Les Rimbaud, mère, filles et fils.
un - deux - quatre - cinq
1.
Charleville. L’appartement des Rimbaud, toutes portes intérieures ouvertes. La cuisine. Entrent Vitalie et Isabelle.
VITALIE.- Si tu la voyais ! Ses yeux sont si doux comme le miel qu’on fondrait sous son regard. Ils vous blessent d’une si douce blessure qu’on en mourrait de plaisir. .. .. Et cet ange parmi les anges m’a comblée d’un bonheur infini ! Elle m’a invitée à son goûter d’anniversaire. .. .. Ah ! Si tu m’aimais ! Si tu m’aimais, Isabelle, tu persuaderais Maman de me laisser aller à ce goûter.
ISABELLE.- Je la connais ?
VITALIE.- Je ne crois pas.
ISABELLE.- Que font ses parents ?
VITALIE.- Est-ce que ça a une importance ?
ISABELLE.- Vois comme tu es. Une inconnue qui vient de Dieu sait où, une étrangère que personne ne connaît ni d’Adam ni d’Eve, elle te sourit, et son sourire te ravit le corps et l’âme.
VITALIE.-(inquiète) Tu ne parleras pas pour moi à Maman ?
ISABELLE.- Est-ce que je l’ai dit ?
VITALIE.- Donc, tu exauces mes voeux ?.. ..(lui sautant au cou) Oh ! Mon Isabelle. Sois remerciée. Je savais qu’un coeur battait à côté du mien .
ISABELLE.- ..(Elles écoutent.Isabelle repousse Vitalie) Voilà Maman. Ne nuis pas à ta cause. Tu sais combien les effusions lui répugnent. Entre Mme Rimbaud, un missel sous le bras.
Mme RIMBAUD.- Arthur est levé ? (Elle sort. On entend qu’elle ouvre une porte, entre dans une chambre, ouvre une fenêtre, claque des volets)
La voix d’ARTHUR.- (fort) Hein ! Ho ! M’arracher du profond du sommeil avec cette barbarie. C’est la messe qui te souffle cette bonté-là ? Rentre Mme Rimbaud qui s’asseoit et déjeune.
ISABELLE.- ..(timidement) Maman, Charlotte Varois invite Vitalie à son goûter d’anniversaire. Est-ce que tu lui permettrais d’y aller ?
Mme RIMBAUD.- Pourquoi Vitalie ne demande-t-elle pas elle-même la permission ? Parce qu’elle le fait demander par sa soeur, croit-elle que je lui refuserais moins ?
VITALIE.-(froissée) Je le savais. Toujours, tu as fait obstacle aux inclinations de mon coeur. (Elle sort)
Mme RIMBAUD.- (fort) Vitalie ! .. (hurlant) Vitalie ! (un bras et une épaule de Vitalie apparaissent à la porte) Tu sais ce que fait le père Varois ? Il est magistrat, issu de magistrats. Est-ce de ma faute si tu es attirée comme par un aimant par les filles riches ? Crois-tu que, si elle t’invite, je peux lui rendre une invitation équivalente? Que si elle t’honore d’un cadeau, je peux l’honorer d’un cadeau de même valeur ? Que je peux même élever ta garde-robe à la hauteur de la sienne ?.. .. Tu boudes ?
VITALIE.- Non. Je ne boude pas.
Mme RIMBAUD.- Si. Tu boudes... .. Au lieu de tremper ton mouchoir, va tremper le linge. (Sort Vitalie) Entre Arthur.
ARTHUR.- (à Mme Rimbaud) Déchirer ma nuit avec cette barbarie. C’est l’église qui t’inspire ces charités-là ?
Mme RIMBAUD.- A l’heure où le soleil est dans sa pleine course et les gens dans leur plein travail, rester couché c’est la jeunesse qui t’inspire cet honneur-là ?
ARTHUR.- Pardon. J’ai travaillé toute la nuit... .. La question, bien sûr, est de savoir si l’on peut baptiser mon écriture du sacro-saint nom de travail. J’ai peur que tu ne sacres de ce nom béni que le travail facteur d’argent... .. Maintenant, si ta thèse et la mienne s’affrontent, laquelle l’emporte sur l’autre ? Ta thèse est incontestablement mieux armée en munitions : c’est toi qui me fournis couvert, vivres, habits. La mienne est un va-nu-pieds, en comparaison : elle ne me fournit pas même un kopeck. Par force, donc, ta thèse bat la mienne à plates coutures. .. ..Je lève donc le drapeau blanc, et fais amende honorable. (Il s’asseoit) On frappe trois coups à la porte de l’appartement.
ISABELLE.- (se levant) C’est Frédéric. (Elle ouvre. Entre Frédéric, en casquette, vareuse, pantalon d’employé des transports publics, sacoche à l’épaule. Il a une lettre à la main)
FREDERIC.- Ah. Mes chers. (les embrassant tous) Sept jours, j’ai soupiré après vous. Mes soupirs sont enfin exaucés. (Il pose l’enveloppe devant Mme Rimbaud et se penche vers elle pour l’embrasser)
Mme RIMBAUD.- (voyant la casquette, la vareuse, la sacoche, s’écriant) Frédéric !
FREDERIC.- (enlevant vivement sa casquette) Oh Pardon.
Mme RIMBAUD.-(fâchée) Tu me jettes ta livrée de domestique à la tête.
FREDERIC.- Je te jure que je ne l’ai pas fait exprès. J’avais la tête toute à vous .J’étais tout à la joie que ma contribution vous aide un peu. Mme Rimbaud, fâchée, sort, l’enveloppe à la main, et va par-delà le couloir, en face,dans sa chambre, dont elle ferme la porte sur elle.
FREDERIC.- .. ..(se plaignant à Isabelle et à Arthur, montrant sa tenue) .. Plutôt que me faire honte d’un gagne-pain qui vous aide à vivre, ne pouvez-vous compatir avec mon isolement et nous rendre visite de temps à autre, à Monique et à moi ? Loin de vous, je me sens plus immigré qu’un immigré... ..(montrant la porte de la chambre de Mme Rimbaud) Qu’en plus, Maman et moi soyons à couteaux tirés, je me sens comme un apatride.
ARTHUR.- (montrant la porte de la chambre de Mme Rimbaud) Il ne tient qu’à toi de retrouver la mère patrie.
ISABELLE.- Reformons le carré, Frédéric. Va lui demander pardon.
FREDERIC.- .. Pauvre honteux qui gagne ton pain, humilie-toi devant qui ne le gagne pas... .. (Il va vers la porte de la chambre de Mme Rimbaud, frappe deux légers coups, priant) Maman.
La voix de Mme RIMBAUD.- (fort, pressante) N’entre pas.
FREDERIC.- (frappant doucement, s’agenouillant) L’habit t’a insulté. L’habit s’agenouille. .. .. Maman. Tu es ma seule subsistance. Ne me prive pas de toi... .. Maman.
Mme RIMBAUD.- (sortant) Je passe sur la chose, mais à une condition.
FREDERIC.- Toutes.
Mme RIMBAUD. - Que tu cherches un emploi moins voyant.
FREDERIC.- Je chercherai. (les embrassant) Mes aimés, désuni, j’étais comme un membre amputé. Le corps est à nouveau entier. (à Mme Rimbaud) Rassure-moi. Je t’ai bien donné l’enveloppe.
Mme RIMBAUD.- (agacée) Tu le sais bien.
FREDERIC.- Ce n’est pas beaucoup, mais je gagne peu.
Mme RIMBAUD.- Je ne te le fais pas dire.
FREDERIC.- Ce n’est pas rien, quand je pense au peu que je gagne.
Mme RIMBAUD.- Mais tu t’étends bien dessus.
FREDERIC.- Et plus que c’est. C’est vrai. Pardon... Adieu, tous. .. Je vivrai ces sept jours d’un semblant de vie. Je ne vivrai pas, je rêverai.. .. à vous. Il sort.
Mme RIMBAUD- (Mme Rimbaud revêt son manteau, à Arthur) Arthur ! Je reviens sur ma décision. Je t’inscris au collège.
ARTHUR.- (alarmé, bondissant) Quelle est cette nouvelle nouveauté ? N’avons-nous pas épuisé le sujet ? Est-ce que je ne t’ai pas dit ce que j’en pensais ?
Mme RIMBAUD.- La profession de professeur de français est une excellente profession, quoi que tu penses.
ARTHUR.- Excellente ? ..Excellente ? .. Déterrer les cadavres des auteurs morts ? Exhumer de leurs caveaux moisis des corps décomposés ? En se pinçant le nez, y aller à son tour de son scalpel ? Autopsier des corps 36 fois autoposiés ? Les recoudre tant bien que mal ? Leur donner une pose et une tenue au goût du jour ? Une excellente profession, si la profession de croquemort l’est... .. Le pire ! Le pire ! Devoir ressusciter d’auteurs morts des oeuvres sans vie. Etre vivant, et devoir insuffler double souffle à un auteur et à une oeuvre deux fois morts, est-ce que ce n’est pas mourir deux fois ?.. .. Le professeur a-t-il seulement un esprit pour penser ? Une âme pour rêver ? Il n’a qu’un seul droit et qu’un seul devoir : dire et vanter le texte des autres. Il se sait gardien de cimetière. Il se sait plus mort que ses morts... .. Mon ambition est autre. J’ambitionne, non pas dire le texte des autres, mais d’être le texte même qui est dit.
