la pâte les derniers vestiges. Je vous certifie qu’après son passage, il n’en restait rien… …Quelles parfaites maîtresses de maison c’étaient tous les deux.

Le Commandant et Baudis montent dans la tribune.

 

Entrent au pas les 11 prisonniers, Abram, qui se place devant, le soldat Schiesser, fusil en main,et le prisonnier de droit commun Siewert, qui se placent derrière. Les 11 sont tondus, habillés d’une veste et d’un pantalon de toile rayés usagés. Ont un triangle noir cousu sur le côté gauche de la veste Bettler, Kaefferkopf, Nichts, Zaccarias, une étoile jaune Hamber Salomon, Hamber David, Bock, un triangle violet Reiterknecht, un triangle rose Muth, un triangle brun Ingo, un triangle rouge Schere, un triangle vert avec un S Siewert.

Abram.- (hurlant) Ei, zwo, ei zwo, ei zwo, en rangs par quatre, triple distance. Halte.

Les 11 se rangent.

Abram.– Siewert.

Siewert avance et se place sur la même ligne qu’Abram.

Abram.– Je vais vous donner, porcs, un porcher digne de vous. (présentant) Eddie Siewert a le fâcheux travers de considérer la chose mobilière d’autrui avec l’intention d’agir en propriétaire de cette chose. Lors de son dernier cambriolage, d’une main certes il tenait un outil qui menaçait l’intégrité des choses, mais de l’autre il tenait en plus une arme qui menaçait l’intégrité des personnes. Cette circonstance aggravante a fait que son délit a été qualifié de crime. C’est ce qui fait que ce verrat est avec vous, pourceaux.… .. C’est ce boueux que je vous donne comme kapo, ordures.

Siewert.- (claquant des talons) Si vous voulez bien, chef, je préfèrerais pas.

Abram.– Voyez, même lui, vous le dégoûtez. (à Siewert) C’est justement pourquoi.

Siewert.- (claquant des talons) C’est pas mon monde, chef.

Abram.– Justement. C’est pas à toi d’entrer dans leur monde, mais à eux d’entrer dans le tien.

Siewert.– (claquant des talons) Je parle pas bien, chef.

Abram.– Justement. Eux parlent trop bien. C’est à eux d’amaigrir leur vocabulaire au tien.

Siewert.- (claquant des talons) Ils savent plus de choses que moi, chef.

Abram.- Justement, ils savent trop. Ta tâche est de les dégénérer.. .. (aux 11) Les amateurs, ne vous risquez pas à voler, ce professionnel a l’œil à tout.

Il lui indique la dernière place qui reste au dernier rang.

Abram se place avantageusement.

Abram.- (montrant la tribune) Il pourra arriver que des officiers, des sous-officiers, des soldats, en stage seront dans la tribune à vous observer, à prendre des notes.… ...Est-ce que les acteurs, quand ils sont sur scène, jettent un seul regard sur le public ? Ils jouent pour le public, certes, mais ils jouent comme si le public n’existait pas, et ils jouent d’autant mieux, qu’ils jouent comme si le public n’existait pas. Lorsqu’un inspecteur vient inspecter un instituteur, que fait-il? Il s’assied au fond de la classe, et l’instituteur fait sa classe comme si de rien n’était. Tel doit être votre comportement à l’avenir.… … (montrant une petite brochure verte) Règlement du camp. (il lit) «  Apprenez, mes frères quels sont les 4 degrés de l’humilité. Le 1er degré est l’obéissance sans délai : à peine l’ordre du Père Abbé, est-il exprimé, l’acte de son fidèle est exécuté. Le 2ème échelon de l’obéissance est de haïr sa volonté propre. Le 3ème échelon de l’humilité est de se soumettre en toute obéissance au Père Abbé. Le 4ème échelon de l’humilité est d’obéir même à des ordres durs et rebutants, voire même à souffrir toutes sortes de vexations, et de savoir garder alors patience en silence, en tenant bon sans se lasser ni reculer. » Règle de St Benoît, que nous adoptons telle, tellement nous la trouvons sainte et sage. …(les examinant) Dites. Vous êtes là, mais je ne vous sens pas. Il est hors de question que pendant que les corps sont là, vos esprits prennent la poudre d’escampette. Tout de vous est prisonnier, corps, esprit, âme : je vous veux toujours là, en entier. A trois : nous sommes là corps et âmes, sergent. Un deux trois.

Tous.– Nous sommes là corps et âmes, sergent.

 

Abram s’approche de Muth, se tient à distance avec une mine dégoûtée.

Abram.– Voyons voir un peu le cheptel. (à Muth, faisant son tour, l’air dégoûté) Ah. J’ai retenu le bagouzard… ... Ce Monsieur, bien que Monsieur, est marié à un Monsieur.. .. Marié, je dis bien : l’un tend l’anneau, l’autre enfile le doigt dedans… … Monsieur, bien que Monsieur, n’a plus les couilles à son cul, il a les couilles au cul de l’autre. … …Quelle est l’occupation de Monsieur dans la vie ? Creuser son petit trou.. .. de balle... .. (s’attardant derrière Muth) Voilà ce qui le motive : le fondement… ... Le siège de ses émotions : le siège. ..(hurlant) Muth. A 4 pattes. Fais le chien. (hurlant) Bock, à 4 pattes. Fais l’autre chien. (à Muth) Qu’est-ce que fait le chien, quand il rencontre un autre chien ? Il lui flaire le museau avant ? Nenni, il lui hume le museau arrière. Salue l’autre chien, chien.

Muth à quatre pattes fait le tour de Bock, et lui hume le derrière.

Muth.- (off, suppliant) Pâle et bel Antoine, translucide opale. Soleil éclatant de mes jours, douce lampe de mes nuits. Eau fraîche de mes étés, feu ardent de mes hivers. Chaque soir, je m’endors avec la pensée de toi la nuit, chaque matin, je me réveille avec la pensée de toi le jour. Mon absent présent, mon présent absent. Mon seul tout, mon objet unique, mon Antoine.

Abram.- (va à Muth) Fi, le chien. Devant tout le monde. Tu fais honte à ton maître. (du pied de côté, il pousse Muth, qui tombe) Debout, les chiens. A vos niches. (Ils se lèvent)

Muth.- (off) Je suis né difforme, il se moque de ma difformité. Plutôt n’être plus, que subir de tels opprobres.

D’un coup de pied, Abram le pousse à sa place.

 

Kaefferkopf fait un pas en avant.

Kaefferkopf.– Le détenu n°06 Kaefferkopf, asocial. sollicite l’autorisation de dire deux mots au sergent. (Abram le regarde sans mot dire) Le détenu Kaefferkopf est Inspecteur Général de la Poste,

Abram.– Mon cul

Kaefferkopf.– Mais c’est vrai, sergent.

Abram.– Inspecteur Général mon cul

Kaefferkopf.– Inspecteur Général mon cul, poste qui est assimilé à commandant. Il aimerait instruire la Kommandantur d’une chose qu’apparemment elle ignore. Il pense qu’il s’est commis une confusion de nom, et en conséquence une erreur de personne : il veut aider la Kommandantur à réparer la méprise. La Kommandantur en saura gré au sergent, en premier… .. Un employé de mes services, ici présent, peut confirmer mes dires.

Abram, des yeux, interroge le groupe.

Nichts.– C’est un honneur pour le détenu n°08 Nichts, asocial, de témoigner pour M. l’Inspecteur Général.

Abram.– (à Nichts) Sais-tu que ton Inspecteur Général mon cul me reste en travers de la gorge. Aide-moi à le faire passer, Nichts de rien. Flanque-lui une torgnole.

Nichts.– Le détenu n° 08, Nichts, asocial n’a pas en lui assez de forces, sergent.

Abram.– (à Kaefferkopf) Qu’est-ce que tu dis de ce refus d’obéissance ? Suis-je l’autorité ou non ?

Kaefferkopf.– Vous êtes l’autorité, sergent.

Abram.– Ton employé ose me désobéir.

Kaefferkopf.– (à Nichts) Aucun être au monde ne peut accepter cela, Nichts.

Abram.– Montre à ton personnel comment il faut se conduire. Donne-lui un coup de pied au cul.

Kaefferkopf.- (à Nichts) L’inférieur n’a qu’un seul devoir, Nichts, obéir. J’espère vous retiendrez à l’avenir la leçon.

Kaefferkopf donne à Nichts un coup de pied au cul.

Abram.– (à Nichts) Convaincu, Cucul ?

Nichts.– Oui, sergent.

Abram.– Es-tu prêt à appliquer la leçon que ton supérieur vient de te donner ?

Nichts.– M. l’Inspecteur Général est pour moi la Loi et les Prophètes.

Abram.– (à Nichts) Je réitère donc mon ordre de lui flanquer une torgnole. Seulement, Nichts, comme tu m’as désobéi, qu’il faut que je te punisse, tu vas lui donner non pas une, mais deux, torgnoles.

Nichts.– Oui, sergent.

Nichts se place devant Kaefferkopf, fait un petit geste d’excuse, et se met en posture. Malgré lui, Kaefferkopf lève les bras.

Abram.– (à Kaefferkopf) Monsieur ordonne à son employé d’obéir, mais s’oppose à ce qu’il obéisse ? Quelle est cette mutinerie ?

Kaefferkopf.–(baissant les bras)Je fais amende honorable, sergent. Nichts lui donne deux torgnoles.

Abram.– Tu as fait une tentative d’obstruction, tu comprends qu’il faut que je te punisse ?

Kaefferkopf.– Je le demande, sergent.

Abram.- (à Nichts) Un double coup de pied au cul, un du pied gauche, et un du pied droit.

Nichts obéit.

Abram.- (à Kaefferkopf) L’Inspecteur Général mon cul désire encore instruire la Kommandantur ?

Kaefferkopf.– (reculant à sa place) Le détenu n° 06 Kaefferkopf asocial retire sa demande, sergent. (off) J’ai commis une faute. Ce n’est qu’avec ses pairs qu’il faut traiter. A la loge du concierge, on est accueilli par des grossièretés, à l’étage, on est accueilli avec des égards.

 

Abram s’arrête à Bock, se met devant lui.

Abram.- (de Bock) Ah bah. Avec leur barbe, non seulement ils sont leur caricature, mais ils sont la caricature de leur caricature. Avoue que tu es laid, Bock ?

Bock.– Je suis laid, sergent.

Abram.- (fronçant le nez, détournant le visage) ... Quand je suis en face de toi, détourne ta tête : empruntant la passerelle de l’air, j’aimerais bien que des petites bêtes ne passent pas de toi à moi.

Bock.- (tournant la tête) A vos ordres, sergent.

Abram.– Et je t’interdis de me dire vous et sergent. A l’idée que tu malaxes ce vous et ce sergent avec ta salive, et que tu me le craches tout baveux à la figure, j’avale de travers. A l’avenir, tu me parleras à la 3ème personne. … … (faisant le tour de Bock) Qu’est ce que tu peux être laid. Tu es vraiment laid comme un singe. Quel est l’idéal de la beauté d’un singe juif ? Une guenon juive aux jambes de juive. Quel est l’idéal de la beauté d’une guenon juive ? Un singe juif au nez juif. Comment, vous mariant entre vous, multipliant le même par le même, juif par juif, pouvez-vous vous faire juif au carré ? Ne voyez-vous pas que plus vous êtes laids, plus vous êtes laids ? ..(s’éloignant, le contemplant de plus loin) .. Petit, velu, quadrumane, vous êtes une espèce de tribu arboricole. … … (il lui montre le squelette d’arbre sur la place) L’homme descendant du singe, retrouve tes ancêtres. Regrimpe l’arbre de nos origines. Monte, Bock.

Abram cravache Bock, qui peine à monter.

Bock.- (off, priant, les mains vers le ciel) Le peuple juif, Seigneur, singe les attitudes du croyant. Il n’est que juste qu’il singe les attitudes du singe.

Tout en haut, Bock, qui n’en peut plus, se laisse tomber. Abram éclate de rire.

Abram.– Récréation terminée. (à tous, montrant le block) Lavage à grande eau, lit au carré. Exécution.

Les 11 courent, en file, dans le block, où on entend qu’ils s’activent.

De la tribune, le commandant fait le geste d’applaudir, Abram salue. Le Commandant et Baudis sortent, puis Abram. Schiess reste devant la porte du block 0.

 

 

 

Kommandantur.

La villa de Johanna et de Kurt Abram. Le salon. La table est coquettement mise. La porte de la cuisine est ouverte. De la porte-fenêtre, qui donne sur une terrasse et sur le jardin en friche, Johanna guette l’allée , va, vient, inquiète. Enfin, son visage s’ouvre.

Johanna.- (off, au public) Ah, il vient droit ici… … Ce que je crains comme tout, c’est qu’il s’arrête au passage à certaine maison. Les yeux de certaine femme de caporal délurée, Rosette, sont sans cesse, à la recherche des siens. .… … (expliquant au public) J’ai choisi pour mari un beau garçon, qui présente bien, mais j’ai pris garde qu’il soit à principes, inculte, immature. Je me suis donné pour règle de vie d’avoir vis à vis de lui, la tête froide, le corps pas trop chaud, d’user avec lui d’un service amoureux minimum, de ne pas approfondir sa science de ce côté-là. … … J’ai 36 ans, il était temps de mettre une croix définitive sur cette chose dangereuse, qui vous fait dépendante, suppliante qui s’appelle amour. Je veux être l’épouse la plus chaste possible, pour avoir le mari le plus chaste possible. Je veux être maîtresse de moi, pour être maîtresse de lui, et je veux être maîtresse de lui pour être maîtresse de notre vie. A mon âge, il n’y a plus qu’une chose à réussir : la famille.

Elle va vers l’entrée, ouvre la porte, accueille le sergent Abram d’un bref baiser sur les lèvres.

Abram.– Fêté chaque fois d’un tel accueil. Toi me guettant, la table mise, le repas fait. Qui a meilleure épouse que moi ?

Johanna.– Quelle épouse a meilleur mari que ton épouse ?

Johanna prend la vareuse de Kurt, la suspend, l’invite à prendre place.

Abram.– Quoi de neuf , Johanna ?

Johanna.- Miroir face à miroir : le même jour répété indéfiniment. La vie parfaite.

Elle lui présente les hors d’œuvre, il se sert.

Abram.– Raconte-moi ta matinée, comme tu l’as vécue. Je veux refaire ton chemin avec toi.

Ils mangent.

Johanna.– J’ai fait d’abord ce qui réclamait des forces fraîches : le repassage. Puis j’ai fait le ménage : c’était le tour de laver la cuisine, la salle de bains, les toilettes. Puis, j’ai préparé le repas, pendant que ça cuisait, (montrant le bureau) j’ai écrit aux filles, si tu veux ajouter un mot et signer.

Abram.– Tu as pu lire un peu ?

Johanna.– (hésitant) Je lirai peut-être cet après-midi.

Abram.- Je connais ton appétit de lecture, il te faut ta nourriture journalière. Tu ne sais pas comme ça me plaît d’avoir une femme qui lit : j’ai l’impression d’être moins sot.

Johanna.– … … Je ne pense plus tellement de bien de la lecture. Les livres vous sapent, plutôt qu’ils vous construisent.

Abram.– (hésitant)Tu n’es pas sortie ?

Johanna.- (off, au public) Il me teste. (haut) Pourquoi faire ? Tu a été assez gentil pour faire les courses.

Abram.- (off, au public) Bonheur. Elle n’a pas senti le besoin d’autre chose que de nous. (haut) Tu te confines dans un air confiné. J’aimerais que tu t’aères.

Johanna.- (off) Il veut me pousser à voir du monde, pour s’autoriser à faire de même. (haut) La forêt et le ciel par la fenêtre, toi ici quand tu es là, vous m’aérez en suffisance.

Elle place sur un plateau, le plat de hors d’œuvre et les assiettes et va dans la cuisine.

Abram.- (off, au public) Avoir pour femme, une femme de famille noble, diplômée, cultivée, riche, honnête, fidèle, excellente maîtresse de maison, belle en plus. Qui est plus chanceux que moi.

Johanna revient avec l’ein-topf, qu’elle pose sur la table, dont elle sert son mari. Son mari leur sert à boire. Ils mangent.

Johanna.– Toi, au camp ? Dis-moi.

Abram.– Je suis assez content. Ce n’est pas mal ce que je fais. .. Le commandant, qui faisait voir mon école au nouveau lieutenant, de loin a fait le geste de m’applaudir.

Johanna.– Je suis heureuse qu’il reconnaisse ton mérite.

Abram.– … ... Johanna. Est-ce que nous pourrions avoir une meilleure situation ? Nous oeuvrons pour le Reich, nous sommes loin du front, logés, nourris, payés d’une haute solde, nous sommes ensemble, et en même temps, nous construisons notre maison près de Munich. Qu’est-ce qu’il pourrait nous arriver de mieux ?

Johanna.– Grâce à toi.

Abram.– Grâce à toi, qui supportes cet exil et cette solitude.(hésitant) A propos, nous avons reçu deux invitations. La première, du cercle des officiers. Ils organisent un gala, et ils invitent les sous-officiers.

Johanna.– Selon toi ?

Abram.– C’est toi qui as besoin de voir du monde, je n’en vois que trop (off, au public) Il y a une chose que je redoute plus que tout, qu’elle lie connaissance avec le beau capitaine Dietrich, le tombeur de ces dames.

Johanna.– Quand ils nous invitent, ou bien ils nous parlent avec une familiarité hautaine, qui me déplaît tout à fait ; ou bien, ils nous laissent entre nous et nous ignorent. Je ne sais ce qui m’offense le plus.

Abram.– Je pense comme toi. (off) Bonheur. Je n’ai pas à souffrir les affres de la jalousie. Que Dietrich et elle lient conversation, parlent art, littérature, et je passe à la trappe…

Johanna fait le geste de servir encore Abram de l’ein-topf, Abram refuse de la main : « exquis », Johanna porte l’ein-topf à la cuisine, revient avec le plateau, en charge les assiettes, porte le tout à la cuisine, revient avec le plateau chargé d’une tarte dans sa tôle, de deux petites assiettes avec deux petites fourchettes, de deux tasses à café, de leurs deux assiettes, de leurs deux petites cuillers, d’un sucrier, et d’une cafetière.

Johanna.– La deuxième invitation ? Abram.- La deuxième invitation vient de la troupe. Les soldats organisent un bal champêtre. Ils invitent leurs sous-officiers. … … Ils te placeraient à la place d’honneur. Tu serais leur reine.

Johanna.- (servant, off, au public) Je le vois venir. Cette Rosette effrontée l’inviterait à danser, elle le séduirait en moins de deux, pendant que moi qui danse comme un balai, je jouerais à la dame à la licorne. Très peu pour moi. (haut, ils mangent) Je crains que les soldats ne se sentent aussi mal à l’aise avec nous, que nous le serions avec des officiers.

Abram.– Il est vrai qu’on ne se sent bien qu’avec des égaux… ... Nous pourrions inviter de temps à autre le sergent Kuntz et sa femme.

Johanna.- (off) Tu penses. Deux couples d’amis se fréquentent, et un beau jour, sans que rien le laisse prévoir, la femme de l’un s’en va avec le mari de l’autre. (haut) Qu’avons-nous besoin de tiers, Kurt ? Ne faisons-nous pas un tout, tous les deux ? Ne sommes-nous, toi, moi, au complet ?

Abram.– Tu es enfermée dans un monastère sans avoir prononcé des vœux.

Johanna.– Le monastère est conjugal. C’est le monde que j’ai choisi, et je n’en veux pas d’autre.

Abram.– Si tu es heureuse, je le suis aussi. (Johanna offre de le resservir, Abram lève la main pour refuser « c’était parfait ») Faire connaissance d’inconnus, pour connaître qu’on ne connaissait qu’eux ? Chaque tiers n’est que le même une fois de plus. Johanna.–.. .. Voyager ailleurs pour tout voir en surface et en courant, ou s’attarder son pays, et connaître son pays à fond, que vaut-il mieux ? Qu’est-ce qui est préférable : approfondir sa propre langue ou en apprendre une autre ?

Abram.- (se levant) Je suis comme toi. (Il regarde sa montre) (Johanna lui offre à enfiler sa vareuse)

Johanna.- (montrant le bureau) Tu veux ajouter un mot et signer pour les filles ?

Abram.– Bien sûr.

Il va écrire son mot et signer, va dans la cuisine, se charge du sac aux ordures, revient à sa femme. Sortant, ils se retrouvent sur la terrasse, devant le jardin en friche.

Johanna.– Une chose à laquelle j’ai pensé, Kurt. Mon frère était assez orgueilleux, il avait voulu gagner son argent de poche lui-même, aussi il avait donné des leçons de latin à des élèves menacés de redoublement.

