Rémi

Lettres à son frère

un - deux -trois - quatre - cinq

 

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13 août

Mon cher Julien, tous mes proches, camarades et amis de collège, de lycée et d’ailleurs, même les trois ou quatre qui m’étaient les plus chers, ont disparu de mes alentours, triés au crible implacable des professions, sauf toi,mon frère, qui n’as jamais cessé d’avoir les yeux tournés vers moi, mais de qui avec constance je n’avais jamais cessé de détourner les miens. Un intervalle de quatre années nous sépare. Quand j’avais seize ans, tu en avais douze : à ces âges-là, quatre années font un si grand intervalle, que l’on ne s’entend pas même si l’on crie. J’en ai vingt-sept, toi vingt trois : quatre années en font maintenant un si petit, que l’on s’entend même chuchoter. De taille et d’esprit tu m’as rejoint. Rejoint ? Dépassé. Tu es si sûr de ton pas et de ton chemin, que tu me sers, devant moi, de cap. Vois comme les choses se sont inversées. Comme je serais heureux, si tu acceptais que je prenne prétexte de ce tournant de ma vie, pour nouer enfin avec toi.

Tu ne peux savoir quelle reconnaissance j’ai envers papa, de m’avoir laissé emprunter pendant cinq ans tant de voies, et en vain, pour me laisser enfin revenir à la maison. Trop de projets, trop divergents. Ne sachant auquel donner le pas, j’ai tergiversé et le temps a fui. Son indulgence pour mes atermoiements est d’autant plus admirable, qu’il a fait preuve, durant sa vie, envers lui-même, d’une telle sévérité : à voir d’où il est parti et où il est arrivé, on mesure l’acharnement dont il a fallu qu’il s’arme. Aussi me suis-je juré de payer mes dettes : déposant là mes velléités et substituant sa volonté à la mienne, je lui ai promis de m’acquitter de la tâche qu’il m’a confiée ici, à Strasbourg, avec toute la conscience que je pourrai. Voilà : tu sais dans quel état d’esprit je suis ici. Dis à Maman, quand tu la verras dimanche, que j’ai écrit un mot à Mme E., sa femme de ménage de dans le temps, dont, m’a-t-elle dit, le fils ou la fille, elle ne savait pas trop bien, travaille comme ouvrier ou ouvrière dans notre usine. Ces deux situations, la passée de la mère, la présente de la fille ou du fils me mettent, je l’avoue, dans l’embarras, mais Maman tient à ce que je lui porte son bonjour, et je le lui porterai.

Il est tout à fait vrai que la plaine d’Alsace est un vaste jardin. En descendant le col de Saverne, j’ai eu la même impression qu’un autre a eue avant moi. Et la cathédrale, au loin, dans la plaine, était comme une jeune fille mince et élancée, debout dans un champ, qui, les bras croisés, m’attendait.

Le cœur de la ville elle-même est enserré dans un écrin liquide. Une rivière, l’Ill, l’embrasse de ses deux bras ronds. Passé un de ses ponts, un merveilleux paysage de pierre se presse autour de l’aiguille ouvragée de la cathédrale. Chaque fois que je descends de chez moi, je me réjouis de tant de beauté.

Je ne manquerai pas de complimenter le directeur de l’usine, M. Alain P., de son goût. Le petit appartement qu’il m’a trouvé, dont il m’avait envoyé les clés, est un chef d’œuvre. Il est situé au dernier étage d’une maison patricienne, au coin de l’ancienne place du Marché aux herbes, à l’ombre légère et ailée du clocher de la cathédrale. Hier soir, à dix heures, le bourdon de la cathédrale a battu à côté de moi, tout près, comme le cœur de bronze d’un bon géant. Ajoute à cela que mon deux pièces est dans la meilleure des sociétés : deux fenêtres donnent sur la façade de l’ancien Hôtel de Ville, merveille ciselée de délicatesse et d’équilibre de la Renaissance, et deux autres, derrière, donnent sur le bon peuple des toits à forte pente des maisons médiévales : je ne peux pas être en meilleure compagnie.

M. Alain P. a fait peindre et tapisser le deux pièces exactement comme je le désirais : murs tapissés en vert empire, portes, fenêtres, chambranles, plinthes, radiateurs peints en blanc mat. Dans la première pièce, dallée de carreaux de faïence rouge et jaune, j’ai placé mes deux fauteuils noirs en cuir d’agneau, ma table basse Renaissance, mon coffre Louis XIII, où j’ai fait disparaître l’affreux fusil de chasse autrichien, que Papa m’a forcé d’emporter en vue d’hypothétiques chasses dans les Vosges, et accrochés au mur, mes merveilleux Grands Augustins ; dans la chambre, basse de plafond, dont le plancher est merveilleusement inégal, mon lit en fer ; en face, ma charmante bressane ; enfin, au coin, à côté de la fenêtre, mon bonheur-du-jour Louis XVI, où j’ai posé, comme dans un cadre, les trois livres qui ne me quittent pas : l’Odyssée, dans la traduction de Médéric Dufour, ainsi que les Fleurs du Mal et le Spleen de Paris, dans l’édition vert olive de Michel Lévy, de 1875, qui comprend en pré et post-face, des pages réclames pour la belle Jardinière et les Eaux de Vals.

C’est assis à ce bonheur-du-jour que je t’écris. De ma place, dans cette glorieuse soirée d’août, toutes fenêtres et toutes portes ouvertes, j’embrasse d’un coup d’œil tout ce merveilleux dedans et tout ce merveilleux dehors, et conscient d’être le plus gâté des fils, je prends, mon cher Julien, la ferme résolution de vivre enfin, c’est à dire de travailler. Car c’est de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? A toi, ton vieux frère.

 

17 août

Mon cher Julien, après la foule d’émotions de la journée, je m’offre, à cette divine heure de la fin du jour, l’indicible plaisir de t’écrire. Un dernier rayon rouge de soleil couchant me visite par la fenêtre et allume comme des feux de braise, le blond, le rouge, l’ocre, la terre de Sienne de mes bois fruitiers, de mon plancher, de mes carreaux de faïence. C’est cette lampe vespérale qui m’éclaire, tandis que je t’écris. Silence rare. Heure exquise.

Pardonne les discordantes notes réalistes sur mon travail, dont je détonnerai mes lettres. Mais c’est ma nouvelle vie à présent. Tu m’écris que tu es curieux de toutes mes impressions : je t’obéis et n’en omettrai aucune. Parler de toutes ces nouveautés, c’est aussi, pour moi, l’occasion d’y porter un peu de réflexion.

L’impression générale est que, bien que je n’y aie jamais pensé, disons : ou plutôt à cause de cela, il est tout à fait vrai que celui qui ne réfléchit pas sur un sujet, admet, sur ce sujet, et comme allant de soi, les idées communes. J’étais farci d’idées reçues sur le monde du travail, juge par toi-même.

Première idée reçue : (peut-être aurais-je dû prévenir de mon jour d’arrivée), je croyais que tout le monde travaillait dès potron-minet. En naïf, je suis arrivé à l’usine, à sept heures avec la foule des employés. Seulement, à la direction générale, les femmes de ménage nettoyaient encore les bureaux : le personnel du secrétariat est arrivé au compte-gouttes à partir de 8 heures moins vingt, la secrétaire du directeur général à 8 heures vingt. Me croyant un importun, une sorte de représentant de commerce, elle a foncé droit sur moi, griffes en l’air, montrant les crocs, m’a apostrophé d’une voix rude. Il a suffi que je me présente, le miracle s’est produit : de sèche et raide comme un bâton, la voilà subitement souple comme une liane, toute grâce et toute sourires. Elle a ôté sa veste et l’a suspendue à un cintre dans un placard l’air honteux comme si elle ne faisait pas quelque chose de convenable, a déplacé du courrier, l’a replacé, n’a plus su bientôt quoi faire d’elle, en s’excusant a fini par s’éclipser. Je suppose qu’elle est allée téléphoner. Puis elle est revenue. Je crois que j’étais plus mal à l’aise qu’elle, plus le temps s’allongeait, plus ma gêne augmentait. M. Alain P. est arrivé à 9 heures moins dix, essoufflé d’avoir couru, le visage et les mains moites, moins moites que les miennes. J’étais dans une confusion extrême : j’avais l’air de le contrôler, alors que je n’en avais jamais eu l’intention. J’ai coupé court à ses essais d’explication. Pour le remettre dans son assiette, je l’ai complimenté pour le bijou d’appartement qu’il m’a trouvé, et remercié pour sa parfaite réfection, et pour mon emménagement. Mes compliments et mes remerciements renouvelés ont fini par avoir raison de son embarras.

Je t’épargne le reste : ma présentation par M. Alain P. aux cadres de l’usine : discours trop long, temps perdu : pourquoi faut-il que le pouvoir monopolise toujours la parole, et pour ne rien dire ? Petite remarque à propos de ces présentations : plus on descendait dans la hiérarchie, plus le personnel se montrait froid à mon égard, et plus j’inclinais à être chaleureux au sien. Je suppose qu’on peut retrouver dans cette naturelle réaction, l’origine d’une certaine démagogie. Sur mon insistance, dès la fin de la réunion, M. Alain P. m’a introduit dans le premier des services dont il est prévu que je ferai le tour. L’aveu de ma totale ignorance, ma gratitude pour leur obligeance, et mon appétit de comprendre ont vite dissipé la circonspection, avec laquelle les employés m’ont accueilli. Cette première journée de travail a passé comme l’éclair.

Autre petit fait : l’usine, étant située dans le quartier de la Meinau, j’ai pensé, pour rompre ma solitude et être au contact d’êtres humains, d’aller au travail en bus—j’ai remisé ma rouge Ferrari, dans un garage, dans la périphérie. J’attendais donc ce soir, fier comme Artaban, le bus pour rentrer en ville, quand, M. Alain P., en voiture, s’est arrêté à ma hauteur. J’ai eu beau lui opposer toutes les dénégations possibles, il s’est entêté à m’emmener. Je l’aurais froissé, si j’avais persisté dans mon refus. J’ai cédé, la rage au cœur. Comment lui expliquer qu’il ruinait mon plaisir ? Je serai quitte, désormais, à attendre le bus un arrêt plus loin, et de me cacher derrière l’abribus.

De retour en ville, avant de rentrer, pour ne pour ne pas être seul tout de suite, j’ai élu domicile pas loin de deux heures dans la foule. L’homme seul renaît à la vie dans le nombre. Dans la foule, il y a jouissance à être à la fois dans le monde, et caché au monde. J’ai d’abord regardé les passants par ensembles, mais je suis vite descendu au détail. Un petit nombre seulement d’homes et de femmes, vêtus de ces uniformes civils que sont complet et tailleur, pressés ou jouant à l’être, souvent portables à l’oreille, se faufilaient entre les passants comme des navettes. Jeunes gens et jeunes filles, rois de la chaussée, étaient les seuls à flâner ouvertement, tout en éclats de voix et en rires. Des hommes et des femmes, d’âge mûr, se pressaient à faire des courses, ou attendaient aux stations, vêtus en négligé, vides, absents, résignés comme s’ils avaient fait une croix sur toute espèce d’existence. Des femmes et des hommes, à la veille de la vieillesse, hantaient les endroits où la foule était la plus dense. J’ai vu sortir d’une agence de travail intérimaire, un ouvrier, bronzé, poussiéreux, sac sur l’épaule, et aller d’un pas lent et long. Il m’a fait penser à Ulysse, quand, le corps tuméfié, les mains déchirées, il est sorti de la mer salée. Pour moi, durant ma promenade, tout à mon observation, je n’ai existé  que furtivement, les rares fois où j’ai été l’objet d’observation à mon tour.

Je suis monté, la nuit est tombée, je n’ai pas allumé la lumière, j’écris de plus en plus grand.

Quoi qu’il m’en coûtât parce que je la privais d’un emploi, j’ai demandé, en la dédommageant, à cette dame que M. Alain P. m’avait trouvée pour tenir mon ménage et préparer mes dîners, de ne plus venir : avec tous les appareils dont nous disposons, le vrai luxe est de ne dépendre de personne. Je jouis de ma liberté comme un enfant.

J’achève ma soirée par de la musique, à mon divin poste, ininterrompue. Fraternellement.

 

19 août

Mon bien cher Julien, je ne sais pas si c’est à cause de cette solitude aimée à la Robinson, à une demi-France de vous, ou de cette ville magique, dont à cette seconde j’entends battre les dix grands coups du cœur de bronze, au travers de mes murs comme au travers d’une poitrine, ou du nouvel âge de mon âge, mais j’ai l’impression de vivre une vie d’enchantement dans un Paradis Terrestre.

Les craintes que j’avais au sujet du travail commencent à se dissiper. Mon incompréhension de mon travail ne me semble pas insurmontable. Le temps à l’usine passe comme le vent : la passion de comprendre lui donne des ailes. A propos du travail, je me suis édicté deux règles. La première, c’est de ne tourner chaque page que lorsque je l’entendrai parfaitement, c’est à dire de ne passer à un nouveau service que lorsque je saurai l’ancien. Sans t’expliquer dans le détail, j’avais cru comprendre hier ce que je ne comprenais plus ce matin : je n’avais pas tenu compte de certains facteurs. M’élevant pour avoir une vue d’ensemble, toutes les pièces du puzzle ont fini par trouver leur place. Ma deuxième règle se déduit de la première : de ne jamais craindre d’avouer que je ne que je ne comprends pas, et autant de fois qu'il le faudra jusqu'à ce que je comprenne réellement, quelque honte que j'aie de ma lenteur de compréhension.

