Rémi
Lettres à son frère
un - deux -trois - quatre - cinq
1
13 août
Mon cher Julien, tous mes proches, camarades et amis de collège, de lycée et d’ailleurs, même les trois ou quatre qui m’étaient les plus chers, ont disparu de mes alentours, triés au crible implacable des professions, sauf toi,mon frère, qui n’as jamais cessé d’avoir les yeux tournés vers moi, mais de qui avec constance je n’avais jamais cessé de détourner les miens. Un intervalle de quatre années nous sépare. Quand j’avais seize ans, tu en avais douze : à ces âges-là, quatre années font un si grand intervalle, que l’on ne s’entend pas même si l’on crie. J’en ai vingt-sept, toi vingt trois : quatre années en font maintenant un si petit, que l’on s’entend même chuchoter. De taille et d’esprit tu m’as rejoint. Rejoint ? Dépassé. Tu es si sûr de ton pas et de ton chemin, que tu me sers, devant moi, de cap. Vois comme les choses se sont inversées. Comme je serais heureux, si tu acceptais que je prenne prétexte de ce tournant de ma vie, pour nouer enfin avec toi.
Tu ne peux savoir quelle reconnaissance j’ai envers papa, de m’avoir laissé emprunter pendant cinq ans tant de voies, et en vain, pour me laisser enfin revenir à la maison. Trop de projets, trop divergents. Ne sachant auquel donner le pas, j’ai tergiversé et le temps a fui. Son indulgence pour mes atermoiements est d’autant plus admirable, qu’il a fait preuve, durant sa vie, envers lui-même, d’une telle sévérité : à voir d’où il est parti et où il est arrivé, on mesure l’acharnement dont il a fallu qu’il s’arme. Aussi me suis-je juré de payer mes dettes : déposant là mes velléités et substituant sa volonté à la mienne, je lui ai promis de m’acquitter de la tâche qu’il m’a confiée ici, à Strasbourg, avec toute la conscience que je pourrai. Voilà : tu sais dans quel état d’esprit je suis ici. Dis à Maman, quand tu la verras dimanche, que j’ai écrit un mot à Mme E., sa femme de ménage de dans le temps, dont, m’a-t-elle dit, le fils ou la fille, elle ne savait pas trop bien, travaille comme ouvrier ou ouvrière dans notre usine. Ces deux situations, la passée de la mère, la présente de la fille ou du fils me mettent, je l’avoue, dans l’embarras, mais Maman tient à ce que je lui porte son bonjour, et je le lui porterai.
Il est tout à fait vrai que la plaine d’Alsace est un vaste jardin. En descendant le col de Saverne, j’ai eu la même impression qu’un autre a eue avant moi. Et la cathédrale, au loin, dans la plaine, était comme une jeune fille mince et élancée, debout dans un champ, qui, les bras croisés, m’attendait.
Le cœur de la ville elle-même est enserré dans un écrin liquide. Une rivière, l’Ill, l’embrasse de ses deux bras ronds. Passé un de ses ponts, un merveilleux paysage de pierre se presse autour de l’aiguille ouvragée de la cathédrale. Chaque fois que je descends de chez moi, je me réjouis de tant de beauté.
Je ne manquerai pas de complimenter le directeur de l’usine, M. Alain P., de son goût. Le petit appartement qu’il m’a trouvé, dont il m’avait envoyé les clés, est un chef d’œuvre. Il est situé au dernier étage d’une maison patricienne, au coin de l’ancienne place du Marché aux herbes, à l’ombre légère et ailée du clocher de la cathédrale. Hier soir, à dix heures, le bourdon de la cathédrale a battu à côté de moi, tout près, comme le cœur de bronze d’un bon géant. Ajoute à cela que mon deux pièces est dans la meilleure des sociétés : deux fenêtres donnent sur la façade de l’ancien Hôtel de Ville, merveille ciselée de délicatesse et d’équilibre de la Renaissance, et deux autres, derrière, donnent sur le bon peuple des toits à forte pente des maisons médiévales : je ne peux pas être en meilleure compagnie.
M. Alain P. a fait peindre et tapisser le deux pièces exactement comme je le désirais : murs tapissés en vert empire, portes, fenêtres, chambranles, plinthes, radiateurs peints en blanc mat. Dans la première pièce, dallée de carreaux de faïence rouge et jaune, j’ai placé mes deux fauteuils noirs en cuir d’agneau, ma table basse Renaissance, mon coffre Louis XIII, où j’ai fait disparaître l’affreux fusil de chasse autrichien, que Papa m’a forcé d’emporter en vue d’hypothétiques chasses dans les Vosges, et accrochés au mur, mes merveilleux Grands Augustins ; dans la chambre, basse de plafond, dont le plancher est merveilleusement inégal, mon lit en fer ; en face, ma charmante bressane ; enfin, au coin, à côté de la fenêtre, mon bonheur-du-jour Louis XVI, où j’ai posé, comme dans un cadre, les trois livres qui ne me quittent pas : l’Odyssée, dans la traduction de Médéric Dufour, ainsi que les Fleurs du Mal et le Spleen de Paris, dans l’édition vert olive de Michel Lévy, de 1875, qui comprend en pré et post-face, des pages réclames pour la belle Jardinière et les Eaux de Vals.
C’est assis à ce bonheur-du-jour que je t’écris. De ma place, dans cette glorieuse soirée d’août, toutes fenêtres et toutes portes ouvertes, j’embrasse d’un coup d’œil tout ce merveilleux dedans et tout ce merveilleux dehors, et conscient d’être le plus gâté des fils, je prends, mon cher Julien, la ferme résolution de vivre enfin, c’est à dire de travailler. Car c’est de cela qu’il s’agit, n’est-ce pas ? A toi, ton vieux frère.
17 août
Mon cher Julien, après la foule d’émotions de la journée, je m’offre, à cette divine heure de la fin du jour, l’indicible plaisir de t’écrire. Un dernier rayon rouge de soleil couchant me visite par la fenêtre et allume comme des feux de braise, le blond, le rouge, l’ocre, la terre de Sienne de mes bois fruitiers, de mon plancher, de mes carreaux de faïence. C’est cette lampe vespérale qui m’éclaire, tandis que je t’écris. Silence rare. Heure exquise.
Pardonne les discordantes notes réalistes sur mon travail, dont je détonnerai mes lettres. Mais c’est ma nouvelle vie à présent. Tu m’écris que tu es curieux de toutes mes impressions : je t’obéis et n’en omettrai aucune. Parler de toutes ces nouveautés, c’est aussi, pour moi, l’occasion d’y porter un peu de réflexion.
L’impression générale est que, bien que je n’y aie jamais pensé, disons : ou plutôt à cause de cela, il est tout à fait vrai que celui qui ne réfléchit pas sur un sujet, admet, sur ce sujet, et comme allant de soi, les idées communes. J’étais farci d’idées reçues sur le monde du travail, juge par toi-même.
Première idée reçue : (peut-être aurais-je dû prévenir de mon jour d’arrivée), je croyais que tout le monde travaillait dès potron-minet. En naïf, je suis arrivé à l’usine, à sept heures avec la foule des employés. Seulement, à la direction générale, les femmes de ménage nettoyaient encore les bureaux : le personnel du secrétariat est arrivé au compte-gouttes à partir de 8 heures moins vingt, la secrétaire du directeur général à 8 heures vingt. Me croyant un importun, une sorte de représentant de commerce, elle a foncé droit sur moi, griffes en l’air, montrant les crocs, m’a apostrophé d’une voix rude. Il a suffi que je me présente, le miracle s’est produit : de sèche et raide comme un bâton, la voilà subitement souple comme une liane, toute grâce et toute sourires. Elle a ôté sa veste et l’a suspendue à un cintre dans un placard l’air honteux comme si elle ne faisait pas quelque chose de convenable, a déplacé du courrier, l’a replacé, n’a plus su bientôt quoi faire d’elle, en s’excusant a fini par s’éclipser. Je suppose qu’elle est allée téléphoner. Puis elle est revenue. Je crois que j’étais plus mal à l’aise qu’elle, plus le temps s’allongeait, plus ma gêne augmentait. M. Alain P. est arrivé à 9 heures moins dix, essoufflé d’avoir couru, le visage et les mains moites, moins moites que les miennes. J’étais dans une confusion extrême : j’avais l’air de le contrôler, alors que je n’en avais jamais eu l’intention. J’ai coupé court à ses essais d’explication. Pour le remettre dans son assiette, je l’ai complimenté pour le bijou d’appartement qu’il m’a trouvé, et remercié pour sa parfaite réfection, et pour mon emménagement. Mes compliments et mes remerciements renouvelés ont fini par avoir raison de son embarras.
Je t’épargne le reste : ma présentation par M. Alain P. aux cadres de l’usine : discours trop long, temps perdu : pourquoi faut-il que le pouvoir monopolise toujours la parole, et pour ne rien dire ? Petite remarque à propos de ces présentations : plus on descendait dans la hiérarchie, plus le personnel se montrait froid à mon égard, et plus j’inclinais à être chaleureux au sien. Je suppose qu’on peut retrouver dans cette naturelle réaction, l’origine d’une certaine démagogie. Sur mon insistance, dès la fin de la réunion, M. Alain P. m’a introduit dans le premier des services dont il est prévu que je ferai le tour. L’aveu de ma totale ignorance, ma gratitude pour leur obligeance, et mon appétit de comprendre ont vite dissipé la circonspection, avec laquelle les employés m’ont accueilli. Cette première journée de travail a passé comme l’éclair.
Autre petit fait : l’usine, étant située dans le quartier de la Meinau, j’ai pensé, pour rompre ma solitude et être au contact d’êtres humains, d’aller au travail en bus—j’ai remisé ma rouge Ferrari, dans un garage, dans la périphérie. J’attendais donc ce soir, fier comme Artaban, le bus pour rentrer en ville, quand, M. Alain P., en voiture, s’est arrêté à ma hauteur. J’ai eu beau lui opposer toutes les dénégations possibles, il s’est entêté à m’emmener. Je l’aurais froissé, si j’avais persisté dans mon refus. J’ai cédé, la rage au cœur. Comment lui expliquer qu’il ruinait mon plaisir ? Je serai quitte, désormais, à attendre le bus un arrêt plus loin, et de me cacher derrière l’abribus.
De retour en ville, avant de rentrer, pour ne pour ne pas être seul tout de suite, j’ai élu domicile pas loin de deux heures dans la foule. L’homme seul renaît à la vie dans le nombre. Dans la foule, il y a jouissance à être à la fois dans le monde, et caché au monde. J’ai d’abord regardé les passants par ensembles, mais je suis vite descendu au détail. Un petit nombre seulement d’homes et de femmes, vêtus de ces uniformes civils que sont complet et tailleur, pressés ou jouant à l’être, souvent portables à l’oreille, se faufilaient entre les passants comme des navettes. Jeunes gens et jeunes filles, rois de la chaussée, étaient les seuls à flâner ouvertement, tout en éclats de voix et en rires. Des hommes et des femmes, d’âge mûr, se pressaient à faire des courses, ou attendaient aux stations, vêtus en négligé, vides, absents, résignés comme s’ils avaient fait une croix sur toute espèce d’existence. Des femmes et des hommes, à la veille de la vieillesse, hantaient les endroits où la foule était la plus dense. J’ai vu sortir d’une agence de travail intérimaire, un ouvrier, bronzé, poussiéreux, sac sur l’épaule, et aller d’un pas lent et long. Il m’a fait penser à Ulysse, quand, le corps tuméfié, les mains déchirées, il est sorti de la mer salée. Pour moi, durant ma promenade, tout à mon observation, je n’ai existé que furtivement, les rares fois où j’ai été l’objet d’observation à mon tour.
Je suis monté, la nuit est tombée, je n’ai pas allumé la lumière, j’écris de plus en plus grand.
Quoi qu’il m’en coûtât parce que je la privais d’un emploi, j’ai demandé, en la dédommageant, à cette dame que M. Alain P. m’avait trouvée pour tenir mon ménage et préparer mes dîners, de ne plus venir : avec tous les appareils dont nous disposons, le vrai luxe est de ne dépendre de personne. Je jouis de ma liberté comme un enfant.
J’achève ma soirée par de la musique, à mon divin poste, ininterrompue. Fraternellement.
19 août
Mon bien cher Julien, je ne sais pas si c’est à cause de cette solitude aimée à la Robinson, à une demi-France de vous, ou de cette ville magique, dont à cette seconde j’entends battre les dix grands coups du cœur de bronze, au travers de mes murs comme au travers d’une poitrine, ou du nouvel âge de mon âge, mais j’ai l’impression de vivre une vie d’enchantement dans un Paradis Terrestre.
Les craintes que j’avais au sujet du travail commencent à se dissiper. Mon incompréhension de mon travail ne me semble pas insurmontable. Le temps à l’usine passe comme le vent : la passion de comprendre lui donne des ailes. A propos du travail, je me suis édicté deux règles. La première, c’est de ne tourner chaque page que lorsque je l’entendrai parfaitement, c’est à dire de ne passer à un nouveau service que lorsque je saurai l’ancien. Sans t’expliquer dans le détail, j’avais cru comprendre hier ce que je ne comprenais plus ce matin : je n’avais pas tenu compte de certains facteurs. M’élevant pour avoir une vue d’ensemble, toutes les pièces du puzzle ont fini par trouver leur place. Ma deuxième règle se déduit de la première : de ne jamais craindre d’avouer que je ne que je ne comprends pas, et autant de fois qu'il le faudra jusqu'à ce que je comprenne réellement, quelque honte que j'aie de ma lenteur de compréhension.
Mes relations avec le chef de service et les employés sont minimales. Je sais que je détonne au milieu d’eux. J’essaie de me faire oublier en arrivant et partant en même temps qu’eux, et en me perdant dans le travail. Je suis conscient qu’en raison de ma présence, ils se privent de parler, et accélèrent leur cadence, mais qu’y puis-je ? Le seul service que je peux leur rendre, c’est d’écourter le temps de mon passage chez eux le plus que je peux. Dans le bus qui m’amène le matin et me ramène le soir, je commence à reconnaître certains visages d’employés de l’usine, des femmes et des jeunes filles pour la plupart, sans doute parce qu’elles n’ont pas de voiture. Pendant les trajets, je m’applique à regarder à travers les vitres le site, mais je salue affablement celles dont le chemin croise le mien, et qui me saluent.
J’ai remonté ce soir les rivières des rues principales, jusqu’aux ruisseaux, ruisselets et sources, que sont les ruelles, venelles, impasses, qui arrosent le quartier de la cathédrale. Tu ne peux imaginer le trésor que c’est : tout un peuple de demeures de tous siècles, hôtels seigneuriaux, demeures patriciennes à oriels, poëles de corporations, maisons à colombages se serrent autour de la Belle Jeune Fille, comme sur un replat de la montagne, un troupeau de moutons laineux autour de leur bergère. Aucune rue ni ruelle n’est droite, ce qui fait que les paysages, à chaque pas, sont changeants. Je me suis amusé à faire l’école buissonnière dans ce dédale, mais, comme la cloche de notre internat le bourdon de la cathédrale m’a rappelé à l’ordre. Quand je suis remonté, vers 7 heures et quart, de ces catacombes architecturales, les sens et le cœur plus assouvis qu’au sortir de n’importe quel spectacle, les rues du centre étaient presque désertes. Elle m’ont rendu à une solitude que j’avais fuie. J’ai lavé, donné des coups de fer, dîné avec apparat de restes. Ensuite, comme l’autre soir, le rayon rouge a allumé le feu d’artifices de mes rouges, jaunes, ocres, et comme l’autre soir, éclairé par ce lustre céleste, je t’écris.
J’écoute les études de mon divin chèvre-pied : une perfection. Sache une chose : je suis heureux de m’être pris au piège du travail. Ton frère.
22 août
Merci de ta longue lettre, cher Julien. Je l’ai lue, relue, rerelue. Elle m’a tiré sur le rivage et retiré de la navigation un long moment. Je me remets à l’eau lentement, et t’écris en réponse.
J’écrirai régulièrement aux parents, je te le promets, et prendrai garde de ne les inquiéter en rien. Tu me les a dits écorchés vifs tous les deux, Papa à cause de la candidature que son parti a refusé de soutenir, maman à cause de Papa. Je t’imiterai et jouerai les infirmières. Tu me demandes si tu dois m’envoyer de mes livres ou de mes disques. Pour Dieu, non. Pour les disques, le poste me suffit. Outre que la variété des musiques qu’il offre est plus grande que celle de ma collection, il a l’avantage de m’initier à des musiques nouvelles. J’ai accès, ici, sur FM, à trois radios de musique classique, la nationale, la locale, et l’allemande : j’ai un choix que je n’avais pas à Paris. Pour les livres, encore moins : sans vanité, j’ai tout lu. J’ai cherché dans les livres un sens, un guide, un mode d’emploi de la vie. Que m’ont-ils enseigné ? L’envers, le rebours, le négatif , bref tout ce que dans la vie il ne fallait pas faire. Leur ironie, leur critique, les fables, leurs leçons ont sapé, miné toutes mes utopies. Plus rien n’est resté debout. Tâches et vocations, tout est vanité et désir de paraître. Le monde est mal fait, injuste et inégal, mais il est aussi chimérique d’ambitionner les premières places comme les républicains, que les dernières comme les démocrates. Quelle est la meilleure place ? N’importe laquelle, celle où vous nuirez et vous vous nuirez le moins : celle où vous êtes. Je dois aux livres mes atermoiements, mes tergiversations, et pour finir, d’avoir remis mon sort en d’autres mains que les miennes. Non, plus de livres. Je veux m’acculer à vivre, et seulement vivre. Je ne lis même plus Homère, ni Baudelaire : je les ai ici comme ombres tutélaires. Je me contente du conseil qu’ils m’ont soufflé tous les deux et que je sais par cœur : que ta chair soit le guide de ton esprit. Conseil précieux entre tous. Merci de ta chère lettre, ton vieux frère.
23 août
Mon cher Julien, pour fêter la fin de cette première semaine, je suis allé dans un petit cinéma, situé dans une étroite et longue ruelle, qui tranche le cœur de la cité de sa fine entaille, voir un de ces vieux films vus et revus, pour lesquels j’ai tant de goût, et toi si peu, puis j’ai dîné dans une minuscule pizzeria juste à côté.
Remonté dans ma bastide, j’ai ouvert un Château-Margaux, et à petites gorgées, dans la nuit, par les portes ouvertes allant et venant dans les trois pièces éclairées de mes lampes à abat-jour rouge, me couchant, me relevant, m’asseyant, me relevant, je me suis traité comme un jeune homme à demi-orphelin. Ne raconte cela à personne : certains diraient que je ne suis pas un enfant gâté, mais pourri.
Le lendemain. Je quitte la clôture de ma solitude pour ton parloir juste le temps d’un mot dans ma lettre. J’ai fait cet après-midi le tour de l’île que fait le centre, mais sur l’autre côté des quais. Du quai des Pêcheurs, l’île donne l’impression d’un galion de haut-bord , avec la flèche de la cathédrale, pour mât immense. Sur les quais, toute la foule des constructions se serrent les unes contre les autres : maisons ouvertes de hautes fenêtres, fronts riches et sévères des collégiales, chapîtres monumentaux, douanes, palais à terrasse, ponts couverts, clochers courts et pointus comme des dagues, ou courts et massifs et rentrant le cou comme des moines, courtines en rocaille, gracieuses armatures en fer de feuillages et rideaux de verres colorés modern’style : merveilleux théâtre vivant, où les anciens jouent avec les modernes, parnasse d’architecture, qui vous prête son âme en échange de la vôtre.
25 août
Mon cher Julien, la règle de conduite que je me suis édictée commence à porter ses fruits : employés et moi, nous nous apprivoisons, c’est-à-dire que nous nous approchons du naturel, bien que je n’ignore pas, sachant leur place et la mienne, que nous ne l’atteindrons jamais. Dans ce climat lourd de ma compagnie, éclate souvent le bref éclair d’une plaisanterie, suivi d’une bonne averse de rires qui nous rafraîchit bien.
Je sens de plus en plus la vérité d’observations que je m’étais faites. Les gens d’un certain rang se comportent envers leurs subordonnés de trois façons différentes. Ou bien ils brandissent le drapeau des croisés, se font leur chevalier et rompent des lances pour tous indistinctement, les fainéants et les scrupuleux, ce en quoi ils font un mauvais calcul, parce qu’ils sont moqués des premiers pour leur sottise, et haïs des seconds pour leur injustice. Ou bien, pleins de morgue et de cynisme, ils les manipulent comme des machines pour en extraire le plus de travail possible, ce en quoi ils commettent une erreur, parce que, comme celui qui a tué par l’épée périra par l’épée, ils seront traités, comme ils ont traité. Ou bien, enfin, sages entre les sages, irréprochables quant à eux-mêmes, ils exigent des fainéants ce que les scrupuleux exigent d’eux-mêmes, tout en restant respectueux et modestes : ceux-là sont la vertu en personne. Je t’avoue que si je ne me raisonnais pas, je ferais facilement partie de la première catégorie.
J’ai accepté de guerre lasse une invitation à dîner chez M. Alain P. Ils m’ont traité un peu comme un enfant abandonné. Comme il ne s’intéresse qu’à l’usine et à la chasse, notre conversation n’a pu se dégager de ces deux marécages. Pour échapper une fois pour toutes à un tel embourbement, je les inviterai à festoyer à l’Auberge de l’Ill, chez les frères Haeberlin, ce que connaissant leur esprit d’économie, ils ne me rendront pas.
Le surlendemain. Je nous trouve, nous, espèce humaine, assez singulière. Nous passons la plus grande partie de la journée à travailler, mais l’or de notre temps, celui qui nous reste de libre, quoiqu’on fasse, nous le gaspillons, ce qui nous afflige, même si nous ne l’avouons pas. Perdre notre temps libre à des riens nous désole tellement que bien souvent nous nous demandons si nous ne ferions pas mieux de travailler à la place. Nous savons parfaitement dépenser notre argent pour le nécessaire, mais pour le superflu, nous ne sommes jamais sûrs que nous le dépensons à bon escient. Sans nous oser l’avouer, combien de fois regrettons-nous tel ou tel achat ? C’est ce qui s’était passé avec ma Ferrari : après y avoir si longtemps rêvé, une fois que je l’eus achetée, je me suis aperçu qu’elle m’encombrait terriblement.
Plus tard. L’idée que je valais mieux que ce à quoi je passais mon temps libre ne m’a pas quitté de la soirée. C’a été l’affligeant leit-motiv que je n’ai cessé de me fredonner. A toi.
28 août
Mon cher Julien, ah My n’est plus. Pour moi, elle sera toujours. Avec elle, tout le monde était tout ce qu’il pouvait être. Tout ce qui pouvait croître de nous, elle le cultivait sans ébranchage ni élagage aucun. Rien n’était pour elle déplacé, ou plutôt tout avait pour elle une place. Elle était comme un de ces immenses platanes dans les villages de Provence, dont l’ombre bienfaisante abrite tous les âges. Elle a même excusé Maman, qui l’avait renvoyée, parce qu’elle avait pris une place trop grande auprès de ses fils. Rappelle-toi les visites en cachette, qu’après son départ, on lui faisait. Rappelle-toi comme ses plaisirs nous plaisaient : les romans policiers, le tricotage d’écharpes ou de chandails, les BD, les confitures, la télévision, les paris-brests, le vin d’orange, les réussites. A cause de sa modestie, beaucoup s’écartaient d’elle tout d’abord, mais lui revenaient ensuite, à cause d’elle. Je ne l’oublierai jamais. Sa pensée veille en moi, comme une bonne mère.
Mme E. l’ancienne femme de ménage de Maman, m’a répondu, et m’a invité à venir samedi après-midi en huit. L’idée de cette visite me met mal à l’aise, mais Maman tient à ce que je la fasse. La corvée passera aussi. A toi.