Abram.– Où tu veux en venir ?

Johanna.- (montrant le jardin en friche) Notre jardin est de bonne terre noire d’Ukraine. Laisse-moi aider à notre budget, permets-moi de le cultiver.

Abram.– C’est une façon de me dire : fais-le. Jamais, tu m’entends ?

Johanna.– C’est moi qui en ai eu l’idée. C’est moi qui me propose.

Abram.– Et je te laisserai faire ?.. .. Lorsque j’ai eu 15 ans, ma mère m’a tendu une bêche, et m’a dit : le jardin, c’est une affaire d’hommes. Le jardin m’a-t-il fait assez suer, m’a-t-il donné assez de cloques. Je me suis juré que de ma vie je ne toucherai à une bêche.

Johanna.– Les légumes sont chers. Ce serait ma façon de participer à la construction de notre maison.

Abram.– Quelques sous grattés à gratter la terre, je m’y refuse… .. Je suis sur le pied de guerre toute la journée, j’ai droit à ma permission du soir. C’est non. Je ne veux plus en entendre parler.

Fâché, il l’embrasse sur les lèvres brièvement, et sort avec le sac à ordures.


 

 

2

 

 

 

Dans le block, fin de la nuit. De sa couchette du bas, Schere se penche, et de sa main tâte sous sa couchette.

Schere.–(chuchotant, comme si la voix ne venait de nulle part) Qui est là ?

Nichts.- (sort de sous le lit, chuchotant, idem) C’est moi, Nichts.

Schere.– Tu dors à même le sol ?

Nichts.- J’ai eu trop de peine hier à mettre ma paillasse au carré.

Schere.– Tu arrives à dormir ?

Nichts.– De toute façon, je dors mal. … .. A l’idée du tonnerre de hurlements qui nous déchire l’air le matin, toute la nuit je suis aux aguets.

Schere.– Quand le tonnerre éclate au-dessus de ta tête, tu ne sais pas que la foudre, elle, la plupart du temps, frappe plus loin ? Abram hurle pour te terrifier, tu vois, il arrive, il te terrifie. Ne te laisse pas impressionner. .. .. Ton sommeil est en déficit, ton compte est débiteur. Ca va te jouer des tours à la longue.

Longue sirène dans le camp. La lumière s’allume brutalement. Siewert se lève, tire sa couverture sur sa paillasse, prend le chaudron et une caissette et sort. Tous s’affairent à aller se laver, puis peinent à faire leur lit selon les règles. Siewert revient avec le « café », et la cassette chargée de 12 petits cubes de « pain ». Bettler bâcle son lit et s’assied, la tête dans les mains. Schere, après avoir bâclé son lit, prend sa gamelle, se fait servir par Siewert, revient s’asseoir sur son châlit, boit son café, et mange tranquillement.

Kaefferkopf.- (à Schere) Tu as vu comme ton lit fronce les sourcils ? Devine l’humeur dans lequel ça le mettra. Schere hausse les épaules.

Au bout d’un moment, la porte s’ouvre brutalement. Entre Schiesser, le fusil en mains.

Schiesser.– (hurlant) Inspection. Garde à vous.

Le block se précipite pour se placer au garde à vous au pied du lit. Entre Abram, qui va droit au lit de Kaefferkopf.

Abram.- (à Kaefferkopf) Tu appelles ça un lit fait, Inspecteur Général mon cul ?

Kaefferkopf.– En comparaison d’autres, je ne trouve pas le mien si mal fait. (de la tête, il indique le lit de Schere)

Abram.– Non seulement il conduit mal son lit, mais il se conduit mal en société : il balance les autres. Comment oses-tu te comparer à Schere, Inspecteur des Travaux Finis ? Les communistes ont été des adversaires francs et loyaux : on s’est battus avec eux, poing contre poing. Toi et ceux ton espèce vous êtes des tartufes, des jésuites. Vous êtes une masse visqueuse, qui vous colle partout ; on a plein les doigts de vous, on n’en finit pas d’essayer de se détacher de vous… (Il défait le lit de Kaefferkopf, le jette par terre) … Avoue que tu es un menteur et un paresseux.

Kaefferkopf.– J’avoue, sergent.

Abram.- (à Schere) Toi, le communiste, avant certain lendemain, tu déchanteras. (à tous) Dans dix minutes, nouvelle inspection.

Il défait tous les lits, sort, puis Schiesser.

Tout le monde se précipite à refaire son lit avec soin, sauf Bettler et Schere, qui se contentent de replacer leur paillasse et tirer leur couverture. Bettler s’assied sur le sien, la tête dans les mains, pendant que Schere continue de boire son café et manger son pain. Schere regarde Bettler,lui prend sa gamelle, va lui chercher du café et son cube de pain, les lui tend.

Schere.- (à Bettler) Tu veux mourir avant l’heure ? Petit code de la survie : article 1, mange tout ce qu’on te donne, même si ça te dégoûte, tes intestins feront le tri ; article 2, dors autant que tu peux ; article 3, bavarde le moins que tu pourras, évoquer le passé avive les regrets, évoquer l’avenir avive l’espoir, regrets et espoir dévastent et ravagent ; article 4, vis au présent, aie pour chaque jour un agenda précis, questionner X sur son métier, faire connaissance de Y, observer Z, etc. ; article 5, sors chaque jour de la bibliothèque de ta mémoire tel livre que tu as lu autrefois, essaie de t’en souvenir ; article 6, chaque soir fais ton journal du jour, vois les choses que tu dois en retenir, apprends-les par cœur, et fais ton programme du lendemain. Si tu suis ces articles, et s’ils ne te tuent pas, tu survivras.

Schere revient manger et boire à sa place, Bettler boit son café et mange. Coups de sifflet. Tous se précipitent dehors.

 

 

 

La place d’appel, chacun prend sa place. 2 SS dans la tribune à prendre des notes. Consultant sa liste, Abram , une cravache en main, circule entre les rangs.

Abram.– Hamber Salomon. Ainsi tu as fondé un petit Israël en Saxe.

Salomon.– J’employais des Allemands, sergent.

Abram.– Madame la fourmi juive avait fondé sur le rosier allemand une colonie de pucerons allemands, dont elle tétait le miellat avec voracité.

Salomon.– Je suis né Juif, sergent, mais j’ai renié mon judaïsme, et je me suis fait Allemand. L’Allemagne est ma mère adoptive.

Abram.– Le Juif qui renie sa Juiverie, est encore plus Juif que les Juifs. Tu t’es fait Allemand par appétit du lucre.

Salomon.– L’Allemagne est ma patrie de cœur, sergent.

Abram.- Ton cœur étant ton porte-monnaie, l’Allemagne est la patrie de ton porte-monnaie, c’est ce que je dis.

Salomon.– La langue allemande est ma langue, son histoire est mon histoire, sa pensée est ma pensée.

Abram.– Et sa monnaie est ta monnaie. Ton atelier ne te suffisait pas, il fallait que tu te fabriques une fabrique. Une fabrique ne te suffisait pas, il t’a fallu deux fabriques.

Hamber Salomon.– J’ai défendu ma patrie allemande. J’ai fait la guerre.

Abram.– .. ..Dans l’intendance, ou dans le service de santé ?

Salomon.– Au front, M. l’Officier, dans une unité combattante. J’ai fait Verdun et la Somme.

Abram.– .. .. (ironique) Gradé, je parie.

Salomon.– Capitaine.

Abram– (riant) Capitaine. Tu étais officier, l’Allemagne est vaincue, tu en réchappes, et tu t’en vantes. Tu mènes le pays à la catastrophe, il y a un million de morts, sauf le Youpin… … J’imagine comme soigneusement, tu t’es mis de côté, comme tu as économisé ton précieux sang. C’est parce que tu t’en es tiré sain et sauf, que la patrie a été perdue. A l’avenir, pour bien t’imprégner de la boue que tu es, à l’appel, tu te mettras à plat de tout ton long.

Hamber Salomon se met à plat ventre. Abram s’essuie les semelles sur les côtes de Salomon.

 

Abram , consultant sa liste, va à Reiterknecht.

Abram.– Témoin de Jehovah. A toi, les yeux blancs, prêche. (Reiterknecht se fige au garde à vous) Je te donne le tour de manivelle : « Frères, écoutez l’Agneau qui vous crie

Reiterknecht.- (extatique) Frères, écoutez l’Agneau qui vous crie : « Mon retour est proche. Il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Soyez parmi les appelés pour que vous ayez une chance d’être parmi les élus. » (Abram s’étire et bâille) Frère, assoiffé d’amour, tu gémis : qui désaltèrera ma soif ? Ne sais-tu pas que Jésus, qui est tout amour, est derrière ta porte, et attend que tu lui ouvres ? Ouvre-lui, et tu verras, il entrera, et s’assiéra à ta table. Jésus t’aime tel que tu es, pécheur, non pécheur, il ne veut qu’une chose, c’est que tu l’aimes autant que tu l’aimes. Réponds-lui : « Amen, entre, Seigneur Jésus. »

Abram.– Bla bla bla, bla bla bla. Passe aux commandements.

Reiterknecht.– Le premier commandement est : tu ne tueras pas, a dit le Seigneur.

Abram.– C’est pas le meilleur. C’est à cause de lui que tu es ici. Passe.

Reiterknecht.- Tu ne commettras pas d’adultère.

Abram.– Bravo. (hurlant) Travail, famille, patrie, Heil Hitler. (comme faisant le geste à la chorale)

Tous.– Travail, famille, patrie, Heil Hitler.

Abram.– La suite. (de la main, il fait semblant de tourner une roue)

Reiterknecht.- Tu ne voleras pas. Tu respecteras la parole donnée. Tu obéiras aux ordres de tes supérieurs. Tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé.

Abram.– Tout ça, ça me plaît comme tout. (il applaudit) Ce que j’aime, chez les Témoins de Jehovah, c’est que c’est carré. Tu ne voleras pas, tu obéiras aux ordres de tes supérieurs, tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé : quelques soient les conditions, y a pas à chiquer, c’est comme ça, pas autrement. C’est ce qui fait la réputation des Témoins de Jehovah chez nos officiers et chez leurs femmes, parce que ce sont les exactes qualités que les maîtresses de maison réclament de leur femme de ménage. … … Le capitaine Dietrich réclame un Témoin de Jehovah comme domestique : je te donne l‘emploi.

Reiterknecht.– Le détenu n°09 Reiterknecht, Témoin de Jehovah remercie le sergent.

Abram.– Schiesser, conduis la bo-bonne à la patronne.

Schiesser.– A vos ordres.

Schiesser sort avec Reiterknecht, et revient seul.

 

Abram, continuant de passer dans les rangs, consultant sa liste, s’arrête devant Ingo. Ingo se jette à terre devant Abram, qui, effrayé, recule, et sort son pistolet.

Ingo.– (humblement )Ma place est à terre à vos pieds, Seigneur Commandant.

Abram.– (rassuré, riant) Je ne suis pas commandant, bourricot.

Ingo.- Les Bohémiens sont en proie toute leur vie, au remords de leur péché originel : celui d’être ceux qu’ils sont. Je demande au Seigneur Commandant, comme une grâce, de m’ôter de ses yeux, et pour m’ôter de ses yeux, de m’ôter l’existence.

Abram.– (agitant son pistolet, riant, montrant aux SS de la tribune Ingo à ses pieds) Ah ha. Hein ?

Ingo.- Je ne suis honteux que d’une honte, celle d’imposer au Seigneur Commandant ma vue. Je le supplie, comme une prière, de s’en libérer. Le Seigneur Commandant peut tout, il n’a qu’à vouloir. Je l’implore de décharger l’Allemagne de mon existence. Je ne requiers qu’une seule grâce : que Sa main me donne le coup de grâce.

Abram.– (aux 11) Certains feraient bien de prendre son humilité pour exemple. (à Ingo, lui donne un petit coup de pied de la pointe de sa chaussure sur l’épaule) Je retiens l’offre, le moment venu. En attendant, debout.

Ingo se relève, et courbé, à reculons rejoint sa place.

 

Poursuivant son tour, consultant sa liste, Abram, s’arrêtant devant Bettler.

Abram.- Ce grand-là, Zwicker Alsacien ne dit pas un mot, mais il n’en pense pas moins, il réfléchit (il lui enfonce la cravache dans le ventre) A quoi?

Bettler.– Je ne veux pas offenser le sergent, mais je ne réfléchis pas.

Abram.– Menteur. Tu es ailleurs. Tu es en train de prendre des notes, sous la table.

Bettler.– Aucune partie de moi n’est ailleurs qu’ici, sergent.

Abram.- Tu montres un visage de bois. Qu’est ce qui se cache sous ce masque ?

Bettler.– Celui qui est sous la menace d’un pistolet est concentré en lui, attentif. Il cherche à s’adapter à la situation, pour autant qu’on veut bien le laisser en vie. Il cherche à être comme on désire qu’il soit.

Abram.– Je sais ce qui m’impressionne chez toi, c’est que tu es plus grand que moi. A l’appel, désormais, tu te mettras à genoux.

Bettler s’agenouille.

Abram.– A la bonne heure (lui frappant la tête avec sa cravache) Je peux taper sur ta tête d’œuf. Les choses rentrent dans l’ordre.

 

Passant, Abram s’arrête à Kaefferkopf.

Abram.– Ah, toi, je te vomis.… ..Tiens, crache-toi à la figure. (Kaefferkopf, pendant la tête à droite et à gauche, essaie en vain) Stupide arriviste, lève la tête droit vers le ciel. Crache contre le ciel. (ce que fait Kaefferkopf, le prévenant, hurlant) Stop, reste comme ça. Que ton crachat sèche sur toi, afin que tu le sentes tirer sur ta peau.

Kaefferkopf obéit.

Kaefferkopf.- (off, rageur) Tu ne te doutes pas comme le ciel va te tomber sur la tête. Continue d’allonger la facture : tu n’auras pas bientôt assez de ta vie pour rembourser tes dettes.

 

Muth, visiblement pris de besoin, ne pouvant plus se retenir, se met au garde à vous.

Muth.– Le prisonnier n°07 Muth Amand, homosexuel demande au sergent l’autorisation d’aller aux toilettes.

Abram.– Ne fais donc pas la chochotte quand tu parles, dans la pratique tu ne fais pas tellement de chichis. Parle comme tout le monde : tu veux faire pipi ou caca ?

Muth.– (off) Mon Antoine, comme il connaît l’art d’humilier. (pas trop haut) Caca.

Abram.– On dirait que tu as honte. C’est une fonction physiologique comme une autre. Aussi fort que ça pue. (hurlant) Caca.

Muth.- (fort) Caca.

Un silence. Abram toise Muth, de la cravache il lui soulève le menton.

Abram.– Tu n’as plus personne pour t’enculer à l’endroit, tu veux t’enculer à l’envers ? Tu veux te masturber le fion ? Tu veux te la sentir passer ? Minute de bonté : va. (Muth sort. A tous) Elevons les yeux et les cœurs, frères, notre petite camarade s’envoie en l’air. (tous lèvent les yeux au ciel, au bout d’un moment, Muth revient) Tu t’es donné ta petite fête ? Je te parle, homon-culus ?

Muth.– Oui, sergent.

Abram se tourne brutalement vers Bock.

Abram.– Bock, j’ai vu ta tête tourner vers le camp. Où est-ce que je t’ai dit que les choses se passaient ? Là-bas, ou ici ?

Bock.– Je n’ai pas tourné les yeux, sergent.

Abram.– Diras-tu que je mens ? Schiesser, au menteur, un coup dans la fesse.

Schiesser vise avec son fusil de côté la fesse de Bock, tire. Bock crie d’un léger cri, s’affaisse.

Abram.- (riant, à Bock) Debout, douillet.

Bock essaie de se relever.

Muth.- (off) Mon Antoine. Plutôt n’être plus, qu’être avili jour après jour. (il va à Bock et aide le blessé à se relever)

Abram.- (à Muth) L’efféminé veut en remontrer et joue au bravache ? Ce n’est pas de la bravoure, c’est de l’ostentation de bravoure. A cause de la rodomontade de leur petite camarade, tout le block sera privé de dîner ce soir. (Il tue Muth) Pompes funèbres Maccabée frères. C’est jour de lessive. Ma femme doit mettre à sécher du linge. (Les deux Hamber prennent le corps et l’emportent. Abram sort de sa poche une liste et barre un nom) (hurlant) En rang par deux. Ei zwo, ei zwo, ei zwo, ei zwo.

Schiesser, l’escorte. Schiesser et 4 soldats SS, fusil en main, encadrent les 11. Ils sortent.

 

 

Les 11 marchent, longent un fossé plein d’eau.

Abram.– (du doigt, il montre le fossé) Halte.. ..Juif, où est le Juif ? (à Bock) Répète-moi, Juif, que tu es un sale Juif.

Bock.– Sale Juif est mon nom. C’est la vérité.

Abram.– Si c’est la vérité, développe.

Bock.- Juif est le nom impropre, sale Juif est le nom propre. Sale Youpin, sale Youtre sont les noms qui me définissent.

Abram.– ...Sois reconnaissant au sergent, il va t’offrir à être moins sale. Bock, ma Suzanne, (montrant le fossé plein d’eau) ton bain est coulé, non sous un acacia, non sous un tremble, mais sous un sapin. Trempette.

Bock.- (off, priant, les yeux et les mains vers le ciel) Merci, Seigneur, de m’offrir de vous prouver, que je me hais en proportion que je vous aime.

Abram.– Dépêche-toi, il va pleuvoir.

Bock saute dans la mare. Du pied Abram pousse sa tête dans l’eau. Siewert se détache des 11 et va vers le fossé.

Abram.- (qui fait semblant de ne pas le voir, aux 10, éclatant de rire) En avant, marche, ei zwo, ei zwo, ei zwo.

Les 10 s'éloignent. Siewert aide Bock à sortir de la mare.2 SS restent à les attendre. Bock se racle de la main la figure, la veste et le pantalon. Ils sortent en courant.

 

 

Dans une carrière. Deux SS armés, fusil en mains, Abram et les 10.

Abram.– Halte. .. .. Heure d’arts plastiques. Hier, vous aviez fait œuvre utile. Avec diligence et application vous avez scié et empilé les bûches : la beauté des piles trahissait votre plaisir. Vous avez aimé, mais moi j’ai pas aimé que vous ayez aimé… ..Sommes-nous sur terre pour travailler ? L’art est ce qui parachève l’existence, il est générateur de perfection et de plénitude. Quel est le sommet de l’art ? L’inutile. .. .. (à Schere) Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ? Tu es dans ta tête, espèce de veau. Répète la dernière phrase que je viens de dire.

Schere.– Je ne vous offenserai pas, sergent.

Abram.– Tu m’offenses, si tu ne m’obéis pas.

Schere.– Vous avez dit : tu es dans ta tête, espèce de veau.

Abram.- (examinant les 12,passant dans les rangs, à tous) A certains couvercles qui frémissent , je sens que certains bouillent de rire au fond de leur casserole. Qu’ils prennent garde, que je ne leur coupe pas le gaz. (à Schere) La phrase avant celle-là.

Schere.– Vous avez dit : Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ?

Abram.- (observant les visages pour voir si personne ne rit, hurlant) Avant celles-là.

Schere.–Vous avez dit : quel est le sommet de l’art ? L’inutile.

Abram.—Tu as de la chance d’avoir bonne mémoire. .. ..Créez rustres. Vous inspirant des primitifs, laissant, comme eux trace éphémère de votre éphémère existence, vous allez élever un cairn. … Chacun aura à honneur de choisir une belle et lourde pierre, de la porter avec grâce, et de la poser d’un beau geste. (il singe un pas, un geste de danseuse) L’art moderne est gestuel, ou n’est pas. Soyez pris de fièvre créatrice, créez dans l’enthousiasme. (ils le font tant bien que mal)

Hamber David, ayant soulevé une pierre, la repose, et se tient après.

Salomon.- Qu’est-ce qui t’arrive ?

David.- Coupure de secteur. La lumière s’éteint. (Il se penche et se ressaisit de la pierre)

Salomon.– (s’interposant pour cacher son frère) Prends une pierre plus petite. Singe l’effort.

Ce que fait David.

Abram.- (qui regarde le tas grandir) Stop. Stop, stop, stop. Pas une pierre de plus. Vous devriez sentir cela, paysans… Appréciez. Reculez. Si vous n’êtes pas artiste, singez de l’être. Penchez la tête. (tous font comme lui) De l’autre côté. A l’envers. Admirez. Même si vous n’éprouvez rien, faites semblant. Clignez un œil. .. .. Mais crée-t-on pour la gloire ou pour la jouissance de créer ? Le véritable art est gratuit et éphémère. Toute œuvre d’art neuve, dès qu’elle paraît, est aussitôt ancienne. Tout art nouveau doit faire place à l’art nouveau nouveau, tout art contemporain, à l’art contemporain contemporain. L’œuvre d’art est achevée, reste à l’achever. Démolissez ce tas de cailloux, remettez tout ça où c’était.