Mes relations avec le chef de service et les employés sont minimales. Je sais que je détonne au milieu d’eux. J’essaie de me faire oublier en arrivant et partant en même temps qu’eux, et en me perdant dans le travail. Je suis conscient qu’en raison de ma présence, ils se privent de parler, et accélèrent leur cadence, mais qu’y puis-je ? Le seul service que je peux leur rendre, c’est d’écourter le temps de mon passage chez eux le plus que je peux. Dans le bus qui m’amène le matin et me ramène le soir, je commence à reconnaître certains visages d’employés de l’usine, des femmes et des jeunes filles pour la plupart, sans doute parce qu’elles n’ont pas de voiture. Pendant les trajets, je m’applique à regarder à travers les vitres le site, mais je salue affablement celles dont le chemin croise le mien, et qui me saluent.

J’ai remonté ce soir les rivières des rues principales, jusqu’aux ruisseaux, ruisselets et sources, que sont les ruelles, venelles, impasses, qui arrosent le quartier de la cathédrale. Tu ne peux imaginer le trésor que c’est : tout un peuple de demeures de tous siècles, hôtels seigneuriaux, demeures patriciennes à oriels, poëles de corporations, maisons à colombages se serrent autour de la Belle Jeune Fille, comme sur un replat de la montagne, un troupeau de moutons laineux autour de leur bergère. Aucune rue ni ruelle n’est droite, ce qui fait que les paysages, à chaque pas, sont changeants. Je me suis amusé à faire l’école buissonnière dans ce dédale, mais, comme la cloche de notre internat le bourdon de la cathédrale m’a rappelé à l’ordre. Quand je suis remonté, vers 7 heures et quart, de ces catacombes architecturales, les sens et le cœur plus assouvis qu’au sortir de n’importe quel spectacle, les rues du centre étaient presque désertes. Elle m’ont rendu à une solitude que j’avais fuie. J’ai lavé, donné des coups de fer, dîné avec apparat de restes. Ensuite, comme l’autre soir, le rayon rouge a allumé le feu d’artifices de mes rouges, jaunes, ocres, et comme l’autre soir, éclairé par ce lustre céleste, je t’écris.

J’écoute les études de mon divin chèvre-pied : une perfection. Sache une chose : je suis heureux de m’être pris au piège du travail. Ton frère.

 

22 août

Merci de ta longue lettre, cher Julien. Je l’ai lue, relue, rerelue. Elle m’a tiré sur le rivage et retiré de la navigation un long moment. Je me remets à l’eau lentement, et t’écris en réponse.

J’écrirai régulièrement aux parents, je te le promets, et prendrai garde de ne les inquiéter en rien. Tu me les a dits écorchés vifs tous les deux, Papa à cause de la candidature que son parti a refusé de soutenir, maman à cause de Papa. Je t’imiterai et jouerai les infirmières. Tu me demandes si tu dois m’envoyer de mes livres ou de mes disques. Pour Dieu, non. Pour les disques, le poste me suffit. Outre que la variété des musiques qu’il offre est plus grande que celle de ma collection, il a l’avantage de m’initier à des musiques nouvelles. J’ai accès, ici, sur FM, à trois radios de musique classique, la nationale, la locale, et l’allemande : j’ai un choix que je n’avais pas à Paris. Pour les livres, encore moins : sans vanité, j’ai tout lu. J’ai cherché dans les livres un sens, un guide, un mode d’emploi de la vie. Que m’ont-ils enseigné ? L’envers, le rebours, le négatif , bref tout ce que dans la vie il ne fallait pas faire. Leur ironie, leur critique, les fables, leurs leçons ont sapé, miné toutes mes utopies. Plus rien n’est resté debout. Tâches et vocations, tout est vanité et désir de paraître. Le monde est mal fait, injuste et inégal, mais il est aussi chimérique d’ambitionner les premières places comme les républicains, que les dernières comme les démocrates. Quelle est la meilleure place ? N’importe laquelle, celle où vous nuirez et vous vous nuirez le moins : celle où vous êtes. Je dois aux livres mes atermoiements, mes tergiversations, et pour finir, d’avoir remis mon sort en d’autres mains que les miennes. Non, plus de livres. Je veux m’acculer à vivre, et seulement vivre. Je ne lis même plus Homère, ni Baudelaire : je les ai ici comme ombres tutélaires. Je me contente du conseil qu’ils m’ont soufflé tous les deux et que je sais par cœur : que ta chair soit le guide de ton esprit. Conseil précieux entre tous. Merci de ta chère lettre, ton vieux frère.

 

23 août

Mon cher Julien, pour fêter la fin de cette première semaine, je suis allé dans un petit cinéma, situé dans une étroite et longue ruelle, qui tranche le cœur de la cité de sa fine entaille, voir un de ces vieux films vus et revus, pour lesquels j’ai tant de goût, et toi si peu, puis j’ai dîné dans une minuscule pizzeria juste à côté.

Remonté dans ma bastide, j’ai ouvert un Château-Margaux, et à petites gorgées, dans la nuit, par les portes ouvertes allant et venant dans les trois pièces éclairées de mes lampes à abat-jour rouge, me couchant, me relevant, m’asseyant, me relevant, je me suis traité comme un jeune homme à demi-orphelin. Ne raconte cela à personne : certains diraient que je ne suis pas un enfant gâté, mais pourri.

Le lendemain. Je quitte la clôture de ma solitude pour ton parloir juste le temps d’un mot dans ma lettre. J’ai fait cet après-midi le tour de l’île que fait le centre, mais sur l’autre côté des quais. Du quai des Pêcheurs, l’île donne l’impression d’un galion de haut-bord , avec la flèche de la cathédrale, pour mât immense. Sur les quais, toute la foule des constructions se serrent les unes contre les autres : maisons ouvertes de hautes fenêtres, fronts riches et sévères des collégiales, chapîtres monumentaux, douanes, palais à terrasse, ponts couverts, clochers courts et pointus comme des dagues, ou courts et massifs et rentrant le cou comme des moines, courtines en rocaille, gracieuses armatures en fer de feuillages et rideaux de verres colorés modern’style : merveilleux théâtre vivant, où les anciens jouent avec les modernes, parnasse d’architecture, qui vous prête son âme en échange de la vôtre.

 

25 août

Mon cher Julien, la règle de conduite que je me suis édictée commence à porter ses fruits : employés et moi, nous nous apprivoisons, c’est-à-dire que nous nous approchons du naturel, bien que je n’ignore pas, sachant leur place et la mienne, que nous ne l’atteindrons jamais. Dans ce climat lourd de ma compagnie, éclate souvent le bref éclair d’une plaisanterie, suivi d’une bonne averse de rires qui nous rafraîchit bien.

Je sens de plus en plus la vérité d’observations que je m’étais faites. Les gens d’un certain rang se comportent envers leurs subordonnés de trois façons différentes. Ou bien ils brandissent le drapeau des croisés, se font leur chevalier et rompent des lances pour tous indistinctement, les fainéants et les scrupuleux, ce en quoi ils font un mauvais calcul, parce qu’ils sont moqués des premiers pour leur sottise, et haïs des seconds pour leur injustice. Ou bien, pleins de morgue et de cynisme, ils les manipulent comme des machines pour en extraire le plus de travail possible, ce en quoi ils commettent une erreur, parce que, comme celui qui a tué par l’épée périra par l’épée, ils seront traités, comme ils ont traité. Ou bien, enfin, sages entre les sages, irréprochables quant à eux-mêmes, ils exigent des fainéants ce que les scrupuleux exigent d’eux-mêmes, tout en restant respectueux et modestes : ceux-là sont la vertu en personne. Je t’avoue que si je ne me raisonnais pas, je ferais facilement partie de la première catégorie.

J’ai accepté de guerre lasse une invitation à dîner chez M. Alain P. Ils m’ont traité un peu comme un enfant abandonné. Comme il ne s’intéresse qu’à l’usine et à la chasse, notre conversation n’a pu se dégager de ces deux marécages. Pour échapper une fois pour toutes à un tel embourbement, je les inviterai à festoyer à l’Auberge de l’Ill, chez les frères Haeberlin, ce que connaissant leur esprit d’économie, ils ne me rendront pas.

Le surlendemain. Je nous trouve, nous, espèce humaine, assez singulière. Nous passons la plus grande partie de la journée à travailler, mais l’or de notre temps, celui qui nous reste de libre, quoiqu’on fasse, nous le gaspillons, ce qui nous afflige, même si nous ne l’avouons pas. Perdre notre temps libre à des riens nous désole tellement que bien souvent nous nous demandons si nous ne ferions pas mieux de travailler à la place. Nous savons parfaitement dépenser notre argent pour le nécessaire, mais pour le superflu, nous ne sommes jamais sûrs que nous le dépensons à bon escient. Sans nous oser l’avouer, combien de fois regrettons-nous tel ou tel achat ? C’est ce qui s’était passé avec ma Ferrari : après y avoir si longtemps rêvé, une fois que je l’eus achetée, je me suis aperçu qu’elle m’encombrait terriblement.

Plus tard. L’idée que je valais mieux que ce à quoi je passais mon temps libre ne m’a pas quitté de la soirée. C’a été l’affligeant leit-motiv que je n’ai cessé de me fredonner. A toi.

 

28 août

Mon cher Julien, ah My n’est plus. Pour moi, elle sera toujours. Avec elle, tout le monde était tout ce qu’il pouvait être. Tout ce qui pouvait croître de nous, elle le cultivait sans ébranchage ni élagage aucun. Rien n’était pour elle déplacé, ou plutôt tout avait pour elle une place. Elle était comme un de ces immenses platanes dans les villages de Provence, dont l’ombre bienfaisante abrite tous les âges. Elle a même excusé Maman, qui l’avait renvoyée, parce qu’elle avait pris une place trop grande auprès de ses fils. Rappelle-toi les visites en cachette, qu’après son départ, on lui faisait. Rappelle-toi comme ses plaisirs nous plaisaient : les romans policiers, le tricotage d’écharpes ou de chandails, les BD, les confitures, la télévision, les paris-brests, le vin d’orange, les réussites. A cause de sa modestie, beaucoup s’écartaient d’elle tout d’abord, mais lui revenaient ensuite, à cause d’elle. Je ne l’oublierai jamais. Sa pensée veille en moi, comme une bonne mère.

Mme E. l’ancienne femme de ménage de Maman, m’a répondu, et m’a invité à venir samedi après-midi en huit. L’idée de cette visite me met mal à l’aise, mais Maman tient à ce que je la fasse. La corvée passera aussi. A toi.

 

30 août

Mon cher Julien, nous rêvons une vie, et nous en vivons une autre. Quand je m’aperçois du tout petit champ dans lequel notre sagesse désolée finit par circonscrire notre activité, quand je prends conscience que la raison affligée que nous nous faisons au sujet de certaines idées qui nous enflammaient dans notre jeunesse, n’est qu’une nostalgie résignée, je me lamente et désespère. Que pouvons-nous faire d’autre que nous résigner ? Changer le monde ? Compte tenu des lois de fer de l’économie, nos gouvernements réformistes et régulateurs ne sont-ils pas les meilleurs qui soient ? Et les révolutionnaires les pires ? L’histoire toute proche ne nous enseigne-t-elle pas cela ? Hélas.

Bien que je me répète cela, je rentre en moi, retrouve mes songes d’autrefois, rêve à nouveau, et m’enfonce dans la vie, en rêvant.

Le soir. Derrière la cathédrale, aussi cachée dans le dédale des ruelles que l’aire du Minotaure, j’ai découvert une charmante petite place carrée. Des tilleuls l’ombragent de leurs épaisse branches sombres. De modestes maisons à un ou deux étages l’entourent comme une famille. Il est impossible de découvrir un coin plus paisible et plus familier.

Cet après-midi, mon Odyssée à la main, simple prétexte, je suis allé m’y asseoir sur un banc à l’ombre. Sur la place, jouaient plusieurs groupes d’enfants, et j’ai passé mon après-midi à leur spectacle.

Trois fillettes jouaient à l’élastique. Je ne sais pas si tu connais ce jeu. Un grand élastique cousu, du genre tissu blanc à fils de caoutchouc, est passé autour des talons de deux fillettes, qui s’écartent l’une de l’autre. Sur les deux fils ainsi tendus, une troisième passe une série d’épreuves, sautant, tournant, au dehors, au dedans, de la pointe de la chaussure, du talon. Au fur et à mesure que le jeu avance, des talons des deux fillettes l’élastique monte aux genoux, à la taille, aux épaules, au cou, et entrent en jeu, en plus des pieds, les mains, les coudes, les épaules, le menton. Les épreuves sont ainsi de plus en plus difficiles. Lorsque la joueuse manque une épreuve, elle prend la place d’une des deux tendeuses d’élastiques, qui entre à son tour dans l’arène. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à essayer de comprendre les règles. D’autres groupes d’enfants jouaient à chat, à la marelle, au saké—une sorte de pelote basque sans chistera. Tu ne peux imaginer le plaisir, le sérieux, l’invention d’un enfant qui joue. Qu’ils fussent si totalement dans le jeu me fascinait. J’avais dans la main mon Homère ouvert, que je faisais semblant de lire pour ne pas les effaroucher.

