L'école à la Mansart ou Recherche de la méthode pour se conduire dans les arts (Shakespeare dévoilé deus ex machina)
prologue - un - deux - trois - quatre - cinq
Chap. 1 De la mansarde de Richard
Brusquement, Richard jaillit de dessous ses draps, avec l’impression que quelqu’un était dans la chambre. Il ouvrit les yeux : en effet, par les carreaux embués de la fenêtre, une aube froide glissait à pas ouatés dans la pièce. Pris de panique, il se dressa sur son séant. Que se passe-t-il ? Mon réveil n’a pas sonné ? Je ne l’ai pas entendu ? Je l’ai éteint ? Son esprit, soulevant ses lourdes paupières, ouvrit les yeux. Mais on est samedi ! Dans le même mouvement qui l’avait fait se dresser, mais inverse, débandant la troupe de ses muscles, en ondoyant, il se glissa avec volupté dans la chaleur de son lit. Puis à l’aveugle, tendit la main vers son réchaud.
Dans la mansarde de Richard, l’habitat proprement dit était réduit à sa plus simple expression. La salle de bains était un lavabo à robinet unique d’eau froide. Le bureau était deux caisses debout poussées contre le mur, l’intérieur faisant office de tiroir. La cuisine était, à la tête du lit, une caisse couchée sur le côté, qui supportait un réchaud à alcool à deux feux, et détenait, à l’intérieur, 1 casserole, 4 assiettes, 4 tasses, 4 verres, 4 couverts pour les invités le jour où il y en aurait, ainsi que des aliments de survie, thé, lait de conserve, boîte de petits pois, pommes. Une allée, comme une galerie, courait le long de ces sortes de chapelles latérales, et les séparait de la nef principale, qui était l’atelier.
C’était l’atelier qui occupait le principal de la mansarde. Au milieu, comme un autel, étaient dressées des planches sur deux tréteaux, et, comme un tabernacle, elles portaient un haut et long haut-relief de terre glaise, recouvert de linges humides et de sachets de plastique fendus sur le côté et étalés, ainsi que, posés devant, tous les instruments nécessaires à l’office artistique : mirettes, ébauchoirs, spatules, couteaux. Tout autour, par terre, était posé tout ce qui pouvait servir au sacrifice artistique : à gauche, le baquet de terre glaise, couvert de chiffons mouillés et de sachets de plastique étalés, ainsi qu’un seau d’eau; à droite, la cuve à chaux, celle à poussière de marbre, celle à caséine; devant la caisse à plâtre, les filasses, les armatures, le savon; au-dessous, le carton à chiffons ; au-dessus, la lampe d’architecte, et, épinglés au mur, comme le missel du jour, les dessins de la maquette et des différents personnages, vus d’en haut, de face, de dos, de profil. Enfin, sous tout cela, en guise de tapis de prière, étaient tendues trois feuilles de plastique gaufré, l’une sur l’autre.
Tout en allumant son réchaud à alcool et faisant chauffer l’eau pour son thé, Richard évitait avec soin de poser le regard sur le haut-relief. Comme quelqu’un avec qui vous vous êtes souvent battu, et qui chaque fois a eu raison de vous, et bien que vous ne désespériez pas d’avoir le dessus sur lui un jour, Richard évitait de faire face à la chose enchiffonnée. “- Alors ? Que deviennent tous ces serments, que tu as faits “depuis lundi, que tu sacrifierais à la sculpture ton samedi et ton dimanche ? N’est-ce-pas cette promesse qui t’a fait endurer si stoïquement toutes les fatigues de la semaine ? “- Je sais. Mais nous sommes samedi. Samedi n’est pas lundi. “- Est-ce que tu penses à la scène que tu ne manqueras de te faire ce lundi-ci, -après-demain-, pour avoir failli à tes serments ? - Ca sera bien fait pour moi. Je me punirai en travaillant les soirs de la semaine.- Tu sais bien que tu ne le feras pas. Quand même tu le voudrais, la journée elle-même s’y opposera. Le travail du jour laisse une telle traîne de poussière que tu n’as pas trop de ta soirée pour t’en secouer. Où prendrais-tu le temps ? - Tant pis. Je ne suis pas aux pièces. Etre artiste, c’est être libre. S’il n’entre pas dans la liberté de la gaspiller entre autres, la liberté ne serait pas libre. Etre artiste, c’est aussi tourner le dos à l’art. Est-ce de ma faute si, le samedi, il y a “d’autres priorités ?
La mansarde n’était chauffée que par un réchaud électrique dont la consommation coûtait les yeux de la tête. Malgré l’humidité glaciale de la mansarde, portée au carré par l’humidité de la terre glaise et des chiffons, Richard ne chauffait qu’à son lever et jusqu’à son départ, qu’à son retour et jusqu’à son coucher. S’évadant un court moment de la triple muraille de couvertures, de journaux et d’habits qui l’emprisonnait dans le chaud comme un cachot, grelottant et s’entrechoquant les os, en trois pas il bondit allumer son réchaud et courut réintégrer au plus vite sa chaude cellule. Lorsque le sas de la mansarde fut au même niveau de chaleur que le bassin de son lit, Richard ouvrit grande la porte de son écluse, se dévêtit de son jean et de son pull de nuit, et, nu comme un ver, avec un héroïsme pour lui quotidien, se lava à l’eau glacée, de la tête aux pieds, admirant au passage son corps blanc et délicat, s’étonnant de ce qu’un tel chef d’oeuvre n’eût pas trouvé encore preneuse. Vêtit son jean et son pull de jour, son caban de marin, enfila ses chaussettes, par-dessus ses chaussettes deux sachets en plastique qui isolaient ses pieds des trous de ses semelles. En tournant avec soin le dos à son haut-relief, sortit de sa mansarde. Déboula les 7 étages du poussiéreux escalier de service, traversa la poubelle à poubelles qui faisait la cour, franchit en deux pas le vestibule de marbre, beau comme un palais, poussa la lourde porte cochère, et se retrouva dans un soleil pâle et frileux. Puis, caracolant comme un étalon, se mit en chasse.
Chap.2 De la mansarde de Lucien.
Au même moment, dans l’arrondissement voisin, de peu inférieur en chiffre, mais de beaucoup supérieur en cote, montant une de ces avenues triomphales qui, aigles impériales au vent, entre deux haies d’immeubles bourgeois, partent à l’assaut de l’Arc de Triomphe, un jeune pékin, cheveux blonds comme les blés, très à l’aise dans son costume clair, -vaste et long imperméable blanc cassé, pantalon moutarde, chemise blanche comme neige-, qui portait à la main une valise en porc, et, sur le dos, un invraisemblable bâti, qui tenait le milieu entre le cadre de vitrier et le sac de randonneur, et dont le méchant salaire, au fur et à mesure qu’il montait l’avenue, se sentait de plus en plus affreusement déplacé, s’arrêta devant un des immeubles, composa le code, donna son nom, poussa la porte.
De magnifique porche plein cintre en noble escalier de tuffeau blanc et rampe forgée, de lourde porte à panneaux saillants taillées en pointe de diamant en splendide bureau lambrissé de noyer et parqueté à la française, le jeune homme se retrouva devant le propriétaire, beau vieillard tiré à 4 épingles, tout en camaïeu de bleu, qu’on sentait très au fait de la Bourse et du Marché Immobilier, - homme de style baron d’Empire mais de façons Turelure. Les yeux du propriétaire s’attardèrent sur les habits du jeune homme.- Je crains, dit-il, que ma mansarde ne vous soit guère appropriée. - Pourquoi cela ? demanda le jeune homme inquiet.- Elle n’est pas trop en bon état.Le jeune homme se tut.- Il pleut dedans ? demanda-t-il.- Par le ciel, non.- Il y a des infiltrations dans les murs ? - Non, grands dieux.- J’ai peur que vous n’ayez peur à tort. dit le jeune homme avec retenue.- Nous verrons bien, fit le propriétaire un geste vers l’office.- Un moment. dit le jeune homme. Il revint sur ses pas, sortit sur le palier monumental, et s’harnacha de l’invraisemblable bâti, fait, si on l’examinait bien, d’un chevalet plaqué de toiles de tout format, toutes tournées vers l’intérieur.
- Vous peignez ? dit le propriétaire, affolé. Vous ne m’avez pas dit ça. - Je vous tranquillise tout de suite, dit le jeune homme avec précipitation. J’ai un gagne-pain, par ailleurs. - Vous faites de la peinture en amateur ! dit le propriétaire, soulagé.- Non. C’est l’inverse. Je gagne mon pain en amateur. Tout est une affaire de point de vue... .. Voici mes deux derniers bulletins de salaire, dit-il, pour tranquilliser le propriétaire tout à fait.
Le propriétaire éplucha les deux feuilles vertes aussi méticuleusement que si c’étaient des litchis.
- Eh bien. Allons voir.
Le propriétaire monta l’escalier bien au milieu, sans toucher ni la rampe ni le mur, de telle sorte que ne se salissaient que ses semelles, qui après tout, étaient faites pour ça. Au septième étage, il enfila un dédale de boyaux étroits, juste de sa taille, avec des angles et des coudes, une infinité de portes à droite et à gauche, des jours blêmes, qui s’ouvraient dans le plafond. La mansarde était la dernière, tout au bout du bout du cul-de-sac. D’un passe, et en soulevant ses coudes, pour ne pas toucher des manches les chambranles, l’élégant vieillard ouvrit la porte, laissa passer le jeune homme.
Le jeune homme, en voyant la mansarde, fut merveilleusement soulagé : la mansarde était dégoûtante. Il passa en revue la misérable troupe des détails : un jour blafard tombait d’un vasistas, situé dans le toit à 10 heures du matin ; les murs étaient d’un gris brillant, comme s’ils suaient la crasse ; le sol, en dalles de faïence bordeaux, était glacé, comme si la saleté avait gelé ; le lit, la table à coudre, la chaise, l’armoire étaient en fer, comme du mobilier de prison, -le propriétaire étant magistrat- ; enfin, l’ampoule nue ajoutait la dernière touche à cette toile d’expressionniste allemand. - Les toilettes et l’eau sont près de l’escalier. Le chauffage est à la bouteille de gaz. Le loyer est de 2 000 francs.- C’est magnifique. dit le jeune homme, soulagé d’apprendre que le loyer ne dépassait la moitié de son salaire. .. .. Si vous me l’offrez, je me l’offre.- A votre place, fit le propriétaire en faisant la grimace à sa propre mansarde.- C’est moi qui y suis. dit en riant le jeune homme.. .. Voici 2 loyers et la caution de 2 mois. - Il y a aussi la consigne de la bouteille à gaz, dit l’élégant et rapace vieillard, qui serrait les billets du jeune homme entre ses doigts comme entre des pinces.- Oh. Pardon. dit le jeune homme, tout heureux d’avoir prévu assez. - Je ne vous attaquerai pas en dommages et intérêts, dit le propriétaire plaisamment, si vous repeignez la chambre. Après tout, vous êtes un spécialiste. .. Les loyers sont payables en espèces le premier du mois entre 19 h 30 et 20 h, ajouta-t-il, en ouvrant la porte, soulevant les coudes, et disparaissant.
Sans perdre une minute, le jeune homme s’arma du seau, alla chercher l’eau sur le palier, suspendit tous ses vêtements à un clou du mur en pente pour qu’ils ne touchent pas les murs, et, tel qu’il fut quand il vint au monde, s’attaqua au sol, lava la mansarde de fond en comble, puis, lui, des pieds à la tête, puis se rhabilla. Défit son bâti, posa les toiles comme le mur, la boîte à couleurs, la palette, le bocal avec ses pinceaux sur la table à coudre, l’essence, la gélatine et la colle dessous, dressa au milieu, sous le jour gris, son chevalet, et admirant ce qu’il avait fait, sourit extasié à son noir taudis : la divine peinture à présent l’illuminait.
Chap.3 Comment Richard fit la connaissance de Lucien.
- Je vous demande pardon. Pourriez-vous me céder un ticket ?
A cette question, que lui posait un bel Adonis, à la chevelure blonde comme les blés, à la peau blanche comme le lait, au nez retroussé et délicat, au visage harmonieux comme un temple grec, aux habits blancs comme le marbre de Paros, Richard tourna vivement la tête, pour voir si c’était bien à lui que s’adressait ce beau jeune homme. Tout heureux qu’un tel Adonis lui fît l’honneur de lui demande de s’en priver d’un, il le lui offrit sur-le-champ, comme le coeur sur la main.
- Merci, dit le jeune homme, sans gêne, et il se mit dans la file derrière lui. “Céder. Il a dit céder, se grommela Richard. Que veut dire céder? Le mot céder est un de ces mots ambigus qui masque de bon ton le meilleur comme le pire. En l’occurrence, cela veut-il dire : donner ou vendre ? Ce serait trop beau si ce bel Adonis était, en plus, honnête.- J’ai une confession à vous faire, dit le bel Adonis. Je suis ici un clandestin. Je n’ai pas la carte de séjour estudiantine.- Qui n’a jamais péché ? dit Richard. Moi non plus. Je n’ai jamais été témoin de rafles dans ces lieux. Hors d’oeuvre, fruit, plat, sur le plateau, et plateau en mains, ils cherchèrent une table libre.- Ma vue, dit le bel Adonis, si je m’assieds en face de vous, ne vous restera pas en travers de la gorge ? demanda le bel Adonis. - Si la mienne ne vous reste pas sur l’estomac, dit Richard, enchanté de ses manières.- Vous permettez donc? - Si vous permettez. Et tous deux s’assirent de concert. Que veut dire céder ? Donner ou vendre ? se bougonnait Richard. - Permettez, dit Lucien, qui, avec tact, glissa deux pièces à auréole sous la serviette en papier de Richard.Ce geste, qu’il n’avait pas espéré, délia si bien le coeur de Richard et desserra si bien ses lèvres, qu’il se leva, se présenta : Richard, sur quoi le jeune homme se leva et se présenta de même : Lucien.- Pour parler franchement, dit Richard, je ne suis pas étudiant. Je gagne mon pain à la sueur de mon front, comme on dit. - Moi aussi. dit Lucien. Mais la seule chose qui compte dans mon gagne-pain, c’est le pain.- Moi aussi, dit Richard, ravi. .. .. Serait-il hasardeux, en conséquence, de penser que vous n’avez pas choisi la profession que vous exercez parce qu’elle vous plaît, mais parce qu’elle vous nourrit ?- Excellente conclusion. Exacte vérité... .. Profession est un titre bien somptueux. Disons que j’ai attrapé le premier gagne-pain que j’ai pu, à l’aide de la pauvre peau d’âne que j’avais. - Oh. Un diplomalcule que j’ai eu bien malgré moi, dit Lucien, rouge jusqu’aux yeux. - Moi, dit Richard, les yeux effrontés, j’ai attrapé le premier gagne-pain que j’ai pu, malgré la pauvre peau d’âne que je n’avais pas. Lucien se leva et lui tendit la main.- Vous me coiffez au poteau. Voilà un jeune homme rare. Toutes mes félicitations. dit-il à Richard, rouge de plaisir. Leur esprit soufflant, leur langue ne soufflant mot, ils laissèrent un temps parler couteau et fourchette.
-Qu’est-ce qui fait le prix de la vie, dit Richard, à brûle-pourpoint, sinon ce qu’on ne peut acheter ?- Et qu’est-ce qui fait le prix d’un gagne-pain, répondit Lucien du tac au tac, sinon la liberté qu’en plus du pain on gagne ?- Et qu’est-ce qui caractérise un homme, répartit Richard, en jouant son va-tout, sinon ce qu’il fait dans son temps libre ? Qu’est-ce qu’on fait dans son temps libre, répliqua Lucien, sinon ce qui relève de son libre choix ? Richard se tut, hésita, s’échauffa un peu, prit son élan.
- Peut-on savoir, dit-il, quelle libre occupation vous avez choisi pour enchaîner votre temps libre ? - Je me damne moi-même, dit Lucien. Je me voue corps et âme au démon de l’art, à ses pompes et à ses oeuvres !- Alors, nous brûlerons en enfer tous les deux, s’écria Richard avec fougue. Je sacrifie au même faux dieu. .. .. Et duquel des sept arts capitaux péchez-vous, mon fils ?- Je salis des toiles de taches, dit Lucien, en montrant la lunule de son index liséré de vert véronèse.- Vous êtes peintre, dit Richard, dont la voix monta d’un demi ton. Peintre, ça existe ?- Pas de grossièretés, je vous prie, dit Lucien, en regardant autour de lui avec inquiétude... ... Et vous ? A quelle muse sacrifiez-vous ? ajouta-t-il, sans trop élever la voix.- Je roule des boudins. dit Richard, en montrant ses ongles endeuillés de terre glaise. - Sculpteur, dit Lucien. Vous êtes le premier sculpteur vivant que je vois.- Peintre. Avoir en face, non le reflet du même, mais le réel d’un autre.- Un artiste d’un autre art que le mien, dit Lucien. Vous rendez-vous compte que jamais nous ne nous disputerons ?
Dans l’enthousiasme, Richard chercha du rabiot de frites qu’il offrit à Lucien, Lucien du rabiot de salade qu’il offrit à Richard, Richard présenta à Lucien le sel, Lucien à Richard le vinaigre, Lucien versa de quart de vin à Richard, Richard de la cruche d’eau à Lucien, échangèrent leurs adresses, en furent à tu et à toi.
- Tu ne trouves pas honteux, dit Richard, que nous soyons honteux de dire que nous sommes artistes ?- Ma honte ne retombe que sur moi, dit Lucien. Si je rougis de m’avouer peintre, c’est sans doute parce que je ne le suis pas encore ! Comment peut-on nommer une chose, si on doute de son sens ?- Lumineuses paroles, dit Richard, enchanté. - Note, ajouta Lucien. Pour avoir trouvé, l’inventeur d’autrefois n’a-t-il pas dû chercher auparavant ? Et n’est-ce pas dans la mesure où il a bien cherché, qu’il a bien découvert ? La recherche fait donc partie de la découverte. D’où : chercher à peindre, c’est déjà peindre. - L’échec fait partie de la réussite, s’écria Richard. C’est parce qu’il a bien échoué que l’inventeur a bien réussi... .. Ah. Heureuse rencontre. ..
- Puisque nous en sommes à l’heure de vérité, ajouta-t-il, autant vider son sac. Que le ciel s’écroule sur ma tête. Je gagne mon pain dans un supermarché, en tant que magasinier.- Tu vas te plier de rire, dit Lucien. L’artiste-peintre gagne sa vie en tant que peintre en bâtiment.- Tu as osé ? dit Richard, ébahi.- Pire. C’est mon diplôme de l’Ecole des Arts Déco, qui m’a ouvert la porte de l’entreprise de peinture, dit Lucien, en éclatant d’un rire qui ne se répercuta en aucun écho... .. Tels sont les Temps Modernes... Je suis heureux qu’il ait au moins servi à quelque chose. L’admiration de Richard était à son faîte.
- Autant remplit notre fiche tout à fait, dit Lucien. De quels horizons viens-tu ? - D’un peu en bas, à gauche, dit Richard.- Moi, d’en bas, à droite, dit Lucien.- C’est un petit hameau sur la route des Malouines, qui s’appelle Angers. - Moi, dit Lucien, qui riait, c’est quelques cahutes sur la ligne Paris-Sydney, qui s’appellent Aix-en-Provence.
- Comme je redoutais la terrible vie universitaire que ma mère me préparait, dit Richard, je me suis soustrait à son autorité, et suis passé sous la mienne. C’est ainsi que je suis à Paris. - Moi, comme ma mère redoutait la libre vie d’artiste que je me préparais, je me suis soustrait à ses craintes. C’est ainsi que j’ai fait comme toi.- Ma mère a une maternité très oppressive. Elle ne rêvait pour moi que diplômes et places. - Ma mère à moi a une maternité très protectrice. Elle rêvait de m’épargner plaies et bosses. - Vraiment ? dit Richard, rêveur. On échange ?- Qu’est-ce-que cela change ? dit Lucien. N’en sommes-nous pas au même point ?
Richard se tut et sourit. C’est ainsi que le coeur de Richard et de Lucien, de solitaire et à l’étroit que chacun était dans sa poitrine, battit double.
Chap. 4 Comment Richard et Lucien firent la connaissance de Guillaume.
Ils planaient sur leur petit nuage, boulevard de Courcelles, quand, tous deux passant devant une brasserie, Richard s’excusa un instant, entra, consulta à l’intérieur le tableau des consommations, pesa le prix de deux noirs, fut soulagé que le contenu de sa poche supportât la pesée.
- Je propose que nous procédions à notre vernissage.Mes trois pièces auréolées suffisent tout juste pour payer deux noirs, pourboire compris. Pourvu qu’il n’ai pas de goûts pervers, et ne veuille pas un crème. Pendant que, de sa place, et sans consulter davantage Lucien, Richard commandait deux express, Lucien saluait un jeune homme barbu, à la barbe touffue et au crâne déboisé, qui à la table d’à côté, était en pleine discussion avec un quidam. -
- Dans le cadre de mes économies d’énergie, dit à voix basse Lucien à Richard, il m’arrive de résider quelques heures le samedi-dimanche à la station de métro St Philippe du Roule. Je retrouve souvent dans cette grotte ce chèvre-pied. Pendant qu’en cachette, je crayonne sur un bloc, lui, à la dérobée, noircit un carnet. Nous nous faisons de grands saluts d’un quai à l’autre.- Pourquoi St Philippe du Roule ?- C’est une station bourgeoise et sans correspondance. Il y règne l’ordre et la paix. .. .. Mais, écoutons.
Chap. 5 De la discussion que Guillaume eut avec le quidam.
La discussion entre leurs deux voisins montait d’un ton. Le jeune homme barbu pointait d’un index de procureur un pauvre journal étalé sous le coude de son vis à vis.
- Je prétends, dit le jeune homme barbu, que tout ce qui est écrit là-dedans n’est que fable et conte bleu. Rien n’est vrai, de tout ce qui est écrit dans cette feuille de chou .- Comment ? Rien n’est vrai ? dit le quidam. Je vous donne ma tête à couper que tout est vrai de la première à la dernière ligne.- Prouvez-le.- Mais c’est écrit.- La belle preuve. Les Contes de ma Mère l’Oye aussi sont écrits... .. Un peu de sérieux. Je vous demande de me démontrer la réalité de tout ceci.- Enfin. Ces faits et ces personnes existent.Tout le monde en a entendu parler. Personne ne le niera.- Existent, dit le jeune homme barbu. Prenons garde aux mots que nous employons. Ces faits et ces personnes existent pour vous ? Sont-ils de vos connaissances ? Sont-ils, un moment ou l’autre, intervenus dans votre vie? - Je vous demande pardon. Il y a, là-dedans, des choses et des gens qui s’adressent à moi.- Et quoi donc ? dit le jeune homme sévère. J’attends. Prenez votre temps... .. La publicité ?- Tenez, dit le quidam, qui feuilletait fébrilement le journal. J’apprends que le timbre-poste va augmenter.- Et que la limite de dépôt des déclarations pour les impôts, est le 10 mars ? dit le jeune homme en éclatant de rire... ..Cet horrible massacre-ci en Afrique de noirs par des noirs, dit-il en pointant du doigt une colonne, a-t-il pour vous davantage de réalité que pour un noir, cette affreuse tuerie de blancs par un blanc en Haute-Provence?.. .. Et ce monsieur, dit-il en piquant des ongles une photo. Lui, bien sûr, s’il se pince, il se sent exister. Mais pour vous ? - Pardon. Je l’ai déjà vu. - De loin ? Par-dessus des épaules ?.. .. Comme les Parisiens, la Tour Eiffel, où bien sûr, ils ne sont jamais montés ? .. .. Quelle différence, y a-t-il, je vous prie, entre ce journal et un conte pour enfants ? - Pardon, redit le quidam. Outre que je suis un mari et un père, je suis aussi un citoyen. Les évènements, selon que je les approuve ou non, peuvent me faire choisir, aux élections, un bulletin ou l’autre. - Pour que vous vous mordiez les doigts, six mois après, de n’avoir pas choisi l’autre ?- Et puis, après tout, dit le quidam, va pour le divertissement. N’a-t-on pas le droit de se distraire ? M’interdirez-vous d’ouvrir la fenêtre le matin, et respirer un peu d’air frais ?- Vous appelez ça de l’air frais ? reprit le jeune homme inexorable... Pourquoi ? Vous étouffez chez vous ?.. Vous distraire ? Pourquoi ? Vous vous ennuyez dans votre vie ? Mais si vous étouffez là où vous êtes, que ne changez-vous d’air, au lieu d’échanger air vicié contre vicié ? .. .. Soyez franc. Cette feuille prend-elle part quelconque à vos soucis et à vos chagrins, à vos désirs et à vos espoirs ?.. .. Savez-vous ce qu’on devrait faire de ce torchon ? Comme nos grands-pères, les découper en carrés et les accrocher dans les toilettes... .. Savez-vous quel est le premier vice de ces gazettes ? C’est que la fiction de leur réalité insinue que votre réalité à vous n’est qu’une fiction ... .. C’est notre propre journal que nous devrions écrire, par tous les diables. Nous devrions être notre propre rédacteur, reporter, envoyé spécial, chroniqueur, critique, éditorialiste. Nous tirerions au moins à un exemplaire.
- Je n’avais jamais pensé à ça, dit le quidam. - Moi, non plus, dit le jeune homme, ingénu. C’est de vous voir plongé dans votre journal comme moi, qui m’a inspiré. J’ai voulu me donner une leçon. Merci, ajouta-t-il en se levant et en serrant la main au quidam, qui, troublé, s’en alla en heurtant des chaises.
Chap. 6 Comment Richard, Lucien et Guillaume se présentent mutuellement.
- Voilà un joli morceau de musique, dit Lucien au jeune homme. Mes compliments.- Tonale et mélodieuse, celle-ci, heureusement, dit Richard.. .. Nous n’avons pas trop fait la sourde oreille, comme vous voyez .- J’espérais bien que vous écoutiez aux portes. Cet espoir m’a aiguillonné. Je vous dois une partie des idées exposées.
- C’est bien vous, certains jours, à la station St Philippe du Roule, qui laissez passer tant de rames, avant de choisir la bonne ? dit Lucien.- C’est bien vous, qui, à la même station, alors que tant de rames s’ouvrent et s’offrent à vous, faites tellement le difficile ?- Comme vos yeux lançaient des éclairs sur les passants qui s’approchaient de votre carnet, je n’ai pas voulu m’attirer vos foudres, dit Lucien- Comme vous fusilliez du regard les curieux qui s’approchaient de votre bloc, j’ai préféré ne pas me trouver dans votre ligne de mire, dit le jeune homme.. .. Guillaume, de Strasbourg .- Lucien, d’Aix-en-Provence, peintre, dit Lucien, en se levant et saluant. Voyant que le jeune homme ne s’esclaffait ni ne compatissait, il ajouta : - Richard, d’Angers, sculpteur. Richard, rouge comme une pivoine, salua à son tour.- Deux artistes, s’écria Guillaume, radieux. Je croyais la capitale totalement désinfectée. Se peut-il ?.. .. Combien êtes-vous, dans votre gang? ajouta-t-il avec un geste vers dehors.- Une foule. Nous deux. dit Lucien. Notre assemblage est tout frais. Il date d’une heure à peine.La colle n’a pas eu le temps de sécher.- S’il reste un peu de jeu entre vous, me laissera-vous solliciter entre vous une petite place ?.. .. J’ai des titres. Sans forfanterie, j’écris.- J’en étais sûr, dit Lucien avec enthousiasme, en lui montrant la chaise à côté de lui. La chaise était vide. Nous vous attendions.
- Combien de pieds avait le trépied de la Pythie ? Trois. Richard. On n’était que deux. A deux, un siège vacille. Nous sommes trois. Notre siège trouve son aplomb.
Et Guillaume s’assit avec eux, sans plus de façons.- Vous êtes écrivain, dit Richard, admiratif. Vous terminez ce que vous commencez. - Disons plutôt, que plutôt que de ne pas terminer, je préfère ne pas commencer, dit Guillaume, qui tourna la tête ailleurs, pour montrer qu’il aimerait qu’on passe à autre chose.
- Vous prendrez bien un café, dit Lucien, toujours prêt à tendre la main à ceux qui perdent pied.- Pas moi, dit Richard, qui posa sa main sur sa tasse. Je n’ai pas fini le mien.- C’est moi qui offre, dit Lucien.- C’est vrai qu’il est froid, dit éhonté, Richard, qui finit sa tasse d’une gorgée.Et Lucien commanda de loin trois cafés. - Nous avions le modelé du corps, dit Lucien en indiquant Richard, la carnation de la chair, dit-il en se montrant. Nous avons à présent le souffle de la voix, ajouta-t-il avec un geste de la main vers Guillaume... ... Nous voilà un être vivant. Buvons à notre triple naissance.
Et, levant leur café brûlant, ils burent à leur triade naissante.
Chap. 7 Où Guillaume proposa à Richard et à Lucien de visiter Sarcelles.
Guillaume s’enquit s’ils étaient libres l’après-midi. Richard réponditque désormais, chacun d’eux n’était plus libre, puisqu’il avait les deux autres.- Que diriez-vous, si nous allions visiter Sarcelles ? demanda Guillaume, la voix provocante.Ebahis, Richard et Lucien ouvrirent une bouche peu intelligente.
- Vous préféreriez qu’on enfile les perles fines de Paris, de l’Arc de Triomphe à la Place des Vosges ? Quelles indulgences gagneriez-vous à faire ce chemin de croix-là ?.. ..Dois-je vous rafraîchir vos leçons d’histoire ? Ne savez-vous pas que tout ça a été conçu et bâti pour d’autres classes, d’autres régimes, d’autres âges que les nôtres ? Que si nous visitions ça, nous nous tromperions d’époque ? .. .. Bien sûr, dans ces somptueux décors, nous pouvons nous en accroire un instant, nous pouvons jouer cinq minutes aux petits marquis. De Cour Carrée en Tuileries, ces splendeurs passées peuvent nous toucher furtivement de leur éclat. Mais, quand de nos galetas sombres comme des galeries de mine, imprégnés des odeurs nauséeuses des arrière-cours, nous jetons un oeil, par un vasistas noir et gras, sur ces palais magnifiques, est-ce que cela ne nous fait pas une belle jambe?
Il se tut, vit à leur oeil affolé qu’il fallait qu’il freine de toute urgence.
- Ne me prenez pas pour ce que je ne suis pas. Je ne suis pas un commissaire du peuple. J’interdirais qu’on rase ces palais royaux. J’approuve hautement qu’on leur fasse faire une cure de jeunesse. Je tiens à ce décor, autant que je tiens à Baudelaire. .. Mais je n’accepte pas qu’on me pousse ces nobles vestige sans cesse sur le devant de la scène. Je ne veux pas qu’on honore ces monuments plus qu’ils s’honorent eux-mêmes. Après tout, Paris n’est qu’une sorte de Père-Lachaise de pierres, juste bon pour une promenade en famille le dimanche après-midi... .. De quel côté êtes-vous ?, dit-il avec véhémence. Du côté de quelques-uns, ou du côté de la multitude ? Que voulez-vous comme public ? Les quelques parvenus qui habitent place des Vosges, ou les foules qui habitent la banlieue ? Voulez-vous un succès boeuf, ou un succès d’estime ? Où sont vos modèles et vous égaux? Place des Vosges, ou à Sarcelles ? .. D’où Sarcelles.- C’est ce que je pensais.Je n’y avais jamais pensé, dit Richard.- Conduis-nous hors de notre forêt obscure. Sois notre nouveau Virgile, dit Lucien en se levant.
- Vous rendez-vous compte, dit Guillaume devant la carte de la banlieue de Paris. Nous ne savons même pas où est Sarcelles. - Il faut prendre le train, dit Lucien en posant le doigt sur une ligne de chemin de fer.- Comme sans doute tant d’autres, dit Richard, dont le doigt suivit le rail et entra en gare du Nord.- Soyons justes, dit Guillaume, à la fenêtre du wagon. Il faut se replacer dans l’époque. De quoi s’agissait-il ? De loger, en urgence, dans des conditions d’hygiène et à des prix abordables, des foules de mal-logés. La priorité était de vêtir ceux qui étaient nus... .. Mais tout de même, dit-il, les yeux sur la cité monstrueuse. Depuis combien de temps, ne portent-ils pas ces frusques.
Il commencèrent la visite de Sarcelles comme on commence celle d’un musée, en respectant le sens de la visite. Ils marchaient le nez en l’air, muets. Leurs yeux, sautant les piteuses collerettes des squares, pelouses, bosquets, allaient aux monstrueuses faces des immeubles. Comme de consciencieux visiteurs, ils firent au début les immeubles un par un, les examinant des sous-sol aux terrasses, s’imposant de ne monter que par les escaliers, mais, bientôt, en touristes épuisés, comme s’ils étaient au Louvre, ils sautèrent des immeubles, écourtèrent leur visite.
Dans leur wagon, ils collectèrent leurs impressions. - Ils rentrent le soir par la gare comme par un trou de vol, et puis, grimpent les uns par-dessus les autres, comme les abeilles dans les ruches, dit Lucien. - J’imagine qu’à cause des voisins, ils ne peuvent ni éternuer ni tousser. S’ils veulent lire, il faut qu’ils plient leur journal en huit, et le lèvent en haut, au-dessus de leur tête. Vous vous rendez compte, quelle vie, dit Richard. Plutôt qu’un F5 à Sarcelles, je préfèrerais de mille fois une cave à Belleville.- Sauf que les enfants ont besoin d’espace, de propreté et de chauffage, dit Guillaume.- Que les parents les emmènent promener en province, dit Richard.- C’est ce qu’ils ne manquent pas de faire, s’ils le peuvent, dit Lucien.
- Suffit, dit Guillaume. La leçon est terminée. Récréation. Je vous invite chez moi. Honorez-moi. Acceptez.
Chap. 8 De la mansarde de Guillaume.
Chez un petit traiteur de Passy, Guillaume les chargea de barquettes de betteraves rouge sang, de rapé de carottes cuivre rouge, de céleri crème, d’oignons blancs translucides comme la nacre, de tranches de boeuf couleur pain brûlé, de Grany Smith vert émeraude, et de deux bouteilles de Juliénas rubis. Les guida avenue de Versailles vers un haut immeuble, de pierre taillée en ce si joli style rococo hausmanien. Comme en cordée, l’un derrière l’autre, tous trois entreprirent la lente ascension. Lorsqu’ils furent parvenus au sommet et que Guillaume leur ouvrit la porte, Richard et Lucien se retrouvèrent dans le plus charmant belvédère du monde. C’était vraiment le plus joli Mont Parnasse qui se puisse. Sa porte-fenêtre donnait sur un minuscule balcon de poupée, qui avait vue, entre deux loques rapiécées de fabriques sur un lumineux bras laiteux de la Seine. Le papier peint de la mansarde était un vaste buisson de roses rouges dont les entrelacs enlaçaient toute la chambre comme une charmille.
Entre la cheminée de marbre et la porte, s’empilait jusqu’au plafond, comme un lambris forestier, un haut et puissant rempart de bûches.- C’est mon bûcher pour l’hiver, dit Guillaume.- C’est le bois sacré des Muses, dit Lucien. Ce foyer t’était prédestiné. - Je n’y suis pour rien. Le hasard me l’a donné, le hasard me l’a laissé, le hasard me le reprendra, béni soit le hasard .
Guillaume offrit à ses commensaux de prendre place sur le lit, poussa vers eux une table de bridge laquée de noir et tendue de feutrine verte mitée et décollée, sortit d’un carton de la vaisselle dépareillée. Puis, grimpant sur un escabeau branlant le long de la muraille buchère, descella du chemin de ronde tout en haut, cinq bûches, guère de temps ne se passa qu’un beau feu clair crépitait dans la cheminée . Puis approcha de la table une chaise médaillon, qu’il s’était réservée, parce que les deux pieds arrière bougeaient et qu’il fallait prendre garde de n’y poser qu’un bout de fesse. Par la grâce de ces fraternelles agapes, le moral de nos trois amis, de noir qu’il était depuis leur visite de Sarcelles, vira au rose.
- Heureusement qu’on s’oublie de temps à autre, dit Richard.- L’oubli est un devoir sacré, dit Guillaume. L’esprit ne peut faire des pas en avant, que s’il s’oublie.
Chap. 9 Où Guillaume dit la profession qu’il exerçait.
- Excusez-moi, dit Guillaume. J’ai quelque chose de trivial à dire.Richard et Lucien écoutèrent Guillaume religieusement, parce qu’ils savaient maintenant que Guillaume ne craignait pas de prendre les problèmes à bras le corps et les soulever, comme Hercule souleva Antée. - Est-ce que vous vivez d’un gagne-pain, ou d’une pension versée par votre famille, ou d’une bourse, ou d’une subvention quelconque privée ou publique ?
- D’un gagne-pain, sonnèrent Richard et Lucien de toutes leurs trompettes. - Ah, dit Guillaume, soulagé... ...Il existe deux sortes de professions, les nobles, disons, et les simples... .. Ceux qui exercent des professions simples, ne peuvent, en raison du déficit de réputation de leur profession, que gagner et surprendre. De même, à l’inverse, ceux qui exercent des nobles, ne peuvent en raison du crédit de leur réputation, que perdre et décevoir. Un égalant un, on trouve, en effet, nécessairement, des grandeurs chez les petits, et des petitesses chez les grands... .. Tout ceci, pour que vous ne me méprisiez pas. On se défend comme on peut, dit Guillaume, qui suait à grosses gouttes. .. .. Je travaille comme animateur dans un centre socio-culturel. - Je vous dame le pion. Je suis peintre en bâtiment, dit Lucien.- Je vous coiffe tous les deux au poteau, dit, triomphant, Richard. Je suis magasinier dans un supermarché. - Votre noblesse m’humilie, dit Guillaume, nappé de rouge bordeaux. Je ne vous estimais pas comme vous le méritiez !
- Tu es tout excusé, dit Lucien... Tu ne fais qu’exprimer les sentiments des gens d’honneur. Qui ont bien tort. Parce que c’est à eux que va toute gloire... .. Vois-tu, à ces remèdes à la nécessité que sont nos gagne-pain, je ne vois qu’un vice : leurs effets secondaires, la fatigue du corps, la distraction de l’esprit et la perte de temps. C’est la seule chose qui les déprécie à mes yeux... .. Ils ont par contre une vertu souveraine. Ils nous offrent ce qu’il y a de plus précieux au monde : la liberté. - Ils ont une autre vertu, dit Guillaume, qu’on ne discerne pas au premier abord. Où est la vraie vie ? Avec les gens qui prient dans des chapelles pour le salut de leur âme, ou avec ceux, dehors, qui se collettent avec l’âpre réalité pour simplement vivre ? Béni soit deux fois ce mal si nécessaire de notre gagne-pain.
Devant le regard abasourdi de Richard et de Lucien, Guillaume eut peur d’être allé trop loin. Fermant au plus vite la boîte à Pandore de ses mauvaises pensées, il sortit de derrière ses bûches une bouteille de calva d’or liquide. Bientôt, comme un soleil éclatant, la gaieté illumina la mansarde haut perchée.
Chap. 10 Où Lucien, Guillaume et Richard discutent d’art.
Ce fut Lucien qui dépoitrailla la conversation en premier. Il leur demanda tout de go, si ça ne leur faisait rien qu’ils parlent art. Ni les yeux brillants de Guillaume, ni ceux de Richard ne dissimulèrent combien un effeuillage de l’art les aguichait.
- Pour moi, dit Lucien, la période actuelle de l’art, c’est un chahut de fond de classe. Les cahiers au feu, les maîtres au milieu. Les jeunots sont montés sur l’estrade, se sont proclamés maîtres à la place des anciens. Bientôt, comme tous les révolutionnaires, ils se sont déposés les uns les autres. Le décret instituant une école était à peine pris qu’il était annulé par un nouveau décret, qui en instituait une nouvelle.C’est ainsi qu’ont fleuri et défleuri en l’espace d’un matin, toute une série de fleurs artificielles, toutes plus horribles les unes que les autres, et qui n’ont eu qu’un effet, celui de déconsidérer l’art... .. Ne croyez-vous pas qu’il serait temps que de nouveaux maîtres reprennent la classe en main ?- Je suis de ton parti, dit Guillaume, vibrant. - Je suis de ta religion, dit Richard, frémissant. Comme une maîtresse de maison laisse reposer, pour qu’elle lève, la pâte ronde de la brioche, tous trois laissèrent reposer ces idées en eux.
- Les choses se sont tellement dégradées, reprit Guillaume, qu’en art, le sujet mêle de l’homme semble épuisé. L’homme aujourd’hui, pour l’art, vaut moins que l’objet qu’il fabrique.Or, n’est-ce pas l’homme qui fabrique l’objet qui, pour l’art moderne, vaut plus que lui ? Mais qui s’aperçoit aujourd’hui d’une telle contradiction ? .. .. L’homme, n’est-il pas, aujourd’hui, dans la meilleure condition possible ? A-t-il jamais existé, comme aujourd’hui, un homme plus désempêtré de la matière, et l’esprit plus à lui, qui connaisse mieux le monde et lui-même ? Plus libre de pensée, de parole et de mouvement ? Un homme plus près du modèle homme qu’aujourd’hui ?.. .. Et c’est à cet instant de liberté magnifique de l’homme, que sur l’homme, l’artiste donne la priorité à la matière ?.. .. Parce qu’il la lui donne. En trouvez-vous, parmi les modernes, un seul, qui mette en scène, peigne, sculpte un homme, une femme, en jean, ou en complet, ou en jupe, chez eux, dans leur cuisine, au milieu de cette moderne domesticité électrique, qui les émancipe de tant de besognes machinales ? Même les plus iconoclastes n’osent représenter un four, un réfrigérateur, un lave-linge. N’importe quel pékin manie comme un rien toutes ces machines, et l’artiste ne sait apparemment pas par quel bout les prendre... .. C’est tout de même étrange, avouez.Les trois laissèrent ces paroles mourir à leurs oreilles comme un point d’orgue.
- La seule question, reprit Richard, qui se pose à l’artiste en fin de compte, et qui s’est posée à tous les artistes depuis la naissance des temps, c’est celle-ci : comment représenter la figure humaine. .. Si l’on se réfère aux pratiques utilisées, on peut représenter une figure de quatre façons : - en la faisant ressemblante premièrement (laissons cela à la pellicule, et à l’art officiel ; les flots d’encre que l’on a déversés sur ce sujet l’ont épuisé) ; - en la déformant systématiquement, l’étirant, l’amincissant, l’élargissant, la grossissant, deuxièmement (il y a de ceci des exemples célèbres, qui ont tari la source) ; - en laissant à l’état d’ébauche, d’esquisse, la limitant à quelques traits et quelques taches et laissant le reste intouché, troisièmement (assez d’exemples ont donné l’exemple) ; - enfin, en la chargeant, en en faisant la caricature, quatrièmement (et qui est la facilité). Mais ces quatre façons n’ont-elles pas trahi leur vanité ?
- Le problème est plus compliqué encore, dit Guillaume. Dans ta figure, tu tiens compte de son visible, non de son invisible, c’est à dire de sa filiation, de sa classe sociale, de son niveau d’instruction, de sa situation, de ses goûts, de son humeur. Le compliqué n’est pas loin de l’insoluble.
- Et vous oubliez, dit Lucien, que cette figure doit, en plus, obéir à des lois nouvelles. Si l’art est soumis comme l’homme, ou la science, aux lois de l’évolution, si, pour survivre, il doit progresser, il ne peut rester au palier actuel, il se doit de passer à l’étage supérieur. Mais quel est cet étage supérieur ? Mystère. Tout cela fait un noeud par trop inextricable. Comment faire face à tout cela à la fois ?
-On ne le peut pas, trancha Guillaume. Et si on ne le peut pas, il ne le faut pas... .. Faisons table rase de toutes ces complications. Comment l’artiste doit-il approcher l’art ? Avec un esprit naïf.. .. Je propose, si vous voulez bien, que nous établissions quelques règles simples et sûres. Première règle : la question de l’inspiration : s’interdire tout préjugé et tout devoir, l’un étant d’ailleurs analogique à l’autre, et ne s’inspirer que de ce qui est vécu, senti, pensé. Lucien et Richard hochèrent la tête comme une chose d’évidence.- Deuxième règle : la question du sujet : il est vraisemblable que la question du sujet importe peu, que tout sujet est bon. Laissons donc la question du sujet pendante. Ne lui imposer qu’une seule condition, qu’il convienne à notre vie et à nos goûts, bien que je vous accorde qu’il est difficile, parmi la masse de nos goûts, de discerner lesquels nous sont vraiment propres.Les visages de Lucien et de Richard approuvèrent, comme une chose qui allait de soi. - Troisième règle : la question de la façon : afin d’être certains de ne passer à côté de rien, ne prononcer aucune exclusive d’aucune façon, ancienne ou moderne, sans préjudice, bien sûr, des nouvelles, qui nous viendraient à l’esprit, et nous souriraient... .. Je sais que cette trop grande et trop vague liberté est justement ce qui nous entrave, mais dans la situation actuelle, on ne peut guère dire mieux.Lucien et Richard opinèrent, haussant les épaules, navrés.- Enfin, quatrième et dernière règle : la question du style : je pense qu’en la matière, il n’y a qu’une règle : être serré. Etre serré, c’est la marque du classique. .. .. Ces règles semblent imprécises, mais elles sont indubitables.
- Voilà de belles choses élucidées, dit Lucien.- Au moins, nous savons une chose essentielle, dit Richard, c’est qu’il ne faut pas d’il faut ! Vous ne pouvez pas savoir de quel poids vous me débarrassez. .. ..Mais nous abusons, dit-il, en osant regarder sa montre, et en se levant.
Chap. 11 Comment Guillaume invite Richard et Lucien à coucher chez lui, et comment nos trois amis passent le dimanche ensemble.
- Si vous n’avez pas quelque part une Pénélope qui ne morfond à vous attendre, je vous invite, leur montra Guillaume.Stupéfait, Richard entendit Lucien dire : - Je n’ai personne. “Que ce Marc Spitz de la beauté soit aussi nul en embrassades “que moi, pensa-t-il.- Moi, non plus, dit Richard, tout à fait à l’aise.- Nous tirerons le matelas, et j’ai un duvet, dit Guillaume en se levant.
Sans leur demander d’autres avis, Guillaume empoigna le matelas, comme une barque l’échoua doucement devant les braises brûlantes, partagea entre matelas et sommier draps et couvertures, déroula le duvet derrière le lit, choisit le matelas pour lui, attribua le sommier à Lucien, et le duvet à Richard. Eclairés par les seules lueurs de l’âtre, Guillaume et Lucien en sous-vêtements s’enfouirent dans leur drap, tournant le dos à Richard.
Richard, alors, avec d’infinies précautions à cause des sachets de plastique bruyants, ôta ses chaussures ; tournant le dos à leur dos, se dévêtit et s’enfouit dans le duvet, qu’il remonta jusqu’au front. Tous trois se souhaitèrent la meilleure des nuits, chacun se nicha dans son nid, et on n’entendit plus que le craquement des bûches.Longtemps et jusque tard dans la nuit, Richard musarda parmi les buissons de roses, roses des braises rouges. Pétrifié par l’aveuglante lumière du jour, les yeux rivés au mur mais les oreilles vers l’arrière comme des écoutilles, Richard épia ses acolytes pendant des heures.
Au bout d’une éternité, à son soulagement, il entendit enfin Guillaume se lever, prendre ses vêtements, ouvrir la porte, disparaître, reparaître en soufflant un long moment plus tard, écrire avec un feutre sur un papier, enfiler sa veste de peau, disparaître à nouveau, et ses pas mourir dans l’escalier. Puis Lucien se lever, empiler de la vaisselle dans une cuvette, disparaître à son tour dans les toilettes de l’étage. Aussitôt qu’il fut seul, bondissant, Richard s’habilla à la hâte, passa l’étrille de sa main dans sa crinière, saisit à pleins bras matelas, couverture et drap, que moitié traînant, moitié portant, il hissa sur le sommier. Rentra et tendit draps, couvertures et dessus de lit, roula le duvet. A peine s’était-il assis sur le lit, que Lucien reparut, cuvette et vaisselle en mains, serviette sur une épaule, torchon sur l’autre, les cheveux mouillés et ratissés en arrière comme les blés après l’averse. Il sourit à Richard, et Richard lui répondit avec gratitude. Dans une bouffée d’air frais, Guillaume, le visage rougi, entra avec croissants et baguettes fraîches, s’enquit s’ils avaient eu le pied marin pendant leur navigation nocturne. Puis tous trois, s’attablant, savourèrent ces délices parisiennes que sont, le matin, le café au lait brûlant, les croissants feuilletés tièdes, les baguettes beurrées et craquantes, s’y attardant plus que déraisonnablement.
