Hitler (suite)

 

La Fin du Monde

 

1

 

La gare, l’intérieur. La double porte vers le quai est ouverte. Le sergent Kuntz sur le quai 1, et son escouade sur le quai 1 et le quai 2. Entrent dans la gare, par la place,le Commandant et le lieutenant Baudis.

Le Commandant.– Il est 5 h 30, lieutenant, nous avons une demi-heure à nous. .. .. Vous êtes arrivé tard, hier soir. Comme avez-vous trouvé votre maison ? Avez-vous bien dormi ?

Baudis.– Le silence était un silence d’église. La maison est un palais.

Le Commandant.– Je tiens à ce que leur maison pour les officiers un chez eux plus que chez eux. … … Je souhaite de tout mon cœur que vous vous plaisiez chez nous. .. ..(Le Commandant a les yeux fixés sur la voie, à pas pressés, va sur le quai, descend sur le ballast, revient, tenant dans sa main gantée une poupée par son unique jambe, hurlant) Sergent Kuntz.

Le sergent Kuntz entre, salue en claquant les talons.

Kuntz.– Commandant.

Le Commandant.– Comment appelez-vous ça ?

Kuntz.– Une poupée.

Le Commandant.– C’était sur le ballast, contre la rampe. Si je l’ai vue, vous pouviez la voir. Votre incurie est coupable. Vous ferez huit jours de prison. Vous serez cité au rapport. Ce sera noté dans votre état de services.

Kuntz.– (rectifiant sa tenue) Commandant.

Le Commandant lui tend la poupée, qu’il prend.Le Commandant lui fait signe d’aller. Kuntz fait un demi-tour réglementaire et sort.

Le Commandant.- (à Baudis) Lieutenant, lors de votre affectation, vous a-t-on mis au courant de ce qui se passait chez nous ?

Kuntz.– A nos questions, il nous a été repondu, qu’il y avait autant de camps que de camps, que plutôt que décrire le nôtre, ils préféraient nous le laissez découvrir.

Le Commandant.– Quand ils ont à parler des camps, comme leur langage prend des gants. … … Ne me dites pas qu’entre vous, il n’y avait pas des bruits qui couraient.

Baudis.– La seule chose que nous savions, c’est que des populations entières, hommes, femmes, enfants, étaient envoyés à l’Est par chez vous : nous étions laissés à nos inquiétudes.

Le Commandant.– Inquiétudes ?

Baudis.– Tant de populations déplacées concentrées dans vos camps, il fallait bien qu’à un moment soit dépassé le seuil de saturation.

Le Commandant.– Tranquillisez-vous. … … (hésitant) Selon les mots que l’on emploie, une chose inadmissible est admise ou non. (Il réfléchit).. .. Quand nos soldats envahissent un village, qu’avec méfiance ils avancent dans les rues, vous avez vous-même appris qu’ils épient, derrière les rideaux, femmes, enfants, comme autant de silhouettes menaçantes. Selon la Convention de Genève de 1804, les soldats ont pour obligation d’épargner la population civile, mais la réciproque est-elle vraie ? La population civile a-t-elle pour obligation d’épargner les soldats ?.. .. Et moi, je prétends que la population civile est d’autant plus dangereuse qu’elle se croit à l’abri. Combien d’enfants porteurs de messages ? Combien de femmes autant de Mata-Hari? .. .. Et puis, quel est ce paradoxe ? On dépeuplerait le pays de ses soldats, et on épargnerait de quoi le repeupler deux, trois, quatre fois ? A quoi sert de gagner une guerre, si on épargne ce qui vous fera perdre la suivante ? Lorsque sous les pas, on découvre un nid de vipères, qui, dressant leur la tête triangulaire, vous menacent de leurs crocs chargés de venin, que pris de terreur on se saisit d’une lourde pierre, est-ce qu’on épargne les vipéreaux qui sortent des œufs ? A quoi sert de tuer les poux d’une tête, les écrasant entre deux ongles, si on laisse les lentes collées aux cheveux ? D’une nation, les hommes sont le début, les femmes la suite, les enfants la fin : il faut la détruire entière... ..J’ai toujours pensé que c’était une étrange idée que penser que la vie d’un enfant ou d’une femme enceinte était plus précieuse que celle d’un homme : d’un homme fait on est sûr, on sait ce qu’il vaut, d’un homme à faire on doute, on ne sait pas ce qu’il vaudra… .. Pensant à sa femme à soi, à son enfant à soi, bien sûr, on veut épargner la femme et l’enfant de l’autre, alors que c’est l’enfant de l’autre, conçu par la femme de l’autre, qui tuera votre enfant à vous… ... L’idée neuve du Führer, c’est de vouloir une victoire longue et durable, suivie d’une longue et durable paix. S’il a fixé à la Wehrmacht la tâche de se défaire des soldats par les armes, il nous a fixé, à nous, la tâche de nous défaire de leur reproduction, par l’euthanasie. Voilà ce qu’ils vous ont tu.

Baudis.– C’est d’une logique imparable.

Le Commandant.- C’est à dire, c’est simple à penser, mais c’est moins simple à dire, encore moins simple à faire. Rien n’est plus difficile pour des soldats orgueilleux que d’anéantir de sang froid des êtres faibles et désarmés. Aussi, pour nous aider, j’ai inventé quelques subterfuges. La fin de tout homme est plus ou moins proche, l’attitude philosophique est de n’y pas penser avant qu’elle arrive. C’est ce que nous faisons pour eux. Nous laissons nos inactifs le plus longtemps possible dans l’ignorance de leur fin. Ils ne souffrent pas de leur fin toute proche, donc nous ne souffrons pas non plus. Quant au traitement de la chose proprement dite, nous le faisons faire par des prisonniers hommes, de préférence juifs, double avantage : nous en faisons des complices, et le spectacle nous est ôté des yeux. Vous n’ignorez plus rien.

Baudis.– Comment un hitlérien pourrait-il vous désapprouver ?

Le Commandant.– Je vous savais étudiant. Je suis heureux de vous découvrir intelligent… .. (pointant le doigt) Le train.

On entend halètement et sifflement d’une locomotive qui s’approche.

Le Commandant.-(Il approche Baudis d’une fenêtre de la gare, garnie d’un rideau) ..Je ne veux pas, nouveau comme vous êtes que vous ayez à affronter leurs regards.

On entend les wagons rouler lentement, le train se présenter à reculons, et s’arrêter de façon qu’on ne voit que le fourgon de queue. A travers l’étroite ouverture supérieure, grillagée de barbelés, on voit des visages. Le Commandant et Baudis se penchent de côté, pour voir en enfilade tout le train.

Le micro.– Terminus du train. Les prisonniers sont arrivés à destination. Il est demandé aux prisonniers de laisser leurs bagages dans le train Il est demandé aux prisonniers de laisser leurs bagages dans le train.

On entend coulisser les portières des fourgons.

Voix des SS.- (au fur et à mesure que les portières coulissent) Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen…

Bruits d’une foule.

Le micro.– Il est demandé aux prisonniers de se ranger en une colonne sur la rampe. Il va être procédé à leur tri.

Des SS se placent de part et d’autre du fourgon de queue. Un employé des chemins de fer fait coulisser la portière de ce fourgon à son tour : en descendent douze prisonniers. Baudis se penche pour voir comment s’effectue le tri, puis se redresse. Avec le halètement de la locomotive, le train redémarre toutes portières ouvertes.

Le Commandant.–… … (faisant signe à Baudis d’écouter) Observez-vous un trouble quelconque ? Ils n’ont plus que quelques instants à vivre, et bonheur pour eux, ils ne le savent pas. Les souffrances les plus intolérables sont celles d’imagination, parce qu’on ne sait comment les affronter ; les souffrances physiques sont brèves, courtes, et, elles, on peut y faire front… .. (prenant Baudis par le bras, l’approchant de la fenêtre, et indiquant ce dont il parle) Le capitaine Schraube classe, à gauche les actifs, les hommes sains et valides destinés à la partie concentration, à droite les inactifs que je vous ai dits, destinés à la partie extermination… … (Baudis se taisant, se détournant, Le Commandante le tire par la manche) Découragez votre compassion par l’observation de la laideur de la race, de la saleté due au voyage, par le spectacle de leur attitude moutonnière. Si vos yeux croisent une femme belle et propre, ayez le réflexe de vous en méfier, pensez que ce doit être une femme dangereuse, une traîtresse, une Judith, prête à vous décapiter.

Le micro.– Avis aux douze prisonniers du fourgon de queue : il leur est demandé de rester groupés. Un sergent va les prendre en charge.

Entre le sergent Abram, une cravache sous le bras, qui salue réglementairement Le Commandant.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler. (à Baudis, il le présente) le sergent Abram.

Baudis et Abram se saluent en claquant les talons, Abram en inclinant en plus la tête.

Abram.- Avec votre permission, commandant, je vais chercher les dossiers de mes galopins.

Le Commandant.– Faites.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Sort Abram.

Le Commandant.- (à Baudis) Expédions ceux que nous expédions. Nous irons ensuite au camp des hommes.

Ils sortent.

 

Par la porte entrouverte la gare qui donne sur le quai, des 12 prisonniers, se détache Bettler.