30 août
Mon cher Julien, nous rêvons une vie, et nous en vivons une autre. Quand je m’aperçois du tout petit champ dans lequel notre sagesse désolée finit par circonscrire notre activité, quand je prends conscience que la raison affligée que nous nous faisons au sujet de certaines idées qui nous enflammaient dans notre jeunesse, n’est qu’une nostalgie résignée, je me lamente et désespère. Que pouvons-nous faire d’autre que nous résigner ? Changer le monde ? Compte tenu des lois de fer de l’économie, nos gouvernements réformistes et régulateurs ne sont-ils pas les meilleurs qui soient ? Et les révolutionnaires les pires ? L’histoire toute proche ne nous enseigne-t-elle pas cela ? Hélas.
Bien que je me répète cela, je rentre en moi, retrouve mes songes d’autrefois, rêve à nouveau, et m’enfonce dans la vie, en rêvant.
Le soir. Derrière la cathédrale, aussi cachée dans le dédale des ruelles que l’aire du Minotaure, j’ai découvert une charmante petite place carrée. Des tilleuls l’ombragent de leurs épaisse branches sombres. De modestes maisons à un ou deux étages l’entourent comme une famille. Il est impossible de découvrir un coin plus paisible et plus familier.
Cet après-midi, mon Odyssée à la main, simple prétexte, je suis allé m’y asseoir sur un banc à l’ombre. Sur la place, jouaient plusieurs groupes d’enfants, et j’ai passé mon après-midi à leur spectacle.
Trois fillettes jouaient à l’élastique. Je ne sais pas si tu connais ce jeu. Un grand élastique cousu, du genre tissu blanc à fils de caoutchouc, est passé autour des talons de deux fillettes, qui s’écartent l’une de l’autre. Sur les deux fils ainsi tendus, une troisième passe une série d’épreuves, sautant, tournant, au dehors, au dedans, de la pointe de la chaussure, du talon. Au fur et à mesure que le jeu avance, des talons des deux fillettes l’élastique monte aux genoux, à la taille, aux épaules, au cou, et entrent en jeu, en plus des pieds, les mains, les coudes, les épaules, le menton. Les épreuves sont ainsi de plus en plus difficiles. Lorsque la joueuse manque une épreuve, elle prend la place d’une des deux tendeuses d’élastiques, qui entre à son tour dans l’arène. J’ai passé une bonne partie de l’après-midi à essayer de comprendre les règles. D’autres groupes d’enfants jouaient à chat, à la marelle, au saké—une sorte de pelote basque sans chistera. Tu ne peux imaginer le plaisir, le sérieux, l’invention d’un enfant qui joue. Qu’ils fussent si totalement dans le jeu me fascinait. J’avais dans la main mon Homère ouvert, que je faisais semblant de lire pour ne pas les effaroucher.
Quand le cœur verse une larme sur le passé, il n’y a rien, je crois, qui le console le mieux que la vue d’enfants, qui parcourent en jouant le petit carré de leur âge, et qui n’ont qu’une crainte, que leur mère les appelle bientôt pour dîner.
Le lendemain. J’ai reçu ta lettre sur Papa et Maman. Je crois que ce n’est pas pour rien, si je les ai sur mon bonheur-du-jour en deux photos séparées. Je les tiens tous les deux pour des héros des temps modernes, des seigneurs de la guerre, des héros combattants. Je ne sais lequel est le plus redoutable, de maman, qui joute de sa beauté, de son goût et de son esprit comme aucune femme, ou de Papa, qui guerroie de son caractère d’acier trempé et de son intelligence des gens. J’ignore la profondeur des sentiments qui les unissent, mais ce que j’atteste, c’est que lorsque l’un est absent, l’autre se sent, incurablement, veuf. Ce que j’atteste aussi, c’est qu’ils partagent pour leurs deux fils un amour et une indulgence infinis.
Mille regrets, je ne fréquente ici aucune société d’aucune sorte, ni ne prévois de fréquenter personne. Je ne sais qu’un être à qui je peux parler librement de la vue que j’ai de mon balcon : toi.
Deux jours après. Tu ne peux savoir comme je suis heureux de notre correspondance. Ce mois de lettres nous a fait mieux nous connaître, que les vingt ans de brèves conversations qui l’ont précédé.
La conversation a pour défaut principal, que, n’exprimant que peu de réflexion et de rêverie, elle n’exprime que peu de la personne. Nous savons bien combien la plus riche conversation est pauvre, puisque, la poursuivant en notre for intérieur quand nous nous retrouvons seuls, nous découvrons alors les plus riches développements.
Croisant la foule paisible qui marche dans la rue, je n’ai jamais senti comme ce soir, comme cette paix est trompeuse. A détailler visage après visage, cette foule qui semble si consonante apparaît dissonance absolue. Si on donnait voix libre à chacun, quel tohu-bohu cela ferait. Mais lorsque, monté dans ma lanterne, je redécouvre mes quatre belles saisons, l’hiver blanc de mes portes et de mes plinthes, le printemps vert feuillu de mes murs, l’été d’or de mes lampes, l’automne blond et rouge de mes fruitiers, je retrouve l’harmonie, dont mon cœur a une soif si impérieuse, me désaltère, renais, revis, cher Julien.
4 septembre
A propos du travail, sans vouloir simplifier outre mesure, je constate qu’une apparent complication cache bien souvent une banale routine. Un travail dont vous vous faisiez une montagne n’est qu’un jeu d’enfant, une fois que vous connaissez la procédure. Ce que vous prenez pour une complication n’est souvent qu’un écran de fumée, qui cache la simplicité des choses, mais qui ne doit pas vous en faire accroire pour autant.
Survolant en esprit ces trois semaines, j’ai été surpris de découvrir que je vais ici autrement qu’à Paris. Sans doute est-ce parce que le centre de la ville est plus à l’échelle de mes jambes, et que les spectacles qu’on donne ici, n’offrent pas de tentations irrépressibles, je ne cours plus et vis lentement. Il faut ce survol présent pour que je m’aperçoive que je ne souffre pas du manque de spectacles. Ce qui prouve d’ailleurs que c’est leur existence qui crée le besoin. Je ne pressure plus mon temps. Mieux. J’ai plaisir à le perdre. Paradoxe : ayant plaisir à le perdre, je vis davantage.
Je ne peux pas me retenir de te raconter l’entrevue que j’ai eue à midi, à la caféteria de l’usine. La cafétéria est commune à tous, j’y prends mon café à une table à part, en compulsant quelques livres que j’ai achetés pour combler mes lacunes, en informatique principalement, à cause du site de la société. Un jeune homme, qui ne devait pas savoir qui j’étais, s’est assis à la table à côté, nous n’avons pas tardé à lier connaissance. Tu sais comme facilement les inconnus se confient à moi et m’ouvrent le coffre de leurs secrets.
Il m’a raconté qu’il avait été l’ami d’une femme d’une condition sociale supérieure à la sienne, plus âgée que lui, qu’ils avaient vécu trois années ensemble. Je me suis vite aperçu qu’il était voué à elle, comme on voue son âme au diable. Il disait que la vue d’un seul détail de sa personne, le mol ovale du visage, l’éclat gris de ses yeux, une pose familière, un pas reconnu le faisait fondre. Il disait qu’il n’avait jamais aspiré qu’à une chose, vivre dans son ombre jusqu’à la fin de ses jours. En juin dernier, un événement est venu couper court à sa belle aspiration : un magnifique contrat a été proposé à la jeune femme. Ce contrat était ce dont elle avait rêvé toute la vie. La jeune femme dit au jeune homme qu’elle voulait recouvrer sa liberté pleine et entière. Le jeune homme l’a supplié de ne pas rompre, tant du moins qu’elle n’aurait pas fait la connaissance de quelqu’un. Elle lui a répondu qu’elle ne voulait pas sentir sa liberté amoindrie, et que, s’il l’aimait, il accepterait de faire son deuil d’elle. Ce que, par amour, il a accepté.
Quelle merveilleuse preuve d’amour que par amour, renoncer à l’amour ?
Ces deux faits, que ce jeune homme était de condition inférieure, et plus jeune qu’elle, l’ont sans doute incliné à une telle totale dévotion, mais, après tout, dans d’autres temps, n’y a-t-il pas eu des situations inverses, tout à fait admises, sans qu’elles aient donné lieu à ironie ?
Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un amour qui n’est pas ravivé par celui d’en face, s’éteint, et qu’il arrivera sans doute à ce jeune homme ce qui arrive aux autres.
2
12 septembre
Mon cher Julien, tu t’inquiètes de ce que je ne t’écris pas. A la vérité, je ne me rendais plus compte du temps qui passait. Ce qui m’est arrivé m’aurait d’ailleurs rendu incapable de ces descriptions et sentences que tu dis apprécier. Depuis huit jours, je flotte au-dessus du sol, j’ai le cœur et l’esprit suspendus, j’aurais été tout à fait incapable de fabriquer quelque phrase que ce soit. Mais aujourd’hui est samedi, et pour une raison que je te dirai, je m’interdis de sortir et de rêver : il ne me reste plus qu’à t’écrire. Et que t’écrire d’autre que ce qui est arrivé ?
Pour tout te dire en un mot, j’ai fait connaissance de quelqu’un, dont le temps d’un éclair a suffi pour que sa pensée m’envahisse comme une troupe étrangère un pays démuni, et le temps d’une nuit, pour que cette troupe m’occupe l’âme et le corps tout entiers, sans laisser la plus petite zone de libre.
Ah. Si tu la connaissais. Un ange. Non pas le nom, l’être. Un ange : une perfection. La simplicité franche. L’esprit vif. La bonté pure. La force de caractère. Et par-dessus tout, la sérénité de l’âme, au milieu, pourtant, de la vie la plus active. La vertu, en personne. Le mot est démodé, mais pour elle que le mot revienne à la mode. Vertu alliée à beauté, pensais-tu qu’un tel couple pouvait exister à notre époque ?
Que je suis heureux, mon Julien, que nous soyons des confidents du même type, parce que je vais faire ce que tu ferais : tout te raconter, sans rien omettre. Raconter, c’est vivre une deuxième fois : je ne te cache pas qu’à cette perspective, je ressens un plaisir ineffable.
Je suis allé samedi dernier voir Mme E., l’ancienne femme de ménage de Maman. Elle et les siens habitent la cité de la Meinau, derrière le stade. La cité de la Meinau comprend une population dense d’immeubles-tours, et d’immeubles-barres. On aurait dit qu’on les a construits de manière à en garer le plus possible sur la même place. Un des immeubles-barres a près de cent cinquante mètres de long, occupe à lui seul toute une rue, loge à lui seul la population d’un bourg. Les E. ont la chance d’habiter un immeuble en bordure de la cité : leur appartement, au dernier étage, côté salon a la vue barrée par la foule serrée des immeubles de la cité, mais côté cuisine, haut perché comme il est, a la vue libre sur un bas quartier de villas. Chose curieuse, leur appartement a l’air d’être en verre : il y a tellement plus de fenêtres et de portes que de murs, qu’on voit à travers l’immeuble, comme si on était dans un phare. C’est dans cette cabine de téléphérique qu’habite la famille la plus attachante que je connaisse. J’avais escompté que ma visite durerait au plus une heure, j’ai sonné chez eux vers 3 heures de l’après-midi, et je suis parti vers neuf heures du soir.
Mme et M. E. avaient été seuls à m’accueillir. J’avais apporté à Mme E., en plus du cadeau de Maman, un bouquet de ces roses Queen Elizabeth que j’aime tant. L’exclamation de plaisir, vive et naturelle, de Mme E. a donné le ton, et de cette exclamation, la conversation s’est déroulée d’elle-même, comme le fil d’une pelote. Ce que je n’attendais pas, c’est que la conversation a témoigné de la même sorte de sensibilité dont témoignent nos lettres, ce qui d’emblée, m’a plongé dans l’enchantement. Qui plus est, Mme E. s’est inquiétée de Maman, me questionnant sur elle, comme si leurs rôles avaient été inversés. Certaines questions prouvaient que Maman avait été pour elle transparente comme du verre, les commentaires, cependant, qu’elle faisait sur elle témoignaient d’indulgence, comme envers une personne souffrante, qui m’est allée droit au cœur. Mr. E. était à la même hauteur : ne tenant aucun compte de l’énorme distance sociale qui nous séparait, il m’a parlé de ma situation à l’usine, comme s’il était mon égal, me demandant si je ne me sentais pas trop mal à l’aise face au personnel. Mais ce qui m’a fasciné par-dessus tout, c’est l’amour que se portent ces deux êtres. A tout moment, on pouvait mesurer combien chacun était sensible à chaque mot et chaque geste de l’autre, et combien lui-même, par ses propres mots et ses propres gestes, prenait garde de ne pas déplaire à l’autre. Quant à moi, ceux qui disent que tout a été dit, se trompent : pour qui écoute les E., qui extraient tout de leur propre fonds, et disent des choses jamais entendues, rien n’a jamais été dit, les écouter a été pour moi un enchantement. J’étais sous le charme. Ce couple exceptionnel a une beauté d’esprit, qui ajoutée à leur beauté d’âge et à leur beauté d’amour, est la beauté parfaite. Plus je m’attardais, plus je m’attardais. Je priais le ciel qu’aucun d’eux ne manifestât d’une quelconque façon qu’il était l’heure pour moi de m’en aller. Lorsque M. E. m’a proposé, timidement, de les accompagner au jardin, j’ai accepté avec la joie que tu devines. C’est alors que quelqu’un a introduit une clé dans la serrure d’entrée.
- C’est notre Colette, qui travaille chez vous, dit Mme E.
Maman s’ est trompée, me suis-je dit, ils ont une fille à l’usine, pas un garçon. J’ai entendu derrière moi la jeune fille entrer au salon. Me tournant, je l’ai saluée d’un bref regard et d’une courte poignée de main, l’esprit tout aux E. Mon coup d’œil a eu juste le temps de m’apprendre que c’était une jeune fille assez jolie, sans plus, aux cheveux blond foncé, au teint pâle, aux épaules carrées, aux hanches étroites, vêtue d’un jean un peu bouffant bleu, et d’un T-shirt blanc, brodé sur le côté de fleurs blanches. Elle m’a salué courtement comme je l’avais saluée. Elle est allée à ses parents, les a embrassés affectueusement, ce qui m’a ému, et puis, elle s’est assise dans le fauteuil de velours juste en face de moi, ce qui fait que je la voyais de tous mes yeux. Subitement, bagatelle qui, à ma terreur, m’a déchiré l’âme, elle a souri à sa mère. Par ce sourire le visage tout à coup illuminé, je l’ai vue soudain sous un jour nouveau. C’était comme si le soleil, sorti par un accroc d’une couverture d’épais nuages, l’éclairait elle seule, laissant toute la campagne environnante dans l’ombre. Par la déchirure en moi, s’est alors élevée, effarante, une chaude flamme, source d’une jouissance infinie et d’une honte extrême, et plus je regardais le visage, plus la flamme prenait force et hauteur. J’étais si affolé de ce qui m’arrivait, que, dans mon épouvante, à la hâte tirant tous les rideaux et verrouillant tout en moi à double tour, j’ai détourné la tête, forçant mon visage à toute l’indifférence que je pouvais.
D’un monde dont les sons ne me parvenaient plus qu’étouffés, j’ai entendu vaguement qu’elle se récriait devant la beauté et le parfum des Queen Elizabeth, puis que les E. donnait le signal du départ. Du chemin vers le jardin, je ne me rappelle pas grand chose, sinon que je marchais d’un pas mécanique, que les E. et leur fille s’entretenaient affectueusement, que tous trois m’avaient interpellé pour me demander si je me sentais mal, que je les avais tranquillisés. En un monologue intérieur, je me disais que ce qui m’arrivait était sans doute ce qu’on appelait amour, mais que je me réservais d’y penser plus tard, quand je serai seul, attentif que je devais être, pour l’instant, à ne pas me trahir.
Au jardin, on était samedi après-midi, je m’attendais à ce qu’elle quitte ses parents pour aller en ville, comme font toutes les jeunes filles, mais quels ne furent pas ma surprise et mon bonheur, quand je l’ai vue descendre dans le jardin avec ses parents, s’y enfoncer jusqu’à la cabane, chausser de vieilles chaussures déchirées et terreuses, et s’activer dans les bordures de fleurs.
Tout le temps que j’ai passé dans ce jardin, j’ai été sous le charme. Elle était là-bas avec sa mère, j’étais avec M. E. Je suis, en matière de potager, d’une ignorance crasse. Je sais ce que tout le monde sait, les reines-claudes au vert marbré, les mirabelles aux joues rouges, les tomates au rouge d’or ; mais si je reconnais à leurs fruits les courgettes striées vert sombre et les concombres épineux, j’ai découvert les hauts parasols des unes, et les processions d’ombrelles des autres. Je ne sais distinguer ni le persil du cerfeuil, et des carottes, ni les oignons des poireaux et de la ciboulette. M. E. s’est fait mon patient instituteur. De l’allée pierreuse où j’étais, M. E m’ayant interdit avec vigueur d’entrer dans les plates-bandes à cause de mes escarpins et de mon complet, j’ai écouté M. E. me donner ma première leçon. Je n’ai pas pu m’empêcher de me récrier devant la beauté saine et naturelle des légumes et des fruits du jardin. Il me semblait que je visais un rêve. Pendant que ma voix complimentait Mme et M. E., mon âme, sans que mes yeux se tournent le moins du monde vers elle, s’attachait aux mouvements de la jeune fille baissée là-bas, à sa chevelure blonde comme les blés, au délicat profil de son visage, à sa gracieuse silhouette. A cause d’eux, à cause d’elle, j’était au septième ciel.
Plus tard, sont arrivés un jeune homme et une jeune femme, leur fils Sébastien et sa femme Pauline, Maman ne s’était finalement pas tellement trompée : les E. avaient une fille et un garçon. Le paysage de la famille se composait. Sébastien m’a ouvert le visage en même temps que la main, et m’a mis en boîte, ce qui a rompu la glace sur le champ. C’est un heureux caractère, un boute-en-train, qui ne cesse de semer des blagues et de récolter des rires. Il a pris une bêche-fourche à quatre dents, et a attaqué la plate-bande vidée de ses oignons, pendant que sa femme Pauline, ronde et bavarde, allait aider Mme E. à sarcler la terre autour des plants de tomates.
Le temps était à l’orage. Il faisait lourd. La terre était sèche, les plantes avaient soif. M. E. a levé la main : une mer de gros nuages, de tous les gris possibles, du gris cendré au gris de plomb, de derrière les immeubles jaunes de la cité, montait à leur assaut. Un coup de tonnerre a craqué. Les trois femmes, à la hâte, ont rangé leurs outils, nous avons fait comme elles. Sur le chemin du retour une pluie a commencé à tomber, fine comme un rideau de tulle, et nous avons respiré à larges bouffées les frais parfums humides. Les femmes avaient couru en avant, nous, nous avons laissé le doux et fin rideau humecter nos visages, et moucheter nos habits de petites taches sombres.
J’ai fait mine de prendre congé, mais Mme E. a sorti du four, où elle l’avait abritée des guêpes, une gigantesque tarte aux mirabelles, grande comme une roue de charrette, qui, m’a-t-elle dit, m’attendait depuis le matin, ajoutant que je la froisserais si je ne la goûtais pas. Mme E. et M. E. se chargeant de faire la salade grecque, Sébastien de mettre la table, tous les trois nous ont chassé, Pauline, la fille des E. et moi, au salon.
La présence de la belle-sœur m’autorisait à avoir avec la fille des E. une conversation. - Est-ce que tu as lu le livre que je t’ai prêté, demanda Pauline à la fille des E. (Pardonne la périphrase que j’emploie pour désigner la fille des E. Je suis incapable de la nommer de son prénom : c’est une familiarité que je rougirais de me permettre) - Excuse-moi, je ne suis pas allée plus loin qu’une dizaine de pages, dit la fille des E. qui s’est levée pour aller le chercher. Je lui ai demandé en quoi le livre ne lui plaisait pas. - Je n’aime plus les ouvrages de fiction, me dit-elle d’une voix tendue. J’ai été tout heureux de lui dire que j’étais comme elle. Mon approbation l’a décrispée et détendue.
Nous nous sommes attablés à la cuisine. Sébastien a allumé les éclairs de ses plaisanteries, suivis du tonnerre roulant de nos rires. - Que ces réunions de famille sont agréables, dit Pauline. Il ne manque plus qu’Arnaud. A mon regard interrogateur, Sébastien a répondu qu’Arnaud était un sale pétroleur de communard, ami de sa sœur. M. E. a ajouté, en riant,qu’Arnaud était un militant syndical, qu’il suivait une session syndicale d’été. Je n’ai plus été qu’un spectateur lointain des feux d’artifice de Sébastien, je pensais que cet Arnaud était donc quelqu’un avec qui il fallait aussi compter. Lorsque je les ai quittés, Mme et M. E., chaleureux, m’ont dit que leur porte m’était ouverte, et m’ont invité à revenir dès que je le pourrais et voudrais. A la fille des E., je n’ai serré la main et ne l’ai regardée qu’autant que la politesse l’exigeait, d’autant que Pauline ne me quittait pas des yeux. Eprouvé par cette foule d’émotions, j’ai fui, tellement j’avais hâte de me réfugier dans la solitude.
Rendu à moi, pendant mon retour à pied, je me suis charmé de cette nouvelle flamme en moi, ravi que l’air que je respirais fût si profond, que le bleu violet du ciel et l’or rouge du soleil fussent si intenses. J’avais l’impression de découvrir le monde. J’ai ressenti une gratitude infinie envers la nature, de ce que pût exister en l’homme un sentiment d’une telle force. Nourrisson de l’amour, j’avais l’impression de naître, et de vivre enfin.
Chez moi, j’ai longuement éprouvé ce feu en moi. Au fur et à mesure que le temps passait, j’ai senti que plus je le reconnaissais, plus il prenait corps. Lorsque je me suis couché, il était de taille respectable.
Mais je n’ai pas tardé à vérifier que le plus fol amour a pour compagne la plus sage prudence. Sans délai, je me suis voté les lois les plus draconiennes. Si je voulais avoir des chances de convertir son indifférence en début de sympathie, ce début de sympathie en soupçon d’amitié, ce soupçon d’amitié en ombre d’amour, il fallait que je prenne la précaution de ne l’effaroucher jamais et de l’habituer doucement à moi, c’est-à-dire de ne pas la harceler de mes visites, et surtout de lui dissimuler cet inquiétant sentiment mien, tant du moins qu’elle ne le partagerait pas avec la même force. Je préfèrerais de mille fois paraître vis à vis d’elle indifférent, plutôt qu’empressé. Je me suis donc interdit de visite pour quinze jours.
A l’usine, je me suis défendu de m’enquérir de l’atelier où elle travaille. Lorsque j’y arrive et que j’en repars, je longe les murs, les yeux au sol, et me presse de disparaître. Je m’interdis de me complaire à rêver d’elle : mon code me proscrit de penser à quelqu’un malgré lui. Aussi le soir, de force, je visite la ville, afin de me coucher épuisé.
J’attends le samedi fixé avec une infinie patience. Je passe des heures à calculer l’heure et les cadeaux convenables. Cher Julien.
13 septembre
J’y ai été hier. A mon grand bonheur je n’ai pas été traité en importun. Non seulement, elle m’a souffert sans déplaisir, mais elle m’a semblé plutôt contente de me voir, à moins qu’elle ne possède l’art de feindre, ce dont je doute, ou que je confonde ce contentement avec sa joie naturelle de vivre, ce qui est plus certain.
J’avais choisi, pour me rendre chez eux, l’heure de quatre heures de l’après-midi : si personne n’est là, m’étais-je dit, rien ne prouverait mieux, que mon heure était bien choisie ; dans ce cas, j’aurais déposé mes chocolats noirs devant la porte : un cadeau muet n’est pas accablant.