La journée du dimanche fut une longue flânerie dans le jardin à la française de Paris. Ils rendirent longue visite à Monsieur Courbet à Orsay, firent halte à la gare St Lazare, aimée de Richard, où Lucien les invita à déjeuner de moules et de frites, stationnèrent un long moment, dans le jardin du Palais Royal, sous la fenêtre de Colette, chers à Guillaume, saluèrent Poussin et Chardin au Louvre, passèrent sur le Pont Neuf, coqueluche de Lucien, investirent la casemate de Lucien, avenue d’Iéna, puis le bunker de Richard, rue de Tocqueville. Là, Richard, affreusement gêné, pria l’équipe de remettre son tour de repas au mois suivant, à quoi Lucien répondit que cela le comblait, parce que le petit déjeuner et le déjeuner l’avaient repu, et Guillaume fit chorus.
- Mansardes, dit Guillaume, avec un geste vers l’atelier de Guillaume, vous n’êtes pas le moindre des logis.
Comme la jeune fille amoureuse, qui n’ose se dénuder devant son amoureux dans l’angoisse de ne pas lui plaire, chacun des trois amis cacha longtemps aux deux autres ce qu’il sculptait, peignait, écrivait, et ne le leur dévoila que lorsqu’il fut certain de ne pas être leur risée.
un
Chap. 1 Où Richard gémit sur son veuvage.
Dès qu’il était libre, battant le pavé, nez au vent, Richard partait en chasse. Son territoire de chasse avait pour limites à l’ouest, la Madeleine, à l’est, la Porte St Denis, au Sud, Orsay et l’Institut, au Nord, la gare St Lazare. Au-delà, pour lui, c’était la campagne. La Place de la Concorde ? Un terrain vague. Chaillot ? La banlieue. La Tour Eiffel? Une usine de la périphérie. Le Panthéon ? Une église de village. Il lui arrivait de regarder tout cela du quai, comme la campagne. Dans son Paris tracé ainsi à la charrue, il labourait et sillonnait les rues sans arrêt. A l’intérieur de ces murs, il n’y avait boulevard, avenue, rue, ruelle, place, galerie, passage, parc, jardin public, square, qu’il n’arpentât et ne réarpentât. Dans ce périmètre, aucun lieu ne l’ignorait, il n’gnorait aucun lieu. Possédé comme par un démon certes, et honteux d’être possédé, il opérait avec une telle discrétion, que personne ne remarquait son manège. Il jetait un rapide coup d’oeil sur l’enseigne du visage, un peu moins rapide sur l’étal. “Je ne suis pas regardant, se disait-il. Un rien me nourrirait. “ Et en fait, il se serait couché sur à peu près n’importe quoi, pourvu, cependant, que la planche n’eût pas trop de clous, et que la paillasse ne fût pas trop molle et qu’il ne s’y étouffât pas trop. Bien qu’il fût si peu difficile, néanmoins, chaque soir, il rentrait de ses longues traques, le dos moulu, les pieds en compote, et bredouille. “Enfin, se disait-il Qu’est-ce qui m’a attaché sur le dos d’une bête aussi sauvage ? Qu’est-ce qui m’a rivé au corps cette rage dévorante ?.. .. La morale publique baisse ? Où ça ? Dites-moi “où ? Où sont les bacchantes, les messalines et autres bovarys, dont la littérature nous ressasse les oreilles ? Serait-ce par hasard des inventions d’hommes ?.. .. De toutes les femelles du jour, en ai-je vu une seule qui l’air sexuée ? D’aspect, certes, elles paraissent toutes pourvues de tous les caractères sexuels secondaires imaginables, qu’elles se plaisent d’ailleurs à souligner à loisir. Mais quid du caractère sexuel primaire ? .. .. Tirésias, homme mué en femme, puis femme remuée en homme, lorsqu’il fut sondé par le royal couple Zeus et Héra, sur celui du plaisir amourteux de l’homme et de la femme qui l’emportait sur l’autre, répondit que c’était celui de la femme, et à proportion de 9 sur 10. Il l’a quantifié. 9 sur 10. Ce n’est pas rien. Où sont les 9, pour que je tombes sur le 1 ? Le désir ne devrait-il pas être en proportion du plaisir ? Ce Tirésias aveugle était doublement aveugle. Ce vrai devin était un faux prophète, par tous les diables. La réalité étant trop épineuse pour son grand caractère, revenu de ses courses, Richard, alors, se retirait et s’enfermait dans son jardin privé, et se détournant de toute scène réelle, se projetait un théâtre d’ombres, plus idéales que des estampes. Dans son temple d’amour, se fêtant comme un 14 juillet, il s’offrait les plus fastueuses gerbes du feu d’artifice amoureux, et laissait, avec une volupté sans pareille, dans son ciel nocturne, lentement mourir leurs dernières larmes de leur mort langoureuse. Mais, l’indomptable monture, qu’il croyait avoir crevée sous lui, l’instant d’après, se relevait, fraîche comme l’oeil. La dernière larme n’avait pas séché, qu’il se sentait poindre à la commissure de l’oeil, de nouvelles larmes. Jusques à quand, Catilina, subiras-tu une aussi totale tyrannie ? Jusques à quand gémiras-tu sous la férule de la mentule ? Jusques à quand te donneras-tu une verge pour te fouetter toi-même ? .. .. Ah ! Vivement l’âge qu’on dit sage. Vive la libre vieillesse. Quand cueillerai-je la fleur de ton bel âge, vieil Homère ? Soupirant, gémissant de son esclavage, voulant s’en libérer à toute force, il se précipitait sur son haut-relief de terre glaise, le découvrait, préparait mirettes, ébauchoirs, spatules, mais, au moment où il s’apprêtait à y mettre la main, d’impuissance il baissait les bras, couvrait à nouveau son haut-relief, et assoiffé d’une nouvelle soif d’amour, reparait pour l’horrible supplice de Tantale, où chaque fois qu’il tendait la main vers une ondine, l’ondine s’écartait.
Chap. 2 Comment, grâce à un seau, Richard fit connaissance d’un couple de son palier.
Une caille, plus grasse que chaude, lui tomba, pour ainsi dire, toute rôtie dans la bouche. Vous courez la fortune par monts et par vaux, et vous la trouvez ronflant dans votre lit. Richard savait son septième étage, habité par d’autres que par lui. Chacun faisait, cependant, si bien précéder son départ et son arrivée de bruit de talons, de clés, de seau, et les autres les épiaient si bien derrière leur porte, que tout le monde évitait tout le monde, et que personne ne connaissait personne. Au bruit couplé de talons plats et de hauts talons, Richard savait seulement qu’un couple habitait en face de chez lui. “Pourquoi Michel Eyquem, se dit Richard derrière la porte, son seau à la main, se sent-il le besoin de préciser que les dames aussi vont à selle ? Peut-être parce qu’elles s’en cachent avec soin ? Mais qui, aujourd’hui, ne s’en cache pas ? Les lieux sont si bien à l’écart, nous nous y enfermons si bien à clé, que n’étaient le chant de la cascade et le parfum de la pomme de pin, nous passerions tous la chose la chose à l’as... .. Les dames, d’ailleurs, en laissent-elles tellement accroire ? Lors qu’elles sortent leur chien pour qu’ils fassent leurs besoins, n’est-ce pas avec le plus total réalisme, que les plus semblant pures jeunes filles épient l’orifice merdique ?.. .. Ceci dit,quelle nécessité y a-t-il de citer cette sorte de nécessités ? Cela fait-il avancer la connaissance de l’homme d’un seul pas ?.. Sauf pour rabattre son caquet, bien sûr ! ajouta-t-il en regardant son seau, et sauf, bien sûr, si, hic et nunc, manu militari, les nécessités se rappellent à nous. A l’exacte fraction de seconde où, seau en main, Richard sortit, sortit de la porte d’en face, seau en main, l’homme du couple. L’homme éclata d’un rire si énorme, que son torrent emporta le rire de Richard, comme une rivière en crue. Ce fut dans ces viles circonstances, que Richard fit la connaissance du couple qu’il ne connaissait jusque-là que d’ouïe. L’homme invita Richard pour l’apéritif, le fit entrer dans leurs aires, lui présenta sa femme. En parfait hypocrite, Richard jeta sur la femme un bref coup d’oeil, à peine poli, et, pendant toute la visite, affecta de ne lui porter d’une attention lointaine. Il n’eut pas trop à se forcer parce que le mari le fascinait.
Chap.3 Comment le mari confia à Richard sa femme.
C’était un splendide animal humain, un centaure superbe, - sur un socle de hanches étroites, s’évasaient un torse et des épaules d’atlante -, et il avait l’air d’autant plus d’un centaure, que l’animal était fou de vélo. Dès que le départ de la fin de semaine était donné, le centaure enfourchait sa monture, et, tirant sur les rênes de ses guidons avec force, bondissait vers la Bourgogne tailler la vigne chez son frère, ou vers la Picardie retourner un champ chez sa soeur, puis, par tous les temps, sous la pluie battante de novembre, la bise glaciale de janvier, la fournaise brûlante de juin, s’en retournait le dimanche dans la nuit, à Paris.
- Je ne tournerai pas autour du pot, dit Maurice à Richard. Je pars à l’instant, pour la Bourgogne. J’ai deux billets pour le bal des pompiers du 17 ième ce soir. Tu veux bien sortir ma légitime ? Malheureux, s’apostropha Richard. Tu sais à qui tu as affaire? Ouvre la porcherie de mon crâne. Tu verras quel cochon y habite... .. Malheureux. Mais si un jeune homme habitait en face de chez moi, célibataire, suspect à priori, louche par définition, plutôt que lui jeter ma femme dans les bras, je le jetterais par la fenêtre... .. Au fou. Un célibataire. Et moi, par-dessus le marché ! Tu enfermes le loup dans la bergerie. Cet homme a perdu la raison.
- Quel bonheur, dit la femme en s’étirant immodestement. Pouvoir dormir tout son saoûl. Pouvoir se coucher en chien de fusil, à plat ventre, sur le dos, une jambe à l’est, une jambe à l’ouest et les fesses à midi, sans qu’on ait à se demander sans cesse si on n’offre pas le frottoir à l’allumette. Avoir tout le lit à soi. Oh. Merci. Maurice. C’est Noël et le 1er de l’An.
Maurice riait de toutes ses dents, en enfilant son collant. Qu’est-ce que c’est que ce conte ? se demandait Richard. Affiche-t-elle ça à son intention ou à la mienne ? Se couvre-t-elle devant son mari ou me lit-elle le règlement ?.. Son mari est-il le fruste comme une pelle qu’il a l’air ou c’est moi le benêt ? - Camarade, dit la femme, en frappant du poing l’épaule de son mari. Prière, au retour, de ne pas frapper comme un sourd à la porte à trois heures du matin. Prière de sauter son domicile et d’aller pointer directement à l’usine. A neuf heures ce soir, ici, dit-elle en tendant la main à Richard.
Chap. 4 Comment Richard ne séduisit pas sa première belle
A 9 heures, une vraie femme trottait sur de vrais hauts talons, à côté de Richard. -Vous disiez, dit Richard, que vous étiez heureuse de dormir sans votre mari. Avouez que votre parole dépassait votre pensée.- Ma parole était encore au-dessous de ma pensée. Les hommes sont encore pires que ce que j’ai dit. A peine ont-ils déposé les armes, qu’ils les présentent à nouveau. Les honneurs militaires incessants lassent à la longue. - Ne sautez-vous pas un trop vite du particulier au général ? Tous les hommes ne sont pas comme ça. - Ils le sont, tous autant qu’ils sont. Et plus encore. Ils ne pensent qu’à ça toute la journée. Il faut sans cesse se tenir sur ses gardes. On est tout heureux, quand on n’a plus à faire le guet. - Je suis moi-même un peu homme, dit Richard, en se mordant la lèvre. - Vous ? Oh, Richard. Vous êtes si romantique. Vous ressemblez à ces mannequins de cire, dans les vitrines, qui ne bougent pas un cil et qui rêvent, les yeux perdus dans le lointain. Elle me flatte peut-être, pensa Richard, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle me neutralise. En homme d’honneur, que vouliez-vous qu’il fît ? Jugeant indigne de lui une conduite qui pût prêter à équivoque, il choisit de danser avec elle en frère.
Il nota, humilié, qu’il dansait mal, les jambes raides et à grands pas égaux comme les jambes d’un compas, et comme si chaque mesure n’avait qu’un temps, et toujours le même. En dansant aussi familialement, comment pouvait-il danser autrement qu’en frère ? Après le bal, Richard raccompagna Marguerite bras-dessus bras dessous comme frangin-frangine. Au bas de l’immeuble, secoua avec force sa main comme copain-copine, s’autorisa même, gamine privauté, à baiser sa joue, puis, furieux et plein de rage, se barra par le square Catroux.
Chap. 5 Comment Richard ne séduisit pas sa deuxième belle.
Il croisa son deuxième animal porte-jupe sous la colonnade du jardin du Palais Royal, sous le Ministère de la Culture. Il laissait traîner ses lignes de part et d’autre comme à son habitude, quand il lui sembla qu’une de ses lignes se tendait. Comme le garde au Palais de Buckingham, fit un demi-tour automatique, suivit,fit voir qu’il suivait. Comme un char tourne sa tourelle tout en roulant de toutes ses chenilles, tout en marchant, l’animal porte-jupon, à la longue crinière flottante, au jersey serré, au fendant moulant, noirs et brillants comme de la laque, tourna vers lui son visage pâle.
- Vous perdez votre temps. Je ne suis pas une morue, dit-elle crûment.- Je n’ai pas rêvé, protesta Richard. La ligne s’était tendue. J’avais une touche.- Illusion d’optique, mon ami. - Je ne me suis pas trompé. Vos yeux se sont arrêtés un instant dans leur course.- Il n’est pas interdit de regarder le paysage que je sache. Que n’attendez-vous des indices plus probants pour commencer votre filature. dit-elle de son profil toujours trottant. - Est-ce que je sais comment vous êtes faites ? Qui me dit que vous n’êtes pas une de ces poupées timides, qui baissent la tête une fois, et ne l’osent pas une deuxième ? Comment voulez-vous que je sache ? La noire sylphe ne dit pas un mot, marcha droit devant elle.
De rage, Richard, retroussant ses crocs, courut après elle, aboya.- Vous êtes toutes les mêmes. Les joueurs se démènent comme ils peuvent sur le terrain, et vous êtes toutes là comme des juges de touche à lever et agiter votre petit drapeau. Hors jeu. Carton rouge. Main. .. Avouez que vous avez la partie belle. Le noir farfadet fit demi-tour, et tout en marchant à reculons et en croisant les bras, l’observa, amusée.- Est-ce que je fais autre chose qu’obéir à une loi de la nature ? Est-ce que j’y peux quelque chose si, pour un gamète femelle il y a un million de gamètes mâles qui lui courent après ?.. .. Ne croyez-vous pas que je préfèrerais de cent fois faire le jury à votre place ? Vous jauger des pieds à la tête ? Lâcher du bout des lèvres : reçue, recalée, reçue, recalée ? Que de votre caprice dépende que nous sautions la queue en trompette, ou que nous fuyions la queue basse, est-ce que ce n’est pas un destin assez cruel ?.. .. Vous ne pouvez pas être un peu moins chienne, c’est à dire un peu moins féminine, c’est à dire un peu plus humaine et prendre quelques précautions oratoires, dire : vous n’êtes pas reçu cette fois-ci, mais vous n’en étiez pas loin. Vous avez un 9 3\4 ! A 1\4 de point, vous y étiez. Mille regrets. Qu’est-ce que cela vous coûterait, bon sang de bonsoir ? Le noir follet s’arrêta, toujours les bras croisés, grave, regardant Richard droit dans les yeux.
- Oh, et puis zut, dit, désarçonné, Richard, en tournant les talons. Il eut alors conscience que sa chance auprès d’elle avait tourné, mais il était trop tard, il avait déjà tourné casaque. Sommes-nous condamnés à vivre toute notre vie, décalés ? pensa-t-il en soupirant. Vingt minutes ne s’étaient pas passées, que, pêcheur impénitent, il était à nouveau à lancer ses lignes dans les clairs miroirs.
Chap.6 Comment Richard ne séduisit pas sa troisième belle.
Elle lisait une affiche de la Christian Science : HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM ET SOIF D’INFINI, CAR ILS CROIRONT ET ILS SERONT RASSASIES, lut, à son tour, Richard par-dessus ses rondes épaules. De la taille qui lui sembla juvénile, même si l’ample jupe l’était moins, Richard leva les yeux sur son visage. Là, j’ai un problème de mise au point, pensa-t-il. Le profil était comme estompé, fondu comme un pastel. Disons que je suis myope, et que je n’ai pas mes lunettes sur moi... .. Les lumières ne sont belles que baissées, la musique qu’assourdie, le soleil que tamisé. Le bel âge, c’est l’âge. L’âge, c’est le bel âge.
- Ne trouvez-vous pas, lui dit-il, que l’infini est une gourmandise inutile, au regard de certaines faims finies autrement essentielles ? Jocaste se tourna vers lui. A la douceur de son regard, il se sentit fondre comme cire. Ses yeux se noyèrent dans ses yeux comme dans deux mers glauques.- Que me voulez-vous ? dit-elle d’une voix fondante, qui le fit fondre encore davantage.- Lorsqu’on est une nourriture, est-ce qu’on demande la sorte de faim qu’on peut apaiser ? dit Richard, dans un embarras extrême. - Il est mille nourritures, comme il est mille faims. Encore faut-il définir lesquelles ! dit-elle.- Disons, dit Richard, rouge comme la crête d’un coq, que ce que vous avez en plus comblerait ce que j’ai en moins, et vice-versa. Vous me faites brûler vif. L’étudiante avancée séchait visiblement, mordillant métaphoriquement un brin d’herbe. Soudain, comme si le temps imparti par l’examinateur, était écoulé, elle s’écarta d’un pas, consulta du regard l’aval et l’amont de la rue, qui lui donna apparemment l’avis qu’elle sollicitait, et d’un pas décidé, alla droit vers un hôtel.
Emerveillé de ce que l’étudiante vétéran attaquât le sujet de sang-froid, Richard la suivit, le coeur battant à tout rompre. D’un pas sûr, elle entra dans l’hôtel, à la réception bifurqua vers le restaurant, s’approcha du comptoir. A quatre pas derrière elle, Richard subit la suite des évènements, comme les élèves répartis dans une classe supérieure, subissent la démonstration du professeur, à laquelle ils ne comprennent goutte. D’un oeil incompréhensif, il vit son mentor en jupe parler au barman, le barman aller au bout du comptoir, prendre deux sandwichs empaquetés, les lui tendre, son mentor en jupe payer, sortir, et lorsqu’il l’eut rejointe, lui ouvrir doucement les mains, les lui fermer sur les deux sandwichs, l’entendit lui dire :
- Ne me remerciez pas. C’est tout à fait naturel, et la vit, se tournant, sans se retourner, disparaître à jamais. Machinalement, dans sa bouche bée, Richard enfouit le premier sandwich. Rentré, les yeux sur sa fenêtre, Richard éclata d’un long rire muet. Tout le temps qu’il fut à Paris, Richard ne séduisit pas ainsi de sept à huit porte-jupe, selon que l’on compte ou non dans le tableau de non-chasse, la jolie bichette anglaise, au milieu de son troupeau, qu’il pista, chasseur charmé, elle, se tournant pour voir s’il les suivait, de l’Hôtel de Ville jusqu’à l’Eglise Américaine de Paris.
Chap.7 Comment Lucien ne fut pas séduit par sa première belle.
Autant Richard était d’une barbarie hirsute, autant Lucien était d’une affabilité bien peignée. Et non seulement Lucien était enclin par nature à l’affabilité, mais il accroissait encore cette inclination par calcul. Toujours maugréer, rouspéter, pensait-il, coûte une somme d’énergie folle que l’on peut utiliser avec bien plus de profit à des exercices cent fois plus utiles, comme l’exercice d’un art. Sourire à droite, à gauche, plaire à tout le monde ne coûte au contraire aucun effort, puisqu’il suffit de se laisser aller. D’autant plus que la gentillesse est bien plus rentable. La gentillesse obtient cent fois plus que la chicane, qui, elle, n’obtient que ce à quoi elle a droit, et encore, avec quelle peine et quel tracas... .. Revers de la médaille, hélas. Cette belle affabilité causait aussi à Lucien bien des ennuis, nombreuses en effet étaient les femmes, qui croyaient qu’elle s’adressait particulièrement à elles.
Il me faut, pour la clarté du récit, emprunter à présent, au 7ième art un procédé dont usent, souvent sans nécessité, souvent aussi, il faut le dire, pour distraire d’un scénario un peu vide, les cinéastes, et qui s’appelle le flash-back recommandation officielle, retour en arrière.
Avant d’emménager dans la noble avenue d’Iéna, Lucien habitait une chambre meublée, dans un pavillon bourgeois de la rive gauche. Le confort convenu de sa chambre, son goût affreux, la surveillance jalouse de la propriétaire l’avaient si bien enfermé dans cette chambre comme dans une étroite prison que, plutôt que continuer d’y résider, il avait été prêt à déménager dans n’importe quel immonde taudis de la rive droite, et c’est ce qu’il avait fait. Un soir de ce temps précédent, donc, qu’embastillé entre guéridon en bois de rose Louis XV et armoire à volutes en noyer Louis XV, papier peint à scènes galantes et tapis mécanique imitation Gobelins, il s’essayait à peindre sa “Chambre meublée style Louis XV dans un pavillon de la rive gauche”, il entendit frapper à sa porte deux légers coups, comme sur un tambourin.
Comme un coup de vent, à la hâte, il jeta tableau, palette, chevalet plié, par terre sur une toile à matelas, fit glisser le tout sous le lit, et alla ouvrir, en éventant l’air de sa main pour chasser la lourde odeur de la peinture. Ce qu’il vit le mit dans le plus grand des embarras : c’était Jacqueline, en tailleur, jaquette, sac à bandoulière, rouges.
- Vous, dit-il.
Il me faut maintenant, et toujours pour la clarté du récit, ouvrir ce flash-back recommandation officielle retour en arrière, sur un autre, comme une poupée russe. C’était en Haute-Provence. Pendant que, sous l’ombre violette du platane, devant le mas éblouissant de blancheur, l’hôte et son père savouraient le vin vieux de leur amitié, Lucien, comme l’étudiant de la ville qui découvre avec ravissement les fraîches Géorgiques de Virgile, découvrait avec enchantement la fraîche Jacqueline, la fille de la ferme. Ce qui le charmait, à la vérité, ce n’était pas tellement la jeune fille que la jeune fille dans son rôle. Noueuse comme un olivier, sa chevelure d’or nouée en arrière comme une botte de paille, la blonde Cérès lui parut si bien à l’aise dans les sabots des chevaux comme entre les mufles des vaches, sur la maîtresse branche des cerisiers qui tanguaient comme des mâts comme entre les chevelures des tomates qu’elle nouait délicatement, à trancher la terre grasse du jardin de sa bêche comme une motte de beurre comme à tisser au volant de son tracteur, sillon après sillon, la tapisserie de son champ, il la trouva lectrice si attentive du livre en plein air de la nature, que lorsque, dans les lueurs rouges du couchant qui allongeaient les ombres violettes, son père l’appela et qu’il lui fallut saluer Jacqueline, il lui fit des compliments si enchantés et si enchanteurs, que la robuste Jacqueline se méprit, sans qu’il s’en doutât, et rêva sur lui, dès qu’il fut parti. Un mariage à la campagne les apparia, à sa surprise, trois mois plus tard, en garçon et demoiselle d’honneur. C’était Jacqueline qui l’avait enrôlé pour jouer cette scène de la vie privée-là. Sur le blanc parvis de l’église, et sur le chemin ensoleillé de la salle des fêtes, Lucien parut d’abord, à Jacqueline, tout heureux de la revoir, mais, dans les danses qui les lièrent, après le dessert, comme un bouquet, il lui fallut déchanter : alors qu’elle était ivre, Lucien, lui, n’était que gai. Comme la flamme d’une bougie soufflée meurt en une dansante fumée bleue, son exaltation bavarde s’éteignit en une mélancolie silencieuse. La sentant dans ses bras inerte et sans vie, Lucien, en bon secouriste que toujours il fut, s’empressa auprès d’elle. Il ne souffrait pas qu’on souffre, il était malade que les autres le soient, la tristesse et l’abattement d’autrui l’attristaient et l’abattaient. L’entourant comme une équipe médicale complète, il l’assiégea d’un tel feu roulant de questions - elle ne se sentait pas bien ? l’avait-il blessée ? avait-il été maladroit ? -, qu’à la fin, levant un timide drapeau blanc, elle lui dit d’une petite voix, que son moral n’allait pas trop bien. Lucien lui répliqua que, comme son moral lui avait toujours paru robuste et en excellente santé, il fallait que quelqu’accident fût arrivé. Malgré ses nombreux assauts, elle opposa la plus muette résistance. Comme un médecin désarmé, il lui administra l’universelle panacée : billets doux, petits soins. Délicatement, il mit un peu de mousse sèche sur les braises qui restaient, souffla doucement, chargea le feu de brindilles sèches, souffla plus fort, bref oeuvra si bien, qu’à la fin le feu ronfla comme un feu d’enfer. Ce fut alors qu’il s’aperçut de la méprise de Jacqueline. Effrayé par l’incendie qu’il avait lui-même allumé, il essaya tant bien que mal de le circonscrire, et dit à Jacqueline, que mordu par cette chienne de la peinture, et atteint de rage furieuse, il allait sous peu se faire longuement soigner dans la capitale, où il pensait rester deux ou trois années. Il espérait de tout son coeur que l’éloignement éteindrait l’incendie, comme un feu s’éteint, faute de bois.
- Vous ? dit Lucien. A peine eut-il dit ce vous, qu’il se reprocha d’être devenu si vite un vrai Parisien, avare de son temps et de ses forces. Au souvenir ensoleillé de Jacqueline tissant, au volant de son tracteur, la tapisserie de son champ, sa gentillesse provinciale reflua en lui comme une mer. - A cette heure ? se reprit-il en montrant la nuit. Savez-vous que Paris n’est pas une école maternelle ? On ne s’y promène pas le nez en lair, comme dans un jardin d’enfants. Le visage de Jacqueline qui au vous ? de Lucien était devenu de bois, comme si la vie s’était réfugiée en elle, reprit joie et vie. Elle lui dit qu’elle n’avait peur de rien ni de personne.
- Peur sans raison, j’en ai peur, se corrigea Lucien. Je crains qu’il y ait plus de mauvais sujets dans ma tête que dans la rue... .. Par quelle grâce, la campagne est-elle descendue en ville ?- J’avais l’occasion d’un aller et retour. J’ai ma soirée de libre. Je repars demain matin par le premier train.- Faites-moi cadeau de votre soirée. Vous me la devez. Je la veux, dit Lucien.- Elle est à vous. Je vous la réservais, dit-elle comme si elle s’abandonnait. - Cadeau pour cadeau. Je veux vous offrir un Paris tel que vous ne l’avez jamais vu. Un Paris sans sa difformité : les Parisiens. Un Paris sous son meilleur jour : sa nuit.. .. Fluctuat nec mergitur. En route. Nous embarquons. Jacqueline sollicita de faire un peu de toilette, ouvrant grand son sac à bandoulière rouge. Lui cédant la chambre et passant à côté du sac béant comme un cratère, Lucien vit à l’intérieur, horribile visu, quatre articles qui lui donnèrent froid dans le dos : une brosse à dents, un tube de dentifrice, un étui à savon, un gant de toilette. Sur le palier, il poussa un profond soupir de soulagement.
- Vous savez l’heure qu’il est ? dit-elle en sortant.- Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. Je vous ai, je veux profiter de vous. Nuit de fête et fête de nuit. Laissons le travail compter les heures... .. En apnée. Plongeons, dit-il en indiquant la bouche du métro. Il réapparurent à la surface au pont Mirabeau.- Par ici. Le sens de la visite est en sens inverse du courant de la Seine!.. En route. Et se lançant à l’assaut des salles du vaste musée, ils visitèrent Paris d’ouest en est, du Pont Mirabeau à la Place de la Bastille. Ils s’en revenaient de la Bastille, et il était plus d’une heure du matin, lorsque Jacqueline ralentit le pas et pencha la tête : comme une petite marchande aux allumettes, de ses yeux tristes, elle quêtait une aumône. Lucien ne put faire moins que lui offrir une privauté. Il lui tendit la main : comme une noyée s’aggripe à une bouée, elle la saisit aussitôt et la serra dans sa forte main, le visage radieux.
- Savez-vous à quelle heure passe le dernier métro ? dit-elle, comme poursuivant une idée fixe. - Allons prendre de ses nouvelles, dit-il en montrant la station Bonne Nouvelle. Descendant les marches, ils se heurtèrent à une grille tirée sur la nuit comme une grille de prison.- Bonne Nouvelle. La nuit est volée à la nuit, dit Lucien, enthousiaste. Nous passons de l’autre côté du mur.
- Nous pouvons prendre un taxi, dit-elle timidement. - Un taxi ? dit Lucien sur un ton de reproche. Recourir à cette facilité?.. .. Et si nous jouions un impromptu ? Si on improvisait ? Faisons comme dans les stages de survie. Vivons sur la bête, dit-il en montrant Paris à Jacqueline, dont le visage triste piqua, à nouveau du nez, vers l’asphalte. Lucien ne put que se fendre d’une privauté de plus : d’un geste appuyé, il mit son bras sous le bras de Jacqueline. Et le miracle à nouveau s’accomplit : la nuit obscure, sur le visage, se mua en aurore rayonnante.
- A la gare St Lazare. La salle d’attente sera notre refuge.Stupéfaction. Les halles de la gare St Lazare étaient noires et désertes, grillées et cadenassées comme une prison. Rieurs, bras dessous bras dessus, ils montèrent à la gare du Nord. Ebahissement ! Même usine désaffectée, engrillée, abandonnée à la nuit. A la gare de l’Est. Même ébahissement. Même jumelle figure.- Qu’est-ce que cette bourgade ? On dirait de petites gares fermées d’une ligne secondaire non rentable. C’est un village de Fond de France. Sur le Pont-Neuf, un clocher sonna trois heures, et le bel entrain de Jacqueline baissait à nouveau sa flamme. Je me dois que la pièce finisse bien, pensa Lucien, dont la sueur perla sur le front. Tout en serrant son bras sous le sien, il envoya ses yeux, comme des chiens, en chasse, sous les porches, dans les entrées, dans les garages, dans les jardins, quand soudain, au détour d’un coin, comme un refuge inespéré, s’offrit, tous feux allumés, un commissariat de police. Le premier réflexe de Lucien, en citoyen honnête, fut de s’écarter, mais la réflexion seconde, de se rapprocher Ne donnons pas dans les lieux communs Agent de police et peintre en bâtiment sont frères. Du puissant fonctionnaire, assis derrière son bureau, Lucien sollicita l’exceptionnelle faveur, comme il n’y avait pas de place dans l’hôtellerie, de s’abriter avec son amie, dans son local. L’agent joua les hôtes avec la même noblesse, avec laquelle Lucien avait joué avec humilité les suppliants. L’homme est une machine, Descartes avait raison ! pensa Lucien. Tel organe se contracte ou se rétracte selon le stimulus! Honorons notre prochain, notre prochain nous honorera. Le policier fut si policé qu’il n’eût de cesse qu’il les vît installés sur un banc, verre de café brûlant en main, Jacqueline pelotonnée, les jambes ramassées sous une couverture. Ultime faveur, qu’il lui concéda comme une dernier dû, Lucien offrit à Jacqueline son épaule. Rayonnante, elle y posa doucement sa tête jaune comme paille, la roula doucement contre le cou de Lucien, ferma les yeux, et s’endormit ou fit semblant, Lucien ne sut trop bien.
A l’aube de leur nuit, remboursant à l’agent si civil ses civilités au centuple, ils allèrent fêter leurs noces blanches dans un café tôt ouvert, devant un grand crème brûlant, des croissants feuilletés et tièdes, et des baguettes croustillantes, tartinées de beurre frais, le garçon lavant devant eux le trottoir à grande eau fraîche. Avant qu’elle monte en wagon, Lucien posa ses lèvres sur la joue fraîche de Jacqueline, et Jacqueline les siennes sur sa joue à lui. Derrière la vitre, elle lui opposa un visage intrigué, mais lui, fit signe sur sa montre que la fourgonnette de son patron n’attendait pas. “Voilà une nuit qui en vaut mille autres, pensa Lucien en rê- “vant, tandis que, comme un rêve, la rame ravissait rêve et rêveur dans la nuit des profondeurs.
Chap. 8 Comment Lucien ne fut pas séduit par sa deuxième belle.
La deuxième beauté qui ne séduisit pas Lucien fut Mme Valérie M., la comptable de l’entreprise. Mme Valérie M. s’occupait de toute l’administration, c’est à dire des commandes, des devis, des factures, de la paie du personnel, de la maintenance, des relations avec les administrations publiques, du courrier et du téléphone. Elle avait une vanité : elle se prenait pour un mannequin. La comparaison était juste, mais contrairement à ce qu’elle pensait, elle n’était pas si flatteuse. Malgré tout, avec sa chemise à jabot, ses manches à gigot, ses poignets mousquetaire et son gilet d’homme, on ne pouvait nier qu’elle avait du chien.
- Lucien. Je vous prie. - Madame ? Elle avait passé sa superstructure par le guichet de sa cage . - Je ne maîtrise plus mon travail. Il me fuit de tous les côtés. Il me faudrait quelqu’un pour colmater les brèches... .. Le patron vous désignerait volontiers. Si vous vous portiez volontaire, vous seriez affecté chez moi huit jours... .. Vous seriez libéré une heure plus tôt. Il est juste que vous en tiriez un avantage, dit-elle.- Si vous me prenez par les sentiments, dit Lucien, toujours si faible quand il s’agissait de ses heures de travail. Dès lors l’affaire fut réglée en un tour de main.
Le lendemain, Lucien était affecté pour huit jours à la comptabilité. Lucien ne tarda pas à s’apercevoir que Mme Valérie M. n’était pas si riche de travail et si pauvre de temps qu’elle disait, parce qu’elle dépensait bien plus de temps à lui expliquer classement, logiciel et standard, qu’il n’était nécessaire. Il ne tarda pas non plus à s’apercevoir ensuite qu’elle avait des intentions privées en plus des professionnelles: comme la jument affectueuse passe sa tête familière par-dessus l’épaule de son cavalier pour qu’il caresse son dur chanfrein, de même, elle, sans cesse, penchait sa tête par-dessus son épaule ; ou elle s’asseyait sur son bureau, à côté de lui, tirait avec vigueur sa courte jupe, qui s’en raccourcissait encore, et lui offrait ses rotules comme sur un plat.
- Pas de cérémonie, lui dit-elle le lundi. Appelez-moi Valérie. Comme il n’obtempérait pas, quelques phrases plus loin, elle lui dit : - Soyez simple, Lucien. Appelez-moi Valérie. Je vous appelle bien Lucien. Sautant la difficulté, Lucien omit tout simplement de l’appeler d’un nom quelconque. Comme elle n’avait plus de nouvelles de son prénom, elle pensa que cette familiarité était chose acquise, et le mardi, franchit un pas de plus. - Si tu veux bien, on se tutoie. Le prénom pouvait s’éluder, le pronom non. Le vous se retrouva sous la langue de Lucien aussi fatalement que des cailloux sur la route.- Je t’ai dit de me dire tu. Lucien.- Je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces.- C’est au-dessus de tes forces ? Que veux-tu dire ? - Malgré moi, malgré vous. Vous m’imposez le respect. - Ce serait pour moi une marque de respect, justement. Tu m’honorerais de me traiter d’égal à égal. Ton vous est tellement dédaigneux.
Lucien résista, Mme Valérie M. persista, mais dans cette lutte langagière, ses forces furent trop faibles. Sa conversation s’émailla bientôt de tu et de vous, et puis, sans demander son reste, le tu s’enfuit à toutes jambes, laissant le vous vainqueur.J’ai gagné la première manche, pensa Lucien.
Le jeudi, elle fit donner la grosse cavalerie. Tournant le dos, comme si elle se sentait plus crédible, elle lui dit que depuis les 15 ans qu’elle connaissait son mari, elle s’était bien éloignée de lui, qu’il avait été la source de bien déceptions, qu’il n’avait pas du tout la stature qu’elle avait imaginée, malgré la haute profession qu’il exerçait. - Tout ce que l’on voit de loin paraît petit, dit Lucien. Il faut vous rapprocher de lui. Je suis certain que c’est un homme de qualité.- Lucien. Vous ne l’avez jamais vu. - Mais vous, je vous vois. Par vous, je le vois, lui. Pour qu’une femme, rare comme vous, ait choisi un homme tel que lui, vous échangeant lui-même contre vous, comme il faut que cet homme soit rare au moins autant que vous.- Et si je m’étais engagée d’après l’idée que je m’en faisais, et non d’après ce qu’il était ? Et si, une fois à pied d’oeuvre, je m’étais aperçue que le portrait était très enjolivé, que le vrai modèle était bien plus réaliste ? Vous faites erreur, si vous croyez qu’en la matière on ne peut faire erreur.- Vous auriez persisté dans votre erreur 15 ans ? Vous auriez laissé cette faute d’orthographe sous vos yeux 15 ans, sans la corriger ? Comment voulez-vous que je vous croie ? .. .. Certaines amours ne passent pas la belle saison, le mariage les supporte toutes, glacial hiver comme brûlant été, gai printemps comme triste automne. Quel amour supporte tout comme le mariage, ennui comme passion, tendresse comme agacement, patiences comme impatiences ? Il est le tout de l’amour et le tout de la vie. Quel amour et quelle vie lui arrivent seulement à la cheville ? Chose curieuse, elle protesta d’une voix faible, comme si elle ne savait pas par quels arguments lui répondre. Dire que je lui fais la morale pour la tenir àdistance, pensa Lucien. Peut-être, est-ce toujours pour tenir les gens à distance, qu’on leur fait de la morale ?
Le vendredi, dernier jour, elle fit donner ses dernières réserves. Il poussait la porte de sa cage vitrée, à son retour de l’entre midi-deux heures, quand il resta cloué sur place. Le bout des fesses posé sur le bout du bureau, le bord des paumes posé sur le bord du bureau, comme un sprinter, elle se pointait elle-même sur lui, chargée d’intentions jusqu’à la gueule. Fasciné comme un rouge-gorge par la vipère dressée et sifflante, il la vit le viser, se tirer, se projeter vers lui. Comme la dryade enlace de ses filaments passionnés le tronc rugueux du chêne immobile, elle enlaça de ses bras minces Lucien pétrifié, puis posa ses lèvres mobiles sur ses lèvres gercées.- Que vous êtes loin, dit-elle, la tête au-dessus de son épaule comme à la fenêtre.- C’est vous qui êtes distante, Madame.- Je le suis en ce moment, Lucien ?- Malgré vous, vous me tenez à l’écart. - Quand c’est moi qui fais tout le chemin ?- Votre air garde la distance. Vous découragez toute familiarité.Votre noblesse en impose, malgré vous. La tête à la fenêtre, la sous-chef resta immobile.
- Et comment est-ce que je sors du guêpier où je me suis mis ? Qu’est ce que je fais maintenant ? dit-elle en montrant leur posture.- C’est tout simple, dit Lucien. Remettez-moi à ma place. De derrière son dos, il ramena, devant, ses mains, et, reculant, tira la chef-comptable avec lui. - Traitez-moi comme je le mérite. Dites-moi de m’occuper de mes affaires. Il s’assit, sans lever les yeux sur elle et se pencha sur son clavier.
- Vous êtes un jeune homme désintéressé, dit-elle.- A votre place, je ne m’y fierais pas trop, lui répondit-il.
Ce fut ainsi que, pendant une semaine, Lucien usa, dans son entreprise de peinture, de l’avantage d’une heure, sans user cependant de ceux de Mme Valérie M., la comptable.
Chap 9 Comment Lucien fut séduit, mais bien malgré lui, par sa troisième belle.
C’était dans le métro, à cette heure crépusculaire où, entre le travail du jour et les rêves de la nuit, on rêve éveillé d’aiguillages délirants. Lucien, monté à Odéon, faisait, comme chacun fait quand il monte dans une rame, brève connaissance de la compagnie autour de lui, quand, au passage, son regard fut saisi par deux yeux noirs comme par des serres griffues. Effrayés, comme des moineaux, ses yeux s’échappèrent et voletèrent plus loin. La pellicule rapidement développée en lui, l’instantané révéla le plus beau des paysages méditerranéens : charmante place ovale d’un visage brûlé par le soleil, fins cyprès de noirs sourcils, douces collines dorées des joues, yeux noirs et allongés comme des amandes. Comme une aiguille aimantée, secouée, reprend peu à peu la direction du nord, le regard de Lucien, de proche en proche, reprit la direction du regard autre. Les yeux noirs, s’adoucissant, apprivoisèrent les siens captifs, les caressant avec délicatesse.
Ouvrant les portes à St Michel, la belle odalisque s’inclina vers Lucien, comme si elle faisait allégeance. Dans l’escalier, de deux mots rauques, elle jargonna qu’elle ne savait pas le français, mais sa main, se posant avec délicatesse sur la manche de Lucien, ajoutèrent que ça n’avait aucune importance. Sur le quai des Grands Augustins, comme une jeune fille timide, sa main chercha à tâtons la main de Lucien. Les doigts aux doigts dirent quelques mots, parlèrent plus net, se firent plus intimes, se croisèrent. Les paumes se goûtèrent, ensuite, comme du bout des lèvres, puis, dans une hâte subite, comme si elles portaient le verre à la bouche, se burent d’une large et longue gorgée. Reprirent leur souffle, comme nageurs à la surface. Puis, se burent à pleines lampées, comme deux ivrognes, ce qui le fit chanceler lui, arracher un profond soupir à elle.
Un escalier vers la Seine s’offrit à eux comme une bouche d’ombre. Se laissant avaler par la nuit, l’escalier dérobé les déroba au monde. En bas, s’approchant dans le noir à tâtons comme deux aveugles, ils se reconnurent, se touchèrent, en se touchant se pressèrent, en se pressant se serrèrent. Puis, à travers leurs vêtements comme à travers un filtre, se burent l’un l’autre longuement. Comme s’il la suppliciait, elle exhala un profond soupir, puis un autre, plus fort, puis un autre encore, plus fort encore. Ces soupirs, croissant en taille et en force, comme beaux et solides jeunes gens, devinrent gémissements. L’âge les mûrissant et les fortifiant, les gémissements se firent lamentations. Elle beuglait à présent comme une vache. Ce fut bientôt un boucan d’enfer, un barouf de tous les diables.
Effrayé par une conversation qu’il entendit en haut, Lucien leva les yeux, vit deux têtes penchées par-dessus le parapet, entendit des éclats de rire, des tapes dans le dos. Il voulut s’écarter d’elle, mais elle, à la hâte et inspirant avec force, comme si elle perdait pied et se noyait, jeta ses bras autour de lui, le serra contre elle, se frotta contre lui avec force et l’entraîna dans un tel tourbillon vertigineux, que Lucien, s’abîmant avec elle, rendit, en hoquetant, ses derniers soupirs. D’un fort coup de pied, il refit surface, se sépara d’elle, effroyablement confus. Elle protesta avec véhémence de mots obscurs. Mais lui la saisit vivement de sa main droite et l’entraîna. En haut, il fut mille fois désolé, recula de trois pas, fit demi-tour. Puis, sa main gauche tendant devant lui son imperméable devant lui comme une tente, s’enfuit dans la nuit.
Chap 10 Quelle admiration Richard avait pour Lucien.
- Comment peux-tu rester de glace ? demanda Richard Comment ne peux-tu pas fondre devant elles? - Elles, répondit Lucien, elles fondent devant toi? - Tu ne peux pas comparer. La femme est le diplôme, l’homme est le candidat. Pour un diplôme, nous sommes cent candidats.- Avec de telles théories, tu t’étonnes que les femmes te traitent comme elles te traitent ? Sache une chose : une femme n’est davantage que l’homme que dans la mesure où l’homme le veut bien.
Richard ne fut pas long à admirer Lucien plus que personne au monde. Il s’émerveillait de ce qu’un tel Adonis, aussi noble de corps que d’esprit et que d’âme, d’un tel goût et d’une telle intelligence, qu’un homme aussi bien fait pour la plus belle vie de bâton de chaise qui fût, se pliât avec une volonté aussi opiniâtre aux règles ascétiques d’un ordre aussi austère que l’art de la peinture. Mais ce dont il s’ébahissait plus que tout, c’était qu’un tel Apollon souverain et maître de lui, recherchât sa compagnie à lui, avorton informe, noeud de bestialité et de jalousie. La plus grande gratitude qu’il eût jamais envers Paris, ce fut, provincial, d’y avoir fait la connaissance de ce provincial-là.
Chap 11 Pourquoi Guillaume était enfermé dans une chambre d’un petit hôtel de la rue Bonaparte, et pourquoi il y soupirait à fendre l’âme.
Prisonnier d’une chambre d’un minuscule hôtel de la rue Bonaparte, - son geôlier l’y avait enfermé à clé, pour qu’il terminât dans les temps la thèse “La société dans Madame Bovary” qu’il lui avait commandée -, le roman de Madame Bovary en main, mais page de titre tournée vers le plancher, Guillaume soupirait à fendre l’âme, non tant parce qu’il était enfermé qu’à cause de sa co-détenue. Dans un premier temps, il avait espéré couper à la lecture du roman, en prenant le chemin de traverse de deux ou trois ouvrages de critiques. Dans cette malhonnête mais universitaire intention, il était allé consulter les fichiers de la Bibliothèque Nationale.
L’épouvante qui le prit quand il s’aperçut que les fiches sur Flaubert ne se comptaient ni par dizaines, ni par centaines, mais en mètres, céda la place à un fou rire intérieur homérique. Cela le mit tellement en joie qu’il arpenta le fichier Flaubert pour le plaisir, comme une galerie de monstres. Si beaucoup de fiches portaient le titre gris et terne de “Flaubert” ou “Gustave Flaubert”, certaines relevaient le leur d’un peu de couleur, cela donnait “l’oeuvre de Flaubert”, “le génie de Flaubert”, “le réalisme de Flaubert”, “la vocation de Flaubert”, “le grand amour de Flaubert” ; quelques rares relevaient le leur d’une couleur plus vive : “Flaubert devant la vie et devant Dieu”, “le romantisme des réalistes : Flaubert”, “Flaubert et le principe d’impassibilité”, “sensations et objets dans le roman Madame Bovary de Flaubert” ; l’une d’elle osa même une couleur crue : “l’idiot de la famille”. Toutes ces gens, pensa Guillaume, manquent-ils tellement de vie pour se livrer à l’étude d’un pareil fossile ? Lorsqu’il vit que le raccourci qu’il avait prévu, était indéniablement plus long que la route elle-même, il y renonça, tant trop de regret cependant. Qui me dit que ma mauvaise impression d’autrefois n’était pas fausse? Le lycéen n’était peut-être pas assez mûr pour l’apprécier ? Peut-être, ai-je tiré, à l’époque, cette idée reçue qu’il est plein d’idées reçues, de ce que justement il a écrit un Dictionnaire des Idées Reçues ? De ce contempteur des idées reçues, ne gardons pas d’idée reçue... .. Après tout, je suis payé. Je m’offre un lucre, pas un luxe. Si toute peine mérite salaire, tout salaire mérite peine. C’est au pur appât du gain que je cède, et non aux appâts frelatés de la Bovary. Je suis payé pour lire ? Lisons avec conscience.
