L'école à la Mansart ou Recherche de la méthode pour se conduire dans les arts (Shakespeare dévoilé deus ex machina)
prologue - un - deux - trois - quatre - cinq
Chap. 1 De la mansarde de Richard
Brusquement, Richard jaillit de dessous ses draps, avec l’impression que quelqu’un était dans la chambre. Il ouvrit les yeux : en effet, par les carreaux embués de la fenêtre, une aube froide glissait à pas ouatés dans la pièce. Pris de panique, il se dressa sur son séant. Que se passe-t-il ? Mon réveil n’a pas sonné ? Je ne l’ai pas entendu ? Je l’ai éteint ? Son esprit, soulevant ses lourdes paupières, ouvrit les yeux. Mais on est samedi ! Dans le même mouvement qui l’avait fait se dresser, mais inverse, débandant la troupe de ses muscles, en ondoyant, il se glissa avec volupté dans la chaleur de son lit. Puis à l’aveugle, tendit la main vers son réchaud.
Dans la mansarde de Richard, l’habitat proprement dit était réduit à sa plus simple expression. La salle de bains était un lavabo à robinet unique d’eau froide. Le bureau était deux caisses debout poussées contre le mur, l’intérieur faisant office de tiroir. La cuisine était, à la tête du lit, une caisse couchée sur le côté, qui supportait un réchaud à alcool à deux feux, et détenait, à l’intérieur, 1 casserole, 4 assiettes, 4 tasses, 4 verres, 4 couverts pour les invités le jour où il y en aurait, ainsi que des aliments de survie, thé, lait de conserve, boîte de petits pois, pommes. Une allée, comme une galerie, courait le long de ces sortes de chapelles latérales, et les séparait de la nef principale, qui était l’atelier.
C’était l’atelier qui occupait le principal de la mansarde. Au milieu, comme un autel, étaient dressées des planches sur deux tréteaux, et, comme un tabernacle, elles portaient un haut et long haut-relief de terre glaise, recouvert de linges humides et de sachets de plastique fendus sur le côté et étalés, ainsi que, posés devant, tous les instruments nécessaires à l’office artistique : mirettes, ébauchoirs, spatules, couteaux. Tout autour, par terre, était posé tout ce qui pouvait servir au sacrifice artistique : à gauche, le baquet de terre glaise, couvert de chiffons mouillés et de sachets de plastique étalés, ainsi qu’un seau d’eau; à droite, la cuve à chaux, celle à poussière de marbre, celle à caséine; devant la caisse à plâtre, les filasses, les armatures, le savon; au-dessous, le carton à chiffons ; au-dessus, la lampe d’architecte, et, épinglés au mur, comme le missel du jour, les dessins de la maquette et des différents personnages, vus d’en haut, de face, de dos, de profil. Enfin, sous tout cela, en guise de tapis de prière, étaient tendues trois feuilles de plastique gaufré, l’une sur l’autre.
Tout en allumant son réchaud à alcool et faisant chauffer l’eau pour son thé, Richard évitait avec soin de poser le regard sur le haut-relief. Comme quelqu’un avec qui vous vous êtes souvent battu, et qui chaque fois a eu raison de vous, et bien que vous ne désespériez pas d’avoir le dessus sur lui un jour, Richard évitait de faire face à la chose enchiffonnée. “- Alors ? Que deviennent tous ces serments, que tu as faits “depuis lundi, que tu sacrifierais à la sculpture ton samedi et ton dimanche ? N’est-ce-pas cette promesse qui t’a fait endurer si stoïquement toutes les fatigues de la semaine ? “- Je sais. Mais nous sommes samedi. Samedi n’est pas lundi. “- Est-ce que tu penses à la scène que tu ne manqueras de te faire ce lundi-ci, -après-demain-, pour avoir failli à tes serments ? - Ca sera bien fait pour moi. Je me punirai en travaillant les soirs de la semaine.- Tu sais bien que tu ne le feras pas. Quand même tu le voudrais, la journée elle-même s’y opposera. Le travail du jour laisse une telle traîne de poussière que tu n’as pas trop de ta soirée pour t’en secouer. Où prendrais-tu le temps ? - Tant pis. Je ne suis pas aux pièces. Etre artiste, c’est être libre. S’il n’entre pas dans la liberté de la gaspiller entre autres, la liberté ne serait pas libre. Etre artiste, c’est aussi tourner le dos à l’art. Est-ce de ma faute si, le samedi, il y a “d’autres priorités ?
La mansarde n’était chauffée que par un réchaud électrique dont la consommation coûtait les yeux de la tête. Malgré l’humidité glaciale de la mansarde, portée au carré par l’humidité de la terre glaise et des chiffons, Richard ne chauffait qu’à son lever et jusqu’à son départ, qu’à son retour et jusqu’à son coucher. S’évadant un court moment de la triple muraille de couvertures, de journaux et d’habits qui l’emprisonnait dans le chaud comme un cachot, grelottant et s’entrechoquant les os, en trois pas il bondit allumer son réchaud et courut réintégrer au plus vite sa chaude cellule. Lorsque le sas de la mansarde fut au même niveau de chaleur que le bassin de son lit, Richard ouvrit grande la porte de son écluse, se dévêtit de son jean et de son pull de nuit, et, nu comme un ver, avec un héroïsme pour lui quotidien, se lava à l’eau glacée, de la tête aux pieds, admirant au passage son corps blanc et délicat, s’étonnant de ce qu’un tel chef d’oeuvre n’eût pas trouvé encore preneuse. Vêtit son jean et son pull de jour, son caban de marin, enfila ses chaussettes, par-dessus ses chaussettes deux sachets en plastique qui isolaient ses pieds des trous de ses semelles. En tournant avec soin le dos à son haut-relief, sortit de sa mansarde. Déboula les 7 étages du poussiéreux escalier de service, traversa la poubelle à poubelles qui faisait la cour, franchit en deux pas le vestibule de marbre, beau comme un palais, poussa la lourde porte cochère, et se retrouva dans un soleil pâle et frileux. Puis, caracolant comme un étalon, se mit en chasse.
Chap.2 De la mansarde de Lucien.
Au même moment, dans l’arrondissement voisin, de peu inférieur en chiffre, mais de beaucoup supérieur en cote, montant une de ces avenues triomphales qui, aigles impériales au vent, entre deux haies d’immeubles bourgeois, partent à l’assaut de l’Arc de Triomphe, un jeune pékin, cheveux blonds comme les blés, très à l’aise dans son costume clair, -vaste et long imperméable blanc cassé, pantalon moutarde, chemise blanche comme neige-, qui portait à la main une valise en porc, et, sur le dos, un invraisemblable bâti, qui tenait le milieu entre le cadre de vitrier et le sac de randonneur, et dont le méchant salaire, au fur et à mesure qu’il montait l’avenue, se sentait de plus en plus affreusement déplacé, s’arrêta devant un des immeubles, composa le code, donna son nom, poussa la porte.
De magnifique porche plein cintre en noble escalier de tuffeau blanc et rampe forgée, de lourde porte à panneaux saillants taillées en pointe de diamant en splendide bureau lambrissé de noyer et parqueté à la française, le jeune homme se retrouva devant le propriétaire, beau vieillard tiré à 4 épingles, tout en camaïeu de bleu, qu’on sentait très au fait de la Bourse et du Marché Immobilier, - homme de style baron d’Empire mais de façons Turelure. Les yeux du propriétaire s’attardèrent sur les habits du jeune homme.- Je crains, dit-il, que ma mansarde ne vous soit guère appropriée. - Pourquoi cela ? demanda le jeune homme inquiet.- Elle n’est pas trop en bon état.Le jeune homme se tut.- Il pleut dedans ? demanda-t-il.- Par le ciel, non.- Il y a des infiltrations dans les murs ? - Non, grands dieux.- J’ai peur que vous n’ayez peur à tort. dit le jeune homme avec retenue.- Nous verrons bien, fit le propriétaire un geste vers l’office.- Un moment. dit le jeune homme. Il revint sur ses pas, sortit sur le palier monumental, et s’harnacha de l’invraisemblable bâti, fait, si on l’examinait bien, d’un chevalet plaqué de toiles de tout format, toutes tournées vers l’intérieur.
- Vous peignez ? dit le propriétaire, affolé. Vous ne m’avez pas dit ça. - Je vous tranquillise tout de suite, dit le jeune homme avec précipitation. J’ai un gagne-pain, par ailleurs. - Vous faites de la peinture en amateur ! dit le propriétaire, soulagé.- Non. C’est l’inverse. Je gagne mon pain en amateur. Tout est une affaire de point de vue... .. Voici mes deux derniers bulletins de salaire, dit-il, pour tranquilliser le propriétaire tout à fait.
Le propriétaire éplucha les deux feuilles vertes aussi méticuleusement que si c’étaient des litchis.
- Eh bien. Allons voir.
Le propriétaire monta l’escalier bien au milieu, sans toucher ni la rampe ni le mur, de telle sorte que ne se salissaient que ses semelles, qui après tout, étaient faites pour ça. Au septième étage, il enfila un dédale de boyaux étroits, juste de sa taille, avec des angles et des coudes, une infinité de portes à droite et à gauche, des jours blêmes, qui s’ouvraient dans le plafond. La mansarde était la dernière, tout au bout du bout du cul-de-sac. D’un passe, et en soulevant ses coudes, pour ne pas toucher des manches les chambranles, l’élégant vieillard ouvrit la porte, laissa passer le jeune homme.
Le jeune homme, en voyant la mansarde, fut merveilleusement soulagé : la mansarde était dégoûtante. Il passa en revue la misérable troupe des détails : un jour blafard tombait d’un vasistas, situé dans le toit à 10 heures du matin ; les murs étaient d’un gris brillant, comme s’ils suaient la crasse ; le sol, en dalles de faïence bordeaux, était glacé, comme si la saleté avait gelé ; le lit, la table à coudre, la chaise, l’armoire étaient en fer, comme du mobilier de prison, -le propriétaire étant magistrat- ; enfin, l’ampoule nue ajoutait la dernière touche à cette toile d’expressionniste allemand. - Les toilettes et l’eau sont près de l’escalier. Le chauffage est à la bouteille de gaz. Le loyer est de 2 000 francs.- C’est magnifique. dit le jeune homme, soulagé d’apprendre que le loyer ne dépassait la moitié de son salaire. .. .. Si vous me l’offrez, je me l’offre.- A votre place, fit le propriétaire en faisant la grimace à sa propre mansarde.- C’est moi qui y suis. dit en riant le jeune homme.. .. Voici 2 loyers et la caution de 2 mois. - Il y a aussi la consigne de la bouteille à gaz, dit l’élégant et rapace vieillard, qui serrait les billets du jeune homme entre ses doigts comme entre des pinces.- Oh. Pardon. dit le jeune homme, tout heureux d’avoir prévu assez. - Je ne vous attaquerai pas en dommages et intérêts, dit le propriétaire plaisamment, si vous repeignez la chambre. Après tout, vous êtes un spécialiste. .. Les loyers sont payables en espèces le premier du mois entre 19 h 30 et 20 h, ajouta-t-il, en ouvrant la porte, soulevant les coudes, et disparaissant.
Sans perdre une minute, le jeune homme s’arma du seau, alla chercher l’eau sur le palier, suspendit tous ses vêtements à un clou du mur en pente pour qu’ils ne touchent pas les murs, et, tel qu’il fut quand il vint au monde, s’attaqua au sol, lava la mansarde de fond en comble, puis, lui, des pieds à la tête, puis se rhabilla. Défit son bâti, posa les toiles comme le mur, la boîte à couleurs, la palette, le bocal avec ses pinceaux sur la table à coudre, l’essence, la gélatine et la colle dessous, dressa au milieu, sous le jour gris, son chevalet, et admirant ce qu’il avait fait, sourit extasié à son noir taudis : la divine peinture à présent l’illuminait.