Mme RIMBAUD.- (agacée) Je sais ! Tu l’as dit... .. Est-on auteur parce qu’on veut l’être ? Ne te reconnait pour l’instant, à peu de chose près, que toi.
ARTHUR.- Je ne désespère pas d’avoir des réponses. Que veut dire le silence, sinon qu’il ne veut rien dire ?
Mme RIMBAUD.- .. .. Supposons que tu aies le talent que tu te prétends. N’est-ce pas tout de même la roulette ? Entre la première mise et le premier numéro gagnant, combien de courses perdues ? Pendant cette attente hasardeuse, de quoi vivras-tu ? De l’air du temps ?.. .. La sûre profession de professeur nourrit son homme. Selon tes professeurs, tu es fait pour les études, et les études sont faites pour toi. Ajoute que travailler de sa langue sur sa langue ne tue pas et que l’année scolaire est ajourée de si nombreuses vacances que les jours chômés sont plus nombreux que les jours ouvrés. Le travail expédié, ton existence et celle des tiens assurée, libre à toi de te livrer à toutes les bagatelles que tu voudras.
ARTHUR.- Le temps serait libre, mais qu’est-ce qui ne le serait pas ? L’esprit. .. .. J’ai fait mon choix. Mon art sera pur de tout alliage. Mon choix élimine le tien.
Mme RIMBAUD.- A qui il appartient, à ton âge, de choisir pour toi, fut-ce contre toi ? Les emplois honorables s’acquièrent dès la prime jeunesse, après on ne peut plus que se rabattre.Tu n’es pas assez fait, pour choisir que tu ne seras rien. Pour toi, je m’imposerai contre toi. Tu referas ta première.
ARTHUR.- (en rage) Jamais. Moi, vivant, jamais ce corps ne franchira plus la porte d’un collège. Plutôt coucher dans les gares. Le vagabondage, la cloche, taper, estamper, escroquer, tout, plutôt qu’être prof . Je ne m’enterrerai pas vivant.
Mme RIMBAUD.- (allant vivement à la porte de l’appartement, et l’ouvrant) Libre à toi. Vagabonde. Mendie. Estampe. Escroque.Vole.. .. vers la gloire... (Arthur ne bouge pas) Ou tu te prends en charge ou je te prends en charge. Mais si je te prends en charge, la charge ira où ira celle qui la porte... (Arthur ne bouge pas) A partir de maintenant, tais-toi, pioche et bûche... (à Isabelle) Isabelle ! Je reviens dans une heure.
ISABELLE.- Oui, Maman . Sort Mme Rimbaud.
ARTHUR.- (avec rage, donnant des coups de pied dans les meubles) De ma vie, ce cul ne se posera sur un banc. De ma vie, cette main ne se laissera dicter une seule ligne d’un autre par un autre. De ma vie, ce pied ne se posera dans une cour de collège dans un rang ou hors d’un rang. Je le jure sur ma tête. Plutôt me vendre. Il sort. Entre Vitalie, qui sèche ses larmes.
ISABELLE.-.. ..(à Vitalie) Ses fils l’ont fâchée, Vitalie, et si ses filles la réconciliaient ? Si on faisait une surprise à la plus méritante des mères ? Si on lavait l’appartement ?
VITALIE.- Pour qu’elle nous remercie de sourcils froncés et de voix glapissante ?
ISABELLE.- Ne sais-tu pas ce qu’elle vit ? N’a-t-elle pas toutes les excuses?
VITALIE.- (l’embrassant) Tu es mon bon ange Je te suivrais les yeux fermés. .. .. On fait ce que tu dis. Cherche le savon noir. Je cherche le seau et les serpillières. Vite. On a un peu moins d’une heure. Dépêchons. Allons. Allons. (Elles s’affairent)
2.
Charleville. Le deux pièces de Georges Izambard. Malle et valise. Izambard. Entre le propriétaire.
IZAMBARD.- (tendant ses clés) Voici vos clés.
Le propriétaire.- (faisant le tour) Tout est net et soigné. Etat des lieux impeccable. Comme il fallait s’y attendre, rien à redire. .. .. Monsieur Izambard. Heureux de quitter nos Ardennes hirsutes pour vos plaines glabres ?
IZAMBARD.- Pour tout dire, je suis heureux de retrouver les miens.
Le propriétaire.- Pour moi, vous ne pouvez pas savoir comme je vous regrette. En tout cynisme, vous étiez le locataire idéal. Absent pendant les vacances scolaires. Absent les fins de semaine.Absent le reste du temps, parce que quand vous étiez là, c’était comme si vous n’y étiez pas. Mme Limbourg, votre voisine, me disait que souvent, elle vous croyait absent, jusqu’à ce qu’un léger bruit la détrompe. Absent 24 heures sur 24, quel propriétaire ne serait pas fou de vous ?.. .. Joignez à cela que vous étiez consciencieux, comme il n’est pas possible. Vous nettoyiez les parties communes de votre étage avec soin et régularité. Vous vous acquittiez de vos loyers fidèlement les premiers du mois. Vous étiez si parfait que je me suis longtemps demandé quelle monstruosité cela cachait. Eh bien, non . Vous étiez monstrueux en ce que vous étiez parfait. Je vous retiendrais de force, si je le pouvais... .. Ceci dit, cher Monsieur Izambard, d’un ancien à un bleu, vraie curiosité, pure indiscrétion, pourquoi, lors de vos absences, confiiez-vous donc vos clés à ce jeune ribaud ?
IZAMBARD.- Vous avez eu des plaintes à son sujet ?
Le propriétaire.- Non. Il n’est pas question de ça.
IZAMBARD.- J’entends réparer les dégâts qu’il a commis.
Le propriétaire.- Il n’en a commis aucun. Tranquillisez-vous. .. ..Non. Non. J’aimerais savoir pourquoi vous avez privilégié un de vos élèves, et pourquoi celui-là.
IZAMBARD.- Parce que celui-là n’est pas gâté par la vie. Le père a abandonné la famille, disons plutôt, le père a abandonné ses enfants à sa femme. Et le fils, amputé du père, boîte de la mère qui lui reste.. .. Je n’ai essayé que de lui servir un peu de béquille.
Le propriétaire.- Enfin. Les enfants dont le père est en cavale, se comptent par troupeaux. Père absent, mère trop présente, c’est même la famille moderne.
IZAMBARD.- Celui-là selon moi, avait quelque chose qu’il aurait été criminel de laisser gâcher.
Le propriétaire.- Vous parlez de ces rimes parues dans cette feuille de chou ?
IZAMBARD.- Oui.
Le propriétaire.- Permettez. Parce qu’un jeune homme aligne des vers dans le respect de la métrique, est-ce que ce n’est pas aller un peu vite que parler de talent ?.. .. La vie classe-t-elle, plus tard, l’élève comme le classe le professeur au lycée ? Nos tableaux d’honneur sont factices en comparaison de ceux de la vie. Telle tête que le collège couronne de lauriers, se retrouve dans la vie tête de veau persillée. Louer le talent et faire miroiter les feux éclatants de la célébrité à quelqu’un que notre société de masse a toutes les chances de laisser dans l’obscurité la plus noire, est-ce que ce n’est pas lui injecter par avance un fameux poison ? .. .. Et puis, autre chose. Croyez-vous que vos attentions et le calme de votre retraite lui aient apporté du réconfort?
IZAMBARD.- Peut-être un peu ?
Le propriétaire.- Tout le contraire, j’en ai peur... .. Greffez votre esprit dans le sien. Un père comme il n’en a pas, une mère comme il a en trop d’un côté, de l’autre un professeur bon comme le pain, qui partage avec lui, en toute générosité, sa vie, sa chambre, ses biens, quelles perspectives croyez-vous que ça lui ouvre ?.. .. A moins que vous vouliez adopter ce jeune garçon ?
IZAMBARD.- Non. Tout de même.
Le propriétaire.- Autant adopter tout le collège, n’est-ce pas ?.. Pardonnez-moi, ou vous étiez trop bon, ou vous ne l’étiez pas assez! Ou vous deviez l’être tout à fait, rompre la fatalité, l’arracher à son trou à rat, l’adopter, ou ne pas l’être davantage qu’envers n’importe lequel de ses condisciples. Mais lui ouvrir une fenêtre de sa prison sur un beau ciel bleu et l’abandonner ensuite derrière ses barreaux, ne pensez-vous pas que c’est le contraire de bon ? Vous, parti, combien vivement il va sentir la tendre vie dont il va être privé, et l’âpre vie à laquelle il est condamné.
IZAMBARD.- Je n’avais pas pensé à cela.
Le propriétaire.- Peut-être, y penserez-vous à l’avenir. Si j’ai pu faire faire à vos expériences quelques économies, j’en serai heureux. .. .. Voici votre protégé. Ne m’en veuillez pas si je préfère l’éviter. Adieu, et mille souhaits pour votre nouveau poste.
IZAMBARD.- Adieu et mille mercis. (sort le propriétaire) Entre Arthur.
ARTHUR.- (montrant la malle) Demain, vous serez loin, mais pas plus avancé. (Izambard a une mine interrogative) Vous rempilez dans l’Education Nationale, non ?