Bien qu’il eût sous les yeux, les affiches qu’il avait épinglées au mur : “PLUS TOT J’AURAIS LU LE PREMIER MOT, PLUS TOT J’AURAIS LU LE DERNIER”, “IL A SUE SANG ET EAU POUR LABOURER SON CHAMP SILLON APRES SILLON, ET JE REFUSERAIS DE LE SURVOLER DE DEUX COUPS D’AILE ?”, “LIRE LE LIVRE MOT A MOT,C’EST COMME CA QU’IL A ETE ECRIT”, il était là à feuilleter le livre, à décompter du total des pages les pages de préface et d’introduction, il trouva le chiffre faramineux de 368, à atermoyer, et soupirer sans fin.
Chap. 12 Comment Guillaume vint à bout de Madame Bovary.
Soudain, sa raison eut raison de lui, et se pinçant le nez et retenant sa respiration, il plongea : “Nous étions à l’Etude, quand le Proviseur..” Il se rendit vite compte qu’il était imprudent de lire affalé, à la paresseuse : ses paupières bientôt s’alourdirent, et soudain, comme un ballon qui s’échappe de la main désolée d’un enfant, son attention s’envola dans les airs. Il se reprit avec volonté. Il lui fallait attacher solidement son attention à la main avec un noeud, s’il ne voulait pas que dans un moment d’inattention, elle s’envole. Le style balancé du livre vous incline à dormir, parce qu’il vous berce ? Il faut que la posture le contre et vous secoue. Si l’attention n’est pas maintenue en éveil par le style, qu’elle le soit par la posture. En conséquence, dès que son attention manifestait l’intention de se faire la belle, par nouvelle une posture il lui mettait la main au collet. Il lut ainsi Madame Bovary dans les postures suivantes : - le dos droit, comme un fils obéissant à table ; - assis tailleur sur le tapis, comme le scribe ; - à 4 pattes, le livre à plat par terre, comme un chien devant sa pâtée ; - à genoux, comme un pélerin à St Jacques de Compostelle ; - debout, le livre tendu à hateur des yeux, comme le diacre tend le lourd missel devant les yeux de son évêque ; - couché à même le dos sur le plancher comme un fakir sur une planche à clous ; - le corps collé au mur, comme un appelé sous la toise ; et dans bien d’autres positions encore.
Pour venir à bout de certains chapîtres particulièrement redoutables, il dut recourir à des mortifications spéciales : - le chapître de la jeunesse du mari, il le lut, le Petit Robert noms communs sur la tête ; - celui de la noce, ainsi que la terrible description de la pièce montée, une fourchette froide sous le col de la chemise, dents tournées vers la peau ; - celui, atroce des comices agricoles et du discours du chef de cabinet, nu comme un ver, devant la fenêtre ouverte, comme s’il se douchait d’un souffle d’air froid continu. Quant au récit de la mort de Madame Bovary, il le lut dans une posture normale, parce que cette mort mettait à mort le bouquin.
Il mit pour lire Madame Bovary 3 heures 37 minutes et 10 secondes, mais il ne jurait pas de n’avoir jamais passé un mot. Quand il l’eut fini, comme une équipe victorieuse fait le tour du terrain, il fit des aller et retour dans la minuscule chambrette, son esprit allant et venant, pendant que ses jambes venaient et allaient, puis il s’assit, prit son stylo, et écrivit les notes suivantes.
Chap. 13 De la thèse de Guillaume sur le sujet “la société dans Madame Bovary”.
Flohbaer. Ours à puces. écrivit-il, de rage. On souffre à lire ce qu’on souffre à écrire. De Flaubert, comme d’une religion établie, soyons les hésiarques. Remarque préliminaire. Dans son traitement des personnages, Flaubert proteste de son impartialité, celle qu’on met dans les sciences “ physiques.” Il en a menti ! Personne n prend plus honteusement parti que lui. Tout être qui n’est pas de son parti et de sa religion, il le brûle comme hérésiarque.
“ PIECES A L’APPUI. “ Les paysans, leurs filles : Leurs grandes fillettes de 14 ou 16 ans, “rougeaudes, ahuries, les cheveux gras de pommade à la rose, et ayant bien peur de se salir les mains... Les messieurs : Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles s’écartaient des têtes, quelques uns, n’ayant pas vu clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonales, des pelures d’épiderme larges comme des écus de trois francs, et qu’avait enflammées le grand air, ce qui marbrait de plaques roses toutes ces faces épanouies.. Le mari, médecin de campagne, rentrant de ses tournées le soir : Il “rentrait tard, à dix heures, minuit parfois, satisfait de lui-même, mangeait le reste de miroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s’allait mettre au lit, se couchait sur le dos, et ronflait. La passion de Charles n’avait plus rien d’exorbitant. Ses expansions étaient devenues régulières ; il l’embrassait à de certaines heures. C’était une habitude parmi d’autres, et comme un dessert prévu à l’avance, après la monotonie du dîner. L’entourage : le pharmacien : Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marqué de la petite vérole, et coiffé d’un bonnet de velours à gland d’or, se chauffait le dos contre la cheminée. Sa figure n’exprimait rien que la satisfaction de soi-même, et il avait l’air aussi calme dans la vie, que le chardonneret au-dessus de sa tête dans une cage d’osier : c’était le pharmacien. Sa femme : Quant à la femme du pharmacien, c’était la meilleure épouse de Normandie, douce comme un mouton, chérissant ses enfants, son père, sa mère, son cousin, mais si lente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d’un aspect si commun, et d’une conversation si restreinte, que personne n’avait songé, quoiqu’elle eût 30 ans, qu’elle pût être une femme pour quelqu’un, ni qu’elle possédât de son sexe autre chose que la robe.. Le percepteur : Sa casquette de cuir laissait voir, sous la visière relevée, un front chauve, qu’avait déprimé l’habitude du casque. Il portait en toute saisons des bottes bien cirées, qui avaient deux renflements parallèles, à cause de la saillie des orteils. .. il avait chez lui, un tour, où il s’amusait à tourner des ronds de serviette, dont il encombrait sa maison, avec la jalousie d’un artiste et l’égoïsme d’un bourgeois.. Que de mépris ! Et comme s’il ne suffisait pas que ces “médiocres soient médiocres, il faut qu’ils disent des pages de “médiocrités, pour mieux enfoncer leur clou ! Passons à la classe du haut. Les nobles : les femmes : “les éventails s’agitaient ; les bouquets cachaient à demi le sourire des visages, et des flacons à bouchon d’or tournaient dans des mains entrouvertes, dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures des dentelles, les broches de diamants, les les habits semblaient d’un drap souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles sur les tempes, lustrés par des pommades fines... les hommes :“Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaienes, les moires de satin, le vernis des beaux “meubles, et qu’entretient, dans sa santé, un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses . Les amants de Madame Bovary : Léon, le jeune homme : “- Quelquefois, dit Léon à Madame Bovary, le dimanche, je vais là, et j’y reste avec un livre, à regarder le soleil couchant. Je ne trouve rien d’admirable comme ces soleils couchants, reprit-”elle, mais au bord de la mer surtout - Oh ! J’adore la mer ! dit Mr. Léon - Et puis,ne vous semble-t-il pas, répliqua Madame Bovary, que l’esprit vogue plus librement sur cetteétendue sans limite, dont la contemplation vous élève l’âme, et vous donne des idées d’infini, d’idéal ?.. Rodolphe, châtelain : Sa toilette avait cette incohérence commune et recherchée, où le vulgaire, d’habitude, croit voir la révélation d’une existence excentrique; les désordres du sentiment, les tyrannies de l’art, et toujours un certain mépris des conventions sociales, ce qui le séduit ou l’exaspère. Ainsi, sa chemise de batiste à manches plissées bouffait au hasard du vent dans l’ouverture du gilet, qui était de coutil gris, et son pantalon à larges raies découvrait aux chevilles ses bottines de nankin, laquées de cuir verni.. .. - Toujours le devoir, dit Rodolphe à Madame Bovary. Je suis assommé de ces mots-là ! Ils sont des tas de vieilles ganaches en gilet de flanelle et de bigottes à chaufferettes et à chapelet, qui continuellement, nous chantent aux oreilles : le devoir ! Hé ! Parbleu! Le devoir est de sentir ce qui est grand, ce qui est beau .. Paris : Paris, plus opaque que l’Océan, miroitait aux yeux d’Emma dans une atmosphère vermeille.. .. Là-bas, le monde des ambassadeurs marchaient sur des parquets luisants, dans les salons lambrissés de miroirs. Venait ensuite la société des duchesses : on y était pâles ; on se levait à 4 heures ; les femmes, pauvres anges, portaient du point d’Angleterre au bas de leur jupon, et les hommes crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient à Bade la saison d’été, et vers la quarantaine, enfin, épousaient des héritières... ... Dans les cabarets des restaurants où l’on soupe après minuit, riait, à la clarté des bougies la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils étaient là, prodigues comme des rois, pleins d’ambitions idéales et de délires fantastiques... Une mention spéciale, enfin, pour les descriptions des choses et de la nature, et pour lesquelles Flaubert se sentait un devoir tout particulier : la pièce montée : Le pâtissier apporta lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu, figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes en stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis, se tenait, au second étage, un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et, enfin, sur la plateforme supérieure, qui était une prairie verte, où il y avait des rochers avec des lacs de confiture, et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet. la rivière : Dans la saison chaude, la berge, plus élargie, découvrait jusqu’à la base les murs des jardins, qui avaient un escalier de quelques marches descendant à la rivière. Elle coulait sans bruit, rapide, froide à l’oeil ; les grandes herbes minces s’y courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et comme des chevelures vertes s’étalaient dans sa limpidité. Quelquefois, à la pointe des joncs, ou sur la feuille des nénuphars, un insecte à pattes fines...
Telles sont les pièces du dossier. “ Ma thèse. “ Les choses d'abord. “ Puisque ces descriptions sont les dernières pièces, occupons-nous en premier. Lorsque ces deux descriptions détaillées de cette pièce montée et de cette rivière entrent en scène, poussant les personnages de côté, elles prennent si bien toute la place à leur place, que les personnages n’existent plus. Je veux bien que certaines choses affectent les personnages de façon particulière, et que dans la mesure où ils les affectent, un auteur s’y attarde, mais dans cette mesure seule. Or, ici, le récit est subitement coupé comme d’une publicité pour pâtissier, et d’un dépliant pour office de tourisme. Tout se passe comme si Flaubert avait autant de points de vue qu’il y a de choses . Il passe de la description totale d’une chose à la description totale d’une personne. Il semble ne pas savoir qu’un auteur doit avoir un point de vue unique, celui sur son héros, et voir tout le reste selon ce point de vue unique-là. Avoir beaucoup de points de vue, c’est n’en avoir aucun." Les personnages, à présent. “ Si je classe les personnages selon la note que l’auteur leur donne, mauvaise quand il les dénigre, bonne quand il les flatte, je trouve parmi ceux qui ont une mauvaise : les paysans, le pharmacien, le percepteur, le chef de cabinet, le médecin ; parmi ceux qui ont une bonne : les nobles, le châtelain, les ambassadeurs, les duchesses, les actrices, les gens de lettres. Entre ces deux classes d’êtres, se situe “Madame Bovary, qui se meurt d’être des premiers et de ne pouvoir “être des seconds.
Un peu d’histoire. Quand Madame Bovary a-t-elle paru ? En 1851, soit trois ans, après que la Royauté ait poussé dans les ors ses derniers soupirs, et que dans son berceau démocratique poussait ses premiers vagissements la République. Quelle sera ma thèse ? Ma thèse sera que, par son regret mordant de l’Ancien Régime, de sa Royauté et de sa Noblesse, qui se mouraient, et par sa haine incontrôlée de la République Egalitaire, qui naissait, et de ses classes montantes - paysans, pharmacien, médecin, fonctionnaires de la république, l’écrivain trahit son désarroi devant la nouvelle donne politique.
Ceci formera le squelette de ma thèse, le reste n’est plus que chair à ajouter. Vite fait, bien fait.
Et Guillaume reposa son stylo.
Chap. 14 Où Guillaume admire l’invention du livre de poche.
Le livre de poche en main, Guillaume admira l’objet. Qu’il aimait cette belle invention de l’édition ! Ce prisme droit bien tranché, cette marche de marbre poli, ce bloc de bois bien équarri et bien poncé, lisse comme la peau, souple comme la chair, solide comme du cuir, que l’on peut feuilleter et malmener sans qu’il bouge d’un iota, imprimé sur un papier gris poussière avec des caractères courants, et d’un prix modique, était pour lui un archétype comme un trench-coat ou un jean. Il fit à cette oeuvre d’art longuement ses civilités, lui expliqua qu’il ne lui en voulait pas, mais qu’il fallait bien, pour s’ôter de la pensée le contenu, qu’il s’ôte de la vue le contenant, et, en lui présentant mille excuses, leva devant son pied le bouquin, et le dégagea avec force sur l’armoire
Chap. 15 Comment Guillaume prisonnier fit connaissance d’une prisonnière.
Il eut, soudain, l’impression d’être séquestré deux fois, par son geôlier et par Madame Bovary. L’odeur double de renfermé lui montant à la tête, des maux commencèrent à lui poindre, quand, tout à coup, comme un souffle d’air frais, quelqu’un frappa deux coups légers à la porte. Vivement, il sauta sur ses pieds, et, l’oreille à la porte, dit d’une voix rauque, muette qu’elle avait été depuis si longtemps.- Oui ? On chuchota : - Abdeslam ? - Guillaume.Abdeslam est de votre côté, à l’extérieur. On appuya en vain sur la poignée de la porte. - On est l’otage des Barbaresques ? dit la voix. - Volontaire. Volontaire... .. Bien que blanc, je suis son nègre... .. Pour tout vous dire, Abdeslam m’avait commandé il y a un mois, une thèse sur Flaubert. Comme je tardais à lui livrer la commande, il m’a mis en demeure.
- Je suis témoin que vous prenez les choses à coeur. Vous mettez même plus que votre coeur à nu !, dit la voix d’un ton canaille. Les yeux de Guillaume sautèrent par la fenêtre sur la fenêtre d’en face.- Vous, vous m’avez vu par la fenêtre !- Je ne m’en cache pas. .. .. Vous ne vous cachiez pas.- Mon indécence n’était pas voulue en tant qu’indécence, dit Guillaume.- Mon indécence à moi, à vous regarder, était voulue en tant que telle, j’avoue, dit la voix, grasse. Il y eut de Guillaume un silence comme un froid. - Vous n’allez pas, dit piteusement la voix, me laisser avec ma confession sur les bras, sans un mot d’absolution. Dites quelque chose... Je ne sais plus où me mettre.Il n’en fallut pas moins pour dégeler Guillaume. - Oeil pour oeil, dit-il. Que l’oeil qui a vu soit vu. Il faut subir la loi du talion, si vous voulez que je vous pardonne... .. Mais habillée. Je ne suis pas sans pitié. Et il l’entendit s’éloigner.
Leurs fenêtres faisaient face à face, s’ouvraient sur un comble brisé à la Mansart, et donnaient sur une courette noire comme un puits. Un large chéneau en zinc courait tout autour, comme un chemin de ronde. Une jeune femme ouvrit la fenêtre en face. Guillaume ouvrit la sienne. Sur le fond obscur de sa chambre, elle se découpait comme une silhouette. Elle était belle comme une princesse arabe. Elle avait le visage long et mat comme une datte, un nez busqué comme une tente berbère, deux yeux long ciliés comme des palmes, des cernes d’un bleu Touareg, des cheveux noirs qui tombaient de chaque côté comme de lourdes tentures ; des épaules larges et carrées, le dos arqué s’effilant ; des seins sur la poitrine menus ; peu de taille, peu de hanche ; le bassin bas et bien caréné ; les jambes longues et fuselées. Femme sans conteste, elle était belle à la fois comme une femme et comme un homme. “Et voilà comment elles sont.” se dit Guillaume. - Je vous plais ?- Infiniment, dit Guillaume.- Je suis, comme vous, une captive volontaire, sauf que chez moi la clé qui ferme ma porte est de mon côté, et que ma geôlière est à l’intérieur... .. Si vous saviez. Mon tyran me maltraite comme il n’est pas permis, dit-elle en montrant du pouce le fond de sa chambre.- Vous habitez avec quelqu’un ? chuchota Guillaume.- Horrible. Pire qu’un homme. Une femme... .. Elle est d’un fade, d’un doucereux. Elle me gâte, vous ne pouvez pas savoir. Elle me dorlote, me berce, me cajole. C’est un supplice pire qu’un supplice... Vivement qu’un homme me rudoie. .. .. Un sourire ombra la barbe de Guillaume. - Il s’agit de moi, dit la princesse.- J’avais compris, dit Guillaume. Les deux longs yeux fendus se fermèrent à demi.- Deux esclaves, dit-elle en les présentant tous les deux. Si nous faisions part à deux, nous ne serions plus esclaves qu’à demi.- Ah. L’esclavage de chacun serait réduit de moitié, c’est certain, dit Guillaume.
- .. .. Quand est-ce que votre pirate revient de ses courses en mer ?- A la brune sonnante. A dix heures tapantes, dit Guillaume.- Cela nous laisse toute latitude... .. Si nous dînions de conserve et de conserve ? J’ai du thon en boîte. Guillaume plongea des yeux dans la courette. - Vous pourriez prendre la voie des airs ? dit la princesse, les yeux sur le chêneau qui courait le long du toit.
Comme s’il n’avait attendu que ce signal, Guillaume enjamba la rambarde, prit pied sur le pont du chéneau et commença le périlleux cabotage. Appuyé sur le zinc du toit par son bras comme la cheminée par sa tige en fer, il cheminait pas à pas. La princesse lointaine trembla cent fois, mais applaudit bien davantage quand, arrivé à bon port et enjambant le bastingage, il débarqua chez elle.
La jeune femme s’attribua un travail de femme, grilla des tranches de baguette, pela des pommes de terre, les fit bouillir, coupa une gousse d’ail en dés tout petits, un oignon en grands arcs minces, effeuilla la laitue, la lava, l’essora, mêla au fond d’un saladier huile vinaigre, moutarde, sel, ouvrit la boîte de thon au naturel, le fit chauffer, fit bouillir doucement la sauce à la Béchamel, mit la table, une rose dans un verre au milieu, et Guillaume s’attribua une tâche d’homme, et ouvrit la bouteille de Samothrace.
Tout en oeuvrant, ils se présentèrent. La princesse dit qu’elle s’appelait Irène, qu’elle était grecque de l’île d’Homère, qu’elle était hôtesse de l’air. Guillaume n’eut pas froid aux yeux et professa les deux professions qu’il exerçait. La deuxième enflamma Irène comme du papier. Elle lui demanda s’il était en ce moment sur quelque chose, il lui répondit que non seulement il était sur quelque chose, mais que quelque chose était sur lui. Comme s’il regrettait d’en avoir trop dit, il exprima la réserve que ce quelque chose n’était pas encore bien solide, ne tenait pas bien sur ses jambes, et qu’on ne pouvait pas encore le faire trotter tout seul. Irène répliqua qu’il ne l’avait pas mis au monde pour le laisser dans son berceau, et qu’elle exigeait qu’il lui fasse faire ses premiers pas. - Un auteur, dit-elle, ne peut éternellement lire ses oeuvres sous son drap avec une lampe de poche. - C’est que c’est tout petit. - Ce sera donc vite lu. - Me voilà au pied du mur. Vous l’aurez voulu. Guillaume sortit de sa poche trois feuillets, et tout en mangeant et buvant, mais plus buvant que mangeant, lut la petite chose ridicule qui va suivre, et que le lecteur peut sauter tranquillement, et sans prendre d’élan, tellement la flaque est petite.
Chap. 16 De “L’oncle Vincent”.
Projet de scène unique à deux personnages.
La scène se passe à la fin d’un de ces repas de famille entre frères et soeurs devenus pères et mères, et qui sont si sinistres. La belle-soeur de l’oncle Vincent avait placé son beau-frère à côté d’un de ses neveux, parce que, dit-elle, acerbe, tous deux dégageaient le même air d’ennui de famille.- C’est gentil. Ca promet, dit Irène.- C’est le nouveau théâtre. C’est à la mode. C’est anglais, s’excusa Guillaume. L’oncle avait entre le double et le triple de l’âge de son neveu et son avenir derrière lui, le neveu l’inverse. De la situation médiocre de l’oncle à la Poste aux échecs répétés à l’Université du neveu, quarante années comme une les séparaient. Tous deux s’adressaient saluts et sourires muets, comme deux voisins d’un balcon à l’autre, quand l’oncle prit le taureau par les cornes.
- Guillaume. Excuse-moi.
- Tiens, dit Irène. Le neveu s’appelle comme vous. - Nous sommes une petite troupe sans grands moyens. Nous jouons en famille.
L’oncle.- Nous avons tous un jardin secret, Guillaume. Les hauts murs que nous élevons autour ne cachent rien à personne. Les gens savent très bien quel est le tien. Ton jardin secret est un jardin de poète. Guillaume.- (rouge comme un coquelicot) Ne le criez pas sur tous les toits.L’oncle.- Je ne t’en fais pas honte.
- Les acteurs peuvent rougir à volonté ? demanda Irène. - Vous ne savez pas tout ce qu’on leur enseigne ! On les dresse à tout. A la danse, aux acrobaties, au mime, à l’anglais, au langage des sourds, à jouer d’un instrument, à chanter, à se taire, à hurler, à pâlir, à rougir, sauf à jouer, mais ça, c’est une autre affaire.
L’oncle.- Je t’en honore au contraire si bien, que j’ai un sujet pour toi. Guillaume.- (qui faillit faire unegrimace, mais, comme il avait l’habitude de se dominer, son visage ne marqua pas seulement un pli) (pour lui-même) Le nombre de gens qui n’écrivent pas et qui disent à ceux qui écrivent qu’ils ont un sujet pour eux est faramineux.
- Un acteur peut montrer qu’il se domine ? demanda Irène.- C’est ce qu’ils peuvent le mieux. Ils le peuvent si bien qu’ils ne savent plus ce que c’est que se laisser aller. Se dominer de jouer, c’est même ce qu’ils jouent de mieux. C’est ce qu’ils peuvent le mieux. Ils le peuvent si bien qu’ils ne savent plus ce que c’est que se laisser aller. Se dominer de jouer, c’est même ce qu’ils jouent de mieux.
Guillaume.- (haut) Je t’écoute.L’oncle.- Les subventions ont hélas si bien tué le théâtre qu’on n’y célèbre plus que des commémorations... .. Dès lors, me suis-je dit, plutôt que rien, pourquoi pas mon sujet ? D’autant plus que mon sujet, c’est mon rien... .. Je sais que cette représentation risque de te poser des problèmes techniques. Une scène avec un personnage, c’est déjà un pari, mais un personnage qui n’est rien, c’est une gageure. Il y a bien un exemple russe, me diras-tu : Les Méfaits du Tabac. Je te répondrai que le tabac, dans cette pièce russe, joue un rôle de deuxième couteau, qui donne à la pièce son piquant, et que moi, je n’ai pas ce second rôle-là. Mes méfaits de mon tabac à moi sont sans tabac, et sans méfaits d’ailleurs non plus. Cela risque de poser quelques problèmes. Mais ce sont les tiens, pas les miens. .. ..Tu m’écoutes ?Guillaume.- (pour lui-même) Au fur et à mesure que mon oncle parlait, mes craintes, s’accumulant, firent bientôt un assez joli tas.... .. Je connaissais la vie de mon oncle, parce que rien n’était plus simple à connaître. Il avait eu de brefs désordres dans sa jeunesse, dont il se repentit tôt et vite, et mena le reste de sa vie une vie rangée. Il avait eu, tôt, à un bureau tout près de son domicile, une place d’inspecteur de la Poste, qu’il n’avait plus quittée de sa vie, s’était marié tôt, s’était perpétué en deux filles, qu’il éleva bien, maria bien, c’est à dire haut, et ne voyait plus, bref avait eu une vie sans histoires. Voilà son histoire: Allez donc en faire une histoire. L’oncle.- (avec ironie) Au reproche que mon personnage et mon action sont nuls, je t’opposerai que ma pièce suit strictement la règle des 3 unités d’Aristote : une action -toujours la même-, un lieu -toujours le même, la maison, la Poste-, un jour -comme mille-, un personnage -un seul, seul-.C’est mieux que la règle des 3 unités, c’est la règle des 4 . Cela devait faire une pièce plus classique que les classiques.Guillaume.- (pour lui-même) Mon oncle ironise, mais il dit plus vrai qu’il croit. D’après les théories littéraires modernes, son sujet est le type même du sujet nouveau... .. Seulement, il y a un hic. Si en tant qu’auteur, j’adore le quotidien, en tant que spectateur, je hais l’immobile, le statique, le répétitif... ..(haut) Je t’écoute.
L’oncle.- (avec gravité) Guillaume. Toute ma vie, j’ai eu à coeur de remplir avec conscience mes devoirs d’état. J’ai toujours eu à fierté de payer rubis sur l’ongle tout ce que je devais : loyer, charges, impôts. Chaque fois que je m’acquittais d’un dû, j’étais heureux comme d’une parole tenue... .. Pour ma femme, j’ai essayé toute ma vie de me faire pardonner du péché d’être son mari. J’ai tenté à toute force, en l’aimant, de la forcer à m’aimer. Qu’est ce que c’est véritablement : aimer? Aimer par amour, ou aimer par devoir ? Aimer par amour est à la portée du vice même, puisqu’il suffit de se laisser aller. Mais aimer par devoir relève d’une autre vertu, parce qu’elle vous oblige sans cesse à ramer contre le courant. .. .. Mais quelle volonté remplace quel sentiment ? 35 années d’efforts quotidiens ne m’ont convaincu que d’une chose, c’est que ma femme aurait préféré comme mari un autre que celui qu’elle a eu... .. Au travail ? Je n’ai pas fait grève un seul jour. Les jours où j’ai été absent parce que j’étais malade, se comptent sur les doigts d’une main... .. Quand j’allais au travail le matin, fatigué deux fois, du travail de la veille et de l’idée du travail du jour, faisant malgré tout contre mauvaise fortune bon coeur, et retroussant mes manches, je m’attelais à mon travail quand même, -et-, miracle, perdu dans mon travail comme dans un nouveau monde, la journée passait comme une heure. J’oubliais fatigue et tristesse, comme le matin on oublie le cauchemar de la nuit. Et le soir, lorsque je me retournais sur ma journée, quelle n’était pas ma satisfaction, lorsque je contemplais l’imbécile travail fait tout le jour. Pour finir par quoi ? Pour finir par me retourver le lendemain, fatigué et abattu, comme je m’étais trouvé la veille . .. .. Toute une vie ainsi. .. .. J’avais espéré que mes supérieurs reconnaîtraient mes mérites. Maintenant que je quitte ma vie de travail, je m’aperçois que les supérieurs n’accordent jamais promotions et augmentations qu’à leurs inférieurs qui leur sont recommandés d’en haut, ou qui les flattent, ou leur rendent des services, ou ferment leurs yeux sur leurs pratiques. Et qu’à la fin de sa vie de travail, un travailleur consciencieux ne peut attendre justice que du tribunal de sa conscience. Maigre tribunal... .. Me voilà en clôture d’exercice. Quarante années m’apparaissent comme vides. Sauf l’honneur qui est sauf, mais qui n’est plus honoré par personne, j’ai l’impression d’avoir vécu pour rien... .. Je ne me plains pas, note. Comment pourrait-on se plaindre auprès de soi-même ? Je suis moi-même mon propre auteur de ma propre pièce. Je ne peux que me huer moi-même... .. Tel est le sujet que je te propose... .. Dernière remarque : si tu devais traiter mon sujet comme une caricature, me railler et te moquer de moi, je préfèrerais que tu me laisses inaperçu comme je l’ai été, que tu laisses mon ridicule à son ridicule, et que tu abandonnes l’obscur à son obscurité... .. Adieu, Guillaume.
Là-dessus, l’oncle embrassa le neveu, se leva, courbé sortit inaperçu comme à son ordinaire. Le neveu s’avoua à sa honte, que son oncle ne fut que trop fidèle à lui-même, parce que dès que sa vue s’otât de sa vue, sa pensée s’ôta de sa pensée. Il ne fallut pas moins que le premier jour de sa retraite, l’oncle perdit la vie, - comme l’amoureux éconduit, il mourut du coeur- pour que sa pensée ressuscitât dans sa pensée.
La pièce a la meilleure fin qui se puisse, puisqu’elle finit en queue de poisson, comme l’oncle. dit Guillaume- Ce n’est pas une vraie pièce, dit Irène.- C’est une pièce sur une pièce. Ca fait fureur en ce moment.- Il n’y a pas tellement d’action. - C’est justement l’action, qu’il n’y ait pas d’action, dit Guillaume avec un geste d’impuissance.- Il manque aussi une morale, dit Irène.- Je n’ai pas voulu faire de morale. Je ne suis pas assez vieux pour ça.- Selon vous, qu’est ce qu’il aurait du faire ? Faire des hold-up ? Avoir des aventures ?- Je n’ai pas voulu non plus écrire d’immoralité. Je ne suis plus assez jeune pour ça.
Irène eut la bonté de dire qu’elle n’avait jamais rien entendu de ce genre. Avec une passion assez inattendue, elle pressa Guillaume de lui donner les 3 feuillets, qu’elle voulait proposer à un metteur en scène de ses amis comme lever de rideau. Guillaume eut beau objecter que cela faisait belle lurette que les metteurs en scène ne lisaient plus de pièces d’inconnus, qu’il fallait d’abord se faire un nom dans le journalisme, la politique ou le gangstérisme, trois choses pour lesquelles il n’avait reçu aucune formation. “Croyez-vous qu’on puisse apprendre cela en autodidacte ? “ demanda-t-il. L’heure du retour d’Abdeslam approchant, tous deux se donnèrent rendez-vous au chapître suivant. Comme un chat de gouttière qui revient de ses frasques, Guillaume retourna, par le chéneau, réintégrer sa prison.
Chap. 17 Comment Guillaume retrouva son geôlier, puis Irène.
Tournant avec fracas la clé dans la serrure, l’émir esclavagiste, parfumé comme un buisson de roses, en complet moutarde, chemise fleurie, cravate indienne, escarpins fruitier, réveillant Guillaume de ses songes amoureux, fleurit son retard d’ornementales excuses. Riant de son joli cynisme, Guillaume s’excusa de passer aux choses ennuyeuses, exposa tout à cru sa thèse. Réticent d’abord, à cause de son caractère qu’il jugea subversif - pense, je suis un étranger, et dans le climat actuel, et avec une blanche en plus, ditil en montrant Madame Bovary-, mais, raisonné par Guillaume qui lui vanta l’indépendance intellectuelle des intellectuels, l’émir esclavagiste accepta enfin la thèse de la thèse de Guillaume. Il le pria seulement de l’étoffer par des anecdotes de la vie et des déclarations politiques de Flaubert. Puis Abdeslam remercia avec chaleur Guillaume de lui économiser un temps et des forces précieuses,qu’il pouvait ainsi dépenser plus utilement dans les indispensables plaisirs, et le libéra.
L’index sur les lèvres, immobile comme un sphinx de pierre, Irène guettait Guillaume au détour du couloir. Elle posa doucement sa main sur la poitrine de Guillaume, le poussa par sa porte entrouverte, qu’elle referma sur eux à double tour silencieusement. Immobiles dans l’ombre comme deux statues dans une église déserte, ils entendirent Abdeslam approcher à peu feutrés de leur porte, frapper deux coups légers, chuchoter Irène contre la porte comme contre la grille d’un confessionnal, écouter un instant, et puis s’en aller silencieusement comme il était venu.
Dans la sombre pénombre, la chambre était sourdement éclairée par la pâle lueur diffuse des réverbères. Irène s’approcha de Guillaume si bien que son ombre lui cacha la fenêtre, puis le mur, puis tout. Il sentit sur ses lèvres un souffle léger comme une brise. S’approchant tous deux de qui s’approchait, ils ne furent bientôt plus qu’une seule ombre. Guillaume était offusqué, - ce serait pécher par omission que le taire - , et s’il faisait plus que se laisser faire, c’était par politesse. Qu’est-ce que c’était que cette nouvelle espèce de femmes, qui faisaient des avances à la place des hommes ? Etait-ce un chaînon nouveau de l’espèce féminine, comme l’australopithèque C a suivi l’australopithèque B ? Ou Irène était-elle la manifestation d’une aberration chromosique ? A moins qu’elle ne fût tout simplement une détraquée ? Mais Irène ne tarda pas à apaiser totalement l’inquiétude de Guillaume. Elle opérait si bien avec méthode, mêlait si bien douceur et force, fit oeuvre de chair si intelligente que la pudeur offusquée de Guillaume fondit comme neige au soleil. Et s’il lui resta, un court moment, le regret, que les sentiments à peine fussent déjà fauchés comme blé en herbe, - il aurait tant aimé que cet amour nouveau-né crût jusqu’à sa naturelle puberté : les plus grands voluptés de l’amour ne sont-elles les premiers tendres émois ? -, mais ce regret bref subit de tels assauts du plaisir qu’il ne tarda pas à rendre l’âme.
Chap. 18 Comment finit la double aventure, la barbaresque et la grecque.
Cette nuit avec Irène fut la première, la semaine fut l’abonnement. Pendant 7 jours, Guillaume fut trois en un, comme la Trinité : le jour, au centre, il s’occupait de son petit peuple d’enfants, dévoué comme une mère à ses petits ; le soir, incarcéré par le barbaresque dans le bagne de sa chambre d’hôtel, il travaillait à sa thèse, d’arrache-pied, comme un forçat ; la nuit, enfin, il chavirait et sombrait corps et biens dans les bras d’Irène, dans le plus voluptueux des naufrages. Il s’adonnait tout entier à chacune de ces vies, sans qu’aucune n’empiétât sur les deux autres, fût-ce en esprit : n’est-ce pas cela le comble du bonheur ?pensa-t-il.
Le 7ième soir, l’ouvrier des lettres soumit l’ouvrage à son commanditaire qui se l’appropria. Comme les lords anglais qui salissent leur costume trop neuf, l’émir tacha avec soin le texte tout neuf de Guillaume de barbarismes, solécismes, impropriétés. Outre que la thèse acquiert une touche de vraisemblance, pensa Guillaume, elle gagne un charme tout particulier, comme une cicatrice de petite vérole, ou un regard effleuré par une coquetterie. La pomme véreuse de Merisi n’est-elle pas plus belle que la pomme cirée de Ruysdaël ? Lorsqu’il jugea la thèse portable, content de lui, Abdeslam paya Guillaume comptant. Dès cet instant, s’étant connus, ils ne se connurent plus, et la seule nouvelle que Guillaume eut jamais d’Abdeslam, c’est que sa thèse avait eu la mention bien.
L’aube du 8ième jour grisant les murs de la chambre, Guillaume, allongé aux côtés d’Irène, se surprit à penser que les amours de leur sorte ne pouvait avoir qu’une vie brève, comme une rose coupée, dans un vase. Il se reprit aussitôt pour sa noire ingratitude si masculine, quand Irène se mit sur son séant, arracha une page de son agenda, écrivit à droite de la page IRENE, à gauche GUILLAUME, déchira la feuille en deux, tendit la moitié GUILLAUME à Guillaume, garda la moitié IRENE pour elle. Guillaume sentit bien une petite éraflure au coeur, mais comment aurait-il pu être inconséquent ? Ne faisait-elle pas avec une belle simplicité ce qu’il se compliquait à s’interdire ? Ce fut ainsi que Guillaume se sépara d’Irène, mais non de son souvenir qu’il garda dans son coeur toute sa vie. Quant à l’Oncle Vincent, il descendit dans la tombe une deuxième fois, parce que Guillaume n’en entendit plus jamais parler.
Chap. 19 Quelle proposition désespérée Guillaume fit à Richard et à Lucien pour forcer leur talent, et quelle suite tous trois lui donnèrent.
Guillaume s’impatientait de ce que chaque fois qu’il prenait sa plume, il la reposât aussitôt; Quel sujet choisir ? Quel personnage ? Il lui semblait être à la croisée de 100 chemins, et au désespoir d’avoir à les essayer un par un, dans le vain espoir de tomber un jour sur le bon. “Ah ! Si j’avais plus de temps que des soirs.” A peine cette idée lui vint-elle à l’esprit, “convoquons notre trépied, pensa-t-il, nous vaticinerons dessus.” Et il convoqua leur assemblée à une conférence au sommet pour le 1er mars, paie de février en poche, souligna-t-il.
Au jour dit, Richard et Lucien frappaient à sa porte. Guillaume leur demanda s’ils avaient en poche ce qu’il avait demandé. - Elagué de la cotisation syndicale, dit Lucien. Dès que la paie vous pousse en fin de mois, le délégué vient avec son sécateur et vous taille le bout.- Grignoté des tickets de cantine du mois, dit Richard. Je suis si dépensier que si je ne fais pas mes réserves en début de mois, je jeûne à partir du 10... .. Mais quid ? C’est pour tes pauvres ?
- Oui. Vous. dit Guillaume... ... Camarades, dit-il, en montant sur une estrade, nous nous honorons certes, de gagner notre pain, mais nous gémissons en même temps que cet honneur soit si coûteux. Nous dépensons à notre travail du jour tant de temps et de forces, que le soir, il ne reste, pour notre art, que des miettes. Etre artiste amateur épuise. Si nous passions professionnels pour un temps ?.. .. Je propose qu’à partir d’aujourd’hui, nous économisions chaque mois pendant 3 mois un tiers de notre salaire, et qu’au bout de ces 3 mois, nous nous payions un mois de congé non payé.- Diable, s’écria Richard, dans un cri du coeur. Qu’est ce qu’on ferait toute la sainte journée?- On serait tout à notre art.- Mais, dit Richard qui rosit.- Mais quoi ? dit Guillaume, inquisiteur.- Je serai franc, dit Richard, même si ce n’est pas à mon honneur.- C’est si tu n’étais pas franc, que ce ne serait pas à ton honneur.- Bien que j’aie peu de temps,de ce peu de temps, je fais peu. Si j’avais plus de temps encore, je me connais, j’en ferais moins encore. Et si j’avais tout le temps, j’en suis certain, je ne ferais plus rien du tout.- Nous établirions pour notre communauté des règles draconiennes. Crois-tu que ce ne serait pas dans tes forces de les respecter ? - Je travaillerais comme un fou, figure-toi, si je savais quoi faire. Tu sais quoi faire, toi ? .. .. S’exprimer, pour dire quoi ? Pour quel art nouveau, montrer quelle vie nouvelle ? Dans quel nid dénicher cet oeuf frais ?.. .. Ce qui paraît pour la première fois, n’a jamais existé auparavant. Il faut donc le créer de toutes pièces. Comment assembler les pièces d’une machine qu’on n’a jamais vue, et sans plan de montage ? Comment mettre la main à une figure, si l’on ne sait quelle figure la figure doit avoir ? Je ne sais pas, moi, et si je ne sais pas, je ne fais pas.
- Une question se pose à nous, dit Guillaume en regardant Richard et Lucien de ses yeux clairs, et tout ce que vous trouvez à faire, c’est ne rien faire ?.. .. Et si, comme le Saacré Collège, nous nous mettions sous clé, et délibérions avec nous-mêmes à huis clos, jusqu’à ce qu’il y ait une fumée blanche ? Et si, à l’heure dite, nous nous rendions dans notre propre salle des examens, faisions nous-mêmes notre propre appel, nous asseyions à notre table à notre numéro, et sous notre propre surveillance, composions sur le sujet : quoi faire , pendant un temps imparti ? Jugeriez-vous cela insensé ?.. .. Le siècle fait tout pour culpabiliser les artistes : amateurs, professionnels, professionnels, amateurs! Si nous vidions le différend nous-mêmes ? Que savons-nous si ne faire que de l’art porte à l’art préjudice ou avantage ? Un artiste peut-il se vouer 24 h/24 à une telle matière idéale que l’art, sans perdre le sens des réalités ?.. .. Si au lieu de laisser les autres nous la dicter, nous faisions notre religion nous-mêmes ?- Pourquoi pas ? dit Lucien, réticent.- Je ne suis pas contre, dit Richard, réticent de même.
- Objection ?.. .. Le projet de loi est voté, fit Guillaume le forcing. A l’application... ..De quoi s’agit-il ? De faire dès aujourd’hui des coupes sombres dans nos dépenses... .. Taillons dans notre garde-robe, dit-il crûment aux chaussures de Lucien. Essayons de plaire par ce que nous sommes, et non par ce que nous paraissons... .. Epargnons-nous les dépenses.. .. publiques, dit-il avec férocité aux chaussures de Richard. Une personne du sexe qui coûte ne vaut rien. Sachons séduire dans rien de nous déduire. Sachons délier nos bourses sans bourse délier... .. Quant aux livres, dit-il sans davantage d’aménité à ses propres souliers. Ne nous faisons pas d’illusions. Un livre n’est pas une clé, mais une serrure de plus. Aucun livre ne livre la clé de votre énigme, sauf le vôtre propre. Plus on lit, plus on lit.Il faut avoir lu, bien sûr, pour ne pas refaire ce qui a déjà été fait. Mais il faut savoir s’arrêter de lire, et passer à soi... .. Quant à nos agapes du samedi soir, vous connaissez le conseil du metteur en scène : nüchtern, à jeun. Que voulons-nous ? Consommer ou produire ? Nous dînerons debout, place de la Bastille, d’un sandwich que nous aurons confectionné nous-mêmes... .. La séance est levée.
Lucien et Richard quittèrent Guillaume pensifs, ce qui le rendit pensif à son tour.
Si pensif, que le soir même, au bouchon même où ils avaient l’habitude de festoyer, et comme pour se narguer lui-même, Guillaume, une pile de livres tout neufs sur la table devant lui, consultait la carte, quand il vit Lucien, qui se frayait entre les tables un chemin vers lui, et Richard là-bas, qui poussait la porte.- Alors, dit, sévère, Lucien, à un Guillaume debout qui dansait d’un pied sur l’autre, le visage incendié comme un soleil couchant, le Diogène des auteurs ?- Le frère prêcheur de l’ordre mendiant des arts et des lettres ? dit Richard, sarcastique, en pointant la pile de livres. - Que voulez-vous, je souffre de schizophrénie, dit Guillaume.- Parle poliment, dit Lucien.- Pas de grossièretés, dit Richard. - Comme le gouvernement, dit Lucien, j’ai dans la tête les idées les meilleures, mais j’ai aussi en-dessous un peuple stupide qui n’écoute pas et se met en grève pour un rien. Comme vous savez, c’est le peuple qui commande, et le gouvernement le suit.- La tête va par ci, et le corps va par là, allons bon, dit Richard, rigolard.- C’est vrai, dit Guillaume, l’esprit a beau freiner à mort, le corps galope à fond de train.- L’esprit freine de son côté, et le corps galope du sien, dit Lucien. Comme c’est pratique. - Oui, dit Guillaume. Je ne rêve que d’une chose, c’est que corps et esprit marchent la main dans la main, si on peut dire. Mais j’ai peur que ce rêve soit utopique... .. Retournez-vous contre vous, se rebella-t-il tout d’un coup. Vous avez déteint sur moi. Vous étiez si peu chauds pour ma mobilisation que j’ai fini par me déserter moi-même.
- J’abrège ton supplice, dit Lucien.
Il fit un pas en arrière, tira sans grâce sur ses pantalons et découvrit de magnifiques chaussures jaunes en chevreau. Cette peau m’a coûté la peau des fesses. Pivotant avec un bel ensemble, Guillaume et Lucien tournèrent la tête vers Richard, qui flambait d’un beau rouge écrevisse. - Hé oui, dit Richard, en baissant la tête... .. A votre différence, se défendit-il en montrant les livres et les chaussures, mes biens à moi étaient immatériels. - Immatériels ? Parce qu’il n’en reste plus rien ? dit Guillaume. - Nous bouchonnons le bouchon ! dit Lucien qui, voulant désencombrer la conversation, les invita à prendre place. - Tiens, dit Richard, en saisissant le premier livre de la pile de Guillaume. Ce livre porte comme auteur et comme titre les mêmes initiales. Voilà donc un auteur qui s’écrit lui-même. - Oui, dit Guillaume. C’est un de ces nouveaux linguistes. Celui-là sera nouveau longtemps. C’est un ferrailleur de premier ordre. Il vous découpe à l’intense flamme de son chalumeau les vieilles carcasses qui encombrent le paysage, comme un rien. Il fait la plus merveilleuse des places pour les ouvrages nouveaux... .. C’est notre nouveau Montaigne.
Et tous trois festoyèrent d’un menu dispendieux, qu’ils arrosèrent d’un vin, qui n’était pas bon marché. - S la bombance nous inspire davantage que mon régime, dit Guillaume en levant son verre, c’est que c’est la bombance qui a raison.
deux
Chap. 1 Comment Richard, lassé du continent de sa continence, appareilla pour la haute mer, et comment il y entraîna Guillaume et Lucien.
“J’en ai assez de quêter d’une truffe humide une caresse qui ne vient jamais. pensa Richard un jour... ...Qu’ai-je à m’abaisser à faire des neuvaines et allumer des cierges pour qu’il pleuve ? Il faut que je tienne à honneur d’être maître de ma pluie et de mon beau temps... .. Quelle pratique jette d’emblée une bonne femme dans les bras d’un bonhomme, sans qu’il ait besoin de la supplier à genoux ? La danse, par Faust... ..Pour que per- sonne ne vous fasse danser de la belle manière, que faut-il ? Conduire le bal, pardi... .. Conclusion: prenons des leçons. Et, vouant à tous les diables les Inspecteurs Généraux de l’Education Nationale de ne pas inscrire dans les programmes des lycées, une matière mille fois plus fondamentale que l’étude des variables aléatoires, à savoir la danse de société, il se mit un magot de côté, puis frappa à la porte d’une Ecole de Danse, - marche, valse, boston, tango, rumba, samba, blues, jazz, rock -, du côté de N.D. de Lorette, et prit des leçons particulières.
A sa grande surprise, il fit, dans ses progressions sur le parquet ciré, tant de progrès, qu’au bout de six séances, il crut qu’il savait danser. Mais une chose est de rouler la voiture lancée, où il n’y a plus qu’à appuyer sur la pédale d’accélérateur, et une chose est de démarrer à froid, voiture arrêtée, débrayer, passer la première, lâcher le frein à main en accélérant, et ainsi de suite, jusqu’à la cinquième. Il ne lui fallut pas moins de dix-huit autres leçons pour se sentir parfait maître de son véhicule. Sa première vertu étant la volonté, - n’est-ce pas la vertu des vertus, puisqu’elle est la mère de toutes les autres ? -, il fit tant et si bien qu’un beau jour, il fut sur une piste de danse, comme s’il y avait toujours été. D’une main négligente, il tendit à Guillaume et à Lucien une invitation au bal, qu’en fin de cycle, l’Ecole de Danse organisait dans une salle municipale. - Vous savez danser au moins, dit Richard, du ton du professeur de maths qui demande à ses élèves de Terminale S, s’ils ont compris le problème. - Je danse, mais lentement, dit Guillaume. - Moi, je suis fou de valse lente, dit Lucien. - Ote un temps, ou ajoutes-en un, dit Richard, et tu danseras tout.
Chap. 2 Du bal de l’Ecole de Danse, où Guillaume reconnut une femme, parla avec son mari, et dansa avec sa fille, qui le mit dans ses petits souliers.
Comme six brillantes planètes, six salles illuminées tournaient autour de la salle du bal, ronde comme la terre. Assis en orbite à une table d’une de ces salles, nos trois amis avaient sorti leur périscope, et faisaient le tour d’horizon des bâtiments en vue. Soudain Guillaume braqua son viseur, agrandit l’objectif. Mais aurait-il prêté à cette femme là-bas, - qui officiait comme aide-cuisinière au centre où il travaillait -, et à son vieux mari, à côté d’elle, la moindre attention, s’il n’avait vu, en face d’eux, ce visage si enchanteur, aux yeux verts et profonds comme des grottes marines, au nez spirituel comme une fresque minoenne, aux lèvres rondes ourlées comme les rouleaux de la mer - un chef d’oeuvre classique, l’île de Crête, en personne ? Certainement non. Il devait en convenir. - Excusez-moi, dit Guillaume à ses pairs. - Déjà ? dit Richard, aigre.