Bettler.- (off, en chuchottement de micro, qui vient de nulle part) Pauvre d’un tout petit bagage : de l’argent, 3 livres 3 amis inséparables, mon alter ego : un carnet et un crayon : tout m’a été soustrait. Le pauvre petit avoir qui me tenait, ne me tient plus. Je suis laissé à la charité de gens qui ne sont pas charitables. … … De quoi est-ce que tu te plains, Bettler ? N’as-tu pas ce à quoi tu aspirais ? Quand tes parents t’avaient placé à l’abri dans une institution religieuse, est-ce que tu ne rêvais pas de l’école publique ? Quand avec tes parents, tu habitais dans un haut et beau quartier, tel un silencieux et lugubre cimetière, est-ce que tu n’aspirais pas de tout ton cœur à habiter dans un quartier vivant et populeux ?... … Malheureux lettré, entravé de lectures, est-ce que tu ne rêvais pas d’action ? La richesse de ta culture ne faisait-elle pas ressortir la misère de ton âme ? Voici que l’action la plus sévère te trouve, ne devrais-tu pas être aux anges ?.. .. Au lieu de te plaindre, ne ferais-tu pas mieux d’exercer ton esprit ? Ils nous font voyager à 80 dans des wagons à chevaux sans manger ni boire, pendant deux jours et deux nuits, et au micro un chef de gare nous accueille, d’une voix professionnelle, comme si nous étions des voyageurs ordinaires. A quel pire devons-nous nous attendre ?.. .. ..(Il se met sur la pointe des pieds)..Ils les trient, à gauche, les hommes dans la force de l’âge, à droite les vieux, les femmes, les enfants : ils les destinent, visiblement, à des fins différentes… …(on entend un coup de sifflet) La file des femmes, des vieux, des enfants se met en branle : adieu, chère moitié de l’humanité. Nous voilà vieux garçons, vous voilà filles-mères.

 

Se détache des 12 Von Hohenstaufen .

Von Hohenstaufen.- (off) Von Hohenstauffen, noble de vieille famille impériale, qui ne connaît les Hohenstaufen, mais qui me reconnaît, moi ? Un promeneur, pris dans une manifestation, raflé avec les manifestants, quand, au commissariat il aura décliné son identité, imaginez les excuses présentées, les honneurs rendus, les nominations offertes. Si ça se trouve, il se félicitera de ce qui lui est arrivé. Il est au-dessous de moi de me faire reconnaître. Leur confusion et ma récompense n’en seront que plus grandes.

 

Hamber Salomon et Hamber David hésitaient. Soudain Hamber Salomon va vers Hamber David et lui tend les mains. Dans un élan, Hamber David lui tend les siennes.

Salomon.– David.

David.– Salomon. D’une vieille offense je t’avais blessé.

Salomon.– (affectueux) Une chiquenaude, en comparaison des beignes que ces Messieurs se préparent à nous administrer. Oublions cette vétille … Qu’est ce que tu en dis, David ? On a tout fait pour n’être plus Juifs, et par le fait de non-Juifs, derechef on est re-Juifs. La Juiverie était un ghetto, dont on a eu de la peine à s’échapper, et voilà que des non-Juifs nous y renferment.

David.– .. .. Tu as changé de lunettes ?

Salomon.- (ôtant ses lunettes) Avant, je ne voyais pas plus loin que le bout du nez, maintenant je ne vois même plus le bout du nez. (il louche vers le bout de son nez, puis montrant ses lunettes) Ils ont volé tous mes biens, mais les ânes, ils m’ont laissé le plus précieux. (Il les remet)

David.– Dis-moi. Ta femme, tes enfants ?

Salomon.– Hors de portée. A l’autre bout du monde… ...Miléna ?

David.– A la campagne, en sûreté. Que sont devenues tes usines ?

Salomon.– Plus d’usines, nationalnazifiées… … Tu vas rire : je m’étais inscrit au parti nazi. Si ce Monsieur n’avait pas été antisémite, je serais SS à cette heure, et, vieux rêve juif, je massacrerais des chrétiens.. .. Nous voilà tous deux, proches et frères, que tu le veuilles ou non.

David.- (tous deux s’embrassant) Je veux, je veux.

 

Nichts, timide, hésitant, ose s’approcher de Kaefferkopf. Schere, à côté d’eux, suit l’entretien.

Nichts.– Monsieur l’Inspecteur Général?

Kaefferkopf.- (toise Nichts) Mm ?

Nichts.– Nichts Sénèque.

Kaefferkopf se détourne.

Nichts.– . .. ..Vous ne vous en souvenez plus, vous m’avez fait l’honneur de serrer ma main, lors de la remise du cadeau des employés, à votre anniversaire. Je vous ai aussi croisé une fois, dans un couloir, un jour, à votre arrivée, vers les 11 heures, vous avez daigné abaisser votre regard sur moi... Je m’interroge sur votre présence parmi nous.

Kaefferkopf.– (le dos tourné) Celui qui est coupable de la méprise va le payer cher, je vous garantis. … Puisque vous me connaissez, si personne ne me reconnaît, je vous demanderais peut-être de témoigner qui je suis. Mais ne le faites pas de votre propre initiative, cela pourrait me desservir.

Nichts.– Bien sûr. J’ai la même totale incompréhension pour mon arrestation. J’ai été l’homme le plus apolitique qui soit, et j’ai été arrêté comme si j’étais un affreux bolchevick.

Kaefferkopf.– Comprenez que je ne pourrai pas témoigner pour vous. Il faut dire la vérité : je ne vous connais pas. De plus, défendre quelqu’un qui n’a pas de relations risque plutôt de me nuire.

Nichts.– Si je pouvais vous aider, j’aurais servi un peu à quelque chose.

Schere.- (à Nichts) Tu étais apolitique, ah ha ?

Nichts.– Je vous assure. Vraiment.

Schere.– Quelle bonne idée.. … .. Hitler est élu ? (il agite les mains, comme pour dire que cela ne le concerne pas) Pardon, je suis apolitique. Ils m’arrêtent, sans que je sache pourquoi ? (idem) Pardon, je suis apolitique. Ils me mettent dans un camp de concentration ? (idem) Pardon, je suis apolitique… … Tu ne t’opposes pas ? Donc tu approuves.

Nichts.– Qu’est-ce que je peux d’autre ? Je sais le rien que je vaux.

Kaefferkopf.- (à Nichts) Méfiez-vous de lui. C’est un communiste.

Schere.– (à Kaefferkopf) Je suis communiste. Contrairement à toi, je sais pourquoi je suis ici.

Kaefferkopf.– Attendons la suite et la fin, camarade.

Kaefferkopf se détache d’eux, Schere emmène Nichts.

 

Des 12 se détache Ingo.

Ingo.- (off) Quelqu’un rigole. …(montrant les 11 autres) Ceux qui proscrivaient le Bohémien du territoire de leurs communes, qui le bannissaient, les voilà proscrits, bannis, avec lui… ... Mais le moricaud a un avantage sur ces fromages blancs : il affiche sa sale couleur. Son teint brun, ses cheveux noirs de charbon avec franchise dénoncent qui il est, eux, dissimulent sous leur blancheur Dieu sait quelle noirceur. Lui, il est nettement coupable, eux, on va les regarder de travers : c’est sur eux que va peser la suspicion. Je me marre. Que je me marre.

 

Se détache, Reiterknecht, qui avait les yeux fermés , révulse ses yeux, vaticine.

Reiterknecht.– Frères, l’Agneau crie : « L’heure du jugement est proche. J’apporte le salaire que je vais payer à chacun en proportion de son travail. » (derrière Schere) Frère, écoute, ce que te dit l’Agneau : « Je connais tes travaux. Mais j’ai contre toi, que contre mon amour, tu ne me donnes pas le tien. Amoureux vain des choses et des êtres d’ici-bas, tu n’aspires qu’à une chose : à un amour qui ne te déçoive pas, Aime-moi, et je te donnerai la couronne de vie. Frère, réponds avec moi : Amen, viens, Seigneur Jésus. » (Schere tire sa manche, veut mettre de la distance, Reiterknecht le suit) L’Agneau dit encore : «  Comment peux-tu croire que je veuille t’aimer malgré toi ? Prie-moi dans le secret de ton cœur, même si tu ne crois pas en moi : quel mal cela risque-t-il de te faire ? Prie-moi dans ton désespoir, et tu sentiras mon amour te combler avec abondance. » Fais le vide en toi, frère, et laisse au Christ toute la place. Dis-lui d’entrer, et il entrera et s’assiéra à table à côté de toi. Dis-lui : « Entre Seigneur Jésus, chez moi, c’est chez toi. »

Schere.– Frère, je te réponds : Tu me les casses.

Reiterknecht.- (derrière Kaefferkopf) Frère, l’Agneau dit encore : «  Voici que le temps est proche. Que le pécheur pèche encore, que l’homme souillé se souille encore, que l’homme de bien vive encore dans le bien, que le saint se sanctifie encore. Bien faire, frère, ne suffit pas, mal faire n’est pas un empêchement, il faut une seule chose : aimer. Pour remplir un tonneau sans fond, il faut une mer immense. Pour assouvir ta soif d’amour, il ne faut rien que Jésus lui-même. Plus tu demanderas d’amour au Seigneur Jésus, plus il t’en donnera. Il te comblera à la fin de tant d’amour, que ton cœur débordera, et que tu distribueras le surplus autour de toi. (à Kaefferkopf) Que la grâce du Seigneur soit avec toi, frère.

Kaefferkopf.– (d’une mine dégoûtée)Vous faites partie d’une secte. Otez votre main de mon bras.

Reiterknecht.- (à Bettler) Avec toi, mon frère.

Bettler.– Inutile de frapper à ma porte. J’ai déjà du monde.

Reiterknecht.- (à Zaccarias) Avec toi, mon frère.

Zaccarias.– (il le prend au collet) Si tu insistes d’un mot de plus pour me convertir, crois que je ne te lâcherai avant que tu sois déconverti. Force ma porte, je forcerai la tienne.

Reiterknecht ferme les yeux, ses lèvres remuent.

 

Des 12, se détache Bock.