IZAMBARD.- Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ?
ARTHUR.- C’est vous qui m’avez dit tout ce que vous m’avez dit, qui me dites ça ? Qu’est-ce qui nous brûle? Les lettres, ou enseigner les lettres ? Vivre .Vivre. Vivre. En écrire. Ecrire. En vivre.
IZAMBARD.- Vous savez bien que je suis en peine d’un sujet qui en vaille la peine.
ARTHUR.- Vous avez cherché ?
ZAMBARD.- Je ne fais même que ça.
ARTHUR.- Qui n’a pas trouvé n’a pas assez cherché. Réfléchissez. Autrefois, les auteurs étaient-ils en peine d’un sujet ?
IZAMBARD.- Ah ! Ne comparons pas, je vous prie, la vie d’autrefois à la vie d’aujourd’hui.
ARTHUR.- Tiens. Pourquoi donc ?
IZAMBARD.- Parce qu’elle n’est plus la même.
ARTHUR.- Et vous vous en plaignez ? Au lieu de vous en réjouir ? Louons Dieu qu’elle soit autre. Si elle était la même, que serait l’art ? Le même. Or, que s’agit-il d’écrire ? Le même ou un autre ? Rendons grâce à Dieu qu’elle soit autre.
IZEMBARD.- Ce n’est pas qu’elle soit autre dont je me plains, pardon, mais qu’elle se soit tellement dégradée.
ARTHUR.- Dégradée ? En quoi s’est-elle dégradée ?
ISEMBARD.- En tout. Faites un tour d’horizon. Des sous de bronze à la place d’écus d’or. Des bancs de bois de députés à la place des trônes d’or des rois. Le sinistre travail quotidien démocratique, à la place des folies et des extravagances princières. C’est la nuit la plus sombre à la place du jour le plus étincelant.
ARTHUR.- Vous accusez le travail d’être à la source de nos maux ?
IZEMBARD- Le travail restreint, rapetisse, rétrécit la vie, vous ne pouvez le nier. Que peuvent être des lettres qui se nourrissent de si pauvre nourriture ?
ARTHUR.- Vous êtes à mon carrefour. Vous venez où je vous attends. Le travail rétrécit la vie, exact. Se livrer dès potron-minet et jusqu’à l’heure où tous les chats sont gris, soit le corps du jour, à la même horrible mécanique du travail, qui ne vous laisse qu’une queue de jour pour vivre enfin, quelles lettres cela peut-il nourrir ? Vous parlez d’or ! Mais, au lieu de pleurer sur le constat, pourquoi n’en pas tirer la conclusion qui s’impose?
IZEMBARD.- Quelle conclusion peut-on tirer hors le constat?
ARTHUR.- Le travail vous rebute. Conclusion : pourquoi travailler?
IZEMBARD.- Ne faut-il pas travailler pour vivre ? ARTHUR.- Il ne faut pas dire : ne faut-il pas travailler pour vivre , mais : ne faut-il pas travailler pour bien vivre. Un salaire fournit cent fois plus de superflu que de nécessaire. Pour un superflu dont on se passe cent fois, se condamner 8 heures par jour à pareille galère, est-ce que ce n’est pas cher payé ?
IZEMBARD - Enfin. Entre le rien et le nécessaire, il n’y a pas rien.
ARTHUR.- Un rien vous fera gagner ce peu : vos bâtons.
IZEMBARD.- Et si mes bâtons ne font pas un bâton ?
ARTHUR.- En attendant qu’ils en fassent, que ne vivez-vous comme le lys des champs ? Voyez-vous un tel chemin entre une main vide et tant de poches pleines ? A quoi vous sert votre intelligence ? Utilisez votre sens des gens. Imitez notre cher gui sacré. Vivez d’eux.
IZEMBARD.- Vivre en parasite ? ARTHUR.- Combien vivent ainsi sans que personne ne trouve à redire ? Faire dans un bureau 8 heures pour faire 8 heures ? Gagner parce qu’on a une chaîne autour du cou et qu’on ouvre des portes ? Etre payé par des jetons pour des heures de présence ? C’est vivre moins en parasite ? Et combien de métiers de pure représentation. Combien de professions honteuses, industrie, commerce, assurances, où l’argent est gagné sur le travail ou la naïveté ou l’ignorance ou la faiblesse des autres ? Se faire nourrir et loger pour un motif tel que le nôtre, en comparaison n’est-ce pas de l’honnêteté pure ?
IZAMBARD.- Quelque chose d’autre pèse dans la balance. Le travail est le lot de tous. L’honneur de l’artiste n’est-il pas de partager le sort commun ?
ARTHUR.- Parce que l’humanité broute comme des veaux, par humanité, vous vivrez comme un veau ? .. .. L’homme ne s’estime lui-même qu’autant que ce qu’il fait est estimé. Si son travail est méprisé, il s’en méprise d’autant. Qu’en plus son travail soit stupide, et quel travail n’a pas sa tare de stupidité, que pensera-t-il de lui ? Observez un peu sur l’homme les effets de votre médication. Cette créature magnifique, à l’âme extraordinaire, à l’intelligence supérieure, au bout de trente ans d’un métier ? La galerie de monstres. Cancéreux. Alcoolique. Diabétique. Cardiaque. Anorexique. Obèse. Cette grâce de la grâce. Cette création de la création. De telles formes informes. Ce néant, qui finit par ce néant, vous appelez ça, vie ? Déchoir? Votre choix? Pour écrire votre déchéance ? Ne pensez-vous pas qu’il est plutôt de notre impérieux devoir de casser les chaînes et de libérer la vie ?
IZAMBARD.- Vous ne m’en ferez pas démordre. Pour moi, puisque le travail est la fontaine où se désaltère tout le monde, l’art, avec humilité, doit s’y désaltérer aussi. D’ailleurs, si le travail ne m’inspire guère, ne pas travailler ne m’inspirerait pas davantage, j’en suis certain... ..Et si je ne travaillais pas, j’aurais tellement mauvaise conscience, que, plutôt que ne pas travailler, je préfèrerais ne pas écrire... .. Je crois ma foi qu’aucun des deux ne convaincra l’autre.
ARTHUR.- Je vous convaincrai par l’exemple.
IZAMBARD.- .. ..Ce qui nous départagera, c’est donc le temps ?
ARTHUR.- Je vous prends au mot. Rendez-vous dans trois mois. Chez vous... ..(lui montrant ses bagages) Je vous laisse. Merci de tout à votre coeur de la part du mien.
IZAMBARD.- .. Arthur. Si comme j’en ai peur, vous parvenez à vos fins et à Paris, prenez garde à vous. L’homme n’est pas bon.
ARTHUR.- Que l’homme prenne plutôt garde à lui. Quel vice parisien approche seulement de la vertu maternelle ? Vous ne connaissez de moi que mon masque. Connaissez le vrai visage, dessous. Il n’y a aucune turpitude, comme il n’y a aucune honnêteté dont je ne sois capable. Je suis mieux armé que les mieux armés. Que Paris prenne plutôt garde à moi... Adieu.
IZAMBARD.- Adieu. Sort Arthur.
3.
Charleville. L’appartement des Rimbaud. La cuisine. Vitalie et Isabelle se hâtent, seau et serpillières en mains. Elles les rangent, descendent les chaises des tables.
VITALIE.- (écoutant) La voilà. Range le seau. Vite... ..La chaise... .. Assieds-toi. Fais comme si de rien n’était. Entre Mme Rimbaud., une lettre à la main.
Mme RIMBAUD.- Qu’est-ce que vous aviez à danser le sabbat ?
ISABELLE.- Devine.
Mme RIMBAUD.- Je t’en prie.J’ai passé l’âge.
ISABELLE.- C’est une surprise.
Mme RIMBAUD.- Toute surprise de votre part ne peut qu’être mauvaise. .. .. Qu’est-ce qui va encore me tomber sur la tête ? (Elle regarde partout) Vous avez lavé par terre... .. Vous avez pris quel seau ?
ISABELLE.- L’émaillé.
Mme RIMBAUD.- Je le savais. Celui pour le linge. Triples idiotes. Il faudra que je vous trouve toujours où je ne vous attends pas.
ISABELLE.- (attristée) On ne voulait que te faire plaisir.
Mme RIMBAUD.- Combien de fois ne vous ai-je pas dit, que le seul plaisir que vous puissiez me faire, c’était de vous faire oublier, c’est à dire de ne faire que ce que je vous dis, quand je vous le dis, comme je vous le dis. Mais il est écrit que ce plaisir-là, jamais vous ne me le ferez. (Sort Vitalie en pleurs)(hurlant) Vitalie. (apparaît Vitalie) Si tu n’arrêtes pas tout de suite de pleurer, je te donnerais de bonnes raisons. Mme Rimbaud jette la lettre sur la table et se dévêt de son manteau.
ISABELLE.- (lisant le destinaire, regardant le timbre) Maman.La lettre est de Paris.
Mme RIMBAUD.- Que te voilà émue. Paris, tu crois que c’est un autre sac de noeuds qu’ici ? Bien plus, si tu veux m’en croire. (à voix haute) Arthur. Tu as une lettre. Arthur entre, voit la lettre, la met dans sa poche, sort.