Chap.3 Comment Richard fit la connaissance de Lucien.
- Je vous demande pardon. Pourriez-vous me céder un ticket ?
A cette question, que lui posait un bel Adonis, à la chevelure blonde comme les blés, à la peau blanche comme le lait, au nez retroussé et délicat, au visage harmonieux comme un temple grec, aux habits blancs comme le marbre de Paros, Richard tourna vivement la tête, pour voir si c’était bien à lui que s’adressait ce beau jeune homme. Tout heureux qu’un tel Adonis lui fît l’honneur de lui demande de s’en priver d’un, il le lui offrit sur-le-champ, comme le coeur sur la main.
- Merci, dit le jeune homme, sans gêne, et il se mit dans la file derrière lui. “Céder. Il a dit céder, se grommela Richard. Que veut dire céder? Le mot céder est un de ces mots ambigus qui masque de bon ton le meilleur comme le pire. En l’occurrence, cela veut-il dire : donner ou vendre ? Ce serait trop beau si ce bel Adonis était, en plus, honnête.- J’ai une confession à vous faire, dit le bel Adonis. Je suis ici un clandestin. Je n’ai pas la carte de séjour estudiantine.- Qui n’a jamais péché ? dit Richard. Moi non plus. Je n’ai jamais été témoin de rafles dans ces lieux. Hors d’oeuvre, fruit, plat, sur le plateau, et plateau en mains, ils cherchèrent une table libre.- Ma vue, dit le bel Adonis, si je m’assieds en face de vous, ne vous restera pas en travers de la gorge ? demanda le bel Adonis. - Si la mienne ne vous reste pas sur l’estomac, dit Richard, enchanté de ses manières.- Vous permettez donc? - Si vous permettez. Et tous deux s’assirent de concert. Que veut dire céder ? Donner ou vendre ? se bougonnait Richard. - Permettez, dit Lucien, qui, avec tact, glissa deux pièces à auréole sous la serviette en papier de Richard.Ce geste, qu’il n’avait pas espéré, délia si bien le coeur de Richard et desserra si bien ses lèvres, qu’il se leva, se présenta : Richard, sur quoi le jeune homme se leva et se présenta de même : Lucien.- Pour parler franchement, dit Richard, je ne suis pas étudiant. Je gagne mon pain à la sueur de mon front, comme on dit. - Moi aussi. dit Lucien. Mais la seule chose qui compte dans mon gagne-pain, c’est le pain.- Moi aussi, dit Richard, ravi. .. .. Serait-il hasardeux, en conséquence, de penser que vous n’avez pas choisi la profession que vous exercez parce qu’elle vous plaît, mais parce qu’elle vous nourrit ?- Excellente conclusion. Exacte vérité... .. Profession est un titre bien somptueux. Disons que j’ai attrapé le premier gagne-pain que j’ai pu, à l’aide de la pauvre peau d’âne que j’avais. - Oh. Un diplomalcule que j’ai eu bien malgré moi, dit Lucien, rouge jusqu’aux yeux. - Moi, dit Richard, les yeux effrontés, j’ai attrapé le premier gagne-pain que j’ai pu, malgré la pauvre peau d’âne que je n’avais pas. Lucien se leva et lui tendit la main.- Vous me coiffez au poteau. Voilà un jeune homme rare. Toutes mes félicitations. dit-il à Richard, rouge de plaisir. Leur esprit soufflant, leur langue ne soufflant mot, ils laissèrent un temps parler couteau et fourchette.
-Qu’est-ce qui fait le prix de la vie, dit Richard, à brûle-pourpoint, sinon ce qu’on ne peut acheter ?- Et qu’est-ce qui fait le prix d’un gagne-pain, répondit Lucien du tac au tac, sinon la liberté qu’en plus du pain on gagne ?- Et qu’est-ce qui caractérise un homme, répartit Richard, en jouant son va-tout, sinon ce qu’il fait dans son temps libre ? Qu’est-ce qu’on fait dans son temps libre, répliqua Lucien, sinon ce qui relève de son libre choix ? Richard se tut, hésita, s’échauffa un peu, prit son élan.
- Peut-on savoir, dit-il, quelle libre occupation vous avez choisi pour enchaîner votre temps libre ? - Je me damne moi-même, dit Lucien. Je me voue corps et âme au démon de l’art, à ses pompes et à ses oeuvres !- Alors, nous brûlerons en enfer tous les deux, s’écria Richard avec fougue. Je sacrifie au même faux dieu. .. .. Et duquel des sept arts capitaux péchez-vous, mon fils ?- Je salis des toiles de taches, dit Lucien, en montrant la lunule de son index liséré de vert véronèse.- Vous êtes peintre, dit Richard, dont la voix monta d’un demi ton. Peintre, ça existe ?- Pas de grossièretés, je vous prie, dit Lucien, en regardant autour de lui avec inquiétude... ... Et vous ? A quelle muse sacrifiez-vous ? ajouta-t-il, sans trop élever la voix.- Je roule des boudins. dit Richard, en montrant ses ongles endeuillés de terre glaise. - Sculpteur, dit Lucien. Vous êtes le premier sculpteur vivant que je vois.- Peintre. Avoir en face, non le reflet du même, mais le réel d’un autre.- Un artiste d’un autre art que le mien, dit Lucien. Vous rendez-vous compte que jamais nous ne nous disputerons ?
Dans l’enthousiasme, Richard chercha du rabiot de frites qu’il offrit à Lucien, Lucien du rabiot de salade qu’il offrit à Richard, Richard présenta à Lucien le sel, Lucien à Richard le vinaigre, Lucien versa de quart de vin à Richard, Richard de la cruche d’eau à Lucien, échangèrent leurs adresses, en furent à tu et à toi.
- Tu ne trouves pas honteux, dit Richard, que nous soyons honteux de dire que nous sommes artistes ?- Ma honte ne retombe que sur moi, dit Lucien. Si je rougis de m’avouer peintre, c’est sans doute parce que je ne le suis pas encore ! Comment peut-on nommer une chose, si on doute de son sens ?- Lumineuses paroles, dit Richard, enchanté. - Note, ajouta Lucien. Pour avoir trouvé, l’inventeur d’autrefois n’a-t-il pas dû chercher auparavant ? Et n’est-ce pas dans la mesure où il a bien cherché, qu’il a bien découvert ? La recherche fait donc partie de la découverte. D’où : chercher à peindre, c’est déjà peindre. - L’échec fait partie de la réussite, s’écria Richard. C’est parce qu’il a bien échoué que l’inventeur a bien réussi... .. Ah. Heureuse rencontre. ..
- Puisque nous en sommes à l’heure de vérité, ajouta-t-il, autant vider son sac. Que le ciel s’écroule sur ma tête. Je gagne mon pain dans un supermarché, en tant que magasinier.- Tu vas te plier de rire, dit Lucien. L’artiste-peintre gagne sa vie en tant que peintre en bâtiment.- Tu as osé ? dit Richard, ébahi.- Pire. C’est mon diplôme de l’Ecole des Arts Déco, qui m’a ouvert la porte de l’entreprise de peinture, dit Lucien, en éclatant d’un rire qui ne se répercuta en aucun écho... .. Tels sont les Temps Modernes... Je suis heureux qu’il ait au moins servi à quelque chose. L’admiration de Richard était à son faîte.
- Autant remplit notre fiche tout à fait, dit Lucien. De quels horizons viens-tu ? - D’un peu en bas, à gauche, dit Richard.- Moi, d’en bas, à droite, dit Lucien.- C’est un petit hameau sur la route des Malouines, qui s’appelle Angers. - Moi, dit Lucien, qui riait, c’est quelques cahutes sur la ligne Paris-Sydney, qui s’appellent Aix-en-Provence.
- Comme je redoutais la terrible vie universitaire que ma mère me préparait, dit Richard, je me suis soustrait à son autorité, et suis passé sous la mienne. C’est ainsi que je suis à Paris. - Moi, comme ma mère redoutait la libre vie d’artiste que je me préparais, je me suis soustrait à ses craintes. C’est ainsi que j’ai fait comme toi.- Ma mère a une maternité très oppressive. Elle ne rêvait pour moi que diplômes et places. - Ma mère à moi a une maternité très protectrice. Elle rêvait de m’épargner plaies et bosses. - Vraiment ? dit Richard, rêveur. On échange ?- Qu’est-ce-que cela change ? dit Lucien. N’en sommes-nous pas au même point ?
Richard se tut et sourit. C’est ainsi que le coeur de Richard et de Lucien, de solitaire et à l’étroit que chacun était dans sa poitrine, battit double.
Chap. 4 Comment Richard et Lucien firent la connaissance de Guillaume.
Ils planaient sur leur petit nuage, boulevard de Courcelles, quand, tous deux passant devant une brasserie, Richard s’excusa un instant, entra, consulta à l’intérieur le tableau des consommations, pesa le prix de deux noirs, fut soulagé que le contenu de sa poche supportât la pesée.
- Je propose que nous procédions à notre vernissage.Mes trois pièces auréolées suffisent tout juste pour payer deux noirs, pourboire compris. Pourvu qu’il n’ai pas de goûts pervers, et ne veuille pas un crème. Pendant que, de sa place, et sans consulter davantage Lucien, Richard commandait deux express, Lucien saluait un jeune homme barbu, à la barbe touffue et au crâne déboisé, qui à la table d’à côté, était en pleine discussion avec un quidam. -
- Dans le cadre de mes économies d’énergie, dit à voix basse Lucien à Richard, il m’arrive de résider quelques heures le samedi-dimanche à la station de métro St Philippe du Roule. Je retrouve souvent dans cette grotte ce chèvre-pied. Pendant qu’en cachette, je crayonne sur un bloc, lui, à la dérobée, noircit un carnet. Nous nous faisons de grands saluts d’un quai à l’autre.- Pourquoi St Philippe du Roule ?- C’est une station bourgeoise et sans correspondance. Il y règne l’ordre et la paix. .. .. Mais, écoutons.
Chap. 5 De la discussion que Guillaume eut avec le quidam.
La discussion entre leurs deux voisins montait d’un ton. Le jeune homme barbu pointait d’un index de procureur un pauvre journal étalé sous le coude de son vis à vis.