Bock.- (off) Sale youpin, sale youtre, laisserai-je les autres m’injurier, quand c’est à moi de m’injurier moi-même ? (levant les yeux au ciel) Eternel Tout Puissant, je m’accuse d’avoir péché contre tes commandements. Tu m’as dit : Observe le jour du shabbat : travaillant en cachette, le dimanche, j’ai fait ma comptabilité. Tu m’as dit : Honore ton père et ta mère : je me suis rebellé contre mon père, j’ai crié contre ma mère. Tu m’as dit : Tu ne commettras pas d’adultère : loin de notre communauté, j’ai commis l’adultère avec une étrangère. Tu m’as dit : Tu ne voleras pas : j’ai volé de l’argent, et en vrai juif, j’ai pris toutes les précautions pour que de mon vol, il ne reste aucune trace. Tu m’as dit : Tu n’auras pas d’autres dieux que moi : j’ai adoré en premier lieu mon ventre, en deuxième lieu mon bas ventre. J’ai détruit moi-même mon temple de Jérusalem, il n’en reste plus que ce mur, devant lequel je me lamente. (se penchant comme s’il était l’Eternel) « Peuple indigne au front haut et à la nuque de fer, si tu ne suis pas mes commandements, je briserai ton orgueilleuse indifférence. Je lâcherai sur toi les bêtes sauvages qui dévoreront tes enfants, tes chemins deviendront des déserts. Je ferai de tes villes un champ retourné. Tu périras parmi les nations et le pays de tes ennemis te détruira. Repens-toi. Voici venu le Temps des Expiations. » (priant, les mains tournées vers le ciel) Ecoute Israël : Yaveh Adonaï notre Dieu est le seul Yaveh. Tu aimeras Yaveh de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces. Que ces paroles que je te dicte restent désormais et à jamais dans ton cœur. Amen.

 

Des 12 se détache Zaccarias.

Zaccarias.- (off, montrant tout le groupe) A quoi ressemble la démocratie ? A un obèse, qui meurt jeune d’embolie, de phlébite, d’infarctus, de rupture d’anévrisme, de diabète, d’overdoses. Vive Hitler qui lui fait faire du régime.

 

Entre le sergent Abram avec un dossier, d’où il sort une liste.

Abram.– Je vais faire l’appel. Vous vous mettrez en rangs par deux.

Bettler Benjamin, asocial.

A chaque présent, Abram détaille celui qu’il appelle, avec la grimace adéquate.

Bettler.– Présent.

Abram.– Bock Zachée, juif.

Bock.– Présent.

Abram.– Hamber David, juif.

Hamber David.– Présent.

Abram.– Hamber Salomon, juif.

Hamber Salomon.– Présent.

Abram.– Von Hohenstaufen, asocial.

Von Hohenstaufen.– Présent.

Abram.– Ingo Steph, bohémien.

Ingo.– Présent.

bram.– Kaefferkopf, asocial.

Kaefferkopf.– Présent.

Abram.– Muth, homosexuel.

Muth.– Présent.

Abram.– Nichts Seneca, asocial.

Nichts.– Présent.

Abram.– Reiterknecht Jérémie, témoin de Jehovah.

Reiterknecht.– Présent.

Abram.– Schere Eddie, Communiste.

Schere.– Présent.

Abram.– Zaccarias Narcisse, asocial.

Zaccarias.– Présent.

Abram.– (hurlant, de sa cravache les fouettant au hasard) J’ai pas dit en troupeau, en cochons, j’ai dit en files, comme des cuillers dans leur étui. Que rien ne dépasse. …(les prisonniers, à la hâte, se mettent en rangs, prennent leurs distances, se mettent au garde à vous) (Von Hohenstaufen dépasse de la tête) Hohenmachin, ta particule dépasse. (Il sort son pistolet, tire dans la tête qui dépasse, Von Hohenstaufen s’abat. Tous, saisis, se rectifient) Apprenez : c’est ça qui criera, pas moi. (Il barre un nom sur sa liste) (criant) Schiesser, fais nettoyer le crottin derrière nous.

Schiesser retourne dans la gare, donne un ordre. 2 prisonniers viennent chercher le corps et l’emmènent par la gare.

Abram.- (hurlant) Vorwärts. Ei, zwo, ei zwo.

Bettler.- (off) Il tue, il hurle. Il est de nouveau dans le ton. Il me tranquillise.

Ils sortent.

 

 

La partie extermination du camp.

Cachées par des ifs, la place devant la chambre à gaz, et la chambre à gaz. Femmes, enfants, vieillards sont en train de se dévêtir. Entre Le Commandant et Baudis.

Le Commandant.– Ne dirait-on pas des femmes pudiques, qui se cachent derrière un buisson pour mettre leur maillot de bain ?… ...Les enfants, des angelots sur les troncs dans les églises : on leur donne un sou, ils inclinent la tête pour dire merci ? (Baudis s’écartant, Le Commandant le tire par la manche) Lieutenant, pas de pîtié, du dégoût. Imaginez derrière ces ifs les disproportions, les difformités, la graisse, les couleurs suspectes, les furoncles, les abcès. … … .. .. (On entend le grincement du déverrouillage et d’ouverture de la porte de la chambre à gaz)

Le Commandant.– Ils entrent dans la chambre à gaz. (On entend un piétinement de pieds nus, puis le grincement de la fermeture de la porte et de son verrouillage, puis le sifflement du gaz, puis des coups sur la portière, des bruits d’escalade, puis une voix de femme : Ils nous tuent. Ils nous tuent. Baudis se détourne)

Le Commandant.- (lui saisissant des deux mains les deux bras,parlant fort) Pensez au soldat, qui traîne dans la boue, à la place des deux jambes deux moignons sanglants, l’os à nu comme un jambon qu’on désosse ; au soldat, qui court, serrant sa mâchoire inférieure contre la supérieure, pour qu’il ne la perde pas : au soldat qui court en hurlant, en fourrant ses intestins dans son ventre ouvert. Les nôtres meurent par morceaux petit à petit dans d’atroces souffrances ; eux meurent entiers d’un seul coup. (Silence derrière les ifs, on entend le bruit du déverrouillage et de l’ouverture des portes) Votre mort à vous, lieutenant, telles que les choses se présentent, risque-t-elle d’être aussi douce ? Un peu de raison, lieutenant.… … (l’entraînant) Venez. Allons au camp, voir les hommes.

Ils sortent.

 

 

Le camp de concentration. Le block 0, à part du camp, dont on perçoit, au loin, la rumeur, et la lumière diffuse. La place devant le block, avec un arbre sans feuilles. Adossée au block, une petite tribune de trois gradins.

Entrent Le Commandant et Baudis.

Le Commandant.– Nos prisonniers passent en ce moment à l’identité judiciaire.… … Quand on est jeune homme, on achète les livres dont on parle dans les journaux, mais qu’on ne lira pas, on appose fièrement notre griffe sur la page de garde, et tout fier, on se fait une bibliothèque d’esbroufe. Nous tatouons, de même, sur le bras gauche de nos prisonniers, un numéro matricule, qui les marque à vie. (se plaçant de l’autre côté, il montre le block, la tribune, la place devant) .… Au lavoir, à la rivière, il fallait voir avec quelle violence ma grand mère, avec son battoir, frappait le drap qu’elle avait savonné ; quand elle l’avait rincé, comme elle tordait le drap à mort ; pour en finir, comme elle en giflait et claquait la planche : je vous garantis qu’aucun drap n’était plus propre… … Et mon économe de mère, quand le tube de dentifrice arrivait à sa fin, comme elle pressait des doigts le long du tube, du pli jusqu’à l’orifice, l’escaladant comme à la varappe, pour en sortir toute la pâte ; et non contente, après, comme elle éventrait le tube, pour récupérer de la pâte les derniers vestiges. Je vous certifie qu’après son passage, il n’en restait rien… …Quelles parfaites maîtresses de maison c’étaient tous les deux.

Le Commandant et Baudis montent dans la tribune.

 

Entrent au pas les 11 prisonniers, Abram, qui se place devant, le soldat Schiesser, fusil en main,et le prisonnier de droit commun Siewert, qui se placent derrière. Les 11 sont tondus, habillés d’une veste et d’un pantalon de toile rayés usagés. Ont un triangle noir cousu sur le côté gauche de la veste Bettler, Kaefferkopf, Nichts, Zaccarias, une étoile jaune Hamber Salomon, Hamber David, Bock, un triangle violet Reiterknecht, un triangle rose Muth, un triangle brun Ingo, un triangle rouge Schere, un triangle vert avec un S Siewert.

Abram.- (hurlant) Ei, zwo, ei zwo, ei zwo, en rangs par quatre, triple distance. Halte.

Les 11 se rangent.

Abram.– Siewert.

Siewert avance et se place sur la même ligne qu’Abram.

Abram.– Je vais vous donner, porcs, un porcher digne de vous. (présentant) Eddie Siewert a le fâcheux travers de considérer la chose mobilière d’autrui avec l’intention d’agir en propriétaire de cette chose. Lors de son dernier cambriolage, d’une main certes il tenait un outil qui menaçait l’intégrité des choses, mais de l’autre il tenait en plus une arme qui menaçait l’intégrité des personnes. Cette circonstance aggravante a fait que son délit a été qualifié de crime. C’est ce qui fait que ce verrat est avec vous, pourceaux.… .. C’est ce boueux que je vous donne comme kapo, ordures.

Siewert.- (claquant des talons) Si vous voulez bien, chef, je préfèrerais pas.

Abram.– Voyez, même lui, vous le dégoûtez. (à Siewert) C’est justement pourquoi.

Siewert.- (claquant des talons) C’est pas mon monde, chef.

Abram.– Justement. C’est pas à toi d’entrer dans leur monde, mais à eux d’entrer dans le tien.

Siewert.– (claquant des talons) Je parle pas bien, chef.

Abram.– Justement. Eux parlent trop bien. C’est à eux d’amaigrir leur vocabulaire au tien.

Siewert.- (claquant des talons) Ils savent plus de choses que moi, chef.

Abram.- Justement, ils savent trop. Ta tâche est de les dégénérer.. .. (aux 11) Les amateurs, ne vous risquez pas à voler, ce professionnel a l’œil à tout.

Il lui indique la dernière place qui reste au dernier rang.

Abram se place avantageusement.