Mais tous les augures sont faux, la vie va à l’aventure. A la maison, il n’y avait personne. Pour que je n’aie pas à essuyer leurs reproches, je suis passé par le jardin, et Mme E. y était. Elle m’a accueilli avec une joie si sincère, que mes craintes se sont envolées comme un mauvais rêve. Pour dire la vérité, j’étais soulagé que sa fille ne fût pas là. Je lui ai demandé la permission de l’aider au jardin, lui montrant le jean et le polo usagés que j’avais apportés : elle a éclaté d’un rire communicatif. Elle m’a conduit vers une rangée de plants bas et feuillus, qui tendaient, comme une forêt de mains, leurs feuilles au soleil : c’étaient des haricots. Elle m’a recommandé de ne pas cueillir les petites gousses, et de soulever les feuilles pour n’en pas oublier. Pendant que je récoltais une foule de haricots fins et effilés comme des doigts, elle cueillait tout un peuple de tomates rouges comme le soleil, qu’elle déposait dans un panier, et qu’elle a recouvertes de quatre concombres sombres comme la nuit. La cueillette finie, nous sommes rentrés.
Quand j’ai vu notre récolte sur la table de la cuisine, j’ai senti toute la joie qu’on peut avoir à dîner de légumes et de fruits qu’on a soi-même élevés. Non seulement Les E. pouvaient jouir de la qualité retrouvée grâce à leurs soins, mais ils pouvaient aussi se souvenir des délicieuses matinées de mai où ils avaient confié à la terre meuble et fraîche des graines fines comme la poussière, et des merveilleuses soirées de juin, juillet, août, où ils avaient pu voir leurs graines venir au jour en pousses fragiles, ajouter délicatement feuille à feuille, affermir leurs tiges et leurs branches, s’épanouir en fleurs timides, s’ouvrir en fruits exquis, et tout ceci grâce à leur sollicitude. O fortunatos nimium, sua si bona norint, agricolas. Le prodigieux, chez les E, c’est qu’eux connaissent leur bonheur.
Vers 7 heures, M. E. est rentré, M. E. et Mme E. ont déployé leur joie de se revoir, comme des drapeaux, ce qui, chaque fois, m’émeut autant, M. E. m’a salué avec plus d’amitié encore que la fois précédente. Puis j’ai entendu, sur la coursive, le pas léger de leur fille : j’ai eu l’impression d’être subitement dans un brouillard blanc, et d’avancer comme à tâtons. Comme un rêve, et l’ai vu et entendu se récrier et me saluer joyeusement. J’ai noté vaguement qu’elle portait non plus son jean, mais une robe d’un blanc écru, au corsage plissé juste au corps, et à la jupe souple et ample, ce qui m’a semblé, inexplicablement à la fois l’éloigner et la rapprocher. J’ai entendu, dans le lointain, M. E. complimenter sa fille pour sa robe : apparemment elle venait de l’acheter, et l’étrennait. J’ai ensuite compris, confusément, qu’ils m’englobaient avec eux, et que nous allions à ce que j’ai cru être un bal de soirée d’entreprise. Dans l’attente de tous ces redoutables inconnus, j’ai courbé le dos, prêt à tous les coups, en sourd et en aveugle me suis laissé conduire en voiture jusqu’au Palais des Fêtes, emmener dans la salle illuminée, jusqu’à la table où nous attendaient Sébastien et Pauline. Ce n’est que lorsqu’’il m’a semblé à peu près certain que le fantôme d’Arnaud n’apparaîtrait, que j’ai commencé à émerger et reprendre mes esprits. Une énigme se posait à moi : Pauline et Sébastien étaient assis à une longueur de la table, Mme et M. E. à l’autre longueur, en face d’eux, et la fille des E. et moi, aux deux largeurs, face à face. Comment se faisait-il qu’ils ne se rendaient pas compte, que la fille des E. et moi faisions le troisième couple ?
Il y avait sur la scène un petit orchestre, deux violons, un saxo, un accordéon, une batterie, qui jouaient un blues. La piste était un parquet lisse et luisant comme un miroir. De nombreux couples de tous âges dansaient.
La fille des E. a tendu son visage pâle vers moi, Dieu que cela m’a impressionné : - J’ai peur que nous ayons un reproche à nous faire, c’est que nous ne vous avons pas consulté. Nous ne savons même pas si vous aimez danser. - Si, si, j’aime beaucoup danser, ai-je répondu avec trop de hâte, quoique je ne sache pas tout danser. -Moi, je suis folle de danse. Je ne connais rien comme la danse, pour chasser les idées noires.
Comme je fuyais et cherchais ses yeux en même temps. Ils me perçaient et me transperçaient, me ferraient et m’enferraient. Sébastien, dans la conversation, m’ayant appelé Monsieur, M. E. l’a repris, et lui a dit, qu’avancés dans notre connaissance comme nous étions, il était ridicule que nous ne nous appelions pas tous par notre prénom. J’ai chaudement approuvé, et dit m’appeler Rémi. Je me suis avoué que je serais bien incapable d’appeler aucun d’eux par leur prénom, excepté Sébastien, et à condition qu’il commence à m’appeler par le mien. Aussi toute la soirée, je me suis appliqué à n’être jamais en situation de les interpeller ; eux d’ailleurs ne se sont pas conduits autrement. Le charmant petit orchestre nous ouvrageait ses danses par cinq. Il vous tricotait vaillamment de tout : blues, boston, charleston, rumba, marche rock, tango, valse, à tour de rôle. Après les blues, il a joué une main de rocks. Sébastien a penché sa tête drôlement vers sa sœur et l’a entraînée sur la piste. Ah, Julien. Tu ne peux savoir comme son plaisir de danser m’a fait plaisir. Elle danse de tout elle-même, corps, âme, esprit, si bien que, du gracieux de sa tête au délié de ses bras, du cadencé de ses hanches au scandé de ses jambes, elle est tout harmonie. Quand elle danse, tout disparaît pour elle, comme tout disparaît pour moi quand je pense à elle.
A la série suivante, j’ai invité Mme E. pour une valse, M. E. a dansé avec sa fille, Sébastien avec Pauline. Lorsqu’en tournant, mes yeux captaient la haute silhouette de M. E., je m’interrogeais sur la profession que pouvait exercer cet homme : n’était qu’il était apparent qu’il n’avait pas un gros salaire, il aurait pu exercer les professions les plus considérées, tellement son port était marqué de distinction, son allure de noblesse, ses yeux d’intelligence, son complet de goût. La fin de la première valse nous a arrêtés, Mme E. et moi, non loin du couple de M. E. et de sa fille. De façon inattendue, M. E. s’est incliné devant sa femme, Mme E. joyeuse,s’est élancée avec lui, et je me suis retrouvé devant leur fille. Mon cœur battait à tout rompre. Son visage était aussi grave que le mien. Je me suis incliné. Nous avons échangé un bref regard, le sien m’a transpercé comme une dague. J’ai posé ma main, légèrement derrière sa taille, elle, la sienne, légèrement sur mon épaule, et séparés comme deux chaumières par la neige glacée de l’hiver, nous nous comme élancés. Pour faciliter nos révolutions, j’ai vite été obligé d’enrouler mon bras davantage autour d’elle, et de tenir sa taille de tout le plat de la main, et j’ai souffert de ces privautés auxquelles la valse me contraignait. Ah, Julien. Quelle féerie. Nous roulions autour de nous-mêmes et autour de la piste, comme une étoile et sa planète dans l’espace, fixes l’une par rapport à l’autre, sans que nous croisions un regard, ni échangions un mot. Quelle grâce que la sienne. Quelle souplesse. Et que sa souplesse me donnait de souplesse. Jamais je ne me suis senti plus leste et plus agile. Tout passait, tout disparaissait autour de moi, elle seule demeurait. J’ai eu un instant l’illusion que la planète qu’elle était, était soumise à la seule attraction de mon étoile. Tenant dans le cercle enchanté de mes bras l’être le plus adorable de la terre, je me suis enchanté de croire que la valse nous isolait dans une solitude inviolable. Mais l’illusion n’a duré que ce qu’a duré la valse.
La série de valses terminée, nous faisions le tour de la salle le long de la piste pour rejoindre la table, quand l’orchestre a attaqué la longue oscillation d’un boston. Elle a tourné la tête vers moi, je l’ai interrogée de la main, elle a répondu en se dirigeant vers la piste. Le plaisir que j’avais trouvé à la valse n’était que la moitié du plaisir que j’ai éprouvé à la valse lente. Cette danse décomposée, cette courbe nonchalante, ce lent balancement, cette longue vacillation en un sens, suspendue un instant, achevée par la même vacillation en sens inverse, suspendue à son tour pour être recommencée, m’a semblé une danse sacrée. Le temps devenait éternité, mon cœur était arrêté, mon souffle était suspendu, j’étais sur les cimes, je séjournais parmi les Immortels. J’ai savouré ces minutes merveilleuses comme des gouttes de Paradis. Fallacieuse illusion, j’ai vécu ces valses comme des parades amoureuses. Je me suis fait la réflexion que toute danse était une danse d’amour. Je me suis promis que si jamais mon espoir de me faire aimer d’elle se réalisait, je ne laisserai personne au monde que moi danser ces saintes pariades avec elle.
Nous sommes retournés à la table. J’ai senti douloureusement, que dans le temps qu’elle se rapprochait des siens, elle s’éloignait de moi. Chacune des blagues de Sébastien, chacun des rires d’elle m’a repoussé d’elle. Quand nous avons été rassasiés de rires, Pauline dit qu’elle avait appris, au syndicat, que la session syndicale à laquelle participait Arnaud se passait mal, qu’il attaquait tout le monde avec virulence. M. E. m’a expliqué l’enfance misérable d’Arnaud, de son indéfectible attachement à la classe ouvrière, de son amour intransigeant pour la liberté, ce qui a laissé sa fille rêveuse. En quelques phrases, je me suis soudain découvert un rival redoutable. J’ai perdu conscience d’eux qui m’entouraient, on me jetait aux oubliettes, on cadenassait sur moi les verrous à double tour. J’ai entendu au loin l’orchestre lancer une marche, M. E. nous a invités tous à une dernière danse. De toutes mes griffes et de tous mes ongles, j’ai tenté de remonter à la surface. Substituant sa volonté à la mienne, j’ai suivi la fille des E., lui ai tendu les bras, mais je ne suivais pas la cadence, je heurtais des couples de dos, je marchais sur des pieds, le cognais la fille des E. du genou. Il a fallu que fermement elle me guide, me tire à droite, me tire à gauche, me pousse en arrière, m’entraîne en avant. Tout en me menant, elle posait sur les miens ses grands yeux muets, mais les miens, éperdus, les fuyaient.
Lorsque nous avons enfin quitté la salle, j’ai poussé devant elle la porte du vestibule, quand elle m’a saisi par le bras : une pluie fine tombait avec un bruissement imperceptible. Il m’a semblé que sa main s’attardait à serrer mon coude, mon cœur en a été suspendu. Il faut croire que j’étais prêt à m’accrocher à n’importe quel espoir, parce qu’aussitôt l’hiver sombre et triste dans mon cœur a laissé la place à un printemps rieur et gai. J’ai marché avec délice dans la rue humide, respiré avec bonheur l’air frais. Elle et moi avons souhaité une bonne nuit à Sébastien et Pauline, comme un couple en quitte un autre. Je me serais plu à rentrer à pied, mais M. E. a tenu à me raccompagner. Sa fille et moi, nous sommes assis à l’arrière. Pendant le court trajet, tous deux immobiles comme des pierres, nous avions chacun la tête tournée vers le dehors, symétriquement : je me suis délecté à penser que si nos corps partageaient la même attitude, nos cœurs partageaient peut-être les mêmes sentiments. A la place du Marché aux herbes, J’ai indiqué à M. E. l’étroite maison où j’habite, ainsi que mes fenêtres là-haut, que l’on reconnaît parce qu’à l’une il manque un volet, j’ai eu l’extrême plaisir de la voir pencher sa tête délicate, ses yeux bleus s’enquérir du lieu où j’habitais. M. E. m’a sommé de ne pas tarder à les revoir, Mme E. m’a enjoint de fixer le jour, et j’ai eu le bonheur d’entendre leur fille me dire qu’il lui avait semblé que sa mère m’avait posé une question. Bénissant le ciel d’être un jeune homme seul, qu’une famille est fondée à inviter, qui est fondé à accepter l’invitation, j’ai obéi à Mme E. avec le plaisir que tu devines. J’ai salué la fille des E. d’un large sourire et d’une poignée franche, remercié Mme et M. E. pour la belle soirée passée ensemble. J’ai monté l’escalier dans un rêve.
La censure peut être votée, le gouvernement peut tomber, le président dissoudre l’assemblée, la majorité perdre les élections, le prix du baril de pétrole monter, le Dow Jones chuter, je m’en soucie comme d’une guigne. Politique, économie, rien n’existe plus. Mon cœur exulte et je le laisse exulter. Mon pauvre Julien, voilà une longue lettre. 20 septembre Bien cher frère, je goûte les joies les plus hautes que la vie peut offrir à l’homme. Je suis ivre d’une ivresse qui ne peut être dépassée. Je suis fou d’une folie qui ne laisse place à aucune autre. Que le fil de ma vie soit coupé, je pourrai dire : j’ai vécu.
Plus tard. Aurais-je pensé, Julien, lorsque je suis venu dans cette province de marches, dont je m’étais fait une idée gothique, il faut bien le dire, que c’est dans cet exil barbare que je trouverais ce après quoi mon âme soupirait ? Vois-tu, il faut courir, courir et courir. Il faut ne pas se contenter de ce qui ne nous contente pas. Quand, ayant couru vers un objectif, que ce lointain devenu proche se révèle ce qu’il est, un mirage, que faut-il ? Courir ailleurs. Chercher ailleurs. Ne cesser de courir et chercher.
Et maintenant ? Maintenant, j’ai deux familles, une famille naturelle et une famille élue. Je vais chez eux même en semaine, après le travail. Je prends soin de quitter l’usine après tout le monde, me dirige à pied jusque chez eux, en faisant des détours pour ne pas arriver trop tôt. Lorsqu’assis avec Mme E. dans la cuisine, j’épluche les carottes rouges et les pommes de terre blondes, que je lave la chicorée bleue, que je hache la ciboulette et le persil, devisant avec elle de riens, je me souviens d’Ulysse débarquant sur son île, et qui, la peau ridée, les cheveux filasse et les yeux rougis à cause du sel de la mer, et les habits en haillons, est accueilli par Eumée, l’excellent porcher. Il n’y a rien qui me plaise autant que cette vie familiale et ce couple heureux.
Si je ne te parle pas d’elle, c’est parce que je ne l’ai pas vue cette semaine. Elle passe ses soirées à veiller une tante malade.
Deux jours après. Je l’ai revue. Je ne te cache pas que je me suis félicité de sa longue absence, parce que j’espérais, qu’apprenant que j’étais passé plusieurs fois chez eux, elle concevrait peut-être quelque regret de n’avoir pas été là.
Quand je suis arrivé, en fait elle n’était pas là, mais Mme E. , comme si elle lisait dans mon âme comme dans un miroir, m’a dit d’aller presser sa fille, qui dans le quartier promenait les enfants d’une amie. Lorsque j’ai débouché sur la place gazonnée du quartier des villas, où Mme E. m’avait dit qu’elle était, j’ai eu le plus charmant des spectacles. Les jambes repliées, assise sur ses talons, comme une fleur sur sa tige elle penchait sa tête délicate vers le plus petit de trois enfants, je ne savais pas ce qu’elle pouvait bien lui raconter, mais il était secoué par des vagues de rires. Cette complicité était si touchante, que je m’en suis senti les yeux humides. Cet instant de bonheur a brutalement été rompu par les hurlements de la fillette : l’aîné, un garçon assez fort, aux mèches plates, plein de rage, avait arraché à sa sœur la voiturette en bois à quatre roues et timon, dans laquelle on promenait autrefois les enfants dans cette région, avait poussé sa sœur, l’avait fait tomber, et maintenant il lui donnait de méchants coups de pied. N’importe qui se serait précipité sur lui et lui aurait donné autant qu’il en donnait. La fille des E. s’est interposée, a tendu les bras au garçon, lui a parlé. Cette attitude, loin d’apaiser le garçon, a décuplé sa rage. Criant, il a martelé la jeune fille de coups de poing et de coups de pied. Elle, ouvrait les bras, désolée, s’affligeait, pleurait même : à la fin, il s’est jeté dans ses bras, a sangloté de toute son âme, et elle le berçait doucement. Plus tard elle a imaginé une ronde à eux quatre, sans cesser d’accorder au garçon le plus clair de son attention, de ses regards, de ses sourires. Ils faisaient vraiment le cercle le plus charmant qu’on puisse voir. La concorde revenue, elle s’est approchée de moi, avec les enfants, et m’a saluée de cette habituelle poignée de main franche, en camarade, qui me donne à chaque fois un pincement au cœur. J’ai dit bonjour au garçon, mais il a reculé les sourcils froncés, sans répondre un mot. Quand le plus petit dans la voiturette qu’elle tirait d’une main, le garçon accroché à sa main, la fillette dansant devant nous, nous sommes rentrés, je me suis plu un instant à l’innocente idée qu’elle et moi, nous promenions nos enfants.
La jeune mère des enfants, revenant de ville, est venue à notre rencontre. Elle a paru étonnée de moi, a menacé la fille des E. du doigt, l’a accusée de cachotterie, lui a demandé de me présenter. La fille des E. était perplexe, je savais pourquoi : elle n’avait jamais prononcé mon prénom, mon nom de famille n’avait jamais été cité en famille. J’ai admiré comme elle a tourné la difficulté elle m’a proposé de me présenter moi-même. J’ai à mon tour, tourné la difficulté en me présentant de mon seul prénom. La jeune femme m’a soumis à un feu roulant de questions, d’où j’étais, où je travaillais, si j’habitais chez mes parents, comment la fille des E. et moi avions fait connaissance, avec la plus totale impudeur. J’ai éludé toutes les questions, en lui demandant à chaque de deviner, et en riant à ses réponses. Je ne cache pas que la désinvolture, avec laquelle elle laissait la fille des E. s’occuper de ses enfants, pendant qu’elle me questionnait, ajoutée à l’indifférence que montrait la fille des E. à notre aparté, ont fini par m’agacer, et je ne l’ai pas caché. J’ai dit à la fille des E. d’une voix courte, que sa mère m’avait envoyé la chercher. La fille des E. m’a lancé un regard glacial, me tournant le dos, a redoublé de gentillesse envers la jeune femme, l’a raccompagnée jusque chez elle, les enfants toujours autour d’elle.
Sur le chemin d’aller chez eux, la fille des E. me faisait sombre figure. Je lui ai demandé si elle m’en voulait. - Vous avez vu comment vous lui avez parlé ? - Je n’aurais pas été ce que j’ai été, ai-je dit, si elle n’avait pas été ce qu’elle a été. - Elle a eu la méchanceté de vous faire de la conversation, et vous avez eu la bonté de lui battre froid. - Elle faisait de la conversation avec moi, c’est vous qui vous occupiez de ses enfants. - Moi, et non vous. Est-ce que ça avait l’air de me déplaire ? Vous saviez que cette jeune femme était mon amie. Au moins pour moi, vous auriez pu avoir de la déférence pour elle.
Je n’ai rien répondu, tellement j’étais stupéfait. Pour me traiter de la sorte, avait-elle pour moi si peu d’inclination ? Tout donc était à faire ?
Au dîner du soir, la fille des E. avait retrouvé tout son entrain, et semblait ne plus m’en vouloir le moins du monde.
Le lendemain. J’ai de nouveau dîné chez eux. La conversation a été gaie et enjouée, l’incident d’hier était oublié.
Toute la soirée, qu’elle fût loin de moi, ou dans le salon, ou dans sa chambre, toutes les portes de l’appartement étant toujours ouvertes, et bien que mes yeux se portassent rarement sur elle, mon âme ne l’a pas quittée, suspendue à ses paroles, à ses gestes, à ses pas, à son souffle. J’existe deux fois et mon cœur bat double, quand je la sais proche.
Pour parler enfin de ces choses, je ne te cache pas que leur discrétion ne laisse pas de me mettre mal à l’aise. Ils ont la bonté de ne parler ni de Papa, ni de Maman, ni de toi, ni de ma situation à l’usine, mais cette discrétion ne gomme rien de tout cela. L’énorme distance qui nous sépare existe bel et bien. Je ne crains qu’une chose, c’est que la réalité ne se venge. Il faut à tout prix que je comble le fossé qui nous sépare. Comment ? Je ne cesse d’y penser.
J’ai décidé de ne pas aller chez eux de quatre jours. La lasser de moi est ce que je redoute le plus au monde.
24 septembre
Hélas, mon cher Julien, quand je crains trop de me rappeler à elle, c’est elle qui, malgré elle, se rappelle à moi.
La fuyant, je n’avais pour toute ressource que de me réfugier dans la foule du soir, jusqu’à ce que le désert des rues me fasse battre en retraite chez moi. Je faisais mon troisième tour de l’ancienne Place d’Armes, quand, comme un chien tombe en arrêt, je me suis arrêté brusquement : au travers de quarante ou cinquante passants, je l’ai vue, elle, parlant à quelqu’un dissimulé dans le pas d’un magasin. Aussitôt, la jalousie a happé et mordu mon pauvre cœur. D’un même mouvement, j’ai fait demi-tour, et j’ai fui, comme quelqu’un qui a vu quelque chose de défendu. Longeant les murs, j’ai fini par m’arrêter dans un abri-bus, et lâchement l’épier par l’interstice de ses plaques de verre. L’angoisse m’étreignant l’âme, j’ai guetté ce quelqu’un de caché, qui est sorti enfin. Comme une vague énorme, un bonheur immense m’a submergé : c’était sa mère. J’ai levé la tête vers le ciel, hochant la tête sur moi et éclatant de rire. J’ai contemplé avec ravissement cette scène de Paradis : une jeune fille faisant les courses avec sa mère. Depuis que je suis né, Julien, je n’ai jamais vu une beauté aussi pure battre d’une bonté aussi douce. Pour ne pas les croiser, j’ai fui par une ruelle.
Depuis mon retour, son image me fait sourire de béatitude.
Le lendemain. Je suis depuis trois jours au service du personnel. Je n’ai pas pu m’empêcher d’enfreindre mon règlement. Dès que j’ai été seul, je n’ai pas pu m’empêcher de compulser l’ordinateur sur la fille des E.
Tu ne peux savoir l’effet que cela fait, de voir préciser aussi crûment en une seconde, ce qu’ont laissé dans le flou le plus charmant des dizaines de jours de fréquentation. J’avais l’impression d’accéder à un mystère réservé aux seuls initiés. J’ai appris une foule de choses sur elle, dont je n’étais absolument pas curieux, date et lieu de naissance, elle a sept ans de moins que moi, adresse, date d’obtention de ses diplômes, date de son engagement, nombre de jours de maladie, salaire, qu’elle déjeune au restaurant de l’entreprise, en deux mots comme en mille, rien qui m’ait avancé dans sa connaissance. Ce qui m’a touché extraordinairement, c’est de voir son prénom inscrit, tout nu, sans Mademoiselle. Cela m’a troublé que mes yeux touchent ainsi son prénom, comme si sa main se posait sur mon bras nu, tellement qu’il a fallu qu’au plus vite j’appuie sur une touche, pour qu’au plus vite l’image disparaisse.
Tu m’écris qu’à cause de mes lettres, touché par la contagion, tu es tombé amoureux, toi aussi. Je suis tombé un jour amoureux fou d’une jeune fille, pour avoir vu un film d’amour. Je n’ai pas tardé à m’apercevoir que je n’étais hélas tombé amoureux fou que de l’amour. Laisse-moi te mettre en garde : l’important est de ne pas forcer sa nature.
26 septembre
Que l’on a une soif d’oiseau quand on aime. Une goutte vous désaltère.
J’étais allé prendre un café à la cafétéria, où je consultais un livre d’économie. Une bande d’employés est entrée, femmes et hommes, elle en était. Elle m’a aperçu en même temps que moi elle. Comme il n’est guère pensable qu’à l’usine, nous affichions que nous nous connaissons, ce bref éclair de regard a été notre seul salut.