Quand le cœur verse une larme sur le passé, il n’y a rien, je crois, qui le console le mieux que la vue d’enfants, qui parcourent en jouant le petit carré de leur âge, et qui n’ont qu’une crainte, que leur mère les appelle bientôt pour dîner.

Le lendemain. J’ai reçu ta lettre sur Papa et Maman. Je crois que ce n’est pas pour rien, si je les ai sur mon bonheur-du-jour en deux photos séparées. Je les tiens tous les deux pour des héros des temps modernes, des seigneurs de la guerre, des héros combattants. Je ne sais lequel est le plus redoutable, de maman, qui joute de sa beauté, de son goût et de son esprit comme aucune femme, ou de Papa, qui guerroie de son caractère d’acier trempé et de son intelligence des gens. J’ignore la profondeur des sentiments qui les unissent, mais ce que j’atteste, c’est que lorsque l’un est absent, l’autre se sent, incurablement, veuf. Ce que j’atteste aussi, c’est qu’ils partagent pour leurs deux fils un amour et une indulgence infinis.

Mille regrets, je ne fréquente ici aucune société d’aucune sorte, ni ne prévois de fréquenter personne. Je ne sais qu’un être à qui je peux parler librement de la vue que j’ai de mon balcon : toi.

Deux jours après. Tu ne peux savoir comme je suis heureux de notre correspondance. Ce mois de lettres nous a fait mieux nous connaître, que les vingt ans de brèves conversations qui l’ont précédé.

La conversation a pour défaut principal, que, n’exprimant que peu de réflexion et de rêverie, elle n’exprime que peu de la personne. Nous savons bien combien la plus riche conversation est pauvre, puisque, la poursuivant en notre for intérieur quand nous nous retrouvons seuls, nous découvrons alors les plus riches développements.

Croisant la foule paisible qui marche dans la rue, je n’ai jamais senti comme ce soir, comme cette paix est trompeuse. A détailler visage après visage, cette foule qui semble si consonante apparaît dissonance absolue. Si on donnait voix libre à chacun, quel tohu-bohu cela ferait. Mais lorsque, monté dans ma lanterne, je redécouvre mes quatre belles saisons, l’hiver blanc de mes portes et de mes plinthes, le printemps vert feuillu de mes murs, l’été d’or de mes lampes, l’automne blond et rouge de mes fruitiers, je retrouve l’harmonie, dont mon cœur a une soif si impérieuse, me désaltère, renais, revis, cher Julien.

 

4 septembre

A propos du travail, sans vouloir simplifier outre mesure, je constate qu’une apparent complication cache bien souvent une banale routine. Un travail dont vous vous faisiez une montagne n’est qu’un jeu d’enfant, une fois que vous connaissez la procédure. Ce que vous prenez pour une complication n’est souvent qu’un écran de fumée, qui cache la simplicité des choses, mais qui ne doit pas vous en faire accroire pour autant.

Survolant en esprit ces trois semaines, j’ai été surpris de découvrir que je vais ici autrement qu’à Paris. Sans doute est-ce parce que le centre de la ville est plus à l’échelle de mes jambes, et que les spectacles qu’on donne ici, n’offrent pas de tentations irrépressibles, je ne cours plus et vis lentement. Il faut ce survol présent pour que je m’aperçoive que je ne souffre pas du manque de spectacles. Ce qui prouve d’ailleurs que c’est leur existence qui crée le besoin. Je ne pressure plus mon temps. Mieux. J’ai plaisir à le perdre. Paradoxe : ayant plaisir à le perdre, je vis davantage.

Je ne peux pas me retenir de te raconter l’entrevue que j’ai eue à midi, à la caféteria de l’usine. La cafétéria est commune à tous, j’y prends mon café à une table à part, en compulsant quelques livres que j’ai achetés pour combler mes lacunes, en informatique principalement, à cause du site de la société. Un jeune homme, qui ne devait pas savoir qui j’étais, s’est assis à la table à côté, nous n’avons pas tardé à lier connaissance. Tu sais comme facilement les inconnus se confient à moi et m’ouvrent le coffre de leurs secrets.

Il m’a raconté qu’il avait été l’ami d’une femme d’une condition sociale supérieure à la sienne, plus âgée que lui, qu’ils avaient vécu trois années ensemble. Je me suis vite aperçu qu’il était voué à elle, comme on voue son âme au diable. Il disait que la vue d’un seul détail de sa personne, le mol ovale du visage, l’éclat gris de ses yeux, une pose familière, un pas reconnu le faisait fondre. Il disait qu’il n’avait jamais aspiré qu’à une chose, vivre dans son ombre jusqu’à la fin de ses jours. En juin dernier, un événement est venu couper court à sa belle aspiration : un magnifique contrat a été proposé à la jeune femme. Ce contrat était ce dont elle avait rêvé toute la vie. La jeune femme dit au jeune homme qu’elle voulait recouvrer sa liberté pleine et entière. Le jeune homme l’a supplié de ne pas rompre, tant du moins qu’elle n’aurait pas fait la connaissance de quelqu’un. Elle lui a répondu qu’elle ne voulait pas sentir sa liberté amoindrie, et que, s’il l’aimait, il accepterait de faire son deuil d’elle. Ce que, par amour, il a accepté.

Quelle merveilleuse preuve d’amour que par amour, renoncer à l’amour ?

Ces deux faits, que ce jeune homme était de condition inférieure, et plus jeune qu’elle, l’ont sans doute incliné à une telle totale dévotion, mais, après tout, dans d’autres temps, n’y a-t-il pas eu des situations inverses, tout à fait admises, sans qu’elles aient donné lieu à ironie ?

Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un amour qui n’est pas ravivé par celui d’en face, s’éteint, et qu’il arrivera sans doute à ce jeune homme ce qui arrive aux autres.


 

2

 

12 septembre

Mon cher Julien, tu t’inquiètes de ce que je ne t’écris pas. A la vérité, je ne me rendais plus compte du temps qui passait. Ce qui m’est arrivé m’aurait d’ailleurs rendu incapable de ces descriptions et sentences que tu dis apprécier. Depuis huit jours, je flotte au-dessus du sol, j’ai le cœur et l’esprit suspendus, j’aurais été tout à fait incapable de fabriquer quelque phrase que ce soit. Mais aujourd’hui est samedi, et pour une raison que je te dirai, je m’interdis de sortir et de rêver : il ne me reste plus qu’à t’écrire. Et que t’écrire d’autre que ce qui est arrivé ?

Pour tout te dire en un mot, j’ai fait connaissance de quelqu’un, dont le temps d’un éclair a suffi pour que sa pensée m’envahisse comme une troupe étrangère un pays démuni, et le temps d’une nuit, pour que cette troupe m’occupe l’âme et le corps tout entiers, sans laisser la plus petite zone de libre.

Ah. Si tu la connaissais. Un ange. Non pas le nom, l’être. Un ange : une perfection. La simplicité franche. L’esprit vif. La bonté pure. La force de caractère. Et par-dessus tout, la sérénité de l’âme, au milieu, pourtant, de la vie la plus active. La vertu, en personne. Le mot est démodé, mais pour elle que le mot revienne à la mode. Vertu alliée à beauté, pensais-tu qu’un tel couple pouvait exister à notre époque ?

Que je suis heureux, mon Julien, que nous soyons des confidents du même type, parce que je vais faire ce que tu ferais : tout te raconter, sans rien omettre. Raconter, c’est vivre une deuxième fois : je ne te cache pas qu’à cette perspective, je ressens un plaisir ineffable.

Je suis allé samedi dernier voir Mme E., l’ancienne femme de ménage de Maman. Elle et les siens habitent la cité de la Meinau, derrière le stade. La cité de la Meinau comprend une population dense d’immeubles-tours, et d’immeubles-barres. On aurait dit qu’on les a construits de manière à en garer le plus possible sur la même place. Un des immeubles-barres a près de cent cinquante mètres de long, occupe à lui seul toute une rue, loge à lui seul la population d’un bourg. Les E. ont la chance d’habiter un immeuble en bordure de la cité : leur appartement, au dernier étage, côté salon a la vue barrée par la foule serrée des immeubles de la cité, mais côté cuisine, haut perché comme il est, a la vue libre sur un bas quartier de villas. Chose curieuse, leur appartement a l’air d’être en verre : il y a tellement plus de fenêtres et de portes que de murs, qu’on voit à travers l’immeuble, comme si on était dans un phare. C’est dans cette cabine de téléphérique qu’habite la famille la plus attachante que je connaisse. J’avais escompté que ma visite durerait au plus une heure, j’ai sonné chez eux vers 3 heures de l’après-midi, et je suis parti vers neuf heures du soir.

Mme et M. E. avaient été seuls à m’accueillir. J’avais apporté à Mme E., en plus du cadeau de Maman, un bouquet de ces roses Queen Elizabeth que j’aime tant. L’exclamation de plaisir, vive et naturelle, de Mme E. a donné le ton, et de cette exclamation, la conversation s’est déroulée d’elle-même, comme le fil d’une pelote. Ce que je n’attendais pas, c’est que la conversation a témoigné de la même sorte de sensibilité dont témoignent nos lettres, ce qui d’emblée, m’a plongé dans l’enchantement. Qui plus est, Mme E. s’est inquiétée de Maman, me questionnant sur elle, comme si leurs rôles avaient été inversés. Certaines questions prouvaient que Maman avait été pour elle transparente comme du verre, les commentaires, cependant, qu’elle faisait sur elle témoignaient d’indulgence, comme envers une personne souffrante, qui m’est allée droit au cœur. Mr. E. était à la même hauteur : ne tenant aucun compte de l’énorme distance sociale qui nous séparait, il m’a parlé de ma situation à l’usine, comme s’il était mon égal, me demandant si je ne me sentais pas trop mal à l’aise face au personnel. Mais ce qui m’a fasciné par-dessus tout, c’est l’amour que se portent ces deux êtres. A tout moment, on pouvait mesurer combien chacun était sensible à chaque mot et chaque geste de l’autre, et combien lui-même, par ses propres mots et ses propres gestes, prenait garde de ne pas déplaire à l’autre. Quant à moi, ceux qui disent que tout a été dit, se trompent : pour qui écoute les E., qui extraient tout de leur propre fonds, et disent des choses jamais entendues, rien n’a jamais été dit, les écouter a été pour moi un enchantement. J’étais sous le charme. Ce couple exceptionnel a une beauté d’esprit, qui ajoutée à leur beauté d’âge et à leur beauté d’amour, est la beauté parfaite. Plus je m’attardais, plus je m’attardais. Je priais le ciel qu’aucun d’eux ne manifestât d’une quelconque façon qu’il était l’heure pour moi de m’en aller. Lorsque M. E. m’a proposé, timidement, de les accompagner au jardin, j’ai accepté avec la joie que tu devines. C’est alors que quelqu’un a introduit une clé dans la serrure d’entrée.

- C’est notre Colette, qui travaille chez vous, dit Mme E.

Maman s’ est trompée, me suis-je dit, ils ont une fille à l’usine, pas un garçon. J’ai entendu derrière moi la jeune fille entrer au salon. Me tournant, je l’ai saluée d’un bref regard et d’une courte poignée de main, l’esprit tout aux E. Mon coup d’œil a eu juste le temps de m’apprendre que c’était une jeune fille assez jolie, sans plus, aux cheveux blond foncé, au teint pâle, aux épaules carrées, aux hanches étroites, vêtue d’un jean un peu bouffant bleu, et d’un T-shirt blanc, brodé sur le côté de fleurs blanches. Elle m’a salué courtement comme je l’avais saluée. Elle est allée à ses parents, les a embrassés affectueusement, ce qui m’a ému, et puis, elle s’est assise dans le fauteuil de velours juste en face de moi, ce qui fait que je la voyais de tous mes yeux. Subitement, bagatelle qui, à ma terreur, m’a déchiré l’âme, elle a souri à sa mère. Par ce sourire le visage tout à coup illuminé, je l’ai vue soudain sous un jour nouveau. C’était comme si le soleil, sorti par un accroc d’une couverture d’épais nuages, l’éclairait elle seule, laissant toute la campagne environnante dans l’ombre. Par la déchirure en moi, s’est alors élevée, effarante, une chaude flamme, source d’une jouissance infinie et d’une honte extrême, et plus je regardais le visage, plus la flamme prenait force et hauteur. J’étais si affolé de ce qui m’arrivait, que, dans mon épouvante, à la hâte tirant tous les rideaux et verrouillant tout en moi à double tour, j’ai détourné la tête, forçant mon visage à toute l’indifférence que je pouvais.