Abram.- (montrant la tribune) Il pourra arriver que des officiers, des sous-officiers, des soldats, en stage seront dans la tribune à vous observer, à prendre des notes.… ...Est-ce que les acteurs, quand ils sont sur scène, jettent un seul regard sur le public ? Ils jouent pour le public, certes, mais ils jouent comme si le public n’existait pas, et ils jouent d’autant mieux, qu’ils jouent comme si le public n’existait pas. Lorsqu’un inspecteur vient inspecter un instituteur, que fait-il? Il s’assied au fond de la classe, et l’instituteur fait sa classe comme si de rien n’était. Tel doit être votre comportement à l’avenir.… … (montrant une petite brochure verte) Règlement du camp. (il lit) «  Apprenez, mes frères quels sont les 4 degrés de l’humilité. Le 1er degré est l’obéissance sans délai : à peine l’ordre du Père Abbé, est-il exprimé, l’acte de son fidèle est exécuté. Le 2ème échelon de l’obéissance est de haïr sa volonté propre. Le 3ème échelon de l’humilité est de se soumettre en toute obéissance au Père Abbé. Le 4ème échelon de l’humilité est d’obéir même à des ordres durs et rebutants, voire même à souffrir toutes sortes de vexations, et de savoir garder alors patience en silence, en tenant bon sans se lasser ni reculer. » Règle de St Benoît, que nous adoptons telle, tellement nous la trouvons sainte et sage. …(les examinant) Dites. Vous êtes là, mais je ne vous sens pas. Il est hors de question que pendant que les corps sont là, vos esprits prennent la poudre d’escampette. Tout de vous est prisonnier, corps, esprit, âme : je vous veux toujours là, en entier. A trois : nous sommes là corps et âmes, sergent. Un deux trois.

Tous.– Nous sommes là corps et âmes, sergent.

 

Abram s’approche de Muth, se tient à distance avec une mine dégoûtée.

Abram.– Voyons voir un peu le cheptel. (à Muth, faisant son tour, l’air dégoûté) Ah. J’ai retenu le bagouzard… ... Ce Monsieur, bien que Monsieur, est marié à un Monsieur.. .. Marié, je dis bien : l’un tend l’anneau, l’autre enfile le doigt dedans… … Monsieur, bien que Monsieur, n’a plus les couilles à son cul, il a les couilles au cul de l’autre. … …Quelle est l’occupation de Monsieur dans la vie ? Creuser son petit trou.. .. de balle... .. (s’attardant derrière Muth) Voilà ce qui le motive : le fondement… ... Le siège de ses émotions : le siège. ..(hurlant) Muth. A 4 pattes. Fais le chien. (hurlant) Bock, à 4 pattes. Fais l’autre chien. (à Muth) Qu’est-ce que fait le chien, quand il rencontre un autre chien ? Il lui flaire le museau avant ? Nenni, il lui hume le museau arrière. Salue l’autre chien, chien.

Muth à quatre pattes fait le tour de Bock, et lui hume le derrière.

Muth.- (off, suppliant) Pâle et bel Antoine, translucide opale. Soleil éclatant de mes jours, douce lampe de mes nuits. Eau fraîche de mes étés, feu ardent de mes hivers. Chaque soir, je m’endors avec la pensée de toi la nuit, chaque matin, je me réveille avec la pensée de toi le jour. Mon absent présent, mon présent absent. Mon seul tout, mon objet unique, mon Antoine.

Abram.- (va à Muth) Fi, le chien. Devant tout le monde. Tu fais honte à ton maître. (du pied de côté, il pousse Muth, qui tombe) Debout, les chiens. A vos niches. (Ils se lèvent)

Muth.- (off) Je suis né difforme, il se moque de ma difformité. Plutôt n’être plus, que subir de tels opprobres.

D’un coup de pied, Abram le pousse à sa place.

 

Kaefferkopf fait un pas en avant.

Kaefferkopf.– Le détenu n°06 Kaefferkopf, asocial. sollicite l’autorisation de dire deux mots au sergent. (Abram le regarde sans mot dire) Le détenu Kaefferkopf est Inspecteur Général de la Poste,

Abram.– Mon cul

Kaefferkopf.– Mais c’est vrai, sergent.

Abram.– Inspecteur Général mon cul

Kaefferkopf.– Inspecteur Général mon cul, poste qui est assimilé à commandant. Il aimerait instruire la Kommandantur d’une chose qu’apparemment elle ignore. Il pense qu’il s’est commis une confusion de nom, et en conséquence une erreur de personne : il veut aider la Kommandantur à réparer la méprise. La Kommandantur en saura gré au sergent, en premier… .. Un employé de mes services, ici présent, peut confirmer mes dires.

Abram, des yeux, interroge le groupe.

Nichts.– C’est un honneur pour le détenu n°08 Nichts, asocial, de témoigner pour M. l’Inspecteur Général.

Abram.– (à Nichts) Sais-tu que ton Inspecteur Général mon cul me reste en travers de la gorge. Aide-moi à le faire passer, Nichts de rien. Flanque-lui une torgnole.

Nichts.– Le détenu n° 08, Nichts, asocial n’a pas en lui assez de forces, sergent.

Abram.– (à Kaefferkopf) Qu’est-ce que tu dis de ce refus d’obéissance ? Suis-je l’autorité ou non ?

Kaefferkopf.– Vous êtes l’autorité, sergent.

Abram.– Ton employé ose me désobéir.

Kaefferkopf.– (à Nichts) Aucun être au monde ne peut accepter cela, Nichts.

Abram.– Montre à ton personnel comment il faut se conduire. Donne-lui un coup de pied au cul.

Kaefferkopf.- (à Nichts) L’inférieur n’a qu’un seul devoir, Nichts, obéir. J’espère vous retiendrez à l’avenir la leçon.

Kaefferkopf donne à Nichts un coup de pied au cul.

Abram.– (à Nichts) Convaincu, Cucul ?

Nichts.– Oui, sergent.

Abram.– Es-tu prêt à appliquer la leçon que ton supérieur vient de te donner ?

Nichts.– M. l’Inspecteur Général est pour moi la Loi et les Prophètes.

Abram.– (à Nichts) Je réitère donc mon ordre de lui flanquer une torgnole. Seulement, Nichts, comme tu m’as désobéi, qu’il faut que je te punisse, tu vas lui donner non pas une, mais deux, torgnoles.

Nichts.– Oui, sergent.

Nichts se place devant Kaefferkopf, fait un petit geste d’excuse, et se met en posture. Malgré lui, Kaefferkopf lève les bras.

Abram.– (à Kaefferkopf) Monsieur ordonne à son employé d’obéir, mais s’oppose à ce qu’il obéisse ? Quelle est cette mutinerie ?

Kaefferkopf.–(baissant les bras)Je fais amende honorable, sergent. Nichts lui donne deux torgnoles.

Abram.– Tu as fait une tentative d’obstruction, tu comprends qu’il faut que je te punisse ?

Kaefferkopf.– Je le demande, sergent.

Abram.- (à Nichts) Un double coup de pied au cul, un du pied gauche, et un du pied droit.

Nichts obéit.

Abram.- (à Kaefferkopf) L’Inspecteur Général mon cul désire encore instruire la Kommandantur ?

Kaefferkopf.– (reculant à sa place) Le détenu n° 06 Kaefferkopf asocial retire sa demande, sergent. (off) J’ai commis une faute. Ce n’est qu’avec ses pairs qu’il faut traiter. A la loge du concierge, on est accueilli par des grossièretés, à l’étage, on est accueilli avec des égards.

 

Abram s’arrête à Bock, se met devant lui.

Abram.- (de Bock) Ah bah. Avec leur barbe, non seulement ils sont leur caricature, mais ils sont la caricature de leur caricature. Avoue que tu es laid, Bock ?

Bock.– Je suis laid, sergent.

Abram.- (fronçant le nez, détournant le visage) ... Quand je suis en face de toi, détourne ta tête : empruntant la passerelle de l’air, j’aimerais bien que des petites bêtes ne passent pas de toi à moi.

Bock.- (tournant la tête) A vos ordres, sergent.

Abram.– Et je t’interdis de me dire vous et sergent. A l’idée que tu malaxes ce vous et ce sergent avec ta salive, et que tu me le craches tout baveux à la figure, j’avale de travers. A l’avenir, tu me parleras à la 3ème personne. … … (faisant le tour de Bock) Qu’est ce que tu peux être laid. Tu es vraiment laid comme un singe. Quel est l’idéal de la beauté d’un singe juif ? Une guenon juive aux jambes de juive. Quel est l’idéal de la beauté d’une guenon juive ? Un singe juif au nez juif. Comment, vous mariant entre vous, multipliant le même par le même, juif par juif, pouvez-vous vous faire juif au carré ? Ne voyez-vous pas que plus vous êtes laids, plus vous êtes laids ? ..(s’éloignant, le contemplant de plus loin) .. Petit, velu, quadrumane, vous êtes une espèce de tribu arboricole. … … (il lui montre le squelette d’arbre sur la place) L’homme descendant du singe, retrouve tes ancêtres. Regrimpe l’arbre de nos origines. Monte, Bock.

Abram cravache Bock, qui peine à monter.

Bock.- (off, priant, les mains vers le ciel) Le peuple juif, Seigneur, singe les attitudes du croyant. Il n’est que juste qu’il singe les attitudes du singe.

Tout en haut, Bock, qui n’en peut plus, se laisse tomber. Abram éclate de rire.

Abram.– Récréation terminée. (à tous, montrant le block) Lavage à grande eau, lit au carré. Exécution.

Les 11 courent, en file, dans le block, où on entend qu’ils s’activent.

De la tribune, le commandant fait le geste d’applaudir, Abram salue. Le Commandant et Baudis sortent, puis Abram. Schiess reste devant la porte du block 0.

 

 

 

Kommandantur.

La villa de Johanna et de Kurt Abram. Le salon. La table est coquettement mise. La porte de la cuisine est ouverte. De la porte-fenêtre, qui donne sur une terrasse et sur le jardin en friche, Johanna guette l’allée , va, vient, inquiète. Enfin, son visage s’ouvre.