Elle s’est assise comme la chaise s’est présentée, sa vue s’offrait à moi de profil. Tu sais qu’il n’est pas nécessaire de poser le regard sur une personne, pour que les yeux ne perdent rien de ses gestes, de ses mouvements, de ses regards mêmes. Sans poser les yeux une seule fois sur elle, je ne l’ai pas quittée des yeux une seule seconde. Ce qui m’a peiné plus que je ne saurais dire, c’est que pas une fois, elle n’a usé d’un artifice, rêver, faire le tour de l’assistance, chercher quelqu’un, regarder l’horloge, écarter une boucle, pour jeter un regard sur moi. Pas une fois. Je ne suis occupé que d’elle, elle s’occupe de tous sauf de moi. Je m’abîme en adoration devant son autel, elle fraternise avec tout le monde. Je me consumais comme une branche, je me réduisais en cendres.
Elle suivit ses compagnons la dernière, mes yeux la suivirent, mendiants muets. Elle allait pousser la porte battante, quand elle s’est tournée vers moi, et a posé ses regards sur les miens. Cela n’a pas duré plus longtemps qu’une fraction de seconde. J’étais la terre assoiffée que désaltère la douce pluie bienfaisante. J’étais l’asphyxié à qui un souffle d’air rend la vie.
Hélas, je m’interroge à présent. Je balance dans le doute : et si ce regard n’était qu’une de ces politesses du cœur, dont elle est si coutumière envers chacun ? Elle ne pouvait moins que me saluer d’un bref regard. Que vais-je chercher où rien ne se trouve ? Mais alors que mon esprit s’interroge, pourquoi mon cœur exulte-t-il et chante-t-il tant d’actions de grâces ? Ah, puisse mon cœur avoir raison plus que ma raison.
Le lendemain. J’ai décidé de ne pas aller aujourd’hui chez eux. Bien qu’ils m’accueillent toujours à bras ouverts, ils m’intimident comme ils ne m’intimidaient pas au début. J’ai l’impression de me trouver au fond d’une impasse. J’appréhende de plus en plus que soient abordés dans la conversation les sujets de ma situation et de mon avenir, et le moins que je puisse dire, c’est que je ne suis pas armé pour me défendre.
Pour me tromper, à la place de les voir, j’ai fait un vaste cercle autour de leur cité. Approcher ce qui lui est proche me rapproche d’elle. A faire connaissance des rues et des places qui lui sont familière, j’ai l’impression d’entrer dans sa familiarité.
Puis je suis revenu et je t’écris ceci.
Le soir. Je n’ai pas pu résister, il a fallu que j’aille chez eux. Mes craintes sont vaines. Les E. m’ont accueilli comme un fils, Sébastien comme un frère, et elle, comme elle.
Dans leur jardin, la fraîcheur des nuits meurtrit les légumes et les fleurs. Les tomates prennent un coup de pâle, les feuilles des concombres et des courgettes jaunissent, les pétales des roses se froncent et commencent à brunir. Nous avons cueilli les dernières tomates, les derniers concombres, les dernières pêches. Déjà point la glorieuse saison des pommes et des poires.
Je m’étais levé avec M. E., pour partir avec lui, lorsque j’ai assisté à une courte scène, inimaginable pour des êtres comme nous. Mme E, levant le ton, s’est tout d’un coup fâchée que son mari soit tout le temps sans un sou en poche. M. E. , haussant les épaules, lui a dit qu’il n’avait aucun besoin d’argent. Mme E. lui a répondu qu’il la blessait d’être toujours dépourvu. M. E. lui a dit qu’il n’avait aucune envie de s’encombrer, et il lui a tourné le dos pour mettre un point final à la discussion.
Imagines-tu des êtres de ce type parmi les nôtres ? Dans notre monde, les gens sont des individualistes à tous crins. Chez les parents, chacun tient un livre de comptes, comptabilise ses gains et ses dépenses, et s’il emprunte à l’autre, il lui rembourse avec intérêts, et s’il l’oublie, il se fait rappeler à l’ordre. Autour de nous, connais-tu un couple de cette générosité-là ?
Suis-je victime de mon imagination ? Lorsque je suis parti avec M. E., le regard d’adieu dont m’a salué sa fille, a été plus long que les regards habituels. Puis-je m’autoriser enfin l’espoir d’un début de retour de mes sentiments ? A moins que ce regard ait été un regard d’interrogation en réponse aux insistants miens ? Je vous écoute ? Que me voulez-vous ? A cette pensée la honte me brûle comme un fer rouge.
Ai-je tort d’analyser tout sans cesse ? Je n’y peux rien. Le doute sème ses pièges et me détourne d’avancer. Ton Rémi.
PS. S’il te plaît, persuade Maman de ne pas me contraîndre à prendre le téléphone. Je ne veux plus courir à la parisienne, je veux cheminer à l’allure de mon esprit et de mon cœur. Réservons le téléphone aux affaires, il n’est bon qu’à cela. Je leur écris tous les quinze jours, qu’elle m’écrive en retour.
30 septembre
Parce que je n’ai pas vu cet Arnaud, est-ce que je ne tends pas à nier son existence ? N’est-ce pas parce que je le prends comme une illusion, que je tiens mes craintes pour illusoires ? Que se passera-t-il, le jour fatal où je le verrai à ses côtés ?
Le soir. Je t’en parlais, elle m’en a parlé.
Abruptement, elle m’a dit, qu’à la suite de cette malheureuse session d’été, Arnaud avait été convoqué au siège de la centrale, mais qu’il n’allait pas tarder à revenir. Elle a ajouté, comme si elle se faisait un devoir de m’en informer, qu’Arnaud et elle avaient conçu le projet de se marier l’année prochaine : j’ai eu l’impression qu’elle me dévêtait, qu’elle m’abandonnait nu au bord de la route.
Mais il a suffi que je prenne note du ton d’honnêteté farouche qu’elle a eu pour me dire cela, et du regard qui a suivi pour que mon espoir, qui dépérissait, aussitôt nourri, reprenne sa vigueur.
Pour t’expliquer cela, j’avais trouvé au marché aux puces du samedi, entre autres vase de Gallé et stylo à pompe offerts à Mme E et à M. E, une double boucle de ceinture en argent, que j’ai offerte à leur fille : parmi les ciselures, un regard observateur pouvait distinguer deux cœurs, qui s’entrelacent quand on ferme la boucle. Elle m’en a remercié d’une voix et d’un sourire, que j’ai bus comme une feuille d’arbre boit le soleil. Mais cette boucle, une fois qu’elle l’eut observée, l’a laissée rêveuse, ce qui m’a comblé plus que je ne saurais le dire.
C’est à la suite de cela qu’elle m’a parlé d’Arnaud.
Plus tard. Quand dans leur étroite entrée, son bras blanc frôle le mien, son épaule délicate frôle la mienne, que ma poitrine sent la tiédeur de son beau dos courbe, tu ne peux savoir comme je me sens défaillir. Son honnêteté ne se doute pas combien tous ses gestes innocents, poser sa main douce sur ma main, me pousser d’une main légère pour que je passe devant elle, me parler à l’oreille et sentir son souffle tiède sur ma joue, combien tout cela est pour moi un délicieux supplice. Il ne manque parfois que d’un cheveu, que je lui réponde comme elle me parle, mais à la pensée qu’un contact la repousserait peut-être à jamais, l’horreur me saisit, et je m’écarte d’elle plus loin que si elle me répugnait.
Je n’imagine pas faire vers elle aucun pas d’aucune sorte. Je n’espère qu’une chose, que grâce à mon infinie patience, de mon amour, naîtra doucement le sien. Je veux que de son amitié naisse son amour, comme du bouton s’ouvre la corolle. Pour cela il ne faut qu’une chose : entourer la plante de soins attentifs, et attendre qu’elle éclose toute seule.
Le lendemain. Je voulais la voir ce soir, mais une réunion à laquelle je n’ai pu me dérober, m’a enchaîné à l’usine. J’ai été consolé de ma détention, par la présence d’un collègue de travail de la fille des E. La pensée que j’étais proche de quelqu’un qui est tout le temps près d’elle, m’a consolé d’être absent d’elle. Savoir que ses yeux s’étaient arrêtés tout à l’heure sur ce front, sur ces yeux, sur ces lèvres, que cette main était encore tiède de sa main, ces oreilles fraîches de ses paroles me rendait ce collègue plus cher qu’un vieil ami. J’ai sûrement trompé ce jeune homme sur l’intérêt que je lui portais, mais dans ses procédés, j’ai peur que l’amour soit tout sauf honnête.
Tu peux mesurer, cher Julien, l’étrange sobriété de l’amour : des miettes le nourrissent.
4 octobre
Le triste hiver s’approche, mon cher Julien. Ces vapeurs blanches qui pendent entre les toits comme des linges, cette flèche qui disparaît là-haut, dans le brouillard épais, cette ville emprisonnée tout le jour dans ces murs de brume, ce jour qui, à chaque pas qu’il fait bat en retraite sur deux fronts, le matin et le soir, cette heure décalée qui accentue encore l’avancée de la nuit, tout cela qui angoisse tellement d’âmes, n’a pas plus d’effet sur moi que la toile d’un décor, tellement l’action de la pièce m’accapare.
Je la verrai demain, voilà mon refrain la nuit, quand l’œil grand ouvert, je tarde à m’endormir. Je la verrai ce soir, voilà mon refrain, quand, me réveillant, je vois par la fenêtre le brouillard couvrir, comme un chapeau, le chef de la ville jusqu’aux yeux. Je la vois tout à l’heure, voilà mon refrain, quand me réveillant de ce rêve qu’est le travail, je reviens à moi.
Je la revois le soir, et ma journée est pleine.
Et l’ayant revue, je n’espère qu’une chose, c’est que le jour du lendemain soit le même que le jour de la veille. Espérer que les jours se répètent semblables sans fin, n’est-ce pas le signe du bonheur parfait ?
6 octobre
Que Papa, mon cher Julien, se fie moins aux racontars de M. Alain P., qui a peut-être un peu d’humeur que je ne le recherche pas. Il est vrai qu’il m’arrive de traîner avec des employés au sortir de l’usine, mais je serai le dernier à mêler travail et loisir. Je n’ai jamais sollicité d’aucun chef de service, comme il semble le suspecter, aucun passe-droit pour qui que ce soit. La machine fonctionne excellemment, pourquoi irai-je la gripper par une faiblesse imbécile ? Perturber le système de régulation nuirait à ceux-là mêmes que je voudrais servir. D’ailleurs, personne n’a jamais sollicité de moi quoi que ce soit.
Je ne me juge ni comme favorisé, ni comme défavorisé. Puisqu’il ne s’agit que de compter, n’est-ce pas la même chose, si l’on compte des œufs ou des bœufs ? Peu importe la place qu’on a, l’important est que l’on tienne toutes les autres places comme équivalentes à la sienne, et que l’on ne s’investisse pas d’un pouvoir personnel.
Deux jours plus tard. Tu tiens dans ta lettre, à ce que je ne néglige pas les arts. Sache, en réponse, que depuis que m’est arrivé ce qui m’est arrivé, jamais ma sensibilité pour les ciels, les arbres, les personnes, pour tout ce qui vit, n’a été plus forte et plus aiguë, mais jamais non plus l’art m’a tellement ennuyé, jamais je n’y ai senti autant d’artifice.
Depuis que je pratique l’art d’aimer, je suis sensible aux choses et aux êtres, comme jamais je n’ai été sensible à aucune œuvre d’art.
9 octobre
C’est aux courses du soir, mon cher Julien, que je dois mon premier trésor : la liste des courses écrite de sa main, que j’ai prétendue avoir perdue. Je l’ai, dans un premier mouvement, épinglée au mur, puis je l’en ai ôtée, tellement il m’a paru indécent de l’afficher. Comme une relique, je l’ai serrée précieusement dans le secret de mon secrétaire.
Le lendemain. Te rends-tu compte, cher frère, que sans cet événement infime, le bonjour que Maman m’a demandé de porter à son ancienne femme de ménage, j’aurais toute ma vie jugé l’homme selon le code glacé des gens de notre classe ? Il a fallu cette porte d’office ouverte par hasard, pour que je découvre, dans ce Nouveau Monde à deux pas de l’Ancien nôtre, qu’un de ces couples du bon peuple que les nôtres dédaignent en raison de leur obscurité et de leur demi-pauvreté, était, en art de vivre, notre maître et notre modèle ? Je ne te dirai pourtant pas la profession de M. E., que j’ai apprise. Nommer la profession de quelqu’un, c’est le classer, et le classer, c’est le juger. Quelque correction qu’un esprit éclairé peut apporter à l’impression que lui fait la connaissance de la profession d’une personne, son jugement ne laissera pas d’en être touché.
Si tu déduis de cela que Mme E. et M. E. exercent une profession peu considérée et de petit revenu, tu auras, bien sûr, raisonné juste. Mais si tu ajoutes, te référant à mon passé de contestataire, que je me suis épris des E. à cause de cela, tu ferais une erreur. C’est en raison de leur largesse de pensée, de leur respect d’autrui, de leur bonté, de leur générosité, de leur humilité que j’en suis tombé amoureux. Et la fille est l’écho des paroles, le reflet de la pensée des parents. Elle est la rose du rosier, la fleur dans le vase.
Le peu de considération de leur profession et leur petit salaire, me diras-tu, sont justement la source de leurs humilité, générosité, bonté, respect d’autrui, largesse de pensée. Par conséquent, c’est bien du peu de considération de leur profession et de leur petit salaire que tu es tombé amoureux, ne sois pas hypocrite.
A la réflexion, peut-être as-tu raison.
Plus tard. J’ai beau me dire : dans ton intérêt, ne la vois pas ce soir. Manque-lui. Si elle ne t’aime pas encore comme tu l’aimes, de ton manque, un amour comparable naîtra-t-il peut-être ? Elle m’a dit hier soir : Je vous vois demain. J’attendais si peu cette question, que me jetant sur l’offre gloutonnement, j’ai répondu à la hâte : oui, oui. Mais de cette gloutonnerie, j’ai eu tellement honte que je me suis juré que je n’irai pas.
Mais ce soir, jetant ma résolution aux orties, j’y suis allé, le cœur chantant à plein gosier.
La vraie vérité, c’est que je suis sûr et que je doute, avec la même force.
Qui ne peut voir à chaque instant qui il aime, n’a pas de plus grand bien que d’y penser et d’en écrire sans cesse. Je me doute combien ce harcèlement de mes longues lettres doit te lasser.
PS. Quand je suis à l’usine, et que je sais qu’elle y est aussi, combien de fois je me figure que se croise, palpitantes comme des oiseaux, une pensée de moi vers elle, une pensée d’elle vers moi. Peut-être entend-elle parler autour d’elle, de moi. Dieu veuille que ce soit en bien.
17 octobre
J’ai fait la connaissance d’Arnaud : je suis perdu.
Elle et lui avaient dû se voir, parce que c’est elle qui lui a ouvert. Je rends grâce au ciel que le spectacle de leurs effusions, lors de leurs retrouvailles, m’ait été épargné : j’en aurais eu le cœur écartelé. Le seul hiatus, néanmoins, soyons honnête, a été son entrée : Sans blague ? Vous êtes le fils S. ? Mais ce hiatus a été corrigé à l’instant même par une chaleureuse poignée de mains. Ce qui m’a ouvert à lui, c’est que de toute la soirée, il n’a pas eu un geste ni un mot tendre envers la fille des E., et ce témoignage de respect, si c’en était un, a forcé ma sympathie. L’attitude de la fille des E., par contre m’a stupéfié. Elle a tenu avec un art consommé la balance égale entre nous deux, accordant à l’un la même attention qu’elle accordait à l’autre. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander perfidement si elle ne voulait pas garder les deux fers au feu. A moins qu’elle aimerait que ceux qui l’aiment, s’aiment : je crois les femmes assez utopistes sur ce point.
Le pire est que je n’ai pu m’interdire d’admirer Arnaud. Son assurance en lui, son esprit d’à propos contrastent avec ma timidité, mon indécision. C’est un homme d’action, tout à fait digne de la fille des E.
Qui aurait pu deviner qu’un tel coup me serait porté ? Pardon. Quelqu’un : moi. Elle ne m’avait rien caché. Mais j’avais décidé de ne croire qu’en ce que je voyais. Je ne voyais rien, je ne croyais donc rien.
J’ignorais d’office un inconnu parce qu’il était inconnu, mais, dans mon subconscient, je pensais qu’un fils comme moi n’avait pas à craindre, tout militant qu’il fût, un rival ouvrier.
Et maintenant, le présomptueux imbécile crie et hurle parce que l’autre existe, et qu’il a la haute main sur la belle.
22 octobre
Quand, au travers du grillage, je l’ai vue, elle, adossée à la maisonnette au fond du jardin, et Arnaud penché sur elle, comme quelqu’un qui se brûle la main et brusquement la retire, j’ai fait demi-tour. Divaguant, j’ai couru vers mon garage, sorti la Ferrari, qui a bien toussé et craché, et bondi vers la ligne bleue des Vosges.
D’autoroute en route départementale, de route départementale en chemin vicinal, de chemin vicinal en chemin forestier, soulevant les barrières de bois baissées par les chasseurs, je suis monté au plus haut. Quand je n’ai plus vu que le ciel au-dessus de moi, j’ai coupé le moteur. J’espérais trouver dans la nature silencieuse un peu de paix pour mon cœur : sur le plateau clairsemé de hauts pins semblables à de beaux candélabres, j’ai ressenti le plus cruel des désenchantements. Dans le silence sublime de la divine nature, j’éprouvais une souffrance accrue. De désespoir, sous le soleil sanglant, puis sous la lune blafarde, comme un fou je me suis élancé vers le vallon, j’ai traversé les basses sapinières, les bois de feuillus espacés, les coteaux pelés, les épais buissons épineux, j’ai franchi des ruisseaux glacials. J’ai eu beau m’exténuer, ma fatigue n’a pas eu raison de ma détresse, et, lorsque vers deux heures du matin, échevelé, éraflé de partout, les manches trouées d’accrocs, trempé jusqu’aux genoux, j’ai poussé la porte de ma lugubre garçonnière, j’étais plus désespéré que jamais.
Trois jours plus tard. Comme la piètre limaille par l’aimant vigoureux, irrésistiblement attiré, hélas, je retourne chez eux. Tout le long du chemin, je tremble qu’il soit là, mais qu’il ne soit pas là ne m’apaise pas pour autant, parce que je tremble qu’il arrive. Mon cœur ne trouve quelque accalmie, que lorsque la fille des E. m’emmène faire des courses, rendre visite à une malade, garder des enfants. Mais même alors, je ne suis guère heureux, parce que, l’ayant toute à moi, je sais que l’instant d’après, je ne l’aurai plus, et que si je ne l’ai plus, c’est lui qui l’aura.
Bref, qu’il soit là ou non, je perds du champ. Ah. Julien. Je suis malheureux comme les pierres.
27 octobre
Poussé à bout comme j’étais, j’ai eu recours à un enfantillage. Le long du mur de l’atelier 2 où travaille la fille des E., court à mi-hauteur, une passerelle métallique, qui joint les bureaux des commerciaux et le hangar des expéditions. Emprunter cette passerelle, c’est s’exposer à la vue de tout l’atelier. J’ai demandé à M. Alfred C., chef du département de la fabrication, de m’expliquer la chaîne des tâches. Je l’ai retenu sur la passerelle, prenant bien soin de ne pas jeter les yeux dans la fosse, de jouer l’humble, me mettre en retrait, parler peu. Quand, au bout de la passerelle, nous avons refermé sur nous la porte métallique, quittant M. Alfred C. avec hâte, courant comme un fou, j’ai contourné l’atelier 2 à l’extérieur, monté l’escalier des commerciaux quatre à quatre, collé le visage au hublot de la première porte, et de tous mes yeux épié la fille des E. Elle était penchée à son poste, bonheur suprême, une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, elle a levé la tête là-haut vers la porte métallique par où je venais de sortir. Tu ne peux savoir comme ces regards ont été pour mon cœur affamé une nourriture vivifiante.
Depuis, je vis des heures bucoliques dans les verts pâturages.
28 octobre
Que je la questionne carrément sur ses sentiments, Julien ? Grands dieux. Pour peu que son amour soit timide encore comme un oiseau, la moindre question, l’effarouchant, le ferait s’envoler à tire d’aile, et je la perdrais à jamais. Je ne peux attendre qu’une chose, c’est que d’elle-même elle s’approche et s’enhardisse.
Si elle m’aime ? Ce que j’en crois ? Parfois je crois que oui, parfois je crois que non. Si elle m’aime, est-ce de l’amour ? Cette beauté à vous couper le souffle, cette générosité pure, cet équilibre rare, cette activité incessante, n’est-ce pas l’humanité à son faîte ? Mais cette humanité à son faîte est-elle capable d’aimer d’amour, qui est total déséquilibre ?
Parfois, il me naît de tels espoirs fous, que je ferais n’importe quoi, sauter dans un brasier, m’élancer du haut d’une falaise, de mon long-rifle me prendre moi-même pour cible, comme ça pour rien. Mais d’autres fois, je me sens comme un haillon jeté, tellement elle me paraît d’un monde différent, me semble d’une autre planète.
Il y a peu de temps, vivre entre un beau tableau, deux auteurs anciens et des meubles d’époque, était pour moi le paradis. Je vivrais mieux, aujourd’hui dans une chambre au plâtre nu, au plancher rafistolé, aux fenêtres disjointes, à l’ampoule nue. Le seul souci que je garde de mon ancien âge, c’est de bien m’habiller, parce que s’il est une chose que je redoute, c’est de ne pas lui plaire.
PS. Par honnêteté, elle m’a appris qu’à la suite de ses contestations, Arnaud avait demandé au syndicat de le rayer de ses listes. Je crains que cette rébellion ne rehausse son prestige auprès d’elle. Ce qu’on peut craindre d’un rival, n’est-ce pas la force de caractère ?
2 novembre
Mon cher Julien, rencontrant Arnaud par hasard en ville, lui, faisant un bout de chemin avec moi, nous entretenant tous les deux des E., par matière de plaisanterie il m’a invité à chercher, pour changer, non les qualités des E., mais leurs défauts. Il a trouvé qu’ils commettaient plus que les sept péchés capitaux, qu’ils étaient avares de toute espèce d’ambition, luxurieux de s’aimer à leur âge, paresseux de rester couchés le dimanche matin, gourmands de baeckehoffe et de tartes, mais que le péché capital de tous leurs péchés capitaux était que deux ennemis héréditaires comme lui, Arnaud, et moi, puissent les aimer pareillement : c’était le meilleur signe qu’il y avait quelque chose de monstrueux en eux. J’ai bien ri, j’étais ravi qu’il m’adopte aussi bien.
Seulement, sur cet élan de cordialité, j’ai commis la faute de l’inviter à monter chez moi. Connaître un rival vaut mieux que l’imaginer, m’étais-je dit.