- Je prétends, dit le jeune homme barbu, que tout ce qui est écrit là-dedans n’est que fable et conte bleu. Rien n’est vrai, de tout ce qui est écrit dans cette feuille de chou .- Comment ? Rien n’est vrai ? dit le quidam. Je vous donne ma tête à couper que tout est vrai de la première à la dernière ligne.- Prouvez-le.- Mais c’est écrit.- La belle preuve. Les Contes de ma Mère l’Oye aussi sont écrits... .. Un peu de sérieux. Je vous demande de me démontrer la réalité de tout ceci.- Enfin. Ces faits et ces personnes existent.Tout le monde en a entendu parler. Personne ne le niera.- Existent, dit le jeune homme barbu. Prenons garde aux mots que nous employons. Ces faits et ces personnes existent pour vous ? Sont-ils de vos connaissances ? Sont-ils, un moment ou l’autre, intervenus dans votre vie? - Je vous demande pardon. Il y a, là-dedans, des choses et des gens qui s’adressent à moi.- Et quoi donc ? dit le jeune homme sévère. J’attends. Prenez votre temps... .. La publicité ?- Tenez, dit le quidam, qui feuilletait fébrilement le journal. J’apprends que le timbre-poste va augmenter.- Et que la limite de dépôt des déclarations pour les impôts, est le 10 mars ? dit le jeune homme en éclatant de rire... ..Cet horrible massacre-ci en Afrique de noirs par des noirs, dit-il en pointant du doigt une colonne, a-t-il pour vous davantage de réalité que pour un noir, cette affreuse tuerie de blancs par un blanc en Haute-Provence?.. .. Et ce monsieur, dit-il en piquant des ongles une photo. Lui, bien sûr, s’il se pince, il se sent exister. Mais pour vous ? - Pardon. Je l’ai déjà vu. - De loin ? Par-dessus des épaules ?.. .. Comme les Parisiens, la Tour Eiffel, où bien sûr, ils ne sont jamais montés ? .. .. Quelle différence, y a-t-il, je vous prie, entre ce journal et un conte pour enfants ? - Pardon, redit le quidam. Outre que je suis un mari et un père, je suis aussi un citoyen. Les évènements, selon que je les approuve ou non, peuvent me faire choisir, aux élections, un bulletin ou l’autre. - Pour que vous vous mordiez les doigts, six mois après, de n’avoir pas choisi l’autre ?- Et puis, après tout, dit le quidam, va pour le divertissement. N’a-t-on pas le droit de se distraire ? M’interdirez-vous d’ouvrir la fenêtre le matin, et respirer un peu d’air frais ?- Vous appelez ça de l’air frais ? reprit le jeune homme inexorable... Pourquoi ? Vous étouffez chez vous ?.. Vous distraire ? Pourquoi ? Vous vous ennuyez dans votre vie ? Mais si vous étouffez là où vous êtes, que ne changez-vous d’air, au lieu d’échanger air vicié contre vicié ? .. .. Soyez franc. Cette feuille prend-elle part quelconque à vos soucis et à vos chagrins, à vos désirs et à vos espoirs ?.. .. Savez-vous ce qu’on devrait faire de ce torchon ? Comme nos grands-pères, les découper en carrés et les accrocher dans les toilettes... .. Savez-vous quel est le premier vice de ces gazettes ? C’est que la fiction de leur réalité insinue que votre réalité à vous n’est qu’une fiction ... .. C’est notre propre journal que nous devrions écrire, par tous les diables. Nous devrions être notre propre rédacteur, reporter, envoyé spécial, chroniqueur, critique, éditorialiste. Nous tirerions au moins à un exemplaire.
- Je n’avais jamais pensé à ça, dit le quidam. - Moi, non plus, dit le jeune homme, ingénu. C’est de vous voir plongé dans votre journal comme moi, qui m’a inspiré. J’ai voulu me donner une leçon. Merci, ajouta-t-il en se levant et en serrant la main au quidam, qui, troublé, s’en alla en heurtant des chaises.
Chap. 6 Comment Richard, Lucien et Guillaume se présentent mutuellement.
- Voilà un joli morceau de musique, dit Lucien au jeune homme. Mes compliments.- Tonale et mélodieuse, celle-ci, heureusement, dit Richard.. .. Nous n’avons pas trop fait la sourde oreille, comme vous voyez .- J’espérais bien que vous écoutiez aux portes. Cet espoir m’a aiguillonné. Je vous dois une partie des idées exposées.
- C’est bien vous, certains jours, à la station St Philippe du Roule, qui laissez passer tant de rames, avant de choisir la bonne ? dit Lucien.- C’est bien vous, qui, à la même station, alors que tant de rames s’ouvrent et s’offrent à vous, faites tellement le difficile ?- Comme vos yeux lançaient des éclairs sur les passants qui s’approchaient de votre carnet, je n’ai pas voulu m’attirer vos foudres, dit Lucien- Comme vous fusilliez du regard les curieux qui s’approchaient de votre bloc, j’ai préféré ne pas me trouver dans votre ligne de mire, dit le jeune homme.. .. Guillaume, de Strasbourg .- Lucien, d’Aix-en-Provence, peintre, dit Lucien, en se levant et saluant. Voyant que le jeune homme ne s’esclaffait ni ne compatissait, il ajouta : - Richard, d’Angers, sculpteur. Richard, rouge comme une pivoine, salua à son tour.- Deux artistes, s’écria Guillaume, radieux. Je croyais la capitale totalement désinfectée. Se peut-il ?.. .. Combien êtes-vous, dans votre gang? ajouta-t-il avec un geste vers dehors.- Une foule. Nous deux. dit Lucien. Notre assemblage est tout frais. Il date d’une heure à peine.La colle n’a pas eu le temps de sécher.- S’il reste un peu de jeu entre vous, me laissera-vous solliciter entre vous une petite place ?.. .. J’ai des titres. Sans forfanterie, j’écris.- J’en étais sûr, dit Lucien avec enthousiasme, en lui montrant la chaise à côté de lui. La chaise était vide. Nous vous attendions.
- Combien de pieds avait le trépied de la Pythie ? Trois. Richard. On n’était que deux. A deux, un siège vacille. Nous sommes trois. Notre siège trouve son aplomb.
Et Guillaume s’assit avec eux, sans plus de façons.- Vous êtes écrivain, dit Richard, admiratif. Vous terminez ce que vous commencez. - Disons plutôt, que plutôt que de ne pas terminer, je préfère ne pas commencer, dit Guillaume, qui tourna la tête ailleurs, pour montrer qu’il aimerait qu’on passe à autre chose.
- Vous prendrez bien un café, dit Lucien, toujours prêt à tendre la main à ceux qui perdent pied.- Pas moi, dit Richard, qui posa sa main sur sa tasse. Je n’ai pas fini le mien.- C’est moi qui offre, dit Lucien.- C’est vrai qu’il est froid, dit éhonté, Richard, qui finit sa tasse d’une gorgée.Et Lucien commanda de loin trois cafés. - Nous avions le modelé du corps, dit Lucien en indiquant Richard, la carnation de la chair, dit-il en se montrant. Nous avons à présent le souffle de la voix, ajouta-t-il avec un geste de la main vers Guillaume... ... Nous voilà un être vivant. Buvons à notre triple naissance.
Et, levant leur café brûlant, ils burent à leur triade naissante.
Chap. 7 Où Guillaume proposa à Richard et à Lucien de visiter Sarcelles.
Guillaume s’enquit s’ils étaient libres l’après-midi. Richard réponditque désormais, chacun d’eux n’était plus libre, puisqu’il avait les deux autres.- Que diriez-vous, si nous allions visiter Sarcelles ? demanda Guillaume, la voix provocante.Ebahis, Richard et Lucien ouvrirent une bouche peu intelligente.
- Vous préféreriez qu’on enfile les perles fines de Paris, de l’Arc de Triomphe à la Place des Vosges ? Quelles indulgences gagneriez-vous à faire ce chemin de croix-là ?.. ..Dois-je vous rafraîchir vos leçons d’histoire ? Ne savez-vous pas que tout ça a été conçu et bâti pour d’autres classes, d’autres régimes, d’autres âges que les nôtres ? Que si nous visitions ça, nous nous tromperions d’époque ? .. .. Bien sûr, dans ces somptueux décors, nous pouvons nous en accroire un instant, nous pouvons jouer cinq minutes aux petits marquis. De Cour Carrée en Tuileries, ces splendeurs passées peuvent nous toucher furtivement de leur éclat. Mais, quand de nos galetas sombres comme des galeries de mine, imprégnés des odeurs nauséeuses des arrière-cours, nous jetons un oeil, par un vasistas noir et gras, sur ces palais magnifiques, est-ce que cela ne nous fait pas une belle jambe?
Il se tut, vit à leur oeil affolé qu’il fallait qu’il freine de toute urgence.
- Ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas. Je ne suis pas un commissaire du peuple. J’interdirais qu’on rase ces palais royaux. J’approuve hautement qu’on leur fasse faire une cure de jeunesse. Je tiens à ce décor, autant que je tiens à Baudelaire. .. Mais je n’accepte pas qu’on me pousse ces nobles vestige sans cesse sur le devant de la scène. Je ne veux pas qu’on honore ces monuments plus qu’ils s’honorent eux-mêmes. Après tout, Paris n’est qu’une sorte de Père-Lachaise de pierres, juste bon pour une promenade en famille le dimanche après-midi... .. De quel côté êtes-vous ?, dit-il avec véhémence. Du côté de quelques-uns, ou du côté de la multitude ? Que voulez-vous comme public ? Les quelques parvenus qui habitent place des Vosges, ou les foules qui habitent la banlieue ? Voulez-vous un succès boeuf, ou un succès d’estime ? Où sont vos modèles et vous égaux? Place des Vosges, ou à Sarcelles ? .. D’où Sarcelles.- C’est ce que je pensais.Je n’y avais jamais pensé, dit Richard.- Conduis-nous hors de notre forêt obscure. Sois notre nouveau Virgile, dit Lucien en se levant.
- Vous rendez-vous compte, dit Guillaume devant la carte de la banlieue de Paris. Nous ne savons même pas où est Sarcelles. - Il faut prendre le train, dit Lucien en posant le doigt sur une ligne de chemin de fer.- Comme sans doute tant d’autres, dit Richard, dont le doigt suivit le rail et entra en gare du Nord.- Soyons justes, dit Guillaume, à la fenêtre du wagon. Il faut se replacer dans l’époque. De quoi s’agissait-il ? De loger, en urgence, dans des conditions d’hygiène et à des prix abordables, des foules de mal-logés. La priorité était de vêtir ceux qui étaient nus... .. Mais tout de même, dit-il, les yeux sur la cité monstrueuse. Depuis combien de temps, ne portent-ils pas ces frusques.
Il commencèrent la visite de Sarcelles comme on commence celle d’un musée, en respectant le sens de la visite. Ils marchaient le nez en l’air, muets. Leurs yeux, sautant les piteuses collerettes des squares, pelouses, bosquets, allaient aux monstrueuses faces des immeubles. Comme de consciencieux visiteurs, ils firent au début les immeubles un par un, les examinant des sous-sol aux terrasses, s’imposant de ne monter que par les escaliers, mais, bientôt, en touristes épuisés, comme s’ils étaient au Louvre, ils sautèrent des immeubles, écourtèrent leur visite.
Dans leur wagon, ils collectèrent leurs impressions. - Ils rentrent le soir par la gare comme par un trou de vol, et puis, grimpent les uns par-dessus les autres, comme les abeilles dans les ruches, dit Lucien. - J’imagine qu’à cause des voisins, ils ne peuvent ni éternuer ni tousser. S’ils veulent lire, il faut qu’ils plient leur journal en huit, et le lèvent en haut, au-dessus de leur tête. Vous vous rendez compte, quelle vie, dit Richard. Plutôt qu’un F5 à Sarcelles, je préfèrerais de mille fois une cave à Belleville.- Sauf que les enfants ont besoin d’espace, de propreté et de chauffage, dit Guillaume.- Que les parents les emmènent promener en province, dit Richard.- C’est ce qu’ils ne manquent pas de faire, s’ils le peuvent, dit Lucien.
- Suffit, dit Guillaume. La leçon est terminée. Récréation. Je vous invite chez moi. Honorez-moi. Acceptez.
Chap. 8 De la mansarde de Guillaume.
Chez un petit traiteur de Passy, Guillaume les chargea de barquettes de betteraves rouge sang, de rapé de carottes cuivre rouge, de céleri crème, d’oignons blancs translucides comme la nacre, de tranches de boeuf couleur pain brûlé, de Grany Smith vert émeraude, et de deux bouteilles de Juliénas rubis. Les guida avenue de Versailles vers un haut immeuble, de pierre taillée en ce si joli style rococo hausmanien. Comme en cordée, l’un derrière l’autre, tous trois entreprirent la lente ascension. Lorsqu’ils furent parvenus au sommet et que Guillaume leur ouvrit la porte, Richard et Lucien se retrouvèrent dans le plus charmant belvédère du monde. C’était vraiment le plus joli Mont Parnasse qui se puisse. Sa porte-fenêtre donnait sur un minuscule balcon de poupée, qui avait vue, entre deux loques rapiécées de fabriques sur un lumineux bras laiteux de la Seine. Le papier peint de la mansarde était un vaste buisson de roses rouges dont les entrelacs enlaçaient toute la chambre comme une charmille.