Tous s’activent.

Hamber David.- (bas à Salomon) Comme il sait l’art de nous désespérer.

Abram.- (hurlant) Heureux de l'oeuvre accomplie ? Un deux trois.

Tous.- Heureux, sergent.

Abram.- (hurlant)En rangs, par deux. (tous courent se mettre en rangs) Ei zwo ei zwo ei zwo.

Ils sortent, s’éloignent.

 

 

 

La Kommandantur.

Le bureau du Commandant. Une table de conférence, avec un dossier, à la place en bout de table. Le Commandant, entre le capitaine Zange.

Zange.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Zange.– Vous m’avez fait demander, commandant.

Le Commandant.- (se voulant familier, s’asseyant devant Zange sur le bord de son bureau et croisant les bras) Que vaut-il mieux, selon vous, capitaine, qu’un commandant ait trop de scrupules ou pas assez ?

Zange.– Trop de scrupules de cent fois.

Le Commandant.– .. .. Dieu sait que je tiens, capitaine, plus que tout, à cette amitié qui nous lient tous. J’aime que vous vous aimiez, comme j’aime vous aimer, et comme j’aime que vous m’aimiez.

Zange.– S’il vous plaît, commandant, délivrez-nous de notre gêne mutuelle.

Le Commandant.–(hésitant) … … Le capitaine Schraube, qui commande le service de la comptabilité m’a signalé une bizarrerie mathématique. Vous n’ignorez pas, que, sur les inactifs, dont nous avons pour mission de soulager le Reich, sont récupérées les couronnes dentaires en or, lesquelles sont fondues en lingots, lesquels sont livrés au Ministère de l’Economie.

Zange.– Si quelqu’un le sait, c’est moi.

Le Commandant.–(hésitant) Lorsqu’à votre arrivée, vous avez été nommé à ce poste, vous aviez fait la remarque, qu’il vous semblait imprudent de confier le ramassage de ces couronnes à des sous-officiers, selon les statistiques d’une honnêteté moyenne douteuse, qu’il vous semblait plus judicieux de confier la tâche à un officier, selon les statistiques, à l’honneur moyen plus sûr.

Zange.– Je le pense toujours.

Le Commandant.– Je vous ai approuvé et je vous ai confié la tâche de la récupération. .. … Or, d’après le capitaine Schraube, avant votre nomination, sur X inactifs était récupérée Y de masse d’or. Depuis votre nomination, pour les 2X inactifs que nous touchons à présent, il n’est plus récupéré, qu’un 1Y de masse d’or, soit 2 fois moins. Selon le capitaine Schraube, la progression aurait dû être géométrique.

Zange.– En somme, vous m’accusez.

Le Commandant.– Ai-je dit cela ?

Zange.- (reculant de deux pas en arrière, claquant des talons) Je vous informe, commandant, que je porterai tout à l’heure votre accusation à la connaissance du Conseil des Officiers. J’ajoute qu’aujourd’hui même je porte plainte contre vous, auprès du tribunal militaire du Corps Noir des SS, pour dénonciation calomnieuse. Commandant. (il claque des talons et fait demi-tour)

Le Commandant va après lui, lui saisit le bras, le retient.

Le Commandant.– Capitaine, je pensais si peu vous accuser que je vous ai demandé un entretien privé.

Zange.– Je vous somme de faire perquisitionner sur le champ ma maison, de faire saisir mes cahiers comptables, les extraits de mes comptes bancaires ...

Le Commandant.– Capitaine Zange.- ..Plutôt que supposer que les arrivées des déportés riches se raréfiaient, et que se multipliaient les arrivées de déportés pauvres, vous préférez accuser un officier du Corps Noir des SS, de vol sordide de chicots arrachés dans les bouches de cadavres. C’est l’opinion que vous avez de l’honneur SS.

Le Commandant.- (lâchant du lest) Capitaine, je retire ce que j’ai dit. Je fais amende honorable. .. .. Dites-moi que vous oubliez. (le priant) Capitaine.

Zange.– A une condition : que vous me releviez de mon poste et me nommiez à un autre, neutre.

Le Commandant.– C’est ce que je ne ferai pas. Cela voudrait dire, aux yeux de tout le camp, que je vous soupçonne. Soyez généreux, pardonnez-moi mon offense. Je me fie si bien en vous, que je vous charge de gérer, en plus, les devises récupérées dans les portefeuilles des déportés.

Zange.– Vous me donnez de quoi me soupçonner deux fois plus.

Le Commandant.– Non, je vous donne de quoi ne plus vous soupçonner du tout. … … Oubliez ce qui s’est passé entre nous.

Zange.– Nous verrons.

Le Commandant.- (tendant la main) Amis comme avant ?

Zange.– (ne la lui prenant pas)Nous verrons.

Il ouvre la double porte. Entrent une secrétaire qui s’assied à une petite table à part, et qui rapportera le Conseil, les Officiers Kelch en premier, qui plaque un mouchoir ensanglanté sur le nez, puis Schraube, Dietrich, Baudis, Chorknabe, qui se mettent debout derrière leur chaise. Le Commandant va vers Kelch.

Le Commandant.–(lui montre le mouchoir) Kelch.

Kelch.– (se mettant de côté, et essayant de passer inaperçu) Le maladroit habituel. Je me mouche trop fort, c’est immanquable, mon nez coule comme une fontaine. Est-ce assez dégoûtant. S’il vous plaît, ne prêtez pas attention à moi.

Le Commandant lui montre les deux minces morceaux de sparadrap sur l’endroit de la barbe.

Kelch.- (cachant les deux sparadraps de la main) Mon habileté habituelle : je me suis rasé de trop près. S'il vous plaît. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. (Kelch rejoint la table)

Le Commandant va en bout de table.

Le Commandant.– Heil Hitler

Tous.– Heil Hitler.

Tous s’assiéent.

Le Commandant.- La séance du Haut Conseil des Officiers est ouverte. (saisissant une feuille) Je vous lis le communiqué du Ministère de l’Information et de la Propagande « Un étudiant essaie un stylo, une goutte d’encre se forme au bout de la plume, tombe sur le buvard, y stagne un instant en goutte globuleuse, semblable à la gale sur la feuille du tilleul, et tout d’un coup, elle s’étale, et le buvard la boit en entier. La Wehrmacht se prépare à un ultime assaut. Sous peu, l’Allemagne aryenne aura triomphé de toute nation, de toute race, de toute religion. Sous peu, l’Allemagne sera maîtresse du globe. »

Dietrich.– Pour traduire cette poésie Goebbels en prose Wehrmacht : à Stalingrad la VI° armée et le Maréchal Paulus se sont rendus aux Russes, et à l’Ouest, les Américains ont débarqué à Casablanca.

Le Commandant.– Mon Dieu, capitaine, vous avez l’esprit curieusement fait. Un promeneur fait un faux pas et tombe, que fait-il ? Il se relève aussitôt, regarde autour de lui pour voir si on l’a vu, frotte son pantalon, et continue son chemin comme si de rien n’était. Dieu sait, combien d’obstacles le Führer a rencontrés sur son chemin : il a eu raison de tous, il les a soit contournés, soit survolés, soit détruits. Apparemment, pour certains, tout grand homme est trop grand, dès qu’un fait se présente qui puisse le rabaisser, ils s’en saisissent.

Dietrich.– Je ne vous autorise pas, commandant, à tirer de mon intervention des conclusions hâtives. Un vrai soldat est celui qui affronte la réalité dans sa vérité. Celui qui me cache la réalité me méprise, parce qu’il suppose que la réalité dévoilée aurait une incidence sur ma loyauté.

Le Commandant fait un signe pour dire qu’on s’en arrête là. Sur un signe du Commandant, la secrétaire prend note.

Le Commandant.– (prenant la feuille suivante) Une lettre du Kapo Siewert, adressée au Reichsführer, sous notre couvert. Il se plaint des agissements de l’instituteur de notre école annexe, le sergent Abram. Il l’accuse d’avoir sa tête de Turc, un juif nommé Bock, et de le faire souffrir, pour le plaisir : il l’a contraint de grimper à un arbre, en le cinglant à coups de cravache, alors que le nommé Bock n’était pas de force à y grimper ; il l’a contraint de sauter dans un fossé plein d’eau glacée, et du pied il lui a poussé la tête dans l’eau, pour l’y noyer. En argumentaire, le Kapo Siewert se permet de rappeler les directives du Reichsführer Himmler aux commandants des camps : il est ordonné aux SS des camps de se garder à la fois de toute compassion pour les souffrances des détenus, et de toute délectation à les faire souffrir, toutes deux passions préjudiciables à la santé des SS.

Chroknabe.– Les autres kapos jouent au satrape sur leur divan, les prisonniers sont comme une cour autour d’eux, et celui-là joue au chevalier blanc, et rompt des lances pour un Juif.

Le Commandant.- .. .. (à la secrétaire) Faites entrer le sergent Abram.Vous prendrez note.

Entre le sergent Abram, la copie de la plainte de Siewert en main.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler… … Vous avez pris connaissance de la copie de la lettre du kapo Siewert au Reichsführer, sergent ?

Abram.– Oui, mon commandant.

Le Commandant.– Que dites-vous pour votre défense ?

Abram.– Quand j’étais chez les Bons Pères, commandant, ils nous contraignaient de prendre des douches froides, de nous coucher tout nus sur le sol glacé, de nous fouetter de nos ceintures. Ils voulaient que nous persécutions le cochon en nous, pour que le cochon en nous ne nous persécute pas. Le Ministre de la Propagande Goebbels a dit que les Juifs étaient les cochons de la nation allemande.

Le Commandant.– Pour rappeler une image du Reichsführer, sergent, le cantonnier, qui a pour tâche de défoncer la rue, des mains, tient les poignées du marteau-piqueur avec une telle force, qu’en même temps qu’il ébranle le béton, il s’ébranle lui-même.

Abram.– J’ai subi pendant mon enfance, commandant, tant d’humiliations de mon père, de ma mère, de mes maîtres, de mes professeurs, j’ai accumulé sur le compte épargne de mon cœur tant de haine, qui, avec le temps, ont produit en plus tant d’intérêts, que je ne suis pas près de la dépenser toute.

Chorknabe.– Le sergent Abram sert si bien la patrie, que je l’estime en droit de percevoir quelques pourboires.

Dietrich.- Abus pour abus, un peu plus un peu moins, est-ce qu’on peut tellement doser les choses ?

Le Commandant.– Pensez simplement, sergent, qu’il est possible qu’une copie parvienne au Reichsführer par des voies souterraines. .. (Le Commandant tend la main à Abram, qui lui remet sa copie ; le Commandant déchire sa lettre et la copie)… Allez-y un tout petit moins fort, sergent. Pour votre santé, mesurez-vous un peu. Rompez, sergent.

Abram.– A vos ordres, commandant. Heil Hitler.

Le Commandant.- Heil Hitler.

Abram fait un demi-tour réglementaire et sort .

Le Commandant.- (à la secrétaire) Vous avez pris note de ce que je lui ai dit ?

La secrétaire.– Oui, commandant.

Le Commandant.– (prenant une autre feuille, aux officiers) Vous vous rappelez ma lettre à l’administration : comme je comparais nos prisonniers dans leurs blocks aux morceaux de sucre blanc dans leur boîte en papier : les sucres s’épousent si bien sucre contre sucre, qu’on les sent à travers leur boîte : nos prisonniers sont tellement serrés dans leurs baraquements qu’on sent presque leurs côtes à travers les planches. (Il montre une lettre) L’administration nous a écoutés : ils construisent un 2ème camp, à 3 kms d’ici.

Les officiers.- Enfin. Bien. Tous applaudissent.

Le Commandant.- (prenant une 3ième feuille) Quant à nos demandes de crédits supplémentaires..par contre..pour l’amélioration de la nourriture des prisonniers, (il lit sa lettre) « soupes de plus en plus claires, feuilles de chou avancées, rares fibres de vieille vache, dé de margarine, cube d’un pain fait d’écorces de châtaignes, et qu’il n’y a pas là de quoi regagner les forces que les prisonniers perdent à l’usine », réponse de l’administration (il lit la lettre de l’administration) « Nous vous rappelons la philosophie officielle : les prisonniers sont des outils de basse qualité, bons à servir une fois et à jeter : ils sont, à proprement parler, à tuer de travail »(un silence, reprenant sa lettre)..pour la rénovation des baraquements vétustes et en mauvais état, réponse (il lit la lettre de l’administration) «  si le Conseil des Officiers veut faire du camp un séjour fleuri, une villégiature riante, une résidence enchanteresse, liberté lui est donnée de transférer les crédits alloués aux villas des officiers, aux baraquements des prisonniers »

Dietrich.– Il nous a bien mouchés.

Le Commandant.– Quant à notre demande que soient nommés au camp des sous-officiers moins brutaux, réponse (il lit la lettre de l’administration) « si MM. les officiers désirent pour leurs jardins d’enfants des nurses plus aimantes, des mères poules plus poules, il leur appartient, à eux officiers, de mettre la main à la pâte, et de s’offrir, aux sous-officiers, en parangons d’humanité. »

Dietrich.– C’est du Heydrich tout pur.

Chorknabe.– Soyez sûrs qu’il ne nous oubliera pas, quand il s’agira de nous noter.

Le Commandant.– (montrant à Chorknabe un télégramme) Un télégramme du Reichsführer vous répondra, capitaine. (se saisissant d’une autre feuille, riant) Une lettre surprenante. Elle nous a été adressée par l’usine d’IG Farben d'à côté, qui emploie de nos détenus. (lisant) « Objet : expérimentation d’un somnifère in vivo. Monsieur le Commandant, Nous vous informons que nous sommes en voie d’expérimenter un somnifère. Il nous est venu à l’idée, que nous pourrions économiser les frais d’achat et de pension d’animaux de laboratoire, et de leur personnel d’entretien, ainsi que des frais d’indemnisation des Allemandes qui s’offrent à l’expérimentation. Nous vous demandons, si vous accepteriez de nous livrer, d’entre vos inactifs, un certain nombre de femmes, en bonne santé, pas trop maigres. Nous nous chargerions du transport. » (il s’interrompt, attire l’attention) Ce n’est pas fini. (lisant, riant) « Si vous êtes d’accord, veuillez nous faire une offre de prix. »

Dietrich.- Ils veulent les payer ?

Chorknabe.– (riant) Au moins elles ne partiraient pas en fumée pour rien.

Schraube.– Après tout, c’est notre propriété, nous avons sur elles jus utendi et jus abutendi.

Zange.–Je propose 200 RM.

Tous se récrient, les uns sérieusement, les autres en riant oh oh oh.

Le Commandant.– Allons, capitaine. Ils nous riront au nez.

Schraube.– Il savent bien que la seule valeur de nos inactifs est une valeur de rebut.

Dietrich.– D’Allemand à Allemand, faire du bénéfice sur un produit qui ne nous coûte rien n’est guère patriotique.

Zange.– Est-ce patriotique que pour IG Farben, de faire des bénéfices sur la santé des Allemands ? Tu penses qu’ils vendent leurs médicaments au prix coûtant ?

Le Commandant.– Aux voix ? Combien ?

Zange.- (avec force) 200. Qu’est ce qu’on risque ?

Il lève la main, tous lèvent la main, en riant, ou sérieusement.

Le Commandant.- 200. On verra bien. (il note, se saisit du télégramme) Pour le capitaine Chorknabe, du Reichsführer. « Etes le 1er camp généraliste, de concentration et d’extermination, du Reich, pour chiffre de production. Stop. Chiffres soumis tous les jours au Führer. Stop. Mot du Führer : Que votre zèle soit pour vous un sujet de fierté. »

Tous applaudissent.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Tous.– Heil Hitler.

Le Commandant.– La séance est levée.

Tous sortent. De loin, Kelch, très entouré, sourit et salue le Commandant, qui lui renvoie chaleureusement son salut, et le suit du regard.


 

3

 

 

Dans le block. La nuit. Sirène du réveil, lumière brutale. Les prisonniers sont amaigris. Tous se précipitent pour faire le lit, Siewert sort avec le chaudron pour le café, revient ; Schere et Bettler, ayant fait leur lit, plutôt approximativement, prennent leur café et mangent leur cube de pain tranquillement.

Entre brutalement Schiesser.

Schiesser.- (hurlant) Inspection.

Paraît Abram, qui par réflexe, racle soigneusement ses semelles sur le bout de la marche, entre, fait quelques pas, et hume l’air.

Abram.– Cochons puants. Comment pouvez-vous vivre dans une pestilence pareille ? Vous sentez comme vos chaussures puent de la bouche. On se croirait dans un refuge de haute montagne. … Ordre : laver à fond, au savon, à la brosse et à grande eau l’intérieur des chaussures. Vous avez 15 minutes.

Il sort. Tous se précipitent avec leur gamelle vers les robinets, reviennent avec leur gamelle pleine d’eau. Kaefferkopf nettoie vigoureusement et à fond, avec beaucoup d’eau, ses chaussures.

Kaefferkopf.– Vous avez remarqué : en entrant, le sergent a raclé ses semelles aux planches. Il s’est trahi, il est plus humain qu’il ne paraît.

Schere.– Il s’est trahi, oui : il a prouvé qu’il était bien dressé. Comme il file doux devant sa femme, il file doux devant ses supérieurs. Tu n’as aucune notion de la vie, patate.

Schere, sans toucher à ses chaussures, boit tranquillement son café.

Kaefferkopf.- (à Schere, lui montrant ses chaussures) Pour nous tu n’aurais pas l’idée d’essayer de l’adoucir, en obéissant à ses ordres ?

Schere.– Je mouillerais mes chaussures, je casserais le cuir ? Tu imagines dans quel état seront mes pieds ? Qui est plus fou, celui qui commande des choses idiotes, ou celui qui lui obéit ?

Kaefferkopf.– Rebelle, jusqu’à la chambre à gaz.

Schere.– Toi, jusqu’à la chambre à gaz, obéissant, cornichon.

Coup de sifflet dehors. La porte s’ouvre brutalement, entre Schiesser.

Schiesser.- (hurlant) Appel.

Schere.– Il a inspecté les chaussures ?

Kaefferkopf.– Il l’aurait pu. La prochaine fois, il le fera. C’est à cause de rebelles comme toi, que les camps existent.

Schere.– C’est à cause d’obéissants comme toi, andouille.

Ils sortent, en courant.

 

Il fait toujours nuit. Projecteurs sur la place. De la gauche, lueur des projecteurs, et rumeur du camp. Les 11 sont rangés, immobiles, au garde à vous, Bettler à genoux, Hamber Salomon à plat ventre, et Schiesser derrière eux, fusil en mains. Entre Abram.

Abram.- Bettler, debout, tu me fais mal aux genoux. Hamber Salomon, veux-tu ne pas te rouler par terre, petit saligaud. (Hamber Salomon et Bettler se relèvent, Abram, faisant le tour, les compte de l’index, se trompant exprès) Un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix. Vous êtes onze. Il en manque un. Eh bien, nous allons l’attendre. .. .. Figés comme des statues. Si vous vous tournez vers Sodome et Gomorrhe, Schiesser a pour ordre de vous transformer en statue de sel.

Il sort.

 

Tard dans la matinée, la position du soleil a changé. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Revient Abram.

Abram.– Voyons. (il refait le tour, les compte de l’index, se trompe exprès) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Cette fois, il y en a un de trop. Eh bien, nous allons attendre que celui est en trop s’en aille… … Schiesser, si un épi se dresse, pscht, un coup de fixatif.

Il sort.

 

Dans l’après-midi. Le soleil est au sud. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Certains commencent à se trémousser, ayant envie de faire leurs besoins.

Hamber David.- (off) Devant le beau monument, dans la rue pavée de belles dalles, certain besoin vous presse. Comme il n’y a pas de toilettes, il vous faut vous résoudre à vous soulager dans un coin sur la belle pierre. Mais la tache sombre et la rigole vous trahissent, et vous fuyez en longeant les murs, honteux du sacrilège. (Il regarde ailleurs, une tache sombre apparaît sur le devant de son pantalon.)

Bock.- (off, priant, les yeux au ciel) Yaveh, vois comme je m’humilie et m’offre à la raillerie publique. (Le pantalon se mouille et lui colle à la jambe.)

Bettler.- (off) Sans doute est-ce dans les mœurs allemandes de faire dans son pantalon. Moi, je ferais plutôt le dégoûté. Comme ils voudront, je me plie à la coutume du lieu. (Il regarde en l’air et fait.)