Mme RIMBAUD.- Imite ton frère. La nuit, il fait les rêves les plus fous. Le matin, devant une bonne vieille lettre, il retrouve tous ses esprits. Entre Arthur, la lettre ouverte à la main.
ARTHUR.- (jetant la lettre sur la table, vers Isabelle) Os pour jeune chien.
ISABELLE.- (lisant la lettre) Maman. Maman .La lettre est de qui il l’attend. Maman. “Venez, grande et belle âme. On vous espère.” Il le presse de venir à Paris. “seule ville digne de lui.” Maman. “Votre chambre est prête.” (Elle sort un mandat de l’enveloppe) Plus flatteur que tout. Un mandat pour le billet de chemin de fer. Est-ce que ce mandat ne vaut pas tout un train de compliments ?
Mme RIMBAUD.- (à Arthur) Sacré bougre.
ISABELLE.- (interrogative) Sacré bougre ?
Mme RIMBAUD.- (à Isabelle) D’après toi, bécasse, qu’est-ce qui fait que le prince appelle le mendiant auprès de lui ?
ISABELLE.- (montrant Arthur) Les sonnets qu’il lui a envoyés ?
Mme RIMBAUD.- Les sonnets ? Sornettes. Si tu crois qu’il y a jeté le plus traître coup d’oeil.(montrant Arthur) Par contre, j’aurais été curieuse de lire la lettre qu’il a jointe... ..(à Isabelle) Tu ne sais pas le drôle de pistolet qu’est cet épistolier. La réputation de Verlaine d’être de la confrérie franchit les frontières. .. ..Non ?.. .. (expliquant) Tu adores les millefeuilles, Isabelle. Qu’est-ce que tu dirais si, entrant dans la pâtisserie, le client demandait à la pâtissière non pas un millefeuille, mais le pâtissier ?.. .. Toujours pas?.. .. Ca passe au-dessus de ta tête ? .. .. (à Arthur) Je ne te désapprouverais même pas - après tout, on ne peut grimper aux balcons que par des échelles de soie -, si j’étais sûre qu’une fois dans la place, tu assurais tes arrières. Mais tu es si bizarrement fait, que je parie qu’à peine entré par la porte, tu n’auras de cesse qu’on te jette par la fenêtre.
ISABELLE.-(lisant la lettre) Maman. Il l’attend pour le 31. On est le 31.
ARTHUR.- (prenant la lettre et le mandat) Je sais. (Prenant la lettre,allant vers la porte et se retournant) Il ne me reste plus qu’à partir.
Mme RIMBAUD.- Tu ne me demandes pas la permission ?
ARTHUR.- Tu la donnerais ?
Mme RIMBAUD.- Certainement pas.
ARTHUR.- Alors, pourquoi je la demanderais ?
Mme RIMBAUD.- Pour que tu saches, puisque tu me désobéis, que tu ne dois compter que sur toi.
ARTHUR.- Vois-tu une objection à ce que je garde sur moi ce complet ?
Mme RIMBAUD.- Quelqu’un le porte à part toi ?
ARTHUR.- Est-ce que je peux emporter la petite valise et un peu de linge ?
Mme RIMBAUD.- Est-il décent, pour un jeune homme en âge de gagner, de soustraire à deux soeurs et une mère sans ressources de leurs maigres biens ?
ARTHUR- .. Tu ne me diras pas au revoir ?
Mme RIMBAUD- Pour que tu croies que je souhaite te revoir ?
ARTHUR- .. Tu ne m’embrasseras pas ?
Mme RIMBAUD- Pour que tu t’imagines que je cherche à te retenir ? Arthur sort. Isabelle et Vitalie vont à la fenêtre.
Mme RIMBAUD.- Allez à la fenêtre. C’est ça. Désavouez-moi. (Isabelle et Vitalie mettent la table) Est-ce que quelqu’un manque ? Le vide est déjà plein.Demain, vous vous demanderez s’il y avait seulement un vide.
deux
1.
Paris. La maison des Mauté. Le salon. Entrent Arthur, Mathilde Verlaine, Mme Mauté.
MATHILDE.- Vous deviez être déçu. Vous vous attendiez à le voir à la gare.
ARTHUR.- Il ne s’attend pas à me trouver chez lui. C’est lui qui va être déçu.
MATHILDE.-Il était sûr de vous reconnaître d’après vos lettres. Il faut croire que vos lettres ne vous ressemblent pas.
ARTHUR.- J’étais sûr de le reconnaître d’après son portrait. Il faut croire que son portrait était bien retouché. On entend un bruit de clés dans la serrure . Entre Paul Verlaine.
Mme MAUTE.- Voilà notre Paul.
MATHILDE.- (à Paul) C’était bien la peine d’aller chercher à la gare quelqu’un que tu trouves chez toi.
PAUL.- (à Arthur) Vous ?
ARTHUR.- (ironique) Désolé.
PAUL.- Moi bien plutôt. .. J’ai hâte d’éclaircir l’énigme. Vous avez bien pris le train qui arrivait à 15h17 ?
ARTHUR.- J’ai bien pris le train qui arrivait à 15h17.
PAUL.- Vous êtes descendu sur le quai avec les passagers ?
ARTHUR.- Je suis descendu sur le quai avec les passagers.
PAUL.- J’étais au bout du quai. J’étais la cible que vous ne pouviez manquer. Qu’est-ce que cette histoire ? C’est à n’y rien comprendre.
ARTHUR.- Est-il nécessaire de me chercher encore à la gare ? Ne suis-je pas ici ?
PAUL.- (riant) Vous avez raison ! Je finirai par vous donner des verges pour me faire abattre.(se présentant) Celui à qui vous avez écrit. Votre aîné en âge, votre cadet en art.
ARTHUR.- (se présentant) Celui à qui vous avez répondu. Mais votre cadet et en âge et en art.
PAUL.- Pas du tout. En art, vous êtes mon aîné et mon maître.
ARTHUR.- En rien. C’est moi qui suis votre cadet et votre disciple.
MATHILDE.- Mon Dieu. Quel assaut d’humilité. Vous ne pouvez pas être un peu moins hypocrites ? (Paul et Arthur rient)
PAUL.- (tendant la main) Paul.
ARTHUR.- Arthur.
PAUL.- (présentant) Celle qui sait bien rompre la glace est ma femme Mathilde. La seconde de qui je tiens la première est ma belle-mère, Mme Mauté. .. .. Au débotté, est-ce que je peux vous enlever pour vous présenter à notre petite académie ? Je leur ai promis de vous présenter dès votre arrivée... .. Nous ne nous tirerons que trop dans les pattes, nous quatre. Nous n’aurons que le temps de nous flairer la truffe dans la niche. (Arthur fait signe à Paul qu’il fera ce qu’il voudra)
PAUL.- (à Mathilde, et à Mme Mauté) A tout de suite donc.
MATHILDE et Mme MAUTE.- A tout de suite. Sortent Arthur et Paul.
Mme MAUTE.- Tu craignais que Paul ne se coiffe de ce garçon. Ta crainte était injustifiée. Le voilà tout décoiffé.
MATHILDE.- .. Il semble ?
Mme MAUTE.- Il ne semble pas. Il l’a tout à fait défrisé.
MATHILDE.-.. Ca a l’air ? Elle fait signe à sa mère de se taire, et montre la porte. Entre Paul, essoufflé, agitant ses clés.
PAUL.- Il attend en bas que je cherche les clés qui étaient dans ma poche... .. Je vous fais un serment tous les deux. Ce vacher crèchera dans n’importe quelle étable, sauf chez nous... .. Pour ne rien vous cacher, je l’avais vu à la gare. Quand mes yeux se sont posés sur les battoirs de ses mains, j’ai prié tous les saints du ciel que la laveuse ne fût pas lui. Elle ne pouvait être, hélas, que lui... (à Mathilde) Ne me dis pas que ton impression a été bonne. (à Mme Mauté) Vous, qu’en avez-vous pensé ? Soyez franche.
Mme MAUTE.- Il ne m’a pas déplu. Je lui ai trouvé un air bohème. Savez-vous que pour tout bagage, il n’a que ce qu’il a sur lui ?
PAUL.- Comment ?
Mme MAUTE.- Il est venu comme il est. N’est-ce pas le parfait oiseau sur la branche ?
PAUL.- Il n’a pas apporté de linge ?
Mme MAUTE.- A moins qu’il l’ait en double sur lui.
PAUL.- Qu’est-ce qu’il croit ? Que je vais lui prêter le mien ? Vous l’imaginez dans les draps ? Nu comme un ver ? La palette de couleurs ? La cassolette de parfums ? C’aurait été de la désinvolture, s’il était venu avec une malle, mais venir les mains dans les poches, c’est de la muflerie... Je vous fais une promesse solennelle à toutes les deux. Ce paysan ne posera pas une deuxième fois ses sabots chez nous.
MATHILDE.- Tu ne peux pas faire cela.
PAUL.- Je peux le faire, puisque je le fais.
MATHILDE.- Tu as sa charge. C’est toi qui l’as appelé ici.
PAUL.- Ce n’est pas lui que j’ai appelé, c’est un autre.
MATHILDE.- Tu ne le laisseras pas à la rue. Tu n’auras pas ce coeur-là!