Entre la cheminée de marbre et la porte, s’empilait jusqu’au plafond, comme un lambris forestier, un haut et puissant rempart de bûches.- C’est mon bûcher pour l’hiver, dit Guillaume.- C’est le bois sacré des Muses, dit Lucien. Ce foyer t’était prédestiné. - Je n’y suis pour rien. Le hasard me l’a donné, le hasard me l’a laissé, le hasard me le reprendra, béni soit le hasard .
Guillaume offrit à ses commensaux de prendre place sur le lit, poussa vers eux une table de bridge laquée de noir et tendue de feutrine verte mitée et décollée, sortit d’un carton de la vaisselle dépareillée. Puis, grimpant sur un escabeau branlant le long de la muraille buchère, descella du chemin de ronde tout en haut, cinq bûches, guère de temps ne se passa qu’un beau feu clair crépitait dans la cheminée . Puis approcha de la table une chaise médaillon, qu’il s’était réservée, parce que les deux pieds arrière bougeaient et qu’il fallait prendre garde de n’y poser qu’un bout de fesse. Par la grâce de ces fraternelles agapes, le moral de nos trois amis, de noir qu’il était depuis leur visite de Sarcelles, vira au rose.
- Heureusement qu’on s’oublie de temps à autre, dit Richard.- L’oubli est un devoir sacré, dit Guillaume. L’esprit ne peut faire des pas en avant, que s’il s’oublie.
Chap. 9 Où Guillaume dit la profession qu’il exerçait.
- Excusez-moi, dit Guillaume. J’ai quelque chose de trivial à dire.Richard et Lucien écoutèrent Guillaume religieusement, parce qu’ils savaient maintenant que Guillaume ne craignait pas de prendre les problèmes à bras le corps et les soulever, comme Hercule souleva Antée. - Est-ce que vous vivez d’un gagne-pain, ou d’une pension versée par votre famille, ou d’une bourse, ou d’une subvention quelconque privée ou publique ?
- D’un gagne-pain, sonnèrent Richard et Lucien de toutes leurs trompettes. - Ah, dit Guillaume, soulagé... ...Il existe deux sortes de professions, les nobles, disons, et les simples... .. Ceux qui exercent des professions simples, ne peuvent, en raison du déficit de réputation de leur profession, que gagner et surprendre. De même, à l’inverse, ceux qui exercent des nobles, ne peuvent en raison du crédit de leur réputation, que perdre et décevoir. Un égalant un, on trouve, en effet, nécessairement, des grandeurs chez les petits, et des petitesses chez les grands... .. Tout ceci, pour que vous ne me méprisiez pas. On se défend comme on peut, dit Guillaume, qui suait à grosses gouttes. .. .. Je travaille comme animateur dans un centre socio-culturel. - Je vous dame le pion. Je suis peintre en bâtiment, dit Lucien.- Je vous coiffe tous les deux au poteau, dit, triomphant, Richard. Je suis magasinier dans un supermarché. - Votre noblesse m’humilie, dit Guillaume, nappé de rouge bordeaux. Je ne vous estimais pas comme vous le méritiez !
- Tu es tout excusé, dit Lucien... Tu ne fais qu’exprimer les sentiments des gens d’honneur. Qui ont bien tort. Parce que c’est à eux que va toute gloire... .. Vois-tu, à ces remèdes à la nécessité que sont nos gagne-pain, je ne vois qu’un vice : leurs effets secondaires, la fatigue du corps, la distraction de l’esprit et la perte de temps. C’est la seule chose qui les déprécie à mes yeux... .. Ils ont par contre une vertu souveraine. Ils nous offrent ce qu’il y a de plus précieux au monde : la liberté. - Ils ont une autre vertu, dit Guillaume, qu’on ne discerne pas au premier abord. Où est la vraie vie ? Avec les gens qui prient dans des chapelles pour le salut de leur âme, ou avec ceux, dehors, qui se collettent avec l’âpre réalité pour simplement vivre ? Béni soit deux fois ce mal si nécessaire de notre gagne-pain.
Devant le regard abasourdi de Richard et de Lucien, Guillaume eut peur d’être allé trop loin. Fermant au plus vite la boîte à Pandore de ses mauvaises pensées, il sortit de derrière ses bûches une bouteille de calva d’or liquide. Bientôt, comme un soleil éclatant, la gaieté illumina la mansarde haut perchée.
Chap. 10 Où Lucien, Guillaume et Richard discutent d’art.
Ce fut Lucien qui dépoitrailla la conversation en premier. Il leur demanda tout de go, si ça ne leur faisait rien qu’ils parlent art. Ni les yeux brillants de Guillaume, ni ceux de Richard ne dissimulèrent combien un effeuillage de l’art les aguichait.
- Pour moi, dit Lucien, la période actuelle de l’art, c’est un chahut de fond de classe. Les cahiers au feu, les maîtres au milieu. Les jeunots sont montés sur l’estrade, se sont proclamés maîtres à la place des anciens. Bientôt, comme tous les révolutionnaires, ils se sont déposés les uns les autres. Le décret instituant une école était à peine pris qu’il était annulé par un nouveau décret, qui en instituait une nouvelle.C’est ainsi qu’ont fleuri et défleuri en l’espace d’un matin, toute une série de fleurs artificielles, toutes plus horribles les unes que les autres, et qui n’ont eu qu’un effet, celui de déconsidérer l’art... .. Ne croyez-vous pas qu’il serait temps que de nouveaux maîtres reprennent la classe en main ?- Je suis de ton parti, dit Guillaume, vibrant. - Je suis de ta religion, dit Richard, frémissant. Comme une maîtresse de maison laisse reposer, pour qu’elle lève, la pâte ronde de la brioche, tous trois laissèrent reposer ces idées en eux.
- Les choses se sont tellement dégradées, reprit Guillaume, qu’en art, le sujet mêle de l’homme semble épuisé. L’homme aujourd’hui, pour l’art, vaut moins que l’objet qu’il fabrique.Or, n’est-ce pas l’homme qui fabrique l’objet qui, pour l’art moderne, vaut plus que lui ? Mais qui s’aperçoit aujourd’hui d’une telle contradiction ? .. .. L’homme, n’est-il pas, aujourd’hui, dans la meilleure condition possible ? A-t-il jamais existé, comme aujourd’hui, un homme plus désempêtré de la matière, et l’esprit plus à lui, qui connaisse mieux le monde et lui-même ? Plus libre de pensée, de parole et de mouvement ? Un homme plus près du modèle homme qu’aujourd’hui ?.. .. Et c’est à cet instant de liberté magnifique de l’homme, que sur l’homme, l’artiste donne la priorité à la matière ?.. .. Parce qu’il la lui donne. En trouvez-vous, parmi les modernes, un seul, qui mette en scène, peigne, sculpte un homme, une femme, en jean, ou en complet, ou en jupe, chez eux, dans leur cuisine, au milieu de cette moderne domesticité électrique, qui les émancipe de tant de besognes machinales ? Même les plus iconoclastes n’osent représenter un four, un réfrigérateur, un lave-linge. N’importe quel pékin manie comme un rien toutes ces machines, et l’artiste ne sait apparemment pas par quel bout les prendre... .. C’est tout de même étrange, avouez.Les trois laissèrent ces paroles mourir à leurs oreilles comme un point d’orgue.
- La seule question, reprit Richard, qui se pose à l’artiste en fin de compte, et qui s’est posée à tous les artistes depuis la naissance des temps, c’est celle-ci : comment représenter la figure humaine. .. Si l’on se réfère aux pratiques utilisées, on peut représenter une figure de quatre façons : - en la faisant ressemblante premièrement (laissons cela à la pellicule, et à l’art officiel ; les flots d’encre que l’on a déversés sur ce sujet l’ont épuisé) ; - en la déformant systématiquement, l’étirant, l’amincissant, l’élargissant, la grossissant, deuxièmement (il y a de ceci des exemples célèbres, qui ont tari la source) ; - en laissant à l’état d’ébauche, d’esquisse, la limitant à quelques traits et quelques taches et laissant le reste intouché, troisièmement (assez d’exemples ont donné l’exemple) ; - enfin, en la chargeant, en en faisant la caricature, quatrièmement (et qui est la facilité). Mais ces quatre façons n’ont-elles pas trahi leur vanité ?
- Le problème est plus compliqué encore, dit Guillaume. Dans ta figure, tu tiens compte de son visible, non de son invisible, c’est à dire de sa filiation, de sa classe sociale, de son niveau d’instruction, de sa situation, de ses goûts, de son humeur. Le compliqué n’est pas loin de l’insoluble.
- Et vous oubliez, dit Lucien, que cette figure doit, en plus, obéir à des lois nouvelles. Si l’art est soumis comme l’homme, ou la science, aux lois de l’évolution, si, pour survivre, il doit progresser, il ne peut rester au palier actuel, il se doit de passer à l’étage supérieur. Mais quel est cet étage supérieur ? Mystère. Tout cela fait un noeud par trop inextricable. Comment faire face à tout cela à la fois ?
-On ne le peut pas, trancha Guillaume. Et si on ne le peut pas, il ne le faut pas... .. Faisons table rase de toutes ces complications. Comment l’artiste doit-il approcher l’art ? Avec un esprit naïf.. .. Je propose, si vous voulez bien, que nous établissions quelques règles simples et sûres. Première règle : la question de l’inspiration : s’interdire tout préjugé et tout devoir, l’un étant d’ailleurs analogique à l’autre, et ne s’inspirer que de ce qui est vécu, senti, pensé. Lucien et Richard hochèrent la tête comme une chose d’évidence.- Deuxième règle : la question du sujet : il est vraisemblable que la question du sujet importe peu, que tout sujet est bon. Laissons donc la question du sujet pendante. Ne lui imposer qu’une seule condition, qu’il convienne à notre vie et à nos goûts, bien que je vous accorde qu’il est difficile, parmi la masse de nos goûts, de discerner lesquels nous sont vraiment propres.Les visages de Lucien et de Richard approuvèrent, comme une chose qui allait de soi. - Troisième règle : la question de la façon : afin d’être certains de ne passer à côté de rien, ne prononcer aucune exclusive d’aucune façon, ancienne ou moderne, sans préjudice, bien sûr, des nouvelles, qui nous viendraient à l’esprit, et nous souriraient... .. Je sais que cette trop grande et trop vague liberté est justement ce qui nous entrave, mais dans la situation actuelle, on ne peut guère dire mieux.Lucien et Richard opinèrent, haussant les épaules, navrés.- Enfin, quatrième et dernière règle : la question du style : je pense qu’en la matière, il n’y a qu’une règle : être serré. Etre serré, c’est la marque du classique. .. .. Ces règles semblent imprécises, mais elles sont indubitables.
- Voilà de belles choses élucidées, dit Lucien.- Au moins, nous savons une chose essentielle, dit Richard, c’est qu’il ne faut pas d’il faut ! Vous ne pouvez pas savoir de quel poids vous me débarrassez. .. ..Mais nous abusons, dit-il, en osant regarder sa montre, et en se levant.
Chap. 11 Comment Guillaume invite Richard et Lucien à coucher chez lui, et comment nos trois amis passent le dimanche ensemble.
- Si vous n’avez pas quelque part une Pénélope qui ne morfond à vous attendre, je vous invite, leur montra Guillaume.Stupéfait, Richard entendit Lucien dire : - Je n’ai personne. “Que ce Marc Spitz de la beauté soit aussi nul en embrassades “que moi, pensa-t-il.- Moi, non plus, dit Richard, tout à fait à l’aise.- Nous tirerons le matelas, et j’ai un duvet, dit Guillaume en se levant.