Nichts.- (off) Pendant la prière, à la maternelle, cette petite fille debout, sous le regard fâché de Mère Angélique, épandait une flaque entre ses jambes, pendant que des larmes coulaient sur ses joues. J’en étais désolé pour elle. Ce serait à elle, grandie, d’être désolée pour moi. (Il mouille son pantalon.)

Hamber David.- (off) Me réveillant la nuit, avec terreur je sentais que j’avais mouillé mon lit. Dans l’obscurité, je pliais mon drap, et quand tout le dortoir allait faire sa toilette dans la salle d’eau, je me dépêchais d’échanger mon drap avec celui du 1er de la classe. Hélas, je ne peux plus échanger mon drap avec le 1er de la classe. (Il fait dans son pantalon.)

Schere.- (off, agressif) Tu veux que je te pisse à la figure ? A tes ordres. (Il fait) C’est suffisant ? Tu veux un bock de plus ? (Il fait) Comme je ne veux pas faire les choses à moitié, pour te faire plaisir, je te donne droit à la totale. Tu me fais chier ? Je te chie dessus. Je ne te dis pas seulement merde, je te fais merde. Sale Teuton, mange, bois. Ceci est mon corps, ceci est mon sang. (Il fait.)

 

Abram entre, suivi de soldats SS, qui ont un bloc et un crayon, et qui s’asseoient dans la tribune.

Abram.– (aux SS) Voyez les sales chiards. (aux 10) Cacasseurs, pipisseurs. Hoseschiesser, Brunzer. (les détenus inclinent la tête, honteux ; aux soldats SS, faisant son cours, montrant les 10) Constatez. De l’homme le plus hautain, n’importe qui s’il a le pouvoir, est capable de faire l’homme le plus veule. Même d’un Allemand, même d’un SS. Vous me direz : si, par la terreur, n’importe qui peut faire de tout tout, où est la supériorité allemande ? Elle est dans le fait, que c’est nous les premiers, qui avons eu l’idée…. Mais ce n’est pas tout qu’ils s’avilissent, je prétends qu’il faut encore qu’ils nous aiment. Lorsqu’un chien grogne et montre les crocs à son maître, que fait le maître ? Il le bat, il le fouette, il lui flanque de méchants coups de pied dans les cuisses, dans le ventre, sur le museau, jusqu’à ce que, se couchant, posant la tête entre les pattes, de ses yeux humides, le chien l’adore… … S’il est vrai que le SS peut tout, alors ne peut-il pas aussi se faire aimer. Maltraités, ils nous haïssent ? Ils ne sont pas maltraités assez… … Comment faire ? Manifester à leur égard une telle haine vindicative incessante, qu’ils ne soupirent qu’après une chose : une pause dans notre haine. Il suffit que notre haine fasse un peu relâche, pour qu’aussitôt un flot d’amour s’épanche d’eux à nous, qu’eux-mêmes trouvent à notre haine excuses et justifications. Le maître doit à l’esclave les étrivières, le tripalium, le fouet à 3 queues, l’esclave doit au maître l’amour. La haine peut tout, même se faire aimer, à condition, qu’elle soit incessante. Nous devons parvenir à ce comble : nous en faire aimer, à force que nous les haïssons. (aux 10,sortant son pistolet, hurlant) Est-ce que vous m’aimez, porcs ? Oui, sergent, à trois. Un, deux, trois.

Les prisonniers.- (en clameur) Oui, sergent.

Abram.– Lâchez-vous. Déclarez-vous. Ouvrez vos cœurs. Nous vous aimons, sergent, à trois. Un, deux , trois.

Les prisonniers.- (en clameur) Nous vous aimons, sergent.

Abram.- (aux SS) A force de s’agenouiller, est-ce qu’on ne croit pas ? A force qu’on dit qu’on fait, on fait. De même, à force de dire qu’on aime, on aime. Vous m’adorez, cochons ? A trois, un deux trois.

Tous.– Nous vous adorons, sergent.

Abram.– Un quart d’heure pour laver vos couches, bébés? Au coup de sifflet, en rangs par deux, devant le mirador.

Les 10 rentrent dans le block en courant, on y entend des courses. Abram montre aux SS, les pantalons souillés et collants, il éclate de rire, les SS l’imitent. Ils sortent de côté.

 

 

 

Sur la route, les 11, suivis de 4 SS.. Schere porte une pelle.

Abram.– Ei zwo, ei zwo, ei zwo.(à Bock) Encore toi ? (hurlant) Halte. Chaque fois que je bute sur ta faute de grammaire, tu me fais hurler. Tu n’aurais pas la bonne idée de te gommer lui-même ? (hurlant) ..Tous, creusez-moi, un trou rectangulaire, de la taille d’une tombe. (Ils entourent Schere et sa pelle) Ce siècle est le siècle de la main, comme dit l’autre : à la main. (Schere pose la pelle)

Les 11 creusent à la main une fosse.

Abram.– A ce jeune âge où je suais à retourner notre jardin, ma mère m’avait demandé de creuser un trou rectangulaire, pour conserver les carottes et les betteraves pendant l’hiver. Quand j’ai eu fini de creuser la fosse, levant les yeux, je vois ma mère à la fenêtre, la figure toute rouge, sanglotant. Je monte, inquiet, je la questionne : elle finit par dire qu’elle avait été soudain, prise par l’affreux soupçon que j’allais la tuer, et que j’avais creusé la fosse pour elle. Je l’ai consolée, bien sûr, de grands éclats de rire… … Bock, (lui montrant le trou) prépare-toi non pas être mort et enterré, mais à être enterré et mort. La seule idée que je ne te verrai plus m’est déjà d’un indicible soulagement, tu ne peux pas savoir.

Bock.- (off, priant, les mains vers le ciel) Par amour pour Toi, Je te fais le sacrifice de moi, Seigneur.

Il descend s’allonger dans la fosse.

Abram.- (à Schere) Coco, je déteste que tu te présentes toujours sous ton plus beau profil. (Il lui montre la pelle) Rends ce ver à son élément. Recouvre ce lombric humide de froide terre humide.

Schere.– Le détenu n°010 Schere Eddie communiste informe M. le Sergent de son incapacité d’obéir à son ordre. Même si ses mains le pouvaient, son esprit ne le voudrait pas.

Abram.– (sortant son pistolet) La désobéissance en temps de guerre est appelée rébellion. Commise en présence de l’ennemi, elle est passible du peloton.

Schere.– Le détenu Bock et le détenu Schere ne se distinguent en rien. Dans le camp l’un ne vaut rien comme l’autre. Que l’un des deux trépasse ou l’autre, c’est du pareil au même. Mort, pour mort, autant que ce ne soit pas Bock de la main de Schere.

Abram.– Nous allons voir si ce courage persiste à l’usage. Lazare, même si tu sens déjà, sors de ton trou. (Bock sort, secoue ses vêtements) Daniel, dans la fosse.

Schere.- (haut) Communiste, meurs , comme tu as vécu.

Schere saute dans le trou, s’y allonge.

Abram.- (tendant la pelle à Bock) Exécute contre lui, la sentence que j’avais prononcée contre toi.

Bock.– (prenant la pelle, off, la tête vers le ciel, priant) Etre tué comme Isaac, ou tuer comme Abraham, n’est ce pas la même preuve d’amour ? Que tu veuilles que je sois sacrifié, ou que je sacrifie, j’obéis, Seigneur.

Abram.– Allez.

Bock recouvre Schere de terre,et la figure, sans état d’âme, consciencieusement.

Abram.– Arrête. (Abram se jette à genoux par terre) Mais cet assassin vous le tuerait vraiment. (il se précipite, se met à genoux, découvre la tête de Schere, qui inspire avec force, et tousse avec force) Debout damné de la terre.

Schere sort, secoue ses habits.

Abram.– C’est le monde renversé. L’incroyant est la victime, le croyant est l’assassin. (montrant la fosse à Bock) Mort à l’assassin.

Bock.- (priant la tête et les mains vers le ciel, off) Abraham, va-t-en, offre-moi ton fils en holocauste, au lieu que je t’indiquerai.. .. Parce que tu as fait cela, que tu ne m’as pas refusé ton fils unique, et que ton fils unique ne s’est pas refusé à moi, j’établirai une alliance entre toi et mon peuple.

Abram.– Qu’est-ce que tu attends ?

Bock saute dans le trou, et s’y allonge. Abram tend la pelle à Schere.

Abram.– (à Schere) Lui, ou Barrabas. Rappelle-toi Bach (il dit : Barrrr), la Messe selon St Mathieu : (chantant) Barrabam. Tous.

Tous.- (chantant) Barrabam.

Schere.- (à Bock) Œil pour œil, je suis ta loi, Juif.

Bock.- (priant off, yeux et mains vers le ciel) Accueille-moi, Seigneur Dieu, dans ton sein, comme Abraham.

Schere recouvre Bock de terre. Après quoi, Abram saute sur la terre, et la tasse à l’endroit du visage avec force et longuement.

Abram.- (aux 11, montrant Schere et la fosse) Voilà l’amour que ces amis des l’humanité portent aux plus réprouvés, parce que qui est plus réprouvé qu’un Juif ?… … (à Schere) Constate le décès. (Schere découvre le visage de Bock, qui ne vit plus) Dieu lui avait insufflé dans ses narines, le nazi lui a désufflé de ses narines. Terre glaise, il est retourné en terre glaise. .. … (il sort sa liste, barre un nom, aux frères Hamber) Pompes funèbres Maccabée frères, remplissez votre office. (à tous) Au camp, gaiement. (Tous sourient)Vorwärts. Ei zwo, ei zwo, ei zwo. On chante Ali alo. T

Tous.- (chantant) Ali alo.

Ils sortent. Deux des soldats SS restent. Hamber David et Hamber Salomon se placent de part et d’autre du corps. Hamber David se cache le visage de ses mains.

Hamber Salomon.– Je t’en prie, ne te mets pas à la place de ceux qui ne sont plus, tu ne les sauveras pas et tu te perdras en plus.

Hamber David.- (se reprenant) Sois heureux, frère Juif, que deux frères Juifs t’honorent d’un cortège funèbre.

Ils le soulèvent, l’un par les épaules, l’autre par les genoux, en chantant, en sourdine, avec solennité, ils sortent, suivis des deux soldats.

 

 

 

Kommandantur.

Maison des Abram. Johanna transpirante retourne avec peine le jardin. Paraît Kurt, qui va droit à Johanna, et pointe le doigt sur elle.

Abram.– Le moustique zinzine à vos oreilles. Puis il ne zinzine plus. Avec force vous vous claquez le front. Vous croyez lui avoir réglé son compte. Et puis, soudain le zinzinement reprend. Je savais que tu reviendrais à la charge. (Il lui prend la bêche des mains)

Johanna.– Je n’enrôle que moi, Kurt.

Abram.– Je te laisserai faire ? Pour qui me prends-tu ?.. .. ...Comme je sais, que quand tu as une idée en tête, tu ne l’as pas ailleurs, je te fais une proposition : je ne le ferai pas, tu ne le feras pas, nous le ferons faire. J’userai de la recommandation du commandant, de puiser pour nos travaux à la maison, dans notre matériel actif. Je sais quelqu’un.

Johanna.– Un prisonnier chez nous ? Il n’en est pas question.

Abram.– Il sera cantonné dans le jardin.

Johanna.– C’est mon jardin, pas celui du camp.

Abram.– Il fera l’ingrat du travail : retourner la terre. Tu en auras l’agrément : semer, récolter.

Johanna.– Nous nous sommes tenus aseptisés. Je ne veux pas que l’infection de ton camp nous contamine.

Abram.– Tu ne verras dans le jardin que son dos. Il viendra, bêchera, s’en ira. .. .. Intouchable, il se reconnaît pour intouchable. Hors caste, il se reconnaît pour hors caste. Sa race est habituée à être interdite de stationnement dans les communes : le bannissement est pour elle, une seconde nature. Fie-toi à moi.

Johanna.– Un Bohémien ? Il a une première nature avant ta seconde : chaparder.

Abram.– Si quelque chose disparaît, c’est lui qui disparaît. .. .. Johanna, il te dit un mot, je lui arrache la langue, il tourne un œil vers la maison, je lui arrache l’œil, il tourne la tête, je la lui décapite. C’est le seul de tous, dont je suis sûr. … … Je l’accompagnerai, il ne saura pas même s’il y a quelqu’un dans la maison. On peut faire l’essai, non ? J’y vais de ce pas. Tu ne touches plus à la bêche ?

Johanna.– Non, non.

Il emporte la bêche avec lui, rentre dans la maison, et sort, avec le sac à ordures.

 

 

Au camp.

Avant le repas. Temps libre. Abram, bêche ne main, s’approche d’Ingo, qui se jette à genoux et baisse les yeux.

Abram.– Ingo

Ingo.– Que les yeux du Seigneur Commandant ne se posent pas sur le sale Bohémien, il ne veut pas que sa vue les souille.

Abram.– A partir de demain, tu bêcheras mon jardin, chez moi, Ingo.

Ingo.- (gémissant) Pitié, non. Je suis indigne. Pitié.

Abram.– (Ingo gémissant, faisant non de la tête)) Tu tourneras le dos à la maison, je veux que tu ignores qui y habite, si c’est mon fils ou n’importe qui. Tu n’auras les yeux que sur ta bêche. Si j’apprends que tes yeux ont glissé une seule fois vers la maison, je les crèverai.

Ingo.- (gémissant) Rien ne trahit mieux la répugnance du Seigneur Commandant. Je le supplie d’écouter son haut le cœur. Il me vomit, je le dégoûte. Par pitié. Faites-lui son sort.

Abram.- Je te fais ton sort : tu bêcheras mon jardin. Je t’appelle tout à l’heure.

Ingo reste prosterné et gémissant, et faisant non de la tête. Abram s’éloigne.

 

Temps libre avant le repas. Hamber Salomon et Hamber David adossés à la baraque.

Hamber David.- (en indiquant l’horizon) Au-delà, est-ce qu’il y a encore des gens qui font leurs courses, prennent le tram ? Cette obscénité d’aller au cinéma, au théâtre, de s’asseoir à une terrasse se pratique-t-elle encore dans un lieu quelconque ? Perdus dans cette cuvette, loin de tout regard, qu’est-ce qu’on a encore comme réalité ? .. .. Et si la vie était ça : vivre dans un camp ? Chose étrange, il me semble que je menais, avant, une vie futile, et que la vraie vie, je la vis maintenant.

Hamber Salomon.– (lui prenant les bras fraternellement) Tu vaux par ce que tu vivais avant, non par ce que tu vis maintenant, David.

Hamber David.– Heureux de t’avoir, Salomon. Ils vont.

 

Siewert s’approche de Schere,l’emmène à l’écart, montrant sous sa blouse un journal.

Siewert.– Le communiste. A Moscou, le parti communiste est devenu une nouvelle Inquisition. Vichinsky est le nouveau St Dominique. Les procès de Moscou sont une farce sanglante d’aveux spontanés. Les plus purs des communistes, Zinoviev, Boukharine, 30 000 des plus fidèles officiers de l’Armée Rouge ont été passés par les armes. Des armées de communistes ont été déportés au Goulag. Des populations entières sont déplacées du Nord au Sud, de l’Ouest à l’Est. Quand est-ce que les taies te tomberont des yeux ?

Schere.– (agressif, lui arrachant le journal, et le cachant sous sa blouse) J’ai été en Union Soviétique. Crois-tu que j’ai été aveugle ? Schere va se cacher de la vue des miradors, sort le journal de sa blouse, lit, et pleure.

 

De nouveau, Hamber David et Hamber Salomon.

Hamber David.– Pour le sacerdoce de l’art, je m’étais dit : tu sacrifieras l’amour, tu sacrifieras la famille. J’ai renoncé à tout pour l’art, en retour, l’art ne m’a rien donné. J’ai renoncé à l’humain pour l’art, et mon art est absent d’humain. ... Le comble : la seule chose dont je m’honore dans ma vie, c’est de ce gagne-pain d’employé d’assurances, dont j’attendais, justement qu’il me permette d’écrire : j’étais plus heureux de clore un dossier de sinistre que de terminer un écrit, avoue. .. .. .. Je suis passé à côté de tout. Ceux qui me chérissaient le plus, étaient ceux que je chérissais après tout le reste. On comprend les choses quand il n’est plus temps. Il met sa main sous le bras de Salomon.

 

Bettler seul, allant et venant.

Bettler.- (off) Combien de livres précieux lus ? Tout oublié, leur contenu, leur titre, jusqu’au nom de leur auteur. Moi-même, ce que j’avais fait, qu’il me semblait qui comptait, est-ce que je me souviens encore de ce que c’était ? (Venant et allant.)

Bettler.- (off) Qu’est ce que j’avais bien pu découvrir, dont j’étais si fier ? Mes chers livres : quel pouvait être leur auteur, leur titre, leur contenu ? Mes chers carnets ? Qu’est-ce que j’avais pu y écrire de si rare ? Fenêtre ouverte, coup de vent, tout est envolé. Un silence.

Bettler.- (off) .. ..Il me semble que j’avais une femme, des enfants, un appartement ? Ces souvenirs ne sont-ils pas plutôt des souvenirs d’un autre ?.. .. Tu avais des choses faites, tu avais des choses à faire, tu avais des choses en train : qu’est-ce que ça pouvait bien être ? J’ai as perdu toute mémoire. Il va te falloir que je refasse toutes mes études, depuis la maternelle. (faisant mine d’enfourcher un cheval, et galoper) A dada sur mon bidet, quand il court, il fait des pets, prout prout tra la la… .. Du pipi, du lolo, carafi, carafo, du triage, du coco.. ..Je crois que je monte d’une classe. .. ..Une poule poularique, jambes courtes et bancaliques a 4 poussins poulariques, jambes courtes et bancaliques. ..Tu as raison, Je n’ai pas tort, Baise mon croupion, Nous serons d’accord. (Il va.)

 

Passent Kaefferkopf et Nichts.

Nichts.– Toute ma vie, j’ai travaillé avec le plus de conscience possible, je n’ai jamais été absent au travail un seul jour, je n’ai jamais flagorné un seul de mes supérieurs—je trouvais cela déshonorant-, j’ai toujours payé fidèlement mes impôts—j’étais même heureux de les payer-, je donnais tout mon salaire à ma femme, je ne l’ai jamais trompée, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je me souciais de mes enfants, (montrant le camp) et voilà ma récompense.

Kaefferkopf.– Conclusion ? Vous étiez un imbécile. C’est bien fait pour vous, mon vieux.

Ils passent.

 

De nouveau Hamber Salomon, Hamber David.

Hamber David.– Ce qui me désespère, c’est ce que j’ai fait de toutes ces années de liberté. Toi, tu as fait quelque chose, moi j’ai fait : rien. Et c''est toi qui vas vers moi.

Hamber Salomon.– Crois-tu que ce soit une vie de gagner sa vie trop bien ? Quand on gagne trop d’argent, quelle est la seule ressource ? Le dépenser à se distraire ? N’avoir pour seule ressource que s’amuser, est-ce que ce n’est pas une misère ? Quand on aimerait tant avoir l’esprit de sérieux ? Ma seule consolation, pour sauver ma pauvre vie d’argent, de travail, de réussite sociale, a été d’essayer de participer à ton écriture. Un silence.

 

Revient Bettler.

Bettler.- ..Ah. Je monte à l’école primaire. J’ai faim, Mange ta main, Garde l’autre pour demain, Et ta tête, Pour les jours de fête. Adada sur mon bidet. Quand il court, il fait des pets. (chantant) Au feu les pompiers V’là la maison qui brûle Au feu les pompiers V’là la maison brûlée. C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle Jules C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle André. (Il va.)

 

De nouveau Hamber Salomon et Hamber David.

Hamber Salomon.- Apparemment ces tueurs en série sont en bonne santé, ils se portent bien. On peut en conclure que le mal fait partie de l’homme autant que le bien, puisqu’il maintient en santé également.

Hamber David.- Un sale poulailler, derrière la ferme, sans plus une herbe, boueux, aux murs oranges de saleté, au grillage rouillé et troué, crois-tu que ce soit un sujet pour un peintre ? Comment peut-on être à la fois du côté de la victime et du côté de l’assassin ? Tu me demandes trop. (Ils vont.)

 

Bettler s’en revient.