- Monsieur Guillaume, dit la femme, en joignant les mains. .. Andrea, mon mari, Marianne, ma fille... .. Andrea, dit-elle au vieillard, c’est Guillaume, le jeune premier dont je t’ai parlé.- Ah. Le modèle des hommes, paraît-il ! dit le vieil Andrea, en ouvrant une chaise, au bout de laquelle Guillaume posa un bout de fesse. Ma femme dit que vous êtes un modèle d’équilibre. Un jeune homme universel. Vous seriez doué pour tous les rôles : amoureux, amant, frère, mère, père, fils et Saint-Esprit. Vous pourriez tout jouer : plongeur, secrétaire, pape, nourrice. Le parangon des jeunes gens, dit-il à Guillaume cramoisi qui de la tête répondit par des dénégations. .. .. Vous avez cependant un défaut, c’est que ma femme vous cite en exemple à son mari. C’est à cause de vous que je suis ici, à tourner en rond comme un jeune homme. Vous ne trouvez pas qu’il y a mieux à faire à mon âge que tourbillonner sur un parquet ?- Tu ne serais pas ici, dit sa femme, si tu n’avais pas voulu y être.- Que tu dis, dit le vieillard, que, depuis ses compliments, Guillaume trouvait moins vieux.- Parfaitement, dit la femme. Plutôt que laisser à ta fille pleine liberté, tu préfères te priver de la tienne... .. Tu la sortiras encore quand elle sera grand-mère, au lieu de me sortir avant que je le sois !- Et même ? Si cela était ? Ai-je tort ?.. .. Marianne. Je te laisse juge. Ai-je tort de me faire ton ange gardien dans ces lieux et à notre époque?
- Il n’est pas sûr qu’on y croie encore tellement de nos jours, aux anges, dit Marianne avec prudence.- Garde du corps, si tu préfères. Ne crois-tu pas que par ces temps de violence, certain corps soient à garder ?- Le reste de la journée, le corps, tu le gardes tellement ? Est-il tellement moins exposé ? dit Marianne, avec prudence, mais fermeté. Le vieillard pas si vieux se tut. Par la brèche, Guillaume s’engouffra. - Je vous demande pardon, dit-il au vieillard pas si vieux, est-ce que vous m’autorisez à danser avec Mademoiselle votre fille ?
- Pourquoi est-ce que je me fierais en vous plus qu’aux autres ? dit le vert vieillard. Si vous faites tout consciencieusement, vous devez débaucher consciencieusement, comme le reste... .. A moins que je table sur ce que, lié avec la mère, vous vous retiendrez avec la fille. Mais qui est sûr de nos jours de quelque chose ?.. .. Que voulez-vous. A la fortune du pot, fit-il un geste vers sa fille.
- Me permettez-vous de vous inviter à danser, dit Guillaume à la jolie Crétoise.- Avec plaisir, dit en coupant sa fille, la mère à son mari, et en se levant.- Mon père fait les questions pour tout le monde, et pour tout le monde ma mère fait les réponses, dit Marianne en se levant. Et les deux couples mirent le cap vers la piste ronde. Guillaume dansait avec lenteur que sa recherche d’un sujet de conversation ralentissait encore.
- J’aime bien vos parents, lui dit-il en lui montrant leur couple d’ amoureux de la danse. Ils sont aussi prêts à se défendre bec et ongles qu’à tomber dans les bras l’un de l’autre. Ils semblent très amoureux l’un de l’autre.- Je ne sais pas, dit Marianne.- Comment ? Vous ne savez pas ? Qui le sait mieux que vous ?- Je ne me suis jamais posé la question. Il se tut.Ce fut comme si elle lui avait tapé sur les doigts d’un coup sec.
Le silence lui mit si bien l’épée dans les reins, qu’il osa se risquer une deuxième fois.- Votre père vous est très proche.- Ca, c’est le moins qu’on puisse dire. - Il vous est visiblement très attaché.- Ca, très solidement.- Et vous lui êtes aussi attachée, que lui à vous. - Si le gendarme est attaché au voleur, le voleur est attaché au gendarme. C’est une vérité de La Palisse. Guillaume, dans ses petits souliers, se demanda à quel jeu elle jouait.
Le silence le poussa si bien dans ses derniers retranchements, que bravement il repartit une troisième fois à l’attaque.- Je suis curieux d’un homme comme votre père. Tout à l’heure, il trouvait qu’il avait autre chose à faire à son âge, et, regardez, il tourne comme une toupie.- Vous devriez le lui dire. Il aimerait comme tout. Elle avait le nez levé vers lui comme une dague, et ses deux lèvres le pinçaient jusqu’au sang.- Vous savez quoi ? lui dit-elle, alors qu’il la raccompagnait à sa table. Vous devriez l’inviter à danser.
Elle lui claquait la porte au nez avec violence. Il s’inclina en aveugle, et en heurtant bien des tables et bien des chaises, il fit force voiles vers son port d’attache.
Chap. 3 Comment Richard, jaloux, accueillit Guillaume de retour de la piste.
Richard qui, l’oeil en coin sur Guillaume, avait tourné autour des tables en vain comme une aiguille folle, accueillit Guillaume avec aigreur. - Ce n’est vraiment pas être un grand chasseur, que de tuer la vache du pré voisin. Tu la connaissais ! dit-il.- Du moins, je connais sa mère, dit Guillaume.
- Au moins, est-ce qu’elle Bèze (Théodore de)(1519-1605) ? - Tu cites tes classiques ? demanda Lucien.- Tu ne devrais pas utiliser de noms savants, dit Guillaume. - Oh, ne faites pas les chattemites, dit Richard avec véhémence. La bouche passe ces choses sous silence, mais l’esprit, lui, ne cesse-t-il pas d’en causer ? Est-ce que tôt ou tard ne se pose pas la question du fion ?- Oh, dit Guillaume - Ah, dit Lucien.- C’est vrai, convint Guillaume.- Ce n’est pas faux, accorda Lucien.
L’orchestre attaqua une rumba. Comme si le starter avait tiré le coup de pistolet, Richard démarra en trombe. Mais il avait beau être le premier à bien des tables, il n’eut que des fins de non-recevoir. On avait un geste de recul, et on tournait la tête, comme s’il faisait la manche ; on penchait la tête, pour faire son tour, comme s’il était un poteau ; on avait un regard hautain, et la tête faisait un non sec, comme s’il ignorait à qui il parlait ; ou on souriait, et on disait non merci gentiment, comme s’il était un demeuré. Debout près de la porte, parmi les soldes, il rageait comme un chien. Le pis est que toutes ces mijaurées qui le refusaient du haut de leurs yeux, s’il avait eu le choix, il les aurait repoussées du bout des pieds ! Il les voua aux gémonies, leur souhaita les pires supplices, d’être abandonnées, veuves tôt, de vieillir mal. Il jeta un coup d’oeil inquiet vers Guillaume et Lucien, mais ils n’avaient pas un regard pour lui. Leur délicate amitié fut pour lui une infinie consolation.
Chap. 4 Où Guillaume et Lucien parlent politique.
Guillaume demanda à Lucien, si une soirée comme celle-là n’était pas le meilleur lieu et le meilleur moment, pour parler politique. - De l’art de se gouverner à l’art de gouverner, il n’y a que le se à ôter, dit Lucien.
- La question que je me pose et que me repose, dit Guillaume, est la suivante : l’artiste ne s’exprime-t-il qu’en son nom propre ? Est-il à lui-même son propre seul modèle ? Si l’artiste lève son propre drapeau et défile dans la rue, je crains qu’il n’y en ait qu’un seul pour le suivre : lui... .. Pour moi, en conséquence, modèle et public, en art, se confondent ! Nous voulons plaire au public ? Que le public soit notre modèle. Le public, devant son propre portrait, ne pourra que se plaire... ..Nous entendons-nous ? demanda-t-il à Lucien, qui approuva. .. ..Le public. Bien. Quel public, à présent ? L’homme ordinaire, le travailleur, bien sûr, puisqu’il est le nombre... ..J’en viens donc à la question de notre débat : si, donc, le travailleur est notre modèle, devons-nous, nous artistes, comme notre modèle, adhérer à un parti politique ?
- L’avantage de l’adhésion à un parti est la clarté, dit Lucien. Entre les camps, nous choisissons le nôtre. Nous ne sommes pas dans l’inconfortable de l’artiste assis entre deux chaises. .. .. L’inconvénient, par contre, est que si nous choisissons l’un, nous refusons l’autre. L’artiste ne doit-il pas être à la fois de tous les partis, et au-dessus des partis ? Le devoir d’un artiste n’est-il pas d’envisager sans cesse tout à tour, tous les points de vue, et aucun ? L’artiste ne se doit-il pas d’être libre? .. ..Maintenant, me diras-tu, la liberté, pourquoi faire ?
- Reportons-nous à notre modèle, le travailleur, dit Guillaume. .. .. Un travailleur peut-il être à la fois d’un parti de droite et d’un parti de gauche ? On ne peut être à la fois pour celui qui est pour vous et pour celui qui est contre vous.. . .. Encore faut-il qu’on sache lequel est réellement pour vous, il est vrai.
- De moi-même, dit Lucien, je serais assez de droite.- Comme je suis laid, dit Richard, je suis de gauche.- Vraiment ? dit Guillaume à Lucien, ignorant Richard. - Sincèrement. J’ai une sainte horreur du désordre... .. J’adore que chaque chose soit toujours à sa place, mon chevalet, mes pinceaux, mes couleurs, que mon propriétaire reste bien dans son appartement, qu’à l’étage règne un silence religieux, et dans la rue une pax romana! Et que le lendemain suit exactement le même jour que la veille.
- Tu aimerais que partout règne un ordre de fer et une paix de mort? dit Guillaume.- J’adorerais.- Pour celui qui a une bonne place, qui est bien au sec et à l’abri, l’ordre et la paix sont intéressants. Mais la paix et l’ordre intéressent-ils ceux qui se plaignent de l’injustice et du mépris dans lesquels cet ordre et cette paix le maintiennent ? dit Guillaume.- Aïe, dit Lucien. Je me suis mis dans un sale cas... .. Tu me colles au poteau... .. Peut-on laisser la question pendante ?- On a toujours tout intérêt à laisser le fruit pendre à l’arbre tant qu’il n’est pas mûr.- Je suis aussi de gauche, parce que j’ai des problèmes personnels, dit dans le vide Richard.
Chap. 5. Comment Lucien fut invité par un saxe, et comment ce saxe ne s’occupa pas plus de lui que s’il était un balai.
Depuis un moment, Lucien écartait de la main ce qui lui semblait être un reflet. Quand il regarda ce que c’était, il vit, là-bas, deux yeux bleus légèrement posés sur les siens comme deux libellules. Il vit la délicate tête qui portait ces deux yeux bleus s’incliner une fois, pour l’inviter à l’inviter, comme l’ange sur les troncs des églises. Le tout avait un tel charme qu’il ravit Lucien.
- Tu permets, dit Lucien.- Je t’en prie, dit Guillaume.
Mais les deux yeux bleus s’étaient envolés des siens, et s’étaient posés sur ceux d’une amie à côté d’elle. Lucien fut en voie de faire demi-tour, lorsque les deux yeux bleus le rattrapèrent, de leur douce laisse le tirèrent, l’attirèrent.
Lucien était à présent debout à côté du saxe, la main posée sur sa hanche à elle, et le saxe était debout à côté de Lucien, la main posée sur son épaule à lui, et pourtant, elle était tournée vers son amie avec qui elle parlait, sans se soucier de Lucien pas plus que s’il était un balai.- Quoi ? lui dit l’amie. Tu l’as revu ?- Chez lui. Hier soir, triomphait le saxe. - Et tu as soufflé sur le feu, je parie.- Pourquoi serais-je inclémente aux doux climats ?- Et ? Résultat ?- Résultat ? dit le saxe en riant d’un rire de cristal. Les rôles sont inversés. Il m’a dit que j’étais ailée comme l’esprit, immatérielle comme l’âme. Que lui, en comparaison, qui faisait métier spirituel, n’était que basse matière. Que s’il y avait dans cette cure un confesseur et un pénitent, ce serait à lui de se confesser et à moi de lui donner pénitence. Qu’il avait été sacré à tort, parce que personne n’était plus profane que lui. Qu’il savait bien qu’au lieu de sérieuse, grave, utile, la fonction telle qu’il l’exerçait était frivole, futile, superflue. Mais qu’il saurait se convertir. Il faisait voeu de se faire nouvel Adam.- Qu’est-ce que tu lui as dit ?- Pourquoi répondre toujours à tout ?- Tu le laisses espérer en vain ? Est-ce que ce n’est pas cruel ?- Il avait une si jolie ferveur. Il avait de si jolies effusions.- Rappelle-toi. Personne ne te déplaisait autant que lui. Il te donnait mal aux dents, il n’y a pas huit jours.- Mais voilà. Entretemps je lui ai plu. Le plaisir de plaire parle toujours plus fort que le déplaisir, du moins jusqu’à ce que le déplaisir couvre la voix du plaisir à son tour... .. Je suis comme ça, ma vieille. - Et maintenant ?- C’est la surprise. dit le Saxe. La vie serait-elle amusante, si on la prévoyait tout le temps ?
Et le saxe, se tournant vers Lucien, sans plus prêter attention à lui que s’il était un balai, décomposa sa valse lente le plus gracieusement du monde.
Chap. 6. De la curieuse conversation qu’eut Lucien avec le saxe.
La diversité féminine est infinie, pensa Lucien. C’est un ravissement de tisser une danse aussi arachnéenne avec un saxe aussi fin et délicat, mais c’est une horreur de l’entendre disséquer un vivant d’un scalpel aussi cruel.
- Il va défroquer et vous demander en mariage, croyez-vous, dit Lucien crûment au saxe. Elle tourna vers lui un regard vide, comme si elle se demandait quel était cet étranger qui osait lui adresser la parole. Vous n’avez pas honte de rôtir ce saint homme sur le gril ? dit Lucien.- Veuillez, je vous prie, ne pas regarder sur la copie du voisin, dit le saxe.- Vous ne manquez pas de toupet, dit Lucien C’est vous qui me mettez la copie sous le nez. Et vous vous êtes bien assurée que je n’en perde pas une miette. Et vous êtes bien trop fine mouche pour faire vos confidences à la cantonade sans motif. Sans doute, vouliez-vous me remettre à ma place avant même que je la quitte.- Vous rêvez, mon vieux, dit-elle, la bouche rouge et ronde comme une cerise. - Ah. Je rêve. J’ai peut-être rêvé aussi que vous m’avez invitée à danser? - Vous vivez dans un autre monde.Vous voyagez en pleine utopie. dit le saxe en haussant ses épaules délicates. Lucien se détacha d’elle et s’inclina.- Pardonnez-moi. J’avais cru. Je vous ai manqué. C’est un horrible malentendu. Veuillez accepter mes excuses. Il allait rompre et faire demi-tour, quand, comme des ongles de chauve-souris, des griffes accrochèrent sa chemise.
- Ah. Vous ou un autre, dit-elle d’une voix agacée.. .. De toute façon, est-ce que ce n’est pas toujours une loterie?.. .. A la vérité, j’aurais pu plus mal tomber. On ne demande, après tout, à un danseur, que d’avancer ses jambes. .. .. Vous ne dansez pas mal, dit-elle en s’approchant de lui, et en posant sa main délicate sur son épaule. Si de votre côté, je ne vous répugne pas.. ..- Je plane dans les hauteurs, dit Lucien. Vous dansez à ravir .Je suis aux anges, dit Lucien, sensible au terrible effort qu’elle avait fait pour se rétablir sur la barre et les mains en appui. Et tous deux s’enlacèrent avec délicatesse. Ils dansaient leur lent et gracieux boston, quand, d’une voix immatérielle, elle lui dit :
- Voyez la pauvre chose que vous faites de nous. Nous vous craignons si bien à l’excès, que, pour vous amadouer, nous vous louons à l’excès. Pour dire la vérité, vous dansez médiocrement. Vous mettez honnêtement un pied devant l’autre, sans plus... ..Enfin ! L’important, n’est-ce pas qu’on vous retrouve à l’arrivée ? - Ah. Merci, dit Lucien, soulagé. Votre franchise m’enseigne la mienne. Nous autres, nous avons une telle hâte de vous pousser à la chute, que nous vous déversons dessus des compliments à pleins tombereaux... .. Ne croyez pas un dixième de ce que je vous ai dit. Les uns marchent vite, vous, vous marchez lentement.. Lorsque l’un traîne, l’important, n’est-il pas que l’autre l’attende ? - C’est du plagiat, dit le saxe.- C’est vrai, je plagie votre franchise. Je prends leçon de votre leçon. Je vous ai crue si fragile comme un saxe, que j’ai craint qu’une trop rude franchise ne vous brise. Mais, à voir les châtaignes que vous m’envoyez, vous êtes plus robuste que vous avez l’air. - Vil copieur, dit-elle. Lucien prit le parti de se taire, qui est le parti qui réconcilie toujours tout le monde.
Laissant la parole à la danse, ils se dirent alors les plus jolies choses.
Chap. 7 Comment Richard, aigre, jalouse Lucien, et comment Lucien et Guillaume raisonnent Richard.
Lorsque Lucien revint à sa place, Richard, qui souffrait la mort du succès de Lucien, et qui souffrait de souffrir, dit à Guillaume : - Tu as vu ? Il la vise et il l’a...Tu as vu le vase de Sèvres ? Elle a la taille pas plus large que le col d’une carafe. C’est étranglé comme un pylore. On se demande comment le haut communique avec le bas. C’est à se demander où elle loge ses viscères... .. Enfin. Comment faites-vous? Vous sonnez aux plus jolis pavillons, et on vous ouvre comme si on vous guettait. Moi, je frappe aux pires HLM, et non seulement, elles ne répondent pas, mais elles font le mort à l’intérieur. .. Qu’ai-je à chercher des explications ? Il suffit de comparer vos deux articles et le mien, et on devine pourquoi les clientes se jettent non sur moi, mais sur vous. Qu’ai-je fait au ciel pour qu’il ait fait de moi un pareil coucou ?- Tu as vu ce Mont-Pelé ? dit Guillaume, en passant sa main sur son crâne déboisé, et ta forêt vierge ?- Et ma charpente métallique ? dit Lucien en serrant sa chemise sur ses côtes saillantes. On voit mes rivets. Crois-tu que j’allèche autre chose que des ouvrières métallurgistes ?... Et ton morceau de roi ?
- ... Si tu ne trouves pas ce que tu cherches, ajouta Lucien, et qui est pourtant en abondance, peut-être devrais-tu t’interroger ?- M’interroger ? interrogea Richard.- Sans indiscrétion, dit Lucien, peut-on savoir le genre de frangines que tu invites ?- Comme si j’avais le choix, dit Richard. J’invite qui je peux. Et bien que je prenne garde de ne choisir qu’au-dessous de mes moyens, malgré tout, elles ne sont pas dans mes moyens. Même celles dont personne ne veut ne veulent pas de moi.- Si je comprends, tu invites celles que tu peux ? - Oui. Et même celles-là.- Et si tu renversais la vapeur ? Richard arrondit la bouche en cerise. - Oui. Si, au lieu d’inviter celles que tu peux, tu invitais celles que tu veux ? Richard arrondit sa bouche en fraise.- Tu ne te sens plus ? dit-il sans élégance. Si je déplais à celles qui me déplaisent, combien plus je déplairai aux autres.- Que j’aime. Que j’aime, dit Lucien, qui applaudit avec enthousiasme. Veux-tu me bisser ce dernier air ? Tu devrais le chanter en public, tu ferais un tabac. Qu’est-ce que tu disais, là ?- Si je déplais à celles qui me déplaisent, combien plus je déplairai aux autres... .. Eh bien.- Si je comprends, tu t’armes du courage le plus héroïque pour monter à l’assaut de celles qui te déplaisent, et tu fuis comme un lâche sans demander ton reste, devant celles qui te plaisent. Voilà un héroïsme et une lâcheté dont je serais incapable. Richard arrondit sa bouche en abricot.- Raisonne, dit Lucien. Ne crois-tu pas qu’il y a des chances que l’amour soit la plus juste des balances ? Si des filles te déplaisent, ne crois-tu pas qu’il y a des chances que tu leur déplaises aussi ? Ce fut alors que Richard ouvrit la bouche en oeuf de Christophe Colomb.- Tu prétendrais que le corollaire est exact ? Que si des filles me plaisent, je leur plais aussi ?- N’est-il pas logique que ma logique soit plus logique que la tienne? - Mais, objecta, Richard. L’histoire ne regorge-t-elle pas d’histoires de gens qui aiment et ne sont pas aimés ?- Histoires tragiques, dit Lucien, levant l’index comme une institutrice. Justement. Il s’agit moins d’amour, que d’amour-propre. Ce sont des erreurs de personnes qui ne veulent pas reconnaître leur erreur. Ce sont des entêtés, des têtus, des bourriques. Et ça tourne mal. C’est bien fait pour leur pomme. Richard regarda ses deux amis comme un novice deux vieux sages.
- Vous me découvrez tout un monde.- Et toi, tu nous en découvres un autre, dit Lucien. Cent fois plus extraordinaire. Chercher un trésor où il n’y en a pas. Peut-on plus recherché ?.. .. Juge de ton avance, quand tu en chercheras là où il y en aura. - Eh bien, dit Richard, sceptique en se levant. Allons vérifier la justesse de vos théories. Et il les quitta, et Lucien et Guillaume, se tournant l’un vers l’autre, avec discrétion, se retirèrent sous la tente de leurs palabres politiques.
Chap. 8 Comment Richard vérifia la justesse de la théorie de Lucien, invita une marquise, qui l’échauda néanmoins, ce qui le rafraîchit.
Richard circulait la crête fière comme un roi de la basse-cour parmi sa cour de pondeuses, quand, de son oeil exigeant de prince raffiné, d’entre les deux haies de sa royale cour, il vit au loin un objet, qui lui parut digne de lui : c’était une marquise de rêve, en robe mauve comme violette de Parme, le visage délicat comme celui d’une poupée, paré d’une merveilleuse perruque de neige, assise en face d’un chevalier servant, beau comme Murat. Sûr et certain qu’avec ce chef d’oeuvre de la nature, il allait se ramasser une pelle, dans sa hâte même de prouver aux deux idéalistes qu’il péchaient par angélisme, de loin, comme un coup de semonce, il fit à la marquise un geste brutal vers la piste. Ce qui se passa lui laissa les voiles pendantes : sans hésiter un seul instant, la belle gabarre leva l’ancre, et, toutes voiles parme dehors, mit le cap droit sur la piste.
Richard se frotta les yeux, fronça le sourcil : quelque chose clochait, il y avait là une entourloupe! L’oeil aux aguets, il traversa la forêt des tables comme autant de traquenards. Mais elle s’approcha de lui, lui d’elle, et il l’enlaça comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie.
La première chose dont il s’aperçut, c’est qu’elle avait une bonne demi-tête de plus que lui. Chose paradoxale, son sentiment de supériorité s’en accrut d’autant, comme s’il avait gagné un lot plus gros que prévu. La deuxième chose dont il s’aperçut, c’est que si de corps elle établit tout de suite des contacts très étroits avec le sien, si étroits même qu’ils n’auraient pas pu l’être davantage, des yeux, à l’inverse, elle fut très lointaine, les détachant et les envoyant comme au tiers-monde. Ce désaccord entre l’air et l’accompagnement mit l’esprit de Richard quelque peu en discorde : c’était une sorte de contradiction barbare, du genre, se consola-t-il, des siennes propres.- J’ai peur, dit Richard, pour lancer une passerelle entre leurs deux mondes, d’avoir contrevenu aux règles de la politesse. J’aurais dû demander à votre compagnon la permission de vous inviter.- Et puis quoi encore, aboya-t-elle comme un chien. Pourquoi pas ne pas lui faire la demande en trois exemplaires ? A cet aboiement, Richard fut pris d’une rage folle. C’était bien sa chance. Il tombait sur une querelle d’amoureux. Il payait une fois de plus les frais.
L’orchestre subitement agressa la piste d’un swing. La rage de Richard, que doubla la rage du swing, éclata comme un orage. Aggripant au vol la marquise par le bras, comme on fait d’un voleur qu’on surprend, il la traîna sur la piste avec sauvagerie, comme l’hominien devait traîner sa femelle. Le temps d’un flash pour photographier qu’elle souriait aux anges, ce qui porta sa rage au carré, il la traita comme sa rage infinie l’inspirait : la tira avec force, comme s’il voulait lui arracher le bras ; la fit pivoter à droite, à gauche, comme s’il lui flanquait des paires de gifles ; la jeta sur son dos, comme un sac ; la poussa d’une main violente sur sa poitrine, comme s’il claquait une porte avec force ; la culbuta, comme s’il la jetait dans l’escalier ; la tourna comme une toupie, la secoua comme un prunier, la lança en l’air coemme un ballon de rugby. Il trouva tout naturel, qu’en esclave soumise, elle épiât ses mouvements, guettât ses regards, qu’avant même que son oeil eût fait un clin d’oeil, son oeil fût obéi à l’oeil. Au troisième épaulé-jeté, il s’était lui-même assis sur un trône. Mortel plus que mortel, il était devenu immortel. Le temps même, si périssable, avait péri. Les danses succédaient aux danses comme l’éternité à l’éternité. Il ne la ramenait même plus à sa table tellement les danses s’enchaînaient aux danses, comme une chaîne sans fin.
Chap. 9 Comment le père de Marianne battit le rappel de Guillaume.
Guillaume regardait la forêt des danseurs tristement comme un paradis perdu, quand, de l’orée de la piste, il vit surgir le jeune et sympathique père de Marianne, sa femme au bras, et qui du doigt le mettait en joue.- Vous avez débauché ma fille. Elle est grosse de vos oeuvres. Et vous l’abandonnez. Vous allez me faire le plaisir de réparer au plus vite... .. Qu’est-ce qui se passe ? Vous ne la trouvez pas à votre goût ? Ce n’est pas un assez joli morceau ?- Je crains plutôt de n’être pas au sien.- Erreur. Ne vous fiez pas à son air. Elle vous paraît peut-être rugueuse envers vous de l’extérieur, mais de l’intérieur, elle a bien de la mollesse pour vous.- J’ai essayé de l’écailler comme j’ai pu. Je ne suis parvenu qu’à me couper.- Vous n’avez pas coupé au bon endroit. Si vous ne coupez pas le muscle, soyez sûr que l’huître vous restera fermée.- Eh bien. J’essaierai de nouveau.- C’est ça, essayez. J’aimerais tellement la savoir entre les mains d’un fin gourmet, dit-il, avant de se noyer dans la mer des danseurs. Lorsque l’entracte fut fini, Guillaume appareilla, et lentement mit les voiles vers la jolie île crétoise.- Puis-je tenter de vous tenter une seconde fois ? - Il n’y aucune raison que je ne cède pas, comme à la première, dit-elle les yeux profonds comme des grottes marines. Cette fois, pensa Guillaume, foin de délicatesse. Je ne sais pas rester 107 ans à parlementer à sa porte. Je m’en vais la bousculer un peu dans les coins.
- Je suppose, dit-il, qu’outre qu’elle tourne si joliment autour du soleil paternel, la planète tourne aussi autour d’elle-même.- Elle est même habitée, figurez-vous, dit-elle, l’invitant. Ah ces femmes, pensa Guillaume. Nous sommes bien trop délicats. Proscrivons les égards. A la hussarde. - Et qu’y fait-on, sur votre planète ?.. ..Terre à terre parlant, que faites- vous dans la vie ? - Moi, dit-elle, déconcertée. - Pas le pape, dit-il.- Je ne fais rien. J’apprends à faire. dit-elle, désarçonnée.- Etudiante. En quelle matière ? dit-il, sur le ton du chef de personnel à son premier entretien avec l’impétrant. Marianne se tut un moment, comme si elle cherchait à reprendre le contrôle de la situation.
- .. Devinez, finit-elle par dire, en souriant.- Je ne sais pas, répondit-il, s’humanisant d’autant. - Je vais vous aider, fit-elle la concession... Je travaille une matière, mais ce n’est pas une matière.- Ce que vous dites est assez immatériel.- Si vous la saisissez comme immatérielle, vous la saisissez comme elle est, dit-elle ironique... .. Vous ne voyez pas ? .. .. Par le faux, j’essaie de faire plus vrai que le vrai... .. A ce qui n’est rien, j’essaie de donner un contour.- Et à la forme, vous ajoutez la couleur, dit Guillaume à Marianne qui sourit... .. Vous êtes peintre, ajouta-t-il, triomphant. - Apprenti- peintre. .. .. Je suis étudiante aux Beaux-Arts.
- Comme le hasard fait bien les choses, s’écria Guillaume. Je pratique un art voisin du vôtre.. .. A votre tour, devinez, ajouta-t-il, matois. Elle l’interrogea de l’oeil. La peinture est chez vous en image, ce qui chez moi est en lignes... .. Vous ne voyez pas ?.. .. Alors que votre matériau à vous, céda-t-il, les couleurs, sont de la plus haute noblesse, mon matériau à moi se trouve dans toutes les bouches. Les plus courants, ceux dont le sens est le plus simple, sont les meilleurs.- Les mots, dit Marianne à Guillaume qui sourit... .. Vous écrivez. ajouta-t-elle sans excès d’enthousiasme.
- Disons que j’essaie, dit Guillaume. Je suis encore à mon école. Le maître, en moi, n’en sait, pour le moment, guère plus que l’élève. Sans doute, faut-il, qu’avant l’élève, se forme le maître. Mais comment ? Là est la question.- Un écrivain, qui ouvre et ferme les yeux, et qui dit Maman, dit Marianne, ironique, en touchant la poitrine d’un doigt pointu. - Un peintre, et qui parle, ne demanda pas Guillaume son reste.
Et puis, soudain, comme si une mouche l’avait piquée, et sans que Guillaume sût pourquoi, désaccordant leur bon accord, Marianne précipita son pas. Aussitôt, Guillaume, qui, toujours fut rebelle à toute tyrannie, ralentit son pas lent, ne leva plus que le genou, bref résista si bien de toute son inertie, que Marianne, cédant enfin, ralentit son mouvement. Ils terminèrent ce paso-doble le pas réconcilié, mais l’esprit contrarié.
Chap. 10 Comment Lucien se déclara, et comment le saxe fit son enquête de moralité.
- Il m’arrive quelque chose de grave, dit gravement Lucien au saxe, lorsqu’à nouveau un boston lança son beau pas lent. Je croyais la pente douce. Je me suis trompé. Mon inclination pour vous s’est subitement accrue, sans que j’y fusse pour rien. Je roule même sur la pente à une vitesse assez dangereuse. Ca commence à m’inquiéter.- Voilà une accélération bien rapide, dit le saxe.- J’ignorais que la course comportât un tel dénivelé, dit Lucien- Qu’à cela ne tienne, ajouta le saxe, comme si elle était habituée à ce que la moitié masculine de la terre eût, sans cesse et sans désemparer, le coup de foudre pour elle. Freinez, mon ami.- J’aurais bien aimé. Mais mes freins ne répondent plus.- Tranquillisez-vous. Quelque chose vous arrêtera de lui-même : la fin de la course. Dernière mesure de la dernière valse, arrivée, applaudissements, remise du maillot jaune, tout le monde rentre chez soi.- J’aurais tellement aimé que la saison ne fasse que commencer.- Pour qui vous prenez-vous ? Les va-nu-pieds peuvent toujours courir que qui que ce soit fasse jamais équipe avec eux. Et Lucien se tut, laissant s’établir entre un glacial glacis. Il ne disait plus mot. De temps à autre, il jetait un coup d’oeil par-dessus les remparts, s’il voyait du mouvement dans les troupes d’en face. Ce fut elle qui tenta une sortie.
- Quel malappris vous faites ! Vous ne doutez vraiment de rien ! Qu’un sans-nom ose se déclarer est une grossièreté sans nom ! Est-ce que je vous connais seulement ?- Chose priée, chose exaucée ! Je m’appelle Lucien ! .. .. Mon nom peut-il ambitionner de connaître son semblable ?.. ..A moins que vous ne craigniez que le mien ne fasse subir au vôtre les pires outrages ! - Je m’appelle Cécile, expédia-t-elle son nom comme si elle voulait qu’il se perde... .. Un prénom n’est qu’une fausse clarté ! Dieu sait quelles noirceurs il cache ! - Je ne suis rien d’autre que ce que je parais ! dit Lucien en écartant les bras, comme s’il était nu. - Comme le voyageur qui descend du train, je sais ! Et trois jours après, les bagages arrivent !- Chevau-léger ! dit Lucien, en écartant les bras derechef. Pas d’impedimenta ! Rien dans les mains, rien dans les poches !
- Combien de femmes ? Combien d’enfants ?- Aucun des unes, aucun des autres !- Et ni père, ni mère ! Vous n’avez été créé de rien! - Serais-je trop attaché à eux, que j’en serais détaché ! Ils habitent Aix-en-Provence !- Vous les avez peut-être laissés là-bas, eux, mais vous avez pris soin de prendre avec vous leurs idées et leurs principes, qui sont, eux, une population bien plus envahissante !- Je n’ai rien d’eux ! Rien ! J’ai fait table rase ! Je n’habite qu’un doute nu, à peine meublé de quelques principes pratiques ! Tout est tout frais! Et susceptible d’être changé à tout moment, si cela s’avère nécessaire ! - Mais vous taisez l’état-civil de l’état-civil !- L’état-civil de l’état-civil ? - Votre profession ! Lucien se recueillit un instant pour écrire le texte de son intervention.
- Qu’entendez-vous par profession ? Si vous entendez par profession le gagne-pain, ma profession ne vaut strictement que le pain qu’elle me fait gagner ! Par contre, si vous entendez par profession, ce que l’on professe ahutement, et ce pourquoi on a vocation, la mienne m’honore !- A dada sur mon bidet, quand il court il est coquet, dit Cécile, cinglante. - Qu’il est simple de discréditer ce qui ne fait pas d’argent !- Parce qu’en plus, il ne fait pas d’argent ? .. .. Ni gain, ni espoir de gain ? - Au contraire. Perte et espoir de perte, dit Lucien. Je joue à qui perd gagne. - Si vous alliez droit à la fosse ? Si vous nommiez votre bidet ?
- Je suis peintre. Je peins, dit Lucien.- Ah. Ne m’éclaboussez pas. Comment pouvez-vous donner dans le badigeon, dit Cécile en s’écartant, et en se dirigeant vers sa place quoique d’un pas pas rapide. Comment peut-on donner dans un passe-temps de congés payés ? di-elle de profil... ... Heureux de vous avoir connu de l’autre rive. Et elle précipita son pas.
- Non. Pas demain, dit Lucien en pressant le pas derrière elle. Soyez un peu respectueuse des croyances des autres, même si vous ne les partagez pas. Mon dimanche est sacré. Le dimanche, je sacrifie à la peinture. Jamais le dimanche.- Sachez que j’ai pour les artistes amateurs la répulsion la plus totale. L’art des amateurs n’est qu’une bêtise et une vanité. Il n’y a aucune occupation que je hais davantage... .. Adieu.- Entendu, dit Lucien, comme s’il faisait une concession. Samedi prochain, 3 heures. 3 heures, j’entends 15 heures. Passage des Panoramas, samedi 15 heures.- Je ne serai ni à cette heure ni à aucune. Inutile de m’attendre, adieu, dit-elle, en allant vers sa table.- Je ne vous attendrai pas, parce que vous serez à l’heure !
Et faisant demi-tour, il la fuit, la laissant fuir en vain.
Chap. 11. Comment Richard était aux anges.
Depuis que Richard avait mis sa marquise au pas, et qu’il en avait fait son esclave, lui-même, esclave de la mesure, connaissait, grâce à ce double esclavage, un bonheur si complet et si total, qu’il semblait avoir gagné son âme même. Aurais-je jamais imaginé, pensait-il, que mon âme pût contracter une telle dette auprès d’un corps bestial comme le mien ? Aurais-je jamais imaginé que dans la danse, ce corps animal eût des facultés si spirituelles ? La danse est si bien la vie qu’elle est la vie même. Tel devait être l’âge d’or. Tel devait être le Paradis avant le péché. Le coeur lui chantait tellement à pleine voix pendant qu’il dansait, que lorsque la danse mourait, c’était comme si lui-même mourait. De corps et d’esprit, il s’absentait alors dans une allée, comme s’il hibernait. Mais dès qu’une nouvelle série de danses reprenait vie, reprenant vie avec elle, à nouveau il chantait à pleine voix ses cantates. Entre deux danses, lorsque l’orchestre suspendait son souffle un instant, tous deux, suspendant leur souffle de même, face à face insensibles comme des saints de bois dans une niche, ils jetaient sur l’assistance le même regard fixe, d’où toute vie semblait éteinte. A l’une de ces trêves, les yeux de Richard s’égarant dans l’assistance, se heurtèrent à Murat : tête en l’air comme un astronome, il se livrait à l’étude approfondie du lustre en cristal à huit flammes au-dessus de lui, comme s’il allait écrire un mémoire sur le sujet. La gorge de Richard se noua, et son coeur se serra. Chacun, tour à tour, pensa Richard, joue le rôle du tiré et le rôle du tireur. M’aurait-il plaint, si j’avais été à sa place ? Et Richard oublia Murat, comme une charrette derrière elle sa poussière.
Chap. 12 Comment Guillaume s’éloigna de Marianne, et comment le père de Marianne l’en rapprocha.
Guillaume dansait avec une grande maîtrise de soi. Dans le blues, son contrôle de lui était si impérial, qu’il ne bougeait plus du tout. C’était du grand art.- Vous m’avez laissé connaître que vous peignez, dit-il à Marianne... Me laisseriez-vous connaître ce que vous peignez ?.. .. Je sais ce qu’a d’indécent une telle curiosité. - Vous supposez que je peins des indécences ? dit Marianne.- Non. Non. dit Guillaume, rouge comme une pivoine. Le choix que fait un peintre de ses sujets est si intime, que je crains que ce soit pour lui pire que se mettre à nu que les dévoiler.- Si je veux exposer des toiles, il faudrait donc que je les recouvre ? dit Marianne, ironique. .. Non, non, il n’y a pas de secret. Je peins en ce moment un homme, dit-elle, crue. Ce fut comme si elle lui portait un coup dans l’estomac. Il respira à fond.- ..Vous voulez dire : l’espèce homme ?- Non. Non. Un homme en chair et en os, dit-elle, ses yeux scrutant les siens.- .. Vous peignez d’après nature ?- Ah. Tout ce qu’il y a de plus nature.-.. Un modèle d’atelier, sans doute ?- Non. Non. Un modèle de mon choix.-.. Une gamme de modèles ? - Non. Non. Un modèle unique. - .. Vous vous limitez à lui ? Je ne m’imagine guère en écrivain écrivant sur le même éternel sujet. Votre oeil ne s’use pas à se frotter sans cesse à la même figure ?- Quelle figure est sans cesse la même ? La vie n’est-elle pas ce qui ne se répète jamais ? Et son intérêt n’est-il pas justement de ne jamais se répéter ? Selon l’angle de vue, la situation, la saison, l’heure, l’habit, son humeur, la vôtre, quel homme, d’une heure à l’autre, est le même? Il peut être tout et son contraire, et combien de choses en plus. Les opposés les plus extrêmes, et le milieu aussi, et, en plus, combien de choses à quoi on ne s’attend pas ? Qui peut savoir qui vous serez dans uene heure ? Vous doutiez-vous il y a une heure de ce que vous êtes en ce moment ? Croyez-vous qu’un homme est un sujet qu’on puisse épuiser ?- Certainement non. Vous avez cent fois raison.
Et Guillaume se tut, comme s’il déposait les armes. Il se demanda ce qu’il faisait dans ses bras, alors qu’ils étaient apparemment déjà si occupés. Aussi, quand l’orchestre termina son paragraphe, la raccompagnant, il voulut lui-même aller à la ligne, et s’inclina à la cantonade, comme s’il leur disait adieu.
- Guillaume, le rappela le père de Marianne... Ta. Ta. On ne laisse pas les jeunes gens comme vous, se faire la belle. Au besoin, on leur met des menottes et on les met sous clé... .. Je veux vous voir apparaître chez nous à dîner, à jour et heure donnés.. .. Taisez-vous. Je vous requiers à dîner samedi prochain.- Je rature le mot : requiers, dit doucement sa femme, et j’écris par-dessus, le mot : invite. Vous êtes amicalement invité à dîner avec nous samedi. Il y eut comme un silence profond d’église déserte. Le père et la mère regardaient Guillaume, qui regardait la table. Il craignait le pire. Connaissant Marianne comme à présent il la connaissait, autant de bien son père disait de lui, autant de mal elle devait en penser. - Je surenchéris sur l’invitation, dit Marianne. Venez. Vous me ferez plaisir. Sincèrement. Et ses yeux glauques plongeaient de tous leurs bas-fonds dans ceux de Guillaume.- Je viendrai, dit Guillaume, dans un vertige.
Etourdi et fièvreux de ces chauds et froids, Guillaume s’en revint en tanguant entre les tables vers leur table.
Chap. 13 Comment la marquise soudain disparut.
Richard attendait, au fond d’une allée le signal d’une mesure pour s’élancer sur la piste, quand, interdit et les yeux comme deux soucoupes, il vit sa marquise se lever, Murat lui poser son manteau sur les épaules, et elle devant et lui derrière, aller vers la porte de la salle, et disparaître, exactement comme s’il ne l’avait jamais connue. S’amusant de ce que le sort lui portât ses habituels mauvais coups, il prit le parti d’en ricaner. Le corps planant encore de toutes les danses dansées, il vola jusqu’à leur table, léger comme une plume. Mais il s’y tut. Tous trois, bien qu’assis à la même table, étaient absents en esprit, comme en congé de maladie.
trois
Chap. 1 Comment Guillaume, grâce à l’amour, accrut ses connaissances en trois disciplines essentielles.
Guillaume était pris et bien pris : épris. Penser à Marianne, à son père, à sa mère lui plut tant, qu’il se plut aux cadeaux qu’il leur ferait, quand il irait chez eux.Qu’est-ce qui pousse mieux à la science que l’amour ? Il passa tant d’heures à étudier ches les parfumeurs, les fleuristes et les cavistes les diverses sortes de parfums et d’eaux de toilettes, de fleurs d’appartement et de plantes ornementales, de châteaux et de millésimes, qu’à la fin, il avait acquis de considérables connaissances dans ces disciplines essentielles. Et lorsque le samedi, il s’engagea dans la rue des Pyramides, les bras chargés de cadeaux, son coeur chantait les trilles les plus joyeuses dans la cage de sa poitrine.
Chap.2 Du plaisant immeuble où habitaient Marianne et ses parents.
L’immeuble où habitaient les parents de Marianne avait une façade hausmannienne qui ne se distinguait en rien des autres, par contre ses intérieurs étaient un labyrinthe du dernier romantisme. Un haut et large escalier de pierre montait en spirale, semblable à l’escalier de Blois, au premier. Un deuxième escalier, en spirale aussi, mais en bois, et plus étroit, montait au deuxième, un troisième, en bois aussi, mais plus étroit encore, montait au troisième, et ainsi de suite, si bien que, lorsque Guillaume, de la rampe, toisa l’abîme du haut en bas, il lui sembla être dans la Tour de Babel. Comme les arbres se ramifient en branches, puis en branchettes, puis en rameaux, enfin en ramilles, les corridors s’amenuisaient en couloirs, les couloirs en galeries, les galeries en passages, les passages en boyaux, si bien qu’à la fin, il fallait baisser la tête et marcher de côté. Un intérieur aussi compliqué enchanta Guillaume : sa délectation à se perdre dans ce dédale ressemblait à s’y méprendre à celle qu’il avait, quand il s’essayait, à la manière freudienne, de s’analyser.
Chap.3 De l’affreuse nouvelle qu’il y apprit.
Devant leur nom sur la porte, il s’immobilisa, le coeur suspendu, écoutant, de toutes ses oreilles, un silence de mort. Il frappa deux légers coups, entendit un oui étouffé, poussa la porte. Au milieu d’une chambre si minuscule comme une chambre de poupée, qu’il imagina que les invités n’avaient pour choix quand ils arrivaient, que de s’asseoir au plus vite, serrer leur chaise contre la table et ne plus bouger, il vit d’un oeil incompréhensif, assises, Marianne et sa mère, le visage gris et terne, vêtues de noir comme deux ombres, et qui posaient des yeux absents sur lui. Les secondes passèrent comme des siècles.
- Il est parti, dit la mère, la main sur des faire-part bordés de noir. Parti , Parti ? Que veut dire parti ? se demanda Guillaume, quand soudain il comprit. Orné de ses futiles cadeaux comme autant de fanfreluches, il se sentit soudain comme un importun indésirable.- Je reviendrai, dit-il, en essayant de cacher ses cadeaux, sans que sa voix sût trop bien comment elle sortait.- Oui. Revenez, dit Marianne. Happant au passage ces précieuses paroles et les serrant dans son coeur, Guillaume s’enfuit comme un voleur.
Les jours qui suivirent furent plus lui de sombres jours. La poignée de main du père lui avait été arrachée, avant qu’il ait pu mettre entre ses mains les mains de la fille. Maintenant que le père était parti, il doutait, même s’il revoyait Marianne, de jamais se rapprocher d’elle. Se rappelant son oui, revenez comme un espoir hypothétique, y pensant et s’y raccrochant, il prit le parti, dans l’attente que la nuit funèbre, lambeau après lambeau, plie son noir bagage, de laisser s’user et s’épuiser les heures jusqu’à l’aube.
Chap. 4 Comment Lucien dut persuader Cécile qu’il la connaissait.
Jamais Lucien n’avait douté que Cécile pût ne pas être au rendez-vous. Aussi, lorsque la grande aiguille de sa montre toucha la cible de 3 heures, et qu’il ne vit sur la mer des trottoirs nulle voile blanche, ce ne fut pas à sa foi qu’il n’ajouta pas foi, mais à ses yeux. Les gourmandant vivement, il les força à examiner les gens autour de lui. Il la dénicha enfin, délicate renoncule blanche, penchée sur une vitrine, et caché par le gros chrysanthème doré de son amie.
- Vous vous trompez, lui dit Lucien. Ce n’est pas là que nous avions rendez-vous.- Qui êtes-vous ? dit Cécile, se tournant brusquement, et lui plantant ses yeux dans les siens.- Voyons. Si je sais qui vous êtes, dit Lucien, vous savez qui je suis.- N’importe qui peut dire qu’il sait qui est n’importe qui, dit-elle en se retournant vers la vitrine.- Pardon. Je vous connais et vous me connaissez.- Pour ma part, je le nie. Pour la vôtre, prouvez, si vous le pouvez, dit-elle d’une voix coupante.- .. Peut-on dire, dit Lucien, que l’on est intime d’une personne si l’on connaît son prénom ? - Par quel prénom dites-vous que vous me connaissez ?Vous répondez au prénom chantant de Cécile, patronne de la musique.- Quand des chorales entières se chantent sous ce nom-là ? Les prénoms courent les rues, se volent au vol par n’importe quelle oreille passante. Ils sont aujourd’hui connus des plus inconnus. Rien n’est plus public qu’un prénom, dit-elle en haussant ses épaules délicates. .. .. Peut-on dire que l’on est intime d’une personne, si cette personne vous a tenu dans ses bras ?- Prenez garde, dit Cécile, en se tournant vivement comme s’il l’avait insultée. On a déposé plainte pour des insultes moindres.- J’ai dix témoins de cela, plus un, dit Lucien, en se tournant vers l’amie. .. Mademoiselle ! Voulez-vous confirmer que Mademoiselle et moi, nous avons dansé ensemble samedi dernier ?
- Ah. Vous voulez parler du bal, dit Cécile, dans un éclat de rire. Si vous croyez que j’ai en tête le fichier anthropométrique de mes danseurs.- Il est vrai que vous avez dansé avec tout un tas.- Croyez bien, dit-il d’un ton pincé, que s’il nous était loisible de choisir nos candidats, bien peu seraient admis. Malheureusement, les conventions nous contraignent à admettre le tout venant. Si nous pouvions les trier sur le volet, croyez bien qu’il en resterait peu.- Il en resterait si peu, qu’il n’en resterait plus du tout.-Si vous ne savez qu’être grossier ou goujat, jugez si vous seriez du nombre.- Si vous appelez goujat celui qui vous estime difficile et en droit de l’être, il n’y a plus qu’à donner à chaque mot le sens du mot inverse. ..