PAUL.- Paris est peuplé de nullités, qui ne demandent qu’une chose, c’est de se mettre en valeur. Je trouverai quelqu’un qui l’accueillera... .. Je rentrerai.. .. sans lui. Paul sort.
Mme MAUTE.- (à Mathilde) Petite hypocrite, qui, en disant le contraire, dit juste ce qu’il faut. Ton mari est allé exactement où tu as voulu.
MATHILDE.- .. Tu as poussé à la roue sans trop te faire prier.
Mme MAUTE.- (riant) Bon. Je n’ai pas exagéré.
MATHILDE.- .. ..Il est inutile, je crois, de demander de qui je tiens. Elles sortent en riant.
2.
Une salle de restaurant. De l’Hay, quelques feuilles manuscrites à la main, Forain, Gill, Cabaner.
De l’HAY.- (agitant ses feuillets) Vous avez lu ? Eblouissant. Chaque mot est une image, qui vous saute d’autant plus au visage que le mot d’à côté est une image encore, qui vous saute au visage de même, si bien que le cours de son vers bondit d’image en image, dans un jaillissement d’étincelles, d’où l’on sort tout éclaboussé. Pour moi, c’est du meilleur de meilleur. ..(à tous) D’après vous, cet art si parfait, si jaillissant, est-ce qu’il lui naît tout seul, par génération spontanée, ou est-ce qu’il s’accouche par dur et laborieux enfantement ?
GILL.- C’est bien trop savamment dosé pour que ce soit jeté. C’est épluché, équeuté, dénoyauté, coupé en quatre, sucré, aromatisé, cuit, recuit, goûté, regoûté, et ça ne part pour la salle à manger que quand ça a satisfait le palais de la cuisinière. Ca sent trop l’huile de la lampe.
FORAIN.- .. Vous savez à quoi cette poésie me fait penser ? A un feu d’artifice. Les yeux sont gorgés par le festin magnifique, là-haut, des roses, gerbes, bouquets, mais qu’est-ce qui reste à grelotter, en bas, dans le noir? Le pauvre coeur. Selon moi, il manque à cet acide printemps quelques étés et quelques automnes pour mûrir et s’adoucir... ..(montrant Paul et Arthur qui entrent) Ne le louez pas trop, si vous m’en croyez. De trop précoces éloges fixent trop de talents trop jeunes. Entrent Paul et Arthur.
PAUL.- (présentant Arthur aux présents et les présents à Arthur) Notre artiste lyrique. Notre petit orphéon d’instruments baroques... ...(présentant Cabaner) La musique.
CABANER.- Beaucoup de bruit pour pas grand chose.
PAUL.- (présentant Gill) Gill a plusieurs cordes à son archet : il manie la plume comme le pinceau.
GILL.- Une corde de trop pour qu’il y en ait une de sensible.
PAUL.- (présentant Forain) Le dessin. Forain.
FORAIN.- Un rapin à la gomme. Je gribouille.
PAUL.- (présentant De l’Hay) De l’Hay. La peinture.
De l’HAY.- Il le voudrait. Il le voudrait. De notre petite fanfare, connaissez-moi pour ce que je suis : un vrai apprenti. Mon art est si douteux, si incertain, le vôtre, par contre, est si sûr et si résolu, vous ne vous posez si évidemment aucune question, que vos seules vue et venue me font éclore et fleurir sur les lèvres des gerbes de questions.
PAUL.- Tu ne trouves pas que tu lui tombes un peu vite dessus ?
De l’HAY.- Oui. Une prochaine fois. Je vous prends au dépourvu.
GILL.-(à Paul) Y a-t-il une heure pour les questions ? Toute heure est bonne pour toute question. ..(à De l’Hay) Mitraille. Poursuis ta salve... ..Qui ne dit mot, consent.
De l’HAY.- Je peux ?
GILL.- Tu dois... Feu !
De l’HAY.- .. Question toute bête ! Est-il vrai qu’en art, tout a été dit ? Si le portrait a été peint une fois pour toutes, s’il ne s’agit que de rafraîchir et raviver l’ancien, à quoi bon ?.. .. Et si non, et si tout n’a pas été dit, faut-il encore un sujet ? Si oui, quel sujet ? Si non, quel non-sujet ? Pour ce sujet, ou ce non-sujet, faut-il une méthode ? Si oui, quelle méthode ? Si non, quelle méthode pour se passer de méthode ?.. .. Autre chose, couplé à cela. Sachant que l’art se nourrit de la vie comme l’oeil de la lumière, quelle vie vivre ? Vivre de son art, n’est-ce pas l’artiste renvoyé à lui-même ? D’où : quel est le modèle de l’artiste ? Lui, ou le monde, sauf lui? S’il s’enferme dans sa tour d’ivoire, ne se destine-t-il pas à se cogner la tête contre les murs ? Ou doit-il gagner son pain, comme tout un chacun, quitte à subir le destin de ceux qui le gagnent avec lui ?.. .. Le sujet ou le non-sujet défini, la vie ou la non-vie choisie, ensuite, comment travailler son art ? Polir et polir ? Charger, surcharger ? Tout gratter, tout reprendre ? N’avoir de cesse ? Ne quitter la toile que de désespoir ? Ou ne pas la travailler? Se soucier du dessin et de la couleur à la touche près ? Ou opérer par grands traits et larges touches ? Voilà les questions, qu’en l’absence de réponse, mes murs renvoient à mes murs.
FORAIN.- .. .. De l’Hay. Si tu es capable de comprendre les réponses qu’un autre ferait à tes questions, pourquoi ne serais-tu pas capable d’y répondre toi-même ? Celui qui trouve une question, pourquoi ne serait-il pas capable, aussi bien, de trouver la réponse ? La réponse n’est-elle d’ailleurs pas contenue dans la question ? Tous regardent Arthur qui se tait et regarde dehors.
PAUL.- Cessez de mettre notre ami en coupe réglée. Laissons ce genre de débats à des séances ultérieures.. En chemin, notre jeune ami m’a confié qu’il avait une grande soif, celle des rues de Paris : je propose que nous le libérions, afin qu’il se désaltère à sa guise. .. (Il tend une enveloppe à Arthur) Voici la clé de vos champs. Votre budget d’un mois. Nous avons voté notre mécénat à l’unanimité... (Il insiste) Nous avons moins que beaucoup, mais plus que vous. (Arthur prend l’enveloppe) .. (à tous) Permettez, tous. Un mot. Quand il s’était agi d’héberger notre jeune ami, j’avais fait valoir mes droits. A mon regret, je dois remettre mon gain au pot.(à Arthur) Ma femme vous aurait rendu la vie impossible. J’y suis pour quelque chose, j’ai eu le tort de trop vous vanter. Elle vous a pris en grippe. Avec elle, les choses auraient tourné au vinaigre.
De l’HAY.- Je me propose.
FORAIN.- Je m’offre.
CABANER.- J’aimerais bien.
GILL.- Je me sens des devoirs, j’ai donc aussi des droits. (à Arthur) Voici mon adresse et le double de mes clés. Mon chez moi est votre chez vous. Vous viendrez et partirez à l’heure que vous voudrez.
ARTHUR.- Je n’occuperai qu’un lit de camp dans un coin, que tard dans la nuit à tôt le matin. Vous ne me verrez ni ne m’entendrez pas plus que si je n’étais pas là.
GILL.- Vous n’êtes pas un hôte de passage, vous êtes mon hôte. J’espère bien au contraire que je vous verrai et vous entendrai.
ARTHUR.- Merci à tous de tout. Il sort
FORAIN.- Qu’en dites-vous ? N’est-ce pas du grand art ? Son premier mouvement n’est pas de se cramponner, comme vous craigniez, mais de décamper. Il arrive en parasite, il repart, c’est tout juste si ce n’est pas nous les parasites.
PAUL.- Il n’ira pas loin. Notre dotation le tient en laisse.
GILL.- Et il habite chez moi. Je ne tarderai pas à vous donner de ses nouvelles. Ils sortent.
3.
Paris. Le petit appartement de Gill. L’entrée. Paul est devant la porte, Gill suit Arthur.
GILL.- (à Arthur) Ton savon. Ta serviette. (Arthur prend son savon, sa serviette. Gill ne le quitte pas des yeux)
PAUL.- Est-ce qu’on peut savoir ce qui s’est passé ?
GILL.-(sec, l’oeil sur les mains d'Arthur) Il s’est passé que ton protégé, non content de manquer aux devoirs que lui commandait mon hospitalité, se l’est fait payer.
ARTHUR.- Hospitalité : je conteste. J’ai occupé chez vous un certain espace! Si je n’avais pas été là, auriez-vous occupé mon espace en plus du vôtre ? J’ai usé votre parquet ? Votre tapis ? Votre lit ? Le loquet de votre porte ? Quels devoirs me commandait ce rien ?
GILL.- Il ne lui suffisait pas d’arriver tard la nuit pour repartir aux aurores, sans un mot pour l’hôte. Il ne lui suffisait pas. Il a fallu, en plus..
ARTHUR.- (le coupant) Vous m’hébergiez à titre gratuit, ou non ?
GILL.- Vous ai-je jamais réclamé le quart d’un sou ? Dites-le.
ARTHUR.- Etait-il prévu dans le contrat que je devais la conversation ?