Bettler.-Je monte au collège… .. (chantant) Combien j’ai douce souvenance, du joli lieu de ma naissance.. .. (parlé) La fille de Minos et de Pasiphaë.. .. Est-ce toi, chère Elise, ô jour trois fois heureux.. ..Dans un chemin montant sablonneux, malaisé, six forts chevaux tiraient un coche… … Quousque tandem, Catilina, abutere patientia nostra ? .. .. Dakruoen gelassassa. Comment se fait-il, que je ne me souvienne que de ce que j’ai appris par cœur ?.. .. Sans nos livres, sans nos écrits, comme notre savoir est maigre. Que me reste-t-il ? Mon esprit. (un silence) Après tout, peut-être est-ce le principal ? (Il va).

Sirène. Siewert prend le chaudron, va chercher la soupe. Entrent dans le block les 9, Kaefferkopf bousculant les autres pour être le premier.

 

 

 

Dans le block.

Prenant leur gamelle, Kaefferkopf en tête, tous font la queue. Siewert entre la soupe et les cubes de pain, sert tout le monde. Tous vont s’asseoir à la table, et mangent. Kaefferkopf avale sa soupe et mange son pain à toute vitesse. Puis, il va entre les prisonniers picorer les miettes, se met à quatre pattes, picore les miettes de pain tombées par terre, suit le chemin vers où était Siewert. En passant, Schere, hilare, du pied lui montre une miette.

Kaefferkopf.– Je t’emmerde, sale coco.

Schere.– Avec cette miette, crois bien que tu ne m’emmerderas pas même d’une petite crotte… ...Est-ce que tu es capable de quitter ta chair un peu et de grimper jusqu’à ton esprit ? Raisonne : pour ramasser cette miette, tu utilises les muscles des jambes et des bras ; tu dépenses plus de forces que tu n’en gagnes.

Kaefferkopf.– T’occupe. C’est mon estomac, pas le tien.

 

A table. Kaefferkopf, l’assiette vide, s’assied à côté de Nichts, qui se force à manger.

Kaefferkopf.- (lui montrant la place à côté de lui) Vous permettez ?

Nichts.- (se levant à demi) M. l’Inpecteur Général.

Kaefferkopf.– Vous semblez n’avoir guère d’appétit.

Nichts.– A vrai dire, je n’ai pas tellement faim.

Kaefferkopf.– Est-ce que vous êtes d’accord avec moi, quand je vous dis que ceux qui occupent de hautes places ont de plus hauts besoins, que ceux qui occupent une basse ? Que qui dépense une plus grande énergie nerveuse a besoin de plus de nourriture ? Que sensibles en plus comme ils sont, ils souffrent des privations plus que les autres ?

Nichts.- (lui tendant son assiette) Servez-vous.

Kaefferkopf.– Au moins, quelqu’un ici a gardé le sens des vraies valeurs. (Il mange la soupe avidement)

Schere.- (à Nichts) Depuis quand son estomac a priorité sur le tien ?

Nichts.–C’est malgré moi, M. Schere. Lorsqu’un catholique, devenu incroyant, visite une église, en passant devant le chœur, malgré lui, il fait la génuflexion.

Schere.– Des deux, qui fait le magnifique ? Qui s’ôte la nourriture de sa bouche pour la donner à l’autre ? Et qui picore les miettes par terre comme un poule ?

Kaefferkopf.– Je vous préviens, M. le communiste. Vous jouez les taupes, vous creusez des galeries, vous minez le camp, mais un beau jour, au moment où vous vous y attendrez le moins, une bêche vous tranchera en deux.

Schere.– Achève de déchoir : moucharde.

Kaefferkopf.- Qui que ce soit qui vous dénoncera, il accomplira un acte de salubrité publique. Je ne vous cache pas, que mon cœur ne réprimera pas un certain contentement.

Tous sortent dans la salle d’eau laver leur gamelle. Quand tout le monde est sorti, Kaefferkopf sort un mégot, une allumette, et fume, en dissipant la fumée.

La voix d’Abram.—(hurlant du dehors) Ingo dingo.

La voix d’Ingo.– J’arrive.

Ingo sort en courant.

 

 

 

Kommandantur.

La villa des Abram. Johanna, dans le salon est de côté, pour voir sans être vue. Dans le fond du jardin, le dos d’Ingo, qui bêche.

Johanna.- (elle s’en va, revient, au public, en montrant du doigt Ingo) Comme il prend son temps : un coup de bêche lent après un coup de bêche lent. On voit qu’il veut faire durer la tâche. .…(elle s’en va, revient, s’approche de la fenêtre, se penche, idem) … Il s’appuie sur la bêche, il se penche. (elle le singe) Ah, je me sens mal, je me meurs, vite des sels. S’il croit que quelqu’un l’épie derrière la fenêtre, il se trompe. (Elle rentre, va, vient, de la cuisine au salon, du salon à la cuisine, l'épiant sans cesse)

 

Un peu plus tard.

Johanna.– (off, au public) Il ne tourne pas la tête même d’un quart de tour. Les yeux sur sa bêche, il l’enfonce, soulève la bêchée, la retourne, du tranchant tranche trois fois la bêchée, et renfonce la bêche à côté. Il ne va ni ne vient d’un seul pas. C’est comme si pour lui, il n’y avait pas de maison derrière lui. .. ... Il est si peu là, que si je ne pensais pas à lui sans cesse, je l’oublierais. Seul le bruit lointain de la bêche me rappellerait qu’il est là, ou, quand je passerais au salon et que je regarderais dans le jardin.

 

Un peu plus tard. Derrière la vitre du salon.

Johanna.- (off) … … Supposé qu’il suppose que la maîtresse de maison l’observe, peut-être coquetterie, ne serait-il pas tenté de lui montrer son profil, s’il n’en était pas trop mécontent ? .. .. Maintenant, s’il ne le montre pas, peut-être a-t-il un visage, dont il n’a pas trop à se louer. … Elle n’arrête pas de l’épier. (Voyant Abram arriver, elle passe dans la cuisine.)

 

Entre, pressé, Abram, qui, au passage, regarde Abram.

Abram.– Johanna. Je viens voir comment ça se passe.

Johanna.– (entrant, innocente) Quand il m’arrivait de le regarder, il n’avait pas une parcelle de lui ailleurs que sur sa bêche.

Abram.– (avec un geste qu’il avait raison) Un nègre, la pensée de sa peau noire ne le quitte pas de sa vie.

Johanna.– J’aurais un service à te demander. Et puis non : ce souci s’ajouterait à tous tes soucis. Je m’en voudrais d’exploiter mon Kurt.

Abram.– S’il y a une chose qui me plaît, c’est de te servir.

Johanna.– Puis que nous sommes si contents de son travail, pourquoi ne pas continuer à l’employer, après ? Nous avons à côté de la maison 2 stères de bois, qu’il faudrait scier en bûches, et entasser dans le bûcher.

Abram.– Ordonnez, Madame. C’est commandé.

Johanna.- (l’embrassant sur la joue) Tu es un ange. (off, au public) Je le verrai de face.

Abram.– (criant) Ingo.

Ingo.- (se tourne, de loin, la tête courbée, s’agenouille) Seigneur Commandant.

Abram.– (le montrant en riant à Johanna) Quand tu auras terminé le jardin, tu scieras le bois du réduit, en bûches, et tu les empileras dans le bûcher. Je te préparerai la scie et le chevalet.

Ingo.- (gémissant) Seigneur Commandant. S’il vous plaît. Ne me faites pas commettre ce sacrilège. Votre réduit et votre bûcher sont des lieux sacrés et inviolables, interdits aux profanes.

Abram.– Ils sont à côté de ma maison, non dans ma maison, patate.

Ingo.– Plaise au Seigneur Commandant d’épargner à son réduit et à son bûcher le sale contact et la sale odeur du sale Bohémien.

Abram.– Tous les deux sont plus sales que toi, tu te saliras plus que tu les saliras. Arrête tes simagrées.

Ingo.- (gémissant) Le Bohémien est indigne du réduit et du bûcher du Seigneur Commandant.

Abram.– Tu feras, un point c’est tout. Allez.

Abram en riant, donne un baiser à sa femme, entre dans la maison, prend les ordures et sort. Johanna entre dans la maison. De côté dehors, plus proche, Ingo ne se gêne plus pour aller et venir,se montrer de face. Johanna s’approche de côté, derrière le rideau, elle épie Ingo.

Johanna.- (off) Pourquoi se cachait-il le visage ? Il se juge si mal ? Est-ce qu’il ne sait pas qu’il est beau, n’était sa couleur… … Sa couleur de tête de Maure, ces cils et sourcils qui, comme un noir feuillage, ombragent les larges bassins de ses yeux noirs, accrocheraient bien des cœurs d’homme, s’il était une femme. … .. (se regardant dans la glace pendue au mur) Race blanche, maladive, lait caillé, moisissure blanche, aube d’un blanc sale, qui enflammée se fait rubiconde, comment oses-tu te proclamer supérieure à cette race de blé noir, de plein soleil, de plein vent, à cette peau basanée, à ce hâle magnifique ? Brouillard filandreux, nappe de brume froide, pâlis de ta lividité, rougis de tes rougeurs…(contemplant Ingo)… Où est ce voleur de poules, ce magicien, ce sorcier, ce voleur d’enfants, ce mangeur de chair humaine, cet empoisonneur de sources ? Je ne vois qu’un dieu des bois et des forêts, un dieu du vol et du mensonge, un dieu de la musique.… … .. .. Que se passe-t-il, Johanna ? La terre gelée de mon cœur, sonnante sous tes pas, soudain amollie, dégèle par un printemps inattendu. Dieu. Tu étais comme retraitée, éteinte, comme endormie d’un avant-dernier sommeil, tu te réveille, vive, sensible, charnelle. (Johanna sort.)

Johanna, peu de temps après, revient, dresse sur la petite table de la terrasse, un petit couvert, y place une tarte, une tasse, une petite assiette, une assiette de dessert, une petite cuiller, une petite fourchette, apporte le café, coupe une part de tarte, la place dans l’assiette de dessert.

Johanna.– (haut) M. Ingo. (Ingo arrête son travail, en la tournant baisse sa tête vers Johanna) A un artisan qui vient chez une bourgeoise faire de gros travaux, la bourgeoise intéressée ne lui sert-elle pas une collation, pour que, touché par son geste, il travaille mieux et plus vite ? (à Ingo, avec un geste) Ingo, je vous parle. Respectez-moi, répondez-moi.

Ingo.- (se mettant à genoux, courbant la tête) Grâces soient rendues à Madame la Commandante.

Johanna.– (s’agenouillant comme lui) A vous humilier, vous m’humiliez. S’il vous plaît.

Ingo.- Ma place est à vos pieds.

Johanna.– Mon mari et moi faisons deux. Faites-moi honneur, M. Ingo, traitez-moi en égale.

Il se lève, elle se lève après lui.

Johanna.- (faisant un geste vers la table) Dédaigner ce que je vous ai préparé, c’est me dédaigner. Je vous en prie.

Ingo, tête baissée, en faisant un large tour au large de Johanna, s’approche de la table, prend la fourchette, pique une petite parcelle de sa part, la mâche longuement, boit une toute petit gorgée de café, repose la tasse.

Ingo.- (s’inclinant) Je me suis régalé.

Faisant le même détour, s’inclinant au niveau de Johanna, il retourne à sa scie.

Johanna.– Vous avez à peine touché.

Ingo.– Je n’avais qu’une petite faim.

Johanna.– Vous n’avez goûté qu’un bout de fourchette. Ce n’était pas bon ?

Ingo.- (s’inclinant) Que grâce soit rendue à Mme Commandante. Il y a longtemps que je n’avais pas fait un aussi délicieux repas…(il lève les yeux, voit que Johanna considère sa tenue, il met les mains devant, comme il peut) … Que vos yeux veuillent s’épargner le contact de ma tenue, de peur que la vue de ma tenue ne les souille.

Johanna.– … … Votre tenue ne vous salit pas, elle salit ceux qui vous en ont vêtu.

Ingo s’incline, lève les yeux le temps d’un regard, les baisse aussitôt.

Johanna.- (off) Dieu que cet air timide, m’affaiblit. Serai-je ce que je ne suis pas ? Je suis séduit par un homme, comme s’il était une femme. Je découvre en moi une nature inversée. Que j’ai honte.

Elle pose assiette, couvert, verre, bouteille et plat sur le plateau, rentre le tout, et revient, et de côté observe Ingo, par la fenêtre, en se cachant du rideau.

Johanna.- (off) Quel rivale ai-je à la ronde ? Aucune. A qui ai-je à le disputer ? A âme qui vive. Peut-il s’enfuir ? Il est sous trop bonne garde. S’il est à quelqu’un, à qui est-il, sinon à moi, si je veux bien ? J’en peux faire ce que je veux, lui donner de la liberté, ou non, ou seulement autant qu’il me plaira. Il est à moi, mais seulement autant que je le veux. Il est ma femme, si je le veux, et si je le veux, je peux jouer à l’homme. Où et quand aurai-je dans ma seule main, un aussi beau jeune homme ?

A demi cachée, à regarde Ingo. Sirène. Ingo s’arrête, va déposer la bêche dans le réduit, s’a genouille, s’incline et sort.

 

 

 

Le terre-plain, devant le block 00. Tous, attendant Abram.Bettler portant le bras en écharpe de chiffon. Siewert entre.

Siewert.– Les gars, il va y avoir distribution de courrier tout à l’heure.

Kaefferkopf.– Qu’est-ce que je vous disais ? Ils sont moins inhumains que vous pensez. Vous avez trop de parti pris contre eux.

Un silence.

Bettler.–(off) Je lui ai plu tel que j’étais, tel que je suis, je ne lui plairais plus. Si elle m’écrit, elle écrit à quelqu’un qu’elle ne reconnaîtrait plus.

Nichts.–(off) Si elle ne m’écrit pas, jamais elle ne pourra me priver de l’amoureux savoir que j’ai d’elle. Et si elle m’écrit, quel que soit ce qu’elles disent, quelques lettres tracées de sa main chère me suffiront : je poserai ma main sur sa main posée.

Schere.–(off) La différence entre moi et elle, c’est que moi, je ne peux penser qu’à elle, mais elle, environnée de tellement de choses et d’êtres, il est impossible qu’elle ne pense qu’à moi. Comment pourrais-je lui en vouloir, si elle ne m’écrit pas ?

Zaccarias.- (off) Est-ce qu'elle m'écrira ?

Kaefferkopf.–(off) Justice va m’être rendue. Ma femme va m’annoncer que le malentendu est dissipé, que je vais être rétabli dans mon ancienne place.

 

Entrent Schiesser, un petit brasero à la main, qu’il pose, Abram, un paquet de lettres dans la main.

Abram.– (hurlant) En rang par quatre. Triple distance. (Tous courent se placer) (montrant Siewert) La machine volante a dû vous informer qu’il y aurait du courrier. (prenant la 1ère lettre) A tout seigneur tout honneur. Inspecteur Général mon cul.

Kaefferkopf.–(réjoui) Présent.

Abram.- Ta femme ne t’a pas écrit à toi, mais à nous. Suite à ton arrestation, elle est allée à la Gestapo, elle s’est plainte qu’à cause de la mauvaise conduite de son mari, injustement, elle ne touchait plus ses émoluments. La Gestapo a fait un geste : elle lui a offert un poste de femme de ménage dans l’Administration. Elle l’a postulé et l’a obtenu. Elle fait dire à son mari, qu’en raison de son arrestation infamante, elle a demandé et obtenu le divorce

Kaefferkopf.– Le sergent est-il certain qu’il n’y a pas de confusion de noms ?

Abram.- (ravi, lisant) « Divorce prononcé entre Kaefferkopf Pâquerette Eudoxie Frieda née Loch, et Kaefferkopf Alcide, Térence. »…(Abram jette les feuilles dans le brasero) … Zaccarias Narcisse, artiste décadent

Zaccarias.– Présent.

Abram.– Du front de l’Est, une carte postale de sa femme Wilhelmine, engagée dans une troupe féminine de variétés pour le plaisir de la troupe, avec ces quatre mots : « Ah, c’est autre chose. » (Abram jette la carte postale dans le brasero) .. ..Hamber Salomon.

Hamber Salomon.– Présent.

Abram.- Carte postale des Bahamas. Partie correspondance, : « Ciel d’azur, mer turquoise, plage de rêve, séjour enchanteur, Emmanuelle. » (Il jette la carte dans le brasero) Hamber David.

Hamber David.– Présent.

Abram.– Lettre d’une Miléna : « Je suis au même étage, juste en face, je te fais coucou. » (il regarde le cachet qui oblitère le timbre) Ah.

Hamber David.– Le prisonnier n°03 Hamber David, juif, prie le sergent de lui dire d’où la lettre a été envoyée.

Abram.- (regardant l’enveloppe, faisant la grimace) Je ne te dessinerai pas la chose d’un trait trop net. Je te la laisserai dans le flou artistique. Je ne veux pas que tu puisses dire que les SS sont inhumains.… .. Bettler.

Bettler.– Présent.

Abram.– De ta femme. Il a paru quelque chose de toi en Amérique, et ça fait un tabac. L’ennui, c’est que ça n’a pas paru sous ton nom, mais sous le nom de Heim, qui, paraît-il est un de tes élèves. Cet usurpateur t’a volé ton manuscrit… … Nichts

Nichts.– Présent.

Abram.– De ta femme un court mot : comme tu ne reviens, ni ne réponds, je t’informe que me suis remise en couple. .. .. Schere

Schere.– Présent.

Abram.- (montrant de loin une carte bordée de noir, riant jusqu’aux oreilles) Regrets. Un de tes frères est mort.

Schere.- Le détenu N°010 Schere, communiste, prie le sergent de bien vouloir lui préciser si c’est Jean ou si c’est Louis.

Abram.– Ce qui est inhumain dans la mort, c’est que celui qui meurt ne choisit pas de mourir. Je serai moinsinhumain qu’elle : je te laisse choisir celui qui est mort : celui que tu aimais bien, celui que tu aimais moins, comme tu voudras. Choisis ainsi dans le menu les regrets de ton goût. (Il jette le carton dans le brasero.) .. .. Et puis, flûte, je ne suis pas un facteur.(il jette le reste dans le brasero, leur donnant une fiche) Bettler, Kaefferkopf, infirmerie.

Schiesser sort, emportant le brasero. Bettler, Kaefferkopf sortent.

Abram.- (hurlant) A l'usine. En rangs par deux. Vorwärts. Ei zwo, ei zwo, ei zwo.

La voix d'Hamber David.- (off, chuchotant) Qu'est-ce qui est moins douloureux : mourir de faim, mourir d'une piqûre de phénol, en se noyant dans sa gamelle, ou d'une rafale de mitrailleuse ?

La voix de Salomon.- (off, chochotant) Ces lettres sont toutes trop d'un même style : elles sont toutes écrites par la même personne. Devine par qui.

Ils sortent.

 

 

 

Infirmerie.

6 patients, dont Kaefferkopf, Bettler. Entrent le sergent Kuntz en blouse blanche, qui fait office d’infirmier, à côté d’une table sur laquelle sont posés 6 dossiers, puis, se tenant à la porte du cabinet, en blouse blanche, le lieutenant Baudis.

Kuntz.- (à tous) Tas de simulateurs. Absentéisme, demandes d’arrêt de travail, tout ça sera vite diagnostiqué. Venez, que je vous palpe. (Il donne des coups poings et de pieds à tous, tous s’enfuient, sauf Kaefferkopf et Bettler)

Kuntz.- (à Kaefferkopf, agacé) Qu’est ce qu’il a ?

Kaefferkopf.– (s’adresse à Kuntz, mais surtout à Baudis)Dans la rue, en marchant, on croise un passant comme les autres, qui sur le moment ne vous dit rien.

Kuntz.- (à Kaefferkopf, puis regardant Baudis) C'est ça ta maladie ?

Baudis.- Laissez, sergent.

Kaefferkopf.- L’ayant passé, soudain vous le remettez : c’est un homme connu, vous avez vu sa photo dans les journaux mille fois. Vous vous retournez : votre regard confirme votre pensée : c’est bien lui.

Kuntz.–(jetant un coup d’œil sur Baudis, agacé)Ton nom ?

Kaefferkopf.– Kaefferkopf Alcide Térence.

Kuntz.– (agacé, cherche le dossier de Kaefferkopf ) Oui ?

Kaefferkopf.- (à Kuntz/Baudis) Un quelconque semble quelconque comme tous les quelconques, mais peut-être ne faut-il pas se tromper, c’est peut-être quelqu’un de connu. Non pour me vanter, mais pour me placer, j’ai fait des études dans une haute école. Grâce à ma place au concours de sortie, j’ai été nommé à un haut poste. Tout en travaillant, j’ai poursuivi mes études, passé d’autres concours, gravi des échelons, ainsi, je suis devenu Inspecteur Général.