..-A la réflexion, dit Lucien après avoir examiné attentivement Cécile et en faisant un pas en arrière, je crois que vous avez raison... .. Qu’un même visage et un même prénom hantent à la même heure du même jour le même lieu qu’un autre même prénom et qu’un autre même visage, n’est après tout qu’un de ces millions de concours de circonstances... .. Je crois en effet que je vous ai prise pour quelqu’un d’autre. Oui. Plus je vous vois, moins je vous reconnais. Plus je vous vois, plus je connais que vous n’êtes pas vous. Vous avez le visage plus rond, le menton plus mou, les yeux plus petits, le nez plus charnu que le portrait que j’ai en mémoire... .. Ah. J’en suis certain. Vous n’êtes pas vous. Que l’image présente et que l’image passée me pardonnent de les avoir confondues! Puissent ni l’une ni l’autre n’en être froissées. - Attendez, rappela-t-elle Lucien, qui se tourna à demi. Toute cette vulgarité me rappelle vaguement quelque chose. Je crois que j’ai déjà entendu quelque part ces sortes de trivialités... Oui. Il me semble me souvenir de quelque chose de désagréable qui vous ressemble.- Vous me remettez ? - J’en ai peur. Oui.- Nous avions rendez-vous. Vous vous en souvenez aussi ? - Si vous aviez rendez-vous avec moi, j’avais rendez-vous avec vous. Je pourrais difficilement dire le contraire... .. Seulement, à peine rappelé, il faut que je le décommande. Je suis invitée à un dîner en ville, officiel. Je suis désolée.- Je vous demande pardon, dit Lucien. Ce monsieur avait réservé sa place avant moi ? Quel numéro avait-il dans la file ? - Il double tout le monde. Il a la priorité des priorités : sa célébrité. Sachez que Monsieur X Y Z. - X Y Z ? Le pianiste ? - Lui-même. Un banquet lui est offert à l’occasion de son concert salle Pleyel. Votre servante est assise à sa droite.- Vous dînez avec un pianiste ?.. .. Vous voulez l’entendre sonner de son joli coup de fourchette dans son assiette ? Vous tinter la sonate au clair de lune de sa petite cuiller sur son verre ? Que voulez-vous qu’il fasse sans son piano à table sinon pianoter sur la table ?.. Qu’est ce qu’un interprète ? Une marionnette. Qu’est ce qu’une marionnette, sans son montreur, qui est l’auteur ? Un tas de chiffons. Sans l’auteur, un interprète n’est plus qu’un système nerveux et musculaire sans usage... Un interprète n’est qu’un domestique.Le patron, c’est l’auteur... .. Plutôt qu’avec la patron, vous préférez dîner avec le domestique ?.. .. Eh bien. Allez dîner avec le domestique.
Et lui tournant le dos, Lucien donna à son inexpression le plus d’expression possible, c’est à dire qu’il lui présenta avec expression la partie inexpressive de sa personne. Le fil de leur écart se dévidait entre eux, quand de petits pas pressés le rembobinèrent si bien, que Cécile fut soudain devant lui, trottant à reculons.- Ah. Cessez de me torturer, gémit-elle. N’abusez pas de votre force. Je cède. .. .. Je ne vous adresse qu’une prière : libérez-moi à 6 heures.Mais Lucien ne ralentit pas son pas, ni ne dévia de son chemin, pas plus que si elle eut été un papier laissé tomber par un malotru sur le trottoir.- Vous n’avez pas honte de rouler les épaules, dit-elle. Vous ne trouvez pas qu’il est un peu facile de jouer les gros bras ?.. .. Que voulez-vous que nous fassions contre la force, sinon plier ?- Vous ne vous opposerez plus ?- Si vous cessez de crier.- Marchez à ma hauteur. Je signe la paix, dit Lucien, qui n’avait pas crié.
Chap. 5 Quelle fut la promenade de Lucien et de Cécile dans Paris.
Ils n’étaient pas plutôt en route, que Cécile, loin de respecter leur traité de paix, éleva entre eux un mur de Berlin. Du jardin du Palais Royal à la rue du Parc Royale où elle habitait, elle le battit froid en effet d’une conversation culturelle, lui feuilletant, page par page, tout l’officiel des spectacles qui, de la salle Pleyel au Collège de France, fait courir l’inculte Paris. A mesure cependant que le chemin à chez elle se raccourcissait, ses phrases s’écourtaient. Les yeux de Lucien s’enquéraient, à gauche et à droite, d’un décor adapté à la suite de la pièce, quand la demi porte ouverte d’un portail sous un porche lui offrit la scène et l’éclairage qui convenaient.
Saisissant son courage à deux mains et les deux mains de Cécile par les doigts, il l’entraîna sous le porche. Elle devint soudain tragiquement muette. Prenant soin de lui offrir le plus large corridor de fuite, Lucien la fit pirouetter dans l’encoignure, s’approcha d’elle, comme on s’approche d’un enfant en évitant les gestes brusques, l’entoura de ses bras, approcha son visage du sien. Tête droite, bras ballant, elle ne bougeait pas plus que si elle était de pierre. Il effleura la joue de ses lèvres légèrement. Soudain, touchée par les lèvres de Lucien, comme la statue de Pygmalion par Aphrodite, la peau de Cécile tiédit, son fin duvet frémit. Elle gémit doucement, comme si un poignard, d’un coup, avait porté atteinte à sa trop belle santé. Sa tête roula doucement, ses lèvres légères se posèrent sur la joue de Lucien, légères comme libellules. Puis, les lèvres, trempant au bord des lèvres comme au bord d’une coupe, se goûtèrent comme un vin vieux. Enfin, comme si elles portaient le verre à la bouche, elles se désaltérèrent longuement à larges gorgées. Quand ils eurent bien bu, et avant de trop boire, gris de la plus belle des griseries, celle qui garde conscience, ils se séparèrent, puis de la pénombre, et réapparurent, éblouis, au grand jour.
Ce fut Cécile, qui tira Lucien dans le troquet suivant - une courette -, puis lui, elle - dans une impasse -, puis elle, lui, dans un petit square, derrière un laurier.
Lucien les priva exprès du coup de l’étrier.- A jeudi, dit-il, assez brutalement, quand ils furent devant sa maison. - Ni à jeudi, ni à rien, dit Cécile, encore rouge. Pour qui vous prenez-vous ? On peut se découvrir imprudemment un jour et attraper un rhume, mais pas un deuxième.. Adieu. - Pas jeudi, c’est jour de Jupiter. Vendredi. C’est jour de Vénus. 5 heures. Et se tournant, il s’enfuit par les rues les plus populeuses, parce que quand les gens sont en foule, serrés les uns contre les autres, ils ne regardent pas plus bas que le visage.
Chap. 6 Par quel hasard Richard retrouva sa marquise et la reperdit.
Guillaume, chômeur de Marianne, Richard, licencié de sa marquise, tous deux veuf et demi-veuf, claudicant et se soutenant, descendaient comme deux morts vivants, la si vivante rue de Belleville, chère à leur coeur, quand, d’un bistrot, s’échappa la bouffée d’une musique, comme d’une joyeuse pipe. Comme des papillons de nuit, heurtant maladroitement les tables, ils se frayèrent avec peine un chemin parmi les couples jusqu’au premier bout de table libre. En solitaire assoiffé de compagnie, Richard buvait avec avidité les visages de la salle, quand, soudain, comme un soleil resplendissant, l’aveugla le regard immobile de la marquise.
Aussitôt, comme si elle l’avait surpris nu, rassemblant, au plus vite ses vêtements et se rhabillant à la hâte, il se détourna, se cacha derrière un paravent et se rhabilla au plus vite. Quel hasard, se dit-il. J’aurais sonné à n’importe quelle sonnette dans Paris au hasard, et ç’aurait été la sienne. C’est un tel hasard de hasards que ce n’en est plus un. Comme un glouton qui ne veut pas, devant les invités, trahir sa gloutonnerie, et détourne ses yeux des plats, Richard, tout d’abord détourna son regard de sa direction. Mais il ne peut faire que, son regard effleurant le sien de son aile, son regard à elle ne le happât au passage entre ses griffes comme entre des serres.
Sous ses yeux, comme sous hypnose, Richard se leva, alla vers elle, qui se leva, et elle allant, et lui suivant, tous deux se perdirent dans le lent flot des danseurs. Richard ne put pas rééditer des pouesses gymnastiques. Comme l’habitant d’une cité, serré entre ses voisins, pour ne pas le gêner, se musèle et se garrotte, Richard se musela et se garrotta ses jambes. Il marchait plus qu’il dansait, faisait du sur place plus qu’il marchait. Il n’y avait d’ailleurs pas plus de dialogue que d’action. Lorsque l’accordéon suspendait sa musique, leur danse suspendue, ils regardaient tous deux l’assistance sans mot dire, comme deux inconnus.
Hélas, dans les mêmes situations, avec les mêmes personnages, les mêmes scènes se répètent. Ils n’avaient pas dansé quatre séries, et Richard était à sa table, quand, soudain, il vit sa marquise emperruquée se lever, Murat poser sur ses épaules son imperméable, tous deux aller à la porte du bistrot, et disparaître dans la rue, comme par une trappe. Le quart d’heure qui suivit, Richard se la passa mauvaise, s’injuriant des injures les plus grossières. D’un hochement muet, il prit Guillaume à témoin de sa sottise. Guillaume, tout de suite amical, lui dit : - C’était ? Richard ricana. Ce n’était peut-être, après tout, pas une si mauvaise recette que laisser une telle carne se faisander de doute et d’incertitude. Je l’ai retrouvée par hasard, je la retrouverai bien en cherchant.
Chap. 7 Comment Richard rechercha sa marquise perdue.
Le soir même, il établit son plan de bataille. Sur sa présence dans ce bistrot un samedi après-midi, il fonda deux hypothèses : primo, qu’elle habitait le quartier, deuxio, qu’elle travaillait. Bien. ..Et de même qu’il est plus aisé de cerner la source d’un fleuve que son embouchure, il devait être plus facile de cerner un départ au travail le matin - l’heure et le trajet du matin sont fixes pour tout le monde -, qu’un retour le soir - prolongé qu’il est d’ordinaire pour tout le monde par les courses et les flâneries. Bien. En vertu de quoi, dès lundi, dès 6 heures, avec le même soin que le jardinier japonais peigne et coiffe le sable gris de son jardin, Richard ratissa cette si jolie allée montante de la rue de Belleville. Jamais ses yeux ne furent plus rigoureux. Ils ne passaient mousmé d’aucune sorte, qu’elle le doublât ou le croisât !.. .. Lorsqu’il l’eut montée jusqu’en haut, comme un funiculaire, il la redescendit avec la même lenteur, puis la remonta, la rescendit, et ainsi, sans arrêt jusqu’à dix heures - il doutait qu’elle travaillât pour les ministères. Puis, il s’arrêta. Loin de désespérer d’avoir échoué, il s’en piquait, et s’en amusait même, parce qu’au désir de la retrouver, se joignait à présent le plaisir de résoudre l’énigme. S’il ne l’avait trouvée, c’est parce que l’hypothèse formulée n’était pas exacte. Demain, je déborderai les heures, en deça de 6, au-delà de 10, et la rue de Belleville, dans les rues adjacentes.
Chap. 8 Quel merveilleux coup de fil Richard reçut au supermarché.
Ce même lundi après-midi, Richard reçut un merveilleux coup de fil. Il alignait les pots sur les rayons au supermarché, p^laçant ceux dont la date de péremption était la plus proche devant, et dans l’ordre, jusqu’à la plus éloignée derrière, quand Rachid, le si chaleureux caissier, en passant, lui dit, en posant la main sur son épaule : - Richard ! Téléphone ! En un instant, pots, mains, yeux, souffle, tout fut chez Richard, en suspens. Un coup de téléphone pour lui ? C’était aussi incongru qu’un motard du Ministre de la Culture ou de Bernard Pivot. Jamais il n’avait indiqué à personne, proche ou lointain, l’endroit où il travaillait. Quel était ce noyé qui appelait au secours ?- Allo ? Richard à l’appareil, dit-il. Il entendit à l’autre bout une haleine, proche. - C’est vous ? chuchota une voix émue de jeune fille. Le coeur de Richard battit à tout rompre. - Oui ? dit-il ?.. .. Qui êtes-vous ? Les lèvres l’effleuraient de leur souffle. Il appela avec fièvre. La sentant s’éloigner, il courut après elle. - Qui est-ce ? .. .. Parlez.... .. Quel est votre nom ?... Comment voulez-vous.. Et elle raccrocha.
Comme la sirène lugubre d’une ambulance qui s’éloigne, il entendit la tonalité occupé à l’infini répétée.Il garda l’écouteur à l’oreille un instant, faisant voeu que la coupure se coupât à son tour. Puis avec une noire mélancolie, il raccrocha et, d’un pas pensif alla regarnir les rayons des pots. Il écartait l’idée d’une niche : il s’y connaissait en simulations, la voix était fraîche et sincère. La victime de ses appâts ne pouvait non plus se trouver parmi les caissières ou parmi les clientes : si, dans la rue, il chassait comme un loup, au travail, il n’y avait pas animal plus domestique, il évitait avec soin tout regard et toute attitude qui pût prêter à équivoque - ce qui est assez contradictoire, se disait-il, mais c’est comme ça. Il se refusait aussi à supposer que sa marquise le cherchât avec la même opiniâtreté que lui, cela cadrait mal avec l’image qu’elle lui avait laissée d’elle. Comme il n’explicita jamais l’énigme, comme un trésor, il enfouit le coup de fil au plus secret de son coeur, se réservant, les jours de misère noire, comme Peau d’Ane, de s’enfermer à triple tour chez lui, d’ouvrir son coffret et d’en repaître sa vue longuement. Dans sa vie, il avait existé un jour pour quelqu’un. A cette pensée, avec force, il pressait son poing sur son coeur.
Chap. 9 Comment Richard retrouva sa marquise.
Le mardi matin, dès avant 6 heures, Richard était à pied d’oeuvre au pied de la si jolie rue, scrutant chaque visage imberbe, chaque nuque chevelue. S’il ne l’avait pas vue la veille, se dit-il, c’était peut-être tout “simplement qu’elle ne travaillait pas le lundi. Au moment même où il pensait cela, il la vit, et ce fut comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Elle était seule, descendait le trottoir de gauche. Elle était vêtue d’une jupe chinée blanc et noir, qui, à peine faisait-elle mine de descendre, freinait à mort et s’arrêtait pile, d’un pull blanc à encolure à pointe, aussi large, blousant et long que la jupe était étroite, serrée et courte, de chaussures blanches à talons hauts - assez lâches, pour qu’à chaque pas, les talons lâchassent les pieds et raclassent l’asphalte -, et au bout opposé, de sa merveilleuse perruque de neige. Elle marchait les yeux baissés, comme si le monde entier avait les yeux sur elle, ce qui, Richard le contrôla, n’était pas le cas. Il crut qu’elle baisserait les yeux sur lui, la laissa le dépasser, vit que non, lui emboîta le pas. Quand il fut à sa hauteur, elle, sur le trottoir, lui, sur la rue, il leva les yeux vers elle, et lui dit d’une voix rauque :
- Vous savez que je vous cherche depuis samedi ? Il s’attendait à un cri, un soupir, une pâleur, une rougeur, une défaillance, Dieu sait quoi ! Rien ! Comme un jouet mécanique, qui continue stupidement ses mouvements quand on l’a jeté à terre, ses jambes lançaient ses chaussures en avant comme deux balanciers d’un mouvement perpétuel. Cette royale indifférence désarçonna le fier Richard, le jeta à terre de tout son plat. Timidement comme un inférieur, devant un supérieur qui fronce le sourcil, Richard dit :- Vous me permettez de vous accompagner ?.. .. Ou vous préférez aller seule ? Ce fut comme s’il ne lui avait pas parlé. Comme un automate, elle ne dévia d’un cil ni sa tête, ni sa bouche, ni ses jambes, ni son cul, rien. Eperdu, il se prosterna, et supplia. Comment voulez-vous que je sache ce que vous aimeriez si vous ne dites rien ? dit-il d’une voix plaintive. Ce fut comme s’il parlait en l’air. Acculé par le claquement de ses talons comme une troupe de malfaiteurs, il tenta un dernier assaut désespéré. Dites : allez-vous en, et je m’en vais sur le champ... .. Ou plutôt ne dites rien. Donner congé à votre parole sera me donner congé. Privez-moi de votre parole, et je vous priverai de ma présence. Elle resta de pierre. Alors, comme un wagon lâché sur la rampe de triage et qui roule doucement vers une voie de garage, tout en marchant, il s’écarta doucement d’elle. - J’avais pourtant espéré. Elle, soudain, avec la vivacité d’une mère qui aggripe son nourrisson qui roule de la table à langer, lança sa main gauche comme un crochet, l’aggripa de toutes ses griffes, le tira à elle avec rudesse. - Restez, quoi. La poupée parle. La poupée parle. Tout attendri par cette brutalité, Richard abonda en justifications :
- Je n’y suis pour rien. J’avais sonné deux fois, et vous ne répondiez pas. Même si l’on sait qu’il y a quelqu’un à l’intérieur, la bienséance ne veut-elle pas qu’on n’insiste pas ? “ Elle parle peu mais elle parle net. Et non seulement, elle parle net, mais elle a le geste clair, pensa Richard en se frottant le bras. Et à nouveau, elle lançait les balanciers de ses jambes avec régularité comme un métronome.
Chap. 10 Comment Richard essaya de faire de la conversation à sa marquise.
Que dire ? De quoi parler ? s’angoissait Richard. Le silence d’une belle, qui ne parle pas, est aussi affolant qu’une mouche bleue dans une pièce qui vous échappe. L’une et l’autre vous poussent aux plus fâcheuses extrémités.- Savez-vous à quoi vous me faites penser, dit Richard. A une madone. Assise entre ciel et terre, sur un trône de nuages. Dans un coin du tableau, je suis l’humble donateur agenouillé. Elle ne répondit rien. - J’ose une confidence, sortirent ces mots de sa bouche en panique. A côté de vous, j’ai l’impression d’être un nain moral. Vous me haussez et me rehaussez. Je sais bien que je ne parviendrai jamais à vous égaler, mais je fais voeu solennel de tout faire pour en approcher. Il eut subitement conscience que s’il se considérait comme un nain moral en face d’elle, c’était tout simplement parce qu’il était à côté d’elle un nain physique. Si elle traduisait mon figuré en son propre, elle me flanquerait une paire de claques... .. Pas sûr. Non contente de n’avoir pas honte de sa taille, elle en rajoute, puisqu’elle porte des hauts talons. Elle ne dit mot. Se raclant le crâne jusqu’à l’os, de sa cervelle creuse, de ses ongles, creusant le creux, il s’apprêtait aux plus dangereuses surenchères, jusqu’à parler sentiment, et, horribile dictu, mariage, lorsque, s’arrêtant dans la foule, elle arrêta son flux. - Je travaille ici.
Chap. 11 Comment Richard demanda un rendez-vous à sa marquise.
Aussitôt paroles et langue se précipitèrent dans la bouche de Richard.- Cette fois, vous ne vous évanouirez pas comme les fois précédentes! Je ne vous laisserai disparaître, que si je suis sûr de vous voir reparaître. Je vous vois demain ? - Demain, je ne peux pas, dit-elle d’une voix nette. Je ne suis pas la loi qui régit son Etat. Elle a bien le droit d’être régie par quelques lois locales, pensa-t-il. - Alors, après-demain, jeudi.- Jeudi, je ne peux pas ! di-elle d’une voix tranchée. Le ton est d’un constat, constata Richard. Mais sans doute joue-t-elle sur le mode mineur des rendez-vous, la même mélodie qu’elle m’a jouée sur le mode majeur des disparitions.- Tant pis, dit-il. Je vous aurai connue comme une vapeur, ajouta-t-il, désolé. Vous voilà dissipée comme une fumée. Et il fit un pas de côté.
- Je peux samedi, dit-elle. Il se précipita sur le bout de ficelle qu’elle laissait traîner.- Si samedi est votre jour, samedi est le mien, comme sont miens vos lieu et heure. - 6 heures, à la bouche de métro. Et, se tournant, elle s’enfonça sous le porche, pliant et dépliant ses échasses comme une cigogne. Richard s’éloigna, roula des épaules comme libérées d’une lourde charge. Quelle hypocrisie. Je le compare à une madone céleste, quand je ne pense qu’à une chose : faire basse oeuvre de chair... .. Après tout, est-ce que ce n’est pas une des fonctions de l’esprit, de faciliter à la chair la voie ? L’esprit n’en a-t-il pas toujours été là ?
Chap. 12 Comment Richard transpire à demander à sa marquise ce qu’elle aimerait faire la soirée
Bien qu’il arrivât largement à l’avance, sa marquise était déjà là, et Richard en fut vivement choqué. C’était comme si elle le surprenait, au saut du lit, les cheveux en bataille, dans ses jean et pull de nuit. L’attente masculine et le retard féminin étaient si bien pour lui les deux composantes d’un rendez-vous, qu’il se considéra en retard, puisqu’il était en retard sur son avance à elle. Aussi courut-il comme un fou les derniers quarante mètres.- Vous êtes là, et je n’y suis pas, dit-il, essoufflé. Je n’aurai pas assez de toute la soirée pour réparer.- J’étais en avance, dit-elle.- N’importe. J’avais à être en avance sur votre avance. Mais elle ne se soucia pas plus de ce qu’il disait, que si c’étaient des boîtes en fer blanc. Elle lui tourna le dos, et, balançant son sac blanc, traîna ses talons blancs. ..Programme. Demandez le programme, dit Richard, avec entrain. Vous êtes l’invitée. Votre choix, s’il vous plaît. Où aimeriez-vous aller? .. Parlez sans crainte. J’ai du goût pour tout. Tout a du goût pour moi...Vous préférez que je vous offre l’éventail des réjouissances ? Que diriez-vous du théâtre ? Shakespeare ? Labiche ? Koltès ? La belle enfant retroussa la lèvre supérieure en une courte moue, qui ne dit long sur le goût qu’elle avait pour Melpomène et Thalie.
- Où ai-je la tête ? Il y a peut-être de l’action sur la scène, mais sur les fauteuils, les spectateurs sont vissés... .. Assis. Ne bronchez plus. Il suffit qu’une malheureuse toux vous échappe pour que les acteurs vous fusillent du regard. .. .. Le cinéma ? Il y a 3 ou 4 films nouveaux. On en tire un aux fléchettes ? La jolie bringue baissa les deux coins de sa bouche élastique en une mimique molle, qui traduisait avec vigueur sa mollesse pour le 7ième art... J’ai perdu la raison, dit Richard. C’est indigne de nous. Si au théâtre on est dans une chaise d’enfant et on vous nourrit à la petite cuiller, au cinéma, on est grabataire et on vous nourrit par perfusion. Spectatrice. Est-ce que je vous estime ? Je retire mon offre... .. Place à nous. L’action, voilà le plat que je vous propose. Allons danser. .. ..Si nous allions danser ? Le gracieux échalas poussa la lèvre inférieure sur la lèvre supérieure, en même temps qu’elle penchait la tête vers l’épaule, ce qui était fort explicite... Autant pour moi. Je me copie. dit Richard. C’est là, toute l’imagination dont je fais preuve ? Un roman a plu ? Réécrivons-le. Facile et stupide... .. Et si je vous proposais comme menu, le menu tout simplement ? Peut-être aimeriez-vous dîner ? dit-il sur la pointe des pieds.- Je n’ai pas faim, dit le gracieux échassier, lui coupant les vivres d’un seul coup.
- Ah. Que vous avez raison. Faire bombance. Voilà le maigre repas où je vous convie. Comme si nous n’en avions pas assez de trop nourrir ce corps trop nourri... ..Pourquoi donner une forme à quelque chose qui en a une ? dit-il, en désespoir de cause et la renvoyant à elle. Vous dites trop non à tout, pour n’avoir pas d’idée... .. Que ce qui vous plaît vous plaise, pour moi ce qui vous plaît me plaît. La belle gigue tourna la tête vivement de droite à gauche, et de gauche à droite deux fois... Je vois, dit Richard, las. Vous ne voulez pas que je me soustraie à mes devoirs... .. Soit. Je chercherai et je trouverai... .. Les plus belles fleurs ne seraient-elles pas par hasard les fleurs des champs ? Si nous flânions tout simplement ? Si nous faisions de Paris une campagne ? Si nous nous promenions ? La réponse de la blanche planche fut expressive : elle fronça les sourcils, puis fronça ses sourcils froncés... Quelle idée, dit Richard, qui suait à grosses gouttes. Il faut être spécialement vide pour se remplir de cailloux et d’herbe...
..”Tant pis, pensa-t-il, elle l’aura voulu.” .. .. Je vous ferais bien une offre toute naïve et toute candide. J’ai peur que vous le preniez à mal, quoique j’aie les intentions les plus innocentes. C’est intelligent, pensa-t-il. Je ne rêve que de rabattre du gibier, et le premier que je lève, je lui jure que je n’ai aucune “visée sur lui. - Pourquoi ne vous ferais-je pas les honneurs de mon chez moi ? dit-il en regardant le ciel immense. Pourquoi pas ? C’est une idée comme une autre. - Pourquoi pas ? dit-elle, s’approchant de lui et se suspendant à ses lèvres. Où vous habitez ? - Derrière le parc Monceau. - On y va ? Le devançant, elle marcha vers la bouche de métro à grands pas. Pensant à l’énergumène qu’il était, Richard se prit à s’effrayer pour elle. - N’ayez aucune crainte, courut-il après. Je ne vous réserve aucune mauvaise surprise. Vous pensez que pour rien au monde, je ne courrais le risque de vous décevoir. “Voilà comment elles nous piègent, se dit-il, en regardant, le nez contre la vitre, défiler les placards publicitaires des stations. Elles nous laissent nous piéger nous-mêmes... .. Et maintenant ? Que faire ? Question éternelle éternellement posée : de quoi parler ? Que dire à quelqu’un qui ne dit rien ?.. .. Je sais ce que je ferai. Puisqu’elle a voulu venir, et que je ne peux rien faire que ne rien faire, je la punirai par où elle pèche : je ne dirai pas un mot. Je jure sur ma tête que c’est elle qui parlera la première. Que le supplice change de camp.
Lorsque la blanche gallinacée atterrit dans l’aire haut perchée, elle jeta sur le lit un coup d’oeil d’une fraction plus longue que celui d’un simple constat. Elle s’en choque ? Devrais-je, pour ne pas choquer les demoiselles, supprimer tout lit, et coucher sur la dure ? Même un catholique intégriste ne peut pas exiger cela. Elle jeta un deuxième coup d’oeil sur l’atelier de sculpture, mais plus bref, ne lui reconnaissant de toute évidence qu’un seul défaut : celui d’être un obstacle à contourner. Puis s’équilibrant les bras, comme si elle était sur une planche, elle passa entre le lit et l’atelier de sculpture, et alla se réfugier dans l’abri de la fenêtre.
Richard, pour se tenir parole qu’il ne parlerait pas le premier resté près de la porte, comme s’il boudait, rangeait avec application des choses déjà rangées. Il vit comme l’ombre d’un rapace sur lui : elle lui tendait un bras pour l’aider à passer le gué. Sans mot dire, il lui offrit la main. Le tirant, elle l’attira à lui, et lançant autour de son cou ses deux longs bras comme un lasso, elle les ajusta tous deux si bien pièce à pièce, qu’ils ne furent plus séparés par rien. A peine eut-il le temps de souffler, que l’ouvrière, oeuvrant, le mit lui-même à l’ouvrage. Puis, se mêlant de ses affaires à lui, lui de ses affaires à elle, elle le tira d’affaire, et lui, elle. Richard se croyait sur un bon gros plancher des vaches bien positif, et pourtant, il était dans les nues, parce qu’il en tomba, lorsqu’il s’aperçut que sa marquise n'avait pas encore passé son diplôme. Comme quelqu’un qui se cogne à la porte d’un placard, qui pousse un bref cri de douleur et puis, se maîtrisant, pour ne pas inquiéter la maisonnée, continue son mouvement, elle fit de même, et lui ne dit pas plus mot qu’elle. L’épreuve passée, comme un étudiant qui vient d’apprendre qu’il est reçu et qui s’octroie la récréation de régresser, elle ne put s’empêcher d’exécuter sur le lit des culbutes gamines, et de bavarder avec abondance, bien que muette de tout vêtement.
C’est alors qu’il apprit qu’elle était opératrice sur saisie, que sa mère était un vrai garde-chiourme qui ne l’autorisait de sortie le soir, que le samedi, et encore, jusqu’à minuit, enfin, qu’elle avait pour prénom un prénom d’égorgeuse, Judith.
Chap 13 Comment Lucien amena Cécile malgré elle à ce qu’elle désirait.
Cécile courait vers Lucien, en lui faisant des dénégations de la tête et de la main, et signe de ralentir.- Inutile. Désolée. Je romps, dit-elle.- Allons bon. Vous rompez, dit Lucien, en riant et en la prenant par le bras.- Si. Si, dit Cécile, courant à côté de lui. A quoi bon ? Mieux vaut rompre maintenant pour ne pas rompre plus tard.-Si vous me vouliez loin, dit Lucien, vous ne seriez pas si proche.- Je ne voulais plus avoir à me tourner sans cesse pour voir si vous me suivez. Je ne voulais plus vous sentir sur mes talons. - Sur vos talons. Allons bon, dit Lucien, qui fit signe au bus de s’arrêter.
- Comprenez-moi, dit-elle, en montant. Vous n’êtes pas du tout ce que je me veux. Celui qui veut un bel appartement à un étage élevé avec une belle vue, souffrira-t-il qu’on lui offre un sous-sol avec un soupirail qui donne sur la cour ? Ce sont des choses que vous pouvez comprendre. - Que je peux comprendre et que je comprends, dit Lucien qui l’aida à descendre du bus, et fit un geste vers l’avenue.
Lorsqu’en haut de l’escalier à vis, semblable à l’escalier à vis d’une tour, elle entra dans la mansarde de Lucien comme dans un cul de basse fosse, elle versa un pleur sur elle.- On ne sait même pas où poser le pied, gémit-elle. - Oh. Ne faites pas tant d’histoires, la reprit vertement Lucien. Dans la rue, vous trottez comme une princesse, sans vous soucier le monde des des immondices dans lesquelles vous posez le pied.- Comment avez-vous pu élire domicile dans un pareil taudis , dit-elle avec une convulsion.- Ce n’est pas le taudis que j’ai élu, figurez-vous, c’est le loyer. Ne sommes-nous pas en plein centre du centre de Paris ? En pleine lumière de la Ville-Lumière ? dit-il en montrant la lucarne noire et grasse, et lui ôtant son imperméable. Elle rétrécissait ses épaules, serrait les bras devant sa poitrine.. Souvenons-nous de nos leçons de philo. Ne dépendons pas de l’extérieur, qui nous échappe et sur lequel nous n’avons aucune prise, mais de l’intérieur dont seul nous avons la maîtrise, dit-il en lui ôtant son gilet.
- Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? dit-elle en montrant d’un doigt horrifié les toiles tournées contre le mur... .. Vous n’allez pas, en plus m’infliger la vue de vos croûtes. - C’est un supplice que je ne m’infligerai pas, soyez certaine. - On dit ça. Et puis à l’entracte, on vous glisse de force le programme dans les mains. - Croyez-vous que j’aie envie qu’une ignorante me tire dessus au jugé et me massacre, quand personne ne me vise mieux en plein coeur, que moi ? - Je n’ose plus bouger. Quel bouge, dit-elle, en serrant contre elle ses bras croisés.- Au lieu d’être heureuse que je vous offre le cadre le plus digne de vous qui soit. Les somptueux décors n’embellissent pas la beauté, qui s’enlaidit de partager la beauté avec une rivale. Quelle ombre sombre rendrait votre éclat plus éclatant ? dit-il en s’approchant d’elle, les bras écartés pour montrer qu’il n’était pas armé.- Je vous prie; dit Cécile ave c un petit cri de frayeur. Respectez-moi! Honorez-vous. Lucien lui obéit, et l’honora avec un tel respect que Cécile eut un bel accès de faiblesse. Elle eut d’ailleurs le même accès de faiblesse le lendemain, le même le lendemain du lendemain, ainsi que les jours suivants.
Chap. 14 Quelle Marianne Guillaume retrouva.
De la souche de l’arbre abattu, ne pousse-t-il pas un rejet dru et gluant de sève ? dit Guillaume, l’index plié pointé sur la porte. Est-ce que je fais autre chose que ce que la nature fait?
- Entrez, dit la voix claire et gaie de Marianne. Ce ton joyeux lui fit pousser la porte avec courage. Ce qu’il vit le surprit le plus agréablement du monde : le visage illuminé de joie, toutes deux venaient vers lui et le fêtaient comme Noël et le 1er de l’An... Devinez, dit Marianne, impatiente. Je ne suis plus un bibelot dans une vitrine qu’il faut dépoussiérer. Je suis une belle et bonne assiette à soupe, qui sert... .. Je ne suis plus nourrie, je nourris et je me nourris. .. .. Non ? Je travaille, figurez-vous, dit-elle, pressée de partager sa joie... .. Vous rendez-vous compte ? Je m’active à trois fois rien, qui n’a aucune importance, huit heures par jour, contre un salaire, comme tout le monde.
- Vous avez trouvé un emploi ? dit Guillaume, tout heureux qu’elle fût heureuse.- La cheville ouvrière du commerce, dit-elle, ironique. .. .. Vendeuse. ..Ma chance est que je travaille dans un magasin de photos de l’avenue La Motte-Picquet. C’est à côté. Je peux y aller pied.
- Et les Beaux-Arts ? s’inquiéta Guillaume.- Fini le cauchemar. Je suis réveillée, debout , les yeux grand ouverts.- Lorsque vous sentirez votre travail comme une prison, peut-être alors vous évaderez-vous dans la peinture ? - Jamais. Comment faire parfait ce qui est parfait ? L’enfer m’est remis. J’ai gagné le ciel général. Vous pensez si je vais le laisser s’échapper.- La fois où vous aviez convoqué votre ban et votre arrière ban pour discuter d’art, vous ne sembliez pas si dépeuplée d’idées. - Justement. J’en avais trop. C’était un raz-de-marée.Elles me noyaient. Quand mille livres s’offrent à vous, si vous ne savez pas ce que vous cherchez, comment saurez-vous celui qu’il faut acheter ? Cent idées, aucune idée. Mille styles, aucun style. L’art n’a que faire de milliers d’idées, il n’en a besoin que d’une seule. Richesse d’idées fait pauvreté d’art. - Me ferez-vous une grâce ? dit Guillaume. - Si votre grâce trouve ma grâce. - Montrez-moi une de vos toiles. -Désolée. Ravie. dit-elle, le sourire jusqu’aux oreilles. J’ai tout déchiré, tout brûlé, et veillé à ce que tout, brûlé, ne laisse que des cendres. Je ne verrai pas votre oeil sourcilleux, ni n’entendrai votre bouche flagorneuse.
- Pas tout, osa la mère, levant la main timidement.- Pas tout ? dit Marianne avec rage. Tu as osé ? .. .. Quelle main seule à la main sur ce que la main a fait ?.. Je croyais m’être absoute de mes fautes, et voilà que, comme un péché oublié, tu me les rappelles ?.. .. Combien en as-tu soustraites ?- Une seule... .. Tu m’en avais fait don. .. .. Ne sais-tu pas laquelle ?.. .. Ne sais-tu pas qui elle représente ?
Subitement, comme si la nature reprenait le dessus, le visage de la mère, secouée par un séisme, trembla, se gonfla de plaques rouges, comme un enfant qui brûle de fièvre, puis, comme de nuages d’orage tombe soudain une averse forte et drue, des rouges déchirures de ses yeux coulèrent des flots de larmes. Elle pressa ses paupières de ses mains, pour essayer de contenir ses larmes. Puis, soudain, dérobant à leurs yeux sa débâcle, comme une lâche troupe elle s’enfuit au fond du minuscule appartement.
Bientôt, comme une maladie contagieuse, la panique saisit Marianne à son tour. Tournant casaque, elle alla achever sa déroute dans la déroute maternelle. Comme un badaud devant un accident grave dont il est témoin impuissant, Guillaume, détournant les yeux vers la fenêtre, allait fuir leur fuite : - Pardonnez-nous, dit, derrière lui, Marianne, d’une voix rauque. Marianne n’avait plus rien d’une beauté, ç’eut été mentir que se le nier : son nez flambait comme une lanterne, avec une goutte qui pendait au bout comme d’une gouttière, et de la morve dans une narine comme une vilaine crasse ; ses yeux étaient rouges et chassieux comme des plaies infectées, ses joues rubicondes et eczémateuses, et pourtant à ce pitoyable spectacle, les larmes poignirent aux yeux de Guillaume. Il bredouilla quelques mots, dont Marianne sembla comprendre le sens, parce qu’elle approuva, et comme un voleur, s’enfuit par les couloirs. Derrière lui, Marianne ferma la porte avec une infinie douceur, comme une réponse muette à sa muette question.
Chap. 15 Comment Guillaume attendit Marianne à la sortie du magasin de photos où elle travaillait.
Guillaume fit son enquête sur les magasins de photos de l’avenue de la Motte-Picquet et sur leurs horaires avec une telle minutie d’amoureux, que le lundi suivant, il était devant la vitrine du magasin de photos de Marianne, vingt minutes avant sa fermeture. Il la voyait derrière le comptoir, dansant de gestes et de pas, servir un client, le plus charmeur des sourires aux lèvres. Quand, à travers la vitrine, elle vit à son tour, Guillaume, dans se départir d’un seul pli de son sourire, elle regarda Guillaume fixement pour qu’il vît qu’elle l’avait vu, puis, comme si elle avait eu un instant d’absence, reglissa son merveilleux sourire dans le même exact modelé, au même client. Comme une main par mégarde approchée d’une flamme, par la douleur s’écarte, Guillaume, léché par la brûlante flamme de la jalousie, s’écarta vivement de la vitrine.
Parce qu’il était amoureux, se tança-t-il, devait-elle lui signer un contrat d’exclusivité, et lui réserver à lui seul et à jamais, son ravissant spectacle ? Préférait-il que chaque fois qu’elle le verrait, elle se contraignît et fît pour lui faire plaisir, aux autres maussade figure, au risque de retourner son aigreur contre lui, par la suite? Ou, plutôt, comme des égaux, ne préférait-il pas qu’elle se conduisît avec tous, et avec lui, comme il lui plaisait ? Et choisît de lui plaire à lui, plus qu’aux autres ? Cela lui viendrait-il à l’idée, à lui, parce qu’il était amoureux, de n’être plus, du jour au lendemain, affable avec tout le monde, comme il avait coutume d’être ? Il attendait au coin de la rue depuis, lui semblait-il, un temps infini, quand, de sa boîte comme un diable, Marianne sortit de la porte de service du magasin, juste derrière lui. D’une gracieuse virevolte, elle l’entraîna dans son tourbillon, chassant, d’un coup, le reste de son amertume, ceomme le vent chasse la poussière.
- Ah. Guillaume. Si vous saviez la magnifique impression que j’ai, de gagner. J’ai l’impression, d’être soudain en pleine possession de moi. Rien ne me semble être hors de mon contrôle. Rien, hors de moi ne me semble hors de ma portée. .. .. Finie, cette ébauche grossière, mal équarrie, informe qu’était l’étudiante. Un gagne-pain, et, en un tour de main, me voilà façonnée, modelée, polie... .. Et pourtant, que suis-je, dans la société ? Un pou. Moindre que le moindre puisque, le dernier pou, je le sers. Je ne suis rien, et pourtant que pourrais-je vouloir que je n’ai pas ? Je vais comme je veux, je pense ce que je veux, je dis ce que je pense, mon âge est égal à tous les âges. Plus votre vie est l’égale de toute vie, plus vous pouvez vivre ce que vit toute vie. Quelle meilleure vie pourrais-je vivre ?.. .. Et, couronnement, au seuil de cette vie nouvelle, votre délégation m’accueille. Nommez quelqu’un de plus heureux que moi.
A respirer ce frais parfum de violette, Guillaume eut l’impres sion de se rafraîchir dans l’eau pure d’une fontaine. La liberté de parole de Marianne le ravissait, sa franchise l’enchantait, sa modestie le captivait. Comme un poète, plus vous le lisez, plus vous l’aimez, plus Guillaume feuilletait Marianne, plus il la goûtait, et plus il la goûtait, plus il l’aimait.
- Il faut que vous montiez, dit Marianne, en bas de chez elle. Si Maman apprend que vous êtes venu me chercher, et que vous n’êtes pas monté la saluer, il s’estimera moins estimée de vous qu’elle vous estime. La mère déroula en l’honneur de Guillaume le tapis rouge, et l’accueillit avec l’harmonie municipale au grand complet.- Restez dîner avec nous, dit-elle. Tous trois, en dînant, entonnèrent le plus joli choeur du monde, chacun chantant son air, s’entrecoupant l’un l’autre, comme de récitatifs, de récits d’anecdotes vécues de la journée, de remarques, de cocasseries, d’exclamations. Guillaume y serait encore, si le dernier métro, le tirant par l’oreille, ne l’avait rappelé à l’ordre.
Chap. 16 Comment l’amour chassa Guillaume de sa réserve et comment il fit sa déclaration.
Guillaume chercha Marianne d’abord tous les trois jours, puis tous les deux jours, enfin tous les jours. Non content que le feu de l’amour augmentât en intensité dans l’âtre de son coeur, il le chargea lui-même de tellement de combustible, que le feu devint en peu de semaines un vrai brasier.
Un soir, qu’étrangement, Marianne faisait silence, Guillaume, affectant la désinvolture, pour que ne l’effrayât pas cet incendie en lui, lui dit : - Puis-je vous présenter une requête peu courante ? - Courez toujours votre chance, dit-elle en plaisantant. - J’aimerais vous demander un conseil. - Si je peux vous le donner. - .. Figurez-vous que j’ai fait la connaissance d’une jeune personne qui m’a tellement charmé que je l’ai invitée chez moi, sans même lui en demander la permission ! - C’était une inconsciente ? - C’était une inconsciente... .. Elle m’a fait d’abord de courtes visites, que j’ai abrégées, tant que j’en ai eu le courage : comment aurais-je pu abuser d’elle, puisqu’elle ne savait pas chez qui elle était ?.. .. Mais bientôt, et je l’en ai de moins en moins empêchée, elle a multiplié ses visites si bien qu’elle a fini par habiter tout à fait chez moi... ..Hélas pour moi, elle a tellement fait la folle, elle a si bien mis toutes mes affaires par terre et mis tout sens-dessus dessous, que je n’ai bientôt plus été chez moi chez moi. Je suis au 7ième ciel qu’elle me possède, mais je vis un enfer qu’elle me dépossède de moi. .. .. J’aimerais que vous me donniez un conseil . - Elle ne sait toujours pas qu’elle est chez vous ? - Non ! Mais peut-être s’en doute -t-elle ? - Voilà quelqu’un que vous avez trop gâtée. Il faut à tout prix qu’elle se reprenne en main, avant qu’excédé, vous la jetiez à la porte... .. Vous devriez le lui dire. - Je le lui dis, lui dit Guillaume en la regardant de ses yeux clairs. Marianne ne dit mot, comme si elle se recueillait en son oratoire privé. - Jamais, dit-elle, en posant sa main légèrement sur la manche de Guillaume, et la retirant, confession d’un rapt n’a été plus douce à entendre. .. ..Moi aussi, j’ai une confession à vous faire. Depuis quelque temps, quelqu’un frappait avec insistance à ma porte. J’avais beau faire la vertueuse, et ne pas ouvrir, mais j‘étais derrière la porte, à guetter les coups, et à espérer de tout mon coeur, qu’ils redoublent en nombre et en force. Qu’est ce qui est moins grave, selon vous, être occupé d’une pensée, ou qu’une pensée vous occupe ?dit-elle le regardant de ses yeux violets et profonds comme des grottes marines... .. J’aimerais que vous gardiez votre hôtesse en pension chez vous, mais j’aimerais qu’elle se conduise mieux. - Vous devriez la voir, dit Guillaume, tout heureux. Il lui a suffi d’entendre votre voix pour qu’elle s’assagisse. Vous ne pouvez pas savoir comme elle devenue mignonne et gentille. Et il se tut, et elle aussi.
Comme le bouilleur de cru, qui bout les mirabelles jaunes et rouges comme des joues, par le serpentin recueille les premières précieuses gouttes, et longuement les savoure, Guillaume et Marianne, distillant leurs aveux, de la liqueur d’amour se délectèrent des premières précieuses gouttes longuement.
Toute la soirée, ils furent si absents à tout, que la mère de Marianne, s’absentant de leur absence avec discrétion, fit retraite tôt dans sa minuscule chambre du fond du minuscule appartement. Lorsque Marianne raccompagna Guillaume sur le palier, tous deux approchant le visage du visage avec un ensemble merveilleux, posèrent les lèvres délicatement sur la joue de l’autre, puis s’écartant vivement comme s’ils s’étaient brûlés, se firent un geste gauche de la main et s’enfoncèrent dans la nuit. Au bas de l’escalier de Blois, Guillaume, d’une brusque détente, sauta cinq marches d’un saut prodigieux, puis, comme une balle que l’on lance sur le sol avec force, bondit jusqu’au lustre qu’il fit valser en poussant un cri sauvage.
Chap. 17 Comment Guillaume apprit combien l’amour est source de souffrances.
Un jour que Guillaume attendait Marianne au coin avec une infinie patience, la porte de service s’ouvrit brusquement, et Marianne sortit avec son patron. Guillaume, comme par réflexe, se tourna aussitôt, courba son dos et protégea sa tête, comme s’il allait recevoir des coups. Il avait fait jusque là l’impasse du patron. Par instinct de survie, il en avait chassé jusqu’à la pensée. Il ne savait que trop que cette cinquantaine policée, cette belle élégance, savante et na turelle à la fois, cette jolie aisance de manières et d’argent, cette souveraine maîtrise de soi ne font qu’une bouchée d’une ving taine sauvage, des habits frustes, des gênes d’argent et d’un es clavage charnel, comme les siens. Aussi, avait-il enfoui la pen sée de ce patron à cent pieds sous terre.
Et voilà que Marianne elle-même le ressuscitait. Portant les ongles à sa démangeaison il se gratta avec fureur : vit sur sa montre que plus d’une demi-heure avait passé depuis la fermeture du magasin ; remarqua que Marianne s’éloignait avec son patron, sans un regard pour lui ; qu’elle le salua avec force sourires ; que, bien qu’elle l’eût quitté, elle continuait son chemin, sans se soucier de lui ; que ce ne fut que lorsque son patron eut disparu à sa vue, qu’enfin, elle se retourna vers lui. Guillaume était fou de douleur et de rage, prêt aussi bien à se jeter à ses pieds et la supplier en pleurant, que, dressé de toute sa taille, à la frapper sur le nez de toutes ses forces, jusqu’à ce que le sang coulât. Dans l’hésitation entre les deux, il la laissa jaser, narrer des petits faits qui sont comme la respiration de la journée.
Devant ses sourcils froncés et son visage sombre, elle s’inquiéta, lui demanda avec inquiétude s’il ne se portait pas bien. Il dénia de la tête, une fois, brièvement. S’il avait de mauvaises nouvelles de sa famille, s’il avait des ennuis au travail, ou d’argent. Il dénia de même, agacé en plus. Si c’était son écriture qui le tracassait ? Il répondit avec humeur qu’elle se trompait si elle croyait qu’il lui parlerait jamais d’écriture ! Après un silence, elle lui demanda si c’était elle la cause. Désemparé qu’elle l’attaquât de front, il ne put s’empêcher de se laisser aller, bien qu’il eût tant voulu se retenir. - Vous avez été longue, fut tout ce qu’il trouva à dire. - .. ..C’était donc ça ? dit-elle, le sourcil froncé. Qui pensez-vous fait la caisse, en fin de journée ? Et si l’on veut commencer le matin avec de l’ordre, ne faut-il pas avec de l’ordre le soir finir ? Comme Guillaume se retranchait toujours derrière sa figure sombre, elle poussa sa botte. - Vous comptez le temps que vous m’offrez ? Si vous ne savez pas ajuster votre tir, visez mieux. Venez plus tard. Ou ne venez pas du tout. Qui vous a demandé de m’attendre ? - Tout à l’heure, dit Guillaume d’une voix plaintive, vous et votre patron sembliez si bien vous entendre, que j’ai eu l’impression d’être le gêneur. - Vous voulez me marquer comme votre linge, et me coudre votre nom dessus ? dit-elle, en colère. Pour prévenir votre censure, il faudrait que je me censure moi-même ? Suis-je inscrite comme militante à votre parti, pour que je dise amen à tout, et file droit ?