Sans leur demander d’autres avis, Guillaume empoigna le matelas, comme une barque l’échoua doucement devant les braises brûlantes, partagea entre matelas et sommier draps et couvertures, déroula le duvet derrière le lit, choisit le matelas pour lui, attribua le sommier à Lucien, et le duvet à Richard. Eclairés par les seules lueurs de l’âtre, Guillaume et Lucien en sous-vêtements s’enfouirent dans leur drap, tournant le dos à Richard.
Richard, alors, avec d’infinies précautions à cause des sachets de plastique bruyants, ôta ses chaussures ; tournant le dos à leur dos, se dévêtit et s’enfouit dans le duvet, qu’il remonta jusqu’au front. Tous trois se souhaitèrent la meilleure des nuits, chacun se nicha dans son nid, et on n’entendit plus que le craquement des bûches.Longtemps et jusque tard dans la nuit, Richard musarda parmi les buissons de roses, roses des braises rouges. Pétrifié par l’aveuglante lumière du jour, les yeux rivés au mur mais les oreilles vers l’arrière comme des écoutilles, Richard épia ses acolytes pendant des heures.
Au bout d’une éternité, à son soulagement, il entendit enfin Guillaume se lever, prendre ses vêtements, ouvrir la porte, disparaître, reparaître en soufflant un long moment plus tard, écrire avec un feutre sur un papier, enfiler sa veste de peau, disparaître à nouveau, et ses pas mourir dans l’escalier. Puis Lucien se lever, empiler de la vaisselle dans une cuvette, disparaître à son tour dans les toilettes de l’étage. Aussitôt qu’il fut seul, bondissant, Richard s’habilla à la hâte, passa l’étrille de sa main dans sa crinière, saisit à pleins bras matelas, couverture et drap, que moitié traînant, moitié portant, il hissa sur le sommier. Rentra et tendit draps, couvertures et dessus de lit, roula le duvet. A peine s’était-il assis sur le lit, que Lucien reparut, cuvette et vaisselle en mains, serviette sur une épaule, torchon sur l’autre, les cheveux mouillés et ratissés en arrière comme les blés après l’averse. Il sourit à Richard, et Richard lui répondit avec gratitude. Dans une bouffée d’air frais, Guillaume, le visage rougi, entra avec croissants et baguettes fraîches, s’enquit s’ils avaient eu le pied marin pendant leur navigation nocturne. Puis tous trois, s’attablant, savourèrent ces délices parisiennes que sont, le matin, le café au lait brûlant, les croissants feuilletés tièdes, les baguettes beurrées et craquantes, s’y attardant plus que déraisonnablement.
La journée du dimanche fut une longue flânerie dans le jardin à la française de Paris. Ils rendirent longue visite à Monsieur Courbet à Orsay, firent halte à la gare St Lazare, aimée de Richard, où Lucien les invita à déjeuner de moules et de frites, stationnèrent un long moment, dans le jardin du Palais Royal, sous la fenêtre de Colette, chers à Guillaume, saluèrent Poussin et Chardin au Louvre, passèrent sur le Pont Neuf, coqueluche de Lucien, investirent la casemate de Lucien, avenue d’Iéna, puis le bunker de Richard, rue de Tocqueville. Là, Richard, affreusement gêné, pria l’équipe de remettre son tour de repas au mois suivant, à quoi Lucien répondit que cela le comblait, parce que le petit déjeuner et le déjeuner l’avaient repu, et Guillaume fit chorus.
- Mansardes, dit Guillaume, avec un geste vers l’atelier de Guillaume, vous n’êtes pas le moindre des logis.
Comme la jeune fille amoureuse, qui n’ose se dénuder devant son amoureux dans l’angoisse de ne pas lui plaire, chacun des trois amis cacha longtemps aux deux autres ce qu’il sculptait, peignait, écrivait, et ne le leur dévoila que lorsqu’il fut certain de ne pas être leur risée.
un
Chap. 1 Où Richard gémit sur son veuvage.
Dès qu’il était libre, battant le pavé, nez au vent, Richard partait en chasse. Son territoire de chasse avait pour limites à l’ouest, la Madeleine, à l’est, la Porte St Denis, au Sud, Orsay et l’Institut, au Nord, la gare St Lazare. Au-delà, pour lui, c’était la campagne. La Place de la Concorde ? Un terrain vague. Chaillot ? La banlieue. La Tour Eiffel? Une usine de la périphérie. Le Panthéon ? Une église de village. Il lui arrivait de regarder tout cela du quai, comme la campagne. Dans son Paris tracé ainsi à la charrue, il labourait et sillonnait les rues sans arrêt. A l’intérieur de ces murs, il n’y avait boulevard, avenue, rue, ruelle, place, galerie, passage, parc, jardin public, square, qu’il n’arpentât et ne réarpentât. Dans ce périmètre, aucun lieu ne l’ignorait, il n’gnorait aucun lieu. Possédé comme par un démon certes, et honteux d’être possédé, il opérait avec une telle discrétion, que personne ne remarquait son manège. Il jetait un rapide coup d’oeil sur l’enseigne du visage, un peu moins rapide sur l’étal. “Je ne suis pas regardant, se disait-il. Un rien me nourrirait. “ Et en fait, il se serait couché sur à peu près n’importe quoi, pourvu, cependant, que la planche n’eût pas trop de clous, et que la paillasse ne fût pas trop molle et qu’il ne s’y étouffât pas trop. Bien qu’il fût si peu difficile, néanmoins, chaque soir, il rentrait de ses longues traques, le dos moulu, les pieds en compote, et bredouille. “Enfin, se disait-il Qu’est-ce qui m’a attaché sur le dos d’une bête aussi sauvage ? Qu’est-ce qui m’a rivé au corps cette rage dévorante ?.. .. La morale publique baisse ? Où ça ? Dites-moi “où ? Où sont les bacchantes, les messalines et autres bovarys, dont la littérature nous ressasse les oreilles ? Serait-ce par hasard des inventions d’hommes ?.. .. De toutes les femelles du jour, en ai-je vu une seule qui l’air sexuée ? D’aspect, certes, elles paraissent toutes pourvues de tous les caractères sexuels secondaires imaginables, qu’elles se plaisent d’ailleurs à souligner à loisir. Mais quid du caractère sexuel primaire ? .. .. Tirésias, homme mué en femme, puis femme remuée en homme, lorsqu’il fut sondé par le royal couple Zeus et Héra, sur celui du plaisir amourteux de l’homme et de la femme qui l’emportait sur l’autre, répondit que c’était celui de la femme, et à proportion de 9 sur 10. Il l’a quantifié. 9 sur 10. Ce n’est pas rien. Où sont les 9, pour que je tombes sur le 1 ? Le désir ne devrait-il pas être en proportion du plaisir ? Ce Tirésias aveugle était doublement aveugle. Ce vrai devin était un faux prophète, par tous les diables. La réalité étant trop épineuse pour son grand caractère, revenu de ses courses, Richard, alors, se retirait et s’enfermait dans son jardin privé, et se détournant de toute scène réelle, se projetait un théâtre d’ombres, plus idéales que des estampes. Dans son temple d’amour, se fêtant comme un 14 juillet, il s’offrait les plus fastueuses gerbes du feu d’artifice amoureux, et laissait, avec une volupté sans pareille, dans son ciel nocturne, lentement mourir leurs dernières larmes de leur mort langoureuse. Mais, l’indomptable monture, qu’il croyait avoir crevée sous lui, l’instant d’après, se relevait, fraîche comme l’oeil. La dernière larme n’avait pas séché, qu’il se sentait poindre à la commissure de l’oeil, de nouvelles larmes. Jusques à quand, Catilina, subiras-tu une aussi totale tyrannie ? Jusques à quand gémiras-tu sous la férule de la mentule ? Jusques à quand te donneras-tu une verge pour te fouetter toi-même ? .. .. Ah ! Vivement l’âge qu’on dit sage. Vive la libre vieillesse. Quand cueillerai-je la fleur de ton bel âge, vieil Homère ? Soupirant, gémissant de son esclavage, voulant s’en libérer à toute force, il se précipitait sur son haut-relief de terre glaise, le découvrait, préparait mirettes, ébauchoirs, spatules, mais, au moment où il s’apprêtait à y mettre la main, d’impuissance il baissait les bras, couvrait à nouveau son haut-relief, et assoiffé d’une nouvelle soif d’amour, reparait pour l’horrible supplice de Tantale, où chaque fois qu’il tendait la main vers une ondine, l’ondine s’écartait.
Chap. 2 Comment, grâce à un seau, Richard fit connaissance d’un couple de son palier.
Une caille, plus grasse que chaude, lui tomba, pour ainsi dire, toute rôtie dans la bouche. Vous courez la fortune par monts et par vaux, et vous la trouvez ronflant dans votre lit. Richard savait son septième étage, habité par d’autres que par lui. Chacun faisait, cependant, si bien précéder son départ et son arrivée de bruit de talons, de clés, de seau, et les autres les épiaient si bien derrière leur porte, que tout le monde évitait tout le monde, et que personne ne connaissait personne. Au bruit couplé de talons plats et de hauts talons, Richard savait seulement qu’un couple habitait en face de chez lui. “Pourquoi Michel Eyquem, se dit Richard derrière la porte, son seau à la main, se sent-il le besoin de préciser que les dames aussi vont à selle ? Peut-être parce qu’elles s’en cachent avec soin ? Mais qui, aujourd’hui, ne s’en cache pas ? Les lieux sont si bien à l’écart, nous nous y enfermons si bien à clé, que n’étaient le chant de la cascade et le parfum de la pomme de pin, nous passerions tous la chose la chose à l’as... .. Les dames, d’ailleurs, en laissent-elles tellement accroire ? Lors qu’elles sortent leur chien pour qu’ils fassent leurs besoins, n’est-ce pas avec le plus total réalisme, que les plus semblant pures jeunes filles épient l’orifice merdique ?.. .. Ceci dit,quelle nécessité y a-t-il de citer cette sorte de nécessités ? Cela fait-il avancer la connaissance de l’homme d’un seul pas ?.. Sauf pour rabattre son caquet, bien sûr ! ajouta-t-il en regardant son seau, et sauf, bien sûr, si, hic et nunc, manu militari, les nécessités se rappellent à nous. A l’exacte fraction de seconde où, seau en main, Richard sortit, sortit de la porte d’en face, seau en main, l’homme du couple. L’homme éclata d’un rire si énorme, que son torrent emporta le rire de Richard, comme une rivière en crue. Ce fut dans ces viles circonstances, que Richard fit la connaissance du couple qu’il ne connaissait jusque-là que d’ouïe. L’homme invita Richard pour l’apéritif, le fit entrer dans leurs aires, lui présenta sa femme. En parfait hypocrite, Richard jeta sur la femme un bref coup d’oeil, à peine poli, et, pendant toute la visite, affecta de ne lui porter d’une attention lointaine. Il n’eut pas trop à se forcer parce que le mari le fascinait.
Chap.3 Comment le mari confia à Richard sa femme.
C’était un splendide animal humain, un centaure superbe, - sur un socle de hanches étroites, s’évasaient un torse et des épaules d’atlante -, et il avait l’air d’autant plus d’un centaure, que l’animal était fou de vélo. Dès que le départ de la fin de semaine était donné, le centaure enfourchait sa monture, et, tirant sur les rênes de ses guidons avec force, bondissait vers la Bourgogne tailler la vigne chez son frère, ou vers la Picardie retourner un champ chez sa soeur, puis, par tous les temps, sous la pluie battante de novembre, la bise glaciale de janvier, la fournaise brûlante de juin, s’en retournait le dimanche dans la nuit, à Paris.