Allant et venant dans mon deux pièces, inspectant tout sans mot dire, ouvrant pour finir mon coffre, il a saisi ce malheureux fusil de chasse, des boîtes au fond, a sorti deux cartouches, l’a chargé, a appuyé le double canon sur ma poitrine. -Prenez garde, il a la détente facile. -Vous avez peur, demanda-t-il, sarcastique. - Avouez que c’est un curieux geste, ai-je dit en écartant le double canon, en pensant que l’idée de me supprimer lui avait peut-être passé par la tête. - Vous ne concevez pas qu’un homme comme moi ait envie de tuer un homme comme vous ? Vous ne concevez pas qu’on puisse prendre les armes, descendre dans la rue, s’insurger ? - Qui s’insurge, ai-je dit, en faisant un geste dans la rue ? - De la paix qui règne dans les rues, vous déduisez que la concorde règne entre tous. Savez-vous la haine terrible que peuvent porter les défavorisés à cette déesse : la richesse, et à ses deux prêtresses : la paix et l’ordre ?.. .. Bien sûr. Comment le sauriez-vous ? - Il ne s’agit pas de savoir ou de ne pas savoir, ai-je dit. Un homme qui se livrerait aux extrémités que vous dites, avancerait-il ses affaires d’un pas ? Reculerait les affaires de tous, et les siennes en particulier, bien plutôt. Au lieu de se jeter contre le mur et de s’y casser la tête, ne ferait-il pas mieux de passer par une brèche ? Vous savez bien qu’il ne manque pas de fissures dans les murs qui séparent les classes, qui ne demandent qu’à s’élargir. -Quelle maîtrise de soi, a-t-il répondu, railleur. Mais que croyez-vous qu’ils fassent, tous ? Avec l’espoir de réussir, ils se tuent à travailler et à être honnêtes. Réussissent-ils par ce moyen ? Le travail et l’honnêteté les dévastent et les ravagent. Pour parvenir, il n’y a qu’un seul et unique talent à posséder : tromper et voler. Ne possèdent hélas ce talent, que ceux qui ont du bien à accroître La loi économique est féroce : seul le quelque chose qu’on a donne le talent pour avoir plus. Si vous n’avez rien, vous n’avez que le talent qu’il faut pour ne rien avoir. Celui qui est né dans la misère, meurt dans la misère. Vous condamnez celui qui par honnêteté s’insurge, remerciez Dieu qu’il ne vous ait pas fait naître sous la même étoile que lui.
Il a haussé les épaules et hoché la tête comme s’il était vain d’essayer de me convaincre, a jeté le fusil dans le coffre, et est parti.
Depuis, je ne cesse de penser à ce qu’il m’a dit, et je me surprends à prendre ma défense. Ai-je moins de mépris de l’argent qu’eux ? Est-ce que je dépense davantage? Mon nom ? J’ai un oncle paternel mal famé et sans le sou. Si de frère à frère, le nom ne pèse pas le même poids d’argent et de renom, pourquoi pas de père à fils ? Mes espoirs de succession ? Mes espoirs de succession sont plutôt des désespoirs. Mes comptes en banque ? Si l’argent n’appartenait pas à mon père, je liquiderais mes liquidités sur le champ. Si l’on excepte les apparences, est-ce que je ne vis pas de la même vie qu’eux ? Et toi, comme moi, Julien ?
5 novembre
Mon Julien, les voiles de l’espoir se gonflent et se dégonflent selon les jours et les vents. Après le travail, j’étais allé chez eux plein d’appréhension, comme à chaque fois. Comme la victime redoute que son tourmenteur le frappe là où il l’a déjà frappé, mon pauvre cœur redoutait que la présence d’Arnaud le blesse il l’avait blessé. Mais le pire n’est jamais sûr : j’ai passé avec les E. la plus belle des soirées.
Toute la famille était là. Après le dîner, Sébastien a eu l’heureuse inspiration d’un tarot à cinq. Nous avons tous applaudi à cette idée. Nous nous sommes assis autour de la table ronde de la cuisine, pendant que Pauline s’installait devant la télé au salon.
C’est un plaisir rare de jouer avec Sébastien qui, de ses parties fait des opéras-bouffes, enchaînant récitatifs, airs, mimes, dialogues parlés, sans arrêt. Sans pitié, il félicitait avec enthousiasme sa sœur pour ses bévues quand elle n’était pas sa partenaire, et la vouait aux gémonies quand elle l’était. Il lui a dit qu’il l’avait rarement vue aussi peu au jeu. Tu comprendras que, rêvant qu’elle rêvait de moi, j’étais aux anges.
Les philosophes se déchaînent contre le divertissement, mais je t’assure que je donnerais toutes les journées utiles d’une vie, contre une soirée comme celle-là, passée entre gens qui s’aiment, à rire et jouer aux cartes, tellement à côté de cet inutile-là, le plus utile est le plus inutile qui soit.
Le lendemain. Il est vrai que l’amour vous dessille, vous dépiaute, vous dépèce. Avant, je jurais que la société était bien faite, qu’étaient honorés la valeur et le mérite, que la réussite couronnait et la gloire sacrait les meilleurs et les plus talentueux. L’amour a ôté à mes yeux leur taie. La réussite couronne et la gloire sacre l’habileté et l’artifice, au faîte de la société dominent la rouerie et l’ambition. Comme le grain germe dans l’obscurité de la terre, c’est dans l’obscurité que naissent et se développent la vertu et le talent. La vraie vie, c’est-à-dire la charmante modestie, le beau naturel, la douce égalité fleurissent sous le couvert, dans la fraîche obscurité. Je vois trop bien qu’en disant ceci, je scie la branche où je suis assis, ce qui me désespère.
Déchiré, j’erre sur les pentes, entre la haute montagne et la plaine, n’étant plus de l’une et n’étant pas de l’autre.
8 novembre Horrible cauchemar, Julien. J’étais à genoux devant elle, j’essayais de tendre mes mains vers elle, en vain. Mes muscles étaient frappés d’asthénie. J’étais paralysé. J’étais une statue de pierre. Lorsque réveillé, ma raison a jeté un coup d’œil sur ce mauvais rêve, moi qui n’ai jamais pleuré sur mon sort, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, devant le sombre avenir qui m’attend. Depuis deux jours je ne l’ai pas vue. Elle est allée passer la fin de cette semaine chez un de ses oncles, aux confins de l’Alsace et de la Lorraine. J’ai aimé qu’elle aime sa famille, mais j’ai jalousé l’oncle de son tête-à-tête avec sa nièce deux jours entiers.
Là-dessus un horrible cauchemar me plonge dans la cruelle réalité, je pense à ma situation double, et désespère de mon sort.
4 jours plus tard. Il a fallu ta très affectueuse lettre, mon cher Julien, pour armer la main de mon stylo, tellement j’ai perdu tout ressort. Strasbourg me laisse maussade, le visage des passants me renfrogne, mes Grands Augustins, mon Homère, mon Baudelaire m’ennuient, la musique n’est plus pour moi que bruit grinçant. Quand nous perdons notre goût, nous nous perdons nous-mêmes.
J’envie Arnaud d’avoir, en tant que militant d’une cause si nécessaire, d’avoir des raisons d’agir si puissantes. Je me figure que, si j’étais à sa place, jouant un tel rôle si indiscutable, je serais le plus heureux des hommes.
Tu as raison, ce doute qui me ronge vient d’un manque d’assurance en moi, qui n’était pas tellement mien, mais l’est pleinement devenu, le jour où j’ai fait sa connaissance. Que peut contre un tel manque d’assurance si justifié, le raisonnement? Rien.
Rien.
Le lendemain. Si le mal dont je souffre pouvait guérir par leur gentillesse, il serait guéri depuis longtemps.
C’était aujourd’hui le jour de mon anniversaire, ce que ni ta lettre ni ton cadeau n’ont oublié, je t’en remercie. J’étais allé chez eux comme d’habitude, mais à l’entrée, Mme E. m’a conduit directement dans la cuisine : là, M. E., sa fille, Arnaud, autour d’une table splendidement décorée, en chœur, ont chanté Joyeux Anniversaire, ce qui m’a ému plus que je ne saurais dire. Je savais, expliqua Mme E., de mon temps chez votre mère, que vous aviez tant d’années de plus que (elle a dit le prénom de sa fille), au quantième du jour près, comme cela faisait un nombre juste. J’ai vu dans mon assiette quatre paquets enveloppés du même papier à fleurs d’anémones mauves. J’ai eu hâte de savoir si certain cadeau était significatif. Le premier paquet que j’ai ouvert était justement le sien : c’était un beau mouchoir de batiste blanc, brodé en blanc de mes initiales R S en capitales anglaises, et dans le coin opposé des siennes C E en minuscules anglaises. J’ai pensé que ce mouchoir pouvait être sujet à réflexion amoureuse et me suis réservé d’y méditer tout à loisir chez moi. Je l’ai remerciée brièvement en plantant mes yeux droit dans les siens ; elle a baissé les yeux, et arrondi le corps en une gracieuse révérence. Passant aux trois autres paquets, j’ai découvert : un couteau de poche, à manche en corne, semblable à celui qu’il a en poche, que j’ai toujours admiré, cadeau de M. E. ; un cadre en étain blanc modern’style, qui encadrait une photo de nous 6 dans le jardin, et que je trouve si belle, parce que nous y sommes si souriants, qu’un soleil couchant nous effleure de sa lumière rose, et qu’il n’y a pas Arnaud, cadeau de Mme E. ; un livre, enfin La Guerre civile en France—1870—La Commune de Paris de Marx, imprimé en 1972 à Leipzig, cadeau d’Arnaud, bien sûr : nous en avons bien ri, les E. et moi. Mais dans le secret de mon cœur, ce cadeau m’a blessé, Arnaud ne pouvait mieux me rappeler, que d’eux, j’étais celui qui était du mauvais côté, le versaillais.
Excepté le cadeau d’Arnaud, ces cadeaux me sont allés droit au cœur. Posant le mouchoir sur ma joue, je goûte les heureuses heures passées.
Le lendemain. Le temps est triste comme tout. Les nuages, la pluie, le vent, le froid obscurcit le plein jour comme un crépuscule. Pendant que Mme E. déterrait les carottes oranges comme un crépuscule d’été, des betteraves rouges comme du vin, coupait aux unes leurs fanes touffues, aux autres leurs tiges sanglantes, que la fille des E. déherbait les allées des mourons et des chiendents montés en graine, j’arrachais les piquets des tomates, les défaisais des fils de rafia noués, raclais la pointe de leur terre, les mettais à sécher dans la cabane : à nous sentir tous les quatre actifs en un même lieu, et silencieux, l’illusion m’a bercé un instant que nous étions tous les quatre bras dessus bras dessous.
22 novembre Je te donne raison, Julien, je suis en train de devenir fou. A la question, que peux-tu attendre de cet amour muet ? Je réponds : rien. Que le pire.
Quand j’ai passé une soirée, assis à côté d’elle, sur le canapé jaune du salon, tout près de la ligne délicate de son profil, du ciel bleu de ses yeux, des vagues blondes de sa chevelure, à écouter tout proche le timbre ailé de sa voix, il me semble qu’il ne manque à mon bonheur, rien. Et pourtant, si : cette simple chose de sentir son épaule s’appuyer doucement contre la mienne.
De désespoir, il ne me reste plus quand je la quitte, faisant le vaste tour de la ville, qu’à traverser le bric à brac des autoroutes, ponts, terrains vagues, talus, fortifications, immeubles, maisons, que forment les laides banlieues de Strasbourg, et quand, à demi mort de froid, de fatigue et de faim, je monte chez moi, j’ai l’amère consolation, titubant, de n’avoir plus la force que de dîner debout de restes, me coucher et m’endormir d’un sommeil noir et peuplé d’ombres comme l’enfer. Ah. Le dénuement, la misère serait un soulagement à ce martyre. Je ne vois pas, mon Julien, de fin à cette vie de souffrances.
Deux jours plus tard. J’ai rompu avec le vice malsain, à l’heure de sortie des employés, de courir au réduit où l’on entrepose les rames de papier, dont l’unique étroite fenêtre donne au-dessus de la porte de l’usine, et d’épier sa sortie. Il y a quelque temps elle sortait en causant et riant avec ses amies. A présent elle sort seule, et se presse comme si elle fuyait.
Est-ce que je ne souffre pas assez ? Pourquoi me torturer à plaisir ?
10 décembre
Tu as raison, Julien, il faut que je parte. Dût mon cœur en saigner, il faut trancher. Au lieu qu’en amoureux, nous nous approchons, allant de délice en délice, la fille des E. de moi s’éloigne, et je vais de souffrance en souffrance. Certains signes sont très nets : lorsqu’elle est seule avec moi, elle qui ne cessait de jaser, est muette comme une tombe, je suis l’éteignoir qui la mouche, je suis la nuit qui l’éteint ; Mme E. et M. E. sont devenus envers moi réservés, distants même ; je n’ai plus revu Sébastien et Pauline depuis des jours et des jours ; Arnaud, quand il est là, est disert, triomphant dirais-je.
Il faut que tu en aies le cœur net, m’écris-tu. Vide-lui ton cœur. Jamais. Recourir à la parole, c’est faire acte de violence, parler, c’est faire acte de force. L’amour a un langage à lui, qui est les regards, les expressions, les gestes, les attitudes : et le silence qui est son langage à elle, n’est hélas, que trop éloquent. Plutôt que forcer l’amour, mieux vaut s’en aller.
Hier de désespoir, jouant mon va-tout, je lui ai dit que je songeais à rentrer à Noël à Paris. A ma grande douleur, elle m’a applaudi. Elle m’a dit qu’elle s’était toujours inquiétée de ce qu’à une heure de vol ou quatre heures de train, je ne sois pas retourné une seule fois revoir ma mère et mon père, depuis mon arrivée, et qu’elle était heureuse de mon idée. Tu ne peux savoir comme elle m’a blessé de se réjouir que je m’éloigne d’elle.
e suis entré dans cette famille comme un chien dans un jeu de quilles. Il faut que je parte avant qu’on me chasse à coups de pierres. A toi.
23 décembre
Jour et nuit affreux. J’ai eu sans cesse l’impression d’être entre raison et déraison. Mais la raison a triomphé. Je tranche le nœud. Je pars. J’ai hâte de t’embrasser, cher Julien, mon seul ami. Toi présent, je suis certain que ces jours de Noël seront des jours de guérison.
La nuit est silencieuse et noire. Je vais et viens, pieds nus dans mon petit appartement, je fais parfois assez longue station le dos contre un mur, ou à une fenêtre, ou je m’asseois à même le sol dans un coin. De guerre lasse, je me suis assis et t’écris.
A tout moment, à travers la fenêtre, je guette si la nuit pâlit.
Elle n’était pas à la maison : j’ai précipité mes adieux à Mme E. et M. E, de peur que le nuage qui recouvrait mes yeux ne tombe en pluie sur mes joues.
Lorsque je l’ai vue, au loin, sur le trottoir, au bras d’Arnaud, ma douleur a ricané, et ma décision de la quitter s’en est trouvée affermie. Je lui ai dit au revoir avec un détachement qui m’a surpris, et salué Arnaud avec amitié, comme quelqu’un qui reconnaît avoir été battu par plus noble que lui. Prenant la parole, la fille des E. a décidé que je n’étais pas pressé, a passé ses mains sous nos deux coudes, Arnaud à sa gauche, moi à sa droite, et nous a entraînés vers le parc de la Carnardière, qui présentait le spectacle le plus désolant. Les arbres noirs dressaient vers le ciel noir leurs branches nues. Les allées trempées des flaques de la dernière pluie, étaient tapissées d’un épais tapis de feuilles rondes jaune beurre des tilleul, petites et rouge sombre des prunus, vert d’eau et larges comme des mains des platanes : chacun de nos pas soulevait une bruissante gerbe trempée de feuilles mortes.
- Comment avez-vous pu ne pas aller revoir vos parents une seule fois depuis si longtemps ? C’est une question qui me travaille, dit-elle abruptement. - Vous savez, ils sont très occupés. - Même le samedi et le dimanche ? - Surtout le samedi et le dimanche. Je me demande même si ce ne sont pas les deux jours les plus pris de la semaine.
Pouvais-je parler des réunions du cartel, des week-end politiques, des concours de chiens, des parties de chasse de Papa ? Des tournées de vignobles, des vernissages, des inaugurations d’expositions, des tournois de bridge, des week-end de musique de Maman ? Est-ce que cela n’aurait pas été tirer sur eux à boulets rouges ? Et n’aurais-je pas eu honte d’eux ?
- Ne me dites pas qu’ils ne vous réserveraient pas un dimanche ou un autre. - En m’y prenant à l’avance, et en leur envoyant une invitation par écrit, peut-être. D’un ton âpre, elle m’a dit que ma froideur à leur égard la glaçait, et qu’à m’écouter, elle se demandait si j’avais du cœur. J’ai failli lui rire au nez. Si j’avais du cœur. Comme elle devait en avoir peu pour me dire cela.
-Vous m’amusez, dit Arnaud, qui prit le relais. Vous taisez votre père, comme s’il n’existait pas, alors que Dieu sait s’il pèse son poids d’existence. Que voudriez-vous nous faire croire ? Que la Sainte Famille n’existe pas ? Qui croyez-vous tromper ? … … Vous êtes-vous défait de votre nom illustre ? Avez-vous démissionné de votre place de stagiaire insigne ? Avez-vous renoncé à vos salaires et indemnités de fils du ciel ? J’imagine que lorsque vous serez avec les vôtres, vous tairez l’existence des E., comme vous taisez la leur ici.
J’avais la langue clouée, d’être pris en flagrant délit de tromperie. Que répondre à des paroles si véridiques ?
- Dieu. Quelle agréable double vie. Un pied chez vous, un pied chez nous. Savez-vous à qui vous me faites penser ? A ces ethnologues qui passent six mois sous les tristes tropiques, et s’en reviennent sous le méridien de Greenwich, exploiter leur succès de librairie jusqu’à la fin de leurs jours. Ou à ces prêtres ouvriers, qui s’en retournent six mois par an, dans la maison de maître paternelle, se refaire une solide santé grâce la cuisine bourgeoise de leur mère aimante. On peut admirer votre modestie au premier abord, mais la duplicité de votre vie la ruine bientôt tout à fait. Savez-vous ce que vous êtes, Rémi ? Un dilettante social. - Tais-toi, dit avec éclat la fille des E. Tu te déconsidères, si tu insultes. - Laissez, ai-je dit. Il n’a dit que trop la vérité. Je vous donne raison, ai-je ajouté à Arnaud. .. ..Adieu, leur ai-je dit à tous deux, en serrant avec force leurs deux bras. - Au revoir, a rectifié sur le champ la blonde fille des E. - Au revoir, pardon, ai-je rectifié, confus du mélo de mon adieu. Je les ai lâchés, et me suis enfoncé dans la nuit, le cœur hurlant.
Il fait presque jour.
Heureux que ma raison ait eu raison de ma déraison, la paix règne sur moi. A bientôt, mon Julien. Tu ne peux savoir comme je me réjouis de te serrer dans mes bras. Ton frère qui t’aime.
3
18 janvier.
Un mot court, mon Julien. La vie a repris ici son cours ordinaire. Tu es parti, les parents vaquent à leurs occupations, rentrent tard quand ils rentrent. De toute la semaine, je ne les vois plus que le vendredi soir, au dîner, et le lundi matin, au petit déjeuner. La luxueuse suite des chambres de la maison, cirées et vernies comme des miroirs, sont un tel désert glacé, que, depuis ce matin, je loge sous le toit, dans la dernière mansarde, celle lambrissée de pin, où je suis en train d’emménager, et que j’étrenne en t’écrivant ce mot.
Plus tard. Pour te répondre, ne crois pas que je me mésestime. C’est vrai que j’ai tendance à me placer au bas de l’échelle. Mais, que vaut-il mieux, avancer pas à pas dans le doute et l’hésitation, ou s’envoler dans la présomption et la suffisance ?
Au sujet du petit appartement de Strasbourg, j’ai prolongé le bail d’un an. Pour tout t’avouer, ce petit appartement m’aide : c’est dans la mesure où je sais qu’à tout moment je peux y retourner, que je n’y retournerai pas. Je m’adapte bien, à mon poste, au siège. A bientôt de te lire et de t’écrire.
30 janvier
Pour peupler ma solitude, Maman et Papa avaient choisi de passer la soirée d’hier avec moi, à la maison. Malheureusement, la soirée a été du plus noir qui soit, sans qu’il y lieu de blâmer l’un ou l’autre. Je ne te la raconterai pas.
Comment je passe mes samedi-dimanche ? En tête et en queue de week-end, ménage, lavage, repassage, tu vois que je tiens à l’indépendance acquise à Strasbourg. Dans l’entre-deux, je fuis notre fastidieuse place des Vosges, aux arcades de pierre, façades de briques, toits d’ardoises trente-six fois ressassés, et me réfugie dans le quartier de la rue Rambuteau. Je déjeune et dîne dans un de ses bistrots, où le temps du repas, je me lie, quand je le peux, avec un serveur ou des voisins de table. Puis je flâne dans Paris au gré des rues et de mes humeurs. Ensuite, je vais dans un cinéma de quartier, revoir un de ces vieux films que j’aimais tant : j’ai revu dimanche La règle du jeu, dont j’étais si fou, et qui m’a désenchanté ; samedi, les Marx Brothers, qui m’enthousiasment toujours autant.
Le lendemain. Au siège, je sympathise avec l’un des cadres, Jean-Marc J., d’un savoir étendu, d’une imagination vive, d’une grande expérience, d’une sensibilité rare, qui est à l’écart des autres, (de son fait ? Peut-être est-ce parce qu’il est à la veille de la retraite ?). Cette entente est une chose qui me dédommage du climat ambiant. Ton frère aimant. 6 février M. Antoine M., le directeur général, s’aperçoit de l’amitié que j’ai pour Jean-Marc J. Cela ne doit guère lui plaire, parce qu’il saisit toutes les occasions pour médire de lui. Jean-Marc J. est un esprit brillant, qui a beaucoup de facilités, mais c’est un incorrigible rebelle. L’ennui est que ce vieil enchanteur ensorcelle les jeunes gens. Je ne vous cache pas que j’ai hâte que ce rebelle fasse retraite de notre front de taille. Du coup, je fréquente Jean-Marc J. davantage.
Le lendemain. En revenant chez moi ce soir, j’ai croisé Bertille R., qui m’avait fait autrefois cette déclaration. Ayant vécu ce que j’ai vécu, j’ai senti comme mon attitude avait dû l’affecter, et cela m’a rapproché d’elle. Pour qu’elle ne se méprenne pas sur mes intentions, je lui ai raconté Strasbourg. A cette évocation, mon cœur s’est brutalement réveillé, et a gémi de chagrin. Nous avons passé le cœur nu trois heures émues, moi comme avec une sœur, elle comme avec un frère, que nous n’avons eu ni l’un ni l’autre.
Maintenant que je suis chez moi, je me reproche de ne pas m’être prémuni contre le piège de ce tête-à-tête qui a réveillé des souvenirs si cruels. Merci de ta lettre fraternelle.
18 février
Papa a dîné seul avec moi, pour me faire la leçon, bien sûr. Il m’a cité, pour m’exalter à mon tour, - tellement les pères croient que ce qui les a exaltés exaltera leur fils -, une parole que lui avait dite son père : Gagne de l’argent, et le reste te sera donné par surcroît, phrase qu’il a commentée, en disant que l’argent vous élevait jusqu’à l’Olympe de la société, et qu’il me laissait me demander, s’il valait mieux dîner d’ambroisie avec l’intelligence et l’art, qu’avec la sottise et la vulgarité, de soupe populaire. Comme mon silence l’enflammait, j’ai fini par lui dire qu’il avait raison.
Inutile de dire que je n’en crois rien. Je doute que l’argent vous ouvre une autre porte que de l’argent.
Plus tard. Pour connaître l’argent, selon moi, il faut en avoir, et pour bien le connaître, en avoir beaucoup. Ceux qui parlent de l’argent sans en avoir, ressemblent aux jeunes gens qui dissertent de la vieillesse. Peut-on parler de ce qu’on n’a pas vécu ?
Celui qui a de l’argent, par contre, ne peut ignorer les beaux transports, dont l’argent le spolie. Il est impardonnable à un riche de continuer à convoiter de l’argent, parce que, s’il est quelqu’un qui sait qu’en convoitant l’argent, l’homme convoite sa propre misère, c’est bien lui, le riche.
Ton frère, riche, hélas.
25 février
M. Antoine M. avait réuni, ce soir, ses cadres pour brièvement annoncer la promotion d’un chef de service, puis il est parti, mais les cadres sont restés encore un moment.