GILL.- Il s’agissait de correction. Logé chez moi, je pouvais espérer qu’on ne se côtoierait pas comme des brutes. Est-ce qu’il m’était interdit d’espérer qu’on échangerait des idées ?
ARTHUR.- Nous avons fait un essai.
GILL.- Essai non poursuivi.
ARTHUR.- Vous n’acceptiez pas que je m’oppose à vous. Opiner sans cesse du bonnet, dire sans cesse amen, qu’est-ce que c’est sinon payer comme loyer un prix fou ?
GILL.- Et non content, non content de me traiter en logeur, ce locataire-là a eu le toupet de se payer un loyer. Non seulement cet écornifleur vivait en surplus chez moi, mais encore il a fait main basse sur un pauvre argent que j’avais mis de côté.
ARTHUR.- Pardon. Il ne faut vous en prendre qu’à vous.
GILL.- Je ne dois m’en prendre qu’à moi ?
ARTHUR.- Vous auriez dû mieux le cacher.
GILL.- Tu entends ? J’aurais dû mieux le cacher.
ARTHUR.- Parfaitement. Ou vous l’avez trop caché ou pas assez.
GILL.- Pas assez, tu ne l’aurais pas volé, voyou ?
ARTHUR.- Si. Mais plus vite. Vous ne vous seriez pas fait d’illusions. Mais mieux caché : pas du tout. De toute façon, trop le cacher ou le cacher pas assez, c’était un signe de défiance. Pourquoi est faite la défiance ? Pour être défiée.
GILL.- Et si je ne l’avais pas caché ?
ARTHUR.- Vous me l’offriez. Je me serais servi.
GILL.- Comment peut-on être à ce point dénué de tout sens moral ?
ARTHUR.- C’est vous qui l’êtes, pas moi. Cet argent ne vous était pas nécessaire, puisque vous l’aviez mis de côté.Pour moi, il était de première nécessité. Voyez comme vous êtes de peu de moralité. Vous contestez que je le dépense.
GILL.- Voler est sans excuse. Le vol condamne le vol.
PAUL.- Gill. Pour trébucher comme il l’a fait, il faut qu’il y ait été puissamment poussé par une bien puissante nécessité. Voyons pourquoi cet argent était pour lui de première nécessité. Notre ami ne voudra pas ne pas assurer sa défense.
GILL.- Te voilà prêt à passer l’éponge. Comme si un vol était une tache sur un manteau qu’il suffit de frotter.
PAUL.- Je ne préjuge pas du jugement que je pourrais porter. Permets qu’il dise ce qui lui a fait faire ce faux pas. (Il se tourne avec Arthur.)
ARTHUR.- .. Vous ne devinez pas ?
PAUL.- Non.
ARTHUR.-.. .. Le mariage vous a noyé vos feux d’enfer pour que vous ne vous souveniez plus de ceux dont nous brûlons, nous, pauvres célibataires? Combien, envers nos jeunes Dianes, nous autres, pauvres Actéons, sommes sauvagement timides, vous ne vous souvenez plus de ça ?.. .. Et la timidité commune est une petite chose ridicule en comparaison de la mienne. Ma timidité à moi est une excroissance proprement monstrueuse. Il suffit que je me trouve en présence d’une beauté, pour que ma laideur me dévore tout cru. Il suffit que j’entrevoie le paradis, pour que je me damne de toute éternité... Et même si, par hasard, certaine jeune personne me croisant, son beau regard s’attarde sur le mien, que je dois contre toute vraisemblance, me rendre à l’évidence, que ma personne suscite quelque intérêt, une mortelle inquiétude me cloue néanmoins sur place. Jamais je ne suis assez sûr de ses mauvaises pensées, ou, plutôt, jamais je ne suis assez sûr qu’elle ait les mêmes mauvaises pensées que moi, et, quand même je croirais en être assez sûr, jamais je ne le serais assez cependant, si bien que, figé en statue de sel comme la femme de Loth, je n’ose pas un geste, pas un pas, pas un sourire. Comment, ligoté par une timidité aussi féroce, et néanmoins en proie à une soif d’amour aussi inextinguible, puis-je songer l’étancher sinon.. .. par la vénalité?
PAUL.- Vous vous seriez adressé à moi, vous ne m’auriez pas trouvé avare.
ARTHUR.- Demander l’aumône pour un commerce aussi honteux? Seul, un argent volé pouvait payer un amour payant. Seul un premier péché pouvait effacer le deuxième. Paul considére Arthur un moment.
PAUL.- (à Arthur) Il me semble qu’on peut absoudre la faute, (à Gill) mais c’est moi qui ferai pénitence. Je te rembourserai ce qu’il t’a emprunté.
GILL.- Tu ne rembourseras pas ce qui n’était pas un emprunt.
PAUL.- Ne sois pas si dur, Gill. C’est une faiblesse, en toute fraternité, dont tu ne peux lui tenir rigueur.
GILL.- Je refuse que tu mettes la main à ta bourse. Payer pour lui, c’est te punir pour lui. Et te punir pour lui, c’est l’acquitter doublement. C’est l’encourager à récidiver. C’est un méfait contre toi et contre lui que tu ne commettras pas.
PAUL.- Pour moi, c’est lui accorder les circonstances atténuantes.
GILL.- C’est le libérer d’une faute pour d’autres fautes. Avec toi pour parrain, je lui promets un bel avenir.
PAUL.- Moi aussi, mais sans doute pas le tien. Tu m’outrages, Gill, si tu me laisses être généreux sur ton dos. .. ..(à Arthur) Je me suis juré que jamais je ne vous laisserai sans toit. Je me suis entremis auprès de Banville. Il vous est prêt à vous céder sa chambre de bonne.
ARTHUR.- Banville ? C’est trop cher pour moi.
PAUL.- Mais il vous cède la chambre gratuitement.
ARTHUR.- C’est ce que je dis. C’est hors de prix... .. Chaque fois que je le croiserai, il faudra que je me fende en louanges sonnantes et trébuchantes sur sa poésie de bazar. Ca me ruine d’avance.
PAUL.- Vous ne paierez rien du tout. Nous avons convenu que vous vous ignorerez.
ARTHUR - Il faudra bien que je monte et descende. Nous nous croiserons, c’est fatal. Et chaque fois, malgré moi, par une politesse imbécile, je le paierai d’une charretée de compliments que je ne pense pas pour un sou. Et à chaque fois, je m’en voudrai à mort.
PAUL.- Vous ne le rencontrerez pas. Vous accédez à votre chambre sous les toits par un escalier de service.
ARTHUR.- Voilà qui est mieux... .. Prenons ce Banville à l’essai, que voulez-vous. Il sort
PAUL.- (à Gill) Je passerai demain m’acquitter de ma dette.
GILL.- Si tu t’acquittes de sa dette, tu t’endettes envers lui. Et si tu t’endettes, tu t’assujettis. Tu ne vois pas que ce gamin est en train de faire de toi ce qu’il veut ?
PAUL.- Ce qu’il doit, je le dois. Si je n’avais pas voulu m’exposer, je n’aurais pas dû m’engager... .. Arthur ... Arthur... Paul sort.
4.
Paris. La chambre de bonne de Banville. Entrent Banville et Paul.
PAUL.- Eh bien. Banville ?
BANVILLE.- Voilà l’objet. (il montre un vase de Sèvres, posé sur un piédouche) .. Il est allé au plus pressé ? Il n’a pas pu freiner à temps ?.. .. Selon moi, il a plutôt planté ça comme un drapeau. Il a levé ses couleurs.
PAUL.- Un vase de Sèvres.
BANVILLE.- Son vase de jour.
PAUL.- (riant) Et quel jour a été sa nuit ?
BANVILLE.- C’est tout frais de ce matin... .. Je plaisante, mais je trouve ça un peu gros.
PAUL.- (riant) Je ne déteste pas que vous le preniez ainsi.
BANVILLE.- ..Sans doute, parce que l’arôme s’est un peu éventé. Quand c’était en l’état, croyez que j’étais dans un autre état, croyez-moi... ..De quel âge croyez-vous que cela soit ? Deux ans ? Trois ans ? Remarquez. On devrait être propre à cet âge-là... ... C’est tout de même un peu limité comme vocabulaire, ne trouvez-vous pas ? Cela porte à douter de toute subtilité par ailleurs... .. Vous auriez dû voir ma femme. Quel drame affreux pour elle. Elle était pâle comme une morte et tremblait de tous ses membres. Qui le méritait pourtant moins ? Elle était pour le pauvre orphelin plus une mère qu’une mère. Respectueuse de sa liberté et de son indépendance, elle guettait tous les matins son passage dans l’escalier, et ne montait qu’après qu’elle se fût assurée qu’il était parti. A quels travaux harassants ne se livrait-elle pas. Chaque jour, elle aérait, secouait les tapis, époussetait, balayait, lavait à grande eau, cirait, astiquait, changeait le linge de corps, de toilette, les draps, tous les deux jours la nappe de sa table, de sa table de nuit, le dessus de lit, la dentelle du fauteuil, tous les trois jours faisait les carreaux de sa fenêtre. Tout chez lui étincelait de cire, resplendissait d’amidon. Ce n’était pas une chambre, c’était un bijou dans son écrin. Et voilà comme il l’en remercie... ..Elle a juré sur ma tête qu’elle clouerait la porte plutôt que de reloger quelqu’un... ..En pinçant le nez, je suis monté bravement au front, et j’ai enlevé la redoute.