- Je ne tournerai pas autour du pot, dit Maurice à Richard. Je pars à l’instant, pour la Bourgogne. J’ai deux billets pour le bal des pompiers du 17 ième ce soir. Tu veux bien sortir ma légitime ? Malheureux, s’apostropha Richard. Tu sais à qui tu as affaire? Ouvre la porcherie de mon crâne. Tu verras quel cochon y habite... .. Malheureux. Mais si un jeune homme habitait en face de chez moi, célibataire, suspect à priori, louche par définition, plutôt que lui jeter ma femme dans les bras, je le jetterais par la fenêtre... .. Au fou. Un célibataire. Et moi, par-dessus le marché ! Tu enfermes le loup dans la bergerie. Cet homme a perdu la raison.
- Quel bonheur, dit la femme en s’étirant immodestement. Pouvoir dormir tout son saoûl. Pouvoir se coucher en chien de fusil, à plat ventre, sur le dos, une jambe à l’est, une jambe à l’ouest et les fesses à midi, sans qu’on ait à se demander sans cesse si on n’offre pas le frottoir à l’allumette. Avoir tout le lit à soi. Oh. Merci. Maurice. C’est Noël et le 1er de l’An.
Maurice riait de toutes ses dents, en enfilant son collant. Qu’est-ce que c’est que ce conte ? se demandait Richard. Affiche-t-elle ça à son intention ou à la mienne ? Se couvre-t-elle devant son mari ou me lit-elle le règlement ?.. Son mari est-il le fruste comme une pelle qu’il a l’air ou c’est moi le benêt ? - Camarade, dit la femme, en frappant du poing l’épaule de son mari. Prière, au retour, de ne pas frapper comme un sourd à la porte à trois heures du matin. Prière de sauter son domicile et d’aller pointer directement à l’usine. A neuf heures ce soir, ici, dit-elle en tendant la main à Richard.
Chap. 4 Comment Richard ne séduisit pas sa première belle
A 9 heures, une vraie femme trottait sur de vrais hauts talons, à côté de Richard. -Vous disiez, dit Richard, que vous étiez heureuse de dormir sans votre mari. Avouez que votre parole dépassait votre pensée.- Ma parole était encore au-dessous de ma pensée. Les hommes sont encore pires que ce que j’ai dit. A peine ont-ils déposé les armes, qu’ils les présentent à nouveau. Les honneurs militaires incessants lassent à la longue. - Ne sautez-vous pas un trop vite du particulier au général ? Tous les hommes ne sont pas comme ça. - Ils le sont, tous autant qu’ils sont. Et plus encore. Ils ne pensent qu’à ça toute la journée. Il faut sans cesse se tenir sur ses gardes. On est tout heureux, quand on n’a plus à faire le guet. - Je suis moi-même un peu homme, dit Richard, en se mordant la lèvre. - Vous ? Oh, Richard. Vous êtes si romantique. Vous ressemblez à ces mannequins de cire, dans les vitrines, qui ne bougent pas un cil et qui rêvent, les yeux perdus dans le lointain. Elle me flatte peut-être, pensa Richard, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle me neutralise. En homme d’honneur, que vouliez-vous qu’il fît ? Jugeant indigne de lui une conduite qui pût prêter à équivoque, il choisit de danser avec elle en frère.
Il nota, humilié, qu’il dansait mal, les jambes raides et à grands pas égaux comme les jambes d’un compas, et comme si chaque mesure n’avait qu’un temps, et toujours le même. En dansant aussi familialement, comment pouvait-il danser autrement qu’en frère ? Après le bal, Richard raccompagna Marguerite bras-dessus bras dessous comme frangin-frangine. Au bas de l’immeuble, secoua avec force sa main comme copain-copine, s’autorisa même, gamine privauté, à baiser sa joue, puis, furieux et plein de rage, se barra par le square Catroux.
Chap. 5 Comment Richard ne séduisit pas sa deuxième belle.
Il croisa son deuxième animal porte-jupe sous la colonnade du jardin du Palais Royal, sous le Ministère de la Culture. Il laissait traîner ses lignes de part et d’autre comme à son habitude, quand il lui sembla qu’une de ses lignes se tendait. Comme le garde au Palais de Buckingham, fit un demi-tour automatique, suivit,fit voir qu’il suivait. Comme un char tourne sa tourelle tout en roulant de toutes ses chenilles, tout en marchant, l’animal porte-jupon, à la longue crinière flottante, au jersey serré, au fendant moulant, noirs et brillants comme de la laque, tourna vers lui son visage pâle.
- Vous perdez votre temps. Je ne suis pas une morue, dit-elle crûment.- Je n’ai pas rêvé, protesta Richard. La ligne s’était tendue. J’avais une touche.- Illusion d’optique, mon ami. - Je ne me suis pas trompé. Vos yeux se sont arrêtés un instant dans leur course.- Il n’est pas interdit de regarder le paysage que je sache. Que n’attendez-vous des indices plus probants pour commencer votre filature. dit-elle de son profil toujours trottant. - Est-ce que je sais comment vous êtes faites ? Qui me dit que vous n’êtes pas une de ces poupées timides, qui baissent la tête une fois, et ne l’osent pas une deuxième ? Comment voulez-vous que je sache ? La noire sylphe ne dit pas un mot, marcha droit devant elle.
De rage, Richard, retroussant ses crocs, courut après elle, aboya.- Vous êtes toutes les mêmes. Les joueurs se démènent comme ils peuvent sur le terrain, et vous êtes toutes là comme des juges de touche à lever et agiter votre petit drapeau. Hors jeu. Carton rouge. Main. .. Avouez que vous avez la partie belle. Le noir farfadet fit demi-tour, et tout en marchant à reculons et en croisant les bras, l’observa, amusée.- Est-ce que je fais autre chose qu’obéir à une loi de la nature ? Est-ce que j’y peux quelque chose si, pour un gamète femelle il y a un million de gamètes mâles qui lui courent après ?.. .. Ne croyez-vous pas que je préfèrerais de cent fois faire le jury à votre place ? Vous jauger des pieds à la tête ? Lâcher du bout des lèvres : reçue, recalée, reçue, recalée ? Que de votre caprice dépende que nous sautions la queue en trompette, ou que nous fuyions la queue basse, est-ce que ce n’est pas un destin assez cruel ?.. .. Vous ne pouvez pas être un peu moins chienne, c’est à dire un peu moins féminine, c’est à dire un peu plus humaine et prendre quelques précautions oratoires, dire : vous n’êtes pas reçu cette fois-ci, mais vous n’en étiez pas loin. Vous avez un 9 3\4 ! A 1\4 de point, vous y étiez. Mille regrets. Qu’est-ce que cela vous coûterait, bon sang de bonsoir ? Le noir follet s’arrêta, toujours les bras croisés, grave, regardant Richard droit dans les yeux.
- Oh, et puis zut, dit, désarçonné, Richard, en tournant les talons. Il eut alors conscience que sa chance auprès d’elle avait tourné, mais il était trop tard, il avait déjà tourné casaque. Sommes-nous condamnés à vivre toute notre vie, décalés ? pensa-t-il en soupirant. Vingt minutes ne s’étaient pas passées, que, pêcheur impénitent, il était à nouveau à lancer ses lignes dans les clairs miroirs.
Chap.6 Comment Richard ne séduisit pas sa troisième belle.
Elle lisait une affiche de la Christian Science : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF D’INFINI, CAR ILS CROIRONT ET ILS SERONT RASSASIES, lut, à son tour, Richard par-dessus ses rondes épaules. De la taille qui lui sembla juvénile, même si l’ample jupe l’était moins, Richard leva les yeux sur son visage. Là, j’ai un problème de mise au point, pensa-t-il. Le profil était comme estompé, fondu comme un pastel. Disons que je suis myope, et que je n’ai pas mes lunettes sur moi... .. Les lumières ne sont belles que baissées, la musique qu’assourdie, le soleil que tamisé. Le bel âge, c’est l’âge. L’âge, c’est le bel âge.
- Ne trouvez-vous pas, lui dit-il, que l’infini est une gourmandise inutile, au regard de certaines faims finies autrement essentielles ? Jocaste se tourna vers lui. A la douceur de son regard, il se sentit fondre comme cire. Ses yeux se noyèrent dans ses yeux comme dans deux mers glauques.- Que me voulez-vous ? dit-elle d’une voix fondante, qui le fit fondre encore davantage.- Lorsqu’on est une nourriture, est-ce qu’on demande la sorte de faim qu’on peut apaiser ? dit Richard, dans un embarras extrême. - Il est mille nourritures, comme il est mille faims. Encore faut-il définir lesquelles ! dit-elle.- Disons, dit Richard, rouge comme la crête d’un coq, que ce que vous avez en plus comblerait ce que j’ai en moins, et vice-versa. Vous me faites brûler vif. L’étudiante avancée séchait visiblement, mordillant métaphoriquement un brin d’herbe. Soudain, comme si le temps imparti par l’examinateur, était écoulé, elle s’écarta d’un pas, consulta du regard l’aval et l’amont de la rue, qui lui donna apparemment l’avis qu’elle sollicitait, et d’un pas décidé, alla droit vers un hôtel.
Emerveillé de ce que l’étudiante vétéran attaquât le sujet de sang-froid, Richard la suivit, le coeur battant à tout rompre. D’un pas sûr, elle entra dans l’hôtel, à la réception bifurqua vers le restaurant, s’approcha du comptoir. A quatre pas derrière elle, Richard subit la suite des évènements, comme les élèves répartis dans une classe supérieure, subissent la démonstration du professeur, à laquelle ils ne comprennent goutte. D’un oeil incompréhensif, il vit son mentor en jupe parler au barman, le barman aller au bout du comptoir, prendre deux sandwichs empaquetés, les lui tendre, son mentor en jupe payer, sortir, et lorsqu’il l’eut rejointe, lui ouvrir doucement les mains, les lui fermer sur les deux sandwichs, l’entendit lui dire :
- Ne me remerciez pas. C’est tout à fait naturel, et la vit, se tournant, sans se retourner, disparaître à jamais. Machinalement, dans sa bouche bée, Richard enfouit le premier sandwich. Rentré, les yeux sur sa fenêtre, Richard éclata d’un long rire muet. Tout le temps qu’il fut à Paris, Richard ne séduisit pas ainsi de sept à huit porte-jupe, selon que l’on compte ou non dans le tableau de non-chasse, la jolie bichette anglaise, au milieu de son troupeau, qu’il pista, chasseur charmé, elle, se tournant pour voir s’il les suivait, de l’Hôtel de Ville jusqu’à l’Eglise Américaine de Paris.
Chap.7 Comment Lucien ne fut pas séduit par sa première belle.
Autant Richard était d’une barbarie hirsute, autant Lucien était d’une affabilité bien peignée. Et non seulement Lucien était enclin par nature à l’affabilité, mais il accroissait encore cette inclination par calcul. Toujours maugréer, rouspéter, pensait-il, coûte une somme d’énergie folle que l’on peut utiliser avec bien plus de profit à des exercices cent fois plus utiles, comme l’exercice d’un art. Sourire à droite, à gauche, plaire à tout le monde ne coûte au contraire aucun effort, puisqu’il suffit de se laisser aller. D’autant plus que la gentillesse est bien plus rentable. La gentillesse obtient cent fois plus que la chicane, qui, elle, n’obtient que ce à quoi elle a droit, et encore, avec quelle peine et quel tracas... .. Revers de la médaille, hélas. Cette belle affabilité causait aussi à Lucien bien des ennuis, nombreuses en effet étaient les femmes, qui croyaient qu’elle s’adressait particulièrement à elles.
Il me faut, pour la clarté du récit, emprunter à présent, au 7ième art un procédé dont usent, souvent sans nécessité, souvent aussi, il faut le dire, pour distraire d’un scénario un peu vide, les cinéastes, et qui s’appelle le flash-back recommandation officielle, retour en arrière.