D’un monde dont les sons ne me parvenaient plus qu’étouffés, j’ai entendu vaguement qu’elle se récriait devant la beauté et le parfum des Queen Elizabeth, puis que les E. donnait le signal du départ. Du chemin vers le jardin, je ne me rappelle pas grand chose, sinon que je marchais d’un pas mécanique, que les E. et leur fille s’entretenaient affectueusement, que tous trois m’avaient interpellé pour me demander si je me sentais mal, que je les avais tranquillisés. En un monologue intérieur, je me disais que ce qui m’arrivait était sans doute ce qu’on appelait amour, mais que je me réservais d’y penser plus tard, quand je serai seul, attentif que je devais être, pour l’instant, à ne pas me trahir.

Au jardin, on était samedi après-midi, je m’attendais à ce qu’elle quitte ses parents pour aller en ville, comme font toutes les jeunes filles, mais quels ne furent pas ma surprise et mon bonheur, quand je l’ai vue descendre dans le jardin avec ses parents, s’y enfoncer jusqu’à la cabane, chausser de vieilles chaussures déchirées et terreuses, et s’activer dans les bordures de fleurs.

Tout le temps que j’ai passé dans ce jardin, j’ai été sous le charme. Elle était là-bas avec sa mère, j’étais avec M. E. Je suis, en matière de potager, d’une ignorance crasse. Je sais ce que tout le monde sait, les reines-claudes au vert marbré, les mirabelles aux joues rouges, les tomates au rouge d’or ; mais si je reconnais à leurs fruits les courgettes striées vert sombre et les concombres épineux, j’ai découvert les hauts parasols des unes, et les processions d’ombrelles des autres. Je ne sais distinguer ni le persil du cerfeuil, et des carottes, ni les oignons des poireaux et de la ciboulette. M. E. s’est fait mon patient instituteur. De l’allée pierreuse où j’étais, M. E m’ayant interdit avec vigueur d’entrer dans les plates-bandes à cause de mes escarpins et de mon complet, j’ai écouté M. E. me donner ma première leçon. Je n’ai pas pu m’empêcher de me récrier devant la beauté saine et naturelle des légumes et des fruits du jardin. Il me semblait que je visais un rêve. Pendant que ma voix complimentait Mme et M. E., mon âme, sans que mes yeux se tournent le moins du monde vers elle, s’attachait aux mouvements de la jeune fille baissée là-bas, à sa chevelure blonde comme les blés, au délicat profil de son visage, à sa gracieuse silhouette. A cause d’eux, à cause d’elle, j’était au septième ciel.

Plus tard, sont arrivés un jeune homme et une jeune femme, leur fils Sébastien et sa femme Pauline, Maman ne s’était finalement pas tellement trompée : les E. avaient une fille et un garçon. Le paysage de la famille se composait. Sébastien m’a ouvert le visage en même temps que la main, et m’a mis en boîte, ce qui a rompu la glace sur le champ. C’est un heureux caractère, un boute-en-train, qui ne cesse de semer des blagues et de récolter des rires. Il a pris une bêche-fourche à quatre dents, et a attaqué la plate-bande vidée de ses oignons, pendant que sa femme Pauline, ronde et bavarde, allait aider Mme E. à sarcler la terre autour des plants de tomates.

Le temps était à l’orage. Il faisait lourd. La terre était sèche, les plantes avaient soif. M. E. a levé la main : une mer de gros nuages, de tous les gris possibles, du gris cendré au gris de plomb, de derrière les immeubles jaunes de la cité, montait à leur assaut. Un coup de tonnerre a craqué. Les trois femmes, à la hâte, ont rangé leurs outils, nous avons fait comme elles. Sur le chemin du retour une pluie a commencé à tomber, fine comme un rideau de tulle, et nous avons respiré à larges bouffées les frais parfums humides. Les femmes avaient couru en avant, nous, nous avons laissé le doux et fin rideau humecter nos visages, et moucheter nos habits de petites taches sombres.

J’ai fait mine de prendre congé, mais Mme E. a sorti du four, où elle l’avait abritée des guêpes, une gigantesque tarte aux mirabelles, grande comme une roue de charrette, qui, m’a-t-elle dit, m’attendait depuis le matin, ajoutant que je la froisserais si je ne la goûtais pas. Mme E. et M. E. se chargeant de faire la salade grecque, Sébastien de mettre la table, tous les trois nous ont chassé, Pauline, la fille des E. et moi, au salon.

La présence de la belle-sœur m’autorisait à avoir avec la fille des E. une conversation. - Est-ce que tu as lu le livre que je t’ai prêté, demanda Pauline à la fille des E. (Pardonne la périphrase que j’emploie pour désigner la fille des E. Je suis incapable de la nommer de son prénom : c’est une familiarité que je rougirais de me permettre) - Excuse-moi, je ne suis pas allée plus loin qu’une dizaine de pages, dit la fille des E. qui s’est levée pour aller le chercher. Je lui ai demandé en quoi le livre ne lui plaisait pas. - Je n’aime plus les ouvrages de fiction, me dit-elle d’une voix tendue. J’ai été tout heureux de lui dire que j’étais comme elle. Mon approbation l’a décrispée et détendue.

Nous nous sommes attablés à la cuisine. Sébastien a allumé les éclairs de ses plaisanteries, suivis du tonnerre roulant de nos rires. - Que ces réunions de famille sont agréables, dit Pauline. Il ne manque plus qu’Arnaud. A mon regard interrogateur, Sébastien a répondu qu’Arnaud était un sale pétroleur de communard, ami de sa sœur. M. E. a ajouté, en riant,qu’Arnaud était un militant syndical, qu’il suivait une session syndicale d’été. Je n’ai plus été qu’un spectateur lointain des feux d’artifice de Sébastien, je pensais que cet Arnaud était donc quelqu’un avec qui il fallait aussi compter. Lorsque je les ai quittés, Mme et M. E., chaleureux, m’ont dit que leur porte m’était ouverte, et m’ont invité à revenir dès que je le pourrais et voudrais. A la fille des E., je n’ai serré la main et ne l’ai regardée qu’autant que la politesse l’exigeait, d’autant que Pauline ne me quittait pas des yeux. Eprouvé par cette foule d’émotions, j’ai fui, tellement j’avais hâte de me réfugier dans la solitude.

Rendu à moi, pendant mon retour à pied, je me suis charmé de cette nouvelle flamme en moi, ravi que l’air que je respirais fût si profond, que le bleu violet du ciel et l’or rouge du soleil fussent si intenses. J’avais l’impression de découvrir le monde. J’ai ressenti une gratitude infinie envers la nature, de ce que pût exister en l’homme un sentiment d’une telle force. Nourrisson de l’amour, j’avais l’impression de naître, et de vivre enfin.

Chez moi, j’ai longuement éprouvé ce feu en moi. Au fur et à mesure que le temps passait, j’ai senti que plus je le reconnaissais, plus il prenait corps. Lorsque je me suis couché, il était de taille respectable.

Mais je n’ai pas tardé à vérifier que le plus fol amour a pour compagne la plus sage prudence. Sans délai, je me suis voté les lois les plus draconiennes. Si je voulais avoir des chances de convertir son indifférence en début de sympathie, ce début de sympathie en soupçon d’amitié, ce soupçon d’amitié en ombre d’amour, il fallait que je prenne la précaution de ne l’effaroucher jamais et de l’habituer doucement à moi, c’est-à-dire de ne pas la harceler de mes visites, et surtout de lui dissimuler cet inquiétant sentiment mien, tant du moins qu’elle ne le partagerait pas avec la même force. Je préfèrerais de mille fois paraître vis à vis d’elle indifférent, plutôt qu’empressé. Je me suis donc interdit de visite pour quinze jours.

A l’usine, je me suis défendu de m’enquérir de l’atelier où elle travaille. Lorsque j’y arrive et que j’en repars, je longe les murs, les yeux au sol, et me presse de disparaître. Je m’interdis de me complaire à rêver d’elle : mon code me proscrit de penser à quelqu’un malgré lui. Aussi le soir, de force, je visite la ville, afin de me coucher épuisé.

J’attends le samedi fixé avec une infinie patience. Je passe des heures à calculer l’heure et les cadeaux convenables. Cher Julien.

 

13 septembre

J’y ai été hier. A mon grand bonheur je n’ai pas été traité en importun. Non seulement, elle m’a souffert sans déplaisir, mais elle m’a semblé plutôt contente de me voir, à moins qu’elle ne possède l’art de feindre, ce dont je doute, ou que je confonde ce contentement avec sa joie naturelle de vivre, ce qui est plus certain.

J’avais choisi, pour me rendre chez eux, l’heure de quatre heures de l’après-midi : si personne n’est là, m’étais-je dit, rien ne prouverait mieux, que mon heure était bien choisie ; dans ce cas, j’aurais déposé mes chocolats noirs devant la porte : un cadeau muet n’est pas accablant.

Mais tous les augures sont faux, la vie va à l’aventure. A la maison, il n’y avait personne. Pour que je n’aie pas à essuyer leurs reproches, je suis passé par le jardin, et Mme E. y était. Elle m’a accueilli avec une joie si sincère, que mes craintes se sont envolées comme un mauvais rêve. Pour dire la vérité, j’étais soulagé que sa fille ne fût pas là. Je lui ai demandé la permission de l’aider au jardin, lui montrant le jean et le polo usagés que j’avais apportés : elle a éclaté d’un rire communicatif. Elle m’a conduit vers une rangée de plants bas et feuillus, qui tendaient, comme une forêt de mains, leurs feuilles au soleil : c’étaient des haricots. Elle m’a recommandé de ne pas cueillir les petites gousses, et de soulever les feuilles pour n’en pas oublier. Pendant que je récoltais une foule de haricots fins et effilés comme des doigts, elle cueillait tout un peuple de tomates rouges comme le soleil, qu’elle déposait dans un panier, et qu’elle a recouvertes de quatre concombres sombres comme la nuit. La cueillette finie, nous sommes rentrés.

Quand j’ai vu notre récolte sur la table de la cuisine, j’ai senti toute la joie qu’on peut avoir à dîner de légumes et de fruits qu’on a soi-même élevés. Non seulement Les E. pouvaient jouir de la qualité retrouvée grâce à leurs soins, mais ils pouvaient aussi se souvenir des délicieuses matinées de mai où ils avaient confié à la terre meuble et fraîche des graines fines comme la poussière, et des merveilleuses soirées de juin, juillet, août, où ils avaient pu voir leurs graines venir au jour en pousses fragiles, ajouter délicatement feuille à feuille, affermir leurs tiges et leurs branches, s’épanouir en fleurs timides, s’ouvrir en fruits exquis, et tout ceci grâce à leur sollicitude. O fortunatos nimium, sua si bona norint, agricolas. Le prodigieux, chez les E, c’est qu’eux connaissent leur bonheur.

Vers 7 heures, M. E. est rentré, M. E. et Mme E. ont déployé leur joie de se revoir, comme des drapeaux, ce qui, chaque fois, m’émeut autant, M. E. m’a salué avec plus d’amitié encore que la fois précédente. Puis j’ai entendu, sur la coursive, le pas léger de leur fille : j’ai eu l’impression d’être subitement dans un brouillard blanc, et d’avancer comme à tâtons. Comme un rêve, et l’ai vu et entendu se récrier et me saluer joyeusement. J’ai noté vaguement qu’elle portait non plus son jean, mais une robe d’un blanc écru, au corsage plissé juste au corps, et à la jupe souple et ample, ce qui m’a semblé, inexplicablement à la fois l’éloigner et la rapprocher. J’ai entendu, dans le lointain, M. E. complimenter sa fille pour sa robe : apparemment elle venait de l’acheter, et l’étrennait. J’ai ensuite compris, confusément, qu’ils m’englobaient avec eux, et que nous allions à ce que j’ai cru être un bal de soirée d’entreprise. Dans l’attente de tous ces redoutables inconnus, j’ai courbé le dos, prêt à tous les coups, en sourd et en aveugle me suis laissé conduire en voiture jusqu’au Palais des Fêtes, emmener dans la salle illuminée, jusqu’à la table où nous attendaient Sébastien et Pauline. Ce n’est que lorsqu’’il m’a semblé à peu près certain que le fantôme d’Arnaud n’apparaîtrait, que j’ai commencé à émerger et reprendre mes esprits. Une énigme se posait à moi : Pauline et Sébastien étaient assis à une longueur de la table, Mme et M. E. à l’autre longueur, en face d’eux, et la fille des E. et moi, aux deux largeurs, face à face. Comment se faisait-il qu’ils ne se rendaient pas compte, que la fille des E. et moi faisions le troisième couple ?

Il y avait sur la scène un petit orchestre, deux violons, un saxo, un accordéon, une batterie, qui jouaient un blues. La piste était un parquet lisse et luisant comme un miroir. De nombreux couples de tous âges dansaient.

La fille des E. a tendu son visage pâle vers moi, Dieu que cela m’a impressionné : - J’ai peur que nous ayons un reproche à nous faire, c’est que nous ne vous avons pas consulté. Nous ne savons même pas si vous aimez danser. - Si, si, j’aime beaucoup danser, ai-je répondu avec trop de hâte, quoique je ne sache pas tout danser. -Moi, je suis folle de danse. Je ne connais rien comme la danse, pour chasser les idées noires.