PAUL.- Désolé.
BANVILLE.- (rectifiant) Dégoûté... .. Que vous m’ayez vanté ce drôle m’étonne. Vous imaginez, dans une histoire des Belles-Lettres, une monographie avec une anecdote de ce type ? .. .. (montrant l’escalier) Connaissant le côté pile, épargnez-moi de faire face au côté face... ..(Il va pour sortir) Faites-lui la commission que la commission qu’il a laissée, semble exprimer une pressante envie de partir. Qu’il satisfasse aussi cette envie-là. Il sort Entre Arthur. Paul lui tourne le dos.
ARTHUR.- Je ne suis plus en odeur ?
PAUL.- Oui. Bon.
ARTHUR.- J’aurais voulu vous y voir. J’aurais voulu que vous y habitiez ne fut-ce que huit jours. C’était l’enfer du blanc. Le parquet, l’armoire, le lit, le fauteuil, la table, tout brillait comme autant de miroirs. Tout se reflétait dans tout, comme une galerie des glaces. Rideaux, draps, nappe, dentelles, tout était tous les jours, blanchi, empesé, amidonné, repassé, comme du linge d’autel. C’était une guerre de siège du propre. La chambre était en permanence stérilisée, aseptisée. Confessée, absoute, communiée, en état de grâce parfaite, prête à aller tout droit au paradis. On aurait dit un oratoire, un bloc opératoire. Matin, midi, soir, à quelque moment que je vienne, je retrouvais une chambre dans un état de propreté proprement dégoûtante. J’avais peur de faire un pas, de faire un geste, si bien que, quand j’entrais, je restais là planté sur mes patins, comme pétrifié... .. Comment lutter contre une pareille barbarie hygiénique, sinon par une barbarie inverse ?
PAUL.- La vôtre était un peu antédiluvienne.
ARTHUR.- De quel âge est une pareille femme d’ordre ? A abus de pouvoir préhistorique, levée de bouclier préhistorique. (Il va pour sortir)
PAUL.- Vous auriez pu faire un peu moins imagé... .. J’étais venu trois ou quatre fois pour m’enquérir de vous. Vous n’y étiez jamais. Vous battez le pavé de la nuit à la nuit ?
ARTHUR.- Suis-je venu à Paris pour garder la chambre ?
PAUL.- Non, bien sûr... .. Ce toit se dérobant de dessus votre tête, que diriez-vous du toit De l’Hay ?
ARTHUR.- (sortant) Lui ou un autre. Paul le suit.
5.
Paris. L’atelier de De l’Hay. Tableaux retournés, pile de revues d’art. Sur un chevalet, un tableau lacéré. Entre Arthur, qui s’arrête devant le tableau, et va s’asseoir dans un fauteuil, suivi de De l’Hay, en blouse tachée.
De l’HAY.- (montrant le tableau lacéré) .. .. Qu’est-ce que j’avais comme autre ressource ? Depuis des jours, tu me vois peindre, douter, me repentir, corriger, appliquer touche sur touche, couche sur couche, désespérer, tout gratter, tout repeindre, pour tout gratter encore, et jamais tu ne m’as dit un mot. Quand quelqu’un, comme toi, se tait devant un tableau, on sait ce que ça veut dire.
ARTHUR.- Et si qu’on te dise rien voulait tout simplement dire qu’on n’a rien à dire ?
De l’HAY.- Comment te croire ? Tout fait sur tout impression. Celui qui dirait qu’il n’éprouve rien devant quelque chose, je lui rirais au nez. Au pis, il éprouve de l’ennui, et l’ennui est un sentiment qui se dit comme tout autre. .. .. Est-ce que je me suis privé de te dire tout le bien que je pensais de tes rimes ?
ARTHUR.- Je ne demandais pas l’aumône.
De l’HAY.- J’étais sincère. Je pensais ce que je disais. Comment n’as-tu pas deviné que contre ma sincérité, j’espérais troquer la tienne ?.. .. Toi qui es si lucide, ne me dis pas que tu n’as pas vu clair dans mon jeu. Depuis que tu es ici, je n’ai qu’une idée en tête, copier ta méthode de travail et ta manière de vivre. J’en suis pour mes calculs. Tu t’éclipses de la nuit à la nuit. Tu te reposes ici de la vie que tu mènes ailleurs, et je ne te vois ni papier, ni plume. Juge si je peux m’inspirer de toi... .. Et, quand par hasard tu es là, et que je t’entreprends sur l’art, tu t’empresses de détourner la conversation.
ARTHUR.- Je n’y peux rien si l’art qui se dit ne se fait pas, et si l’art qui se fait ne se dit pas. Ce n’est pas moi qui ai édicté la règle.
De l’HAY.- Mais l’art qui se fait se voit et je ne te vois rien faire. Tu griffonnes dehors, en marchant, sur un parapet ou sur un coin de table, et tu écris des chefs d’oeuvre. Moi, qui me cloue devant mon chevalet douze heures par jour, qui hésite, pèse, soupèse, calcule, choisis, reviens sur mon choix, parie, peins, empile les couches, gratte, repeins, passe de l’espoir le plus débridé au désespoir le plus échevelé, quel est le terme de cette grossesse interminable ? Un pitoyable avortement.. (hésitant) Toi, si riche de dons dont je suis si pauvre, serais-tu aussi chiche d’aumône ? Je ne te demande pas un mot, rien qu’un seul geste. Autrefois, les artistes s’imitaient les uns les autres. Est-ce si malhonnête de les imiter à notre tour ?.. .. Est-ce que tu accepterais, si je feuillette devant toi une revue, de m’indiquer un tableau dont je pourrais m’inspirer ? Ou est-ce voler de ton talent que mendier ton sentiment ?.. ..(Arthur ne dit rien, mais sourit largement) Tu veux bien? (De l’Hay cherche la première revue de la pile, revient s’asseoir devant Arthur) Si une reproduction retient ton attention, veux-tu bien me l’indiquer d’un simple geste? (De l’Hay feuillette la revue devant Arthur, quand une feuille arrachée et souillée tombe. De l’Hay la regarde sans comprendre, puis se lève comme piqué par une guêpe) Comment peux-tu m’offenser ainsi ?(Arthur se lève et recule vers la porte).
De l’HAY.- Une revue à laquelle je tiens plus qu’à mes yeux, en faire le dernier usage.
ARTHUR.- (applaudissant) Bien. ..Bien.
De l’HAY.- Quelle opinion as-tu de moi pour te permettre de m’abaisser à ce point ? Je viens vers toi en suppliant, et tu me réponds en me souillant.
ARTHUR.- Plus soutenu. Plus appuyé. (Il va pour sortir)
De l’HAY.- Arthur. Où vas-tu ?
ARTHUR.- J’esquive les coups que tu ne vas pas manquer de m’asséner.
De l’HAY.- Je n’ai rien dit. Tu n’as rien entendu. Je ne désire qu’une chose au monde, c’est que tu restes.
ARTHUR.- Tu ne peux pas t’abaisser à souffrir que je t’abaisse.
De l’HAY.- Je peux plus encore. Je peux m’abaisser plus bas encore... .. J’ai compris ton image. Tu dénigres ce que je loue. Mais que ne loues-tu de ce que je dénigre ? .. .. Arthur. Je t’en supplie. Reviens sur tes pas. Sans toi, je ne suis rien.
ARTHUR.- Avec moi, qu’est-ce que tu es ? (allant droit sur lui) Puisque tu m’y obliges, vieux hibou, je t’enfoncerai ton clou. Je ne te supporte plus, De l’Hay. Se flageller l’esprit comme tu fais, c’est un supplice dont je ne supporte plus le spectacle. Je me ronge de te voir te ronger. Vivement le grand air.
De l’HAY.- Arthur. Sans toi, je meurs.
ARTHUR.- Âne.Avec moi, tu vis ?.. ..(allant à lui et le secouant) Avaler par sa gorge, chier par son cul, est-ce que tu sais quel sens a cela ? Toucher par sa main ? Sentir par son nez ? Etre sa seule Muse. Son seul critique. Son seul public. Etre soi, soi, soi. Tel est le principe, si tu veux savoir. Le reste est zéro. Moi compris. Zéro. Et même moins que zéro, puisque j’ai l’air d’être plus. .. ..As-tu compris, ou faut-il te le chanter ? Il le lâche et sort.
6.
Chez Cabaner, une chambre dont la porte est ouverte. Arthur couché sur le lit, une pile de journaux sous le lit. Sur une table une bouteille de lait entamée. Entre Cabaner, sur la pointe des pieds.
CABANER.- (timidement) Est-ce que je peux oser un pas ?
ARTHUR.- Cent, Cabaner. Tu es chez toi.
CABANER.- Est-ce que je peux oser un pas de plus et te poser une question?
ARTHUR.- Mille. Ose. Pose.
CABANER.- Honore-moi : sois franc. Depuis que tu loges chez moi, est-ce que tu as pu écrire ?
ARTHUR.- Pas un bâton... .. (montrant la bouteille de lait) Cabaner. Ne bois pas de cette bouteille de lait. Son innocence est trompeuse.
CABANER.- Ce n’est pas du lait ?