Kuntz.– (agacé) Contre ton exemple, mon contre-exemple, cancre. J’ai fait mes études à la seule école primaire, le seul examen que j’ai réussi, c’est le certificat d’études, et encore avec rattrapage. Tu es détenu, et je suis sergent.

Kaefferkopf.– (à Kuntz/Baudis) Tout Inspecteur Général que j’étais, j’ai toujours eu pour principe, d’obéir au gouvernement quel qu’il soit, principe, qu’aucun gouvernement ne peut récuser. Cela ne m’a pas empêché d’avoir pour le parti nazi, qui prônait un pouvoir fort, de la faiblesse. Un de mes employés, M. Klapperbursch était délégué du parti nazi : je lui ai accordé des heures, des salles, des crédits, je lui ai prêté notre imprimerie.

Kuntz.– Question. Que penses-tu de la Gestapo ?

Kaefferkopf.– (id) J’ai applaudi. Elle manquait.

Kuntz.– Crois-tu que la Gestapo remplit sérieusement sa mission ?

Kaefferkopf.–(id) S’il en est une qui la remplit, c’est bien elle.

Kuntz.– Qu’elle multiplie tellement les contrôles, les vérifications, les recoupements, qu’aucune erreur n’est possible ?

Kaefferkopf.- (id) C’est certain.

Kuntz.-– Que penses-tu des camps ?

Kaefferkopf.- (id) Ils étaient de toute nécessité.

Kuntz.– En conséquence, de quoi tu te plains ?

Kaefferkopf.–(id) La seule erreur, qu’on peut comprendre et excuser, c’est l’erreur de personne. Je crois que j’ai été pris pour un autre.

Kuntz.– (ouvrant le dossier) Kaefferkopf Alcide, Térence ? Tu avais un employé, délégué nazi, du nom de Klapperbursch Wilhelm ?

Kaefferkopf.– (id) Je ne crois pas trop m’avancer en disant que je m’en étais fait un ami.

Kuntz.– C’est lui qui t’a dénoncé. Il est Inspecteur Général à ta place. . .. ..(il regarde Baudis qui est impassible, toise Kaefferkopf, fait son tour) Epaules fuyantes ; poitrine creuse ; ventre tout plissé, mais qui avant était ; pas de hanches, à la place des fesses ; pieds plats ; cheveux et yeux châtain sale ; figure fuyante : le type même du sémite. Plutôt que tous les concours dont tu as essayé de te rattraper plus tard, tu aurais mieux fait de réussir ton concours à la naissance. .. .. (le claquant à tour de bras) Tu vas aller bosser, espèce de tire-au-cul. (il lui donne un coup de pied au cul) Tu vas te manier le train ?

Kefferkopf s’enfuit.

Kuntz.- (à Bettler, agacé) Lui ?

Bettler.– (à Kuntz, montrant sa main rouge et gonflée)) Je me suis sottement blessé à un fil de fer, ma main s’est infectée.

Kuntz.– Et tu veux un congé de maladie.

Bettler.– J’ai perdu la précision de mes gestes. Je n’ai plus mon efficacité à l’usine. Je ne demande qu’un coup de lancette, et de l’alcool à 90 °

Kuntz.– Et une semaine de convalescence.

Bettler.– Non. Je veux aller à l’usine. L’équipe m’attend.

Kuntz.- (à Baudis) Lieutenant, un malade. (Baudis fait un signe qu’il peut aller, Kuntz salue et sort)

Baudis soigne Bettler.

Baudis.- Je vous ai souvent observé, M. Bettler. Au milieu des ruines que sont les prisonniers, vous êtes debout comme un menhir... La curiosité me démange de savoir ce qui vous tient… Vous avez bien quelque chose : un dogme, une foi, une croyance.

Bettler.– Pardonnez-moi.

Baudis.– Vous n’avez rien ?

Bettler.– Si… .. Moi.

Un silence. Baudis observe Bettler.

Baudis.– N’est-ce pas bien de la présomption ?

Bettler.- Ma peau, ce sont mes murs : à l’intérieur de ces murs, je suis chez moi. Ai-je tort de penser que charbonnier est maître chez lui ? Qu’un autre se veuille maître de moi, en plus de lui, est-ce que ce n’est pas plutôt cela de la présomption ?

Silence.

Baudis.– .. .. Vous êtes Alsacien. Me diriez-vous comment vous nous jugez, nous, Allemands ?

Bettler.– Pardonnez-moi. Juger m’est impossible.

Baudis.- Impossible ?

Bettler.- Un juge, s’il veut bien juger, ne doit vivre ni dans les conditions du demandeur, ni dans les conditions du défendeur. Pour bien juger, un juge doit vivre à l’écart. On ne peut à la fois faire et juger.

Baudis.– Pour vous, les faits n’ont-ils pas force probante ? Une victoire aussi totale sur tant de peuples que la nôtre, n’est-elle pas la preuve de la supériorité de notre race ? Nous avons rallié tant d’esprits, mis à bas tant de corps, convaincu les uns, vaincu les autres : est-ce que cela ne fait pas notre valeur claire et évidente?

Bettler.– Vos prémisses sont brillantes, j’en donne acte. Sauf que peut-être il faudrait-il attendre que la conclusion donne raison à votre syllogisme ? Juge-t-on une œuvre, quand elle est en cours de fabrication, ou quand elle est achevée ?

Baudis.– C’est vrai.

Un silence.

Baudis.–Avez-vous quelques notions des soins à porter à des malades ?

Bettler.– J’ai le diplôme de secouriste.

Baudis.– Voulez-vous être mon infirmier ? Bettler fait un geste vers Baudis, pour lui dire que c’est à lui de décider. A partir de demain, vous l’êtes. Je donnerai les ordres.

Baudis enlève sa blouse, se retrouve en uniforme, se coiffe de sa casquette. Il fait signe à Bettler de passer, et sort.

 

 

 

Kommandantur.

Le bureau de Le Commandant, la porte ouverte. Le Commandant. Entre Dietrich, qui reste à la porte.

Chorknabe.- (à Le Commandant) Commandant, Kelch.

Le Commandant.– (se retournant, inquiet) Quoi, Kelch ?

Chorknabe.– Il faut que vous interveniez. Il file un mauvais coton. .. .. ..J’habite en face de lui, j’ai des insomnies. Chaque matin, à 4 heures, il sort de chez lui, en short et en maillot, et va courir dans les bois. Vous devriez le voir à son retour : visage tiré, yeux exorbités, haletant, blême, se tenant aux murs comme s’il était ivre. Hier, il est revenu avec au front une bosse grosse comme un œuf de pigeon, qui lui a coulé aujourd’hui en tache violette sur l’œil. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, il a ri « C’est encore de moi. Il a fallu que je ramasse une souche ». .. Il y a aussi les repas. A table, il vous fait parler de vous, pique un bout de carotte qu’il mâche pendant des éternités, puis vous fait parler de vous et de vous, à la fin il jette sa serviette en papier sur son assiette pleine, et jette le tout. Quand on lui dit qu’il ne mange pas, il répond qu’on ne sait pas comme il se goinfre entre les repas. Vous avez vu les fronces à son pantalon, il les ramasse derrière sous la ceinture. C’est devenu un squelette. On dirait un détenu.

Le Commandant.– Je vais lui parler.

Le Commandant va à la porte, cherche quelqu’un des yeux, appelle : Kelch, en faisant signe de la main. Kelch entre, en casquette, dissimulant une claudication, l’oeil au beurre noir, l’extrémite de deux doigts bandés, qu’il essaie de cacher.

Kelch.– (saluant réglementairement) Heil Hitler.

Le Commandant s’approche de lui, regarde son œil au beurre noir, le questionne du visage.

Kelch.- (riant) L’imbécile s’est ramassé une pelle sur une souche. (Le Commandant tire le bras gauche, déplie la main, regarde le pansement autour de l’extrémité de deux doigts,Kelch rit) L’expert en gaucherie. J’avais aiguisé mon couteau pour couper de la viande : c’est ma viande que j’ai coupée. (Le Commandant le force à marcher, Kelch ne peut s'empêcher de claudiquer) (riant d’un rire forcé) Je réussis au moins une chose : mes actes manqués. Je n’ai pas vu trou dans le sentier. (les larmes lui venant aux yeux) Si vous étiez charitable, commandant, vous ne souligneriez pas mes maladresses.

Le Commandant.– Pourquoi courez-vous aux aurores ? Vous ne vous dépensez pas assez tout le jour ?

Kelch.– (se montrant) Vous m'avez vu ? Maigrichon, longiligne, des épaules de poule, des mollets de coq, une tête réduite de Jivaro. Je suis pour les SS une insulte vivante. Ne me reprochez pas d’essayer de me refaire.

Le Commandant.– A vous vouloir autre que vous, Kelch, vous allez perdre ce qui fait que vous êtes vous. Vous avez quelque chose que personne n’a, à quoi nous tenons tous, et que je ne veux pas que vous perdiez, (Kelch l’interroge du regard) Votre inusable gentillesse.

Kelch.– C’est vous qui êtes trop gentil envers moi.

Le Commandant.– Vous vous faites du souci pour chacun. Dès que vous le pouvez, vous prenez le service de vos camarades.

Kelch.– Ce que vous ne savez pas, c’est que tout cela est intéressé. J’essaie de me faire pardonner ce que je suis. Je vous en conjure, commandant, passez-moi sous silence.

Kelch recule vers la porte, les mains suppliantes, et sort.

Le Commandant.- (allant à la porte, s’adressant aux officiers) Messieurs.

Entrent les officiers, Kelch entre Dietrich et Chorknabe, les écoutant, les approuvant, riant, la secrétaire, les officiers se placent derrière leur chaise.Derrière Kelch, s’assied Baudis.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Les officiers.– Heil Hitler. (tous s’assiéent)

Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte. Communiqué du Ministère de l’Information. (lisant) « Le Reich ne cherche plus l’ennemi au loin, c’est l’ennemi qui cherche le Reich. A ses frontières, tous les Allemands, au coude à coude, forment ses remparts vivants. Les vagues auront beau assaillir les falaises de granit, contre le roc elles se fracasseront et se briseront, en mille éclaboussures. L’Allemagne demeurera invaincue. »

Dietrich.– Traduction : les Américains ont débarqué en Normandie, les Russes ont atteint la Vistule.

Chorknabe.– Des 24 heures allemandes, Dietrich, tu parles de la nuit, pas du jour. Chaque soldat allemand se fera tuer sur place plutôt que de céder une parcelle de la Terre Allemande. Ou c’est nous, qui serons un charnier, ou ce sont les Alliés : devine lesquels.

Silence.

Le Commandant.- (agitant une feuille, riant) J’ai reçu une réponse de l’IG Farben, à notre offre. Ecoutez. « M. le commandant, nous avons bien reçu votre offre de prix, mais nous estimons que 200 RM par femme est un prix excessif.

Chorknabe.– Qu’est-ce que je disais ? Ils ont pensé à juste titre qu’on se moquait d’eux.

Le Commandant.- (riant, lisant) « Nous n’avons pas l’intention de payer plus de 170 RM. » (Chorknabe, Dietrich sourient)

Zange.- (éclatant de rire) J’ai eu tort, j’aurais dû proposer 500 RM, ils nous en auraient offert 470.

Le Commandant.- (lisant) «  Si le prix vous convient, nous sommes prêts à prendre livraison : il nous faudrait approximativement 150 femmes. Au lieu d’attaquer l’expérience en fourchette basse, et d’accroître la prise par petites doses, comme nous faisions avec le matériel animal, ou avec les Allemandes qui s’offraient à l’expérimentation, nous l’attaquerons tout de suite en fourchette haute, ce qui nous fera faire bien des économies d’argent et de temps»

Zauge lève la main, faisant signe au Commandant de s’arrêter un instant, Zange écrit quelque chose. Pendant ce temps, Kelch, qui s’oublie, se gratte le côté arrière de sa tête si furieusement, qu’un filet de sang coule sur la nuque. Baudis lui saisit la main, et l’ôte de sa tête. Kelch se retourne et affectueusement, lui serre la main en signe de remerciement,regarde ses ongles ensanglantés, et place sa main sur la nuque pour la cacher. Le Commandant a remarqué la scène.

Zange.- (aux officiers, brandissant un papier) J’ai calculé, ça nous fait un bénéfice net de 25 000 RM. Ce n’est pas rien.

Dietrich.– Les prisonnières n’y perdent pas, puisqu’elles expérimentent un somnifère. Au pis, si l’expérience ne réussit pas, elles passeront en dormant d’un sommeil à l’autre.

Le Commandant.- (lisant) « Si vous êtes d’accord, préparez-nous 150 femmes, qui soient si possible dans un état de santé analogue à celui de l’Allemande : cela nous permettrait d’établir une posologie exacte. Sitôt qu’elles seront prêtes, nous en prendrons livraison : veuillez nous prévenir. Croyez, M. le Commandant.. »

Zauge.– Voilà un bon marché de conclu.

Un silence.

Le Commandant.– (posant la feuille, et des yeux faisant le tour de table) Avant de clore la séance, il faut que je soulage ma conscience. Une chose ne cesse de me tracasser : la nourriture des prisonniers. Nous devons aux actifs qui travaillent en usine pour nous, une nourriture, qui les fasse regagner les forces qu’ils dépensent à leur travail. Ils sont visiblement sous-alimentés. Certains sont des squelettes.

Dietrich.–Il y a une chose qui m’étonne, c’est que plus ils dépensent de forces, plus ils semblent en avoir. L’homme a merveilleusement la vie dure. Pour ma culture personnelle, je suis intéressé par savoir jusqu’où ils tiendront. J’aimerais avoir quelque connaissance sur ce sujet, pour le cas où je serai envoyé au front de l’Est.

Chorrknabe.– De toute façon, commandant, vous savez quel est le point de vue de l’administration : le but n’est pas de conserver la masse, le but est de la clairsemer.

Un silence.Le Commandant, dex yeux fait le tour des officiers.

Le Commandant.– La séance est levée. Lieutenant Baudis, s’il vous plaît.

Tous se lèvent, sortent, sauf Baudis, qui s’approche du Commandant, et Kelch, qui reste au fond du bureau.

Le Commandant.—(à Baudis, bas) Baudis, Kelch se gratte furieusement la tête ?

Baudis.– Il est affecté d’un psoriasis. C’est une tache rouge/violette, qui cause un fort prurit. On n’en connaît pas la cause. On ne sait pas comment le traiter. On sait seulement que son évolution est chronique. Je ne veux pas jouer à Freud et vous donner des verges pour me faire battre, je pense que sa cause est psychologique.

Baudis sort, en passant, pose la main sur l’avant-bras de Kelch, qui lui sourit affectueusement, lui étreint les bras de ses deux mains, et s’approche du Commandant.

Kelch.– Commandant, je sollicite de votre bienveillance d’accepter que je demande ma mutation.

Le Commandant.– (soulagé, allant à son bureau) Enfin, vous entendez raison. Accordé. Je demande pour vous, sur le champ, un changement d’affectation. Que préférez-vous, France, Norvège ?

Kelch.– Ne m’avilissez pas plus vil que je suis, commandant. Si je démissionne du Corps Noir des SS, c’est pour m’engager comme simple soldat, sur le front de l’Est.

Le Commandant.– Ici, c’est l’Enfer, là-bas, c’est l’Enfer de l’Enfer.

Kelch.– Je veux sauver ce qui me reste d’honneur. Je veux me réhabiliter à mes yeux. .. ..(devant l’attitude du commandant, suppliant) Depuis que j’ai pris cette décision, je me sens déjà mieux. Sauvez-moi, commandant.

Le Commandant.– Bien.

Kelch.- Quelle reconnaissance je vous ai. Merci. (Il lui serre les mains avec gratitude)

Le Commandant remplit une feuille doublée d’un carbone, qu’il donne à signer à Kelch, détache le double qu’il donne à Kelch.

Kelch.- (saluant) Heil Hitler.

Le Commandant.- (lui serrant la main de ses deux mains) Kelch.

Sort Kelch, laissant le Commandant songeur.


 

 

4

 

 

Marchant sur un chemin surélevé, Abram, et plus loin Schiesser, fusil en mains, en contrebas, marchant dans le marais, ayant de l’eau croupie jusqu’à la ceinture, maigres, certains squelettiques, Hamber Salomon, Hamber David, Nichts, Schere, Kaefferkopf, Zaccarias.

Abram.– Halte. Je ne suis pas content du tout. Je vous ai fait une fleur : je vous fais revenir dans un bain de boue à remous, vous avez senti les bulles du marais vous remonter les jambes. Malgré ça, je vous vois mous, atones, amorphes. Il est de mon devoir de vous retremper : vous allez plonger et me faire dix pompes. A trois, je ne vous vois plus. Un, deux, trois.

Les six prisonniers plongent, disparaissent, à leurs remous on constate qu’ils font leurs pompes.

Au haut d’un talus, apparaît Oehler, en civil, qu’aucun d’eux ne voit, et qui les observe.

A la fin, ils sortent, tous ruisselants.

Abram.– Ca va mieux ? Ca nous a fait du bien, sergent ? A trois, un, deux, trois.

Tous.– Ca nous a fait du bien, sergent.

Hamber Salomon.- Le détenu juif n°01 Hamber Salomon, juif, a perdu ses lunettes pendant l’exercice. Il sollicite du sergent, l’autorisation de les chercher.

Abram.– Le sergent fait remarquer au détenu que pour chercher ses lunettes, il lui faut ses lunettes. Le sergent est curieux de voir si le détenu retrouve ses lunettes sans ses lunettes.

Abram lui fait un signe vers l’eau. Hamber Salomon plonge.

Hamber David.– (off) Salomon, Salomon, quelle erreur.

Hamber Salomon réapparaît, ruisselant, toussant et inspirant.

Hamber Salomon.– Le sergent avait raison. Dans l’eau trouble, le détenu n°01 Hamber Salomon, juif, a eu beau de ses mains ratisser la boue, il n’a pas retrouvé ses lunettes. Pour ne pas retarder l’équipe, il renonce à les chercher.

Abram.– Tu oses laisser inemployée une grâce que j’ai eu la bonté de t’accorder ? Crois-tu que je vais te laisser m’outrager ? Je ne veux pas te revoir à l’air libre, que tu aies retrouvé tes lunettes. (Il sort son pistolet) Contre ton ingratitude, je serai bon plus que bon : je te laisse tout le temps qu’il faudra.

Hamber Salomon replonge.

Abram.- (aux cinq) Dans vos cellules, dans le secret de vos cœurs, les yeux fermés, priez, mes frères, pour le salut des pauvres lunettes égarées.

Les cinq ferment les yeux.

Au bout d’un moment, le dos d’Hamber Salomon apparaît, flottant à la surface.

Abram.—De profondis, clamavi ad te domine. En même temps qu’il a achevé sa recherche, votre frère Hamber Salomon a achevé sa vie. Requiescat in pace. (chantant) Ame-en. A trois, un, deux, trois.

Tous.– (chantant) Ame-en.

Abram.– Les marins morts en mer font à leurs camarades une dernière politesse, ils s’offrent à jeter à la mer, ils leur épargnent ainsi la corvée de les enterrer. Ton frère, Hamber David, t’a fait la même politesse, il s’offre à se laisser décomposer avec d’autres matières en décomposition. Remercie, dans le secret de ton cœur, de t’épargner la corvée. Joins les mains. (Hamber David joint les mains. Abram sort sa feuille, barre un nom) Vous pouvez ouvrir l’œil au monde, jeunes gens.… … (souriant, plein d’entrain) Rafraîchis ? Divertis après cette petite récréation ? Kraft durch Freude : j’ai vu un peu de Kraft, mais pas de Freude. Je veux en voir.

Les cinq sourient largement.

Hamber David.- (off) Honte à toi. Le seul être au monde, qui t’ait été attaché, tu l’as laissé partir sans un geste.

Abram.– (souriant largement, examinant si tous sourient) A la bonne heure. En route. Ei, zwo. Ei, zwo. Chantez. Ali, alo.

Les cinq chantent. Ils sortent en chantant Ali Alo.

Oehler.- (du haut de son talus, off) Lorsqu’un professeur, pervers, corrompu et corrupteur, sévit dans une classe, est-ce qu’il n’est pas du devoir des parents de porter plainte auprès de la direction, afin de sauver la réputation de l’établissement ?

Il sort.

 

 

 

Kommandantur.

Le bureau du Commandant. Le Commandant. Les officiers, une feuille en main, la secrétaire entrent.Les officiers prennent place derrière leur chaise.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Tous.– Heil Hitler. (tous s’assiéent)

Le Commandant.– La séance spéciale du Haut Conseil des Officiers est ouverte. (à la secrétaire)Faites entrer le sergent Abram.