Johanna.- (off, au public) Ah, il vient droit ici… … Ce que je crains comme tout, c’est qu’il s’arrête au passage à certaine maison. Les yeux de certaine femme de caporal délurée, Rosette, sont sans cesse, à la recherche des siens. .… … (expliquant au public) J’ai choisi pour mari un beau garçon, qui présente bien, mais j’ai pris garde qu’il soit à principes, inculte, immature. Je me suis donné pour règle de vie d’avoir vis à vis de lui, la tête froide, le corps pas trop chaud, d’user avec lui d’un service amoureux minimum, de ne pas approfondir sa science de ce côté-là. … … J’ai 36 ans, il était temps de mettre une croix définitive sur cette chose dangereuse, qui vous fait dépendante, suppliante qui s’appelle amour. Je veux être l’épouse la plus chaste possible, pour avoir le mari le plus chaste possible. Je veux être maîtresse de moi, pour être maîtresse de lui, et je veux être maîtresse de lui pour être maîtresse de notre vie. A mon âge, il n’y a plus qu’une chose à réussir : la famille.

Elle va vers l’entrée, ouvre la porte, accueille le sergent Abram d’un bref baiser sur les lèvres.

Abram.– Fêté chaque fois d’un tel accueil. Toi me guettant, la table mise, le repas fait. Qui a meilleure épouse que moi ?

Johanna.– Quelle épouse a meilleur mari que ton épouse ?

Johanna prend la vareuse de Kurt, la suspend, l’invite à prendre place.

Abram.– Quoi de neuf , Johanna ?

Johanna.- Miroir face à miroir : le même jour répété indéfiniment. La vie parfaite.

Elle lui présente les hors d’œuvre, il se sert.

Abram.– Raconte-moi ta matinée, comme tu l’as vécue. Je veux refaire ton chemin avec toi.

Ils mangent.

Johanna.– J’ai fait d’abord ce qui réclamait des forces fraîches : le repassage. Puis j’ai fait le ménage : c’était le tour de laver la cuisine, la salle de bains, les toilettes. Puis, j’ai préparé le repas, pendant que ça cuisait, (montrant le bureau) j’ai écrit aux filles, si tu veux ajouter un mot et signer.

Abram.– Tu as pu lire un peu ?

Johanna.– (hésitant) Je lirai peut-être cet après-midi.

Abram.- Je connais ton appétit de lecture, il te faut ta nourriture journalière. Tu ne sais pas comme ça me plaît d’avoir une femme qui lit : j’ai l’impression d’être moins sot.

Johanna.– … … Je ne pense plus tellement de bien de la lecture. Les livres vous sapent, plutôt qu’ils vous construisent.

Abram.– (hésitant)Tu n’es pas sortie ?

Johanna.- (off, au public) Il me teste. (haut) Pourquoi faire ? Tu a été assez gentil pour faire les courses.

Abram.- (off, au public) Bonheur. Elle n’a pas senti le besoin d’autre chose que de nous. (haut) Tu te confines dans un air confiné. J’aimerais que tu t’aères.

Johanna.- (off) Il veut me pousser à voir du monde, pour s’autoriser à faire de même. (haut) La forêt et le ciel par la fenêtre, toi ici quand tu es là, vous m’aérez en suffisance.

Elle place sur un plateau, le plat de hors d’œuvre et les assiettes et va dans la cuisine.

Abram.- (off, au public) Avoir pour femme, une femme de famille noble, diplômée, cultivée, riche, honnête, fidèle, excellente maîtresse de maison, belle en plus. Qui est plus chanceux que moi.

Johanna revient avec l’ein-topf, qu’elle pose sur la table, dont elle sert son mari. Son mari leur sert à boire. Ils mangent.

Johanna.– Toi, au camp ? Dis-moi.

Abram.– Je suis assez content. Ce n’est pas mal ce que je fais. .. Le commandant, qui faisait voir mon école au nouveau lieutenant, de loin a fait le geste de m’applaudir.

Johanna.– Je suis heureuse qu’il reconnaisse ton mérite.

Abram.– … ... Johanna. Est-ce que nous pourrions avoir une meilleure situation ? Nous oeuvrons pour le Reich, nous sommes loin du front, logés, nourris, payés d’une haute solde, nous sommes ensemble, et en même temps, nous construisons notre maison près de Munich. Qu’est-ce qu’il pourrait nous arriver de mieux ?

Johanna.– Grâce à toi.

Abram.– Grâce à toi, qui supportes cet exil et cette solitude.(hésitant) A propos, nous avons reçu deux invitations. La première, du cercle des officiers. Ils organisent un gala, et ils invitent les sous-officiers.

Johanna.– Selon toi ?

Abram.– C’est toi qui as besoin de voir du monde, je n’en vois que trop (off, au public) Il y a une chose que je redoute plus que tout, qu’elle lie connaissance avec le beau capitaine Dietrich, le tombeur de ces dames.

Johanna.– Quand ils nous invitent, ou bien ils nous parlent avec une familiarité hautaine, qui me déplaît tout à fait ; ou bien, ils nous laissent entre nous et nous ignorent. Je ne sais ce qui m’offense le plus.

Abram.– Je pense comme toi. (off) Bonheur. Je n’ai pas à souffrir les affres de la jalousie. Que Dietrich et elle lient conversation, parlent art, littérature, et je passe à la trappe…

Johanna fait le geste de servir encore Abram de l’ein-topf, Abram refuse de la main : « exquis », Johanna porte l’ein-topf à la cuisine, revient avec le plateau, en charge les assiettes, porte le tout à la cuisine, revient avec le plateau chargé d’une tarte dans sa tôle, de deux petites assiettes avec deux petites fourchettes, de deux tasses à café, de leurs deux assiettes, de leurs deux petites cuillers, d’un sucrier, et d’une cafetière.

Johanna.– La deuxième invitation ? Abram.- La deuxième invitation vient de la troupe. Les soldats organisent un bal champêtre. Ils invitent leurs sous-officiers. … … Ils te placeraient à la place d’honneur. Tu serais leur reine.

Johanna.- (servant, off, au public) Je le vois venir. Cette Rosette effrontée l’inviterait à danser, elle le séduirait en moins de deux, pendant que moi qui danse comme un balai, je jouerais à la dame à la licorne. Très peu pour moi. (haut, ils mangent) Je crains que les soldats ne se sentent aussi mal à l’aise avec nous, que nous le serions avec des officiers.

Abram.– Il est vrai qu’on ne se sent bien qu’avec des égaux… ... Nous pourrions inviter de temps à autre le sergent Kuntz et sa femme.

Johanna.- (off) Tu penses. Deux couples d’amis se fréquentent, et un beau jour, sans que rien le laisse prévoir, la femme de l’un s’en va avec le mari de l’autre. (haut) Qu’avons-nous besoin de tiers, Kurt ? Ne faisons-nous pas un tout, tous les deux ? Ne sommes-nous, toi, moi, au complet ?

Abram.– Tu es enfermée dans un monastère sans avoir prononcé des vœux.

Johanna.– Le monastère est conjugal. C’est le monde que j’ai choisi, et je n’en veux pas d’autre.

Abram.– Si tu es heureuse, je le suis aussi. (Johanna offre de le resservir, Abram lève la main pour refuser « c’était parfait ») Faire connaissance d’inconnus, pour connaître qu’on ne connaissait qu’eux ? Chaque tiers n’est que le même une fois de plus. Johanna.–.. .. Voyager ailleurs pour tout voir en surface et en courant, ou s’attarder son pays, et connaître son pays à fond, que vaut-il mieux ? Qu’est-ce qui est préférable : approfondir sa propre langue ou en apprendre une autre ?

Abram.- (se levant) Je suis comme toi. (Il regarde sa montre) (Johanna lui offre à enfiler sa vareuse)

Johanna.- (montrant le bureau) Tu veux ajouter un mot et signer pour les filles ?

Abram.– Bien sûr.

Il va écrire son mot et signer, va dans la cuisine, se charge du sac aux ordures, revient à sa femme. Sortant, ils se retrouvent sur la terrasse, devant le jardin en friche.

Johanna.– Une chose à laquelle j’ai pensé, Kurt. Mon frère était assez orgueilleux, il avait voulu gagner son argent de poche lui-même, aussi il avait donné des leçons de latin à des élèves menacés de redoublement.

Abram.– Où tu veux en venir ?

Johanna.- (montrant le jardin en friche) Notre jardin est de bonne terre noire d’Ukraine. Laisse-moi aider à notre budget, permets-moi de le cultiver.

Abram.– C’est une façon de me dire : fais-le. Jamais, tu m’entends ?

Johanna.– C’est moi qui en ai eu l’idée. C’est moi qui me propose.

Abram.– Et je te laisserai faire ?.. .. Lorsque j’ai eu 15 ans, ma mère m’a tendu une bêche, et m’a dit : le jardin, c’est une affaire d’hommes. Le jardin m’a-t-il fait assez suer, m’a-t-il donné assez de cloques. Je me suis juré que de ma vie je ne toucherai à une bêche.

Johanna.– Les légumes sont chers. Ce serait ma façon de participer à la construction de notre maison.

Abram.– Quelques sous grattés à gratter la terre, je m’y refuse… .. Je suis sur le pied de guerre toute la journée, j’ai droit à ma permission du soir. C’est non. Je ne veux plus en entendre parler.

Fâché, il l’embrasse sur les lèvres brièvement, et sort avec le sac à ordures.


 

 

2

 

 

 

Dans le block, fin de la nuit. De sa couchette du bas, Schere se penche, et de sa main tâte sous sa couchette.

Schere.–(chuchotant, comme si la voix ne venait de nulle part) Qui est là ?

Nichts.- (sort de sous le lit, chuchotant, idem) C’est moi, Nichts.

Schere.– Tu dors à même le sol ?

Nichts.- J’ai eu trop de peine hier à mettre ma paillasse au carré.

Schere.– Tu arrives à dormir ?

Nichts.– De toute façon, je dors mal. … .. A l’idée du tonnerre de hurlements qui nous déchire l’air le matin, toute la nuit je suis aux aguets.

Schere.– Quand le tonnerre éclate au-dessus de ta tête, tu ne sais pas que la foudre, elle, la plupart du temps, frappe plus loin ? Abram hurle pour te terrifier, tu vois, il arrive, il te terrifie. Ne te laisse pas impressionner. .. .. Ton sommeil est en déficit, ton compte est débiteur. Ca va te jouer des tours à la longue.