Effaré, il sembla à Guillaume qu’il ne l’avait jusqu’à présent qu’entrevue à travers un brouillard, que maintenant qu’il était plus proche d’elle, il la voyait avec des traits nets. Il s’atterrait qu’un être frémissant comme elle, pût devenir dur comme la pierre. Ah. S’il avait été à sa place. A Dieu ne plaise. Si elle avait souffert ce qu’il souffrait, il n’aurait de cesse de la consoler et la rassurer jusqu’à ce qu’elle retrouvât joie et gaieté. Il la vit prendre les devants et aller droit devant elle à pas pressés. Il l’aurait certainement perdue à jamais s’il n’avait couru après elle. Que savait-il après tout, se disait-il, des formes que prenait l’amour ? Si les corps ne sont pas les mêmes, comment les amours le seraient-ils ? Se fie-t-on en un sentiment ou s’en méfie-t-on, en raison de ses démonstrations ou de son manque de démonstrations ? - Pardon, dit-il. Pardonnez-moi. Trop aimer, c’est mal aimer. Aimer, vous avez raison, ce n’est pas lier, c’est laisser libre. Je ne veux plus désormais me plaire qu’à vous plaire. Je ne veux plus vous aimer que pour que vous m’aimiez. Mais elle allait, se hâtant. - Qui est toujours d’un si excellent équilibre, la suppliait-il. Qui est toujours d’une si parfaite santé ? Etes-vous un juge qui a toujours été innocent ?.. Que dois-je faire pour que vous me pardonniez ? Me jeter à vos pieds ?
Marianne, enfin, ralentit son pas, et posa sa main légèrement sur la manche en signe de pardon, et la retira. Chose curieuse, pendant le dîner, Marianne fut d’une humeur, que Guillaume n’avait jamais vue en si joyeuse santé, comme si étrangement, l’humeur jalouse de Guillaume avait profité à sa santé à elle. Sur le palier, comme si la passion de Guillaume, qu’elle avait si fortement médicamentée, lui était passée à elle, posant ses lèvres sur les siennes, elle l’embrassa avec fureur. A la fureur, Guillaume répondit par la fureur. Soudain la minuterie s’éteignit. Honteux, Guillaume la ralluma. Comme s’ils ne voulaient pas aggraver la maraude par le recel, pudiques soudain, ils firent cadeau d’un chaste baiser sur la joue, et s’enfoncèrent dans la nuit.
Chap. 18 Comment Guillaume apprit combien l’amour est source de volupté.
L’amour est un conquérant inlassable. Tout en s’assurant des places qu’il conquiert, il n’a de cesse d’étendre son empire. Le soir suivant, reprenant la pièce à l’exacte scène où ils l’avaient laissée la veille, Guillaume et Marianne, dès qu’ils furent sur le palier, sans autre préambule, se serrèrent dans l’amoureux étau. Comme des amis qu’on est charmé de retrouver, les lèvres de chacun s’enchantèrent de retrouver les lèvres de l’autre, y découvrirent de nouvelles succulentes saveurs. Ils étaient si occupés ainsi à se désaltérer, qu’ils ne se souciaient plus de rallumer la minuterie, ni de savoir si c’était la nuit ou le jour, le soir ou le matin.
Le soir du 14 juillet, à l’heure où les Parisiens quittent leur chez eux pour fêter la Fête Nationale dans les rues à leur manière, Guillaume et Marianne, à l’inverse, quittèrent les rues et la fêtèrent chez Guillaume, à la leur.
Connaître les péripéties amoureuses de nos deux amoureux ne serait pas d’un enseignement inutile, ni inintéressant. Mais quelle chaire honnête enseigna jamais la chair ? La raison de ce silence en est-elle que, comme le bonheur, et étant le bonheur, la chair, pour vivre heureuse, doit vivre cachée ? Que comme le talent, la chair, pour se déployer dans toute sa force, a besoin d’obscurité ? Quitte à ce que chacun fasse ses classes lui-même, ne vaut-il pas mieux, à tout prendre, que chacun apprenne sur le tas ? Qu’en amour, en moins, chacun soit le fils de ses oeuvres ? Celui qui n’est pas de cet avis, et qui pense que rien de l’homme ne devrait échapper à la pensée et à la parole humaines, qu’il songe que, si une seule chose devait être soustraite à l’inquisition humaine, et laissée, hors de toute contamination intellectuelle et de toute inflation verbale, à l’état naïf et natif, ce devrait être ce qui est le plus cher à l’homme : la chair. Qu’il y a loin de l’aimée vêtue, se disait Guillaume, telle qu’on fait sa connaissance dans un lieu public, à l’aimée dévêtue, telle qu’on la connaît dans une chambre aux volets clos. Qui croirait, cependant, que cette muette vie privée amoureuse compte pour les amants, moins que la bavarde vie publique ? Comme un être a besoin de deux jambes pour marcher, l’homme et la femme ont besoin pour vivre de ces deux vies, la secrète, crue, osée, sauvage, pleine d’indécence et d’impudeur, divinement démoniaque, enfer paradisiaque, autant que la policée, l’éduquée, la civilisée, la domestique, la familiale. Et il est aussi important que tous deux connaissent ces deux vies, que ces deux vies se méconnaissent entre elles.
Guillaume et Marianne se familiarisaient ainsi doucement avec ce deuxième personnage de l’autre, lorsque, la tête sur l’épaule de Guillaume, Marianne fit remarquer, qu’à la jonction de deux lés de la tapisserie de roses, deux roses se chevauchaient.
Chap. 19 Pourquoi et comment Guillaume invita les trois couples à venir guincher chez lui.
Comme Guillaume, Lucien et Richard, chacun enfermé étroitement dans son amoureuse prison, ne se voyaient plus, Guillaume pensa que le mieux était de les inviter chaînes en poche et prison sur le dos : ce fut ainsi qu’il eut l’idée d’inviter les trois couples à venir guincher, un soir, dans sa guiguette des bords du ciel. Pour ne pas actionner la pompe à vide, il invita aussi quatre étrangers, quatre solitaires qu’il voulait apparier deux à deux, pour qu’ils aient, sur leurs trois couples, un effet d’entraînement : une laborantine triste comme la pluie qu’il voulait assortir à un postier joyeux comme une trompette, une coiffeuse pétulante comme un feu d’artifice qu’il voulait assortir à un étudiant en sciences humaines, plaie vivante, coupable- né.
Chap. 20 Quel numéro Guillaume inventa pour amuser la galerie.
Marianne avait disposé sur la table de bridge au tapis vert mité et décollé, un parterre de toasts et de pâtisseries, Guillaume, par terre, un bouquet de bouteilles, sur une chaise une floraison de verres, et, tout autour de ces massifs, comme dans un jardin public, des chaises, siennes et empruntées. Comme les bouches s’activaient, mais non les langues, Guillaume estima de son devoir d’hôte de pourvoir à la conversation. Il chercha un instant dans sa bibliothèque un sujet d’intérêt général en vain , “on ne sert bien un plat, que de sa cuisine” pensa-t-il, “tant pis, à la fortune du pot!”
- Figurez-vous, les enfants, que, moi, auteur, je suis allé à la représentation théâtrale d’un autre. Comme des enfants libérés dans la cour pour la récréation et qui hurlent de plaisir, les langues se délièrent tout d’un coup. - Où ça ? Dans quel théâtre ?.. .. Dans un théâtre subventionné ? .. ..C’est un nouveau spectacle ?.. .. Vous vous êtes fié à une critique ? - Quand ça tu y es allé ? demanda Marianne. - Tu sauras bientôt le mot de l’énigme, répondit Guillaume.
- C’était une pièce de.. .. Pardonnez-moi, mais le nom de l’auteur m’échappe. Vous savez combien il est difficile pour un auteur de se rappeler le nom des autres. Même si je me le rappelais, je ne le dirais pas. Comment pourrais-je faire de la publicité pour un autre que moi? - Vous ne dites rien de la pièce ? Elle vous a plu ? demanda la coiffeuse. - Est-ce que tu diras du bien de la pièce, le fit valoir Lucien. - Du bien ? Euh, dit Guillaume, qui fronça le sourcil et réfléchit. Un long moment se passa, qui vit éclore sur les lèvres plus d’un sourire. - Par contre, s’écria Guillaume, quelque chose m’a fasciné. - Non ? dit, incrédule, Lucien. - Si. .. .. L’affiche. Des rires de toute nature fusèrent dans la mansarde, dont un ricanement de Richard. - Un pur chef d’oeuvre. C’est une pièce à elle toute seule, à défaut de l’autre. .. .. C’est une photo. Figurez-vous, dit-il, en dessinant des mains ce qu’il décrivait de la bouche, figurez-vous qu’au travers d’un chassis vitré semblable à un jardin d’hiver, un magnifique couloir court de la droite à la gauche de l’affiche, absolument désert, sauf, tout au bout, où, sur le bout d’un banc est assis le bout d’une femme, qui, en plus tourne des yeux fascinés sur le bord de l’affiche... .. Cette fascination pour quelque chose qu’on ne voit pas est proprement fascinante. Je n’ai pas quitté cette affiche des yeux d’une demi-heure.
- Tu ne parles pas des acteurs, le fit valoir Lucien. - Parle-nous des actrices, dit Richard. - Les acteurs, se questionna Guillaume. .. .. Ah. Les acteurs. Ecoutez, l’acteur principal est un chanteur très connu. Soufflez-moi son nom. C’est l’évènement de la saison. Pourquoi est-ce que je ne me rappelle jamais des noms connus ?.. .. Vous savez. Il est tombé amoureux fou d’une présentatrice de télé qui lui a fait ce si merveilleux cadeau d’une petite fille, écrivait de nouveau quel magazine ? Curieux, comme je n’ai pas la mémoire des noms propres. Voyons. Ils viennent de divorcer. - On te demande comment il était, le fit valoir à nouveau Lucien. - Ecoute.Je ne sais pas. Il n’a pas chanté. Le rire sarcastique de Richard couvrit tous les autres comme une trompette. - Parle-nous des actrices, dit Richard, qui riait d’une oreille à l’autre. - L’actrice ? L’actrice. Comment s’appelle-t-elle donc ? On ne connaît qu’elle. Elle s’est montrée nue dans un magazine porno ! Vous savez, elle a brisé le couple de ce ministre, qui a été mis en examen. Rappelez-moi. .. .. Ah .Ces noms. A part le mien. - Tu ne dis pas comment tu l’as trouvée ? le fit valoir Lucien. - Ah. En bonne santé. Si. Bien. Bien. Elle est en forme. La compagnie était hilare.
- J’ai une confession d’auteur à vous faire, dit Guillaume. Ne me jetez pas de tomates. Je n’ai pas vu de pièce du tout. Vous auriez pu le deviner. Un auteur ne va au théâtre que pour voir ses pièces. - Vous nous avez bien mené en bateau .. .. On peut dire que vous avez l’esprit gothique. .. Il faut être auteur pour avoir l’esprit aussi tordu. Mais tout cela fut si mêlé de rires et d’applaudissements, que comme Jean Vilar aux âges splendides, Guillaume fit trois fois la génuflexion devant l’assistance. Son homélie finie, Guillaume pensa qu’il était temps de faire chanter les fidèles. Aussi mit-il un disque de blues. Une joyeuse rumeur accompagna le bruit des chaises. - Qu’ont-ils à se porter au carré ? dit Guillaume à Marianne, en montrant les 4 externes.
A sa déception, mais ainsi va la vie, le funèbre étudiant dansait avec la lugubre laborantine, et le joyeux postier avec la pétulante coiffeuse.
Chap. 21 Comment Cécile déclencha les hostilités.
Tout en dansant, nos trois amis ne pouvaient s’empêcher de se retrouver sans cesse par-dessus les épaules. Comme si elle en avait assez de ronger son frein, Cécile déclencha subitement les hostilités.
- Au fond, tous les trois, dit-elle, c’est l’histoire du muet qui guide un aveugle qui porte un paralytique. Tous les trois tournèrent leurs yeux avec inquiétude, comme s’ils avaient entendu quelque part un craquement sinistre. - Oui, leur riva-t-elle leur clou. Qu’est ce qui vous réunit ? Votre insuccès. Vous devriez vous voir. Vous avez l’air de trois veuves qui prennent le thé dans une pâtisserie. .. .. A-t-on du talent parce qu’on veut en avoir ? Je croyais qu’on naissait poète. Est-on artiste parce qu’on veut l’être ? Question . - Bien sûr, releva le front Guillaume. - Vraiment ? dit Cécile, ironique... .. Ainsi, le tout venant, le prmier venu peut se couronner d’une couronne de lauriers et se sacrer poète? Tout le monde peut être artiste, pourvu qu’il le veuille ? - Sentir n’est-il pas à la portée de chacun ? dit Guillaume. Priverez-vous un individu de ses six sens, pour la simple raison que vous le jugez ordinaire ? - Si tout le monde peut être artiste, qui ne le serait pas ? dit-elle. - Pardon, dit Guillaume. Quelque chose distingue les uns des autres. Le travail. Tout le monde a même jardin mais tout le monde n’a pas même acharnement pour cultiver ce jardin. L’art est un fruit qui requiert sans cesse tous les soins. Sans persévérance et opiniâtreté, pas de récolte. - Et si, malgré persévérance et opiniâtreté, le fruit est véreux ? - C’est que, ou le plant, ou la terre, ou le traitement, ou le climat n’est pas le bon : Je changerai donc ou le plant, ou la terre, ou le traitement, ou le climat. - Combien d’essais essaierez-vous ainsi ? - Tous ceux qu’il faudra jusqu’au concluant. - Et si aucun ne conclut jamais ? - C’est qu’il y en aura eu un que je n’ai pas essayé. - Et si aucun ne conclut jamais quand même ? - Je les aurais au moins essayés. Quel voyage. Quelle aventure. - Voilà bien du temps et des forces gaspillés en pure perte. - Mais de quelle façon. Quel luxe. Quel faste. Une vie dépensée à rien. Ce fut alors que Marianne apporta son renfort à Guillaume. - Chacun de ces trois messieurs, dit-elle à Cécile d’une voix vipérine, fait sa course en solitaire, il me semble. Chacun n’aventure d’équipage, que lui-même.Chacun est maître à son bord et choisit son propre trajet que je sache. Son clou rivé par quelqu’un de son clan, Cécile se tut.
Après ce premier accrochage, la situation était la suivante : Cécile étudiait à fond les disques l’un après l’autre avec une curieuse curiosité, Marianne passait les plats qu’elle venait de passer avec une étrange abnégation, et Judith, assis sur un pouf, pliée à angles aigus, en trois morceaux, comme un mètre pliant, pointait ses genoux osseux sur la compagnie, comme deux inquiétantes rampes de lancement.
Chap. 22 Comment la situation se dégrade.
Pour que la bouche de Judith fût à la hauteur de son oreille, Richard mit un genou à terre devant elle.
- Judith, , dit-il en pointant les genoux qui pointaient, comme deux pointes d'un compas ouvert, par ta fenêtre ouverte, on voit chez toi jusqu’au fond de l’appartement. Ce n’est plus un corridor, c’est les Champs-Elysées. - Je ne force personne à mettre le nez à la fenêtre, dit Judith, hilare. - Enfin. Judith. Le site s’offre de lui-même aux regards. - Je ne sache pas qu’aucun regard ait jamais écorché personne. Si ça peut faire du bien à quelqu’un, à moi, ça ne fait pas de mal. - Ce qui ne t’indispose pas ne m’incommode guère, dit Richard, en se redressant... .. L’heureuse titulaire de ces splendides guibolles accepteraient-elles qu’en plus de splendides, elles soient utiles ? ajouta-t-il en l’invitant à danse. Judith, d’agacée, éclata de rire, et la danse, en même temps qu’elle apaisa l’orage, les réunit comme un bouquet.
Guillaume invita Marianne à danser à son tour. - Un sondage, permettez, Mademoiselle. Il ne vous sera posé aucune question de caractère religieux ou politique... .. Quelle impression vous font les deux autres actionnaires de ma petite société ? - Avez-vous, Monsieur, dans votre questionnaire, une case sans opinion ? - Sans opinion est une opinion. .. .. Par hasard les verriez d’un mauvais oeil ? - Moi ? Pas du tout. Je les vois très bien... .. J’ai de très bons yeux, savez-vous ? Guillaume, du coup, laisse son crayon en l’air.
Lucien, de même invita Cécile. - Je ne te demande pas ce que tu penses des deux personnes auxquelles je pense, lui dit-elle. - C’est sage, dit Cécile.“Diable, pensa Guillaume, qui avait entendu. C’est du sérieux. “On rentre à la grande école. Fini de jouer, s’ajouta-t-il en “soupirant.
La nouvelle situation était à présent la suivante : Cécile, en danseuse étoile virevoltait par tout le plateau, tandis que Lucien, dans un coin, les mains sur les hanches, attendait, en premier danseur, qu’elle ait fini ses entrechats ; Judith dansait au milieu, comme l’obélisque au milieu de la place de la Concorde, et Richard tournait, au loin, autour d’elle, comme les huit villes de province : Marianne, enfin, comme une amazone, faisait son numéro au milieu de l’arène, et Guillaume, sur les gradins, regardait le spectacle. Qu’est-ce que l’amour? pensait Guillaume en regardant ses deux amis avec mélancolie. Voeu de sa personne. Don total de soi. L’amitié ? Prêt, emprunt, échange. Un même objet dans le temps qu’il est donné à l’un, peut-il être prêté à l’autre ?
Chap. 23 Où il y eut du mouvement aussi chez les externes.
Comme en accord avec l’agitation de nos trois amis, il y eut du mouvement parmi les externes. Rougissant de visage et enflant comme une tomate, la pétulante coiffeuse éclata soudain en sanglots. Toute secouée de hoquets et de soubresauts, elle alla se réfugier sur un coin de lit, et cacher son visage de ses mains. Lucien, qui ne souffrait pas qu’on souffre, comme une St Georges vola à son secours. Il fit bien le siège de l’Angélique d’une salve de questions, qu’à la fin, capitulant, elle lui confessa que son amoureux de marin venait de la quitter. Lucien administra aussitôt à la malade toute la pharmacopée familiale : frotta ses joues, sécha ses larmes, comme une mère ; la secoua et la houspilla avec rudesse, comme un grand frère ; fit des pitreries et des grimaces, comme un petit ; l’éleva jusqu’aux nues et l’abaissa plus bas que terre, comme un père ; lui battit alternativement le chaud et le froid si bien, comme un grand-père, une grand-mère, un oncle, une tante, qu’à la fin, glissant son amour de l’absent au présent, elle lui dit, ses mains dans les siennes, que c’est d’un jeune homme beau et aimant comme lui, qu’elle aurait dû tomber amoureuse. Cécile applaudit perfidement à tout rompre le médecin sans frontières, et lui dit qu’il s’était trompé de monture, qu’il aurait dû bien plutôt chevaucher un bon gros percheron humanitaire, que ce cheval vicieux de l’art, mais Lucien, comme à chaque fois qu’on lui disait des méchancetés, n’écouta ces propos que d’une oreille distraite.
Puis ce fut le tour de l’étudiant ravagé. Gelé par la laborantine comme par un deuxième hiver en plus du sien, il s’était réfugié tout glacé devant la cheminée éteinte. Plein de pitié, Guillaume courut lui apporter des couvertures. Sous la chaude attention de Guillaume, l’étudiant fut à la fin si bien réchauffé, que, déboutonnant sa veste et se laissant aller, il lui confia, que du strapontin, qu’il occupait dans la vie, il n’avait d’yeux que pour eux trois, brillants acteurs sur la scène de l’art, et qu’il sollicitait la faveur de postuler à leur Illustre Compagnie en tant que membre passif. - Trop tard : Désolé, dit Guillaume, en lui montrant leurs trois couples dissociés. La société est en faillite. J’ai bien peur qu’on ne puisse pas sauver l’entreprise, ni maintenir les emplois. - Qui a plus de malchance que moi ? dit l’étudiant ravagé. Il suffit que dans ma chute interminable, se trouve sous mes doigts une prise, pour que la prise se dérobe. Qui se porte plus le guignon que moi ? Guillaume eut beau lui expliquer la loi des grands nombres, qu’il est mathématique que chaque jour d’échec rapproche de la réussite, il ne le convainquit guère, tellement il est difficile à l’esprit d’échec de changer d’esprit.
De Charybde, on tomba dans Sylla : ce fut le tour de la lugubre laborantine, et ce fut le bouquet. Levant soudain son verre de jus de pomme, elle dit : - Si on s’érigeait en cour d’amour ? Toute la cour la regarda éberluée, tellement elle attendait peu qu’elle rompît des lances en cet honneur-là. - Après tout, dit-elle en montrant leurs trois couples, nous avons des spécialistes. Citons-les en tant qu’experts... .. Première question , Mesdames, Messieurs, si nous jugeons l’amour selon la 4ième catégorie d’Aristote, c’est à dire la relation, l’amour, selon vous, est-ce la paix ou la guerre ? - La paix. Et puis quoi encore ? accrocha tout de suite, comme une ablette vorace, l’hameçon, Marianne.. ..Vivons en paix. Laissez-moi en paix. Reposons en paix. L’amour, repos du guerrier. Pourquoi pas un bon petit roupillon, tant que vous y êtes ? Dormir sur ses deux oreilles. Rêver ? A qui ? A quelqu’un d’autre, bien sûr... .. Jamais de la vie. Aimer, c’est ne cesser d’être aux aguets, ne jamais baisser la garde. L’escarmouche, l’échauffourée, voilà l’amour. Si l’amour signe la paix, paix à ses cendres. C’est la paix des morts. - Je te demande pardon, dit Guillaume. - Vous avez raison, dit Cécile, attentive à semer la zizanie. L’amour, c’est la vigilance et le redoublement de vigilance. Si l’on ne veut pas être prise en traître, il faut sans cesse être sur le qui vive.
- Nous laisserez-vous voix au chapître ? dit Guillaume. Ou les femmes hériteraient-elles du défaut de leurs pères, qui ne permettaient pas à leur femme d’en placer une ?.. .. Je regrette. Pour moi, ce n’est pas la guerre, c’est la paix. Comment peut-on se battre sur tous les fronts de la vie, si l’on ne sait pas qu’au camp, la paix vous attend, comme un Paradis ? On est tellement en discorde avec tout partout, qu’on est bien en droit d’espérer, au moins en amour, un peu de concorde. L’amour, pour moi, c’est la félicité céleste qui nous console de cette géhenne de larmes. Pour moi, aimer, c’est signer un traité de paix et un pacte d’alliance. - Des mots, dit Marianne. La paix est-elle un état d’égalité ? Non. C’est un état imposé par une des parties, et qui ne sert qu’elle. L’autre se fie tellement en l’un, et vaque tellement à ses affaires le coeur confiant et l’âme en paix, qu’un beau jour, il s’aperçoit de la chose la plus réaliste du monde, que quelqu’un s’est glissé dans son lit, entre sa moitié et lui. Vous croyiez occuper au lit toute la place, et vous vous apercevez que, quand il y a de la place pour une, il y a de la place pour deux. - J’incline pour la thèse du repos, dit Richard. - J’ose espérer, dit aigrement Judith que, pour l’amour, le lit n’est pas un lit de repos, mais un champ de bataille. Tout le monde prit un air évaporé, et étudia avec curiosité l’air autour de lui.
- La cause est entendue, dit la lugubre laborantine. Une large majorité est de l’opinion que l’amour, c’est la guerre... .. Poursuivons. A Dieu ne plaise, que dans une guerre, comme le disait Marianne, les deux combattant soient de force égale. Une guerre n’a jamais cessé que l’un ait battu l’autre à plate couture. A la guerre comme en amour, il y a toujours forcément un vainqueur et un vaincu.. .. Si nous revenons à l’amour, en amour, quel est le vainqueur ? Lequel impose sa loi à l’autre ? Le plus fort, bien sûr. Qui est le plus fort ? Le plus intraitable des deux, le plus impitoyable, le plus insensible, bien sûr, le moins amoureux, en somme. Et qui est le vaincu ? Le plus faible, bien évidemment, le plus sensible, le plus prêt à toujours tout céder, l’amoureux, pour tout dire. Sommes-nous toujours d’accord ? .. .. La conclusion d’une telle proposition, n’est-elle pas, que , puisque le vainqueur est celui des deux qui aime le moins, l’art d’aimer est plutôt l’art de se faire aimer ? Et si nous poussons la conclusion jusqu’à son extrême, le comble de l’art d’aimer, n’est-il pas, se faisant aimer, de n’aimer pas, d’être le bel indifférent ? Et, extrême de l’extrême, le comble du comble n’est-il pas, étant aimé, de quitter celui qui aime, et de tenter de se faire aimer par un autre, qui n’aime pas ?.. .. Conclusion : qu’est-ce qu’aimer, sinon ne pas aimer ? .. .. Pardonnez-moi de vous faire défaut, dit la lugubre laborantine en prenant son imperméable, mais je ne veux pas que me fasse défaut mon dernier métro.
Il y eu un silence. Le noeud ainsi défait, tout le bouquet se défit. Les autres externes, filant à l’anglaise, se dérobèrent à leur tour. Les trois couples s’accompagnèrent jusqu’à la place du Trocadéro. Là, ils se saluèrent comme s’ils allaient se revoir le lendemain, tout en sachant que ce lendemain serait lointain, s’il existait seulement. Puis, comme Moïse et Elie dans la nuée aux yeux des apôtres, chacun d’eux disparurent aux yeux des deux autres, comme à jamais.
quatre
Chap. 1 Où habitèrent les couples de nos amis.
Bien que le premier couple habitât à une heure de métro, et le deuxième à dix minutes de marche du troisième, nos trois amis, pendant tout le temps qu’ils vécurent en couple, habitèrent comme aux antipodes. Bien qu’ils n’eussent aucun appui, tous les trois eurent assez de chance, et touchèrent en peu de temps un vrai appartement, dans de vrais murs, avec de vraies pièces, de la vraie eau chaude, de vraies toilettes avec cuvette, ma chère, chauffé au vrai chauffage central s’il vous plaît, Richard au 16 ième étage d’une tour, Guillaume au 7ième étage d’une barre à Nanterre, et Lucien au 5ième étage d’un mur bouclier à Sarcelles. NB. L’adresse peut-être communiquée par l’éditeur ; les droits d’entrée sont reversés aux enfants natuels des trois artistes.
Chap. 2 Comment s’installèrent Judith et Richard.
Sur leurs meubles de bric et de broc, Judith : posa : - un biscuit de Sèvres représentant un marquis et une marquise ; - une panthère noire en peluche ; - sept petits chiens en verre de Murano ; - une bonbonnière en faïence jaune et bleu de Gien, spéciale lave- vaisselle ; - une boîte à musique en contreplaqué Made In Austria jouant le beau Danube Bleu ; - un bouquet de fleurs en plastique dans une bouteille de Chianti peinte ; - une poupée à large robe tricotée, qu’elle déploya sur le lit comme une corolle ; attacha à l’ampoule de l’entrée un carillon de sept cloches en cristal de Bohème, qui tintinnabulaient lorsqu’on les heurtait de la tête en entrant ; pour ajouter à la lumière le son, allumant sa radio-cassette, fit donner ses hurleurs à pleine voix. Devant une assurance en soi aussi ferme, Richard, si peu sûr de lui qu’il était, ouvrit le plu large crédit à un goût si éloigné du sien, et, comme une chose honteuse, serra son haut-relief et son atelir de sculpture dans leur coin de cave, qu’il ferma d’un triple tour de chaînes, et cadenassa d’un cadenas à clé.
Chap. 3 Comment s’installèrent Cécile et Lucien.
Désolée de choir et déchoir dans une cité loin de Paris, Cécile tenta d’y recréer son cher Marais. Peignit boiseries et radiateurs en blanc cassé mat. Tapissa les murs de velours vert empire. Posa sur le lino une moquette gris perle, par-dessus ses Chiraz. Meubla leur salle de séjour de ses secrétaire et biliothèque Louis XVI, chaises, chaise-médaillon, fauteuil, bergère Louis XVI, à tapisserie rayée rouge, blanc et or; la chambre à coucher de ses vaste lit en cuivre XIXième, armoire en noyer Louis XVI, pétrin en noyer Louis XVI, otomanne tapissée en Gobelins ; la cuisine, de ses vaisselier campagnard, chaises et table bistrot. Suspendit, enfin, l’oeil sur Lucien ironique, quatre toiles XVIIIième, une “Bergerie”, une “Escarpolette”, un “Embarquement de Thésée”, et un “Lac de montagne, avec deux philosophes à son bord”.
Pendant que Cécile s’affairait avec les ouvriers, Lucien installait son atelier dans la petite chambre du fond. Ferma le fenêtre trop grande, comme un oeil trop ouvert, d’une paupière de cartons. Tapissa les murs et le sol d’une toile à matelas. Eleva avec des briques pleines rouges et des planches de chantier, une étagère où il posa ses blocs à dessin, panneaux, toiles, pots, tubes, bouteilles, papier de verre, pinceaux, rouleaux, couteaux, spatules. Poussa contre le mur une vieille table de salon à plaque d’ébène et pied central, sur laquelle il plaça ses bocaux de white-spirit, d’essence de térébenthine, ainsi que sa palette. Dressa, au milieu, face à la fenêtre mi-close, son chevalet. Y posa une toile neuve, qu’il encolla, ponça, ocra. Contempla l’atelier ainsi créé, et fut plus heureux qu’Ali-Baba au milieu de sa caverne aux trésors.
Chap. 4 Comment Lucien accompagna Cécile au vernissage du célèbre peintre S.
Le deuxième soir, par vengeance de Sarcelles sans doute, Cécile pria Lucien de l’accompagner au vernissage de l’exposition de S., qui exposait 48 toiles, sur le thème : La toile est ce qui est derrière la toile.
La première chose que fit Lucien fut de faire le tour des toiles au pas de course. Elle étaient toutes laissées en chanvre brut, et toutes plus artistement déchirées les unes que les autres : des simples fils tirés aux larges accrocs, il y avait là tout l’éventail des déchirures possibles. Par chaque déchirure, comme à travers le trou d’une palissade, on voyait un bout de toile peinte, comme une toile sous la toile, d’où le titre de l’exposition. Il était on ne peut plus amusant de voir les invités de tous âges et de tous sexes, se pencher sur les déchirures, se pousser de la tête, tirer sur les bords des déchirures comme sur les lèvres d’une plaie pour essayer de voir davantage de la toile de dessous.
- Avez-vous jamais vu, au Louvre, disait au milieu de la salle ce qui devait être un critique, tant de gens scruter d’aussi près tant de toile? Au Louvre, ils passent devant les toiles comme un défilé... .. C’est d’un génie plus génial que les plus réputés génies. En avant. Enchérissons. Surenchérissons. Augmentons la mise. L’art sera nouveau ou ne sera pas. Toujours plus haut. Toujours plus éthéré. Toujours plus intelligent. L’homme est-il le même à midi qu’à 5 heures ? A l’heure du satellite, peindrez-vous comme on peignait, lorsqu’on peignait à pied? .. .. Mon cher. Bravo. Quel âne majuscule, pensait Lucien, assis sur une chaise en plastique, près de la porte. Comme si l’art progressait comme la science. Il y a des progrès en peinture, certes, mais ce sont des simplicités, des facilités techniques d’usage, de séchage, de conservation des couleurs et des toiles... .. Mais l’homme? Qu’a-t-il gagné, depuis Laurent le Magnifique, en goût, en culture, en raison, en moralité ? Reculé, bien plutôt... .. De Montaigne, de Pascal et de Barthes, peut-on dire que le premier avait moins de tête et de corps que les deux suivants, aussi loin qu’ils étaient de lui dans le temps ? Entre un Barthes, un Pascal et un Montaigne, si l’on excepte les régimes politiques, les habits, les coutumes, les machines, quelle différence y a-t-il ? N’ont-ils pas tous les trois même force de pensée, et même force d’art ? A cause des inventions modernes et de l’économie de marché, l’homme ne serait plus l’homme ?.. Non. Non. La vérité, c’est que ce ne sont plus que les courtiers et les boursiers qui cotent l’art. Pour anticiper la hausse et faire fortune rapide, ils se livrent, comme des turfeurs, aux pronostics les plus hasardeux... .. Mais quel artiste amoureux de son art se laisse impressionner par les tendances du marché ?.. .. Heureusement qu’avec de tels numéros comiques en lever de rideau, il y a de la place pour du vrai spectacle.
Et laissant Cécile butiner les mielleuses paroles du peintre mielleux, Lucien se tourna vers le tableau vivant de la rue. Cécile pensa sûrement que la vengeance avait été assez cruelle, parce qu’elle ne pressa plus jamais Lucien de l’accompagner dans ses croisades mondaines, et Lucien en eut beaucoup de gratitude.
Lorsqu’à sa première soirée libre, il pénétra enfin dans son atelier, et qu’il vit pas la fenêtre ces milliers de fenêtres toutes semblables à la sienne, qui l’assiégeaient comme une armée, il fut à un cheveu de sombrer dans un désespoir sans fond, mais il se rattrapa au bord juste à temps. Loin de laisser la détresse distiller son venimeux poison, faisant du poison un remède, il prit sa palette et ses pinceaux, et commença sa série de “Portes Fermées”, qu’il peignit sous toutes les lumières, de jour, de nuit, d’ampoule, de réverbère, de lune, de bougie le soir où il y eut une panne d’électricité, de jour terne et gris, de beau et grand soleil, et qui fut sa première grande série.
Chap 5 Comment Guillaume installa son atelier à écrire.
A la différence de Judith et de Cécile, Marianne offrit à Guillaume la plus belle et la plus grande pièce de leur appartement comme bureau pour écrire. Le premier réflexe de Guillaume fut de refuser. Comme Marianne s’en étonnait, il lui dit qu’il n’était rien moins que sûr, s’il tentait quelque chose, de ne pas échouer. Elle lui répondit que la difficulté de réussir ne faisait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre. Un tel argument raisonnable ne peut qu’avoir raison de Guillaume.
Puisque j’y suis, autant m’y mettre, pensa-t-il, si bien, que le second soir de leur emménagement, à huit heures, il se retira dans son bureau.
Il était assis à son bureau, le stylo en l’air, comme un fonctionnaire pensa-t-il, quand il se fit réflexion que ce dos qu'il ne savait comment tenir, droit ou rond, ces bras sur la table qui ne savaient que faire d’eux, ces jambes dessous qui étaient comme coupées de lui, n’étaient en rien propres à l’écriture. C’était tout juste bon pour signer un contrat avec un éditeur. Tient-on son inspiration au garde à vous, le dos droit, les coudes sur la table, les jambes alignées. L’inspiration a besoin de liberté. Pour que l’esprit songe, il faut que le corps s’abandonne. Après bien des essais, il finit par s’installer l’atelier suivant, qui lui sembla convenir pour les 7 muses, pour l’éloquence comme pour la poésie héroïque, pour l’élégie comme pour la poésie lyrique, pour la tragédie comme pour la comédie et la satire : - une chaise était adossée contre le mur, - ainsi, il pouvait renverser la tête en arrière et la reposer - ; devant la chaise, mais un peu de côté, un tabouret était placé pour qu’il puisse y reposer ses jambes, -sans déplacer le tabouret, il pouvait bondir sur ses pieds, aller et venir dans la pièce ; - sous son coude droit, était poussée contre le mur sa table à écrire, avec des feuilles blanches et son stylo ; devant cette table et contre elle, était poussée une autre table, qui porterait le canevas, les esquisses de scènes, les notes ; - sous son coude gauche, était poussée contre le mur une troisième table avec ses feuilles de brouillon, ses stylos, ses crayons rouges et bleus, une boîte de boules Quiès, un nécessaire à ongles ; -au milieu de la chambre, enfin, était dressé son bureau, où il placerait ses ouvrages de documentation, ses livres techniques, ses dictionnaires et ses feuilles terminées, qu’il empilerait au fur et à mesure qu’elles étaient écrites . “Il regarda tout cela et vit que cela était bon, se dit-il à voix haute.”
Chap. 6 Pourquoi Guillaume choisit pour écrire le stylo-bille.
Assis comme un satrape, entouré de son harem de tables, Guillaume saisit son stylo à encre, et au haut de sa feuille blanche, écrivit, ou plutôt dessina : NECESSAIRES REFLEXIONS et s’alarma de ce qu’il l’avait dessiné. Qu’est-ce que c’est que cette calligraphie ? écrivit-il avec son stylo. Pure afféterie. Peint-on pour le geste de peindre ? Bien écrire vous distrait de bien écrire. Sus à la calligraphie. Un homme de lettres doit penser aux mots, non aux lettres. Proscrivons ce maniérisme du stylo à encre. Il pensa écrire directement à l’ordinateur, qu’il achèterait, mais à la pensée de toutes les manipulations qu’il lui faudrait faire pour taper, corriger, ôter, remplacer, ajouter, les mots, groupes de mots, phrases, paragraphes, et au temps qu’il y perdrait, il y renonça de belle gaieté de coeur. “La main. Aucun outil n’est plus prompt, efficient comme la main. Il n’y a pas de machine plus intelligente, ni plus diligente. On n’a pas fait mieux depuis. A présent, quoi dans cette main ? Il me faut : un débit régulier, pas d’encre qui sèche, un trait toujours égal, quelque chose qui soit toujours prêt à l’emploi, qui se laisse oublier, afin que l’outil ne me distraie pas de la matière... .. Le stylo-bille, bien sûr. Honneur à cet instrument vulgaire. Démocratique au point qu’on le trouve aussi bien dans la main du facteur, que du livreur, que du maçon, que de l’instituteur. Si prêt à l’emploi que, posé sur le papier, il écrit. Net. Propre. Sec. Se laissant si facilement oublier que son encre s’épuise sans qu’on s’en aperçoive. Et économique. Je peux en crever sous moi, ad libitum. Célébrons ce stylo-bille si décrié... .. Nous avançons.
Chap. 7 Quelles recommandations Guillaume se fit à propos de sa page blanche.
Et voilà, derechef, Guillaume, devant sa page blanche, stylo-bille en main, qu’il reposa. Il saisit son coupe-ongles, se coupa les ongles qui n’en avaient nul besoin, risqua sur sa feuille blanche un premier oeil, un second, puis, se prenant en traître, saisit son stylo-bille et écrivit.
Première recommandation. Il n’existe pas de ligne de chemin de fer sans destination. Ne jamais laisser, de même, la bille de mon stylo errer au hasard. Qu’elle ne fasse route jamais que pour une destination donnée et nommée. Une oeuvre ne retient l’attention qu’autant qu’elle signifie, et plus elle signifie, plus elle la retient. Certaines oeuvres anciennes sont si chargées de sens, que, quatre siècles après, on les interroge encore. Ce serait insulter leurs auteurs que penser qu’ils sont parvenus à de tels résultats sans mille délibérations. Ne jamais écrire, en conséquence, une ligne, qu’après mûre réflexion.
Deuxième recommandation. Quel mécanicien, s’il ne trouve pas la cause de la panne, laisse la voiture en plan, et dit à son client : Ecoutez ! Je ne sais “pas ce que c’est. J’abandonne. Allez voir ailleurs ? Ceux qui explorent des contrées inconnues, trouvent-ils des routes toutes faites ? Parce que s’offrent à eux toutes les di- rections et aucune, renoncent-ils pour autant à leur expédition ? Qu’est-ce qu’une page blanche ? Une réponse laissée en blanc. Le blanc d’une page blanche n’est qu’un manque de réponse, qui répond à un manque de question. Où trouve-t-on les questions ? A la fin des problèmes. Qu’est-ce qu’un problème ? Un problème est un énoncé de données, d’où l’on nduit un certain nombre de questions. Dès lors qu’une question est posée, pour une question posée cent réponses répondent à l’appel. Pour connaître les questions, que faut-il par conséquent avant tout ? Enoncer les données.
Troisième recommandation. Si je désespère, penser à nos glorieux aînés. N’étaient-ils pas, eux aussi, partis de rien ? Ne sont-ils pas arrivés à tout ? N’avaient-ils pas en main, comme moi, de la boue ? N’ont-ils pas, avec cette boue, modelé de merveilleuses figures ? Insufflé dans leurs narines un merveilleux souffle de vie ? Ce à quoi ils sont parvenu avec une telle aisance apparemment, mais avec beaucoup de peine certainement, à des époques aussi éloignées et distantes les unes des autres, pourquoi n’y parviendrais-je pas ?
Ce point d’interrogation posé, Guillaume posa son stylo-bille sur sa feuille, se leva, éteignit la lumière, et rejoignit Marianne. Elle lui lança, par-dessus le livre qu’elle lisait, un regard interrogatif, comme l’examinateur à l’étudiant, quand il entre dans la salle du jury, mais, lui, sans dire un mot, sourit, ouvrit grand le quotidien acheté le matin, et disparut derrière.
Chap. 8 Comment Guillaume essaya de définir ce qu’est une oeuvre classique.
Guillaume, hélas, fut, le lendemain tellement consciencieusement tout à son travail au centre, aux courses, à la cuisine, à la vaisselle, à s’entretenir avec Marianne, et avec sa chaleur habituelle, que lorsqu’il pénétra dans sa chambre à écrire, il frissonna tellement elle lui parut solitaire et froide. Si ça n’avait été que de lui, il aurait fait demi-tour au plus vite, et se serait réfugié dans leur si chaude, si accueillante et si vivante salle de séjour, si ce n’eut été lâche désertion.
Je dois avoir pour honneur de me battre avec les trois heures assignées, même si elles n’en finissent pas de rendre l’âme. Il s’assit donc dans son atelier à écrire, renversa la tête, la reposa contre le mur, ferma les yeux. Sans qu’il s’en aperçut, il s’endormit, mais d’un sommeil bref, semblable à celui que s’autorisent, en milieu de journée, sur la miséricorde de leur stalle, les bénédictins espagnols.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il reprit pied avec peine, titubant, et se tenant aux murs. Puis, s’interrogeant et se répondant, et saisit son stylo-bille et écrivit.
1. Ce que j’ai fait, ce que je veux faire. Qu’est ce que j’ai écrit, depuis que j’ai mis la main à la plume? Des bouts, des fragments, des bribes, des images,des maximes. Je prenais note des sensations et des sentiments qui m’affectaient, comme ils m’affectaient, et au fur et à mesure qu’ils m’affectaient. Mais qu’est ce que c’est que cela ? Du ramassage, de la collecte. .. .. Est-ce que je tiens les rênes ? Non. Je suis mené par le bout du nez. Je ne conduis pas, je suis conduit. Je ne vis pas, je suis vécu. Des fragments sont-ils une oeuvre ? Certainement pas. Ce ne sont que des notes que l’on prend.Qu’est-ce que c’est sinon écrire un journal intime? Je ne veux pas écrire les faits et les gestes d’une tribu nomade. Je veux, comme Romulus, tracer à la charrue le sillon qui déterminera l’enceinte de ma ville, et puis, ensuite, la construire. Je veux écrire : une oeuvre.
2. Quelle oeuvre ? Seul substrat immuable de toutes les constructions passées : une histoire, d’un personnage. Si on analyse le modèle des modèles, le théâtre ancien, il se classait en tragédie et en comédie. La tragédie faisait son affaire de l’histoire terrible ou pitoyable de personnages illustres au destin exceptionnel ; la comédie la sienne de la critique acerbe de gens aisés du commun. Quid du théâtre moderne? Les choses ont bien changé. L’homme privé a pris le pas sur l’homme public. De même, la comédie a pris le pas sur la tragédie, mais en l’emmenant avec elle. D’autre part, la nouvelle critique n’étudie plus un auteur dans l’absolu, mais dans le relatif : Pascal n’est plus examiné dans l’absolu de son art, mais dans le relatif de la condition de parlementaires de sa famille sous Louis XIV. Serait-il, en l’occurrence, inconsidéré, de la part d’un auteur, de choisir pour histoire, celle d’un homme privé, dans “sa condition sociale ? Si l’on ne peut ériger une telle option en règle générale de composition, peut-on faire faute à un auteur de l’ériger en sa propre règle particulière ? Un homme privé, donc, dans sa condition.
3.Quelle homme privé, de quelle condition ? Si nous cherchons le caractère commun des pièces les plus belles et les plus fortes du temps passé, de celles qui, sonnant de toutes leurs cloches d’aussi loin qu’elles ont été fondues, sonnent à nos oreilles comme si elles étaient du clocher voisin, que trouvons-nous ? Que ces pièces sont des allégories, c’est à dire des soucis humains concentrés avec force dans une fable, comme les rayons du soleil dans le foyer d’une lentille. Une allégorie donc. On se tromperait cependant, si on pensait que ces auteurs donnaient un caractère allégorique à toute la pièce, histoire et personnages. Si l’histoire est idéale et exemplaire, et règne en souveraine, elle est servie par des personnages aussi réels et vivants, disparates et composites que les gens que l’on rencontre dans la rue. C’est ce double caractère, idéal, de l’ensemble, réel, du détail, qui fait l’inégalable perfection des oeuvres du temps jadis. Une fable, idéale, avec des personnages, réels.
Comme la veille, Guillaume déposa son stylo-bille sur sa feuille, se leva, éteignit la lumière, et rejoignit Marianne. Débordant de joie bavarde, il se serait volontiers épanché en paroles, s’il ne s’était aperçu qu’il devait sa joie non à Marianne, mais à son travail. Par honnêteté, aussitôt, il se tut. Ce fut Marianne qui désentrava la conversation, et lui fit prendre son allure ordinaire, et Guillaume, soulagé, n’eut plus qu’à la suivre.
Chap. 9 Comment Guillaume, désolé, ne trouva pas ce qu’il cherchait.
Confiant, à cause du chemin parcouru la veille, Guillaume, le lendemain soir, entrant dans sa chambre, allumant la lumière, sans hésitation, s’assit, saisit son stylo-bille et écrivit.
4. Quelle fable ? Avec quels personnages réels ? Coupons-nous l’herbe sous les pieds. Refusons-nous cette fausse facilité qu’est la recherche de documents. La recherche de documents dispense des vraies recherches. Ne soumettons-nous pas, de toute façon, tout à notre esprit, en dernier ressort ? Notre esprit n’est-il pas le dernier juge ? D’autant plus que les documents sentent le moisi et infecteraient l’oeuvre de son odeur. Court-circuitons les documents et branchons-nous directement sur notre esprit. Nous gagnerons du temps et ne regretterons pas d’en avoir perdu. Faisons à présent une revue des histoires des gens que je connais, et qui pourraient prêter à allégorie.
Guillaume lâcha son stylo-bille, bondit de sa chaise, passa son tabouret, et, ôtant ses chaussures pour que leur bruit n’importunât pas les voisins, ni Marianne, ni lui-même, allant et venant, passa la revue complète de toutes les vies, même fragmentaires, des gens qu’il connaissait ou avait connus, de sa famille proche ou éloignée, de ses camarades d’enfance, de ses instituteurs et professeurs, de ses amis de jeunesse, de ses collègues actuels, de Marianne et de ses parents, de Lucien, de Richard, puis lorsqu’il eut terminé sa revue de détail, revint faire son rapport.