Par une porte de côté, entre le sergent Abram, qui porte dans la main gauche un dossier, se met au garde à vous, salue de la main droite.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.- Heil Hitler… … Vous avez lu, sergent, la copie de la plainte contre vous déposée par M. Oehler, conseiller municipal de la commune d’Auschwitz, au sujet du décès atypique d’un de vos prisonniers, à leur retour, par les marais, de la corvée d’enfouissement d’ordures.

Abram.– Je reconnais l’exactitude des faits, commandant. Mais ces faits ne peuvent pas donner lieu à un dépôt de plainte.

Le Commandant.– Pourquoi cela ?

Abram.– Un fait commis à l’occasion de la guerre, comme un vol, un assassinat n’expose pas leur auteur à des sanctions pénales, dans la mesure où ce fait est la conséquence nécessaire de la guerre. Le Commandant.– Telle est la loi générale. Vous vous rappelez les directives du Reichsführer.

Abram.– Je me permets de rappeler au commandant les directives particulières du Chef du SD Heydrich. Il a demandé aux cadres des camps d’être créatifs, dans leur mission d’asservissement des prisonniers. Or la création ne saurait avoir des bornes. La seule chose dont on pourrait m’accuser, c’est d’excès de zèle. Si le commandant n’est pas satisfait de la manière dont j’accomplis ma mission, je suis prêt à céder ma place sur le champ.

Le Commandant.– Vous savez bien, sergent, que personne ne ferait aussi bien que vous. Je réitère ce que j’ai dit : allez-y un peu moins fort. Vous pouvez disposer, sergent.

Abram salue et sort.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites entrer M. Oehler.

Par une autre porte, elle fait entrer Oehler. Le Commandant se lève et tous.

Oehler.– Heil Hitler.

Tous.- Heil Hitler. Tous s’assiéent, le Commandant fait signe à Oehler, de se placer en bout de table, face à lui.

Oehler.– Commandant, un mari, en déjeunant à la hâte, tache sa chemise. Sa femme le lui signale. Est-ce qu’il s’en froissera ? Non, il sait qu’elle le lui dit pour son bien. Je ne veux pas que vous vous froissiez de ma lettre, je l’ai écrite pour l’honneur des SS.

Le Commandant.– Nous vous sommes hautement reconnaissants, M. Oehler, de nous avoir signalé le honteux comportement d’un des nôtres.

Oehler.– Si j’en juge d’après l’étendue de votre camp, je me doute que vous ne pouvez avoir l’œil à tout. Un fervent hitlérien, témoin d’occasion, a, selon moi, pour devoir de pallier ce très excusable défaut d’inattention.

Le Commandant.– Votre lettre au Reichsführer témoigne de votre foi nazie, M. Oehler .. .. Je suppose qu’il y a eu un débat au Conseil Municipal à ce sujet.

Oehler.– Le seul débat, que j’ai eu, a eu lieu avec ma conscience. .. .. A l’homme d’honneur que je vois que vous êtes, j’avoue que le Maire et le Conseil Municipal m’auraient certainement déconseillé une telle démarche.

Le Commandant.–(étonné) Oui ?

Oehler.– Ils sont, en permanence, en proie à une peur panique irrationnelle.

Le Commandant.– Aussi, vous réjouissez-vous, par avance, de leur relater l’histoire, et de leur faire honte de leur peur.

Oehler.– C’est ce que je ne ferai pas. Ces gens-là sont de grands bavards. Il n’est pas question que je tache d’une rumeur la réputation du Corps Noir des SS.

Le Commandant.– (se levant, et invitant les officiers à se lever) Le haut Conseil et moi-même, rendons hautement honneur au Conseiller Oehler pour sa haute conception de l’honneur. (ils se lèvent, le saluant tous) Heil Hitler.

Oehler.– Heil Hitler.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Raccompagnez M. Oehler.

Oehler sort, les officiers se rasseoient. La secrétaire revient. Le Commandant lui fait signe de ne pas prendre note.

Chorknabe.– Que croit ce naïf, que nous faisons, pour fonder le Reich ? Que nous tricotons des pulls ?

Dietrich.– Vous sanctionnerez le sergent Abram ?

Le Commandant.– Bien sûr que non.

Dietrich.– Il récidivera donc. Il risquera donc de nouveau d’être aperçu par Oehler. Si Oehler est témoin d’un nouveau débordement, il risque de déborder lui aussi.

Le Commandant.– Sans doute.

Un silence.

Chorknabe.– Savons-nous si Oehler a parlé de sa démarche à sa femme ? Sa disparition subite, après sa venue ici, pourrait lui sembler suspecte.

Le Commandant.– C’est vrai.

Un silence.

Chorknabe.– Je vous proposerais une chose. Nous demanderions à notre Service de Sécurité de dénicher à Oehler une amie de cœur, autre que sa femme : qui n’en a pas ? Nous laisserions dans leurs papiers personnels, à lui et à elle, plusieurs photos à lui d’elle, à elle de lui. Nous les ferions disparaître tous les deux, en même temps. Les deux familles déposeraient une demande de recherches à l’Office de recherches dans l’intérêt des familles. Ce sont deux adultes, ils seraient supposés consentants, les recherches seraient abandonnées.

Schraube, Dietrich.– (applaudissant) Excellente idée. Ingénieux.

Le Commandant.–Qui désapprouve ?

Silence.

Le Commandant.– Je pense que nous n’avons pas le choix. Capitaine Chorknabe, voulez-vous occuper de cela ?

Chorknabe.– Volontiers.

Un silence.

Dietrich.– On ne peut pas laisser non plus aux prisonniers témoins, la faculté de témoigner.

Le Commandant.– Nous allons les entendre. (à la secrétaire)Les 5 témoins du marais attendent sur la place. Faites-les entrer.

La secrétaire sort. Entrent Kaefferkopf, Zaccarias, Schere, Nichts, Hamber David. Le Commandant se lève, va et vient.

Le Commandant.– Il m’a été rapporté, lors de votre retour de votre corvée, par le marais, certain incident, qui se serait conclu par le décès d’un prisonnier nommé Hamber Salomon. Vous allez nous dire, chacun, si vous avez été témoin de quelque chose, et de quoi. Il regarde Kaefferkopf.

Kaefferkopf.– (s’avançant) Détenu n°011, Kaefferkopf, asocial. Nous revenions du travail. Le sergent Abram a bien voulu nous faire la grâce, pour nous rafraîchir les jambes, de nous faire aller par le marais. Nous avions de l’eau jusqu’à la ceinture. Comme certains d’entre nous allaient d’une allure relâchée, M. le Sergent a eu la judicieuse idée de nous faire faire un peu d’éducation physique. Il nous a demandé de plonger dans le marais et de faire dix fois cet exercice de flexion et d’extension des bras, le corps reposant sur les mains et sur la pointe des pieds, exercice qu’on appelle à ce qu’on m’a dit, sauf votre respect, pompe.

Le Commandant.– Nous connaissons.

Kaefferkopf.– Nous nous sommes immergés, et nous avons fait nos dix, sauf votre respect, pompes. Lorsque nous nous sommes relevés, j’ai vaguement entendu qu’il se passait en dehors de moi quelque chose, mais je ne sais pas exactement quoi. C’est tout.

Le Commandant.– Il se serait parlé et se serait passé quelque chose, à côté de vous, et vous n’avez rien entendu, ni rien vu.

Kaefferkopf.– Le Sergent est un instructeur de 1er ordre. C’est un maître pour faire acquérir aux prisonniers ces réactions automatiques involontaires, immédiates et inconscientes, appelés réflexes. Il nous a appris, sur ordre, à nous absenter du siècle, nous retirer dans notre cellule, et nous soucier de notre seul salut, sans nous occuper du reste du monde. Ce qui fait que je ne sais pas du tout ce qui s’est passé, ni même s’il s’est passé quelque chose. Le Commandant regarde Zaccarias. Kaefferkopf fait un pas en arrière, Zaccarias un pas en avant.

Zaccarias.– Détenu n°011 Zaccarias. Je fais mien le témoignage du détenu Kaefferkopf mot pour mot. Le Commandant regarde Schere. Zaccarias recule d’un pas, Schere avance d’un.

Schere.– Détenu n°010 Schere. Je contresigne le témoignage du détenu Kaefferkopf. Le Commandant regarde Nichts. Schere recule d’un pas, Nichts avance d’un.

Nichts.– Témoigner d’autre chose que le détenu Kaefferkopf serait faire un faux témoignage. Le Commandant regarde Hamber David. Nichts reculte d’un pas, Hamber David avance d’un.

Le Commandant.– Vous étiez le frère. Si vous avez-vous été témoin de quelque chose, dites-le nous franchement.

Hamber.- (off) Mon frère était mon pain, mon pain a été enlevé de ma bouche. De quoi me nourrirai-je?

Le Commandant.- Nous vous écoutons.

Hamber David.- Je dirai la vérité. Le détenu Hamber Salomon, en émergeant, a dit au sergent, qu’il avait perdu ses lunettes. Il a sollicité du sergent l’autorisation de les chercher, que le sergent a accordée. Après un essai, vain, le détenu a émergé, et a dit au sergent qu’il renonçait à chercher davantage. Le sergent a accusé le détenu de mépriser l’autorisation qu’il lui avait accordée, et lui a donné l’ordre de plonger de nouveau, et de n’émerger que lorsqu’il aurait retrouvé ses lunettes. Au bout d’un certain temps, ce qui a émergé du détenu, c’était son dos : il était noyé. Je certifie sur l’honneur de la véracité de mon témoignage.

Un silence.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites les reconduire.

Ils font demi-tour réglementaire et sortent, la secrétaire revient. Le Commandant lui fait signe de ne pas prendre note.

Le Commandant.- (aux officiers) Si jamais une enquête administrative est ouverte, nous aurons contre nous, et le témoignage d’Hamber David, et le témoignage des quatre autres, parce qu’il ne sera pas vraisemblable qu’un seul ait été témoin.

Chorknabe.– Il faut les faire disparaître tous.

Dietrich.- Maintenant, si nous les faisons disparaître tous ne même temps, tout le camp sera témoin que ce sont justement les 5 témoins du décès qui ont disparu. Destruction de preuves : cela témoignera contre nous.

Le Commandant.– C’est juste.

Chorknabe.– Je proposerais une chose. Nous diversifierons les motifs d’inculpation, et étalerions les arrestations. Un tel serait arrêté et condamné tel jour pour tel motif grave, un autre tel autre jour, pour tel autre motif grave, et ainsi de suite, jusqu’au dernier.

Dietrich.- (applaudissant) Que d’ingéniosité. Bravo.

Le Commandant.– Nous ferons ainsi. (à Chorknabe) Occupez-vous d’Oehler tout de suite.

Chorknabe.– A vos ordres.

Le Commandant.- La séance est levée. Heil Hitler.

Tous.– Heil Hitler.

Les officiers sortent, Chorknabe le premier.

 

 

 

Dans le block 0. Bettler, Reiterknecht, Ingo étant spectateurs. Entrent les cinq témoins.

Kaefferkopf.– (attrapant Hamber David au col et le secouant) Que tu te tues, c’est ton affaire, mais que tu nous tues avec toi, c’est la nôtre. Tu n’avais pas à nous enrôler sous ta bannière.

Zaccarias.- ( secouant Hamber David) Qu’est-ce qu’un frère, sinon quelqu’un qui vous jalouse et vous hait ? Qu’est ce qu’on a à en faire, des frères, et spécialement du tien ?

Hamber.– Pourquoi supposer que les officiers couvrent automatiquement leurs sous-officiers ? De quelque armée qu’ils soient, les officiers ne s’enorgueillissent-ils pas de leur noblesse et de leur honneur ? N’est-ce pas la seule occasion qui se présentera jamais à nous, d’avoir barre sur le sergent Abram ?

Kaefferkopf.– Si ta main a un geste maladroit, et casse un verre de cristal, qu’est-ce que tu fais ? Tu coupes ta main, ou tu essaies de l’excuser ? As-tu jamais vu un commandant ne pas couvrir un de ses sous-officiers?

Hamber David.– Je suis prêt à me rétracter, si vous pensez. Je peux dire que je me suis trompé.

Schere.– (calmant le jeu) Doucement. De deux choses l’une. Ou il se rétracte. Il sera accusé d’avoir accusé faussement un SS de crime : je vous laisse à penser ce qui lui en coûtera. Ne croyez pas pour autant que nous serons épargnés : ayant avoué qu’il a menti, il aura semé le doute sur notre franchise. Ou il maintient qu’il a été témoin, alors tout est possible. Ou il paiera, ou nous tous, ou qui sait, selon ce que seront les officiers, seulement le sergent Abram.

Nichts.– C’est la moins mauvaise solution.

Schere.– Aux votes. Les quatre lèvent la main.

Kaefferkopf.- (se jetant sur Hamber David) Assassin. Imbécile. Imbécile Assassin.

Schere.– (retenant Kaefferkopf) Ce qui est fait est fait. Il n’y a plus qu’à espérer, et prier Dieu.

 

Un peu plus tard. Entre Siewert.

Siewert.- Le détenu Hamber David est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’avoir faussement accusé le sergent SS Abram.

Hamber David.– Heureux de vous quitter, pauvres types. Heureux de rejoindre l'homme d'honneur qui m'attend.

Il sort, derrière Siewert.

 

Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.

Siewert.– J’ai vu David Hamber porté sur une brouette au crématorium.

Zaccarias.– Vive Hitler. Un bourrelet de graisse en moins.

Siewert.- ...Le détenu Kaefferkopf est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de s’être livré à la contrebande de cigarettes, ce qui met en danger l’économie du camp.

Kaefferkopf.– Mais je n’ai pas fait de contrebande. Il y a une limite à l’injustice. Ils vont m’entendre.

Siewert sort avec Kaefferkopf.

 

Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.

Siewert.– Kaefferkopf a subi le sort de ses cigarettes. Sa fumée a été rejetée par la cheminée.

Zaccarias.– Vive Hitler. Un double menton de moins.

Siewert.- Le détenu Nichts est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de complot contre la sûreté du Reich.

Nichts.– Un falot si falot, qu’à peine souffle-t-on dessus, il s’éteint. Un chiffon effiloché de brume au fond d’une vallée, que le premier soleil évapore.

Sort Siewert, et Nichts.

 

Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.

Siewert.– J’ai vu Nichts sur un tas. Il a été piqué d’une piqûre de phénol.

Zaccarias.– Vive Hitler. Une bajoue de moins.

Siewert.- Le détenu Schere est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’espionnage au profit de l’Armée Rouge

Schere.– (à tous) Bel avenir pour les travailleurs. Deux mâchoires de l’étau la maintiennent solidement sur l’enclume : la mâchoire fasciste, la mâchoire communiste, et la démocratie d’argent les martèle et les forge au milieu. (sarcastique) Quels beaux lendemains. Comme ils vont chanter.

Il sort derrière Siewert.

 

Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.

Siewert.– J’ai à peine reconnu le visage de Schere, tellement ils l’ont travaillé : je l’ai reconnu aux cheveux.

Zaccarias.– Vive Hitler.Une poignée d’amour en moins.

Siewert.- Le détenu Zaccarias est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’injures et d’insultes envers le peuple Allemand.

Zaccarias.–Hourrah. L’Allemagne retrouve sa ligne. Vive le régime qui a mis l’Allemagne au régime.

Plein d'enthousiasme, il sort, Siewert le suit.

 

Un jour plus tard. Eclairage du dehors et attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.

Siewert.–Zaccarias s’est envolé avec ses paroles… ... Vous n’êtes plus que trois. Prenez garde à vous.

 

Paraît à la porte Abram qui tire après lui un prisonnier russe (KG), chaîne aux mains, chaîne aux pieds. Abram hurle : dehors. Les quatre prisonniers sortent.

Abram ( à la porte, criant) .- Kuntz. J’ai un prisonnier russe. Kuntz.

Entre Kuntz.

Abram.– Russki ? On nous chasse du Donetz, on nous chasse de Crimée, on franchit le Dniepr, on reprend Kiev ? (Il le jette à plat ventre) Tu crois que l'Allemagne va se laisser faire ? (à Kuntz) Moi l’aile gauche, toi l’aile droite. (Ils lui donnent de violents coups de pied sur les côtes, puis Abram le met sur le côté) On te prend à revers, on tombe sur ton arrière garde. (Abram lui donne de violents coups de pied sur les fesses, Kuntz dans le dos)

Kuntz.– Laisse. J’ai une idée. (Kuntz approche un banc du prisonnier russe.)

Kuntz.– Mets lui les mains à plat sur le banc. (Kuntz sort son couteau) Tu vas connaître l’Allemand sur le bout des doigts. (Il approche son couteau des doigts du prisonnier) On va te couper ton avant-garde du corps de l’armée.

Le prisonnier se débat, veut ôter ses mains du banc, Abram parvient à les y maintenir. Le prisonnier hurle, en faisant Nä Nä Nä, Abram répond Doch Doch Doch. Brusquement, la porte s’ouvre, entre Siewert.

Siewert.- (criant, allant droit sur le groupe) Qu’est ce qui se passe ici ?

Kuntz, pliant vite son couteau, et Abram se lèvent aussitôt.

Abram.– C’est sa faute. Il nous a sauté dessus comme un sauvage. C’est lui qui a commencé, vous ne voyez que la suite. … (se reprenant)… Qu’est-ce qui te prend ? Ton grade de kapo te monte à la tête ? … … (Tous les deux passent devant Siewert, Abram en passant, sortant son revolver lui pose le canon sur la poitrine) Prends garde. Dernier avertissement.

Ils sortent. L Siewert va vers le prisonnier, le prisonnier en sanglotant, à genoux, lui baise les mains. Siewert, furieux, lui bat la tête de claques, le relève de force, le conduit jusqu’à la porte, lui donne un coup de pied dans les fesses. Le prisonnier sort. Entre Bettler.

Bettler.– Voué à l’ignominie, flétri de réputation, couvert deux fois d’infamie, par les SS, et par les prisonniers, M. Siewert, vous vous êtes opposé, seul, avec courage et intelligence à la machine. Celui qui, aux yeux de tous, est réputé le moins homme, c’est celui qui l’est le plus. Kapo et voleur, doublement honni, Monsieur Siewert, je vous rends double hommage. (Il lui offre la main)

Siewert.– (pleurant) Etre salué en égal par quelqu’un que j’estime, est pour moi, un honneur.

Ils sortent.

 

Dehors, sur la place, tournés vers le camp.

Siewert.- Croyez-vous que toute cette haine prendra fin un jour ?

Bettler.- L’amour, contre la haine, M. Siewert, est lent à se faire haine, parce qu’il a l’amour en partage, mais lorsque, se faisant haine par haine de la haine, l’amour s’oppose à la haine, alors l’amour est invincible. Le criminel voleur, longtemps impuni, parade et se vante, et un beau jour, il se retrouve entre deux gendarmes.

Siewert.– Si seulement cela pouvait être.

Ils contemplent le camp.

 

 

 

Kommandantur.

La maison des Abram. Près de la terrasse. Ingo scie les bûches sur le chevalet.

Johanna.– (en l’entendant, Ingo suspend son sciage) Vous absent, la couverture de nuages est grise et épaisse comme un couvercle : la parcourant du Nord au Midi, de l’Est à l’Ouest, je ne vois nulle éclat qui la perce : c’est à douter si le soleil seulement existe.

Ingo.– Je ne dirais pas que vous ne m’avez pas manqué.

Johanna.- (off, au public) Comme il baisse les yeux, comme une fille, j’en suis folle. …(haut) M. Ingo, nous ne pouvons rester comm ça. Il faut bien que l’un de nous deux s’avance vers l’autre. Ce ne peut pas être vous, je sais. Premier langage entre un homme et une femme, pourtant, c’est d’abord silence de la femme, et ensuite, l’homme parle. Mais ici, des deux, je suis la seule qui peut. Me voilà contrainte de faire ce qu’un homme ose faire d’habitude, des avances. .. .. Me ferez-vous honte, si je prends cette liberté ?.

Ingo.– Comment pourrais-je vous faire honte ?

Johanna.– ...J’étais avare de mon cœur. J’avais enfermé tout sentiment dans un coffre. J’avais élevé mon cœur à la dure, je l’avais armé contre toute atteinte. .. .. Vous avez posé votre regard sur le mien : vos yeux, de la pointe du couteau, perçant mes yeux, ont fait une fente à mon cœur. Soudain de froide et morte et insensible, j’ai été sensible vivante, souffrante… (silence)… Ne devinez-vous pas ce que j’essaie de vous dire ? Ne veuillez pas que je m’humilie, au prix que vous m’humiliiez.

Ingo.– Comment oserais-je, à la place où je suis, vous humilier ?

Johanna.– Pour me mettre nue, sachez qu’à cause de vous, le nom homme a de nouveau un sens pour moi… ... Vous savez bien ce qui porte un homme vers une femme, et une femme vers un homme.