Longue sirène dans le camp. La lumière s’allume brutalement. Siewert se lève, tire sa couverture sur sa paillasse, prend le chaudron et une caissette et sort. Tous s’affairent à aller se laver, puis peinent à faire leur lit selon les règles. Siewert revient avec le « café », et la cassette chargée de 12 petits cubes de « pain ». Bettler bâcle son lit et s’assied, la tête dans les mains. Schere, après avoir bâclé son lit, prend sa gamelle, se fait servir par Siewert, revient s’asseoir sur son châlit, boit son café, et mange tranquillement.

Kaefferkopf.- (à Schere) Tu as vu comme ton lit fronce les sourcils ? Devine l’humeur dans lequel ça le mettra. Schere hausse les épaules.

Au bout d’un moment, la porte s’ouvre brutalement. Entre Schiesser, le fusil en mains.

Schiesser.– (hurlant) Inspection. Garde à vous.

Le block se précipite pour se placer au garde à vous au pied du lit. Entre Abram, qui va droit au lit de Kaefferkopf.

Abram.- (à Kaefferkopf) Tu appelles ça un lit fait, Inspecteur Général mon cul ?

Kaefferkopf.– En comparaison d’autres, je ne trouve pas le mien si mal fait. (de la tête, il indique le lit de Schere)

Abram.– Non seulement il conduit mal son lit, mais il se conduit mal en société : il balance les autres. Comment oses-tu te comparer à Schere, Inspecteur des Travaux Finis ? Les communistes ont été des adversaires francs et loyaux : on s’est battus avec eux, poing contre poing. Toi et ceux ton espèce vous êtes des tartufes, des jésuites. Vous êtes une masse visqueuse, qui vous colle partout ; on a plein les doigts de vous, on n’en finit pas d’essayer de se détacher de vous… (Il défait le lit de Kaefferkopf, le jette par terre) … Avoue que tu es un menteur et un paresseux.

Kaefferkopf.– J’avoue, sergent.

Abram.- (à Schere) Toi, le communiste, avant certain lendemain, tu déchanteras. (à tous) Dans dix minutes, nouvelle inspection.

Il défait tous les lits, sort, puis Schiesser.

Tout le monde se précipite à refaire son lit avec soin, sauf Bettler et Schere, qui se contentent de replacer leur paillasse et tirer leur couverture. Bettler s’assied sur le sien, la tête dans les mains, pendant que Schere continue de boire son café et manger son pain. Schere regarde Bettler,lui prend sa gamelle, va lui chercher du café et son cube de pain, les lui tend.

Schere.- (à Bettler) Tu veux mourir avant l’heure ? Petit code de la survie : article 1, mange tout ce qu’on te donne, même si ça te dégoûte, tes intestins feront le tri ; article 2, dors autant que tu peux ; article 3, bavarde le moins que tu pourras, évoquer le passé avive les regrets, évoquer l’avenir avive l’espoir, regrets et espoir dévastent et ravagent ; article 4, vis au présent, aie pour chaque jour un agenda précis, questionner X sur son métier, faire connaissance de Y, observer Z, etc. ; article 5, sors chaque jour de la bibliothèque de ta mémoire tel livre que tu as lu autrefois, essaie de t’en souvenir ; article 6, chaque soir fais ton journal du jour, vois les choses que tu dois en retenir, apprends-les par cœur, et fais ton programme du lendemain. Si tu suis ces articles, et s’ils ne te tuent pas, tu survivras.

Schere revient manger et boire à sa place, Bettler boit son café et mange. Coups de sifflet. Tous se précipitent dehors.

 

 

 

La place d’appel, chacun prend sa place. 2 SS dans la tribune à prendre des notes. Consultant sa liste, Abram , une cravache en main, circule entre les rangs.

Abram.– Hamber Salomon. Ainsi tu as fondé un petit Israël en Saxe.

Salomon.– J’employais des Allemands, sergent.

Abram.– Madame la fourmi juive avait fondé sur le rosier allemand une colonie de pucerons allemands, dont elle tétait le miellat avec voracité.

Salomon.– Je suis né Juif, sergent, mais j’ai renié mon judaïsme, et je me suis fait Allemand. L’Allemagne est ma mère adoptive.

Abram.– Le Juif qui renie sa Juiverie, est encore plus Juif que les Juifs. Tu t’es fait Allemand par appétit du lucre.

Salomon.– L’Allemagne est ma patrie de cœur, sergent.

Abram.- Ton cœur étant ton porte-monnaie, l’Allemagne est la patrie de ton porte-monnaie, c’est ce que je dis.

Salomon.– La langue allemande est ma langue, son histoire est mon histoire, sa pensée est ma pensée.

Abram.– Et sa monnaie est ta monnaie. Ton atelier ne te suffisait pas, il fallait que tu te fabriques une fabrique. Une fabrique ne te suffisait pas, il t’a fallu deux fabriques.

Hamber Salomon.– J’ai défendu ma patrie allemande. J’ai fait la guerre.

Abram.– .. ..Dans l’intendance, ou dans le service de santé ?

Salomon.– Au front, M. l’Officier, dans une unité combattante. J’ai fait Verdun et la Somme.

Abram.– .. .. (ironique) Gradé, je parie.

Salomon.– Capitaine.

Abram– (riant) Capitaine. Tu étais officier, l’Allemagne est vaincue, tu en réchappes, et tu t’en vantes. Tu mènes le pays à la catastrophe, il y a un million de morts, sauf le Youpin… … J’imagine comme soigneusement, tu t’es mis de côté, comme tu as économisé ton précieux sang. C’est parce que tu t’en es tiré sain et sauf, que la patrie a été perdue. A l’avenir, pour bien t’imprégner de la boue que tu es, à l’appel, tu te mettras à plat de tout ton long.

Hamber Salomon se met à plat ventre. Abram s’essuie les semelles sur les côtes de Salomon.

 

Abram , consultant sa liste, va à Reiterknecht.

Abram.– Témoin de Jehovah. A toi, les yeux blancs, prêche. (Reiterknecht se fige au garde à vous) Je te donne le tour de manivelle : « Frères, écoutez l’Agneau qui vous crie

Reiterknecht.- (extatique) Frères, écoutez l’Agneau qui vous crie : « Mon retour est proche. Il y aura beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Soyez parmi les appelés pour que vous ayez une chance d’être parmi les élus. » (Abram s’étire et bâille) Frère, assoiffé d’amour, tu gémis : qui désaltèrera ma soif ? Ne sais-tu pas que Jésus, qui est tout amour, est derrière ta porte, et attend que tu lui ouvres ? Ouvre-lui, et tu verras, il entrera, et s’assiéra à ta table. Jésus t’aime tel que tu es, pécheur, non pécheur, il ne veut qu’une chose, c’est que tu l’aimes autant que tu l’aimes. Réponds-lui : « Amen, entre, Seigneur Jésus. »

Abram.– Bla bla bla, bla bla bla. Passe aux commandements.

Reiterknecht.– Le premier commandement est : tu ne tueras pas, a dit le Seigneur.

Abram.– C’est pas le meilleur. C’est à cause de lui que tu es ici. Passe.

Reiterknecht.- Tu ne commettras pas d’adultère.

Abram.– Bravo. (hurlant) Travail, famille, patrie, Heil Hitler. (comme faisant le geste à la chorale)

Tous.– Travail, famille, patrie, Heil Hitler.

Abram.– La suite. (de la main, il fait semblant de tourner une roue)

Reiterknecht.- Tu ne voleras pas. Tu respecteras la parole donnée. Tu obéiras aux ordres de tes supérieurs. Tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé.

Abram.– Tout ça, ça me plaît comme tout. (il applaudit) Ce que j’aime, chez les Témoins de Jehovah, c’est que c’est carré. Tu ne voleras pas, tu obéiras aux ordres de tes supérieurs, tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé : quelques soient les conditions, y a pas à chiquer, c’est comme ça, pas autrement. C’est ce qui fait la réputation des Témoins de Jehovah chez nos officiers et chez leurs femmes, parce que ce sont les exactes qualités que les maîtresses de maison réclament de leur femme de ménage. … … Le capitaine Dietrich réclame un Témoin de Jehovah comme domestique : je te donne l‘emploi.

Reiterknecht.– Le détenu n°09 Reiterknecht, Témoin de Jehovah remercie le sergent.

Abram.– Schiesser, conduis la bo-bonne à la patronne.

Schiesser.– A vos ordres.

Schiesser sort avec Reiterknecht, et revient seul.

 

Abram, continuant de passer dans les rangs, consultant sa liste, s’arrête devant Ingo. Ingo se jette à terre devant Abram, qui, effrayé, recule, et sort son pistolet.

Ingo.– (humblement )Ma place est à terre à vos pieds, Seigneur Commandant.

Abram.– (rassuré, riant) Je ne suis pas commandant, bourricot.

Ingo.- Les Bohémiens sont en proie toute leur vie, au remords de leur péché originel : celui d’être ceux qu’ils sont. Je demande au Seigneur Commandant, comme une grâce, de m’ôter de ses yeux, et pour m’ôter de ses yeux, de m’ôter l’existence.

Abram.– (agitant son pistolet, riant, montrant aux SS de la tribune Ingo à ses pieds) Ah ha. Hein ?

Ingo.- Je ne suis honteux que d’une honte, celle d’imposer au Seigneur Commandant ma vue. Je le supplie, comme une prière, de s’en libérer. Le Seigneur Commandant peut tout, il n’a qu’à vouloir. Je l’implore de décharger l’Allemagne de mon existence. Je ne requiers qu’une seule grâce : que Sa main me donne le coup de grâce.

Abram.– (aux 11) Certains feraient bien de prendre son humilité pour exemple. (à Ingo, lui donne un petit coup de pied de la pointe de sa chaussure sur l’épaule) Je retiens l’offre, le moment venu. En attendant, debout.

Ingo se relève, et courbé, à reculons rejoint sa place.

 

Poursuivant son tour, consultant sa liste, Abram, s’arrêtant devant Bettler.