Avant d’emménager dans la noble avenue d’Iéna, Lucien habitait une chambre meublée, dans un pavillon bourgeois de la rive gauche. Le confort convenu de sa chambre, son goût affreux, la surveillance jalouse de la propriétaire l’avaient si bien enfermé dans cette chambre comme dans une étroite prison que, plutôt que continuer d’y résider, il avait été prêt à déménager dans n’importe quel immonde taudis de la rive droite, et c’est ce qu’il avait fait. Un soir de ce temps précédent, donc, qu’embastillé entre guéridon en bois de rose Louis XV et armoire à volutes en noyer Louis XV, papier peint à scènes galantes et tapis mécanique imitation Gobelins, il s’essayait à peindre sa “Chambre meublée style Louis XV dans un pavillon de la rive gauche”, il entendit frapper à sa porte deux légers coups, comme sur un tambourin.
Comme un coup de vent, à la hâte, il jeta tableau, palette, chevalet plié, par terre sur une toile à matelas, fit glisser le tout sous le lit, et alla ouvrir, en éventant l’air de sa main pour chasser la lourde odeur de la peinture. Ce qu’il vit le mit dans le plus grand des embarras : c’était Jacqueline, en tailleur, jaquette, sac à bandoulière, rouges.
- Vous, dit-il.
Il me faut maintenant, et toujours pour la clarté du récit, ouvrir ce flash-back recommandation officielle retour en arrière, sur un autre, comme une poupée russe. C’était en Haute-Provence. Pendant que, sous l’ombre violette du platane, devant le mas éblouissant de blancheur, l’hôte et son père savouraient le vin vieux de leur amitié, Lucien, comme l’étudiant de la ville qui découvre avec ravissement les fraîches Géorgiques de Virgile, découvrait avec enchantement la fraîche Jacqueline, la fille de la ferme. Ce qui le charmait, à la vérité, ce n’était pas tellement la jeune fille que la jeune fille dans son rôle. Noueuse comme un olivier, sa chevelure d’or nouée en arrière comme une botte de paille, la blonde Cérès lui parut si bien à l’aise dans les sabots des chevaux comme entre les mufles des vaches, sur la maîtresse branche des cerisiers qui tanguaient comme des mâts comme entre les chevelures des tomates qu’elle nouait délicatement, à trancher la terre grasse du jardin de sa bêche comme une motte de beurre comme à tisser au volant de son tracteur, sillon après sillon, la tapisserie de son champ, il la trouva lectrice si attentive du livre en plein air de la nature, que lorsque, dans les lueurs rouges du couchant qui allongeaient les ombres violettes, son père l’appela et qu’il lui fallut saluer Jacqueline, il lui fit des compliments si enchantés et si enchanteurs, que la robuste Jacqueline se méprit, sans qu’il s’en doutât, et rêva sur lui, dès qu’il fut parti. Un mariage à la campagne les apparia, à sa surprise, trois mois plus tard, en garçon et demoiselle d’honneur. C’était Jacqueline qui l’avait enrôlé pour jouer cette scène de la vie privée-là. Sur le blanc parvis de l’église, et sur le chemin ensoleillé de la salle des fêtes, Lucien parut d’abord, à Jacqueline, tout heureux de la revoir, mais, dans les danses qui les lièrent, après le dessert, comme un bouquet, il lui fallut déchanter : alors qu’elle était ivre, Lucien, lui, n’était que gai. Comme la flamme d’une bougie soufflée meurt en une dansante fumée bleue, son exaltation bavarde s’éteignit en une mélancolie silencieuse. La sentant dans ses bras inerte et sans vie, Lucien, en bon secouriste que toujours il fut, s’empressa auprès d’elle. Il ne souffrait pas qu’on souffre, il était malade que les autres le soient, la tristesse et l’abattement d’autrui l’attristaient et l’abattaient. L’entourant comme une équipe médicale complète, il l’assiégea d’un tel feu roulant de questions - elle ne se sentait pas bien ? l’avait-il blessée ? avait-il été maladroit ? -, qu’à la fin, levant un timide drapeau blanc, elle lui dit d’une petite voix, que son moral n’allait pas trop bien. Lucien lui répliqua que, comme son moral lui avait toujours paru robuste et en excellente santé, il fallait que quelqu’accident fût arrivé. Malgré ses nombreux assauts, elle opposa la plus muette résistance. Comme un médecin désarmé, il lui administra l’universelle panacée : billets doux, petits soins. Délicatement, il mit un peu de mousse sèche sur les braises qui restaient, souffla doucement, chargea le feu de brindilles sèches, souffla plus fort, bref oeuvra si bien, qu’à la fin le feu ronfla comme un feu d’enfer. Ce fut alors qu’il s’aperçut de la méprise de Jacqueline. Effrayé par l’incendie qu’il avait lui-même allumé, il essaya tant bien que mal de le circonscrire, et dit à Jacqueline, que mordu par cette chienne de la peinture, et atteint de rage furieuse, il allait sous peu se faire longuement soigner dans la capitale, où il pensait rester deux ou trois années. Il espérait de tout son coeur que l’éloignement éteindrait l’incendie, comme un feu s’éteint, faute de bois.
- Vous ? dit Lucien. A peine eut-il dit ce vous, qu’il se reprocha d’être devenu si vite un vrai Parisien, avare de son temps et de ses forces. Au souvenir ensoleillé de Jacqueline tissant, au volant de son tracteur, la tapisserie de son champ, sa gentillesse provinciale reflua en lui comme une mer. - A cette heure ? se reprit-il en montrant la nuit. Savez-vous que Paris n’est pas une école maternelle ? On ne s’y promène pas le nez en lair, comme dans un jardin d’enfants. Le visage de Jacqueline qui au vous ? de Lucien était devenu de bois, comme si la vie s’était réfugiée en elle, reprit joie et vie. Elle lui dit qu’elle n’avait peur de rien ni de personne.
- Peur sans raison, j’en ai peur, se corrigea Lucien. Je crains qu’il y ait plus de mauvais sujets dans ma tête que dans la rue... .. Par quelle grâce, la campagne est-elle descendue en ville ?- J’avais l’occasion d’un aller et retour. J’ai ma soirée de libre. Je repars demain matin par le premier train.- Faites-moi cadeau de votre soirée. Vous me la devez. Je la veux, dit Lucien.- Elle est à vous. Je vous la réservais, dit-elle comme si elle s’abandonnait. - Cadeau pour cadeau. Je veux vous offrir un Paris tel que vous ne l’avez jamais vu. Un Paris sans sa difformité : les Parisiens. Un Paris sous son meilleur jour : sa nuit.. .. Fluctuat nec mergitur. En route. Nous embarquons. Jacqueline sollicita de faire un peu de toilette, ouvrant grand son sac à bandoulière rouge. Lui cédant la chambre et passant à côté du sac béant comme un cratère, Lucien vit à l’intérieur, horribile visu, quatre articles qui lui donnèrent froid dans le dos : une brosse à dents, un tube de dentifrice, un étui à savon, un gant de toilette. Sur le palier, il poussa un profond soupir de soulagement.
- Vous savez l’heure qu’il est ? dit-elle en sortant.- Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. Je vous ai, je veux profiter de vous. Nuit de fête et fête de nuit. Laissons le travail compter les heures... .. En apnée. Plongeons, dit-il en indiquant la bouche du métro. Il réapparurent à la surface au pont Mirabeau.- Par ici. Le sens de la visite est en sens inverse du courant de la Seine!.. En route. Et se lançant à l’assaut des salles du vaste musée, ils visitèrent Paris d’ouest en est, du Pont Mirabeau à la Place de la Bastille. Ils s’en revenaient de la Bastille, et il était plus d’une heure du matin, lorsque Jacqueline ralentit le pas et pencha la tête : comme une petite marchande aux allumettes, de ses yeux tristes, elle quêtait une aumône. Lucien ne put faire moins que lui offrir une privauté. Il lui tendit la main : comme une noyée s’aggripe à une bouée, elle la saisit aussitôt et la serra dans sa forte main, le visage radieux.
- Savez-vous à quelle heure passe le dernier métro ? dit-elle, comme poursuivant une idée fixe. - Allons prendre de ses nouvelles, dit-il en montrant la station Bonne Nouvelle. Descendant les marches, ils se heurtèrent à une grille tirée sur la nuit comme une grille de prison.- Bonne Nouvelle. La nuit est volée à la nuit, dit Lucien, enthousiaste. Nous passons de l’autre côté du mur.
- Nous pouvons prendre un taxi, dit-elle timidement. - Un taxi ? dit Lucien sur un ton de reproche. Recourir à cette facilité?.. .. Et si nous jouions un impromptu ? Si on improvisait ? Faisons comme dans les stages de survie. Vivons sur la bête, dit-il en montrant Paris à Jacqueline, dont le visage triste piqua, à nouveau du nez, vers l’asphalte. Lucien ne put que se fendre d’une privauté de plus : d’un geste appuyé, il mit son bras sous le bras de Jacqueline. Et le miracle à nouveau s’accomplit : la nuit obscure, sur le visage, se mua en aurore rayonnante.
- A la gare St Lazare. La salle d’attente sera notre refuge.Stupéfaction. Les halles de la gare St Lazare étaient noires et désertes, grillées et cadenassées comme une prison. Rieurs, bras dessous bras dessus, ils montèrent à la gare du Nord. Ebahissement ! Même usine désaffectée, engrillée, abandonnée à la nuit. A la gare de l’Est. Même ébahissement. Même jumelle figure.- Qu’est-ce que cette bourgade ? On dirait de petites gares fermées d’une ligne secondaire non rentable. C’est un village de Fond de France. Sur le Pont-Neuf, un clocher sonna trois heures, et le bel entrain de Jacqueline baissait à nouveau sa flamme. Je me dois que la pièce finisse bien, pensa Lucien, dont la sueur perla sur le front. Tout en serrant son bras sous le sien, il envoya ses yeux, comme des chiens, en chasse, sous les porches, dans les entrées, dans les garages, dans les jardins, quand soudain, au détour d’un coin, comme un refuge inespéré, s’offrit, tous feux allumés, un commissariat de police. Le premier réflexe de Lucien, en citoyen honnête, fut de s’écarter, mais la réflexion seconde, de se rapprocher Ne donnons pas dans les lieux communs Agent de police et peintre en bâtiment sont frères. Du puissant fonctionnaire, assis derrière son bureau, Lucien sollicita l’exceptionnelle faveur, comme il n’y avait pas de place dans l’hôtellerie, de s’abriter avec son amie, dans son local. L’agent joua les hôtes avec la même noblesse, avec laquelle Lucien avait joué avec humilité les suppliants. L’homme est une machine, Descartes avait raison ! pensa Lucien. Tel organe se contracte ou se rétracte selon le stimulus! Honorons notre prochain, notre prochain nous honorera. Le policier fut si policé qu’il n’eût de cesse qu’il les vît installés sur un banc, verre de café brûlant en main, Jacqueline pelotonnée, les jambes ramassées sous une couverture. Ultime faveur, qu’il lui concéda comme une dernier dû, Lucien offrit à Jacqueline son épaule. Rayonnante, elle y posa doucement sa tête jaune comme paille, la roula doucement contre le cou de Lucien, ferma les yeux, et s’endormit ou fit semblant, Lucien ne sut trop bien.
A l’aube de leur nuit, remboursant à l’agent si civil ses civilités au centuple, ils allèrent fêter leurs noces blanches dans un café tôt ouvert, devant un grand crème brûlant, des croissants feuilletés et tièdes, et des baguettes croustillantes, tartinées de beurre frais, le garçon lavant devant eux le trottoir à grande eau fraîche. Avant qu’elle monte en wagon, Lucien posa ses lèvres sur la joue fraîche de Jacqueline, et Jacqueline les siennes sur sa joue à lui. Derrière la vitre, elle lui opposa un visage intrigué, mais lui, fit signe sur sa montre que la fourgonnette de son patron n’attendait pas. “Voilà une nuit qui en vaut mille autres, pensa Lucien en rê- “vant, tandis que, comme un rêve, la rame ravissait rêve et rêveur dans la nuit des profondeurs.