Ingo.– J’ai bien à l’esprit certaine chose, mais elle est extravagante, à proprement parler, invraisemblable.

Johanna.– Cette chose invraisemblable est vraie.

Ingo.– Vous ne m’en dites guère plus.

Johanna.– Ayez de la bonté pour une pauvre écharpée, M. Ingo.

Ingo.– La bonté appartient à celui qui a du pouvoir. Je ne peux rien.

Johanna.– Ce que vous n’osez pas penser, c’est ce que vous devez penser.

Ingo.– Ma parole n’est pas libre, Madame.

Johanna.– Je la libère. Je me démets de tout pouvoir.

Ingo.– Vous pouvez le reprendre à tout moment, sans avoir à vous justifier.

Johanna.– Si je vous offrais des preuves de ce que j’essaie de vous dire, est-ce que vous les accepteriez ?

Ingo.– Si vous me les donniez, serais-je en état de les refuser ?

Johanna.– Vous laisseriez-vous faire ?

Ingo.– Aurais-je le pouvoir de ne pas me laisser faire ?

Johanna.– Plus je me débats dans le piège, plus les crocs du piège m’agrippent. .. ..Se taire pourrait être une façon de parler. Est-ce que vous me laissez interpréter votre silence comme un consentement ? (Ingo s’incline sans mot dire) .. ..Je comprends bien ? Votre double silence me donne double consentement ? (idem ; elle lui sourit, il lui sourit timidement, elle va à lui et ose lui toucher les mains de ses doigts) ... .. A la suite des coups de pied alliés dans la fourmilière allemande, les Allemands fuient de tous côtés : nous cacherions notre fuite dans la leur. Je dirais à mon mari que je romps avec lui. Nous partirions dans ma voiture : elle est à moi. Nous irions je sais où : c’est moi la riche de nous deux. Vous me suivriez ?

Ingo.– Suis-je dans un état qui me permette de ne pas vous suivre ?

Au loin, sirène. Ingo s’incline profondément, Johanna va à lui, le serre timidement dans les bras,Ingo se laisse faire. Il sort.

 

Plus tard. Johanna et Abram.

Johanna.– Kurt, la vie publique se réflète dans la vie privée comme dans un miroir. La catastrophes publiques se doublent de catastrophes privées. Je te quitte, Kurt.

Abram.- Les dernières journées me semblaient grosses d’une crise. Je me doutais qu’une prochaine accoucherait de quelque chose de semblable.

Johanna.– Nous parlions trop de deux langues trop différentes, chacun n’était savant que dans la sienne. Nous parlions entre nous une espèce de sabir d’un vocabulaire très limité.

Abram.– Depuis notre mariage, je me disais : tout jour passé est un jour de gagné. Mais l’épilogue était annoncé dans le prologue. Dès le jour de notre mariage, je savais que tu me quitterais un jour. Comment puis-je te le reprocher ? Tu es plus digne d’un officier, que d’un sous-officier ? On ne peut être jaloux que d’égaux.

Johanna l’interroge des yeux.

Abram.– C’est le capitaine Dietrich, je sais bien.

Johanna.- (off, au public) Situer la valeur où elle a l’air d’être, mais où elle n’est pas, dit bien l’imbécile qu’il est. (haut) Je te veux libre et célibataire, comme je t’ai connu. (off, au public) A Dieu ne plaise qu’il se remette avec une femme. Chose curieuse, je ne l’aime pas, mais j’en suis jalouse comme une tigresse. (haut) J’emmène nos filles.

Abram.– Tu ne me dois pas ta personne, mais tu me dois mes filles. Si avec toi, leur vie familiale s’arrête, avec moi elle continue. Je les garde.

Johanna.- (off, au public) Il ne sait pas de quel poids il me décharge. S’il savait que je n’insiste que pour qu’il insiste de son côté, il n’insisterait pas tellement. (haut) Si tu me laisses le droit de visite.

Abram.–(off) Un homme vaut un homme, aucun ne peut combler une femme plus qu’un autre. Ce sont les enfants qui font la différence. (haut) Bien sûr.

Johanna.- (off) Tranquillise-toi, je n’en userai pas. (montrant l’intérieur) Je te laisse tout. (off) ces horribles meubles de notre premier horrible goût. (haut) Je prends ma voiture.

Abram.– Nous allions emménager dans la maison.

Johanna.- (off, au public) Il ne se doute pas que c'est à cause de ça. Passer le reste de ma vie en face de ce petit garçon, plein de principes, qui croise les bras, ne répond que quand on l’interroge, me terrifiait.

Abram.– Son grade écrase trop le mien, pour que je songe même à te disputer à lui. Dans un certain sens, même s’il est honteux, c’est pour moi plutôt un honneur, que tu me quittes pour un capitaine.

Johanna.- (off, au public) Pauvre âne. S'il savait que son capitaine est un Bohémien, il lui crèverait les yeux. (haut) Adieu.

Abram.– .. Au revoir.

Sort Abram.

Johanna.- (off, au public) Qui ne comprend que mes filles sont une graisse qui fait ma taille moins fine ? Est-ce que je suis une mauvaise mère ? Lorsqu’un enfant est né, est-ce que l’enfant n’est pas autant du père que de la mère ? Depuis le temps qu’il y a de mauvais pères, permettez que de temps à autre, il y ait une mauvaise mère.

Elle sort.

 

 

 

Kommandantur. Conseil des Officiers. Le Commandant, en gants blancs, les officiers entrent.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Les officiers.– Heil Hitler.

Tous prennent place. Le Commandant, assis, guette par la fenêtre.

Le Commandant.– La séance du Haut Conseil des Officiers est ouverte.

Zange.–Un mot, commandant ? Schraube a peine à boucler le budget du camp, et on le dilapide en dépenses somptuaires ? Etait-il de toute nécessité de repeindre d’une belle et coûteuse peinture crème à l’huile de lin, les chambres à gaz ?

Dietrich.– Sans compter que ce n’est peut-être pas d’un très bon goût.

Le Commandant.– Transition pour introduire mon sujet : je vous annonce la visite du Reichsführer Heinrich Himmler. Je l’attends depuis ce matin. Il doit venir d’une minute à l’autre.

Un silence. Chorknabe.- Est-ce une suite du dépôt de plainte de l’adjoint au maire d’Auschwitz, le conseiller Oehler ?

Le Commandant.– Je vous tranquillise, non, non.

Un silence. Dietrich.– C’est une sanction à la suite de nos récriminations ?

Le Commandant.– Non plus. Soyez sans inquiétude.

Un silence. Zange.– Enfin, il vient nous inspecter.

Le Commandant.–Toute crainte est déplacée. Il est soucieux d’être à nos côtés, dans notre tâche difficile. Vous ne le connaissez pas comme je le connais : personne n’est plus fraternel que lui. Il est d’ailleurs juste de passage, il ne veut saluer que moi. (Tous se détendent. Regardant par la fenêtre) Le voilà.(Il sort en courant)

Les officiers à la fenêtre, se mettant sur la pointe des pieds, ou de côté pour voir passer au loin Himmler.

Zange.– Rien que le voir de loin, avec ses besicles, j’en ai froid dans le dos. J’ai l’impression que son regard est affûté par ses lunettes.

Chorknabe.– C’est vrai qu’il a l’air d’avoir deux yeux de plus que tout le monde.

Zange.– Observez son affabilité, quand il salue le commandant. Ca me terrifie.

Chorknabe.– (se tenant au mur) Je vous avoue, je ne me sens pas tellement assuré sur mes jambes.

Schraube.– Je vous rappelle qu’en principe vous n’avez rien à craindre. Vous êtes du bon côté.

Zange.- (riant, lui serrant les bras) Tu fais bien de me le rappeler.

On entend une fanfare, des Heil Hitler.

Dietrich.– Il repart déjà. Il monte dans sa voiture. C’est une visite au pas de course.

Zange.– On a beau être de son côté, on préfère qu’il ne soit pas trop à nos côtés.

Les officiers rient, se détendent. Entre le Commandant, qui ôte ses gants blancs, s’assied à la table. Les officiers s’asseoient aussi.

Le Commandant.– Excusez-moi. Je rouvre la séance. Communiqué du Ministère de l’Information et de la Propagande. (lisant)   « Allemands, enfin l’Allemagne est de pure essence allemande, évaporée de toute substance étrangère. Nous voici entre purs Allemands de la pure Allemagne. Toute l’Allemagne, massée à ses frontières, forme un rempart d’une épaisseur formidable. Ou nous serons tout, ou nous serons rien : comme il est impensable que nous ne soyons rien, nous serons tout. » (se levant, pas trop vigoureusement) Heil Hitler.

Les officiers.- (se levant, de même, mornes) Heil Hitler. (Tous se rassiéent)

Le Commandant.- (Le Commandant prend un feuillet devant lui) Lettre de l’IG Farben, à propos du matériel d’expérimentation, que nous lui avons fourni. (lisant) « M. le Commandant, Nous vous accusons réception des 150 êtres humains de sexe féminin de vos inactifs. Quoique maigres, nous avons trouvé leur état de santé satisfaisant. Malheureusement, ces sujets n’ont pas survécu à l’expérimentation. Nous nous permettons de vous demander si vous seriez d’accord pour une nouvelle livraison. Veuillez croire, M. le Commandant .. »

Dietrich.– Quel gâchis. C’est travail d’amateur.

Chorknabe.– Je te rappelle que c’est la fin qui compte, non les moyens. Qu’est-ce que nous avons à critiquer ce qui pour nous, est en plus, source de gains ?

La secrétaire entre.

La secrétaire.– Un communiqué du Dr Goebbels à la radio. (Le Commandant fait un signe à la secrétaire, elle sort, laisse la porte ouverte, augmente le volume de la radio)

La voix de Goebbels.- « Allemands, à l’heure où le Reich blessé se défend farouchement, des traîtres le poignardent dans le dos. Un lâche attentat à la bombe vient d’être perpétré contre le Führer et contre l’Etat-Major. Mais si la bombe a soufflé fenêtres et portes, jeté des généraux au sol, arraché deux jambes à un sténographe, arraché un bras à un général, une jambe à un colonel, poignardé un général d’un éclat de bois, mis l’uniforme du Führer en loques, la Providence veillait envers et contre tout sur l’Allemagne : notre Führer est sain et sauf. Heil Hitler. »

La voix d’un journaliste.– Allemands, le Führer vous parle.

La voix de Hitler.- (éraillée) « Allemands, une minuscule clique d’officiers stupides, ambitieux et sans scrupules, ont comploté de m’éliminer en même temps que l’Etat-Major des Forces Allemandes. Grâce à la Providence, l’attentat a échoué. Ma survie est un signe du destin. Il me dit ainsi de poursuivre mon œuvre. Je vais donc poursuivre ma tâche. »

On entend le début du chant national, et la radio est coupée.

Chorknabe.– Ceux qui sont proches du pouvoir, que le pouvoir comble de faveurs, ce sont ceux qui trahissent, et ceux qui sont au loin, que le pouvoir oublie, ce sont ceux qui lui sont fidèles. C’est toujours la même chose.

Le Commandant.- (morne)Heil Hitler.

Les officiers.– (mornes)Heil Hitler.

Le Commandant.- La séance est levée.

Tous sortent, silencieux, mornes.


 

 

5

 

 

 

Kommandantur.

Dehors il neige. Dans le bureau du Commandant. Le Commandant, les officiers, le sergent Abram, debout. Le Commandant tient deux télégrammes à la main.

Le Commandant.– (présentant le 1er télégramme) Officiers, sergent instructeur, les Russes étant à un jour d’ici, j’ai reçu, du Führer, l’ordre impératif de faire sauter les fours crématoires. Ne soyez donc pas surpris de ce que vous allez entendre. (On entend des explosions, les tours des crématoires s’écroulent. Le Commandant lit le 2 ème télégramme) Du Reichsführer. « Quel athée comprendrait notre religion aryenne et ses rites ? L’heure est venue, où pasteurs et troupeaux doivent faire retour dans la mère patrie. Par ordre du Führer, notre camp polonais est transféré au camp allemand de Gross-Reisen, en Silésie. Les trains étant mobilisés par la Wehrmacht, le transfert sera fait à pied. »

Tous sont atterrés.

Abram.- (rageur, montrant le poing) On le sentait venir. Le Ponce-Pilate se lave vite les mains avant d’aller à la table de négociations. Il nous met tout sur le dos. Le rat quitte le navire. Hitler, sale traître.

Personne ne dit mot. Le Commandant écarte les bras, comme pour dire qu’il n’y peut rien. Abram sort.

Dietrich.– D’un tout petit départ de feu, allumé plusieurs fois, nous avions élevé un feu gigantesque, où bouillaient des troncs entiers, vaillamment, le visage cuit et recuit, en détournant le visage, nous chargions le feu, et voilà que par la faute d’un seul, l’énorme bûcher s’effondre dans une éclatement d’étincelles. Ce que ne tolère pas une armée de son général, c’est qu’il perde la guerre.

Schraube.- Je suis de l'avis du capitaine Dietrich.

Ils sortent.

Zange.– A vous parler franchement, camarades, ça vous étonne ? Qui croyait que ça durerait ? (reculant vers la porte) J’ai toujours trouvé que tout ce sang, toutes ces tortures, toutes ces chambres à gaz, tous ces fours crématoires, c’était sale, dégoûtant. Je me suis toujours gardé, pour ma part, vous êtes témoins, de toucher à un seul cheveu d’un seul prisonnier. La conscience tranquille, je vais aller me perdre au milieu des civils allemands, et prétendre avec eux comme eux, que je n’ai pas été nazi. Adieu camarades. Il sort.

Baudis.– A parler franchement, commandant, à fréquenter certains prisonniers, la honte s’est faite peu à peu jour, que penser que l’Allemagne était supérieure à toute autre nation, était d’une forfanterie sans égale. Ce que vous avons commis ici, en conséquence, ce sont des assassinats. J’ai honte d’être un SS. Je remets ma démission. Il ôte sa vareuse, arrache ses galons, la jette, st sort.

Chorknabe.—Moi, même si je suis le seul, je lui resterai fidèle. Grâce à lui, pendant 5 ans, j’ai été un seigneur ivre d’un orgueil et d’une arrogance suprêmes. Plutôt que me retrouver citoyen humble, dans une vie humble perpétuée par l’ennui, je préfère rouler ivre-mort dans le ruisseau. Sort Chorknabe.

Le Commandant restant seul, se dévêt de sa tunique, et revêt un habit civil.

 

Au dehors, hors de leurs maisons, Baudis et Zange, en civil, sortant leurs bagages.

Zange.– Baudis, ne pensez-vous pas avec moi que la seule chose sensée à faire dans la vie, pour un homme, c’est de fonder la richesse de sa famille ? ..Baudis s'arrête et l'écoute.... J’avais beaucoup lu sur ce sujet avant la guerre. J’avais alors appris une chose suprêmement intéressante, c’est que toutes les grandes fortunes se sont bâties dans le temps des troubles, des guerres, des guerres civiles, des révolutions. … …… Quand ce fou est monté au pouvoir, qu’il a déclenché la 2ème guerre mondiale, j’ai pensé que l’occasion s’offrait. Sous la couverture nazie, j’ai fait mes petites manustuprations. J’ai été honnête, j’ai pris garde de ne voler que de ce que volait l’Etat, mais j’ai pillé tout ce que je pouvais piller… ... Les voleurs ne jouissent pleinement du produit de leur vol, que dans une société honnête et dans un Etat de droit. La république va être réinstaurée, avec le produit de mes vols, je m’en vais fonder une grande famille honnête.. … … Tu me ressembles quand j’avais ton âge. Je t’offre de t’associer avec moi. Cela m'ôterait de cette culpabilité, que je me sens tout de même un peu.

Baudis.– Votre générosité me va droit au coeur. Mais j’ai d’autres projets.

Zauge.– Si jamais tu ne sais pas où aller, ma porte t’est ouverte.

Baudis.– Vous êtes le seul, avec Kelch, dont je garderai bon souvenir. Bonne chance, capitaine.

Zange.- Merci de ne pas me mépriser. A toi aussi.

Ils s'embrassent et sortent.

 

 

Plus loin. Ingo en costume civil, Johanna, une valise à la main.

Ingo.– Johanna

Johanna.– Oui .

Ingo.– J’hésite.

Johanna.– Osez.Je vous en prie.

Ingo.– Pour leur goût, ne vaut-il pas mieux laisser les légumes et les fruits mûrir, doucement, en leur saison, en pleine terre, en plein air, en plein soleil ? Pitié et terreur sont répulsifs d’amour. Je vous demanderais auparavant, de me laisser libre un peu.

Johanna.– J’appréhendais cela. .. .. Songez, Ingo, de quelle opération je relève, combien je suis affaiblie, combien j’ai besoin de votre bras pour mes premiers pas. Mauvaise épouse, mauvaise mère, mauvaise Allemande, je serai sujette à l’opprobre de tous. Vous aurez de la miséricorde pour ma misère. . …(Elle tombe à genoux, embrasse ses mains) .. .. Pardonnez-moi. Impatiente, je me forcerai à la patience.

Ingo ne dit mot.

Johanna.- (se relevant) Voyez quelle pauvre loque je suis devenue.

Ingo.- (off, au public)) Qu’est ce qu’elle pensaitt ? Teutonne à tétons, vache à lait boche, elle croyait que j’allais vivre pendu à ton pis rose ? Le Boche m’a séparé de ma femme, j’ai séparé le Boche de sa femme boche : nous sommes quittes.

Johanna.– Mais vous venez ?

Ingo.– Mais je viens.

Ils vont à la voiture.

 

 

Devant le block 00.

Bettler.- (caché , off, accusateur) Pourquoi tu en as réchappé ? A quel prix as-tu monnayé ta sauvegarde ? Quelles tristes précautions as-tu prises, pour préserver ta vie ? A quelle cour à l’ignoble, à quelles flatteries à l’infâme dois-tu sa survie ? Mille parmi les meilleurs ont péri, toi qui n’étais ni bon ni mauvais, tu en as réchappé, explique ? Ta survie est suspecte. .. .. (défenseur) Vous vouliez que je laisse la barbarie triompher ? Me laisser tuer, et les laisser vivre, n’est-ce pas donner dans eux ? Un malade qui a perdu conscience, qu’on perfuse, qui bave et qui souille ses draps, est-ce qu’il se déshonore ? Lorsqu’il sera rétabli, est-ce que sa famille lui reprochera ses misères physiques, ou est-ce qu’elle se réjouira de sa guérison ?.. .. Lorsqu’une soudaine et violente éruption volcanique fait trembler la terre et les cieux, qui reprocherait à quelqu’un de prendre les jambes à son cou, sans se soucier de personne ? Exigerait-on de lui, que, par humanité, il règle son pas, sur le moins ingambe ? On est gardien de son frère, certes, mais est-on le gardien, de n’importe quel autrui ? Si j’ai un motif assez fort pour m’en tirer, dois-je faire bénéficier n’importe quel quidam, qui ne sait pas quoi faire de sa vie, de mon motif, à ma place ?

On entend au loin, se rapprochant, les coups de canon des chars russes, et des mitraillades. Paraît Siewert, un fusil en main.

Siewert.– Reiterknecht, ma bonne. Dietrich nous emmène. Tu joues la garde d’enfants, je joue le garde du corps.

Sort du block 0, Reiterknecht, qui rejoint Dietrich, ils sortent en courant, par le côté. Paraît Abram. Les mitraillades s’approchent.

Abram.–(un bock de bière à la main) Cocu, battu, qui est content ? Abram. Cocufié par le Bohémien Ingo par devant, baisé par l’Autrichien Hitler par derrière, cornu devant comme la licorne, cornu derrière comme le diable, qui est deux fois content ? Le sergent. Prost, Abram . …(hurlant) Bettler. Bettler ma cocotte, viens ma poule. Pour faire plaisir à mon Führer, je remplissais la sale tâche de jeter les ordures nationales ; pour faire plaisir à ma femme, je remplissais la sale tâche de jeter les ordures familiales, il ne reste plus qu’à achever la tâche : me jeter aux ordures moi-même. (sortant son pistolet, l’armant) Bettler. Viens ma biche, on va finir en beauté.

Paraît le sergent Kuntz, le pistolet à la main.

Kuntz.– Abram, les Russes.

Abram.– Bettler, nos libérateurs.

Abram rejoint Kuntz. Paraissent deux soldats russes, qui sont le bout de la ligne de front, de leur mitraillette, ils abattent Abram et Kuntz. De dessous le block O, sort Bettler, qui, en titubant, va vers les Russes, manque de tomber. Soutenu par les Russes, il sort.