Abram.- Ce grand-là, Zwicker Alsacien ne dit pas un mot, mais il n’en pense pas moins, il réfléchit (il lui enfonce la cravache dans le ventre) A quoi?

Bettler.– Je ne veux pas offenser le sergent, mais je ne réfléchis pas.

Abram.– Menteur. Tu es ailleurs. Tu es en train de prendre des notes, sous la table.

Bettler.– Aucune partie de moi n’est ailleurs qu’ici, sergent.

Abram.- Tu montres un visage de bois. Qu’est ce qui se cache sous ce masque ?

Bettler.– Celui qui est sous la menace d’un pistolet est concentré en lui, attentif. Il cherche à s’adapter à la situation, pour autant qu’on veut bien le laisser en vie. Il cherche à être comme on désire qu’il soit.

Abram.– Je sais ce qui m’impressionne chez toi, c’est que tu es plus grand que moi. A l’appel, désormais, tu te mettras à genoux.

Bettler s’agenouille.

Abram.– A la bonne heure (lui frappant la tête avec sa cravache) Je peux taper sur ta tête d’œuf. Les choses rentrent dans l’ordre.

 

Passant, Abram s’arrête à Kaefferkopf.

Abram.– Ah, toi, je te vomis.… ..Tiens, crache-toi à la figure. (Kaefferkopf, pendant la tête à droite et à gauche, essaie en vain) Stupide arriviste, lève la tête droit vers le ciel. Crache contre le ciel. (ce que fait Kaefferkopf, le prévenant, hurlant) Stop, reste comme ça. Que ton crachat sèche sur toi, afin que tu le sentes tirer sur ta peau.

Kaefferkopf obéit.

Kaefferkopf.- (off, rageur) Tu ne te doutes pas comme le ciel va te tomber sur la tête. Continue d’allonger la facture : tu n’auras pas bientôt assez de ta vie pour rembourser tes dettes.

 

Muth, visiblement pris de besoin, ne pouvant plus se retenir, se met au garde à vous.

Muth.– Le prisonnier n°07 Muth Amand, homosexuel demande au sergent l’autorisation d’aller aux toilettes.

Abram.– Ne fais donc pas la chochotte quand tu parles, dans la pratique tu ne fais pas tellement de chichis. Parle comme tout le monde : tu veux faire pipi ou caca ?

Muth.– (off) Mon Antoine, comme il connaît l’art d’humilier. (pas trop haut) Caca.

Abram.– On dirait que tu as honte. C’est une fonction physiologique comme une autre. Aussi fort que ça pue. (hurlant) Caca.

Muth.- (fort) Caca.

Un silence. Abram toise Muth, de la cravache il lui soulève le menton.

Abram.– Tu n’as plus personne pour t’enculer à l’endroit, tu veux t’enculer à l’envers ? Tu veux te masturber le fion ? Tu veux te la sentir passer ? Minute de bonté : va. (Muth sort. A tous) Elevons les yeux et les cœurs, frères, notre petite camarade s’envoie en l’air. (tous lèvent les yeux au ciel, au bout d’un moment, Muth revient) Tu t’es donné ta petite fête ? Je te parle, homon-culus ?

Muth.– Oui, sergent.

Abram se tourne brutalement vers Bock.

Abram.– Bock, j’ai vu ta tête tourner vers le camp. Où est-ce que je t’ai dit que les choses se passaient ? Là-bas, ou ici ?

Bock.– Je n’ai pas tourné les yeux, sergent.

Abram.– Diras-tu que je mens ? Schiesser, au menteur, un coup dans la fesse.

Schiesser vise avec son fusil de côté la fesse de Bock, tire. Bock crie d’un léger cri, s’affaisse.

Abram.- (riant, à Bock) Debout, douillet.

Bock essaie de se relever.

Muth.- (off) Mon Antoine. Plutôt n’être plus, qu’être avili jour après jour. (il va à Bock et aide le blessé à se relever)

Abram.- (à Muth) L’efféminé veut en remontrer et joue au bravache ? Ce n’est pas de la bravoure, c’est de l’ostentation de bravoure. A cause de la rodomontade de leur petite camarade, tout le block sera privé de dîner ce soir. (Il tue Muth) Pompes funèbres Maccabée frères. C’est jour de lessive. Ma femme doit mettre à sécher du linge. (Les deux Hamber prennent le corps et l’emportent. Abram sort de sa poche une liste et barre un nom) (hurlant) En rang par deux. Ei zwo, ei zwo, ei zwo, ei zwo.

Schiesser, l’escorte. Schiesser et 4 soldats SS, fusil en main, encadrent les 11. Ils sortent.

 

 

Les 11 marchent, longent un fossé plein d’eau.

Abram.– (du doigt, il montre le fossé) Halte.. ..Juif, où est le Juif ? (à Bock) Répète-moi, Juif, que tu es un sale Juif.

Bock.– Sale Juif est mon nom. C’est la vérité.

Abram.– Si c’est la vérité, développe.

Bock.- Juif est le nom impropre, sale Juif est le nom propre. Sale Youpin, sale Youtre sont les noms qui me définissent.

Abram.– ...Sois reconnaissant au sergent, il va t’offrir à être moins sale. Bock, ma Suzanne, (montrant le fossé plein d’eau) ton bain est coulé, non sous un acacia, non sous un tremble, mais sous un sapin. Trempette.

Bock.- (off, priant, les yeux et les mains vers le ciel) Merci, Seigneur, de m’offrir de vous prouver, que je me hais en proportion que je vous aime.

Abram.– Dépêche-toi, il va pleuvoir.

Bock saute dans la mare. Du pied Abram pousse sa tête dans l’eau. Siewert se détache des 11 et va vers le fossé.

Abram.- (qui fait semblant de ne pas le voir, aux 10, éclatant de rire) En avant, marche, ei zwo, ei zwo, ei zwo.

Les 10 s'éloignent. Siewert aide Bock à sortir de la mare.2 SS restent à les attendre. Bock se racle de la main la figure, la veste et le pantalon. Ils sortent en courant.

 

 

Dans une carrière. Deux SS armés, fusil en mains, Abram et les 10.

Abram.– Halte. .. .. Heure d’arts plastiques. Hier, vous aviez fait œuvre utile. Avec diligence et application vous avez scié et empilé les bûches : la beauté des piles trahissait votre plaisir. Vous avez aimé, mais moi j’ai pas aimé que vous ayez aimé… ..Sommes-nous sur terre pour travailler ? L’art est ce qui parachève l’existence, il est générateur de perfection et de plénitude. Quel est le sommet de l’art ? L’inutile. .. .. (à Schere) Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ? Tu es dans ta tête, espèce de veau. Répète la dernière phrase que je viens de dire.

Schere.– Je ne vous offenserai pas, sergent.

Abram.– Tu m’offenses, si tu ne m’obéis pas.

Schere.– Vous avez dit : tu es dans ta tête, espèce de veau.

Abram.- (examinant les 12,passant dans les rangs, à tous) A certains couvercles qui frémissent , je sens que certains bouillent de rire au fond de leur casserole. Qu’ils prennent garde, que je ne leur coupe pas le gaz. (à Schere) La phrase avant celle-là.

Schere.– Vous avez dit : Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ?

Abram.- (observant les visages pour voir si personne ne rit, hurlant) Avant celles-là.

Schere.–Vous avez dit : quel est le sommet de l’art ? L’inutile.

Abram.—Tu as de la chance d’avoir bonne mémoire. .. ..Créez rustres. Vous inspirant des primitifs, laissant, comme eux trace éphémère de votre éphémère existence, vous allez élever un cairn. … Chacun aura à honneur de choisir une belle et lourde pierre, de la porter avec grâce, et de la poser d’un beau geste. (il singe un pas, un geste de danseuse) L’art moderne est gestuel, ou n’est pas. Soyez pris de fièvre créatrice, créez dans l’enthousiasme. (ils le font tant bien que mal)

Hamber David, ayant soulevé une pierre, la repose, et se tient après.

Salomon.- Qu’est-ce qui t’arrive ?

David.- Coupure de secteur. La lumière s’éteint. (Il se penche et se ressaisit de la pierre)

Salomon.– (s’interposant pour cacher son frère) Prends une pierre plus petite. Singe l’effort.

Ce que fait David.

Abram.- (qui regarde le tas grandir) Stop. Stop, stop, stop. Pas une pierre de plus. Vous devriez sentir cela, paysans… Appréciez. Reculez. Si vous n’êtes pas artiste, singez de l’être. Penchez la tête. (tous font comme lui) De l’autre côté. A l’envers. Admirez. Même si vous n’éprouvez rien, faites semblant. Clignez un œil. .. .. Mais crée-t-on pour la gloire ou pour la jouissance de créer ? Le véritable art est gratuit et éphémère. Toute œuvre d’art neuve, dès qu’elle paraît, est aussitôt ancienne. Tout art nouveau doit faire place à l’art nouveau nouveau, tout art contemporain, à l’art contemporain contemporain. L’œuvre d’art est achevée, reste à l’achever. Démolissez ce tas de cailloux, remettez tout ça où c’était.

Tous s’activent.

Hamber David.- (bas à Salomon) Comme il sait l’art de nous désespérer.

Abram.- (hurlant) Heureux de l'oeuvre accomplie ? Un deux trois.

Tous.- Heureux, sergent.

Abram.- (hurlant)En rangs, par deux. (tous courent se mettre en rangs) Ei zwo ei zwo ei zwo.

Ils sortent, s’éloignent.

 

 

 

La Kommandantur.

Le bureau du Commandant. Une table de conférence, avec un dossier, à la place en bout de table. Le Commandant, entre le capitaine Zange.

Zange.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Zange.– Vous m’avez fait demander, commandant.

Le Commandant.- (se voulant familier, s’asseyant devant Zange sur le bord de son bureau et croisant les bras) Que vaut-il mieux, selon vous, capitaine, qu’un commandant ait trop de scrupules ou pas assez ?

Zange.– Trop de scrupules de cent fois.