Leur réunion a été étrange. Le promu, au lieu d’aller vers ses nouveaux égaux et manifester sa joie, est resté assis, prostré. Ses nouveaux égaux, au lieu d’aller vers lui et vivement le féliciter, lui ont tourné le dos. Je me suis approché d’eux, pour écouter ce qu’ils disaient. Tous, sans exception, se plaignaient de ce que leur charge s’accroissait d’année en année : ils ne se souvenaient plus de l’ardeur avec laquelle ils avaient convoité ce poste qu’ils occupaient, qui leur donnait aujourd’hui ce travail dont ils se plaignaient tant. S’ils étaient logiques, pourquoi ne tiraient-ils pas la déduction qui s’imposait, et ne démissionnaient-ils pas de leur poste, pour rentrer dans le rang ?
Je savais, en fait, ce dont souffraient ces cadres : d’un furieux manque de compliments. Ils avaient été promus, ils avaient eu leur poste, mais ils n’en étaient honorés par personne : là était l’épine dans leur pied. A la réflexion, qui les en aurait honorés ? Leur supérieur ? Qui pense qu’avec le poste et la paie, le cadre a eu sa récompense ? Leurs nouveaux égaux ? Des rivaux, qui souffrent du même manque d’honneurs que lui ? Leurs inférieurs ? Que toute inégalité déshonore ?
Leur malaise m’était si pénible, que, cédant à la tentation, je leur ai donné, à petites doses d’abord, de ces compliments dont ils étaient si affamés. Comme, ils les buvaient, muets, comme une terre desséchée la pluie bienfaisante, je leur en ai déversé à pleines citernes.
Tu aurais dû les voir quand je les ai quittés : ils roucoulaient et se rengorgeaient comme des pigeons. Pourquoi aurais-je été avare de ce qui ne me coûtait rien, et qui les comblait tant ?
4 mars
Il m’arrive, Julien quelque chose d’affreux : au travail, je suis rattrapé par un sentiment, que j’ai toujours fui comme la peste, et qui est bien le sentiment le plus effroyable : l’ennui. La curiosité me cravachait. Je ne pouvais laisser une chose que comprise, un problème que résolu. J’étais avide de percer tous les secrets. Le temps volait comme une flèche.
Ce qui m’apparaissait comme des montagnes infranchissables est hélas tout à fait aplani. Je suis au courant de ce que je devais connaître. Je sais ce qu’il fallait que je sache.
Contrarié que l’aiguille tourne si longtemps, pour tuer le temps, je règle un dossier, consulte ma montre, m’écoeure que si peu de temps soit passé, laisse vaguer un temps regards et pensées, règle un nouveau dossier, plein d’espoir interroge le cadran à nouveau, m’écoeure encore davantage, et ainsi de suite, sans fin, jusqu’à ce que la dernière minute me libère enfin.
Peut-on mener une vie plus affligeante ?
19 mars
Mon cher Julien, il fait le temps le plus affreux qui soit. Un ciel triste comme tout déroule ses nuages gris sans fin, la pluie coule ses gouttes sur mes carreaux sans arrêt : mon humeur se plaît de se voir si bien reflétée par le temps, mais ce reflet se reflétant à son tour sur elle, s’ attriste encore davantage.
Qu’il pleuve ou vente, il ne fera jamais plus mauvais temps qu’en moi.
Et il en va ainsi de tout. Cette santé robuste, ce physique avantageux, ces garde-robe riche, cette maison superbe, ce mobilier raffiné, cette table recherchée, cette cave pourvue, cette place des Vosges, ce poste que j’occupe, ce salaire qui m’est versé, de tous ces biens dont je jouis, il n’en est pas un, qui ne me soit une charge insupportable.
Si j’étais certain que je puisse m’apitoyer moi-même, je me supplierais à deux genoux, je m’adjurerais au nom du ciel, de ne pas me déchirer avec tant de fureur.
Y a-t-il injustice plus immense, qu’un nanti qui se plaint ? Y a-t-il pire abus ? Pauvre de moi.
4 avril.
Je ne prêtais pas d’attention particulière à ce long fleuve de musique, qui coule de mon poste, ininterrompu, quand, l’autre soir, j’ai entendu une étrange pièce de piano, inécoutée jusqu’ici, qui m’a fait me dresser sur mon séant, retenir ma respiration, écouter avidement. Mon cœur aux aguets ne s’y est pas trompé : il s’intéressait à cette musique-là. J’ai bondi à mon poste, montant le volume et les graves, jusqu’à une intensité de concert, et mon cœur assoiffé s’est abreuvé de la plus merveilleuse des musiques. C’était une sonate pour piano de, qui l’eut cru ?, ce petit gros frisé de Schubert. En réparation de mon mépris, j’ai glorifié, exalté, magnifié avec la ferveur la plus ardente, ce dieu des dieux de la musique.
Dès que j’ai eu le temps, dès le lendemain, dans les cabinets d’écoute des marchands de musique, je suis allé à la découverte de ce merveilleux Nouveau Monde, dont le hasard m’avait fait découvrir la première Ile Enchantée. En cassettes, en disques 48t, 33t, en CD, j’ai fait récolte d’une luxuriante gerbe de sonates poignantes, de marches et de valses bouleversantes, de trios pathétiques, de quatuors déchirants. Depuis, mon âme est l’esclave enchanté de l’enchanteur.
Le samedi dimanche, je vis dans mon lit, ni habillé, ni rasé, pique-niquant, à me briser le cœur à coup de ce demi-dieu trop humain.
6 avril.
Tout à l’heure, Maman est venue frapper à ma porte, en m’appelant Rémi Rémi. Blotti sous mes couvertures comme un moineau frileux, j’écoutais le deuxième trio de mon magicien. Honteux, à la hâte, j’ai coupé ma divine musique, j’ai mis ma robe de chambre, lui ai ouvert. Ses yeux ont fait le tour de ma mansarde, se sont attardés sur le lit, d’une voix tendue elle m’a demandé ce qui se passait, pourquoi je ne sortais plus. Je n’ai pas répondu. Pourquoi moi, qui avais une telle faim de galeries, d’expositions, de bibliothèques, je m’affamais subitement de ces faims-là. J’ai répondu que je n’y pouvais rien, ces faims s’étaient taries. Pourquoi moi, si attaché à des amis si chers, j’avais laissé s’établir un tel glacis autour de moi. J’ai répondu que les liens qui m’attachaient à mes amis devaient être de mauvaise qualité, puisqu’à peine s’étaient-ils étirés qu’ils avaient cassé. Ce qu’il en était des jeunes filles. J’ai répondu que c’était toujours la même histoire, que celle à qui je plaisais ne me plaisait pas, et celle qui me plaisait, je ne lui plaisais pas. Elle m’a dit qu’avec mon physique, mon esprit, ma modestie, ma sensibilité, elle doutait qu’aucune jeune fille me résistât. Je lui ai répondu que la réalité la démentait, puisqu’il en existait une. Il y eut un assez long silence. Se citant elle-même, elle m’a dit qu’elle avait dû bien en rabattre de ses espérances, que ce que la vie lui avait imparti était loin de ce dont elle avait rêvé, mais que s’étant plié à la raison, elle n’était pas plus malheureuse qu’une autre. Elle a ajouté que lorsque je me résoudrais à vivre, je ne tarderais pas à m’apercevoir, que la meilleure des vies à vivre était au mieux la vie passable.
Me voilà plus découragé que jamais.
11 avril.
J’ai pensé, cette nuit, que la seule chose pour laquelle j’aurais aimé m’enflammer, ç’aurait été un art. Je sens que j’en aurais été fou, que je l’aurais pratiqué avec rage. Mais en art, il faut être exceptionnel, ou ne pas être. Plutôt qu’être médiocre, mieux vaut n’être rien.
Personne, Julien, n’a plus de disques et de cassettes des quatre dernières sonates pour piano, des six derniers quatuors, des quintettes, des rondos, des trios, des valses, des impromptus de Schubert que moi : non seulement, j’ai chacune de ces oeuvres jouée par des interprètes différents, mais encore je l’ai, chacune, jouée par le même interprète dans des enregistrements différents, en concert, en studio, pirate, repiqué, ce qui fait que d’une seule œuvre, par le même interprète, j’ai jusqu’à cinq enregistrements différents. Je ne jurerais pas que c’est le plus mauvais enregistrement, qui grince et pleure le plus, que je préfère le moins. Je ne me lasse pas de ce crève-cœur.
é de tristesse et de larmes, je ne quitte le monde de mon divin nabot, que pour celui du rêve.
Qu’est-ce que c’est aimer, Julien ? Aimer, c’est pleurer, parce que l’amour qui nous rit d’abord, ensuite nous blesse. L’amour est un fasciste, il prend le pouvoir par la douceur, et puis règne par la violence.
16 avril.
Papa m’a traité d’une manière ignoble. Tout avait débuté tout à fait benoîtement. M. Antoine M. avait invité à un verre de l’amitié tous les employés du siège, et avait insisté pour que je sois présent. L’heure du discours arrive, M. Antoine M. prend la parole, et à mon horrible gêne, me tire une terrible charge des compliments les plus exagérés, courbant vers moi, à plusieurs reprises, son échine de valet. Rouge d’humiliation, tellement cela sonnait faux, je m’apprêtais à m’éclipser, lorsque Papa, comme un deus ex machina arrive, lui coupe net la parole, déchaînant les applaudissements de tous. Ce signe météorologique m’a saisi d’angoisse : je devais m’attendre à une catastrophe.
Papa s’est avancé de quelques pas vers l’assistance, a dit qu’il allait annoncer une nouvelle des plus importantes. Il s’est fait un silence de mort. Puis il a dit d’une voix forte, qu’à compter de ce jour, son fils Rémi lui succèderait à la tête du groupe, quant à lui, il empruntait une autre voie. La nouvelle a été saluée par une salve d’applaudissements et d’acclamations. Je me suis avancé à mon tour, ce qui a coupé court à tout. J’ai dit d’une voix tremblante, que j’en demandais mille pardons à mon père, mais que la place était faite pour mon père, non pour moi, et que je ne pouvais l’accepter. Papa s’est récrié, et d’une voix forte, a dit que c’est aux modestes qu’appartient l’avenir, que ce n’était donc pas à lui, il a posé son bras sur mon épaule, et a invité tout le monde à boire à mon sacre. On a entrechoqué les verres, on m’a adressé sourires, compliments, serments de fidélité. J’étais atterré. Je me serais volontiers donné un coup de couteau dans la poitrine. Que pouvais-je faire ? Hurler que rien ne m’était plus contraire ? Pouvais-je donner une telle gifle à mon père ? Parce que de mon mortel ennui à ma place, il avait déduit que j’ambitionnais la sienne, pouvais-je lui faire cet affront, quoique je savais qu’en me cédant sa place, il cédait la place avant tout à son ambition politique ?
Quel jeune homme peut souffrir que son père lui impose une place, même si c’est la première ?
Un peu plus tard. Que dire à Papa ? Quelle raison invoquer ? Je sais ce que je ne veux pas, et j’ai pour cela les meilleures raisons du monde, mais aussi je ne sais pas ce que je veux, et rien n’est, hélas, plus déraisonnable.
Lettre de Mme S. à sa sœur Valérie.
Ma très chère Valérie,
Nous voici à égalité, ma chère sœur. Mon Rémi, ma pauvre Valérie, comme ton Antoine.
…
Comme, après cette fameuse séance, il ne quittait plus le lit, et ne se nourrissait plus, son père a appelé à son chevet les médecins les plus réputés, qui, après toutes tes radios, analyses, scanners possibles, ont trouvé.. .. qu’il n’avait rien, et ont prescrit un traitement psychanalytique, auquel Rémi s’est refusé, avec une énergie qu’on n’attendait plus de lui.
En désespoir de cause, son frère Julien a lancé l’idée d’un changement d’air, d’un séjour, à Périgueux, sa ville natale. Cette idée a eu le bonheur de sourire sur le champ à notre malade.
…
Je lui ai dit que tu serais froissée qu’il ne descende pas chez toi. Je sais votre plaisir mutuel de vous revoir chaque fois que tu montes à Paris, comme tu aimes sa discrétion et sa gentillesse, et lui ta chaleur et ton allant. Sache que je ne t’en voudrais pas, si pour une raison ou une autre, tu ne pouvais le recevoir.
Périgueux, 1er mai
Tu ne peux savoir comme je te sais gré, mon cher Julien. C’est plus que de l’honnêteté, c’est de la grandeur d’âme, d’avoir gardé la bouche close. Je ne mérite ni mon frère ni mes parents. Vous vous souciez de moi, quand moi je ne me soucie que de moi. Mais votre amour a si bien fait, qu’il a eu raison de mon amour-propre : je prends la ferme résolution d’inverser les rôles, et de vous aimer désormais plus que vous m’aimez.
Je vais bien mieux. Depuis que je suis dans ce Périgueux natal, je flotte entre ciel et terre : une sorte de joie curieuse ne me quitte pas.
Parti de cette gare adolescent, j’y suis arrivé jeune homme. Dès la place de la gare, mes yeux se sont accrochés à tout ce qu’ils reconnaissaient, et glissaient sur ce qui était inconnu et nouveau. Des trottoirs restés en terre, certains sont pavés maintenant ; des rues pavées, certaines sont maintenant asphaltées. Des magasins, je retrouve certains tels qu’ils étaient, d’autres ont disparu ou se sont convertis, en banques souvent. Semblent voués à une immuable éternité les bistros profonds, et les pâtisseries flamboyantes.
J’ai retrouvé avec plaisir la si allante tante Valérie.
11 mai
Je ne fais ici que des pélerinages. Toute la semaine, je n’ai cessé de cheminer par la ville, goûtant de fraîches réminiscences.
Ma première visite, dimanche, a été pour notre cher vieux collège. Je suis entré par la petite porte, qui ressemble à un goulet d’étranglement. A la conciergerie, dans la cour, les allées, les jardins, aux fenêtres, il n’y avait pas un chat : le collège était désert : avec l’amusant sentiment d’être fautif, j’étais l’élève qui arrive en retard, qui trouve avec consternation la cour déserte, et tout le monde en classe. J’ai emprunté par le jardin, l’allée montante des premières et des terminales. Comme on relit, troublé, une poésie qui vous avait autrefois ému, j’ai retrouvé la roseraie, le verger, le monuments aux morts, la salle de théâtre. Les souvenirs sourdaient sous mes pas comme des sources. La serre a ressuscité en moi certaine amitié particulière, aussi effrénée qu’illicite, qui loin de m’agiter comme autrefois, a suscité en moi une joie sereine. J’ai parcouru mes salles de classe, mes études, le réfectoire, le dortoir, le terrible couloir de notre supérieur Culplat, avec un plaisir infini, et à mon enchantement, sans rencontrer âme qui vive. Je suis sorti du collège au plus vite, tellement j’ai eu peur de me heurter à quelqu’un qui rompe le charme.
J’ai exploré ensuite les alentours de notre rue : l’accès ténébreux du parc, le chemin des amoureux entre ses deux hauts murs ; la butte aux orties, notre inexpugnable casemate ; le remblai d’argile, notre inépuisable gare de triage ; la cahute entoilée d’araignées, au fond de notre jardin, notre cabane Robinson. Tout en marchant dans le temps à reculons, je me disais que, pour les enfants, leur pays, c’est un bouquet d’orties, une tranchée humide, un coin de soupente, une fourche d’arbre. Sages êtres, qui n’espèrent rien hors du lieu et du jour où ils sont. Soyez comme des enfants.
La question, c’est que nous ne sommes pas des enfants. C’est une aussi pitoyable singerie pour les adultes de contrefaire les enfants, que pour les enfants de contrefaire les adultes.
Deux jours après. Chaque jour, je pose mes pas dans ceux d’autrefois, et la flamme du souvenir, qu’a allumée en moi ce retour, ne baisse pas au fil des jours. Un amoureux de l’antiquité ne trouve pas dans la splendide Italie et dans la brillante Grèce des lieux de mémoire aussi sacrés, que moi dans ce trou perdu.
Je suis allé hier parmi ce peuple de maisons anciennes, serré autour de la haute et puissante basilique. Mon cher professeur de grec, Léon B., avait emmené ses trois élèves préférés, tout en haut de la tour, sous le dôme, et malgré ses supplications, nous avons fait le tour de la colonnade, à l’extérieur, sur le vide. Ce souvenir m’a donné rétrospectivement autant d’angoisse, que certain autre souvenir, lié au chêneau de notre maison, de honte.
Ce haut-moyen âge de ma vie a été, quand j’y pense, la période d’un fou et d’un barbare. Je ne dois qu’à un hasard miraculeux d’en être sorti blanc comme le lin. Si ce hasard ne m’avait pas échu, que serais-je ? Un affreux criminel.
Merci de tes chères lettres, elles m’accompagnent dans mon pélerinage.
14 mai.
Ce que j’ai exploré hier, dans le théâtre, ç’a été les escaliers, les couloirs, les coulisses. En quatrième ou troisième, vous avions été, avec la classe, voir Athalie. Les premiers vers n’étaient pas déclamés, que dans le dos du surveillant, à cinq ou six, nous menions la sarabande dans les couloirs. Pendant toute la durée de la pièce, du parterre au paradis, ç’a été des parties folles de cache-cache et de poursuite, d’escaliers avalés quatre à quatre, de portes battantes battues, de coulisses hantées, de cintres escaladés. De temps en temps, par bouffée, nous parvenait un noble vers noblement déclamé, qui nous semblait le parfait contrepoint à nos courses sauvages. Jamais depuis, je ne me suis autant amusé à Racine.
Je n’avais jamais lu Athalie qu’utilitairement et par morceaux. J’ai saisi l’occasion pour la lire in extenso. J’ai été très étonné : sous les vers polis et glacés, se cache l’exacte sauvage barbarie, dont j’accusais, l’autre jour, le gamin que j’étais. Cette sauvage barbarie est écrite dans une telle langue précieuse de Carte du Tendre, avec des figures de style si affectées, des périphrases si contournées, des inversions et des allitérations si savantes, que j’imagine qu’elle est la plus parfaite expression de la cour du Roi-Soleil, qui soit.
On donne cela à lire et commenter à des enfants. Qui a jamais protesté comme pareille absurdité ?
Plus tard. Je continue à donner des verges pour me fouetter. Un soir, maman s’était apprêtée pour aller un concert. Personne n’était plus stupéfait que moi ? Elle allait à un concert ? De piano ? De piano tout seul ? Toute seule ? Pendant deux heures ? Pendant deux heures, toute seule, elle allait écouter du piano tout seul ? Elle n’y allait que pour ça ? Et elle aimait vraiment ça ?
Je me souviens encore de ma stupéfaction.
16 mai.
Avec qui se bat Ulysse ? Avec la mer poissonneuse, avec les rochers à fleur d’eau, avec les rocs pointus et tranchants, avec les falaises à pic. A quelles occupations se livre Nausicaa ? A sortir le linge par brassées des chariots, à le porter dans les trous sombres, à le fouler dans les trous, à l’étendre en ligne sur les galets du rivage nettoyés par la mer, à se baigner dans les bassins, à jouer à la balle sur le sable de la plage.
Pour peu qu’on l’étudie un peu, cet amour de la vie simple est générale à l’art du monde entier.
Le soir. J’ai été me promener cet après-midi en haut de la route de Paris, à la recherche de nos deux pins sur la colline. Chacun secouant en haut de son pin son arbre en roulis et en tangage, et jouant à la vigie, pendant que Maman, en bas, sur son plaid bleu, lisait le dernier roman à la mode, qui était plus heureux que nous ?
19 mai
Plus, mon cher Julien, je sentais approcher le terme fatal de mon séjour, plus certaine idée loufoque, prenait corps.
A la baraque de la légion, le capitaine de service n’a pas moins fait, tout simplement, que de me dissuader avec fermeté de m’engager. Il m’a dit sérieusement, qu’il y avait mille façons moins futiles de se perdre. Un capitaine enrôleur qui déconseille de s’enrôler : de quel œil amer ne doit-il pas voir, se retournant, ses vingt ans de légion ?
J’ai été, à parler franchement, si soulagé de ce que j’entendais, que je lui en ai eu une vive reconnaissance. Dans quelle galère me serais-je embarqué sans sa courageuse franchise ?
20 mai
Mon cher Julien, ma décision est prise : je rentre. Je ne supporte pas l’idée de passer un dimanche de plus. Si je n’avais craint de froisser tante Valérie, je serais parti aujourd’hui, tant cette ville m’est insupportable.
Quelle drôle d’idée, ombre, de courir après des ombres.
Pour n’être rien, autant n’être rien là où on n’est rien : à Paris. Qui de nous deux, de ma lettre ou de moi te verra le premier ? Je t’embrasse, ton frère.
Lettre de Mme S. à sa sœur Valérie.
...
Avouer nos malheurs ici ennuierait nos amis et réjouirait nos ennemis. Il ne me reste qu’à les avouer à ma chère et compatissante sœur, au fond de sa lointaine province.
…
Rémi n’était pas plutôt de retour, qu’à mon désespoir, la dépression dont il avait été victime, s’est ressaisie de lui avec plus de force encore. Il n’était pas plutôt arrivé, qu’il s’est enfermé, à écouter sa lugubre musique.
L’autre soir, n’y tenant plus, telle que j’étais, en chemise de nuit je suis allée gratter et sangloter à sa porte, je lui ai dit que, s’il avait un peu d’affection pour moi, il devait me dire ce qu’il avait. Il n’a rien répondu, mais il a arrêté sa musique, je l’entendais à l’écoute. Que s’il désirait une chose, fût-elle à l’opposé de nos idées, nous sacrifierions toutes nos ambitions pour la lui donner. J’ai entendu ses pas traînants, la clé tourner dans la serrure, Rémi est apparu, en pyjama froissé, gris, maigre, misérable. En pleurant, je l’ai étreint.
- Rien ne nous coûtera, mon Rémi. Sauve-nous, je t’en supplie. Dis-nous ce que tu désires, si du moins tu désires quelque chose. Dis-nous ce que tu veux, je te jure que nous te l’accorderons.
Il m’a fait alors, d’une voix calme, la demande la plus étrange du monde. Il nous demandait de le laisser partir où il voudrait, et de lui promettre de ne jamais nous enquérir ni où ni comment il vivrait, en échange de quoi il nous promettait de son côté de nous donner de ses nouvelles régulièrement.
Sur le moment, j’ai pensé que c’était une fantaisie de malade. Au nom de son père et au mien, je lui ai accordé tout ce qu’il voulait.
L’amélioration de son état de santé a été si rapide, que nous nous en sommes sentis humiliés, son père et moi, comme si nous avions été coupables de sa dépression.
Il a suffi de 8 jours, pour que Rémi retrouve son appétit, son élégance, sa gaieté. Nous avons assisté, muets, à sa résurrection. Et puis hier soir, il nous a annoncé son départ pour le lendemain.
Ce matin, sa vieille petite valise du service militaire en main, en costume bleu et imper, il est venu nous embrasser. Il laissait sa voiture, qu’il rendait à son père.
Et il est parti, si heureux que son père et moi étions désolés. Depuis, je passe mon temps à pleurer. Notre maison a toujours été le refuge, où, au retour de ses voyages, il était assuré de trouver le gîte et le couvert. Livré à lui-même, sensible et généreux comme il est, auprès de qui trouvera-t-il asile ? Son frère Julien nous a promis de veiller sur lui. Je connais l’esprit positif de Julien, je peux me fier en lui. Il dit que Rémi ne lui a jamais rien caché, est-ce si sûr ? …
4
4 juin
Mon très cher Julien, on dit que le rôle de confident, dans les pièces de théâtre, est un rôle secondaire : je dis que c’est le rôle principal, parce qu’il vit une double vie, la sienne, parfaite, puisqu’il ne ressent pas besoin de se confier, et celle, folle, du malade qui se confie à lui. Qui faut-il que tu sois pour que tu sois plus proche de moi, que moi? Que tu sois plus moi que moi ? Et que je te dise des choses, que je ne me dirais pas à moi-même ? Quelle force n’est pas la tienne, mon Julien.