Comme je fuyais et cherchais ses yeux en même temps. Ils me perçaient et me transperçaient, me ferraient et m’enferraient. Sébastien, dans la conversation, m’ayant appelé Monsieur, M. E. l’a repris, et lui a dit, qu’avancés dans notre connaissance comme nous étions, il était ridicule que nous ne nous appelions pas tous par notre prénom. J’ai chaudement approuvé, et dit m’appeler Rémi. Je me suis avoué que je serais bien incapable d’appeler aucun d’eux par leur prénom, excepté Sébastien, et à condition qu’il commence à m’appeler par le mien. Aussi toute la soirée, je me suis appliqué à n’être jamais en situation de les interpeller ; eux d’ailleurs ne se sont pas conduits autrement. Le charmant petit orchestre nous ouvrageait ses danses par cinq. Il vous tricotait vaillamment de tout : blues, boston, charleston, rumba, marche rock, tango, valse, à tour de rôle. Après les blues, il a joué une main de rocks. Sébastien a penché sa tête drôlement vers sa sœur et l’a entraînée sur la piste. Ah, Julien. Tu ne peux savoir comme son plaisir de danser m’a fait plaisir. Elle danse de tout elle-même, corps, âme, esprit, si bien que, du gracieux de sa tête au délié de ses bras, du cadencé de ses hanches au scandé de ses jambes, elle est tout harmonie. Quand elle danse, tout disparaît pour elle, comme tout disparaît pour moi quand je pense à elle.

A la série suivante, j’ai invité Mme E. pour une valse, M. E. a dansé avec sa fille, Sébastien avec Pauline. Lorsqu’en tournant, mes yeux captaient la haute silhouette de M. E., je m’interrogeais sur la profession que pouvait exercer cet homme : n’était qu’il était apparent qu’il n’avait pas un gros salaire, il aurait pu exercer les professions les plus considérées, tellement son port était marqué de distinction, son allure de noblesse, ses yeux d’intelligence, son complet de goût. La fin de la première valse nous a arrêtés, Mme E. et moi, non loin du couple de M. E. et de sa fille. De façon inattendue, M. E. s’est incliné devant sa femme, Mme E. joyeuse,s’est élancée avec lui, et je me suis retrouvé devant leur fille. Mon cœur battait à tout rompre. Son visage était aussi grave que le mien. Je me suis incliné. Nous avons échangé un bref regard, le sien m’a transpercé comme une dague. J’ai posé ma main, légèrement derrière sa taille, elle, la sienne, légèrement sur mon épaule, et séparés comme deux chaumières par la neige glacée de l’hiver, nous nous comme élancés. Pour faciliter nos révolutions, j’ai vite été obligé d’enrouler mon bras davantage autour d’elle, et de tenir sa taille de tout le plat de la main, et j’ai souffert de ces privautés auxquelles la valse me contraignait. Ah, Julien. Quelle féerie. Nous roulions autour de nous-mêmes et autour de la piste, comme une étoile et sa planète dans l’espace, fixes l’une par rapport à l’autre, sans que nous croisions un regard, ni échangions un mot. Quelle grâce que la sienne. Quelle souplesse. Et que sa souplesse me donnait de souplesse. Jamais je ne me suis senti plus leste et plus agile. Tout passait, tout disparaissait autour de moi, elle seule demeurait. J’ai eu un instant l’illusion que la planète qu’elle était, était soumise à la seule attraction de mon étoile. Tenant dans le cercle enchanté de mes bras l’être le plus adorable de la terre, je me suis enchanté de croire que la valse nous isolait dans une solitude inviolable. Mais l’illusion n’a duré que ce qu’a duré la valse.

La série de valses terminée, nous faisions le tour de la salle le long de la piste pour rejoindre la table, quand l’orchestre a attaqué la longue oscillation d’un boston. Elle a tourné la tête vers moi, je l’ai interrogée de la main, elle a répondu en se dirigeant vers la piste. Le plaisir que j’avais trouvé à la valse n’était que la moitié du plaisir que j’ai éprouvé à la valse lente. Cette danse décomposée, cette courbe nonchalante, ce lent balancement, cette longue vacillation en un sens, suspendue un instant, achevée par la même vacillation en sens inverse, suspendue à son tour pour être recommencée, m’a semblé une danse sacrée. Le temps devenait éternité, mon cœur était arrêté, mon souffle était suspendu, j’étais sur les cimes, je séjournais parmi les Immortels. J’ai savouré ces minutes merveilleuses comme des gouttes de Paradis. Fallacieuse illusion, j’ai vécu ces valses comme des parades amoureuses. Je me suis fait la réflexion que toute danse était une danse d’amour. Je me suis promis que si jamais mon espoir de me faire aimer d’elle se réalisait, je ne laisserai personne au monde que moi danser ces saintes pariades avec elle.

Nous sommes retournés à la table. J’ai senti douloureusement, que dans le temps qu’elle se rapprochait des siens, elle s’éloignait de moi. Chacune des blagues de Sébastien, chacun des rires d’elle m’a repoussé d’elle. Quand nous avons été rassasiés de rires, Pauline dit qu’elle avait appris, au syndicat, que la session syndicale à laquelle participait Arnaud se passait mal, qu’il attaquait tout le monde avec virulence. M. E. m’a expliqué l’enfance misérable d’Arnaud, de son indéfectible attachement à la classe ouvrière, de son amour intransigeant pour la liberté, ce qui a laissé sa fille rêveuse. En quelques phrases, je me suis soudain découvert un rival redoutable. J’ai perdu conscience d’eux qui m’entouraient, on me jetait aux oubliettes, on cadenassait sur moi les verrous à double tour. J’ai entendu au loin l’orchestre lancer une marche, M. E. nous a invités tous à une dernière danse. De toutes mes griffes et de tous mes ongles, j’ai tenté de remonter à la surface. Substituant sa volonté à la mienne, j’ai suivi la fille des E., lui ai tendu les bras, mais je ne suivais pas la cadence, je heurtais des couples de dos, je marchais sur des pieds, le cognais la fille des E. du genou. Il a fallu que fermement elle me guide, me tire à droite, me tire à gauche, me pousse en arrière, m’entraîne en avant. Tout en me menant, elle posait sur les miens ses grands yeux muets, mais les miens, éperdus, les fuyaient.

Lorsque nous avons enfin quitté la salle, j’ai poussé devant elle la porte du vestibule, quand elle m’a saisi par le bras : une pluie fine tombait avec un bruissement imperceptible. Il m’a semblé que sa main s’attardait à serrer mon coude, mon cœur en a été suspendu. Il faut croire que j’étais prêt à m’accrocher à n’importe quel espoir, parce qu’aussitôt l’hiver sombre et triste dans mon cœur a laissé la place à un printemps rieur et gai. J’ai marché avec délice dans la rue humide, respiré avec bonheur l’air frais. Elle et moi avons souhaité une bonne nuit à Sébastien et Pauline, comme un couple en quitte un autre. Je me serais plu à rentrer à pied, mais M. E. a tenu à me raccompagner. Sa fille et moi, nous sommes assis à l’arrière. Pendant le court trajet, tous deux immobiles comme des pierres, nous avions chacun la tête tournée vers le dehors, symétriquement : je me suis délecté à penser que si nos corps partageaient la même attitude, nos cœurs partageaient peut-être les mêmes sentiments. A la place du Marché aux herbes, J’ai indiqué à M. E. l’étroite maison où j’habite, ainsi que mes fenêtres là-haut, que l’on reconnaît parce qu’à l’une il manque un volet, j’ai eu l’extrême plaisir de la voir pencher sa tête délicate, ses yeux bleus s’enquérir du lieu où j’habitais. M. E. m’a sommé de ne pas tarder à les revoir, Mme E. m’a enjoint de fixer le jour, et j’ai eu le bonheur d’entendre leur fille me dire qu’il lui avait semblé que sa mère m’avait posé une question. Bénissant le ciel d’être un jeune homme seul, qu’une famille est fondée à inviter, qui est fondé à accepter l’invitation, j’ai obéi à Mme E. avec le plaisir que tu devines. J’ai salué la fille des E. d’un large sourire et d’une poignée franche, remercié Mme et M. E. pour la belle soirée passée ensemble. J’ai monté l’escalier dans un rêve.

La censure peut être votée, le gouvernement peut tomber, le président dissoudre l’assemblée, la majorité perdre les élections, le prix du baril de pétrole monter, le Dow Jones chuter, je m’en soucie comme d’une guigne. Politique, économie, rien n’existe plus. Mon cœur exulte et je le laisse exulter. Mon pauvre Julien, voilà une longue lettre. 20 septembre Bien cher frère, je goûte les joies les plus hautes que la vie peut offrir à l’homme. Je suis ivre d’une ivresse qui ne peut être dépassée. Je suis fou d’une folie qui ne laisse place à aucune autre. Que le fil de ma vie soit coupé, je pourrai dire : j’ai vécu.

Plus tard. Aurais-je pensé, Julien, lorsque je suis venu dans cette province de marches, dont je m’étais fait une idée gothique, il faut bien le dire, que c’est dans cet exil barbare que je trouverais ce après quoi mon âme soupirait ? Vois-tu, il faut courir, courir et courir. Il faut ne pas se contenter de ce qui ne nous contente pas. Quand, ayant couru vers un objectif, que ce lointain devenu proche se révèle ce qu’il est, un mirage, que faut-il ? Courir ailleurs. Chercher ailleurs. Ne cesser de courir et chercher.

Et maintenant ? Maintenant, j’ai deux familles, une famille naturelle et une famille élue. Je vais chez eux même en semaine, après le travail. Je prends soin de quitter l’usine après tout le monde, me dirige à pied jusque chez eux, en faisant des détours pour ne pas arriver trop tôt. Lorsqu’assis avec Mme E. dans la cuisine, j’épluche les carottes rouges et les pommes de terre blondes, que je lave la chicorée bleue, que je hache la ciboulette et le persil, devisant avec elle de riens, je me souviens d’Ulysse débarquant sur son île, et qui, la peau ridée, les cheveux filasse et les yeux rougis à cause du sel de la mer, et les habits en haillons, est accueilli par Eumée, l’excellent porcher. Il n’y a rien qui me plaise autant que cette vie familiale et ce couple heureux.

Si je ne te parle pas d’elle, c’est parce que je ne l’ai pas vue cette semaine. Elle passe ses soirées à veiller une tante malade.

Deux jours après. Je l’ai revue. Je ne te cache pas que je me suis félicité de sa longue absence, parce que j’espérais, qu’apprenant que j’étais passé plusieurs fois chez eux, elle concevrait peut-être quelque regret de n’avoir pas été là.

Quand je suis arrivé, en fait elle n’était pas là, mais Mme E. , comme si elle lisait dans mon âme comme dans un miroir, m’a dit d’aller presser sa fille, qui dans le quartier promenait les enfants d’une amie. Lorsque j’ai débouché sur la place gazonnée du quartier des villas, où Mme E. m’avait dit qu’elle était, j’ai eu le plus charmant des spectacles. Les jambes repliées, assise sur ses talons, comme une fleur sur sa tige elle penchait sa tête délicate vers le plus petit de trois enfants, je ne savais pas ce qu’elle pouvait bien lui raconter, mais il était secoué par des vagues de rires. Cette complicité était si touchante, que je m’en suis senti les yeux humides. Cet instant de bonheur a brutalement été rompu par les hurlements de la fillette : l’aîné, un garçon assez fort, aux mèches plates, plein de rage, avait arraché à sa sœur la voiturette en bois à quatre roues et timon, dans laquelle on promenait autrefois les enfants dans cette région, avait poussé sa sœur, l’avait fait tomber, et maintenant il lui donnait de méchants coups de pied. N’importe qui se serait précipité sur lui et lui aurait donné autant qu’il en donnait. La fille des E. s’est interposée, a tendu les bras au garçon, lui a parlé. Cette attitude, loin d’apaiser le garçon, a décuplé sa rage. Criant, il a martelé la jeune fille de coups de poing et de coups de pied. Elle, ouvrait les bras, désolée, s’affligeait, pleurait même : à la fin, il s’est jeté dans ses bras, a sangloté de toute son âme, et elle le berçait doucement. Plus tard elle a imaginé une ronde à eux quatre, sans cesser d’accorder au garçon le plus clair de son attention, de ses regards, de ses sourires. Ils faisaient vraiment le cercle le plus charmant qu’on puisse voir. La concorde revenue, elle s’est approchée de moi, avec les enfants, et m’a saluée de cette habituelle poignée de main franche, en camarade, qui me donne à chaque fois un pincement au cœur. J’ai dit bonjour au garçon, mais il a reculé les sourcils froncés, sans répondre un mot. Quand le plus petit dans la voiturette qu’elle tirait d’une main, le garçon accroché à sa main, la fillette dansant devant nous, nous sommes rentrés, je me suis plu un instant à l’innocente idée qu’elle et moi, nous promenions nos enfants.