La difficulté est qu’on ne peut attribuer à une histoire une note plus élevée qu’à une autre. Toute histoire égale toute histoire. Si la chose est satisfaisante du point de vue de la morale et de la justice, elle ne fait pas du tout mon affaire. Deuxième difficulté : chaque histoire ne me paraît chanter que d’une voix. Elles me semblent toutes partielles et partiales. Pour prendre l’exemple de Richard et de Lucien, et de moi en plus, qui suis comme je suis, je ne m’imagine choisir aucun de nous comme héros, parce que chacun ne me semble être qu’un tiers du tout. J’aime autant Richard que Lucien, et suis loin de me détester, mais chacun de nous ne me semble faire qu’une partie de personnage. Si je choisis Richard, je regretterai Lucien, si je choisis Lucien, je regretterai Richard, et moi en plus. Pour faire du bronze, on allie le cuivre, l’étain et le plomb : j’aimerais faire de même et nous fondre tous les trois. Hélas, impossible. De nous trois si disparates et composites, on ne peut faire une image unique : Horrible mélange d’os et de chairs meurtries. Troisième difficulté : je n’ai de chacun de tous ceux que j’ai examinés, sauf, de moi, que quelques lueurs : comment sur eux faire toute la lumière ? Avec les quelques débris d’os que j’ai, comment reconstituer le squelette entier ? Quelques empreintes ne suffisent pas pour faire un portrait. Enquêter auprès de chacun pour accroître mes connaissances sur lui ? Ce sont des méthodes de secrétaire, pas d’auteur. Grotesque. Indigne. Sauf de moi, ai-je dit. Je suis le seul être que je connais de science innée et encyclopédiquement, quoique d’une encyclopédie courte. En mon quart de vie, qu’ai-je vécu ? Je pousse à peine mes premiers cris. J’ai vécu de ma vie, à peine son préambule. Qu’ai-je mis de côté jusqu’à ce jour ? Une enfance, une adolescence, une jeunesse de jeunesse. Dois-je dilapider ce capital en un coup, et écrire mes souvenirs d’enfance et de jeunesse ? Si je gaspille mon bien dès maintenant, que me restera-t-il pour la suite ? Rien de tout cela ne fait mon affaire. Rien. Fin de partie.
Oùk eùrêka. Je déclare forfait. Comme s’il mettait un point final à lui-même, Guillaume mit le capuchon sur son stylo-bille le posa, éteignit la lumière et rejoignit Marianne.
Chap. 10 Comment Guillaume n’osant pas avouer à Marianne son échec, lui mentit et comment Marianne, le poussant dans ses derniers retranchements, le mit au pied du mur.
Guillaume ne démantela que peu à peu ses soirées d’écriture, et encore pas à ras, tellement il avait honte d’avouer à Marianne son échec. Seulement, il rejoignait Marianne plus tôt, l’aidant dans ses travaux, lisant, en plus de son quotidien, les dernières parutions éditoriales dont on parlait.
Un soir, levant les yeux de son livre, elle lui dit: - Que se passe-t-il ? Tu prends un peu de distance ? Guillaume avait préparé son mensonge. - Ce n’est pas moi qui prends un peu de distance, c’est mon travail, hélas, qui me tient à distance. .. Pour parler franchement, je ne suis pas dans des conditions idéales pour écrire. - Comment ? dit Marianne vivement. Qui est plus près de soi que toi? Qui s’efface plus totalement que moi ? - Loin de moi de t’incriminer... .. Comprends l’obstacle contre lequel je bute. Le travail du jour imprime dans mon esprit des impressions que trop réelles et positives, pour un travail le soir par trop irréel et trop idéal. Je n’efface ces empreintes de la journée qu’à grand peine... .. En un mot comme en mille, je dépense plus d’énergie à me mettre en condition d’écrire qu’à écrire... .. Il serait, je pense, cent fois plus payant que, fatigué du jour, je me fatigue le soir tout à fait, que je donne des leçons ou que je surveille des devoirs, me constitue un pécule, et m’offre trois mois de congé non payé... .. C’est un projet que je réserve à une de ces prochaines années.
A la surprise de Guillaume, Marianne se récria, dit qu’il l’aimait bien peu pour la juger si mal, que le meilleur gage d’amour qu’il pourrait lui donner, ce serait de prendre ses trois mois de congé non payé tout de suite, sans pécule d’aucune sorte, et que ce serait lui donner à elle tout son prix, que d’accepter qu’elle travaillât pour deux. Bien que dans le plus grand des embarras, parce que Marianne le mettait au pied du mur, ému néanmoins jusqu’aux larmes par une telle générosité, Guillaume ne trouva pas de remerciements plus dignes de l’offre que d’accepter avec simplicité.
Chap. 11 Comment Guillaume, jouant son va-tout, essaie d’écrire à toute force une pièce.
Ayant donné sa démission au centre en prétextant de graves motifs privés, et décidé de faire une pièce à toute force, bien qu’une voix en lui, à qui il fait honte, désapprouvât un tel traitement comme funeste à la poésie, l’après-midi même -pour ne pas démériter de Marianne-, dans le silence religieux de l’immeuble et de la cité, Guillaume s’enferma dans sa chambre à écrire.
Celui qui agit par volonté, choisit par calcul. Calculons donc.
Sans perdre une seconde, il fit la liste des thèmes des romans qui avaient eu un récent succès : il trouva l’échec en premier, l’horreur en second. Il appliqua cette double grille sur une Histoire Contemporaine, isola de cette Histoire cinq histoires, élut de ces cinq la plus échouée et la plus horrible : c’était l’histoire de Rodolphe de Habsbourg. Il mit pour faire ce choix l’après-midi. Le lendemain, il se documenta à la Bibliothèque Nationale sur les dits et les faits, réels et avérés, de Rodolphe, de François-Joseph, d’Elizabeth, de Stéphanie et de ses enfants, de Marie Vetsera et de sa mère, du Comte Esterhazy, ainsi que des démocrates, et des journalistes hongrois et autrichiens, amis de Rodolphe ; établit un plan de la Hofburg et du pavillon de Mayerling ; choisit comme dénouement de l’histoire, le double suicide, à cause de sa vraisemblance, et de son horreur, bien qu’aucun acte ne lui répugnât davantage. Il mit pour faire cela dix jours.
Il fit ensuite le plan de masse des cinq actes de la pièce ; partagea chaque acte en un nombre de scènes variable ; fit un plan détaillé du tout. Il mit pour faire cela quatre jours. Le quinzième jour, il mit résolument le cap vers le large. Pour assurer une production totale de 360 pages en 76 jours, il lui fallait une capacité de production moyenne de 4 pages par jour.
Voici comment il décida de procéder pour écrire : comme un peintre charge son esquisse d’une multitude de traits, jusqu’à ce que de lui-même se détache le bon, Guillaume ébauchait sur une feuille de brouillon une phrase, qu’il chargeait, raturait, écrivait, chargeait à nouveau, raturait, réécrivait, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’enfin d’elle-même ressorte la bonne. Tel était du moins le travail dans son principe.
Chap. 12 Comment Guillaume échoua.
Dans la pratique, ce fut bien autre chose.
Il ne tarda pas à s’apercevoir que plus il corrigeait, plus il corrigeait, et qu’en dépit de toutes les réécritures auxquelles il se pliait, la phrase d’arrivée ne lui semblait guère meilleure que la phrase de départ. Comme une épave, après sa lutte horrible avec la mer déchaînée, s’échoue sur la grève, épuisé par sa terrible lutte contre la phrase, il allait se jeter sur le lit, pour se relever aussitôt, tiré par la fraîche idée d’une nouvelle correction, guère meilleure, finalement, que les autres. Qu’avec facilité je me moquais du vieux Flaubert ! Est-ce que j’endure autre chose que ce qu’il a enduré ? N’importe, son chemin vaut d’être parcouru, ne fût-ce que pour aller plus loin ! A la fin de la journée, les quatre pages par jour étant impératives, il se rabattait sur la phrase qui lui semblait la moins faible - sans qu’elle le contentât pour autant -, et la recopiait en aveugle, pour tenir sa production.
Il mit pour écrire ses 352 pages dix semaines, tenant ainsi largement le délai qu’il s’était fixé. Le matin du dernier jour de ses trois mois, il mit ses pages dans l’ordre, posa sa liasse devant lui, prit une bonne gorgée d’air, et plongea dans sa lecture. Il n’avait pas enjambé dix pages, que l’espoir, de ses ailes lourdes, s’envola au ras des herbes, comme un canard sauvage. Dix pages écrivirent la sentence, cinquante la soulignèrent, trois cent cinquante deux l’affichèrent. Quelle horreur, se dit-il. On dirait un champ de bataille, couvert de cadavres, inertes comme des pierres. De temps à autre, on croit voir dans la mer des cadavres un pauvre membre bouger, une pauvre poitrine faiblement sa poitrine se soulever. Plein d’espoir, on s’approche. Chimère. Tout est plus mort que mort. Quel charnier de mots. Ce n’est même pas mort, parce que ce qui est mort a été en vie. Corriger ? Le potier, qui, tournant le tour de son pied agile, de ses doigts glaiseux fait trop mince son pot d’argile, est-ce qu’il le corrige ? Non. Il tasse le tout et remet l’argile en pain. Réparer des réparations ? Rapiécer des rapiéçages? De l’aval en amont, tout l’ordonnancement est mauvais, la fa- brication, le programme de fabrication, la cadence de production, l’élaboration, jusqu’à la conception. En art, l’étude de marché est un marché de dupes. Laissons ce cynisme aux chiens. Mon vieux Flaubert, je te renvoie à toi.
Guillaume se leva, et avec détermination, déchira sa liasse en mille morceaux, et bourra de ces mille morceaux un sac en plastique. Il était adossé contre le mur quand, soudain le coeur lui faillit. Comme si le sol se dérobait sous lui, il tomba dans un gouffre sans fond. Il lui sembla avoir perdu tous ses esprits et tous ses sens. Plus il s’enfonçait dans les ténèbres, plus les ténèbres s’enfonçaient dans les ténèbres. Ce qui désespérait son désespoir, c’est qu’il avait l’impression que le manque de lumière serait à jamais sa lumière. Cette chute vertigineuse lui parut durer un temps infini.
Heureusement, tout a une fin. Même le désespoir se dissipe, à la fin comme une vapeur. L’affreux tourbillon qui l’engloutissait dans le vertigineux abîme, le rejeta soudain dans des eaux plus calmes. D’un dernier puissant coup de talon, il remonta à la surface. Honte à la honte. A quel entomologiste viendrait-il à l’idée de faire honte au splendide paon de jour d’avoir été chenille velue ? Pourquoi est-ce que je rougis de ce pavé comme d’un péché dégradant ? L’échec n’est-il pas la cire perdue de la statue future ? Qu’est-ce que la vérité, sinon une erreur corrigée ? N’ai-je pas appris au moins quelque chose : ce qu’il ne faut pas faire ? Mieux ne vaut-il pas que ce soit le premier de mes savoirs que le dernier ? Sois heureux d’avoir le jugement assez sain pour sainement te juger. .. Poursuivons.
Là-dessus, il ferma le stylo-bille de son capuchon, classa avec soin ses feuilles, comme s’il ne faisait que s’absenter -il savait que ce ne serait qu’une absence-, se leva, éteignit la lumière, et rejoignit Marianne.
Chap. 13 Comment l’échec de Guillaume déçut Marianne, et avec quelle joie Guillaume retrouva sa vie d’avant.
Lorsqu’il se fut assis dans la salle de séjour, Guillaume dit à Marianne, de sa voix la plus tranquille, que l’expérience avait été un échec, qu’il lui avait une grande reconnaissance de lui avoir permis de la tenter, qu’elle n’avait pas été cependant totalement infructueuse, puisqu’elle l’avait instruit qu’elle l’était, mais qu’il y mettait fin, et essaierait le lendemain de se faire réembaucher par le centre.
- Tu capitules ? dit la Crétoise, les yeux chargés d’éclairs. Guillaume leva les mains en un geste d’impuissance. - Enfin. Ce n’était pourtant pas la mer à boire, dit-elle avec véhémence. Il ne s’agit que d’occuper un terrain inoccupé. Il s’agit d’inventer une histoire là où il n’y en a pas. - Ce n’est pas si facile, dit Guillaume. - Rien n’est plus facile au contraire. On trouve des histoires à chaque pas. Il suffit de les baisser et de les ramasser... .. Un peu d’humilité, MM. les auteurs. Vous cherchez des histoires dans vos bibliothèques, quand c’est sur l’asphalte qu’il faut les cueillir... .. Je suis sûre que je suis plus auteur que toi. Je n’aurais qu’à m’asseoir pour écrire. - Je ne désire qu’une chose, c’est que tu passes des paroles aux actes, dit Guillaume. Marianne haussa les épaules et se replongea dans son livre, et Guillaume, blessé, alla prier ses 9 Muses dans la cuisine.
Lorsqu’il poussa la porte du centre le lendemain, Guillaume était dans l’angoisse affreuse de ne pas être réembauché. Mais lorsque la directrice, lui ouvrant les bras, le serra sur son opulente poitrine, que ses collègues, chaleureux, l’entourèrent, que les enfants, hurlant de joie, lui sautèrent au cou, il fut si ému, comme si égaré dans un désert aride, il retrouvait enfin des maisons habitées, que, se détournant, il pleura. Il y a une chose en tous cas, pensa-t-il, en quoi un auteur ne peut se tromper, c’est de vivre. Heureux suis-je d’être obligé de gagner mon pain. Si la nécessité ne me poussait pas à sortir du bois, je me serais opiniâtré dans mon erreur. Qu’il est heureux que je n’aie ni bourse, ni pension, ni aide d’aucune sorte, et que je sois forcé de travailler.
Et heureux, comme il n’avait jamais été, il s’essuya les yeux.
Chap. 14 Comment Richard essaya d’avoir les coudées un peu plus libres.
Longtemps, Richard laissa Judith guider leur couple, aussi bien pour les courses, la cuisine, le ménage, - il assumait des travaux bien plus que la moitié -, que pour l’achat de leurs habits - elle l’habillait de solide et d’économique, et elle de beau et de cher-, et leurs distractions - il la laissait choisir les discothèques, les concerts de rock, les programmes de télévision. Un jour qu’il avait un peu bu, il dit même à Judith, qu’autant il se paraissait à lui-même lourd et charnel, autant elle lui semblait légère et éthérée, et que c’était conforme à la vérité de dire qu’elle était la belle et lui la bête. A sa surprise, loin de se récrier, elle but le compliment comme du petit lait. Il éclata d’un long rire intérieur. C
Ce fut alors qu’il considéra qu’il avait assez ramé dans un sens, que le temps était venu de ramer dans l’autre. Le lendemain, alors qu’il essuyait la vaisselle qu’elle lavait, et qu’il lui tournait le dos, il osa : - Est-ce que tu verrais d’un mauvais oeil que je ne voie plus la télé avec toi ?.. .. J’ai une tocade ridicule : j’aime sculpter le bois. La propreté de l’appartement ne serait touchée en rien. Les copeaux se ramassent en trois coups de pelle.. .. Je poncerai sur la palier et sur le balcon. Tout ouïes à ce qui se passait derrière, il ne bougeait pas plus qu’une pierre. Puis, il entendit à nouveau la casserole carillonner dans l’eau chaude, comme si rien ne s’était passé.
- Bon. Bon, dit Richard, rouge comme un pétunia. L’affaire est vidée. N’en parlons plus. .. .. Qu’est ce que j’ai à m’embêter de bêtises ? Est-ce que je n’ai pas assez de quoi me distraire ? Qu’est ce que je vais encore inventer?.. .. Tu n’as rien entendu. Je n’ai rien dit. Aurais-je jamais pensé que je blasphèmerai un jour cette déesse de la sculpture, vers laquelle volent mes voeux les plus ardents ? pensa-t-il. Elle, tourne-t-elle sept fois sa langue dans sa bouche ? Oui, mais, elle est une fille d’Eve. Je ne suis qu’un fils d’Adam.
Mais ce pas en avant, qu’il venait de faire, même s’il l’avait corrigé par un pas en arrière, n’était pas comme s’il n’avait pas fait de pas du tout! Disons que c’était un pas de timide. Ce n’était pas rien. Ce fut Judith, qui le poussa au pas suivant.
De télévision, au début, Judith ne se droguait que peu. Elle regardait les informations et leurs accessoires, un peu de jeux avant, un peu de météo après. Mais petit à petit, elle augmenta la dose : y joignit les films, les séries, les variétés. A la fin, la gentille distraction devenue méchante dépendance, elle fut tout à fait accrochée, allumait la télé dès qu’elle arrivait, et la laissait ma fois, s’éteindre toute seule. L’oeil roi. Voilà où nous en sommes, pensait Richard, l’oeil sur une série américaine. A épier, haineux et jaloux comme Polyphème, les amours des Acis et Galatée de la télévision... Oeil. Je te délègue. Je te donne procuration. Saoûle-toi, à ma place, d’amour fou et de féroce haine. Si je les vivais, ils attaqueraient par trop mon confort. Aime, jouis, hais, guerroie à ma place. Je suis infoutu de vivre vie qui vaille... Voilà vers quoi tend l’évolution de cette créature magnifique de l’homme. Oter du corps la vie, et la donner à l’oeil. Prélever de ce corps trop factieux la vie, et la greffer dans l’oeil, si sage dans son orbite... .. Pour moi, mon oeil, se dit-il rendant vulgarité pour vulgarité.
Le lendemain soir, alors qu’ils regardaient tous les deux la télévision, Richard but un bon coup de gnôle et monta à l’assaut. Il se leva de son fauteuil, chercha dans le placard, la bûche, les gouges et les ciseaux qu’il avait préparés, posa dans un coin du salon, des journaux bien à plat sur le lino, s’assit sur un tabouret, et, la bûche serrée entre ses genoux comme dans un étau, commença à sculpter sa “Tête ivre de rage”. Un lourd silence pesa longtemps sur le salon comme un couvercle. Soudain, comme de nuages d’orage émerge un soleil radieux, de derière le poste, retentit un rire juvénile. Richard souffla. Judith était reprise par sa drogue. L’orage était passé.
Chap. 15 Pourquoi Lucien faisait des cauchemars.
Jamais Lucien ni Cécile n’avaient assuré l’autre de rien, ni rassuré non plus, de telle sorte que ni l’un ni l’autre n’était certain que l’autre serait encore avec lui ou elle le lendemain. En fait, cette liberté leur tenait la bride plus haute que les serments les plus solennels, parce que, comme des fil de féristes, ils étaient si attentifs à l’abîme sous eux, qu’ils n’avaient guère le temps de penser à autre chose. Ce bonheur inquiet, pensait Lucien, peut-être est-ce là le seul bonheur qui convienne à notre siècle inquiet ? En raison de leur incertitude, cette sorte d’amours est peut-être la seule qui risque de durer un peu ?
Dans leurs relations entre eux, Cécile avait un net avantage sur Lucien. Abonné au réseau des gens cablés, elle sortait beaucoup, voyait beaucoup de monde et du beau, tandis que Lucien restait à la maison, et vivait dans son atelier, comme un ermite dans la Thébaïde.
Pour leurs conversations, la balance aussi était inégale. Si Lucien épargnait à Cécile les lazzis sur son demi-monde, sachant combien elle était fragile, Cécile, qui n’avait pas tant de scrupules, ne manquait pas, dès qu’elle le pouvait, de le railler de son hobby : -avait-il démarché la journée ? son chiffre d’affaires décollait-il du zéro ? faisait-il jouer ses relations de peintre en bâtiment ? l’hebdomadaire des droguistes avaitil fait paraître un article sur lui ? sa réputation commençait-elle à dépasser la porte de son atelier ? tous sarcasmes que Lucien accueillait par de vaillants sourires. Cette inégalité ne laissait pas de l’affecter néanmoins, plus qu’il n’aurait voulu.
Il fit à cette époque, à cause d’elle, beaucoup de cauchemars. Il rêva ainsi : - qu’il ne retrouvait plus son atelier, toutes les portes de leur appartement donnaient sur des chambres habitées par des étrangers ; - que le couloir qui menait à leur atelier, se rétrécissait si bien comme un boyau de mine, qu’au bout, il ne pouvait plus passer ; - qu’en ouvrant la porte de son atelier, il découvrait que le chevalet, la table et l’étagère étaient poussés contre le mur, qu’un lit était installé, et qu’un sans logis était assis dessus ; - que son atelier était devenu une salle d’hôpital, partagée en box tous occupés par des malades, qu’un box lui était réservé, mais que le règlement de l’hôpital interdisait aux malades toute activité dans les chambres, et spécialement l’exercice de la peinture ; - que la porte de l’atelier avait été murée de parpaings de béton, et que le mortier qui les liait était déjà sec ; - que son atelier était devenu une annexe du Consulat d’Ialie, ouverte au public toute la journée ; - que son atelier était devenu une cage d’ascenseur, mais que les peintres qui l’empruntaient n’avaient le droit de peindre qu’entre les étages. Il fit encore bien d’autres cauchemars, qui lui laissaient tout de même la consolation, quand il se réveillait, que la réalité était autre, et qu’il valait mieux à tout prendre cela, plutôt que l’inverse..
Chap. 16 Comment Marianne changea d’attitude envers Guillaume.
Depuis que Guillaume avait arrété ses écritures, Marianne avait nettement changé d’attitude envers lui, comme si l’écriture avait été la chose en lui qui l’avait séduite. Ainsi, un jour qu’il était adossé au mur, elle s’écarta de lui, le toisa des pieds à la tête, et éclata de rire. Une autre fois, alors qu’il venait vers elle, de loin elle singea sa démarche, les jambes écartées et les pieds en dedans. Un autre jour encore, alors qu’il rangeait la vaisselle, prise d’une rage subite, elle l’écarta, dérangea tout ce qu’il avait rangé, et le pria de mettre sur le champ un peu d’air entre elle et lui.
Une autre fois encore, alors qu’il relisait les oeuvres de Shakespeare à cause d’une question qu’il se posait, elle lui dit qu’elle n’avait jamais pensé qu’il fût devenu impuissant au point de lire les oeuvres des autres. Il voyait à cette attitude deux explications possibles, ou Marianne ne le supportait plus parce qu’il n’écrivait plus, ou cette hargne était une de ces impulsions inhérentes à la nature humaine, auxquelles doivent céder les femmes de caractère, comme Marianne, pour conserver leur équilibre. Guillaume balança entre ces deux hypothèses longtemps jusqu’à ces jours mémorables, où Marianne fit pencher elle-même la balance.
Chap. 17 Comment une jalousie mortelle déchira le coeur de Guillaume une première fois.
Ce soir-là, ils s’étaient fractionnés pour faire leurs courses, Guillaume était allé chez le boulanger, Marianne chez le boucher. Guillaume, servi le premier, s’en revint vers la boucherie, chercha Marianne des yeux à travers la vitrine. Ce qu’il vit le brûla comme une langue de feu. Le visage tourné vers un jeune homme qui était à quatre pas d’elle, Marianne vêtait ses yeux, puis les dévêtait, tour à tour se retirant, s’offrant, s’offrant pour mieux se retirer, se retirant pour mieux s’offrir, tandis que le jeune homme dardait sur elle ses regards de toutes leurs flèches. Avec effort Guillaume s’arrache de l’horrible supplice, comme s’il arrachait sa peau d’une lame rougie, et fuit hors de sa vue. Qui le suppliciait sinon ses propres yeux ? Si ses yeux à elle se délectaient, qu’avait-il à faire de ses délices à elle sa torture à lui ? Il était dans le noir, contre le mur comme contre un Mur des Lamentations, son âme hurlant en son cachot, quand Marianne gracieuse et potelée le tira par la manche, et le plaisanta de jouer à son âge à cache-cache. Il se froissa affreusement qu’elle le traitât en gamin, alors qu’en femme, elle le faisait souffrir des pires souffrances, mais malgré cela, dans un sursaut terrible, il dompta la bête sauvage en lui. “Qui était l’auteur de son mal ? Elle qui ne savait pas qu’il la regardait, ou lui qui la regardait regarder ? Par une affreuse peur qu’elle le comparât à l’autre et s’éloignât plus encore de lui, fermant les yeux et les oreilles, il se laissa emporter en aveugle par le courant impétueux de son exhubérance. Effort réompensé ! Une heure ne s’était pas passée, que Marianne se rapprochait de lui, plus près qu’elle n’avait été depuis longtemps. Honteux bénéfice, se dit Guillaume avec mélancolie, je jouis de son désir pour un autre.
Chap. 18 Comment une jalousie mortelle déchira le coeur de Guillaume une deuxième fois.
La main arrimée à un poteau de la rame, Guillaume lisait la liste des films de la semaine, et Marianne était arrimée au même mât, lorsque Guillaume leva les yeux sur elle pour lui proposer son choix de films.De ses ongles sanglants, elle lui ouvrit la poitrine et lui arracha le coeur. Les yeux violets de Marianne s’ébrouaient le plus voluptueusement du monde dans les yeux émeraude comme les mers du sud -Guillaume avait les siens d’un châtain tout ordinaire-, d’un jeune homme long et mince comme un bouleau -Guillaume était sans cou et trapu comme un saule-, chevelu comme un reître -Guillaume avait le cheveux blond et rare du bourgeois hollandais. Comme un blessé à mort, Guillaume ne bougeait ni ne respirait, de peur de laisser s’échapper le peu de vie qui lui restait. Elle sait que je le vois, et elle le regarde. .. .. Est-elle si pâmée de désir qu’elle perd conscience ? Me hait-elle tant pour souffrir de me faire souffrir autant ? Dieu. Je ne peux le supporter.
La rame allait fermer ses portes, lorsque, dans un hurlement intérieur, s’arrachant de l’horrible torture, Guillaume bondit sur le quai, comme un fou, grimpa l’escalier, courut à pedre haleine par les couloirs et les portes de fer, n’eut de cesse qu’il se fût perdu dans la foule. Vivons-nous sous des ciels trop éternellement bleus, sur une mer trop éternellement calme ? A-t-elle faim de mer houleuse et 40 ièmes rugissants? S’entend-on trop bien ? Est-elle trop sûre de moi ? Par les coups qu’elle me porte, me souffle-t-elle les coups à lui porter ? A-t-elle de la passion pour la passion, de la fureur pour la fureur ? Pour que j’aie la paix, faut-il que je trouble la sienne ?.. .. Hélas, elle se trompe de personne. Je n’aime rien tant que la douce paix.
Et il allait par les rues, ponctuant de ses bras bavards ses paroles muettes. A la longue, la foule, assagissant son pas, assagit ses pensées... Auteur. Ne devrais-tu pas être dans l’enchantement ? Ce feu de jalousie, qui te brûle vif comme un bûcher, n’est-ce pas justement un de ces feux ardents qui embrasent les oeuvres de ces anciens, qui t’exaltent tant ? N’est-ce pas ce qu’on souffre qui donne souffle ? Celui qui a sujet à se plaindre, n’a-t-il pas un sujet à peindre ? N’est-ce pas d’une argile souffrante comme la mienne qu’on fait oeuvre vivante ? Tu souffres ? Ecris. Mais aussitôt, commentant son commentaire : Beau à dire. Est-ce lorsque la mer déchaînée secoue le bâtiment et fait rouler les barriques de babord à tribord, que le capitaine s’assied à sa table et écrit dans son journal de bord d’une écriture appliquée ? Celui qui souffre laidement, peut-il bellement s’écrire ? Comment celui qui souffre à en perdre les esprits, peut-il les rassembler et posément s’écrire? Quelle passion furieuse peut composer un art réfléchi ? Quelle passion qui bredouille et pousse des cris inarticulés peut-elle s’écrire dans la langue la plus savante ? Aucune. Elle ne le peut pas. Et, pourtant, nos jeunes vieux auteurs, puisque jeunes ils étaient, ne battaient-ils pas un fer encore rouge et brûlant ? .. .. Que puis-je au mieux ? Presser cette herbe folle entre les feuillets de mon herbier, pour me réserver de l’étudier plus tard ?.. Cette idée soulage-t-elle ma souffrance ? En rien. Il divagua en esprit et dans le rues le plus tard qu’il put.
Lorsque vers 2 heures du matin, les jambes lui rentrant dans le corps et les yeux rouges de fatigue, il glissa la clé dans leur serrure, il espéra de tous ses voeux recueillir les fruits d’un retard qui lui avait tant coûté. Il l’imaginait assis par terre dans l’entrée, les joues salies par les larmes, les épaules secouées de sanglots, en proie à la désolation. Il tomba rudement de son haut : l’entrée était plongée dans le noir, l’appartement dans le silence, et lorsqu’il tendit l’oreille contre la porte de leur chambre, il entendit cette respiration sifflante que Marianne avait quand elle dormait profondément, bien trop disgracieuse pour qu’elle la simulât.
Plein de noire malveillance, il se coucha, frissonnant et glacé, au bord du lit, et ne ferma pas l’oeil de la nuit. Marianne se leva après lui, joyeuse comme un pinson, faisant sa toilette en sifflant, le dévisageant, quand elle le croisait, d’un oeil ironique. Tant d’insensibilité eut raison de son trop de sensibilité.
Se cuirassant et se bardant de fer, Guillaume passa à la contre-attaque. Il se garda bien de faire la grève du silence ou de la faim ou de sa part des travaux ménagers, comme il en avait d’abord été tenté, fit au contraire tout ce qu’il l’habitude de faire. Seulement, le nouveau, c’est qu’il prenait son petit déjeuner debout, partait sans qu’il l’eût fini, et sans l’attendre, et en la saluant de la main, au lieu de l’embrasser ; qu’il ne touchait pas aux plats qu’elle préparait, disant qu’il n’avait pas faim ; que s’il y touchait, il goûtait deux bouts de fourchette et laissait le reste, - ce qui lui donna, à quelque chose malheur est bon, en peu de temps cette si intéressante maigreur après laquelle il courait depuis si longtemps ; que le soir il passait à lire en sa compagnie, un temps qui fut variable, changeait de pièce et d’occupation, ou sortait, et revenait quand il lui chantait. Elle a soif de secousses, pensait-il, je vous lui en donner jusqu’à plus soif. Quand elle lui posait une question, il regardait à travers elle comme à travers une vitre, ou avait l’esprit absent, ou disait qu’il ne savait pas, et ne parlait que de choses indubitables qui ne mettaient en jeu aucune opinion. Toute cette stratégie eut un premier effet appréciable, qu’elle n’eut plus de sourire ironique, ni d’attitude frondeuse, ni de geste d’agacement.
Un soir, il rentra un peu plus tard qu’à l’heure ordinaire, mais guère plus. D’en bas, il fut étonné que les fenêtres fussent obscures. Il pensa que si elle l’avait imité et qu’elle était sortie aussi, il lui faudrait changer de stratégie. Lorsqu’il sortit de l’ascenseur, il fut inquiet de ce que la porte de l’appartement fût ouverte. Il poussa la porte, et d’emblée fut enlevé au septième ciel : assise par terre dans le noir, Marianne n’était plus qu’un chiffon humide et sale, agité de soubresauts. Impassible comme un roc, Guillaume s’assit sur la chaise, et lui demanda ce qu’elle avait. Hoquetant, hachant ses phrases, les entrechoquant de sanglots, la salive lui filant entre les lèvres gercées, comme un fil de la Vierge, d’une voix éraillée et saccadée, elle dit : - Pour.. .. quoi ? - Tu le demandes ? dit Guillaume d’une voix ironique. Elle tourna le visage de gauche à droite et de droite à gauche, en levant les épaules. - Rien ne vient de rien, crois-tu ? dit Guillaume. Suis-je un homme à humeurs ? Si le coup ne vient pas de moi, de qui vient-il sinon de toi, à qui je l’ai rendu ? Le menton tremblant, les joues plaquées de rouge comme si elle avait de la fièvre, de nouveau elle tourna le visage de droite à gauche et le gauche à droite, en levant les épaules d’ignorance. - Tu crois que je fais mon bonheur de ce que tu souffres ? Que mon coeur rit parce que tes yeux pleurent ? C’est ma manière d’être ? C’est moi, ça ?.. .. Pourque je te tourmente, ne faut-il pas que tu m’aies tourmenté avant ?.. .. Tu ne vois pas ? Les yeux rouges mais secs à présent, le visage sec mais de pierre, elle regardait Guillaume dans les yeux sans bouger d’un cheveu. - Ne me dis pas que tes yeux ne voyaient pas que je te voyais. Ne me dis pas qu’alors que j’avais les yeux sur toi et que tu le voyais, tu n’avais pas les yeux sur quelqu’un d’autre. Tu ne vas pas donner dans cette hypocrisie-là. Au moment même où il prononça ces paroles, il prit conscience qu’il signait sa perte ? “Lui rappeler quelque chose qu’elle ne pouvait avoir oublié, c’était, alors qu’il était en position de force, lâcher pied.” S’il en avait douté, il en aurait été convaincu, quand il l’entendit : - Mais de quoi parles-tu ? dit-elle avec calme. - Ne me dis pas que dans le métro, tu ne regardais pas un jeune homme. Je regardais la liste des films. C’était un barbu aux yeux bleus. .. Enfin, je n’ai pas berlue. Ne me dis pas que c’est une vaine imagination. Au moment où il commettait l’erreur, il se réprimandait, et bien qu’il se réprimandât, continuait à la commettre. Mon Dieu. Qu’il était encore novice. Qu’il avait à apprendre. - Ca recommence ? Tu n’es pas guéri ? dit-elle d’une voix triomphante. Voilà comment délire la folle du logis. Que voilà des talents mal utilisés. ..Sais-tu que tu as de sérieux problèmes ? Elle se leva, et d’un pas ferme reprit le cours de son existence comme si rien ne s’était passé.
Comme la fois précédente, autant le pardon de Marianne fut difficile à acquérir, autant la paix entre eux fut délectable, ce qui confirma en Guillaume dans ses doutes. Mais hostile comme il l’était à toute hostilité, Guillaume fut bientôt, à nouveau devant Marianne, nu et sans défense, comme un agneau.
Chap. 19 Comme une jalousie mortelle déchira le coeur de Guillaume une troisième fois.
Première fois, c’est peut-être hasard, deuxième fois, c’est peut-être incertitude, troisième fois c’est certainement loi. Guillaume compulsait le menu, hésitant entre les plats. Levant la tête, il voulut consulter Marianne, quand il la vit, la tête posée sur son coude, comme un tireur, coucher en joue quelque chose. Il remonta la ligne de mire, et vit que la cible était les yeux noirs et long ciliés, le visage délicat et le nez fin comme d’une fille, du garçon qui les servait, qui s’offrait à la Diane chasseresse de toute sa personne, comme une proie consentante. Comme s’il ne pouvait croire que la chose se répétait, Guillaume vérifia ses yeux à elle et ses yeux à lui. Il se sentit aussitôt comme aggripé par des doigts griffus, et jeté avec force dans la rue. Avec violence la plaie frais cicatrisée se rouvrit, ses bords s’arrachèrent l’un de l’autre, et de la plaie ouverte jaillit un flot de sang. Tout Guillaume ne fut plus qu’un long hurlement. Les mêmes poignards causent toujours les mêmes horribles blessures ! Hors de lui, hurlant, Guillaume se leva, titubant comme s’il était ivre, alla à tâtons, en s’aidant des dossiers des chaises, vers le garçon, cloué au sol et paralysé, et articula, d’une voix pâteuse d’ivrogne ; - P.. .. pardon... .. Votre prénom ? - David. - V.. .. voulez-vous venir ? Guillaume saisit le garçon par le bras, le mena à leur table, s’inclina devant Marianne. - Mademoiselle désire faire votre connaissance. Marianne... ..David. Il avança la chaise, poussa le garçon qui s’assit, eut la force de dire pâteusement : - Je vous laisse.
Son manteau volant derrière lui comme une cape, il s’enfuit comme un fou, courut après un taxi, dit qu’il était pressé, les mains sur le dossier avant et les yeux sur la vitre arrière se fit conduire à Nanterre, n’attendit pas l’ascenseur, monta l’escalier trois par trois, ouvrit la porte qui claqua contre le mur, enfouit à la hâte, ses effets dans sa valise, écrivit sur le dos d’une enveloppe : “je te laisse l’appartement”, redescendit les marches quatre par quatre, remonta dans le taxi, et se fit conduire au centre dont il avait la clé, et infiniment soulagé de n’avoir pas croisé Marianne, tirant dans le noir un lit de camp dans un bureau, s’assit, pensif.
Son premier jour de solitude, il jouit de sa liberté toute neuve tout à fait librement. Mais le lendemain, ce fut comme si l’avait achetée à crédit et à un prix prohibitif. Plus les jours passaient, plus les traites à payer lui paraissaient élevées. Huit jours plus tard, il eut tellement l’impression de se saigner aux quatre veines, qu’il fut à deux doigts de rendre une liberté qui lui coûtait si cher. Marianne avait été une telle part de lui qu’il se sentait comme amputé. Sa moitié souffrait si fort après sa moitié déchirée que partout où il allait, ses yeux cherchaient après elle. Cependant, il serra les dents et tint bon, ne fit jamais un pas vers elle, ni ne lui écrivit, ni ne lui téléphona, ni n’alla rue des Pyramides chez sa mère. Marianne avait certes, en la place, de puissants alliés : les principes amoureux de Guillaume - la fidélité, que le premier amour devait être le dernier, qu’amour devait rimer avec toujours -, mais Guillaume alignait, en face, ses propres plus puissants alliés -la liberté, que s’il voulait être un auteur un jour, il fallait qu’il gardât toujours pleine souveraineté sur lui-même, que plutôt qu’être esclave d’une belle, il préférait que la belle le fût moins.
Malgré ce renfort, il n’est pas sûr que Guillaume eût remporté la victoire, s’il n’avait appelé à l’aide une jolie troupe de renégats : les imperfections physiques de Marianne. Ils répondirent si bien à l’appel, et il sut si bien les mettre en valeur que, bien que Marianne contre-attaquât d’une arrière garde d’un coup de fil, d’une lettre, et d’une visite au centre, -il ne prit pas le premier, renvoya la deuxième, et refusa de la recevoir à la troisième,- Guillaume,enfin, arracha la victoire finale.
Dix jours après, avec un soulagement immense, il emménagea dans une ignoble mansarde de la rue des Rosiers. Curieux, se dit-il, comme les estropiés de la vie passent leur convalescence ensemble. En ces temps-là, il fréquenta, en effet : - une motarde à la figure couturée, qui, en casque et à tombeau ouvert, l’enleva, frissonnant, camper en Sologne, au bord d’un étang pleureur, voilé de brume ; - un trompettiste pathétique, Roméo abandonné, qui ne savait jouer de la trompette que la Sonnerie Aux Morts, et qui avait tapissé tout un mur de sa chambre des enveloppes cachetées du rouge à lèvres sang de boeuf des lettres de sa Juliette ; - une veuve, qui, par souci d’esthète et vice d’avare, s’imposait un régime de fer, faisait chaque jour ses 7 kilomètres entre son XVIième et le jardin du Palais Royal et retour, et se portait le défi journalier faire un nouvelle connaissance, et de bien d’autres déjetés comme lui. Lorsqu’enfin, il retrouva Richard et Lucien, il était guéri.
Chap. 20 Comment Richard essaya d’avoir les coudées plus libres encore.
Richard avait terminé sa “Tête ivre de rage”. Il donna des gages à Judith, il fit les courses, les repas, le ménage, et, un jour qu’il lavait la vaisselle, elle assise à table à lire le journal, en position de force par conséquent, il lui dit : - Est-ce que tu me laisserais, par hasard, reprendre ma terre glaise ? Judith ne leva pas la tête, ne dit pas un mot, puis il l’entendit feuilleter le journal. Je tendrai une bâche sur les murs et sur le sol, je tapîsserai la bâche de journaux, et à la fin de chaque séance, je jetterai les journaux, je roulerai la bâche, et je laverai l’entrée. Tout sera nickel comme avant. Judith feuilletait le journal comme s’il n’avait pas parlé. Nié, il eut la courte tentation de l’approuver et de se nier lui-même, mais la pensée des pas osés, qu’il n’oserait peut-être plus jamais, le poussa à continuer dans la voie. - A moins que j’aille sur le balcon ? La terre glaise ne ferait après tout pas plus de poussière que n’en fait l’air. Un balcon est une plate-forme inutile. Je lui donnerais un sens.
Judith, alors, lui dit de la voix la plus paisible du monde : - Il faut à tout prix que tu te particularises ? Il est si anormal d’ambitionner d’être tout simplement normal ? Ca te ferait tellement mal d’être comme tout le monde?.. ... C’est tes saletés ou moi, dit-elle comme une conclusion normale.
Et elle continua de feuilleter le journal. Comme le vaincu suit les dépouilles du vainqueur, Richard suivit Judith au salon, et s’assit sur son fauteuil de toile, à sa place de consort, un peu en retrait d’elle. Il s’aperçut que cette place lui permettait de tromper l’écran de la télé avec la baie vitrée, qui avait vue sur la cité, toute scintillante de ses fenêtres allumées, comme une voie lactée. Comment lui donner autre chose que raison ? Notre pauvre lampe à abat-jour n’est qu’une minuscule étoile dans cette galaxie... .. Croissez. Multipliez-vous. Ils ont tellement crû et se sont tellement multipliés qu’ils se grimpent les uns sur les autres, comme des fourmis, et jusqu’à trente et quarante. Vingt fois vingt semblables à nous au-dessus et au-dessous, vingt fois vingt fois vingt semblables à nous tout autour, comment un seul peut-il se distinguer du tout ? De ces foules de foules, qui distinguera le fou, sur le balcon du vingtième étage de l’escalier E de l’immeuble 36, en chemise orange et chaussettes jaunes, qui gesticule et agite les bras désespérément ? Vouloir être le meilleur de cent millions ?.. Si je ne suis pour le monde qu’un obstacle à contourner, un porte-feuille à vider, une bouche à faire taire, des poignets à attacher avec des menottes, si, pour le monde, je suis interchangeable à tout moment avec celui qui est devant, ou derrière, ou à côté, si, mort, je ne laisse pas même un vide, parce que la file avançant d’un rang, ma place est immédiatement prise par un autre, il est par contre une personne, pour laquelle j’ai une tête, une bouche, un corps, pour laquelle je suis un prénom et une personne, et qui est la femme avec laquelle je vis et j’hésiterais entre cette personne, et rien ?.. .. Si la vie se limite à être deux, que chacun se limite à l’autre. En partage donc à chacun : le partage de tout avec l’autre. Dans l’art de vivre, nos femmes sont nos maîtresses. L’amour est mon seul et unique bien. L’amour est notre seul et unique devoir. Et comme l’amour est un devoir, la télévision est une obligation. Plions-nous à cette double impérieuse nécessité.
Ayant fait ainsi double voeu d’obéissance, Richard se soumit à nouveau, plus perinde ac cadaver que jamais, à toutes les vulgarités que les chaînes offrent aux téléspectateurs enchaînés, six heures les soirs de semaine, et douze les samedis et les dimanches, comme Judith.
Chap. 21 Comment Richard reprit sa pleine liberté.
Hélas, pensa Richard. Pour un bénéfice d’intérêt ridicule et et un prix à payer en ennui exorbitant. Pour un éclair de fraîche naïveté dans une émission tous les deux mille ans que de siècles de fanfaronnades lassantes, de flagorneries fasdieuses, d’assommants caquetages. On a beau avoir la meilleure volonté du monde, les faits existent et leur critique se répète. Cette télévision vous considère comme des recrues à aligner, à faire prendre des distances, à mettre au garde à vous. Que dis-je des recrues. Des moins de 11ans. Elle ne s’adresse pas à un public plus vieux que l’école primaire. C’est insupportable de rajeunir à ce point.. .. De ce qui vous ligote, libérons-nous. Je refuse de régresser jusqu’aux couches. Il faut que je quitte ce jardin d’enfants, avant que je fasse sous moi.
A la seule pensée, cependant, que règlement de maison et maîtresse de maison ne pouvant se dissocier, celui qui veut enfreindre l’un doit aussi renier l’autre, il eut tellement l’impression de commettre un forfait passible de la prison à vie, qu’il lâcha l’idée comme si elle le brûlait. Mais, comme celui qui prend une pomme de terre brûlante souvent en main et à la fin s’habitue, Richard s’habitua si bien à cette brûlante pensée, qu’il la mania bientôt comme s’il n’avait que ça toute sa vie. Elle lui devint à la fin si familière, que pensant à la pensée, il pensa à l’acte.
Comme il faut croire, pensa-t-il, que l’état naturel de l’homme est la servitude, puisqu’il faut un tel combat contre soi pour conquérir sa liberté. .. ..Raisonnons. Peut-il y avoir plus d’obligation de regarder la télé que d’aller au cinéma ? Non. Et d’un. ..Un homme valant une femme, peut-il de même y avoir plus d’obligation que l’un se sacrifie à l’autre que l’autre à l’un ? Non plus. Et de deux... Puisque nous y sommes, quelle obligation y a-t-il pour un individu, de se sacrifier à la foule ? Qu’est-ce qu’un individu pour lui-mê-me ? Tout. Et pour la foule un individu ? Rien. Si un individu ne se donne pas lui-même une place, la foule la lui donnera-t-elle à sa place ? Des clous. .. La foule étant femme, l’artiste étant homme, il ne s’agit pas de se dire que les prétendants sont trop nombreux. Il s’agit de s’inscrire sur leur liste. Car si, de prétendants, il n’y avait plus, comment l’espèce des oeuvres d’art se perpétuerait-elle ?
Aussi dès le lendemain, il élabora son plan de bataille. Avec la même honteuse volupté de l’adolescent qui pour se plaire se cache, il se mit secrètement en quête d’une mansarde. Il trouva son bonheur, rue Rambuteau. Guère plus grande qu’une cabine de bain, on ne pouvait y entrer que baissé ; en deux pas, on était à la lucarne ; c’était couché qu’on avait encore le plus le place ; la lucarne donnait sur une courette comme sur une cuisine, parce qu’il s’en échappait des relents d’huile frite ; le panneau de la porte était fendu d’un jour, large presque comme le petit doigt ; la tapisserie arrachée laissait à nu le plâtre par les plâtriers crayonné d’additions ; les eaux usées du lavabo s’écoulaient dans la gouttière ; les toilettes étaient à la turque et à l’étage. Paris. Huitième merveille du monde, s’écria Richard. Ses arrières assurés, Richard monta au front.
Au moment où Judith, devant lui, passait au salon, Richard lui dit d’une voix ordinaire : - Judith... .. Je m’en vais dimanche. Je te quitte. Je pars. Il entendit comme un silence, puis une sorte de gémissement. Un vent d’angoisse souffla sur Richard. Il n’avait pas prévu qu’elle le prît au drame. Brusquement Judith pencha la tête en avant, comme si elle allait éternuer, puis se redressa en râlant, coomme si elle étouffait. Puis, se tournant vers lui, elle lui montra une bouche hilare, ouverte d’une oreille à l’autre d’un rire, comme une plaie. Richard fut merveilleusement soulagé : Judith pouffait de rire. - Partir ? Toi ? Elle ronfla du nez, se renversa en arrière et éclata d’un vrai feu d’artifice de rire. Ses rires s’allumèrent les uns aux autres comme un soleil tournant. Soudain, lâchant la bonde, sa bouche déversa des rires par torrents. Plus elle riait, plus elle riait ! - Partir ? Toi? Ha ha ha ha ha ha, riait-elle en le montrant du doigt. Elle plongeait, se pliait en quatre en se tenant les mains aux cuisses, et en s’appuyant de la fesse au mur, puis se renversait en arrière, les bras en croix comme si elle faisait le saut de l’ange, reprenait largement son souffle, et repiquait de nouveau en avant, en inspirant et soufflant fort, comme si elle faisait de l’éducation physique. Richard ne perdait pas une minute du spectacle. Ce mépris qu’elle lui témoignait, s’il l’instruisait sur l’idée qu’elle se faisait de lui, comme vous instruit une photo qui n’est pas à votre avantage, lui rendait surtout l’inestimable service de creuser entre eux un fossé infranchissable. Elle reprit son souffle, interrompit son balancement pour s’essuyer les joues, puis, soudain, pliant les jambes, swinguant des genoux, trépignant et plaçant ses deux mains là où la Vénus d’Urbino n’en place qu’une, elle courut aux lieux. Le torrent qu’amusé Richard entendit, n’était pas de larmes.
La semaine qui suivit, tous deux firent chacun comme si l’affaire était conclue au prix de Judith. Mais Richard était le seul à savoir qu’il en était. Il craignait néanmoins tellement Judith, que, s’il osa déménager son atelier pendant une après-midi, pour le reste il fit comme s’il devait rester avec elle jusqu’à son dernier souffle.