Plus tard. Les derniers jours, à Paris, me cabrant devant la décision à prendre, j’avais sombré dans le désespoir. Le visage décomposé, les paupières rouges et gonflées, les joues salies, le corps secoué de sanglots de Maman ont abattu ma résistance. Pourquoi tourmentes-tu ta mère ? Pourquoi persécutes-tu les tiens ? Pourquoi te ravages-tu, te dévastes-tu ? Cède à ton cœur. Qu’est-ce qui te désespère ? Ne pas aimer. Troue ta nuit, Rémi. Lève ton aube. Que ton jour paraisse enfin. Famille, culture, place, argent, il faut que tout se rende. Et, moi si velléitaire, je me suis retrouvé fortifié d’une volonté inébranlable.
Pourquoi craindre Arnaud ? Il est trop direct, trop positif. La fille des E. l’émeut moins que la lutte des classes. L’éventualité de leur mariage ne m’émeut pas le moins du monde. Se marieraient-ils, que les choses seraient encore ouvertes pour moi. Je me sens d’une bravoure à aplanirt des montagnes.
Je ne l’ai pas encore revue, je dois régler auparavant des problèmes d’intendance. Ton frère.
5 juin
Mon cher Julien, défait de mes démarches, je me retrouve, nu, devant cet abîme ouvert : la revoir, devant lequel je recule en tremblant.
J’étais parti à pied en direction de la Meinau, tout heureux de la longue route à faire. A mi-chemin, effrayé justement qu’elle ne soit plus qu’à mi-chemin, mon cœur cognant comme une hache un tronc, je méditais d’ajouter détour à détour, lorsqu’un jeune homme que je croisais, m’a salué, s’est fait reconnaître : c’était le jeune homme qui aimait plus haut et plus âgé que lui, que son amie avait quittée, et qui, par amour, lui avait promis de l’oublier à jamais. Je n’ai pas osé le questionner. De lui-même avec un bonheur tranquille, il m’a raconté qu’il avait tenu parole, n’avait jamais rien dit ni rien fait pour se rappeler à elle, mais qu’il avait toujours gardé la certitude qu’elle lui reviendrait. Et un beau soir, il l’a trouvée devant sa porte. Avec une timidité qu’elle n’avait jamais eue, elle lui avait demandé s’il vivait encore seul, et l’avait prié de le laisser revenir auprès de lui. Il lui avait répondu qu’il l’attendait. Elle a alors éclaté en sanglots, et lui a serré les deux mains, sans oser s’approcher de lui. Il n’y a pas à présent d’amoureux plus heureux sur la terre. Tu te doutes combien cette rencontre a été pour moi de bon augure.
J’ai eu beau retenir le jeune homme le plus longtemps que j’ai pu, il a bien fallu qu’à la fin il me quitte.
Plus je me rapprochais de la cité, plus le cœur me cognait. Il battait à la fin tellement à tout rompre, qu’alors que du point où j’étais arrivé, je savais que je pouvais entrapercevoir leur coursive, je me suis détourné vivement, et j’ai fait un large tour, autour de la cité.
Mithridatisant mon cœur, je lui ai injecté à petites doses le doux poison de son souvenir : le supermarché où j’allais faire les courses avec elle, la place gazonnée aux trois enfants, le parc maintenant vert feuillu.
L’émotion m’épuisant trop, j’ai tourné le dos à la cité, et suis rentré, en faisant le détour par deux faubourgs.
Je suis comme celui qui, ayant laissé un beau feu flambant dans la cheminée, trouve la maison en flammes.
6 juin
Mon cher Julien, je l’ai revue, et je ne sais que penser.
Je m’étais promis, dès la fin du travail, sans passer chez moi, que j’irai droit chez eux, sonner à leur porte. J’ai pris soin de ne me préparer en rien a rien. J’y suis allé, plein d’une bravoure aveugle.
J’ai été reçu comme jamais je ne l’aurais imaginé. Mme E, se récriant de joie, a saisi ma tête dans ses mains, m’a embrassé plusieurs fois longuement sur les deux joues ; M. E. a serré ma poitrine contre la sienne, nos yeux à tous deux étaient embués. Ils se sont souciés de ne laisser place à aucun silence. Ils ont parlé d’eux, du jardin, de Sébastien et de Pauline, sans effleurer d’un seul silence le sujet de leur fille, si bien que je n’ai pas tardé à goûter le même bonheur qu’autrefois.
On a entendu un bruit de clé, qui a coupé net la conversation. Une ombre légère a passé sur le mur du couloir. La fille des E. est entrée, son beau visage sévère amaigri, blanc comme le marbre. J’étais debout, elle est restée un long moment interdite. Elle est allée vers moi, a tendu une main frêle et glacée, a balbutié un bonjour de ses lèvres violettes, puis elle s’est adossée contre le mur, fixant des yeux le sol à trois mètres devant elle. Mme et M. E. se sont excusés de nous précéder au jardin, seaux en mains nous ont quittés, le bruit de leurs pas est allé s’assourdissant sur la coursive.
La fille des E. gardait ses yeux rivés au sol dans un silence de tombe. Je suis resté un moment silencieux comme elle, levant les yeux sur elle et les baissant tour à tour. J’ai pris la parole, je lui ai dit que ma présence n’avait guère l’air de lui plaire. Elle m’a répondu qu’elle trouvait curieux que je me soucie subitement du plaisir que pouvait lui faire ma présence, que j’avais toujours été présent ou absent selon mon bon plaisir, sans consulter qui conque en quoi que ce soit. Mon cœur me pressait de la presser, mais elle n’a pas ajouté un mot. J’ai craint qu’une parole malheureuse nous éloigne à jamais l’un de l’autre, et je me suis tu. A côté d’elle, un demi-pas en arrière, je l’ai suivie au jardin. Comme je ne voulais pas perdre par une présence trop insistante, le peu de crédit que je pouvais avoir conservé auprès d’elle, je les ai quittés tôt, contre la promesse, arrachée par ses parents, que je passerai mercredi en fin de journée.
J’étais atterré. Quelle jeune fille, si elle aimait tant soit peu, après une si longue séparation, aurait le cœur de rester si froide envers celui qui n’avait cessé de penser à elle ? Ah, elle a un cœur dur comme la pierre. Chose étrange, en même temps que je gémis, dans le coin le plus reculé de mon cœur, quelque chose me dit que je dois tout sauf désespérer.
12 juin
La chose qui me soucie le plus, c’est mon complet. Bien que je le brosse et le suspende dans sa housse de plastique, chaque fois que je reviens de chez elle, je ne peux le protéger contre son usure naturelle. Il se bosse aux genoux, se lustre parce que je le repasse trop. Ses talonnettes s’effilochaient, j’ai coupé les fils qui dépassaient. Les poches du pantalon était déchirées, je les ai recousues tant bien que mal, plutôt mal que bien ; quand j’enfonce mes mains, elles ont l’impression de tâter des plaies mal cicatrisées. Il faudrait que je m’achète un neuf. Avec quel argent ?
Lettre de Mme S. à sa sœur Valérie.
…
Nous venons nous rendre compte que la veille de son départ, mon pauvre cher Rémi a viré le solde de tous ses comptes en argent et en actions sur le compte de son père. Le voilà tout à fait démuni. Sans ressources, je tremble d’imaginer comment il vit.
…
l m’envoie fidèlement chaque semaine, de Strasbourg, une carte postale rassurante. Comme nous tenons parole et que nous ne nous enquérons en rien de sa situation, j’interroge les jambages de ses lettres et l’inclinaison de ses lignes, mais son écriture ne trahit rien, tellement il soigne comme toujours sa graphie.
…
Son frère Julien me dit qu’il veille sur son frère, mais ne m’en dit pas un mot.
15 juin
Mon cher Julien, quelqu’un de raisonnable, mesuré, équilibré comme elle ne peut pas aimer d’amour. A cette pensée, sous moi s’ouvre un gouffre et le vertige me prend.
Pendant qu’à la cuisine, en compagnie de Mme E., j’épluchais de ces boskoops rugueuses, gris vert, avec des stries rouge vin et des taches jaunes d’or, j’entendais tout ce qu’elles disaient, elle et Pauline au salon. Elles parlaient le plus naturellement du monde des choses les plus variées : des prochaines soldes, du pain complet au levain qu’on trouvait chez X, des vacances à l’île de Ré, de la recette du baeckehoffe, mes deux petites bonnes femmes passaient en revue tous leurs sujets de préoccupation, comme un manège de chevaux de bois. Pendant que j’énucléais les cinq loges et leurs pépins de mes boskoops, je me disais que, s’il était certain que je ne pouvais exister sans elle, il était non moins certain qu’elle pouvait tout à fait vivre sans moi.
A tel point l’amour me rend fou, qu’autant que moi j’aimerais qu’elle soit folle.
16 juin
Si loin de moi est-elle, elle m’est toujours présente, mais si près d’elle que je suis, elle m’est si souvent absente.
Assis à la table tout près d’elle, recopiant sous sa dictée dans un cahier à elle, les recettes de sa mère, par un faux mouvement, son épaule a touché la mienne, que j’ai éloignée sur le champ : ah, si seulement elle était revenue doucement s’y appuyer, et doucement s’y maintenir.
Mais jour après jour, elle tient la même éternelle distance.
Le lendemain. La question du travail m’accapare. Je découvre avec passion un continent inconnu. Je cours de placards en petites annonces, d’agence en agence, de bureau en trottoir, de trottoir en bureau. J’ai déjà exercé une dizaine d’intérims différents. Les travaux sont harassants et juste payés, mais comme je suis robuste et économe, je vis bien. J’ai choisi de vivre cela, je ne peux qu’en être content, mais quel doit être le désespoir de ceux qui vivent cela par force ?
17 juin
Mon cher Julien, nous étions assis au salon à côté l’un de l’autre, nous parlions d’un article de journal, quand j’ai pensé qu’elle attendait peut-être de moi ce que j’attendais d’elle, un geste, un mot, une lettre. Mais une jeune femme n’aime-t-elle pas, avant tout, que le jeune homme la respecte ? Si menus, si étouffés soient-ils, n’est-ce pas à elle de faire les premiers pas ?
Quel désespoir ne serait pas le mien, si mon impatience causait des dégâts irréparables ?
Le lendemain.
Pour moi, la vie se résume en un mot : amour. Je ne suis plus rien, je n’ai plus rien, je ne connais plus rien, je n’imagine plus rien, qu’elle. Etre à ses côtés et la voir, ou, pour ne pas trop l’importuner, ne pas la voir et ne pas être à ses côtés, ce qui est toujours être à ses côtés, voilà l’unique pièce que je joue tous les jours, que je répète en esprit la nuit qui suit, et le jour qui suit la nuit, jusqu’au soir suivant. Penser à elle est mon unique pensée, pendant que je veille la nuit et cours le jour.
Je me plains, mais ce n’est qu’un air. La rose a mille épines, en aurait-elle mille fois mille, n’en serait-elle pas mille fois plus exquise ?
19 juin
Sais-tu quel est un de mes humbles plaisirs physiques ? Le samedi, nu devant mon lavabo, me décrasser à grande eau et force savon de la tête aux pieds, ensuite, sec, net, propre, blanc, de me vêtir de la chemise bleue rayée frais lavée et repassée de la veille, de mon complet frais repassé de la veille lui aussi, de me chausser de mes escarpins cirés, et de sortir et de m’acheminer vers elle, d’aspect comme autrefois.
20 juin
Alors que je ne Le connais pas, qu’on ne me l’a jamais appris, ce soir à mon retour, comme issue du fond obscur de mes âges, une prière mourait sur mes lèvres, Mon Dieu, ayez pitié de moi, répétée sans fin, comme un moulin à prières.
Cet après-midi, avec un couple ami des E. et les E., elle et moi marchions sur un sentier de forêt, dans la pénombre feuillue trouée de soleil. Pariant ce pari dangereux qu’elle attendait de moi quelque chose, un début de d’une déclaration, profitant du premier silence qui s’offrait, je ramassais mes faibles forces pour me lancer à l’attaque, quand la femme du couple ami nous a rejoints. Comme si elle s’était acquittée envers moi de son devoir, la fille des E. aussitôt s’est tournée vers la femme, a mis son bras sous le sien, et l’a entraînée avec elle. J’ai eu l’impression qu’elle me vidait de toute vie, et n’ai plus traîné jusqu’au soir qu’un corps vide.
A quoi bon supplier Dieu Mon Dieu, ayez pitié de moi, laissez la moi, puisque de toute façon elle n’est à personne, ou plutôt à toute le monde, ce qui est la même chose ?
Dans la nuit. Comment espérer, puisque je suis privé du réconfort du sommeil et de l’oubli ? Quand le tourment du jour ne s’apaise pas la nuit ? Que je suis tourmenté la nuit par le jour d’avant, et par la nuit, le jour suivant ? Le jour et la nuit se joignent pour me torturer, la nuit avec l’amer souvenir du jour, le jour suivant avec le désespoir de la nuit. Le jour, pour la nuit, tire mon malheur en longueur, et la nuit, pour le jour, creuse mon désespoir plus profond.
Qu’est ce que l’amour ? C’est le doute certain et la certitude douteuse. C’est le désespoir plein d’espoir et l’espérance désespérée. C’est l’heureuse déchirure, et le bonheur déchirant. C’est la soif ivre, et l’ivresse saoule.
21 juin
Mes doutes hélas ne sont pas utopiques, mon Julien.
En entrant au jardin, je n’y ai pas prêté attention, Sébastien et Pauline ne se sont pas relevés de leur plate-bande pour me saluer. Ce qui m’a alarmé, ç’a été que ni Mme E., penchée à repiquer les frêles plants délicats de salade, ni M. E. à semer des graines de carottes fines comme de la poussière, ne se sont pas relevés non plus. Plein d’inquiétude, en hésitant je suis allé vers la fille des E. au fond du jardin. Elle m’a entendue, s’est relevée, m’a fait face. J’étais loin de m’attendre à voir ce que j’ai vu. La figure enflée, plaquée de rouge,les joues salies par les larmes, le nez morveux, les yeux rouges noyés, elle a posé les yeux sur les miens, comme muette m’interrogeant. Bouleversé par ce spectacle pitoyable, je me suis récrié, lui ai demandé ce qui se passait. Elle a écarté les bras, les a laissé retomber sans dire un mot, sur ses larmes séchées a laissé couler de nouvelles larmes. Elle a fourré la main dans la poche déchirée de son tablier, a saisi un mouchoir tout chiffonné, s’en est caché la figure, a reculé d’un pas sur la plate-bande derrière elle, et tournant le dos, elle a fui. Telle qu’elle était, en chaussures décousues et terreuses, en jupe à l’ourlet décousu qui pendait, en chemisier sorti de sa jupe, elle a coupé trottoirs et rues et a disparu. Mme E. , M. E., Sébastien laissant tout, ont mis leurs pas dans les siens, et Pauline et moi avons suivi les suiveurs.
D’une voix âpre, Pauline m’a demandé si d’avoir dévasté une maison m’avait assez flatté. Si, dans mon petit rôle de fils, et mon petit costume bleu, avec mes petites façons chantantes, mes petits airs dansants, - elle me singeait, marchait à petits pas, serrait les genoux -, j’étais assez heureux d’avoir ravagé une famille ?
Sur le moment, mon cœur a chanté un Te Deum à pleine voix. La fille des E. ne m’était pas insensible. Cet aveu d’une ennemie ressuscitait mes plus folles espérances. Mais le retour m’a vite fait faire un retour sur moi. Sur qui pleurait la fille des E. ? Sur moi le présent, ou sur Renaud, l’absent, que moi, le présent, je chassais ? Qui avait fait le vide de Renaud auprès d’elle, sinon mon trop plein ? Comment expliquer autrement sa fuite, et cette levée de boucliers de tous les siens ?
Comment ai-je pu être présomptueux à ce point ?
Ce soir, j’ai ragé. L’un des nôtres a fait attendre la fourgonnette pendant près de deux heures, et il fallait encore faire le retour. Je ne pouvais guère sonner à leur porte à dix heures passées. Tout se ligue contre moi : elle, eux, les autres, moi.
Dans la nuit. La nuit est à son plus noir. Mes os sont rompus, j’ai l’esprit éveillé comme en plein jour. Que j’ouvre ou ferme les yeux, son visage ne me quitte pas plus qu’une tache dans l’œil. Il est ce à quoi je rêve les yeux fermés, il est ce à quoi je pense les yeux ouverts.
23 juin
C’en est fait de moi, Julien. Tout s’écroule. L’édifice branlant, que je soutenais de tant d’étais est à bas. L’histoire s’est mis à elle-même un point final.
J’attendais devant le bureau d’emploi, au coin de la rue du Travail, un peu à l’écart des autres, quand quelqu’un a crié Mais c’est Rémi, Arnaud traversait la rue, sourire sarcastique aux lèvres. C’est bien vous, il me secouait comme une chose. C’était bien vous qui balayiez les trottoirs l’autre jour. Sacré Rémi. Il s’est écarté, m’a toisé, a pincé la toile de mon pantalon sali. C’est ça la vie que vous voulez lui offrir ? Elimée comme des guenilles ? Où on voit à travers, comme à travers d’oripeaux ? Ce sont ces haillons que vous allez lui offrir en cadeau de noces ?.. .. Et encore. Vous avez encore le moral, vous inaugurez. Il reculait de deux pas, cabotinait. Pour vous, cette pauvreté est encore piquante. Mais quand vous serez enfoncé dans la misère, comme des bottes dans la boue ? Quand loin devant vous, loin à droite, loin à gauche et jusqu’à l’horizon, vous ne verrez qu’un infini désert de dénuement ? Que vous vous apercevrez que de cette prison vous ne vous échapperez jamais ? Parce qu’on a son orgueil, on ne fera jamais appel à son papa, n’est-ce-pas ? .. .. C’est ce voyage-là que vous voulez lui offrir comme voyage de noces ? Vous avez ce front-là ? Odieux d’abord, honteux ensuite, voilà le mari dont vous lui ferez présent ?.. ..Pour elle, j’ai accepté une promotion, pour elle, vous choisissez une dégradation. Et c’est à cet Auguste que j’ai cédé la place ?
Effrayé par la justesse de ses paroles, je me suis arraché de lui et je me suis enfui en courant.
Adieu le temps si bon par fol amour et fol espoir. Adieu doux souvenirs du passé. Adieu, amour. Adieu.
Sent-on quelque chose quand on n’est rien ? Est-on si grand chose, quand on est quelque chose ? Se sentir un peu quelque chose quelques jours de plus, pour cet oiseux sentiment supplémentaire, différer de quelques jours, de n’être plus rien ? Pourquoi tard, si un jour ce tard se fait tôt ? Tôt ne nous épargne-t-il pas ce tard illusoire ?
Tard dans la nuit. Que cette nature est bonne, qui, en toute candeur, nous comble en rêve, de ce dont la vie nous frustre ? Je la tenais dans mes bras si étroitement serrée, ma bouche était si proche de la sienne, que chacun respirait le souffle de l’autre. Mes yeux ivres se noyaient dans l’ivresse des siens. Si ma maraude était irréelle, mon bonheur, lui, était si réel que je me suis réveillé éperdument heureux.
Mais le bonheur que je goûterais éveillé à évoquer ce bonheur innocent, serait deux fois coupable, si je m’y complaisais.
La fille des E. Je n’ai plus.
5
Les notes du frère
24 juin
Parjure et renégat, voilà ce que je suis. Même si Maman et Papa m’ont juré sur la tête de Rémi, que de leur vie, ils ne trahiraient ma trahison, j’ai violé de Rémi le secret de son secret. Mais comment aurais-je pu faire autrement ?
La lecture des dernières lettres de Rémi avaient semé en moi la panique. Cette fille le vidait de son être, comme une araignée vide une mouche de son sang. De jour en jour plus malheureux, perdant de jour en jour plus de confiance, il ne lui est plus resté à la fin qu’un désespoir sans fond, où chaque jour il s’enfonçait davantage.
Dans un tel combat désespéré, nous n’étions pas trop de trois pour établir un plan de bataille.
Après longue discussion, l’avis a été, qu’il fallait que j’aille voir Rémi seul. Ce que je n’ai pas dit, c’est que cet avis m’a inspiré l’idée d’aller tout simplement interroger la fille des E., sur ses sentiments. Parce que telle n’était-elle pas la question ? Si elle l’aimait, tout était sauvé, si elle ne l’aimait pas, qui le saurait ? Fort de cette intention, j’ai pris le train pour Strasbourg, où je suis.
30 juin
Jours horribles. Cruels malentendus. Affreuse détresse. Divine félicité. J’ai vécu en ces six jours plus de passion que si je vivais six vies. Malheur extrême. Extrême bonheur. Il y a six jours, elle s’approchait de lui, le cœur battant à tout rompre, et aujourd’hui, ils sont embrassés, dans un trou étroit et noir, sous la terre humide et froide. Pleure vieille ville, tes mortels amoureux ne sont plus.
Comme après un film d’épouvante, après l’horreur de ces six jours, je me retrouve prostré dans une pesante immobilité.
Pour les mânes de Rémi, je ressens l’impérieux devoir d’achever le récit de ses lettres par le récit de sa fin.
[25 juin]
1. J’avais tellement hâte de dénouer le nœud, que je serais bien allé réveiller les E. à mon arrivée, à minuit, si j’avais osé. J’ai quitté l’hôtel à cinq heures du matin. Pour le pas perdre de temps, j’ai affrété un taxi, lui ai versé des arrhes, et convenu avec lui que je le garderai pour la journée.
J’ai trouvé le nom des E. en bas de leur immeuble, suis monté au dernier étage, allé à pas étouffés, par la coursive, dans le silence pâle du matin, reconnaître leur porte. Puis, je suis redescendu, et me suis assis sur un muret de villa, sur le trottoir d’en face. Vers six heures, j’ai vu s’activer là-haut dans la cuisine une haute silhouette, qui a écarté le rideau de la fenêtre, jeté un regard sur le ciel, les arbres, le quartier des villas, le trottoir d’en face, n’a pas manqué de me remarquer. Confus, je suis allé faire un tour, et ne suis monté sonner à leur porte qu’un quart d’heure après.
Mme et M. E., habillés, m’ont ouvert. Je ne m’étais pas plutôt présenté, que M. E. me répondait ; « Vous lui ressemblez.—En caricature, ai-je dit. » A leur amitié tout de suite manifestée, j’ai pu mesurer l’attachement qu’ils avaient pour Rémi. Ce n’est qu’après m’avoir fait la part belle, que Mme E. m’a demandé des nouvelles de Rémi. A mon air interrogatif, elle m’a répondu que depuis quatre jours Rémi n’avait pas donné signe de vie. Je leur ai dit que je n’avais pas encore vu Rémi, que j’étais venu de mon hôtel droit chez eux. Retenant ma respiration, j’ai dit que j’étais un esprit positif, qui ne supportait pas l’incertitude, et que le but de ma visite était de trancher le nœud inextricable, qu’avaient noué le doute et le temps. Sans plus chercher midi à quatorze heures, je leur ai demandé s’ils connaissaient l’amour exclusif que portait Rémi à leur fille. Elevant tour à tour la voix, et demandant tour à tour de la baisser, Mme E. et M. E. ont dit qu’il leur avait toujours semblé que Rémi avait un faible pour leur fille, mais qu’en raison de son silence, ils avaient fini par en douter. Le cœur battant à forts coups, je leur ai demandé si cet amour était retourné. Mme E. m’a dit qu’ils étaient certains que leur fille aimait Rémi, M. E. que selon lui, il ne fallait pas chercher ailleurs la raison de l’ébranlement de sa santé. Une vibrante action de grâces s’est élevée vers le ciel de mon cœur. M. E. a ajouté, que compte-tenu des situations des familles si différentes, ils avaient résolu de ne jamais parler à leur fille de Rémi : ils ne voulaient influer sur leur fille en rien. Je leur ai demandé s’ils m’autorisaient de m’entretenir avec leur fille.
Ils se sont levés. Mme E. a disparu comme une ombre au fond de l’appartement. M. E. m’a donné ses numéros de téléphone privé et professionnel, m’a prié de ne pas quitter Strasbourg sans les revoir. Je l’ai entendu tirer doucement la porte d’entrée.