La jeune mère des enfants, revenant de ville, est venue à notre rencontre. Elle a paru étonnée de moi, a menacé la fille des E. du doigt, l’a accusée de cachotterie, lui a demandé de me présenter. La fille des E. était perplexe, je savais pourquoi : elle n’avait jamais prononcé mon prénom, mon nom de famille n’avait jamais été cité en famille. J’ai admiré comme elle a tourné la difficulté elle m’a proposé de me présenter moi-même. J’ai à mon tour, tourné la difficulté en me présentant de mon seul prénom. La jeune femme m’a soumis à un feu roulant de questions, d’où j’étais, où je travaillais, si j’habitais chez mes parents, comment la fille des E. et moi avions fait connaissance, avec la plus totale impudeur. J’ai éludé toutes les questions, en lui demandant à chaque de deviner, et en riant à ses réponses. Je ne cache pas que la désinvolture, avec laquelle elle laissait la fille des E. s’occuper de ses enfants, pendant qu’elle me questionnait, ajoutée à l’indifférence que montrait la fille des E. à notre aparté, ont fini par m’agacer, et je ne l’ai pas caché. J’ai dit à la fille des E. d’une voix courte, que sa mère m’avait envoyé la chercher. La fille des E. m’a lancé un regard glacial, me tournant le dos, a redoublé de gentillesse envers la jeune femme, l’a raccompagnée jusque chez elle, les enfants toujours autour d’elle.

Sur le chemin d’aller chez eux, la fille des E. me faisait sombre figure. Je lui ai demandé si elle m’en voulait. - Vous avez vu comment vous lui avez parlé ? - Je n’aurais pas été ce que j’ai été, ai-je dit, si elle n’avait pas été ce qu’elle a été. - Elle a eu la méchanceté de vous faire de la conversation, et vous avez eu la bonté de lui battre froid. - Elle faisait de la conversation avec moi, c’est vous qui vous occupiez de ses enfants. - Moi, et non vous. Est-ce que ça avait l’air de me déplaire ? Vous saviez que cette jeune femme était mon amie. Au moins pour moi, vous auriez pu avoir de la déférence pour elle.

Je n’ai rien répondu, tellement j’étais stupéfait. Pour me traiter de la sorte, avait-elle pour moi si peu d’inclination ? Tout donc était à faire ?

Au dîner du soir, la fille des E. avait retrouvé tout son entrain, et semblait ne plus m’en vouloir le moins du monde.

Le lendemain. J’ai de nouveau dîné chez eux. La conversation a été gaie et enjouée, l’incident d’hier était oublié.

Toute la soirée, qu’elle fût loin de moi, ou dans le salon, ou dans sa chambre, toutes les portes de l’appartement étant toujours ouvertes, et bien que mes yeux se portassent rarement sur elle, mon âme ne l’a pas quittée, suspendue à ses paroles, à ses gestes, à ses pas, à son souffle. J’existe deux fois et mon cœur bat double, quand je la sais proche.

Pour parler enfin de ces choses, je ne te cache pas que leur discrétion ne laisse pas de me mettre mal à l’aise. Ils ont la bonté de ne parler ni de Papa, ni de Maman, ni de toi, ni de ma situation à l’usine, mais cette discrétion ne gomme rien de tout cela. L’énorme distance qui nous sépare existe bel et bien. Je ne crains qu’une chose, c’est que la réalité ne se venge. Il faut à tout prix que je comble le fossé qui nous sépare. Comment ? Je ne cesse d’y penser.

J’ai décidé de ne pas aller chez eux de quatre jours. La lasser de moi est ce que je redoute le plus au monde.

 

24 septembre

Hélas, mon cher Julien, quand je crains trop de me rappeler à elle, c’est elle qui, malgré elle, se rappelle à moi.

La fuyant, je n’avais pour toute ressource que de me réfugier dans la foule du soir, jusqu’à ce que le désert des rues me fasse battre en retraite chez moi. Je faisais mon troisième tour de l’ancienne Place d’Armes, quand, comme un chien tombe en arrêt, je me suis arrêté brusquement : au travers de quarante ou cinquante passants, je l’ai vue, elle, parlant à quelqu’un dissimulé dans le pas d’un magasin. Aussitôt, la jalousie a happé et mordu mon pauvre cœur. D’un même mouvement, j’ai fait demi-tour, et j’ai fui, comme quelqu’un qui a vu quelque chose de défendu. Longeant les murs, j’ai fini par m’arrêter dans un abri-bus, et lâchement l’épier par l’interstice de ses plaques de verre. L’angoisse m’étreignant l’âme, j’ai guetté ce quelqu’un de caché, qui est sorti enfin. Comme une vague énorme, un bonheur immense m’a submergé : c’était sa mère. J’ai levé la tête vers le ciel, hochant la tête sur moi et éclatant de rire. J’ai contemplé avec ravissement cette scène de Paradis : une jeune fille faisant les courses avec sa mère. Depuis que je suis né, Julien, je n’ai jamais vu une beauté aussi pure battre d’une bonté aussi douce. Pour ne pas les croiser, j’ai fui par une ruelle.

Depuis mon retour, son image me fait sourire de béatitude.

Le lendemain. Je suis depuis trois jours au service du personnel. Je n’ai pas pu m’empêcher d’enfreindre mon règlement. Dès que j’ai été seul, je n’ai pas pu m’empêcher de compulser l’ordinateur sur la fille des E.

Tu ne peux savoir l’effet que cela fait, de voir préciser aussi crûment en une seconde, ce qu’ont laissé dans le flou le plus charmant des dizaines de jours de fréquentation. J’avais l’impression d’accéder à un mystère réservé aux seuls initiés. J’ai appris une foule de choses sur elle, dont je n’étais absolument pas curieux, date et lieu de naissance, elle a sept ans de moins que moi, adresse, date d’obtention de ses diplômes, date de son engagement, nombre de jours de maladie, salaire, qu’elle déjeune au restaurant de l’entreprise, en deux mots comme en mille, rien qui m’ait avancé dans sa connaissance. Ce qui m’a touché extraordinairement, c’est de voir son prénom inscrit, tout nu, sans Mademoiselle. Cela m’a troublé que mes yeux touchent ainsi son prénom, comme si sa main se posait sur mon bras nu, tellement qu’il a fallu qu’au plus vite j’appuie sur une touche, pour qu’au plus vite l’image disparaisse.

Tu m’écris qu’à cause de mes lettres, touché par la contagion, tu es tombé amoureux, toi aussi. Je suis tombé un jour amoureux fou d’une jeune fille, pour avoir vu un film d’amour. Je n’ai pas tardé à m’apercevoir que je n’étais hélas tombé amoureux fou que de l’amour. Laisse-moi te mettre en garde : l’important est de ne pas forcer sa nature.

 

26 septembre

Que l’on a une soif d’oiseau quand on aime. Une goutte vous désaltère.

J’étais allé prendre un café à la cafétéria, où je consultais un livre d’économie. Une bande d’employés est entrée, femmes et hommes, elle en était. Elle m’a aperçu en même temps que moi elle. Comme il n’est guère pensable qu’à l’usine, nous affichions que nous nous connaissons, ce bref éclair de regard a été notre seul salut.

Elle s’est assise comme la chaise s’est présentée, sa vue s’offrait à moi de profil. Tu sais qu’il n’est pas nécessaire de poser le regard sur une personne, pour que les yeux ne perdent rien de ses gestes, de ses mouvements, de ses regards mêmes. Sans poser les yeux une seule fois sur elle, je ne l’ai pas quittée des yeux une seule seconde. Ce qui m’a peiné plus que je ne saurais dire, c’est que pas une fois, elle n’a usé d’un artifice, rêver, faire le tour de l’assistance, chercher quelqu’un, regarder l’horloge, écarter une boucle, pour jeter un regard sur moi. Pas une fois. Je ne suis occupé que d’elle, elle s’occupe de tous sauf de moi. Je m’abîme en adoration devant son autel, elle fraternise avec tout le monde. Je me consumais comme une branche, je me réduisais en cendres.

Elle suivit ses compagnons la dernière, mes yeux la suivirent, mendiants muets. Elle allait pousser la porte battante, quand elle s’est tournée vers moi, et a posé ses regards sur les miens. Cela n’a pas duré plus longtemps qu’une fraction de seconde. J’étais la terre assoiffée que désaltère la douce pluie bienfaisante. J’étais l’asphyxié à qui un souffle d’air rend la vie.

Hélas, je m’interroge à présent. Je balance dans le doute : et si ce regard n’était qu’une de ces politesses du cœur, dont elle est si coutumière envers chacun ? Elle ne pouvait moins que me saluer d’un bref regard. Que vais-je chercher où rien ne se trouve ? Mais alors que mon esprit s’interroge, pourquoi mon cœur exulte-t-il et chante-t-il tant d’actions de grâces ? Ah, puisse mon cœur avoir raison plus que ma raison.

Le lendemain. J’ai décidé de ne pas aller aujourd’hui chez eux. Bien qu’ils m’accueillent toujours à bras ouverts, ils m’intimident comme ils ne m’intimidaient pas au début. J’ai l’impression de me trouver au fond d’une impasse. J’appréhende de plus en plus que soient abordés dans la conversation les sujets de ma situation et de mon avenir, et le moins que je puisse dire, c’est que je ne suis pas armé pour me défendre.

Pour me tromper, à la place de les voir, j’ai fait un vaste cercle autour de leur cité. Approcher ce qui lui est proche me rapproche d’elle. A faire connaissance des rues et des places qui lui sont familière, j’ai l’impression d’entrer dans sa familiarité.

Puis je suis revenu et je t’écris ceci.

Le soir. Je n’ai pas pu résister, il a fallu que j’aille chez eux. Mes craintes sont vaines. Les E. m’ont accueilli comme un fils, Sébastien comme un frère, et elle, comme elle.

Dans leur jardin, la fraîcheur des nuits meurtrit les légumes et les fleurs. Les tomates prennent un coup de pâle, les feuilles des concombres et des courgettes jaunissent, les pétales des roses se froncent et commencent à brunir. Nous avons cueilli les dernières tomates, les derniers concombres, les dernières pêches. Déjà point la glorieuse saison des pommes et des poires.

Je m’étais levé avec M. E., pour partir avec lui, lorsque j’ai assisté à une courte scène, inimaginable pour des êtres comme nous. Mme E, levant le ton, s’est tout d’un coup fâchée que son mari soit tout le temps sans un sou en poche. M. E. , haussant les épaules, lui a dit qu’il n’avait aucun besoin d’argent. Mme E. lui a répondu qu’il la blessait d’être toujours dépourvu. M. E. lui a dit qu’il n’avait aucune envie de s’encombrer, et il lui a tourné le dos pour mettre un point final à la discussion.

Imagines-tu des êtres de ce type parmi les nôtres ? Dans notre monde, les gens sont des individualistes à tous crins. Chez les parents, chacun tient un livre de comptes, comptabilise ses gains et ses dépenses, et s’il emprunte à l’autre, il lui rembourse avec intérêts, et s’il l’oublie, il se fait rappeler à l’ordre. Autour de nous, connais-tu un couple de cette générosité-là ?

Suis-je victime de mon imagination ? Lorsque je suis parti avec M. E., le regard d’adieu dont m’a salué sa fille, a été plus long que les regards habituels. Puis-je m’autoriser enfin l’espoir d’un début de retour de mes sentiments ? A moins que ce regard ait été un regard d’interrogation en réponse aux insistants miens ? Je vous écoute ? Que me voulez-vous ? A cette pensée la honte me brûle comme un fer rouge.

Ai-je tort d’analyser tout sans cesse ? Je n’y peux rien. Le doute sème ses pièges et me détourne d’avancer. Ton Rémi.

PS. S’il te plaît, persuade Maman de ne pas me contraîndre à prendre le téléphone. Je ne veux plus courir à la parisienne, je veux cheminer à l’allure de mon esprit et de mon cœur. Réservons le téléphone aux affaires, il n’est bon qu’à cela. Je leur écris tous les quinze jours, qu’elle m’écrive en retour.

 

30 septembre

Parce que je n’ai pas vu cet Arnaud, est-ce que je ne tends pas à nier son existence ? N’est-ce pas parce que je le prends comme une illusion, que je tiens mes craintes pour illusoires ? Que se passera-t-il, le jour fatal où je le verrai à ses côtés ?

Le soir. Je t’en parlais, elle m’en a parlé.

Abruptement, elle m’a dit, qu’à la suite de cette malheureuse session d’été, Arnaud avait été convoqué au siège de la centrale, mais qu’il n’allait pas tarder à revenir. Elle a ajouté, comme si elle se faisait un devoir de m’en informer, qu’Arnaud et elle avaient conçu le projet de se marier l’année prochaine : j’ai eu l’impression qu’elle me dévêtait, qu’elle m’abandonnait nu au bord de la route.

Mais il a suffi que je prenne note du ton d’honnêteté farouche qu’elle a eu pour me dire cela, et du regard qui a suivi pour que mon espoir, qui dépérissait, aussitôt nourri, reprenne sa vigueur.

Pour t’expliquer cela, j’avais trouvé au marché aux puces du samedi, entre autres vase de Gallé et stylo à pompe offerts à Mme E et à M. E, une double boucle de ceinture en argent, que j’ai offerte à leur fille : parmi les ciselures, un regard observateur pouvait distinguer deux cœurs, qui s’entrelacent quand on ferme la boucle. Elle m’en a remercié d’une voix et d’un sourire, que j’ai bus comme une feuille d’arbre boit le soleil. Mais cette boucle, une fois qu’elle l’eut observée, l’a laissée rêveuse, ce qui m’a comblé plus que je ne saurais le dire.