Enfin le jour J arriva, qui trouva Richard plus grave que le jour où il avait quitté sa ville natale. Il se leva à l’aube, et exécuta tout dans l’ordre, comme il l’avait programmé. Ne déjeûna pas, fit sa toilette, prit son sac au fond du placard, y mit son vieux pantalon et sa vieille chemise, - avec plaisir ne lui laissait-il pas les vêtements solides et économiques qu’elle lui avait achetés -, ses affaires de toilette, ses livres, ses notes, se vêtit de son blouson, vérifia dans sa poche son portefeuille et son agenda, saisit de sa main gauche son sac, se présenta à la cuisine, et dit à Judith, qui, un bol de café noir à la main, l’observait, goguenarde : - Je m’en vais. - Jusqu’au coin ? dit-elle. Richard la soupçonna d’un calcul pire que le sien, de le pousser vers la porte tout en lui laissant croire que c’était lui qui s’en allait. - Si tu t’en vas, ajouta-t-elle, ne traîne pas trop à revenir. Dans une heure, la serrure sera changée, dit-elle, en riant encore, mais moins. Il lui tourna le dos, se dirigea vers la porte à pas lents pour ne pas la provoquer, l’ouvrit. - Qu’est-ce qui te prend tout d’un coup ? dit-elle, sérieuse. Sans dire un mot, il ferma doucement la porte sur lui. Courut vers la cage d’escalier, s’engouffra, descendit à tombeau ouvert. Il avait le visage moite, tellement il avait peur qu’elle ne se rattrapât et ne le rattrapât. Plus il descendait, moins il serait remonté. Au rez-de-chaussée, il ne serait pas remonté pour un empire. Heureux suis-je d’être l’homme, et pas elle. Qu’est-ce qu’elle m’aurait passé comme rouste. Au bout de la rue, il entonna au quatre coins du ciel un Te Deum de victoire. Se retournant, il vit, à leur étage, à leur balcon, Judith en équerre au-dessus du vide, comme une poulie. Dans le métro, son coeur chantait des cantates à pleine voix.
Quand il fut au milieu de sa mansarde, il se crut au milieu du premier choeur du second ordre du Paradis, celui des Trônes, des Vertus et des Dominations. Il poussa la céleste lucarne noire de suie, reconnut le divin paysage des toits de zinc oxydés, gonfla à fond sa poitrine d’oxyde de carbone, et sourit aux fumées industrielles : en l’espace d’un jour, il avait l’impression d’avoir franchi dix ans d’âge et d’être devenu pubère. Si Judith lui avait envoyé les CRS, il aurait transformé son gourbi en fort Chabrol, plutôt que se rendre.
Chap. 22 Comment Cécile quitta Lucien dans l’enthousiasme.
Dans ses amours avec Cécile, comme s’il était un film, Lucien était prêt à tout moment, au mot FIN, de se lever, sourire aux lèvres, et de se diriger vers la sortie, heureux de sa soirée. En amour, pensait-il, si l’on veut être heureux, il faut toujours être les reins ceints, les sandales aux pieds et le bâton à la main. Est-ce que je ne goûte pas le meilleur de l’amour ? On rompt la journée et on se retrouve le soir, comme au premier jour. Le plus délicieux de l’amour, est-ce que ce n’est pas les rendez-vous ?
Cécile, qui était une fille honnête, ne lui avait jamais caché qu’elle considérait Sarcelles comme un hôtel louche, leurs amours comme de honteuses amours de rencontre, et qu’elle aspirait à un logis et à des amours plus dignes d’elle. Un jour, ses retours se firent plus tardifs. Un autre, elle lui fit dire qu’elle ne rentrerait pas le soir. En fait, elle ne rentra plus jamais.
Un samedi matin, Lucien l’entendit à travers la porte de son atelier, gaie comme un pinson, vocalisant sa cavatine. Le coeur lui bondissant, il bondit vers elle. Elle lui sauta au cou. - Mon Lucien. Ca y est. Je l’ai eu. - Tu as eu quoi, ma Cécile ? - Mon grand homme. Sous clé je l’ai... .. Enfin, grand homme. Il est plutôt petit. Mais ses semelles sont compensées par sa réputation... .. C’est Truc Chose Machin. On ne connaît que lui. Lucien fit une mimique admirative, bien qu’il entendît ce nom pour la première fois. - Tu aurais vu. Du grand art. Choisir le lieu et l’heure. Poser le piège et attendre. - Poser le piège et attendre ? - Appâter copieusement. Placer la souricière au bon endroit. Puis ne plus s’en occuper. L’oublier, et s’en souvenir. S’en soucier et s’en moquer. Etre à la fois très loin et très près. Et, au moment où on s’y attend le moins, clac, la trappe s’abat, le rat est pris. - Que dirait-il s’il t’entendait le traiter de rat, ma Cécile ? - Il serait ravi. Il adore. Il ne rêvait que d’une chose, c’est qu’on le piège. Il en avait assez de sa liberté. Il en avait assez de pendre pour rien, comme une poire mûre.. Tu vas voir, mon Lucien, comme je vais te le mettre en compote.
Elle faisait sa valise, sautait, dansait, fit monter les déménageurs. Pourquoi saboter la fête que les gens se donnent en l’honneur de leurs errements ? pensait Lucien. Lorsque le dernier carton fut emporté par le dernier déménageur, Cécile s’ approcha de Lucien, l’enlaça de ses bras délicats, et lui dit d’une voix ailée : - Adieu. Mon unique... .. Sur la joue. Je veux être honnête. Et lui offrit une joue blanche comme l’albâtre, veloutée comme la pêche, comme poudrée. Lucien effleura la joue de ses lèvres, mais Cécile serra la tête de Lucien contre la sienne, appuyant ses lèvres avec force contre sa joue. Double péché, ma Cécile, pensa Lucien. Tu te conduis mal, premier péché. Et quand tu te conduis mal, tu te conduis bien, deuxième péché... .. Tu vas peut-être mener une jolie vie de sultane, mais tu finiras sûrement sur le divan d’une jolie psychose. Et Cécile partit d’un pas ailé, comme un esprit.
Trois semaines plus tard, Lucien reçut le faire-part en japon impérial sur velin, écrit en nobles italiques, du mariage de Cécile. Ce carton lui fit tourner la page : quittant leur suite, il alla emménager dans une mansarde abjecte de la rue Clauzel.
Un soir qu’il rentrait les yeux au sol, l’esprit tout à une chose, de sa toile, cherchée, il vit devant lui deux minces colonnettes, délicates comme du stuc. - Cécile, nomma-t-il ce qu’il voyait. Cécile se tourna, hagarde, et, radieuse, lui sauta au cou. - Mon Lucien. Et le pressa et le serra dans ses bras, et sa joue fort contre sa joue. - Comment va ? dit Lucien, ravi. - Ca ne va pas. Ca court, dit-elle, allant et venant, gaie comme autrefois. Je ne vois pas l’aiguille tourner. Les jours passent comme des heures, les semaines comme des jours. A peine un gala vous a-t-il serré la main, qu’une réception vous offre le bras. Je ne sens plus que je vis. C’est un tel tourbillon que je ne sais plus qui tourne, moi autour du monde, ou le monde autour de moi. - Ne plus sentir qu’on vit, est-ce tellement bon signe ? dit Lucien. Elle écarta l’objection d’une pitchenette. - Pointe plutôt le doigt sur toi... .. Surprends-moi. Tu vends ? Tu monnaies ta peinture ?.... En ces temps de santé précaire, es-tu au moins assisté d’une aide-soignante ? dit-elle à Lucien qui, en souriant, faisait de la tête des dénégations... .. Etonne-toi... .. Je me suis laissé retenir. Le temps presse. J’ai un gala. L’heure passe. - Va. Va. Ma Cécile.
Ce qu’elle ne dit pas, c’est que, dès qu’elle fut hors de sa vue, elle alla se réfugier dans le premier café, où, pelotonnée dans un coin, les doigts sur un café brûlant, elle réchauffa longuement son coeur glacé aux braises ravivées.
cinq
Chap. 1 Comment nos trois amis furent heureux de se retrouver, mais tristes de s’en retrouver au même point.
De retour de leur théâtre d’opérations amoureux, Guillaume, Lucien et Richard n’eurent rien de plus pressé que de fêter leur quille dans l’ivresse et dans le délire.. Se retrouvant comme s’ils s’étaient perdus, se tâtant les os avec précaution pour voir s’ils étaient revenus entiers de leurs campagnes, notant chez les deux autres le nouveau qui y était et l’ancien qui n’y était plus, s’émerveillant de ce qu’ils s’appréciaient encore davantage, ils banquetèrent longuement chez Guillaume de vin, feuilletés au jambon, friands, pâtés en croûte, tourtes, galettes aux amandes, tartes, choses tout à fait néfastes à la santé.
- Si nous revenions à nos moutons ? dit Guillaume, lorqu’ils eurent retrouvé des eaux plus calmes. Si nous reprenions notre ascension vers le jardin secret des Muses ? - Je ne pense pas à autre chose, s’écria Lucien - Je ne rêve que de ça, clama Richard. - Vous ne m’avez pas attendu pour tenter de petites incursions, je suppose ? dit Guillaume. .. ..Ne parlons pas tous ensemble, dit-il à Lucien et à Richard, muets. - Commençons par moi, c’est à dire par le niveau zéro, dit Lucien, en levant la main. Je n’irai pas par quatre chemins. Image et réalité à la fois, je n’ai peint que des portes, des portes, et des portes, d’abord fermées, puis entrebâillées, enfin ouvertes, mais sur d’autres portes. Pour traduire l’image en réalité, j’ai peint mon enfermement. C’est un sujet qui en vaut un autre, sauf qu’il est assez fermé. Quelle est l’issue d’une voie sans issue ? Le retour au point de départ. En deux mots comme en mille, voilà où j’en suis : où j’en étais. - J’ai fait pire, dit Richard. Faute d’un beau que je ne savais pas, j’ai cédé à cette facilité : le laid. J’ai donné dans la charge et la caricature. Seulement à salir le monde, c’est soi-même qu’on salit en premier, et je n’ai eu rien de plus pressé, enfin, que me laver à grande eau. Voilà où j’en suis : où en est Lucien. - Moi, c’est pire que le pire, dit Guillaume, amer. - Impossible, dit Richard. - J’en doute, dit Lucien. - Et pourtant. Si. C’est la vérité. J’ai fait : rien.. .. Dans l’idée présomptueuse de surpasser en cuisine tout ce que les cuistots ont concocté depuis la nuit des temps, j’ai amassé des montagnes de mots, j’ai cuit cela longuement à grand feu. Lorsque j’ai soulevé le couvercle, qu’est-ce que j’ai trouvé ? Un infâme rata. Une sorte de soupe de nouilles de lettres sans sel. Immangeable. On aurait pris l’alphabet en main, on l’aurait jeté en l’air, ç’aurait fait le même effet. Un dictionnaire a plus de sens, parce qu’à l’article de chaque mot, on heurte sur des sens. C’était bon à jeter au cabinet. C’est ce que j’ai fait... .. De honte, je me suis interdit de papier et de stylo, jusqu’à nouvel ordre. Et Guillaume leva sur Lucien et sur Richard des yeux brillants de larmes. - Que vaut-il mieux, dit Richard, ne rien faire ou mal faire ? - Mal faire, de cent fois, dit Guillaume. Mal faire, c’est déjà faire. - Mais c’est faire mal. Et mal faire, c’est pire que faire rien, parce que celui qui fait mal doit d’abord ne plus faire mal, tandis que celui qui ne fait rien, n’a plus qu’à faire bien. - Connaîs ton honnêteté, dit Lucien. Tu ne t’es soucié que d’une chose: avancer. Nous, on n’était préoccupé que d’une chose : faire de la route. Où on allait, peu nous importait, pourvu qu’on allât... .. Je ne nous rabaisserai pourtant pas plus qu’il ne faut, dit-il à Richard, puisque, quoique nous ayons fait et l’un et l’autre et le troisième, nous voilà tous les trois sur la même ligne de départ. - Et maintenant ? dit, pâle, Richard. - On achète une corde pour se pendre ? dit Lucien - Ce qui me désespère, dit Guillaume, en se tordant les mains, c’est que nous sommes déjà des vieux !.. .. Shakespeare, à 27 ans, avait déjà fait un chef d’oeuvre aussi total que tous les chefs d’oeuvre qu’il a faits durant toute sa vie !... ... Nous , nous en sommes à dessiner des bonshommes, avec des ronds et des traits, comme des enfants de la maternellle. Et tous trois égarèrent leurs yeux égarés.
Chap. 2. Où Guillaume a une petite idée.
- Si j’osais ? dit timidement Guillaume, en sortant avec hésitation de sa poche un petit livre de poche tout blanc. - Tu as de quoi oser, et tu n’oses pas, dit Lucien. - C’est qu’il s’agit d’un gendelettre, dit Guillaume. - Eh bien ? dit Lucien. - Et alors ? dit Richard. - Il ne s’agit ni d’un peintre, ni d’un sculpteur. Je ne voudrais pas que vous croyiez que je confine l’art à la plume. - La question n’est pas si tu parles pour les gens de lettres. La question est, si parlant pour les gens de lettres, tu parles aussi pour les sculpteurs et pour les peintres. - Ah, dit Guillaume? Il y a analogie. - Et tu hésites ? dit Richard. - Chacun de nos arts, dit Lucien, n’a-t-il pas, tour à tour, instruit les deux autres? Aux temps grecs, c’était la statuaire, au siècle passé, c’était la peinture, pourquoi ne serait-ce pas le tour de l’écriture ? - Avec votre permission, donc, dit Guillaume.
Chap. 3. De la question que Guillaume s’était posée à propos de Shakespeare, qui l’avait amené à relire ses oeuvres, et à s’interroger sur les Sonnets.
Guillaume, cueillant ses pensées, les pressa dans son esprit, afin de ne servir à ses deux amis que le pur jus.
- Il s’agit justement de Shakespeare dont nous parlions... ... Une question m’a toujours hanté : comment un jeune homme a-t-il pu, à 27 ans, -nos âges- faire un chef d’oeuvre qui fût autant un chef d’oeuvre que son dernier à 50 ?.. .. Et plus précisément, comment un jeune homme, à l’aube de sa vie, a-t-il pu mettre en scène tous les âges, même l’âge crépusculaire de la façon qu’il l’a fait, c’est à dire, juste, vraie, sentie, bref, vécue ? C’est une impossibilité physique, à mon sens. Si un jeune homme, fût-il un génie, peut avoir prescience d’un âge plus avancé que le sien, je veux bien faire de la politique. - Tu ne ferais pas ça, dit Lucien, offusqué. - Ce serait la déchéance, dit Richard. - .. .. C’est en effet une impossibilité et une contradiction, dit Lucien. - .. .. Je dirais même une incompatibilité, dit Richard. - Que je suis heureux de vous l’entendre dire.. .. Nos âges, analogues au sien, exigeaient que je résolve cette énigme. - Oui. dit Richard. - Et ? dit Lucien. - J’ai, en conséquence, relu toutes ses oeuvres, page par page, pour trouver réponse à cette question... ... Je passe cette lecture et saute à la conclusion. Toutes ses oeuvres se ressemblent en une chose, c’est qu’elles sont claires et transparentes comme de l’eau de roche - pas une virgule qui ne soit intelligible -, toutes, sauf une. Il tourna le plat supérieur du livre de poche blanc vers eux : c’étaient les SHAKESPEARE’S SONNETS. - Ca, on n’y comprend goutte. C’est obscur à souhait. L’énigme renvoie à une autre énigme.
- A moins, me suis-je dit, que l’une n’annule l’autre ?.. .. Ces sonnets obscurs, ai-je pensé, étant écrits par un auteur par ailleurs le plus clair du monde, il n’est que clair que cette obscurité est voulue. Cherchons. .. .. J’ai donc lu ces Sonnets. En effet. Si l’on admet l’hypothèse que ces sonnets sont chiffrés, ils vous apparaissent comme un puzzle, dont vous jureriez que son ensemble est d’une unité parfaite... .. Je suis d’ailleurs pas le seul à avoir émis cette hypothèse. Depuis les autre siècles que se pose cette énigme, tout un peuple de chercheurs en a proposé des clés. A une différence près. Alors qu’ils ont eu recours aux explications les plus compliquées, j’ai pensé que cette énigme obscure, écrite par un auteur aussi lumineux, ne pouvait avoir qu’une clé lumineuse. - Si tu nous disais de quoi parlent ces Sonnets ? dit Lucien. - Expose-nous les données du problème que nous jouions aussi à notre inspecteur de police, dit Richard. - C’est ce que j’allais faire, dit Guillaume.
Chap. 4. Où Guillaume, pour la clarté de son exposé, explique à Richard et à Lucien ce que contiennent les Sonnets.
- Je vous dirais, dit Guillaume, qu’il y est question de trois personnes...
.. Parlons de la première. Ces sonnets sont écrits par quelqu’un qui dit: Je. Nommons-le l’auteur, si vous voulez bien... .. Or dès le premier sonnet, cet auteur dit qu’il est vieux. - Vieux ? s’étonna Lucien. - Quel âge était-il censé avoir, quand il a écrit ces sonnets ? demanda Lucien. - 27 ans, dit Guillaume... ... Et il insiste, ajouta-t-il en ouvrant le livre à ses signets. Il parle de “la main décharnée de l’Hiver”, de “Guerre avec le Temps”, de “disgrâcié de la fortune et du regard”, “par l’injurieuse main du Temps écrasé, usé”, et sans cesse il ressasse la même chose. Voilà pour la première personne...
... Passons à la deuxième. En même temps que le vieil auteur, entre en scène un beau jeune homme blond, que, dès le premier sonnet, le vieil auteur supplie de ne pas le laisser sans enfant, De toi fais un autre toi, et, pour l’amour de moi, que ta beauté puisse vivre encore dans le tiens et dans toi , Le temps est venu que cette face en informe une autre !, Contre la fin qui accourt, vous devez vous prémunir, et votre chère semblance à quelque autre la départir !. Le vieil auteur double ses supplications de plaintes. Tous les jours sont des nuits jusqu’à ce que je te voie, et les nuits de brillants jours, où le rêve te montre à moi!, Hélas, pensée me tue de n’être pas pensée pour franchir les longs milles, quand tu t’en es allé !, l’offensante lenteur de ma lourde monture, quand je m’en vais de toi, amour peut l’excuser : de toi où tu es, pourquoi me hâterai-je ? Chose curieuse, ce jeune homme ne semble pas avoir de réalité, pas de visage, pas de corps, pas d’os, pas de chair. A aucun moment, et contrairement à la troisième personne dont il sera question tout à l’heure, il n’est dit, d’un seul détail, comment il est fait. On dirait une Idée Pure, dont serait tombé amoureux un Platon... .. Et puis, subitement, sans qu’on sache pourquoi, le vieil auteur passe des plaintes aux hymnes triomphants : Ne se flétrira ton éternel été, quand en rimes éternelles, à travers temps, tu grandiras !, Fais le pire, vieux temps, malgré l’injure, par mes vers, mon amour est jeune éternellement !, Ni le marbre, ni les monuments dorés des princes ne vivront autant que ma puissante rime!, Ou je vivrai pour faire votre épitaphe, ou vous survivrez, moi en terre et pourri ! D’ici bas, votre nom aura gloire immortelle, moi, une fois parti, mourrai au monde entier!, La Mort m’est soumise, car, malgré elle, en ces pauvres rimes, je vivrai !
. .. Je vous ai parlé de deux personnes : survient la troisième, qui est une femme, aussi réelle que le jeune homme est idéal, et aussi jeune, dit l’auteur, que lui est vieux. Les yeux de ma maîtresse n’ont rien du soleil, le corail est plus rouge que le rouge de ses lèvres, si blanche est la neige pourquoi ses seins bruns ? Dans quelques parfums, il est plus de finesse que dans le souffle qui sort de sa bouche ! Et pourtant, je trouve par le ciel, mon amante aussi rare qu’aucune autre qui, par fausseté, se compare !, Croyant en vanité que jeune elle me croit, bien qu’elle sache le meilleur de mes jours passé, simplement à sa menteuse langue, je fais foi : des deux côtés, vérité simple escamotée. Mais pourquoi ne dit-elle qu’elle est fausse ? Et pourquoi ne dis-je pas que je suis vieux ? Oh ! Le meilleur jeu d’amour est sembler confiance, l’âge, en amour, n’aime pas dire les années ! C’est pourquoi je lui mens, et elle, avec moi, ment, et, dans nos fautes, nous sommes flattés en mentant!.. ..
Voilà, vous savez tout, dit Guillaume, en refermant le livre. Je vous ai donné mes trois personnages, c’est à dire mon premier, mon deuxième, mon troisième de la charade. Il manque mon tout. ajouta-t-il en rouvrant le livre à son début, à sa page de garde.
Chap. 5. Où Guillaume parle de la dédicace des Sonnets.
- Figurez-vous, que l’éditeur T. T., qui a édité ces Sonnets à l’époque, les a préfacés d’une dédicace que je vous lis :
Au seul engendreur -
De ces sonnets naissant Mr W. H., -
toute faveur et cette éternité promise -
par Notre poète éternellement vivant -
les souhaite d’abord le bien souhaitant aventureux. T.T.
- Cette dédicace a besoin qu’on raisonne sur elle, dit Guillaume. Je relis: “A l’engendreur de ces sonnets, Mr W. H., cette éternité promise par notre poète éternellement vivant !” Réfléchissons au sens des mots, me suis-je dit. Qui est appelé l’engendreur, le père autrement dit, le faiseur, de ces Sonnets ? Mr W. H. C’est c e que dit T. T. en toutes lettres. Premier point... .. A qui maintenant, d'après cette dédicace, l’auteur de ces sonnets promet-il l’éternité ? A lui-même. L’auteur W. H. se promet à lui-même l’éternité. Deuxième point... .. Si l’on ajuste cette double grille à tout le cryptogramme, le message apparaît : le véritable auteur est W. H... .. Notez. Si l’éditeur a fait serment de taire le nom de l'auteur, il ne s’est pas parjuré. Il a trahi sans trahir, puisqu’il dénonce un auteur qui se dénonce lui-même.
- D’après ce que tu dis, le véritable auteur ne serait pas William Shakespeare ? - Sous réserve que vous le confirmiez, dit Guillaume. J’aimerais que vous jugiez sur pièces, ajouta-t-il, en leur tendant le livre de poche. - Trois font trois fois mieux qu’un, dit Lucien, qui sortit son bloc à dessin et son crayon de sa poche. - Plus le rateau a de dents, dit Richard, plus il ratisse large. - Les références du livre ? Le nom du traducteur ? L’éditeur? La collection ? demanda Lucien. - Le traducteur est Pierre-Jean Jouve. De tous les traducteurs des Sonnets que j’ai lus, c’est le seul qui trempe sa plume dans une encre d’auteur... .. Quelqu’un sait-il l’engliche ? - Je le baragouine, dit Lucien, rouge comme la crête d’un coq... Pardonnez-moi, je sais bien qu’être bilingue, c’est ne savoir de deux langues que la moitié de chaque, que c’est donc être à demi analphabète, mais mes parents ont voulu à toute force que je porte cette peau d’âne. Je n’y suis pour rien. - Tu accepterais de mettre ton boy à notre disposition ? - Il est à vous. Que ce feignant serve à quelque chose. - On se téléphone, dit Richard, debout. Et tous les trois, toutes affaires cessantes, s’en allèrent rouvrir de vieilles tombes, et ressusciter des trépassés vieux de quatre siècles.
Chap. 6 Où Guillaume approfondit sa découverte.
Un beau jour, Richard et Lucien, fébriles comme de futures mères, téléphonèrent à Guillaume, lui-même bien nerveux, qu’ils avaient leurs contractions, que l’enfant se présentait bien, que le moment était venu. Le soir même, ils frappaient à la porte de l’abjecte mansarde. Tous trois s’assirent autour de la table, posèrent à coté d’eux, livres et photocopies, et leurs yeux dardaient des regards brûlants.
- Mille pardons, dit Guillaume. J’avais fait les choses à moitié. Je n’avais fouillé qu’en surface. Je m’étais contenté d’une main. J’ai creusé plus profond : j’ai dégagé la figure entière... .. Je sous-estimais notre vieil auteur, ajouta-t-il en frémissant. Il est d’une modernité, qui démode le plus moderne de nos modernes. Cette obscure énigme est tellement simple, et sa clé l’éclaire d’une clarté si totale qu’elle ne laisse pas un point dans l’obscurité. Comment se peut-il que, pendant quatre siècles, personne ne l’ait jamais déchiffrée... .. Ces Sonnets incomparables ne sont tout bonnement qu’un journal d’écrivain. Le premier au monde. Et le dernier. En même temps qu’il crée l’espèce, il l’éteint. Comme un juge impartial que la déclaration préliminaire de l’avocat laisse de marbre, Richard et Lucien accueillirent l’étonnante déclaration avec scepticime, attendant la plaidoierie.
- Le mystère de ces Sonnets, dit Guillaume, le deuxième personnage, le beau jeune homme blond, c'est lui qui a mystifié le monde pendant des siècles... .. Il m’a suffi, pour ouvrir la serrure, d’essayer la clé de la dédicace. ... .. Ecoutez, jeunes gens. L’éditeur ne dit pas seulement que l’auteur est W. H., il dit aussi que l’auteur est aussi le beau jeune homme blond. Premièrement.
- Deuxièmement. Lorsque le vieil auteur interpelle le beau jeune homme blond, que lui supplie-t-il ? "De laisser de lui-même quelque production poétique”, “Un héritier de toi, c’est ce que nous désirons, car, voué à toi seul, tu enterres ton bien !”, “Un bel enfant de toi, ce serait faire neuf, alors que tu es vieux, et voir ton sang brûlant, alors que tu l’as froid !”, “Ainsi, toi, te dépassant toi-même, de ton midi, mourras non regardé, si tu n’as pas de fils !”, “De toi fais un autre toi, et pour l’amour de moi, que ta beauté puisse vivre encore dans les tiens et dans toi !” , “Aussi vite tu déclineras, aussi vite tu croîtras dans l’un des tiens, à partir de cela que tu perds !”, “Contre la Faux du temps, rien ne peut te défendre, sauf engendrer !” , “Contre cette fin qui accourt, vous devez vous prémunir, et votre chère semblance à quelque autre la départir !”, “Il vous faut vivre, en votre art, habile dessiné !”, “Mais ne se flétrira ton éternel été, quand en rimes éternelles à travers temps, tu grandiras !” C'est ainsi qu'il se supplie lui-même. Et, lorsque, cédant à ses propres prières, il écrit enfin sur lui : “Fais pire, Vieux Temps, malgré l’injure, par mes vers, mon amour est jeune éternellement!”.. ..-
- Mieux, dit Guillaume, en brandissant le livre. Le masque ôte son masque. L’auteur avoue son crime. Il dit qu’il est lui. Un sonnet est sa confession. Ecoutez ! “Le péché d’amour de soi obsède mes yeux et toute mon âme, et toutes les parties de moi ! Pour ce péché, il n’est nul remède, il est si bien planté dans le fond de mon coeur ! C’est toi, ô mon moi-même, que pour moi-même je loue, peignant mon âge avec la beauté de mes jours !”
- Ajoutez à cela que l’auteur n’habitait pas où il écrivait, c’est ce qui a trompé tant de personnes. Il avait son atelier à écrire à l’écart : “Comment puis-je revenir heureux au travail, quand je suis privé du bienfait du repos? Quand le tourment du jour n’est pas calmé la nuit,moi qui suis tourmenté la nuit avec le jour, le jour avec la nuit !”, “L’offensante lenteur de ma monture, quand je m’en vais de toi, amour peut l’excuser, de l’endroit où tu es pourquoi me hâterai-je ?"
Guillaume fit halte, laissant souffler ses esprits. - Question des questions, bien sûr : pourquoi notre W.H. a-t-il refusé de reconnaître sa paternité ? “Laisse-moi dire que nous deux, devons être deux, bien que nos amours indivisés soient un. Ainsi, ces taches noires qui demeurent en moi, sans ton aide, devront être portées par moi!”, “Après ma mort, perdez-moi tout à fait, cher amour, car de moi, vous ne pouvez nul valable montrer !”, “Oh combien je perds coeur, quand j’écris sur vous, sachant qu’un meilleur esprit use de votre nom, et à le louanger dépense tout son pouvoir jusqu’à me lier la langue, moi, parlant pour votre gloire !”, “Dans un seul de vos yeux, plus de vie peut passer que vos deux louangeurs n’en peuvent conjurer!” Je n’ai pas d’autre réponse à cette question que celle de notre vieil auteur, et la laisse donc pendante... .. Que dites-vous de tout cela ?
Guillaume dit, ferma le livre et le posa à côté de lui. - Voilà une religion révélée, à laquelle je crois dur comme fer, dit Lucien. - J’y crois comme le croyant croit en Dieu, dit Richard. - Buvons, si vous voulez bien à la gloire posthume de cette ombre illustre.
Guillaume alla chercher la belle Veuve Cliquot de derrière sa lucarne, la dévêtit joliment de son brillant corsage, la délaça de son corset de fer, la décoiffa de son chapeau de liège, et laissa dégorger lentement le nectar d’or dans les rondes bouches des hautes flûtes. Puis nos trois amis levèrent leur verre à W.H., l’illustre Anglais inconnu.
Chap. 7 Où Richard creuse le trou plus profond.
- A moi, dit Richard, impatient, en secouant ses photocopies. .. Pardon! dit-il à Lucien, si je te double, mais j’ai un wagon à accrocher au train de Guillaume... .. Tu as déniché l'auteur, ajouta-t-il à Guillaume, moi, j’ai déchiffré le nom. Je sais qui est W.H.. Tu m'as donné les initiales, j’ai trouvé le reste. Et il leur distribua ses photocopies. - Ce W.H. s’appelle en toutes lettres William Hathway. - Hathway ? Ce nom-là me dit quelque chose, dit Lucien. - Tu ne te trompes pas, dit Guillaume. Tu l’as déjà lu quelque part. C’est le nom de jeune fille de la femme de Shakespeare, qui s’appelait Ann Hathway. - Oui, dit Richard. .. ..
- Les familles Hathway et Shakespeare ont un autre point commun, c’est qu’elles ont vécu toutes deux à Stratford/s/Avon. Je croirais volontiers que ce William Hathway est l’oncle de cette Ann, bien que je n’aie aucune preuve. Mais hic non jacet lepus. On se soucie de ça comme de l’an quarante.
Richard se tut, un instant, comme oppressé, puis souffla, et reprit : - Tu avais un traître, l’éditeur, moi, j’en ai un autre. C’est un ami de ton W.H., lui-même auteur, Ben Ionson. Comme ton éditeur avait préfacé l’édition des Sonnets, ce Ben Ionson a préfacé l’édition princeps des Oeuvres Complètes de William Shakespeare de 1623, d’une épitaphe.. .. Voici sous la gravure de l'auteur la préface, un dizain, de B. Ionson, en engliche, et, en face, en français, dit-il en donnant à chacun une photocopie
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TO THE READER THis Figure, that thou here seest put, It was for gentle Shakespeare cut ; Wherein the Graver had a strife With Nature, to out-doo the life : O, could he but have drawne his wit As well in brasse, as he hath hit His face ; ther Print would then surpasse All, that was ever writ in brasse. But, since he cannot; Reader, looke Not on his Picture, but his Booke. B. IONSON
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AU LECTEUR Cette Figure, que tu vois ici tirée, C'est pour le gentil Shakespeare qu'elle fut tirée ; Pour laquelle le Graveur eut à lutter Avec la Nature, pour rendre plus que la vie : O, s'il avait pu tracer son esprit Dans le cuivre aussi bien qu'il a fait Son visage, l'épreuve alors dépasserait Tout ce qui fut jamais écrit dans le cuivre. Mais, comme il ne le peut pas, Lecteur, regarde Non son Portrait, mais son Livre. B.IONSON
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- La gravure, dit Richard, est reconnue pour représenter la figure de William Shakespeare, mais B. Ionson l'a fait défigurer, par le graveur, d’anomalies, que signalent d’ailleurs ses contemporains. Ainsi, un médecin de l’époque, lord Brain, dit qu’il y a là deux yeux droits ; le journal des tailleurs, qu’il y a dans le pourpoint deux manches gauches. A été notée aussi une ligne sur le cou, qui ressemble au bord d’un masque, comme si le visage de Shakespeare masquait un autre visage. .. Pour l’épitaphe, que je vous ai donnée, si l'on étudie le fond, si l’on s’en tient au sens de ce dizain, il dit tout et son contraire. Lisez ces vers : ils opposent Figure et Livre, comme s'ils représentaient deux personnes différentes. Notez, en passant, cette particularité mathématique que ce dizain comporte dix décasyllabes, soit un carré parfait.
- Si le fond exprime une idée, me suis-je dit, la forme exprimerait-elle par hasard un nom ?.. .. Vous savez qu’à l’époque, les poètes plaçaient leur nom en acrostiche dans les initiales des vers, comme François Villon.
.. .. J’ai donc placé les dix initiales anglaises de ces dix décasyllabes, en colonne, voyez, dit-il en leur donnant la seconde photocopie. Remarquez que parmi ces dix initiales, quatre figurent le début du nom de B. IONson. Et si, me suis-je dit, ces quatre initiales guidaient vers un autre nom ? Voici ce que je vous propose :
Ne me dites pas qu’une chose aussi mathématique est le fruit du hasard. - Remarquez-vous que ce William Hathway comporte les initiales W.H. citées dans la dédicace de l'éditeur des Sonnets ? - Tout concorde, applaudit Richard. Vous imaginez-vous, que dans une mansarde abjecte de la capitale, trois jeunes frais émoulus de la belle province, ont découvert un trésor anglais vieux de quatre siècles ? - Vous imaginez-vous, dit Guillaume, d’une voix frémissante, que, par-dessus quatre siècles, une vieille main se tend pour désenliser notre chariot de Thespis embourbé ? Ce génie-là n’était par conséquent pas jeune. Pour nos arts, respirons, mes chers : qu'ils viennent à leur heure. L'âge ne nous harcèlera plus de ses crocs et de ses aboiements. Il est faux de dire que le génie est précoce, ou n’est pas. Le génie est d’âge... .. Cette vérité-là n’est-elle pas plus précieuse que tous les trésors du monde ?.. .. A moins, dit-il d’une voix inquiète, que les découvertes de Lucien ne ruinent notre bel édifice.
Chap. 8 Où Lucien élargit encore le trou.
- Elles le couronnent au contraire ! dit Lucien. Je ne fais qu’ajouter la triomphante note finale. Il donna à Richard et à Guillaume la photocopie de la photo d’un monument funéraire.
- Ce buste trivial, dit Lucien, est le monument funéraire de William Shakespeare, dans l’église de Stratford/s/Avon. Figurez-vous que je retrouve dans ce monument, les mêmes manipulations du même manipulateur que celui de Richard... .. Regardez les mains de ce buste. Vous ne voyez rien ? Evidence qui crève les yeux, mais qui laisse vos yeux aveugles. Regardez bien. La main droite de William Shakespeare tient bien une plume, mais sur quoi repose cette plume? Sur un coussin. Avez-vous déjà vu un écrivain écrire sur un coussin ? La main gauche, par contre, repose sur une page de manuscrit. Si nous traduisons la figure en mots : William Shakespeare a l’air d’écrire, mais l’air seulement, c’est un écrivain de la main gauche.
Guillaume et Richard ne quittaient pas des yeux la plume.
- Et, comme si le sculpteur que ce ne soit pas assez clair, -levez votre regard-, en haut du monument, du côté de la main gauche, celle qui repose sur le manuscrit, il a sculpté un ange dont la main repose sur un crâne, et de l’autre, celui de la main droite, qui repose sur le coussin, un ange dont la main ne repose sur rien. .. .. Et cela ne lui a pas suffi, il a ajouté au buste une épitaphe, ajouta-t-il, en distribuant une nouvelle photocopie.
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engliche STAY PASSENGER, WHY GOEST THOU BY FAST ? READ IF THOU CANST, WHOM ENVIOUS DEATH HATH PLAST, WITH IN THIS MONUMENT SHAKSPEARE : WITH WHOME, QUICK NATURE DIDE : WHOSE NAME DOTH DECK YS TOMBE, FAR MORE THEN COST : SIEH ALL, Y HE HATH WRITT, LEAVES LIVING ART, BUT PAGE, TO SERVE HIS WITT. |
français ARRETE PASSANT, POURQUOI COURS-TU SI VITE ? VOIS SI TU PEUX, QUI L'ENVIEUSE MORT A BADIGEONNE, AVEC CE MONUMENT SHAKESPEARE : AVEC QUI LA VIVE NATURE EST ALLEE : DONT LE NOM PARE OSTENSIBLEMENT SA TOMBE, BIEN PLUS QU'IL NE VAUT : VOIS TOUT, CE QU'IL A ECRIT, LAISSE LE VIVANT ART, MAIS DANS SA PAGE, SERVIR SON ESPRIT.
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Outre le sens mi-figue mi-raisin de cette épitaphe, - vois si tu peux qui l'envieuse mort a badigeonné -, - dont le nom pare ostensiblement sa tombe bien plus qu'il ne vaut -, - mais la page - , tout à fait semblable à celui de la préface, notez qu’entre le mot monument et le mot Shakespeare, il n’y aucun signe de ponctuation; aussi que dans SIEH ALL, Y HE HATH WRITT (tout ce qu'il a écrit), apparaît le fameux nom : SIEH ALL,Y HE HATH WRITT ; et que ce nom se retrouve du côté du manuscrit du buste... ...Ajoutez à ce procès bien d’autres pièces : que dans une ode à William Shakespeare, B. Ionson dit qu’il est un monument sans tombe ; que les étudiants de l’époque, ont écrit dans leur journal d’étudiants, qu’à une représentation d’une pièce de William Shakespeare, il y avait là un vieil auteur et un jeune acteur ; qu’à partir de 1608, année, subitement Shakespeare n’écrit plus, se retire à Stratford où il mourra 8 ans plus tard : je suggère que Hathway serait mort en 1608 ; que le vicaire de Stratford a écrit dans son journal que, l’avant-veille du décès de Shakespeare, B. Ionson et M. Drayton ont eu avec Shakespeare une violente dispute, à la suite de quoi Shakespeare s’est alité, et est mort peu de temps ans après. Mais laissons ces miettes à ronger aux rats de bibliothèque.
- Mais je voudrais, pour finir, accomplir ce que j’estime de mon devoir : réhabiliter la mémoire de ce pauvre William Shakespeare. Lucien se reposa un instant, pour reposer Guillaume et Richard. - Ont été jouées, du temps de Shakespeare et d’Hathway, et sous le nom de William Shakespeare, une telle quantité de tragédies et de comédies, les unes excellentes, les autres médiocres, que les éditeurs, lorsqu’ils ont voulu éditer le théâtre de William Shakespeare, se sont donné le droit de les trier et de n'éditer que les excellentes... ... Mais quid des médiocres, jouées pourtant, elles aussi, sous le nom de William Shakespeare ? B. Ionson, lui encore, nous éclaire. Dans sa pièce The Poetaster, l’empereur Auguste, dans le procès qui oppose Virgile (W. Hathway) et Ovide (W. Shakespeare), arrête que c’est au premier que revient la couronne de prince des poètes, et non au second, qui l’a usurpée. Mais, en faisant de Shakespeare un Ovide, Ben Ionson nous dévoile que William Shakespeare était donc, lui aussi, auteur. C’est donc, bien évidemment, lui, l’auteur des pièeces médiocres: seulement, pardonnez-moi, certaines de ces pièces médiocres de William Shakespeare ne sont pas sans qualités : ainsi, Les Joyeuses Commères de Windsor, Les deux nobles cousins, Le Conte d’Hiver, Cymbeline (où, soit dit entre parenthèses, Cymbeline est W. Hathway), Henri VIII. Je me devais de réhabiliter sa mémoire. .. Pauvre William Shakespeare. Quel drame affreux a dû être le sien. Signer des oeuvres qu’il n’a pas écrites, et être jugé indigne de signer les siennes propres de son nom. S’illustrer de la gloire d’un autre, et se voir refuser la sienne... .. Ce célèbre poète obscur ne mérite-t-il pas qu’on lui accorde une minute de silence ? Et tous trois lui accordèrent cette minute.
Chap. 9 Comment Guillaume redescendit du grenier poussiéreux dans leur appartement bien ciré, parmi ses chers vivants.
- A présent, dit Guillaume, mes amis, quittons ce livre. Il tendit à Lucien et à Richard les mains, leur prit livres et photocopies, y joignit les siens, et pressant le tout entre ses mains comme entre deux presse-papiers, il alla au carton, qui lui servait de corbeille, tendit les papiers au-dessus. - Nous ne sommes partis loin, dit-il, que pour nous revenir. Contre Hathway, citons Hathway : Me plaît pour seul visage le mien. Et il lâcha les papiers dans la corbeille.
Comme des enfants qui redescendent du grenier poussiéreux dans l’appartement familial bien ciré, parmi leurs chers vivants, souriants et détendus, les trois amis levèrent leur verre à eux. - Au frais jardin des arts, dit Lucien. - Aux fleurs vivantes du frais jardin des arts, dit Richard. - A notre première cause. A notre triade. A notre Ecole à la Mansart. A nous dit Guillaume.
Et tous trois burent à eux trois trois fois, puisqu’ils étaient trois.
Chap. 10 Où, revenant à eux, Richard rappela les trois règles de l’art, vieilles comme le monde.
- Avouez qu’il est tout de même honteux, qu’il nous faille un professeur aussi ancien, pour nous enseigner que le premier devoir d’un artiste est de vivre d’abord.. .. Si nous reprenions nos discussions telles que nous les avons laissées sur l’autre rive ? - Je te suis, dit Guillaume. - Je suis Guillaume, dit Lucien. - Quelles étaient les règles qui ont été à l’honneur à toutes les époques, même la nôtre ? Elles étaient, selon moi, au nombre de trois : le beau, le bon, le vrai. Dévisageons, si vous voulez bien, cette Sainte Trinité de l'Art. Le vrai d’abord. Bon. Le vrai, il n’y a pas à chercher midi à 14 heures: négativement, est vrai tout ce qui n’est pas imité, copié, reçu ; positivement, est vrai tout ce qu’on a éprouvé, ressenti, connu soi-même. - Ton vrai est mon vrai, s’écria Guillaume - Ton vrai est dans le vrai, clama Lucien. - Le beau. Le beau, c’est, si vous ne me contredisez pas, ce qui plaît droit à nos sens, sans détour, comme un beau visage, - en précisant, cependant, qu’il n’y a pas de beau absolu, mais relatif à chacun, que ce qui paraît beau à Guillaume n’est pas forcément ce qui paraît beau à Lucien. - J’approuve, dit Guillaume. - J’applaudis, dit Lucien. - Le bon. Le bon : c’est là, selon moi, qu’on achoppe. Pour moi, le bon, c’est la beauté d’âme qui ravit l’âme, la beauté d’actes et de pensées, qui enflamme d’enthousiasme l’homme tout entier. L’irrépressible soif d’admiration empoigne les modernes autant que les anciens. Que le bon ait changé de forme de leur époque à la nôtre, je veux bien, mais qu’on ne nous dise pas qu’il est passé de mode. Selon moi, c’est cette dépréciation dans la vie courante de cette Trinité, de ce beau, de ce bon et de ce vrai, qui fait la dépréciation de l’art.- Je me glisse derrière toi, dit Lucien. - Je m’engouffre dans ta brèche, dit Guillaume. - L’art est l’image de la vie, comme la vie est le modèle de l’art. L’artiste doit, donc, aussi bien dans sa vie que dans son art, obéir à ces trois règles : le beau, le bon, le vrai. Je ne dis pas qu’il faille se fouetter le dos à coups de discipline, monter à genoux l’escalier de N.D. de la Garde, ou sa cadenasser une ceinture de chasteté -Dieu nous en garde - autres temps, autres moeurs. Mais vivre comme nous vivons, ne gagner que l’honnête, sans plus, juste pour ne pas manquer, refuser tout appui, toute recommandation, tout privilège, tout grade, tout titre, toute situation, toute pension, toute distinction, gagner nous-mêmes notre pain, afin que nous soyons toujours libres de tout tyran, public ou privé, est-ce que ce n’est pas un idéal digne d’un artiste ? Si je résume cette triple règle du beau, du bon, et du vrai, dans la vie et dans l’art, en une maxime, est-ce que je me trompe, si je dis que la vraie vie est la vie de tout le monde ? Guillaume, ému, se leva. - Le samedi est un grand jour, dit Guillaume. - Le samedi est le jour, dit Richard.
Un silence régna, comme celui qui règne après la lecture du chapître de la règle, dans les chapîtres des monastères. Puis le siècle, se rappelant à eux, les rappela à lui, et ils se séparèrent, pleins d’un merveilleux sentiment de libre et d’ouvert.
Leur vie ne pouvant plus être la même qu’avant, ils savaient aussi qu’ils avaient une décision à prendre, bien qu’aucun d’eux ne sût laquelle.
Chap. 11. Comment Guillaume, Lucien et Richard décidèrent de rentrer chez eux.
Ils étaient sur la première banquette de pierre de l’aile Nord du Louvre, Lucien, un pied sous lui, Guillaume les pieds sous lui et la tête sur les genoux, Richard, au milieu, ses jambes étalées devant lui, posées sur les talons, et tous trois observaient les mille et une scènes domestiques que jouent les troupes de visiteurs sur le splendide plateau de l’esplanade du Louvre. - Si Paris, somptueux théâtre royal et impérial est tout à fait fait pour les splendides spectacles de la puissance publique, dit Guillaume, les scènes démocratiques de la vie privée, par contre, y font bien piètre figure. Etonnez-vous que les Parisiens cherchent un théâtre plus humain, et fuient en Province. - Ah, dit Lucien. Vivre dans une ville à sa mesure, dans un décor harmonieux de belles demeures particulières, où l’on se sent chez soi partout, et où tout est à deux pas de tout, quel rêve. - Et où il n’y ait pas tant de rues, et dont les centres ne soient pas si divers, gémit Richard. Si l’on compte le nombre de Paris qu’il y a dans Paris, entre le Paris de la Gare Saint-Lazare et le Paris de la Bastille, les doigts des deux mains n’y suffiraient pas. Et entre eux, que de kilomètres. On s’épuise à les relier. J’ai les pieds en compote. Par pitié, une seule ville. Un seul centre. Moins de rues. Plus courtes. Les rires salubres de Guillaume et de Lucien saluèrent la robuste santé de Richard. - Ce dont je me plaindrais, moi, dit Guillaume, c’est de ce malsain régime parisien de sucreries et de confiseries artistiques incessantes. Entre les mille vieux films à voir et les mille nouvelles pièces, les mille concerts et les mille variétés, les mille expositions et les mille musées, l'étal de la pâtisserie artistique ne cesse jamais d’être achalandé. On voudrait toujours goûter à tout, et ne jamais perdre une miette de rien. Ce qui fait qu’on se gave sans cesse, sans pour autant être jamais rassasié. Je ne connais pas de régime plus malsain. Vivement du salé. Vivement qu’on s’ennuie. Vivement qu’on vive et qu’on se sente vivre. Si on rentrait chez nous ? - J’attendais cela, dit Richard, transporté. - J’espérais cela, dit Lucien, enthousiaste. Mais comme le soleil se voile d’un nuage de passage, le visage de Richard se voilà d’’ombre. - Et nous ? dit-il en se les montrant. - Ne sommes-nous tout entiers où nous sommes ? dit Lucien.. Ne t’emportes-tu pas toi-même à la semelle de tes souliers ?. Avec le TGV, ton Angers n’est-elle pas à la porte de son Strasbourg, et son Strasbourg à la porte de mon Aix-en-Provence ? - Chacun n’a-t-il pas désormais trois logis, le sien et celui des deux autres ? dit Guillaume. Et le sourire rayonna sur les trois visages, comme le soleil en plein midi.
Chap. 12 Comment Richard, Lucien et Guillaume se quittèrent, et, se quittant, ne se quittèrent plus.
Cinq semaines après, jour pour jour, à dix heures du matin, parce qu’ils avaient décidé que personne ne raccompagnerait personne, mais que tout le monde raccompagnerait tout le monde, Richard, Lucien et Guillaume se retrouvèrent, bagage en main et atelier sur le dos, au centre de gravité du triangle de leurs trois gares, c’est à dire sur le Pont-Neuf. S’approchant l’un de l’autre et du troisième, ils étreignirent leurs six mains avec force, puis, d’un pas tranquille, se dirigèrent, Guillaume vers la gare de l’Est, Richard, vers la gare Montparnasse, et Lucien, vers la gare de Lyon. Et se quittant ce jour-là, ne se quittèrent plus.