2. Est-ce l’amour qui faisait cette beauté si belle ? Lorsque j’ai vu son visage blanc comme l’opale, auréolé de sa chevelure d’or, qu’elle a effleuré mes yeux de ses yeux bleu ciel, que j’ai touché sa main d’ivoire, j’en suis tombé incontinent amoureux. Eternel amoureux transi des belles amies de mon frère, j’ai néanmoins toujours su parfaitement dissimuler mes sentiments. Lorsque je me suis présenté, j’avais deviné, dit-elle. Je lui ai dit, que si elle devait me blâmer de lui dévoiler un secret, elle devait blâmer Rémi de me l’avoir confié. - Un secret, dit-elle ? - Celui des sentiments qu’il vous porte. - C’est un secret de polichinelle, dit-elle d’une voix légère. Nous savons tous son amitié pour nous. - Pour vous, c’est plus que de l’amitié. - N’en faisons pas une histoire. Il était peut-être pris d’une toquade. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Je commençais à comprendre Rémi. Le contrôle que la fille des E. avait sur elle-même confinait à la froideur. - C’est plus qu’une toquade… .. Si vous ne croyez pas le frère, peut-être croirez-vous le frère du frère, je lui ai tendu le paquet de lettres. Ces lettres parlent de vous, de vous et de vous. Elle était fascinée par le paquet, je suis allé coller le nez à la fenêtre.
Quand une éternité après, le silence des lettres m’a fait me tourner vers elle, à la fois effrénée et retenue, elle rayonnait et hésitait à rayonner, comme le soleil à son lever, se plaît et hésite à se plaire. Puis, la beauté du bonheur doublant la beauté de la nature, deux larmes ont roulé sur ses joues, comme deux gouttes de rosée coulent sur deux pétales de rose. De ses deux mains pâles pressées l’une sur l’autre, elle serrait les lettres contre sa poitrine, comme si elle s’en nourrissait le cœur. - Que ne m’a-t-il dit.. ..le centième, dit-elle d’une voix graillonneuse. - Que ne lui avez-vous, dit, vous, le centième. - Un être d’un tel goût, d’une telle délicatesse, d’une telle intelligence, d’une telle beauté, .. .. moi ? - Une telle beauté, si réservée, si douce, si parfaite, lui ai-je dit en faisant un geste vers elle, .. .. lui ?
Je lui ai tout raconté, comment, désespérant de se faire aimer d’elle à cause de leurs différences de condition, la mort dans l’âme, il avait quitté Strasbourg à Noël avec l’intention de n’y plus revenir, qu’il avait été victime d’une première dépression, comment les siens avaient cru l’en guérir en l’envoyant dans sa ville natale renouer avec ses souvenirs d’enfance, qu’il avait été victime d’une deuxième dépression, comment il en avait réchappé en contraignant son père à le laisser aller où il voulait, et à ne jamais s’enquérir de lui, comment, pour finir, il était revenu à Strasbourg et vivait d’intérims.
Elle a pris à la hâte son mouchoir, s’en est caché le visage, a commencé à sangloter, les sanglots l’ont bientôt secouée toute. Sous son mouchoir, écartant ses lèvres liées d’un filet de salive, en hoquetant, elle a dit d’une voix à peine audible : - Je..ne..mérite..pas, et, cachant son visage du front au menton, elle a pleuré à fendre l’âme. Je lui ai demandé s’il n’était pas temps qu’un joie sèche toute cette eau, et que nous passions à quelque chose de pratique. Riant à travers ses larmes, le paquet de lettres pressé sur le cœur, elle m’a dit qu’elle attendrait à la maison toute la journée.
3. Longeant les barricades bleues qui détournaient la circulation par d’invraisemblables dédales hâtivement goudronnés, - la nouvelle municipalité équipait la ville d’un nouveau tramway -, le taxi m’a déposé devant la maison de Rémi, au coin de l’ancien Marché aux herbes. J’exultais à l’idée de ce que j’allais annoncer à Rémi. Le silence a répondu à mon premier coup de sonnette, à mon deuxième. J’ai appuyé sur n’importe quel autre bouton, on m’a ouvert. C’est du coup d’œil sur sa boîte aux lettres, que date le début de mon inquiétude : elle était pleine à craquer de journaux gratuits, de cahiers et de prospectus publicitaires, de réclames de toute sorte, à l’exception de tout courrier. J’ai tiré tout ce que j’ai pu, l’ai jeté au passage dans une des hautes poubelles noires de sous l’escalier, ai grimpé deux par deux les hautes marches de l’escalier en colimaçon, ai été arrêté au passage par la locataire qui m’avait ouvert, à qui j’ai expliqué que mon frère en voyage m’avait prié de vider sa boîte et jeter un coup d’œil à son appartement, mais qu’il avait oublié de me laisser ses clés : sur quoi elle a été assez aimable, pour inscrire le nom et l’adresse du propriétaire sur un papier. Tout ceci a été mené tambour battant, je suis presque descendu presque aussi vite que j’étais monté.
Le propriétaire m’a dit qu’il était bien temps de nous manifester, que le loyer avait été payé pour un an et que le bail venait à échéance dans cinq jours. Je lui ai dit que justement mon frère me déléguait, - j’ai sorti mon chéquier et lui ai fait son chèque -, que je devais jeter un coup d’œil à l’appartement, mais que du lieu où il était retenu, mon frère n’avait pu m’envoyer ses clés. Je l’ai prié de me prêter ses doubles, que je lui rapporterais dans l’heure : pour garantie, je lui ai passé le nom de l’hôtel où j’étais descendu.
Une heure après, j’avais mes doubles et lui rapportais les siens. Il était dix heures lorsque je suis sorti de chez lui.
4. Je suis resté un moment songeur sur le trottoir. Je ne me voyais pas téléphoner d’heure en heure à la fille des E., pour lui dire où j’en étais de mes recherches. Je suis allé la chercher à la Meinau dans mon taxi, et lui ai demandé de m’accompagner.
J’aurai la franchise d’avouer, que lorsqu’elle s’est assise derrière à côté de moi, mes yeux, se portant sur le rétroviseur, ont goûté le vain plaisir de voir les yeux du chauffeur s’attarder sur elle.
Lorsque j’ai ouvert la boîte aux lettres, elle m’a demandé quelles étaient les dates les plus lointaines de parution des journaux gratuits. Je les ai pêchés dans la poubelle, ait tout déchiffré : les plus anciennes étaient antérieures à son retour à Strasbourg. - Il n’est pas passé ici depuis son retour, a-t-elle dit. - Mais les lettres que je lui ai écrites n’y sont pas. Il a donc fait suivre le courrier. En hâte, nous sommes montés à l’appartement. J’ai passé en revue le vestibule blanc aux carreaux rouge orangé, la cuisine bleue dont les fenêtres donnaient sur les toits à forte pente, la chambre blanche dont la fenêtre donnait sur la Chambre du Commerce. Mes pas laissaient des traces : le sol était couvert de poussière, personne n’était venu ici depuis des mois. J’ai tout ouvert, les tiroirs du bonheur-du-jour, de l’armoire, des placards, le couvercle du coffre : Rémi avait tout laissé de sa vaisselle et de son linge, à ses trois livres, et à son fusil de chasse. Voyant que la fille des E. ne m’avait pas suivie, je suis retourné sur mes pas : elle était sur le pas de la porte, éthérée comme un esprit, et effleurait d’un regard aérien, l’enfilade des trois pièces.
Pendant que nous descendions, j’ai dit à la fille des E., que vraisemblablement, Rémi n’avait plus voulu occuper un appartement, dont le loyer avait été payé par l’argent de son père.
5. En bas, de désespoir, j’ai écarté les bras. Ce fut elle qui s’est reprise la première, elle a dit d’une voix ferme que nous devions nous raisonner, et faire une liste de recherches. J’ai sous les yeux cette liste écrite par elle, pauvre chiffon plié et replié, au crayon à demi-effacé : Sécurité Sociale—Bureau de poste—CUS—ANPE, rue du Travail —Usine, Alain P., une fréquentation ? Lorsque nous cherchons une chose perdue, c’est dans les endroits où on a le moins de chances de la trouver que nous la cherchons en premier. Si nous avions mieux raisonné, nous aurions inversé l’ordre de la liste. Mais pouvions nous mûrir notre réflexion, quand l’inquiétude nous poussait au hasard ?
6. En entrant dans la vaste salle bondée de la Caisse Primaire, nous avons été atterrés : plus de trente numéros nous séparaient de celui qui était affiché. Désemparé, j’ai regardé la fille des E. Prenant les choses en main, d’un pas décidé, elle est allée à l’accueil, a parlé posément à l’hôtesse, qui, pour finir, lui a indiqué un escalier. L’employé qui nous a reçus a été plus qu’aimable : empressé. Il a fait lui-même toutes les démarches dans la maison, passé lui-même les coups de fil qu’il fallait. Serviabilité vaine : pour la Caisse Primaire, la dernière adresse de Rémi était place du vieux Marché aux herbes, et son dernier emploi, celui de stagiaire à l’usine de son père. Depuis son retour à Strasbourg, selon l’employé, Rémi n’avait plus de couverture sociale.
A la poste, la guichetière a été très nette : s’il y avait changement d’adresse, il était hors de question que la nouvelle adresse soit communiquée à quiconque. Le chef de service que nous avons fait appeler a été encore plus catégorique. Aucun de nos pressants arguments ne l’a fait céder.
Au sortir de la poste, la fille des E., d’une voix calme, a proposé que nous partagions les recherches : j’étais tout désigné pour aller à l’usine S., elle enquêterait au Service de nettoiement de la ville et rue du Travail. Nous avons convenu que, passé une heure et demie de temps, nous nous retrouverions à mon hôtel. En sa présence, j’ai téléphoné à Papa, lui remontrant la nécessité d’intervenir auprès de M. Alain P., ce qu’il promettait de faire sur le champ, puis je l’ai quittée.
La charge de l’angoisse de la fille des E. m’étant ôtée, j’ai pu me livrer sans retenue à la mienne. J’ai imaginé les pires sottises, déchéance, drogue, alcoolisme, vagabondage, tant il est vrai que si l’imagination, accrochée à la réalité, s’enrichit d’idées nouvelles, laissée à elle-même elle développe les pires poncifs.
7. Mon père avait su mobiliser M. Alain P. comme il fallait, parce qu’il m’attendait sur le trottoir. Je lui ai dit que peu importait la publicité qu’il donnerait à l’affaire, il devait me trouver tous les employés, qui avaient vu Rémi dans les trente derniers jours. Il a été des plus efficaces. En un rien de temps l’usine fut en effervescence. Un jeune homme aux yeux tendres a fini par se présenter ; on remue ciel et terre, on ameute le ban et l’arrière-ban, il aurait suffi que M. Alain P. pose la question à son secrétariat : c’est de là que ce jeune homme est venu.
Il a dit qu’il voyait assez souvent M. Rémi S. dans une boulangerie de son quartier.
Sur ma demande, M. Alain P. l’a libéré de son travail, et nous sommes partis.
A la boulangère, je me suis lancé dans une histoire confuse de brouilles de famille, que je voulais raccommoder le fils avec le père. Le jeune homme aux yeux tendres multiplia les descriptions. Un visage de fille aux longs cils et aux grands yeux noirs : la boulangère ne voyait pas ; poli, timide : les garçons aux yeux de fille polis et timides couraient les rues ; avec un complet bleu, une chemise bleue finement rayée, une cravate noire. - Ah, vous parlez de lui… .. Je l’ai vu deux ou trois fois sortir d’un immeuble plus loin. - Quel immeuble, voulez-vous bien ? -C’est une de ces entrées, dit-elle sur le trottoir, en indiquant la longue façade d’immeubles dont faisait partie la boulangerie. - Vous montrez le milieu du bloc. Si vous étiez à ma place, quelles entrées élimineriez-vous de vos recherches ? - Peut-être les trois-quatre premières, et les trois quatre dernières. J’ai remercié la boulangère, libéré le jeune homme aux yeux tendres et entrepris de faire toutes les entrées de la façade. Passant au crible les deux tableaux de sonnettes à droite et à gauche de chaque entrée, je suis allé d’une entrée à l ‘autre, en courant. A la dernière entrée, il m’a semblé que mon cœur s’arrêtait : sur les dix-huit entrées, il n’y avait pas un seul Rémi S. Mes espoirs ruinés, je suis resté un long moment prostré.
Puis une nouvelle source d’espoir a surgi en moi : reprenant une hypothèse, à laquelle j’avais vaguement pensé, je me suis dit que si le nom de Rémi S. n’apparaissait pas sur les sonnettes, c’était peut-être parce qu’il occupait une chambre meublée d’appartement. Mais si son nom n’apparaissait pas sur une sonnette, il devait apparaître au moins sur une boîte à lettres, puisqu’il faisait suivre son courrier. L’heure et demie dont nous avions convenu, la fille des E. était presque passée : je devais retourner à l’hôtel.
8. La fille des E. n’était pas là, mais le portier m’a dit qu’un propriétaire que j’avais vu le matin me demandait de le rappeler. - Monsieur Julien S. ? Vous m’avez raconté des histoires. Votre frère sort à peine de chez nous. - Mon frère Rémi ? - Votre frère Rémi. Personne n’a été plus dépité que moi d’apprendre qu’un étranger venait de voir, en chair et en os, mon propre frère que je cherchais en vain depuis le matin. - Et devinez ce qu’il venait faire ? Chercher lui aussi un double des clés. - Vous lui avez dit que son frère était à Strasbourg ? - Manque de chance, j’étais absent, c’est ma femme qui l’a reçu, comme c’est à elle qu’il les a rapportées. Ma femme ne veut pas entendre parler de mes locataires, elle est jalouse de sa tranquillité d’esprit, je ne lui avais pas parlé de votre visite ce matin. - Mon frère ne sait donc pas que son frère est à Strasbourg ? - Il ne l’aura pas appris par moi. - Il serait revenu impromptu. Je vous sais gré de m’avoir téléphoné. J’étais intrigué. Qu’avait-il bien pu faire chez lui ? Il avait- remarqué que l’appartement avait été fouillé. Il fallait que j’y retourne.
Je suis monté en hâte chercher des photos de Rémi, ai demandé au portier, si la fille des E. passait, de la prier de m’attendre, et me suis fait conduire à nouveau à l’ancienne place du Marché aux herbes.
Dans le lumineux deux pièces, mes traces de pas dans la poussière étaient doublées de celles, toutes fraîches, des pas de Rémi. Les portes de l’armoire et des placards étaient restées ouvertes, les tiroirs tirés. Avait-il pensé qu’il avait été cambriolé ? J’ai tout examiné, j’ai essayé de me rappeler ce que j’y avais vu, rien ne semblait avoir été prélevé. En sortant, mes yeux sont tombés sur le coffre fermé, une angoisse terrible m’a serré le cœur. Elevant des supplications vers le ciel, j’ai soulevé le couvercle lentement, puis d’un geste brusque, tout à fait. Avec terreur, j’ai vu que le fusil de chasse à double canon n’y était plus. Une violente répulsion m’a écarté du coffre, mon âme a hurlé d’horreur et d’épouvante. Je me suis rué dans l’escalier, manquant des marches, me rattrapant à la rampe, ayant perdu tout contrôle de moi.
9. Devant l’hôtel, j’ai ouvert la porte du taxi, alors qu’il roulait encore, la fille des E. s’y est engouffrée. - J’ai montré sa photo à des intérimaires. Ils l’ont reconnu, a-t-elle dit. Ils n’ont rien pu dire de plus. - Plus vite, je vous prie, ai-je dit au chauffeur, en m’avançant sur le bord de la banquette, et en saisissant à deux mains le dossier de son siège - Vous avez appris quelque chose ? .. ..Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas. - A dix-huit numéros près, je crois que je sais où il habite… … Plus vite. Elle m’a fixé d’yeux aveugles.
Je lui ai fait part de mon hypothèse de chambre meublée, lui ai dit, que nous sonnerions n’importe où, chercherions son nom sur toutes les boîtes à lettres, si nous ne trouvions pas son nom, nous recourrions aux photos. Le taxi s’est arrêté, nous nous sommes partagé les entrées.
Ce fut elle qui m’a appelé. D’un doigt tremblant, elle m’a montré le nom de Rémi S., en double, sur une boîte aux lettres. On s’est précipité, escaladant les marches comme si on les dévalait. Haletants, sur le palier du troisième étage, nous nous sommes heurtés à une jeune femme aux émouvants yeux rapprochés et à la mèche blanche : Vous avez entendu ce drôle de bruit ? Essoufflé, je lui ai demandé où habitait Rémi S. L’étage au-dessus, un petit couloir sur la gauche, la porte au fond. C’est la porte de service de l’appartement.
10. J’ai trouvé la fille des E. à côté de la porte, le dos au mur. Elle était aussi grise que le plâtre sale derrière elle. Retenant ma respiration, j’ai frappé deux petits coups. J’ai cru entendre à l’intérieur une sorte de râle. Tendu comme un arc, j’ai guetté si le bruit se répétait. J’ai saisi la poignée de la porte, l’ai appuyée doucement. La porte s’est ouverte, je l’ai poussée par paliers, guettant à chaque palier un signe de vie. Est apparue un étroit couloir, au mur et au plafond blancs gris de poussière, qui se prolongeait sur la gauche. En face de nous, si proche que nous aurions pu la toucher, une minuscule lucarne donnait un jour gris à un évier blanc craquelé, à de la vaisselle dépareillée, à un réchaud à alcool usagé, à une cuvette de wc. En haut, à une ficelle suspendue, pendaient une housse vide en plastique, un pantalon et un polo usagés, et une chemise bleue rayée, tout humides.
Je suis entré d’un demi-pas dans l’étroit couloir, et me suis aperçu qu’il débouchait dans une minuscule chambrette. J’ai avancé de deux autres pas : la chambrette était occupée par un lit, il n’y avait dans cet étroit espace aucun signe de vie quelconque. Lorsque j’ai abaissé les yeux, j’ai vu Rémi, immobile, qui me regardait de ses immenses yeux noirs. Il était en complet, chemise bleue rayées, cravate. Sur sa chemise bleue rayée, comme les cibles sur les cartons des stands de tir, s’arrondissait un large cercle bleu foncé, avec en son centre un disque noir. Le fusil de chasse, couché contre lui, dirigeait ses deux canons vers sa poitrine. Cloué, j’étais hypnotisé par le regard fixe de ce corps couché. J’ai entendu la fille des E. approcher, tourner le coude du couloir, avancer à ma hauteur, rester immobile. Soudain, j’ai vu que Rémi vivait : ses yeux ont quitté les miens, se sont posés sur ceux de la fille des E. Comme affolé, avec un effort inouï, sa main gauche s’est tendue vers le veston, qu’elle a agrippé et essayé de tirer, en vain, pour cacher l’horrible blessure. Râlant en graillonnant comme si elle chantait, la fille des E. s’est avancée vers le lit, en traînant les pieds, s’est agenouillée sur le bord du lit, à quatre pattes est allée se coucher le long de Rémi, et le fusil était entre eux comme un glaive. Les yeux agrandis de Rémi ne quittaient pas les yeux de la fille des E. Les lèvres de la fille des E., blanches comme le linge, ont prononcé à voix basse : Rémi. Les lèvres de mon frère, violettes comme l’anémone, se sont entrouvertes, ont chuchoté : Colette. Un bonheur sans limites a illuminé leurs visages, comme l’aurore rose la face d’un mont. Elle s’est penchée vers lui avec une grande délicatesse, lui s’est tendu vers elle avec une énergie terrible, leurs joues brûlantes se sont touchées. Colette a pris Rémi dans ses bras, le serrant contre elle, a posé ses douces lèvres sur sa joue ; dans un effort suprême, Rémi a posé ses lèvres violettes sur la joue de Colette, le front touchant le front de Colette, puis poussé à bout par le terrible effort, a reposé la tête sur l’oreiller et a rendu l’âme. Colette a gardé un long moment enlacé contre elle le corps sans vie, l’a reposé, a abaissé sa main gauche entre eux, a poussé le double canon contre sa poitrine. J’ai entendu, déchirant épouvantablement l’air, une détonation assourdissante accompagnée d’un claquement sec contre le mur. La balle avait traversé la blonde Colette, trouant la robe écrue, était sortie par l’épaule, avait percuté le mur où elle s’était enfoncée. La blonde Colette, comme une fleur fanée, s’est inclinée sur le corps de Rémi, l’a serré contre elle, et a rendu sa belle âme.
L’âme vide, j’ai contemplé les deux gisants immobiles, pendant un temps infini. Puis la nuit a enfoncé choses et gens dans l’obscurité. Lorsque je n’ai plus vu goutte, j’ai fait demi-tour, ai sorti les clés de la serrure, ai fermé la porte à double tour. La cage de l’escalier était déserte et muette comme un cimetière.
11. Dehors, par les rues éclairées, je suis rentré peut à peu dans les affaires de ce monde. J’ai cherché une cabine, dit à Papa, ma langue enflée articulait les mots avec difficulté, que la fille des E. et Rémi s’étaient retrouvés, après un long silence, il m’a dit qu’ils venaient, j’ai dit que je les attendrais à l’aéroport. J’ai erré ensuite, jusqu’à une brasserie, où, renâclant devant l’idée de téléphoner aux E., accordant du répit à mes pauvres nerfs, j’ai mangé gloutonnement, je n’avais pas mangé depuis le matin.
Puis mon chauffeur m’a conduit à l’aéroport d’Entzheim. Il a fallu qu’au travers les vitres de l’aéroport, je voie l’appareil de Papa se poser, pour qu’enfin j’ose appeler les E. Je leur ai dit la phrase que j’avais dite à Papa, j’ai coupé leur silence, en ajoutant que Papa et Maman arrivaient de Paris et que nous allions passer les prendre. Aux regards et airs interrogatifs des parents et des E., j’ai répondu par un silence total. Je bénis le ciel de ce que, jusqu’à l’instant, où tous les sept, ombres grises, nous avons été devant la porte, je n’aie pas eu une seule fois à desserrer les lèvres.
Autant j’avait été plein d’une épouvante sacrée, lorsque j’avais quitté la chambrette, autant maintenant que je la retrouvais, j’étais plein d’une ferveur sainte. L’électricité était coupée, flamme de briquet en main, je suis allé à tâtons à la recherche de la bougie sur la caisse à la tête du lit. Comme l’officiant va s’asseoir dans une stalle, pendant que les fidèles communient, je me suis écarté et les ai laissé passer.
Longtemps, statues de pierre, ils ont eu leurs yeux enchaînés, esclaves des deux corps. Puis, lentement ils sont renés à la vie. Il y a eu des plaintes, des soupirs, des sanglots, des pas. Maman, agenouillée, les deux mains étreignant la main de Rémi, la mouillait de pleurs muets. Papa, le dos voûté, avait les yeux obstinément fixés contre le mur. Mme E., le visage rouge mouillé de larmes, avait posé sa joue sur la tempe de sa fille. Sébastien, à genoux, tenait à deux mains le bas de la robe de sa sœur, y avait enfoui son visage. Pauline, restée debout à l’écart, de ses lèvres retroussées, ne cachait pas son dégoût. Moi, plus proche de mes deux amoureux que personne, j’observais tout ce monde baroque d’un regard lointain.
Sortant le dernier, comme un bedeau, j’ai soufflé la flamme de la bougie, j’ai fermé la porte à clé, et j’ai laissé la nuit cacher les deux amoureux comme un voile.
[29 juin]
Par faveur, la nuit, au cimetière Saint-Urbain, dans un cercueil double, dans la position où, embrassés, ils avaient échangé leur unique chaste baiser, nous avons laissé les deux amoureux en tête à tête éternel dans la froide nuit noire de la terre.
Lorsque nous avons quitté le cimetière, il est tout à fait vrai, que par son port, M. E. avait plus l’air d’être mon père que mon père. Je ne pouvais que donner raison à Rémi.