C’est à la suite de cela qu’elle m’a parlé d’Arnaud.

Plus tard. Quand dans leur étroite entrée, son bras blanc frôle le mien, son épaule délicate frôle la mienne, que ma poitrine sent la tiédeur de son beau dos courbe, tu ne peux savoir comme je me sens défaillir. Son honnêteté ne se doute pas combien tous ses gestes innocents, poser sa main douce sur ma main, me pousser d’une main légère pour que je passe devant elle, me parler à l’oreille et sentir son souffle tiède sur ma joue, combien tout cela est pour moi un délicieux supplice. Il ne manque parfois que d’un cheveu, que je lui réponde comme elle me parle, mais à la pensée qu’un contact la repousserait peut-être à jamais, l’horreur me saisit, et je m’écarte d’elle plus loin que si elle me répugnait.

Je n’imagine pas faire vers elle aucun pas d’aucune sorte. Je n’espère qu’une chose, que grâce à mon infinie patience, de mon amour, naîtra doucement le sien. Je veux que de son amitié naisse son amour, comme du bouton s’ouvre la corolle. Pour cela il ne faut qu’une chose : entourer la plante de soins attentifs, et attendre qu’elle éclose toute seule.

Le lendemain. Je voulais la voir ce soir, mais une réunion à laquelle je n’ai pu me dérober, m’a enchaîné à l’usine. J’ai été consolé de ma détention, par la présence d’un collègue de travail de la fille des E. La pensée que j’étais proche de quelqu’un qui est tout le temps près d’elle, m’a consolé d’être absent d’elle. Savoir que ses yeux s’étaient arrêtés tout à l’heure sur ce front, sur ces yeux, sur ces lèvres, que cette main était encore tiède de sa main, ces oreilles fraîches de ses paroles me rendait ce collègue plus cher qu’un vieil ami. J’ai sûrement trompé ce jeune homme sur l’intérêt que je lui portais, mais dans ses procédés, j’ai peur que l’amour soit tout sauf honnête.

Tu peux mesurer, cher Julien, l’étrange sobriété de l’amour : des miettes le nourrissent.

 

4 octobre

Le triste hiver s’approche, mon cher Julien. Ces vapeurs blanches qui pendent entre les toits comme des linges, cette flèche qui disparaît là-haut, dans le brouillard épais, cette ville emprisonnée tout le jour dans ces murs de brume, ce jour qui, à chaque pas qu’il fait bat en retraite sur deux fronts, le matin et le soir, cette heure décalée qui accentue encore l’avancée de la nuit, tout cela qui angoisse tellement d’âmes, n’a pas plus d’effet sur moi que la toile d’un décor, tellement l’action de la pièce m’accapare.

Je la verrai demain, voilà mon refrain la nuit, quand l’œil grand ouvert, je tarde à m’endormir. Je la verrai ce soir, voilà mon refrain, quand, me réveillant, je vois par la fenêtre le brouillard couvrir, comme un chapeau, le chef de la ville jusqu’aux yeux. Je la vois tout à l’heure, voilà mon refrain, quand me réveillant de ce rêve qu’est le travail, je reviens à moi.

Je la revois le soir, et ma journée est pleine.

Et l’ayant revue, je n’espère qu’une chose, c’est que le jour du lendemain soit le même que le jour de la veille. Espérer que les jours se répètent semblables sans fin, n’est-ce pas le signe du bonheur parfait ?

 

6 octobre

Que Papa, mon cher Julien, se fie moins aux racontars de M. Alain P., qui a peut-être un peu d’humeur que je ne le recherche pas. Il est vrai qu’il m’arrive de traîner avec des employés au sortir de l’usine, mais je serai le dernier à mêler travail et loisir. Je n’ai jamais sollicité d’aucun chef de service, comme il semble le suspecter, aucun passe-droit pour qui que ce soit. La machine fonctionne excellemment, pourquoi irai-je la gripper par une faiblesse imbécile ? Perturber le système de régulation nuirait à ceux-là mêmes que je voudrais servir. D’ailleurs, personne n’a jamais sollicité de moi quoi que ce soit.

Je ne me juge ni comme favorisé, ni comme défavorisé. Puisqu’il ne s’agit que de compter, n’est-ce pas la même chose, si l’on compte des œufs ou des bœufs ? Peu importe la place qu’on a, l’important est que l’on tienne toutes les autres places comme équivalentes à la sienne, et que l’on ne s’investisse pas d’un pouvoir personnel.

Deux jours plus tard. Tu tiens dans ta lettre, à ce que je ne néglige pas les arts. Sache, en réponse, que depuis que m’est arrivé ce qui m’est arrivé, jamais ma sensibilité pour les ciels, les arbres, les personnes, pour tout ce qui vit, n’a été plus forte et plus aiguë, mais jamais non plus l’art m’a tellement ennuyé, jamais je n’y ai senti autant d’artifice.

Depuis que je pratique l’art d’aimer, je suis sensible aux choses et aux êtres, comme jamais je n’ai été sensible à aucune œuvre d’art.

 

9 octobre

C’est aux courses du soir, mon cher Julien, que je dois mon premier trésor : la liste des courses écrite de sa main, que j’ai prétendue avoir perdue. Je l’ai, dans un premier mouvement, épinglée au mur, puis je l’en ai ôtée, tellement il m’a paru indécent de l’afficher. Comme une relique, je l’ai serrée précieusement dans le secret de mon secrétaire.

Le lendemain. Te rends-tu compte, cher frère, que sans cet événement infime, le bonjour que Maman m’a demandé de porter à son ancienne femme de ménage, j’aurais toute ma vie jugé l’homme selon le code glacé des gens de notre classe ? Il a fallu cette porte d’office ouverte par hasard, pour que je découvre, dans ce Nouveau Monde à deux pas de l’Ancien nôtre, qu’un de ces couples du bon peuple que les nôtres dédaignent en raison de leur obscurité et de leur demi-pauvreté, était, en art de vivre, notre maître et notre modèle ? Je ne te dirai pourtant pas la profession de M. E., que j’ai apprise. Nommer la profession de quelqu’un, c’est le classer, et le classer, c’est le juger. Quelque correction qu’un esprit éclairé peut apporter à l’impression que lui fait la connaissance de la profession d’une personne, son jugement ne laissera pas d’en être touché.

Si tu déduis de cela que Mme E. et M. E. exercent une profession peu considérée et de petit revenu, tu auras, bien sûr, raisonné juste. Mais si tu ajoutes, te référant à mon passé de contestataire, que je me suis épris des E. à cause de cela, tu ferais une erreur. C’est en raison de leur largesse de pensée, de leur respect d’autrui, de leur bonté, de leur générosité, de leur humilité que j’en suis tombé amoureux. Et la fille est l’écho des paroles, le reflet de la pensée des parents. Elle est la rose du rosier, la fleur dans le vase.

Le peu de considération de leur profession et leur petit salaire, me diras-tu, sont justement la source de leurs humilité, générosité, bonté, respect d’autrui, largesse de pensée. Par conséquent, c’est bien du peu de considération de leur profession et de leur petit salaire que tu es tombé amoureux, ne sois pas hypocrite.

A la réflexion, peut-être as-tu raison.

Plus tard. J’ai beau me dire : dans ton intérêt, ne la vois pas ce soir. Manque-lui. Si elle ne t’aime pas encore comme tu l’aimes, de ton manque, un amour comparable naîtra-t-il peut-être ? Elle m’a dit hier soir : Je vous vois demain. J’attendais si peu cette question, que me jetant sur l’offre gloutonnement, j’ai répondu à la hâte : oui, oui. Mais de cette gloutonnerie, j’ai eu tellement honte que je me suis juré que je n’irai pas.

Mais ce soir, jetant ma résolution aux orties, j’y suis allé, le cœur chantant à plein gosier.

La vraie vérité, c’est que je suis sûr et que je doute, avec la même force.

Qui ne peut voir à chaque instant qui il aime, n’a pas de plus grand bien que d’y penser et d’en écrire sans cesse. Je me doute combien ce harcèlement de mes longues lettres doit te lasser.

PS. Quand je suis à l’usine, et que je sais qu’elle y est aussi, combien de fois je me figure que se croise, palpitantes comme des oiseaux, une pensée de moi vers elle, une pensée d’elle vers moi. Peut-être entend-elle parler autour d’elle, de moi. Dieu veuille que ce soit en bien.

 

17 octobre

J’ai fait la connaissance d’Arnaud : je suis perdu.

Elle et lui avaient dû se voir, parce que c’est elle qui lui a ouvert. Je rends grâce au ciel que le spectacle de leurs effusions, lors de leurs retrouvailles, m’ait été épargné : j’en aurais eu le cœur écartelé. Le seul hiatus, néanmoins, soyons honnête, a été son entrée : Sans blague ? Vous êtes le fils S. ? Mais ce hiatus a été corrigé à l’instant même par une chaleureuse poignée de mains. Ce qui m’a ouvert à lui, c’est que de toute la soirée, il n’a pas eu un geste ni un mot tendre envers la fille des E., et ce témoignage de respect, si c’en était un, a forcé ma sympathie. L’attitude de la fille des E., par contre m’a stupéfié. Elle a tenu avec un art consommé la balance égale entre nous deux, accordant à l’un la même attention qu’elle accordait à l’autre. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander perfidement si elle ne voulait pas garder les deux fers au feu. A moins qu’elle aimerait que ceux qui l’aiment, s’aiment : je crois les femmes assez utopistes sur ce point.

Le pire est que je n’ai pu m’interdire d’admirer Arnaud. Son assurance en lui, son esprit d’à propos contrastent avec ma timidité, mon indécision. C’est un homme d’action, tout à fait digne de la fille des E.

Qui aurait pu deviner qu’un tel coup me serait porté ? Pardon. Quelqu’un : moi. Elle ne m’avait rien caché. Mais j’avais décidé de ne croire qu’en ce que je voyais. Je ne voyais rien, je ne croyais donc rien.

J’ignorais d’office un inconnu parce qu’il était inconnu, mais, dans mon subconscient, je pensais qu’un fils comme moi n’avait pas à craindre, tout militant qu’il fût, un rival ouvrier.

Et maintenant, le présomptueux imbécile crie et hurle parce que l’autre existe, et qu’il a la haute main sur la belle.

 

22 octobre

Quand, au travers du grillage, je l’ai vue, elle, adossée à la maisonnette au fond du jardin, et Arnaud penché sur elle, comme quelqu’un qui se brûle la main et brusquement la retire, j’ai fait demi-tour. Divaguant, j’ai couru vers mon garage, sorti la Ferrari, qui a bien toussé et craché, et bondi vers la ligne bleue des Vosges.

D’autoroute en route départementale, de route départementale en chemin vicinal, de chemin vicinal en chemin forestier, soulevant les barrières de bois baissées par les chasseurs, je suis monté au plus haut. Quand je n’ai plus vu que le ciel au-dessus de moi, j’ai coupé le moteur. J’espérais trouver dans la nature silencieuse un peu de paix pour mon cœur : sur le plateau clairsemé de hauts pins semblables à de beaux candélabres, j’ai ressenti le plus cruel des désenchantements. Dans le silence sublime de la divine nature, j’éprouvais une souffrance accrue. De désespoir, sous le soleil sanglant, puis sous la lune blafarde, comme un fou je me suis élancé vers le vallon, j’ai traversé les basses sapinières, les bois de feuillus espacés, les coteaux pelés, les épais buissons épineux, j’ai franchi des ruisseaux glacials. J’ai eu beau m’exténuer, ma fatigue n’a pas eu raison de ma détresse, et, lorsque vers deux heures du matin, échevelé, éraflé de partout, les manches trouées d’accrocs, trempé jusqu’aux genoux, j’ai poussé la porte de ma lugubre garçonnière, j’étais plus désespéré que jamais.

Trois jours plus tard. Comme la piètre limaille par l’aimant vigoureux, irrésistiblement attiré, hélas, je retourne chez eux. Tout le long du chemin, je tremble qu’il soit là, mais qu’il ne soit pas là ne m’apaise pas pour autant, parce que je tremble qu’il arrive. Mon cœur ne trouve quelque accalmie, que lorsque la fille des E. m’emmène faire des courses, rendre visite à une malade, garder des enfants. Mais même alors, je ne suis guère heureux, parce que, l’ayant toute à moi, je sais que l’instant d’après, je ne l’aurai plus, et que si je ne l’ai plus, c’est lui qui l’aura.

Bref, qu’il soit là ou non, je perds du champ. Ah. Julien. Je suis malheureux comme les pierres.

 

27 octobre

Poussé à bout comme j’étais, j’ai eu recours à un enfantillage. Le long du mur de l’atelier 2 où travaille la fille des E., court à mi-hauteur, une passerelle métallique, qui joint les bureaux des commerciaux et le hangar des expéditions. Emprunter cette passerelle, c’est s’exposer à la vue de tout l’atelier. J’ai demandé à M. Alfred C., chef du département de la fabrication, de m’expliquer la chaîne des tâches. Je l’ai retenu sur la passerelle, prenant bien soin de ne pas jeter les yeux dans la fosse, de jouer l’humble, me mettre en retrait, parler peu. Quand, au bout de la passerelle, nous avons refermé sur nous la porte métallique, quittant M. Alfred C. avec hâte, courant comme un fou, j’ai contourné l’atelier 2 à l’extérieur, monté l’escalier des commerciaux quatre à quatre, collé le visage au hublot de la première porte, et de tous mes yeux épié la fille des E. Elle était penchée à son poste, bonheur suprême, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, elle a levé la tête là-haut vers la porte métallique par où je venais de sortir. Tu ne peux savoir comme ces regards ont été pour mon cœur affamé une nourriture vivifiante.