Le Commandant.– .. .. Dieu sait que je tiens, capitaine, plus que tout, à cette amitié qui nous lient tous. J’aime que vous vous aimiez, comme j’aime vous aimer, et comme j’aime que vous m’aimiez.

Zange.– S’il vous plaît, commandant, délivrez-nous de notre gêne mutuelle.

Le Commandant.–(hésitant) … … Le capitaine Schraube, qui commande le service de la comptabilité m’a signalé une bizarrerie mathématique. Vous n’ignorez pas, que, sur les inactifs, dont nous avons pour mission de soulager le Reich, sont récupérées les couronnes dentaires en or, lesquelles sont fondues en lingots, lesquels sont livrés au Ministère de l’Economie.

Zange.– Si quelqu’un le sait, c’est moi.

Le Commandant.–(hésitant) Lorsqu’à votre arrivée, vous avez été nommé à ce poste, vous aviez fait la remarque, qu’il vous semblait imprudent de confier le ramassage de ces couronnes à des sous-officiers, selon les statistiques d’une honnêteté moyenne douteuse, qu’il vous semblait plus judicieux de confier la tâche à un officier, selon les statistiques, à l’honneur moyen plus sûr.

Zange.– Je le pense toujours.

Le Commandant.– Je vous ai approuvé et je vous ai confié la tâche de la récupération. .. … Or, d’après le capitaine Schraube, avant votre nomination, sur X inactifs était récupérée Y de masse d’or. Depuis votre nomination, pour les 2X inactifs que nous touchons à présent, il n’est plus récupéré, qu’un 1Y de masse d’or, soit 2 fois moins. Selon le capitaine Schraube, la progression aurait dû être géométrique.

Zange.– En somme, vous m’accusez.

Le Commandant.– Ai-je dit cela ?

Zange.- (reculant de deux pas en arrière, claquant des talons) Je vous informe, commandant, que je porterai tout à l’heure votre accusation à la connaissance du Conseil des Officiers. J’ajoute qu’aujourd’hui même je porte plainte contre vous, auprès du tribunal militaire du Corps Noir des SS, pour dénonciation calomnieuse. Commandant. (il claque des talons et fait demi-tour)

Le Commandant va après lui, lui saisit le bras, le retient.

Le Commandant.– Capitaine, je pensais si peu vous accuser que je vous ai demandé un entretien privé.

Zange.– Je vous somme de faire perquisitionner sur le champ ma maison, de faire saisir mes cahiers comptables, les extraits de mes comptes bancaires ...

Le Commandant.– Capitaine Zange.- ..Plutôt que supposer que les arrivées des déportés riches se raréfiaient, et que se multipliaient les arrivées de déportés pauvres, vous préférez accuser un officier du Corps Noir des SS, de vol sordide de chicots arrachés dans les bouches de cadavres. C’est l’opinion que vous avez de l’honneur SS.

Le Commandant.- (lâchant du lest) Capitaine, je retire ce que j’ai dit. Je fais amende honorable. .. .. Dites-moi que vous oubliez. (le priant) Capitaine.

Zange.– A une condition : que vous me releviez de mon poste et me nommiez à un autre, neutre.

Le Commandant.– C’est ce que je ne ferai pas. Cela voudrait dire, aux yeux de tout le camp, que je vous soupçonne. Soyez généreux, pardonnez-moi mon offense. Je me fie si bien en vous, que je vous charge de gérer, en plus, les devises récupérées dans les portefeuilles des déportés.

Zange.– Vous me donnez de quoi me soupçonner deux fois plus.

Le Commandant.– Non, je vous donne de quoi ne plus vous soupçonner du tout. … … Oubliez ce qui s’est passé entre nous.

Zange.– Nous verrons.

Le Commandant.- (tendant la main) Amis comme avant ?

Zange.– (ne la lui prenant pas)Nous verrons.

Il ouvre la double porte. Entrent une secrétaire qui s’assied à une petite table à part, et qui rapportera le Conseil, les Officiers Kelch en premier, qui plaque un mouchoir ensanglanté sur le nez, puis Schraube, Dietrich, Baudis, Chorknabe, qui se mettent debout derrière leur chaise. Le Commandant va vers Kelch.

Le Commandant.–(lui montre le mouchoir) Kelch.

Kelch.– (se mettant de côté, et essayant de passer inaperçu) Le maladroit habituel. Je me mouche trop fort, c’est immanquable, mon nez coule comme une fontaine. Est-ce assez dégoûtant. S’il vous plaît, ne prêtez pas attention à moi.

Le Commandant lui montre les deux minces morceaux de sparadrap sur l’endroit de la barbe.

Kelch.- (cachant les deux sparadraps de la main) Mon habileté habituelle : je me suis rasé de trop près. S'il vous plaît. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. (Kelch rejoint la table)

Le Commandant va en bout de table.

Le Commandant.– Heil Hitler

Tous.– Heil Hitler.

Tous s’assiéent.

Le Commandant.- La séance du Haut Conseil des Officiers est ouverte. (saisissant une feuille) Je vous lis le communiqué du Ministère de l’Information et de la Propagande « Un étudiant essaie un stylo, une goutte d’encre se forme au bout de la plume, tombe sur le buvard, y stagne un instant en goutte globuleuse, semblable à la gale sur la feuille du tilleul, et tout d’un coup, elle s’étale, et le buvard la boit en entier. La Wehrmacht se prépare à un ultime assaut. Sous peu, l’Allemagne aryenne aura triomphé de toute nation, de toute race, de toute religion. Sous peu, l’Allemagne sera maîtresse du globe. »

Dietrich.– Pour traduire cette poésie Goebbels en prose Wehrmacht : à Stalingrad la VI° armée et le Maréchal Paulus se sont rendus aux Russes, et à l’Ouest, les Américains ont débarqué à Casablanca.

Le Commandant.– Mon Dieu, capitaine, vous avez l’esprit curieusement fait. Un promeneur fait un faux pas et tombe, que fait-il ? Il se relève aussitôt, regarde autour de lui pour voir si on l’a vu, frotte son pantalon, et continue son chemin comme si de rien n’était. Dieu sait, combien d’obstacles le Führer a rencontrés sur son chemin : il a eu raison de tous, il les a soit contournés, soit survolés, soit détruits. Apparemment, pour certains, tout grand homme est trop grand, dès qu’un fait se présente qui puisse le rabaisser, ils s’en saisissent.

Dietrich.– Je ne vous autorise pas, commandant, à tirer de mon intervention des conclusions hâtives. Un vrai soldat est celui qui affronte la réalité dans sa vérité. Celui qui me cache la réalité me méprise, parce qu’il suppose que la réalité dévoilée aurait une incidence sur ma loyauté.

Le Commandant fait un signe pour dire qu’on s’en arrête là. Sur un signe du Commandant, la secrétaire prend note.

Le Commandant.– (prenant la feuille suivante) Une lettre du Kapo Siewert, adressée au Reichsführer, sous notre couvert. Il se plaint des agissements de l’instituteur de notre école annexe, le sergent Abram. Il l’accuse d’avoir sa tête de Turc, un juif nommé Bock, et de le faire souffrir, pour le plaisir : il l’a contraint de grimper à un arbre, en le cinglant à coups de cravache, alors que le nommé Bock n’était pas de force à y grimper ; il l’a contraint de sauter dans un fossé plein d’eau glacée, et du pied il lui a poussé la tête dans l’eau, pour l’y noyer. En argumentaire, le Kapo Siewert se permet de rappeler les directives du Reichsführer Himmler aux commandants des camps : il est ordonné aux SS des camps de se garder à la fois de toute compassion pour les souffrances des détenus, et de toute délectation à les faire souffrir, toutes deux passions préjudiciables à la santé des SS.

Chroknabe.– Les autres kapos jouent au satrape sur leur divan, les prisonniers sont comme une cour autour d’eux, et celui-là joue au chevalier blanc, et rompt des lances pour un Juif.

Le Commandant.- .. .. (à la secrétaire) Faites entrer le sergent Abram.Vous prendrez note.

Entre le sergent Abram, la copie de la plainte de Siewert en main.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler… … Vous avez pris connaissance de la copie de la lettre du kapo Siewert au Reichsführer, sergent ?

Abram.– Oui, mon commandant.

Le Commandant.– Que dites-vous pour votre défense ?

Abram.– Quand j’étais chez les Bons Pères, commandant, ils nous contraignaient de prendre des douches froides, de nous coucher tout nus sur le sol glacé, de nous fouetter de nos ceintures. Ils voulaient que nous persécutions le cochon en nous, pour que le cochon en nous ne nous persécute pas. Le Ministre de la Propagande Goebbels a dit que les Juifs étaient les cochons de la nation allemande.

Le Commandant.– Pour rappeler une image du Reichsführer, sergent, le cantonnier, qui a pour tâche de défoncer la rue, des mains, tient les poignées du marteau-piqueur avec une telle force, qu’en même temps qu’il ébranle le béton, il s’ébranle lui-même.

Abram.– J’ai subi pendant mon enfance, commandant, tant d’humiliations de mon père, de ma mère, de mes maîtres, de mes professeurs, j’ai accumulé sur le compte épargne de mon cœur tant de haine, qui, avec le temps, ont produit en plus tant d’intérêts, que je ne suis pas près de la dépenser toute.

Chorknabe.– Le sergent Abram sert si bien la patrie, que je l’estime en droit de percevoir quelques pourboires.

Dietrich.- Abus pour abus, un peu plus un peu moins, est-ce qu’on peut tellement doser les choses ?

Le Commandant.– Pensez simplement, sergent, qu’il est possible qu’une copie parvienne au Reichsführer par des voies souterraines. .. (Le Commandant tend la main à Abram, qui lui remet sa copie ; le Commandant déchire sa lettre et la copie)… Allez-y un tout petit moins fort, sergent. Pour votre santé, mesurez-vous un peu. Rompez, sergent.

Abram.– A vos ordres, commandant. Heil Hitler.

Le Commandant.- Heil Hitler.

Abram fait un demi-tour réglementaire et sort .