Chap. 8 Comment Lucien ne fut pas séduit par sa deuxième belle.
La deuxième beauté qui ne séduisit pas Lucien fut Mme Valérie M., la comptable de l’entreprise. Mme Valérie M. s’occupait de toute l’administration, c’est à dire des commandes, des devis, des factures, de la paie du personnel, de la maintenance, des relations avec les administrations publiques, du courrier et du téléphone. Elle avait une vanité : elle se prenait pour un mannequin. La comparaison était juste, mais contrairement à ce qu’elle pensait, elle n’était pas si flatteuse. Malgré tout, avec sa chemise à jabot, ses manches à gigot, ses poignets mousquetaire et son gilet d’homme, on ne pouvait nier qu’elle avait du chien.
- Lucien. Je vous prie. - Madame ? Elle avait passé sa superstructure par le guichet de sa cage . - Je ne maîtrise plus mon travail. Il me fuit de tous les côtés. Il me faudrait quelqu’un pour colmater les brèches... .. Le patron vous désignerait volontiers. Si vous vous portiez volontaire, vous seriez affecté chez moi huit jours... .. Vous seriez libéré une heure plus tôt. Il est juste que vous en tiriez un avantage, dit-elle.- Si vous me prenez par les sentiments, dit Lucien, toujours si faible quand il s’agissait de ses heures de travail. Dès lors l’affaire fut réglée en un tour de main.
Le lendemain, Lucien était affecté pour huit jours à la comptabilité. Lucien ne tarda pas à s’apercevoir que Mme Valérie M. n’était pas si riche de travail et si pauvre de temps qu’elle disait, parce qu’elle dépensait bien plus de temps à lui expliquer classement, logiciel et standard, qu’il n’était nécessaire. Il ne tarda pas non plus à s’apercevoir ensuite qu’elle avait des intentions privées en plus des professionnelles: comme la jument affectueuse passe sa tête familière par-dessus l’épaule de son cavalier pour qu’il caresse son dur chanfrein, de même, elle, sans cesse, penchait sa tête par-dessus son épaule ; ou elle s’asseyait sur son bureau, à côté de lui, tirait avec vigueur sa courte jupe, qui s’en raccourcissait encore, et lui offrait ses rotules comme sur un plat.
- Pas de cérémonie, lui dit-elle le lundi. Appelez-moi Valérie. Comme il n’obtempérait pas, quelques phrases plus loin, elle lui dit : - Soyez simple, Lucien. Appelez-moi Valérie. Je vous appelle bien Lucien. Sautant la difficulté, Lucien omit tout simplement de l’appeler d’un nom quelconque. Comme elle n’avait plus de nouvelles de son prénom, elle pensa que cette familiarité était chose acquise, et le mardi, franchit un pas de plus. - Si tu veux bien, on se tutoie. Le prénom pouvait s’éluder, le pronom non. Le vous se retrouva sous la langue de Lucien aussi fatalement que des cailloux sur la route.- Je t’ai dit de me dire tu. Lucien.- Je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces.- C’est au-dessus de tes forces ? Que veux-tu dire ? - Malgré moi, malgré vous. Vous m’imposez le respect. - Ce serait pour moi une marque de respect, justement. Tu m’honorerais de me traiter d’égal à égal. Ton vous est tellement dédaigneux.
Lucien résista, Mme Valérie M. persista, mais dans cette lutte langagière, ses forces furent trop faibles. Sa conversation s’émailla bientôt de tu et de vous, et puis, sans demander son reste, le tu s’enfuit à toutes jambes, laissant le vous vainqueur.J’ai gagné la première manche, pensa Lucien.
Le jeudi, elle fit donner la grosse cavalerie. Tournant le dos, comme si elle se sentait plus crédible, elle lui dit que depuis les 15 ans qu’elle connaissait son mari, elle s’était bien éloignée de lui, qu’il avait été la source de bien déceptions, qu’il n’avait pas du tout la stature qu’elle avait imaginée, malgré la haute profession qu’il exerçait. - Tout ce que l’on voit de loin paraît petit, dit Lucien. Il faut vous rapprocher de lui. Je suis certain que c’est un homme de qualité.- Lucien. Vous ne l’avez jamais vu. - Mais vous, je vous vois. Par vous, je le vois, lui. Pour qu’une femme, rare comme vous, ait choisi un homme tel que lui, vous échangeant lui-même contre vous, comme il faut que cet homme soit rare au moins autant que vous.- Et si je m’étais engagée d’après l’idée que je m’en faisais, et non d’après ce qu’il était ? Et si, une fois à pied d’oeuvre, je m’étais aperçue que le portrait était très enjolivé, que le vrai modèle était bien plus réaliste ? Vous faites erreur, si vous croyez qu’en la matière on ne peut faire erreur.- Vous auriez persisté dans votre erreur 15 ans ? Vous auriez laissé cette faute d’orthographe sous vos yeux 15 ans, sans la corriger ? Comment voulez-vous que je vous croie ? .. .. Certaines amours ne passent pas la belle saison, le mariage les supporte toutes, glacial hiver comme brûlant été, gai printemps comme triste automne. Quel amour supporte tout comme le mariage, ennui comme passion, tendresse comme agacement, patiences comme impatiences ? Il est le tout de l’amour et le tout de la vie. Quel amour et quelle vie lui arrivent seulement à la cheville ? Chose curieuse, elle protesta d’une voix faible, comme si elle ne savait pas par quels arguments lui répondre. Dire que je lui fais la morale pour la tenir àdistance, pensa Lucien. Peut-être, est-ce toujours pour tenir les gens à distance, qu’on leur fait de la morale ?
Le vendredi, dernier jour, elle fit donner ses dernières réserves. Il poussait la porte de sa cage vitrée, à son retour de l’entre midi-deux heures, quand il resta cloué sur place. Le bout des fesses posé sur le bout du bureau, le bord des paumes posé sur le bord du bureau, comme un sprinter, elle se pointait elle-même sur lui, chargée d’intentions jusqu’à la gueule. Fasciné comme un rouge-gorge par la vipère dressée et sifflante, il la vit le viser, se tirer, se projeter vers lui. Comme la dryade enlace de ses filaments passionnés le tronc rugueux du chêne immobile, elle enlaça de ses bras minces Lucien pétrifié, puis posa ses lèvres mobiles sur ses lèvres gercées.- Que vous êtes loin, dit-elle, la tête au-dessus de son épaule comme à la fenêtre.- C’est vous qui êtes distante, Madame.- Je le suis en ce moment, Lucien ?- Malgré vous, vous me tenez à l’écart. - Quand c’est moi qui fais tout le chemin ?- Votre air garde la distance. Vous découragez toute familiarité.Votre noblesse en impose, malgré vous. La tête à la fenêtre, la sous-chef resta immobile.
- Et comment est-ce que je sors du guêpier où je me suis mis ? Qu’est ce que je fais maintenant ? dit-elle en montrant leur posture.- C’est tout simple, dit Lucien. Remettez-moi à ma place. De derrière son dos, il ramena, devant, ses mains, et, reculant, tira la chef-comptable avec lui. - Traitez-moi comme je le mérite. Dites-moi de m’occuper de mes affaires. Il s’assit, sans lever les yeux sur elle et se pencha sur son clavier.
- Vous êtes un jeune homme désintéressé, dit-elle.- A votre place, je ne m’y fierais pas trop, lui répondit-il.
Ce fut ainsi que, pendant une semaine, Lucien usa, dans son entreprise de peinture, de l’avantage d’une heure, sans user cependant de ceux de Mme Valérie M., la comptable.
Chap 9 Comment Lucien fut séduit, mais bien malgré lui, par sa troisième belle.
C’était dans le métro, à cette heure crépusculaire où, entre le travail du jour et les rêves de la nuit, on rêve éveillé d’aiguillages délirants. Lucien, monté à Odéon, faisait, comme chacun fait quand il monte dans une rame, brève connaissance de la compagnie autour de lui, quand, au passage, son regard fut saisi par deux yeux noirs comme par des serres griffues. Effrayés, comme des moineaux, ses yeux s’échappèrent et voletèrent plus loin. La pellicule rapidement développée en lui, l’instantané révéla le plus beau des paysages méditerranéens : charmante place ovale d’un visage brûlé par le soleil, fins cyprès de noirs sourcils, douces collines dorées des joues, yeux noirs et allongés comme des amandes. Comme une aiguille aimantée, secouée, reprend peu à peu la direction du nord, le regard de Lucien, de proche en proche, reprit la direction du regard autre. Les yeux noirs, s’adoucissant, apprivoisèrent les siens captifs, les caressant avec délicatesse.
Ouvrant les portes à St Michel, la belle odalisque s’inclina vers Lucien, comme si elle faisait allégeance. Dans l’escalier, de deux mots rauques, elle jargonna qu’elle ne savait pas le français, mais sa main, se posant avec délicatesse sur la manche de Lucien, ajoutèrent que ça n’avait aucune importance. Sur le quai des Grands Augustins, comme une jeune fille timide, sa main chercha à tâtons la main de Lucien. Les doigts aux doigts dirent quelques mots, parlèrent plus net, se firent plus intimes, se croisèrent. Les paumes se goûtèrent, ensuite, comme du bout des lèvres, puis, dans une hâte subite, comme si elles portaient le verre à la bouche, se burent d’une large et longue gorgée. Reprirent leur souffle, comme nageurs à la surface. Puis, se burent à pleines lampées, comme deux ivrognes, ce qui le fit chanceler lui, arracher un profond soupir à elle.
Un escalier vers la Seine s’offrit à eux comme une bouche d’ombre. Se laissant avaler par la nuit, l’escalier dérobé les déroba au monde. En bas, s’approchant dans le noir à tâtons comme deux aveugles, ils se reconnurent, se touchèrent, en se touchant se pressèrent, en se pressant se serrèrent. Puis, à travers leurs vêtements comme à travers un filtre, se burent l’un l’autre longuement. Comme s’il la suppliciait, elle exhala un profond soupir, puis un autre, plus fort, puis un autre encore, plus fort encore. Ces soupirs, croissant en taille et en force, comme beaux et solides jeunes gens, devinrent gémissements. L’âge les mûrissant et les fortifiant, les gémissements se firent lamentations. Elle beuglait à présent comme une vache. Ce fut bientôt un boucan d’enfer, un barouf de tous les diables.
Effrayé par une conversation qu’il entendit en haut, Lucien leva les yeux, vit deux têtes penchées par-dessus le parapet, entendit des éclats de rire, des tapes dans le dos. Il voulut s’écarter d’elle, mais elle, à la hâte et inspirant avec force, comme si elle perdait pied et se noyait, jeta ses bras autour de lui, le serra contre elle, se frotta contre lui avec force et l’entraîna dans un tel tourbillon vertigineux, que Lucien, s’abîmant avec elle, rendit, en hoquetant, ses derniers soupirs. D’un fort coup de pied, il refit surface, se sépara d’elle, effroyablement confus. Elle protesta avec véhémence de mots obscurs. Mais lui la saisit vivement de sa main droite et l’entraîna. En haut, il fut mille fois désolé, recula de trois pas, fit demi-tour. Puis, sa main gauche tendant devant lui son imperméable devant lui comme une tente, s’enfuit dans la nuit.
Chap 10 Quelle admiration Richard avait pour Lucien.
- Comment peux-tu rester de glace ? demanda Richard Comment ne peux-tu pas fondre devant elles? - Elles, répondit Lucien, elles fondent devant toi ? - Tu ne peux pas comparer. La femme est le diplôme, l’homme est le candidat. Pour un diplôme, nous sommes cent candidats.