Depuis, je vis des heures bucoliques dans les verts pâturages.

 

28 octobre

Que je la questionne carrément sur ses sentiments, Julien ? Grands dieux. Pour peu que son amour soit timide encore comme un oiseau, la moindre question, l’effarouchant, le ferait s’envoler à tire d’aile, et je la perdrais à jamais. Je ne peux attendre qu’une chose, c’est que d’elle-même elle s’approche et s’enhardisse.

Si elle m’aime ? Ce que j’en crois ? Parfois je crois que oui, parfois je crois que non. Si elle m’aime, est-ce de l’amour ? Cette beauté à vous couper le souffle, cette générosité pure, cet équilibre rare, cette activité incessante, n’est-ce pas l’humanité à son faîte ? Mais cette humanité à son faîte est-elle capable d’aimer d’amour, qui est total déséquilibre ?

Parfois, il me naît de tels espoirs fous, que je ferais n’importe quoi, sauter dans un brasier, m’élancer du haut d’une falaise, de mon long-rifle me prendre moi-même pour cible, comme ça pour rien. Mais d’autres fois, je me sens comme un haillon jeté, tellement elle me paraît d’un monde différent, me semble d’une autre planète.

Il y a peu de temps, vivre entre un beau tableau, deux auteurs anciens et des meubles d’époque, était pour moi le paradis. Je vivrais mieux, aujourd’hui dans une chambre au plâtre nu, au plancher rafistolé, aux fenêtres disjointes, à l’ampoule nue. Le seul souci que je garde de mon ancien âge, c’est de bien m’habiller, parce que s’il est une chose que je redoute, c’est de ne pas lui plaire.

PS. Par honnêteté, elle m’a appris qu’à la suite de ses contestations, Arnaud avait demandé au syndicat de le rayer de ses listes. Je crains que cette rébellion ne rehausse son prestige auprès d’elle. Ce qu’on peut craindre d’un rival, n’est-ce pas la force de caractère ?

 

2 novembre

Mon cher Julien, rencontrant Arnaud par hasard en ville, lui, faisant un bout de chemin avec moi, nous entretenant tous les deux des E., par matière de plaisanterie il m’a invité à chercher, pour changer, non les qualités des E., mais leurs défauts. Il a trouvé qu’ils commettaient plus que les sept péchés capitaux, qu’ils étaient avares de toute espèce d’ambition, luxurieux de s’aimer à leur âge, paresseux de rester couchés le dimanche matin, gourmands de baeckehoffe et de tartes, mais que le péché capital de tous leurs péchés capitaux était que deux ennemis héréditaires comme lui, Arnaud, et moi, puissent les aimer pareillement : c’était le meilleur signe qu’il y avait quelque chose de monstrueux en eux. J’ai bien ri, j’étais ravi qu’il m’adopte aussi bien.

Seulement, sur cet élan de cordialité, j’ai commis la faute de l’inviter à monter chez moi. Connaître un rival vaut mieux que l’imaginer, m’étais-je dit.

Allant et venant dans mon deux pièces, inspectant tout sans mot dire, ouvrant pour finir mon coffre, il a saisi ce malheureux fusil de chasse, des boîtes au fond, a sorti deux cartouches, l’a chargé, a appuyé le double canon sur ma poitrine. -Prenez garde, il a la détente facile. -Vous avez peur, demanda-t-il, sarcastique. - Avouez que c’est un curieux geste, ai-je dit en écartant le double canon, en pensant que l’idée de me supprimer lui avait peut-être passé par la tête. - Vous ne concevez pas qu’un homme comme moi ait envie de tuer un homme comme vous ? Vous ne concevez pas qu’on puisse prendre les armes, descendre dans la rue, s’insurger ? - Qui s’insurge, ai-je dit, en faisant un geste dans la rue ? - De la paix qui règne dans les rues, vous déduisez que la concorde règne entre tous. Savez-vous la haine terrible que peuvent porter les défavorisés à cette déesse : la richesse, et à ses deux prêtresses : la paix et l’ordre ?.. .. Bien sûr. Comment le sauriez-vous ? - Il ne s’agit pas de savoir ou de ne pas savoir, ai-je dit. Un homme qui se livrerait aux extrémités que vous dites, avancerait-il ses affaires d’un pas ? Reculerait les affaires de tous, et les siennes en particulier, bien plutôt. Au lieu de se jeter contre le mur et de s’y casser la tête, ne ferait-il pas mieux de passer par une brèche ? Vous savez bien qu’il ne manque pas de fissures dans les murs qui séparent les classes, qui ne demandent qu’à s’élargir. -Quelle maîtrise de soi, a-t-il répondu, railleur. Mais que croyez-vous qu’ils fassent, tous ? Avec l’espoir de réussir, ils se tuent à travailler et à être honnêtes. Réussissent-ils par ce moyen ? Le travail et l’honnêteté les dévastent et les ravagent. Pour parvenir, il n’y a qu’un seul et unique talent à posséder : tromper et voler. Ne possèdent hélas ce talent, que ceux qui ont du bien à accroître La loi économique est féroce : seul le quelque chose qu’on a donne le talent pour avoir plus. Si vous n’avez rien, vous n’avez que le talent qu’il faut pour ne rien avoir. Celui qui est né dans la misère, meurt dans la misère. Vous condamnez celui qui par honnêteté s’insurge, remerciez Dieu qu’il ne vous ait pas fait naître sous la même étoile que lui.

Il a haussé les épaules et hoché la tête comme s’il était vain d’essayer de me convaincre, a jeté le fusil dans le coffre, et est parti.

Depuis, je ne cesse de penser à ce qu’il m’a dit, et je me surprends à prendre ma défense. Ai-je moins de mépris de l’argent qu’eux ? Est-ce que je dépense davantage? Mon nom ? J’ai un oncle paternel mal famé et sans le sou. Si de frère à frère, le nom ne pèse pas le même poids d’argent et de renom, pourquoi pas de père à fils ? Mes espoirs de succession ? Mes espoirs de succession sont plutôt des désespoirs. Mes comptes en banque ? Si l’argent n’appartenait pas à mon père, je liquiderais mes liquidités sur le champ. Si l’on excepte les apparences, est-ce que je ne vis pas de la même vie qu’eux ? Et toi, comme moi, Julien ?

 

5 novembre

Mon Julien, les voiles de l’espoir se gonflent et se dégonflent selon les jours et les vents. Après le travail, j’étais allé chez eux plein d’appréhension, comme à chaque fois. Comme la victime redoute que son tourmenteur le frappe là où il l’a déjà frappé, mon pauvre cœur redoutait que la présence d’Arnaud le blesse il l’avait blessé. Mais le pire n’est jamais sûr : j’ai passé avec les E. la plus belle des soirées.

Toute la famille était là. Après le dîner, Sébastien a eu l’heureuse inspiration d’un tarot à cinq. Nous avons tous applaudi à cette idée. Nous nous sommes assis autour de la table ronde de la cuisine, pendant que Pauline s’installait devant la télé au salon.

C’est un plaisir rare de jouer avec Sébastien qui, de ses parties fait des opéras-bouffes, enchaînant récitatifs, airs, mimes, dialogues parlés, sans arrêt. Sans pitié, il félicitait avec enthousiasme sa sœur pour ses bévues quand elle n’était pas sa partenaire, et la vouait aux gémonies quand elle l’était. Il lui a dit qu’il l’avait rarement vue aussi peu au jeu. Tu comprendras que, rêvant qu’elle rêvait de moi, j’étais aux anges.

Les philosophes se déchaînent contre le divertissement, mais je t’assure que je donnerais toutes les journées utiles d’une vie, contre une soirée comme celle-là, passée entre gens qui s’aiment, à rire et jouer aux cartes, tellement à côté de cet inutile-là, le plus utile est le plus inutile qui soit.

Le lendemain. Il est vrai que l’amour vous dessille, vous dépiaute, vous dépèce. Avant, je jurais que la société était bien faite, qu’étaient honorés la valeur et le mérite, que la réussite couronnait et la gloire sacrait les meilleurs et les plus talentueux. L’amour a ôté à mes yeux leur taie. La réussite couronne et la gloire sacre l’habileté et l’artifice, au faîte de la société dominent la rouerie et l’ambition. Comme le grain germe dans l’obscurité de la terre, c’est dans l’obscurité que naissent et se développent la vertu et le talent. La vraie vie, c’est-à-dire la charmante modestie, le beau naturel, la douce égalité fleurissent sous le couvert, dans la fraîche obscurité. Je vois trop bien qu’en disant ceci, je scie la branche où je suis assis, ce qui me désespère.

Déchiré, j’erre sur les pentes, entre la haute montagne et la plaine, n’étant plus de l’une et n’étant pas de l’autre.

 

8 novembre Horrible cauchemar, Julien. J’étais à genoux devant elle, j’essayais de tendre mes mains vers elle, en vain. Mes muscles étaient frappés d’asthénie. J’étais paralysé. J’étais une statue de pierre. Lorsque réveillé, ma raison a jeté un coup d’œil sur ce mauvais rêve, moi qui n’ai jamais pleuré sur mon sort, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, devant le sombre avenir qui m’attend. Depuis deux jours je ne l’ai pas vue. Elle est allée passer la fin de cette semaine chez un de ses oncles, aux confins de l’Alsace et de la Lorraine. J’ai aimé qu’elle aime sa famille, mais j’ai jalousé l’oncle de son tête-à-tête avec sa nièce deux jours entiers.

Là-dessus un horrible cauchemar me plonge dans la cruelle réalité, je pense à ma situation double, et désespère de mon sort.

4 jours plus tard. Il a fallu ta très affectueuse lettre, mon cher Julien, pour armer la main de mon stylo, tellement j’ai perdu tout ressort. Strasbourg me laisse maussade, le visage des passants me renfrogne, mes Grands Augustins, mon Homère, mon Baudelaire m’ennuient, la musique n’est plus pour moi que bruit grinçant. Quand nous perdons notre goût, nous nous perdons nous-mêmes.

J’envie Arnaud d’avoir, en tant que militant d’une cause si nécessaire, d’avoir des raisons d’agir si puissantes. Je me figure que, si j’étais à sa place, jouant un tel rôle si indiscutable, je serais le plus heureux des hommes.

Tu as raison, ce doute qui me ronge vient d’un manque d’assurance en moi, qui n’était pas tellement mien, mais l’est pleinement devenu, le jour où j’ai fait sa connaissance. Que peut contre un tel manque d’assurance si justifié, le raisonnement? Rien.

Rien.

Le lendemain. Si le mal dont je souffre pouvait guérir par leur gentillesse, il serait guéri depuis longtemps.

C’était aujourd’hui le jour de mon anniversaire, ce que ni ta lettre ni ton cadeau n’ont oublié, je t’en remercie. J’étais allé chez eux comme d’habitude, mais à l’entrée, Mme E. m’a conduit directement dans la cuisine : là, M. E., sa fille, Arnaud, autour d’une table splendidement décorée, en chœur, ont chanté Joyeux Anniversaire, ce qui m’a ému plus que je ne saurais dire. Je savais, expliqua Mme E., de mon temps chez votre mère, que vous aviez tant d’années de plus que (elle a dit le prénom de sa fille), au quantième du jour près, comme cela faisait un nombre juste. J’ai vu dans mon assiette quatre paquets enveloppés du même papier à fleurs d’anémones mauves. J’ai eu hâte de savoir si certain cadeau était significatif. Le premier paquet que j’ai ouvert était justement le sien : c’était un beau mouchoir de batiste blanc, brodé en blanc de mes initiales R S en capitales anglaises, et dans le coin opposé des siennes C E en minuscules anglaises. J’ai pensé que ce mouchoir pouvait être sujet à réflexion amoureuse et me suis réservé d’y méditer tout à loisir chez moi. Je l’ai remerciée brièvement en plantant mes yeux droit dans les siens ; elle a baissé les yeux, et arrondi le corps en une gracieuse révérence. Passant aux trois autres paquets, j’ai découvert : un couteau de poche, à manche en corne, semblable à celui qu’il a en poche, que j’ai toujours admiré, cadeau de M. E. ; un cadre en étain blanc modern’style, qui encadrait une photo de nous 6 dans le jardin, et que je trouve si belle, parce que nous y sommes si souriants, qu’un soleil couchant nous effleure de sa lumière rose, et qu’il n’y a pas Arnaud, cadeau de Mme E. ; un livre, enfin La Guerre civile en France—1870—La Commune de Paris de Marx, imprimé en 1972 à Leipzig, cadeau d’Arnaud, bien sûr : nous en avons bien ri, les E. et moi. Mais dans le secret de mon cœur, ce cadeau m’a blessé, Arnaud ne pouvait mieux me rappeler, que d’eux, j’étais celui qui était du mauvais côté, le versaillais.