ARTHUR.- C’est plus que du lait !
CABANER.- Avoue que le trop prosaïque de ma vie te détourne de la poésie. Dis oui, et je te laisse le champ libre. Je trouverais facilement à me loger ailleurs.
ARTHUR.- Tu m’insultes trop, Cabaner. Tu m’injuries de m’estimer supérieur. Sache qui je suis. Je suis à moi-même ma propre affreuse prose. Connais-moi bas plus que bas... .. Tu te souviens de ces trois malheureux vers de moi parus dans cette méchante petite feuille ? Il n’a pas suffi de plus que de ces trois pattes de mouches, pour que ma folle du logis piquée comme par un taon prenne le mors aux dents et parte ventre à terre. Il n’a pas suffi de plus que de ces trois gouttes d’encre, pour que mon imagination saoûle s’imagine, dans son ivrognerie, que du jour au lendemain, tous les journaux de France et de Navarre sonnent mon nom jusqu’à la pointe du Raz.(il saisit des journaux sous le lit ) Rien. Pas un couac. Pas une tomate. Crâne d’oeuf et silence blanc... .. Je te laisse deviner ma gueule de bois.
CABANER.- Tu as beau t’abaisser. Je ne te suivrai pas. Comme si tu attendais les applaudissements de quiconque. Comme si tu ne savais pas que les journaux ne célèbrent que les célébrités, que les journalistes ne font tapage que des tapageurs. Comme si tu attendais ton pain et ton vin de quelqu’un d’autre que de toi. Et moi, je te dis qu’il n’est sur terre aucun homme ni aucune femme dont tu sois en dépendance.
ARTHUR.- Ni femme, Cabaner ?
CABANER.- Ni femme.
ARTHUR.- Comme lourdement tu te trompes.. ..Connais-moi nu plus que nu, Cabaner. Connais-moi tel que ma mère m’a fait.Devant les Sabines, je suis âne. Au bout de la chaîne que tient Vénus de ses doigts de rose, je suis un ours, un anneau dans le nez. .. ..Pour le sexe si attrayant, se savoir si peu d’attraits. Ne pas plaire à qui vous plaît tant. Enchaîné par ma disgrâce, et leurs grâces hors de portée, n’est-ce pas souffrir plus que Tantale? Faute de nourriture, jusqu’à quels expédients ne s’abaisse-t-on pas. .. .. Tu craignais de me troubler dans mon travail, tu m’aurais presque surpris en pleine mauvaise action.
CABANER.- Ne m’ouvre ton journal intime. Je t’en prie.
ARTHUR.- Je veux que tombent les taies de tes yeux. (montrant la bouteille de lait) Entre début et fin, laisseras-tu l’histoire en suspens ?.. .. Veuf contre nature. La vénalité ? Dégradante deux fois, pour l’un et pour l’autre. Acheter à prix ce dont tout le prix est d’être gracieux ? Je l’ai tenté. J’ai été tenté. Autant remplacer Vénus par une poupée de son. C’est le pire du pire. .. .. En queue de page ? La dernière des ressources. L’abomination des abominations. Le mariage avec l’image. (montrant la bouteille de lait) Pour un peu, tu nous aurais surpris en pleines noces.
CABANER.- Je t’en supplie. Ne dévoile pas ce qui doit rester voilé.
ARTHUR.- Connais-moi tel que je suis venu au monde... .. Dans ce genre de mariage, on arrive presque au même ciel que dans l’autre, sauf qu’à la différence, se pose un problème de voierie. Lait pour lait, quel est le plus précieux ?
CABANER.- Tu n’écorches que les oreilles. Je n’écoute plus.
ARTHUR.- (fort) Qu’est-ce qui est digne de vénération dans l’homme ? Sa vanité ? Ou sa vérité ? Son hypocrisie ou sa franchise ?.. (Il se lève, va vers la porte, indique la bouteille de lait, sourit jusqu’aux oreilles) Nous dirons, si tu préfères, que c’est de la bouillie à la semoule. Il sort. Cabaner approche sa main de la bouteille, se ravise, va à la pile de journaux, déchire un morceau, en entoure le goulot de la bouteille, et, la mine dégoûtée, écartant de lui la bouteille le plus qu’il peut, sort.
7.
Une salle de restaurant. Entrent Gill, De l’Hay, Forain, Paul portant beau et une canne-épée à la main dont il joue, tous entourant Cabaner. Ils se regardent sans comprendre, tout d’abord.
De L’HAY.- (comprenant soudain) Ah. Bah.
GILL.- L’immonde de l’immonde. L’innommable de l’innommable.
FORAIN.- J’admire. Ce jeune homme explose de talents. Il ne se refuse aucun moyen d’expression. C’est un touche à tout inventif.
CABANER.- Je croyais que je bénéficierais d’un traitement de faveur. Autant pour moi. Je prends ma place dans la file. Je remets, bien sûr, au pot son hébergement. Je n’ai pas le coeur de l’héberger plus longtemps. Je déclare forfait.
De l’HAY.- (levant la main) En raison de ses forfaits, moi aussi.
GILL.- Je suggère pour lui le Pont-Neuf. Une crotte de chat pour oreiller, une crotte de chien pour édredon.
FORAIN.- .. ..Moi, je veux bien le loger.
GILL.- Quoi ? La suite des leçons ne t’a pas suffi ?
FORAIN.- Vous auriez tort de vous fier à ses extérieurs. Vous vous laissez abuser par sa peau d’âne et par son troupeau de cochons. Regardez plutôt par le trou de la serrure ce qu’il est quand il est pour lui... .. Je l’ai vu hier, figurez-vous, en on ne peut plus galante compagnie.
CABANER.- En galante compagnie ?
De l’Hay.- Dis nous voir.
CABANER.- Voyez-vous ça.
GILL.- C’était un être humain ?
FORAIN.- Et même féminin.
GILL.- Qui avait ses deux jambes ?
FORAIN.- Qui trottaient le plus légèrement du monde.
GILL.- Qui avait ses deux yeux ?
FORAIN.- Bleu-vert comme des aigues marines.
GILL.- Alors, elle était bossue !
FORAIN.- Devant, deux fois, très joliment.
GILL.- Bon. Elle avait un grain ?
FORAIN.- Un charmant petit sur le haut de la joue... .. Avez-vous remarqué ? Vous le dénigrez, mais vous ne faites que parler de lui. (montrant Arthur qui arrive) Voulez le clouer au pilori, et vous lui déroulez le tapis rouge. Entre Arthur.
ARTHUR.- (à tous) Que votre superbe académie veuille bien excuser la défaillance momentanée de son membre... .. Mais il est là et il pointe. (il s’assied) Tous s’asseoient en assemblée, Gill avocat, Paul président. GILL.- Passons si vous voulez bien à l’ordre du jour. Un candidat poète postule à notre formation. (Il sort une feuille)
PAUL.- (donnant la parole à Gill) Que son écrit passe l’oral.
GILL.- (lisant) Nom de la composition : Amour ! Tous se tournent vers Arthur.
ARTHUR.- Ca existe. Mais oui. Je vous jure. (à Gill) Montre-leur. Monte lui-dessus.
GILL.- Une nuit de printemps vous en dira toujours
Plus long sur ce sujet que les plus longs discours
Le souffle frais du soir sur ses ailes mi-closes
Apporte le parfum troublant des lauriers-roses.
Ne le sentez-vous pas frémir dans vos cheveux ?
C’est l’heure de l’extase et des tendres aveux !
ARTHUR.- (levant la main) Proposition. Pour relever le fade du plat, un grain de sel greluche : crotte. Silence.
GILL.- (se contenant) Au fond des grands jardins sous les sombres charmilles,
Les beaux garçons vont rire avec les belles filles,
Joyeux, sans redouter le regard indulgent
De la lune complice et des astres d’argent !
Sous les balcons fleuris des vertes promenades,
Entendez-vous le bruit des molles sérénades ?
ARTHUR.- (levant la main) Re-proposition. Pour cause identique, une pointe de piment potache : merde.
GILL.- (ne se contenant plus) Est-ce que je peux avancer, ou faut-il qu’à chaque pied, je regarde où je pose le pied ?
ARTHUR.- Lis, lis, Lili
GILL.- Votre coeur qui dormait ne s’éveille-t-il pas ?
Oh ! Croyez-en ce vent qui vous parle tout bas,
Et les chansons des nids et les étoiles blanches,
Et les couples furtifs qui marchent sous les branches,
Et les tiédeurs d’Avril flottant dans l’air plus doux
Aimez ! Il faut aimer ! Tout aime autour de vous !
Reconnaissez que ces mètres sont clairs comme de l’eau de roche. Eux au moins ne nécessitent aucun glossaire pour les traduire.
ARTHUR.- Ca, ils sont si transparents, comme des vitres, qu’on se demande s'ils existent. Pas la plus petite chiure de mouche qui les signale.
GILL.- C’est un potage clair et sain. On sait les légumes qu’on croque. D’autres proposent d’infâmes brouets, faits dont ils ne savent pas eux-mêmes de quelles farines. Je les défie d’indiquer la composition de leur soupe.
ARTHUR.- (à Gill) Tu parles de moi, maître-queux ? Tu dénigres mes plats?
GILL.- On comprend que l’honnête clarté les mette en rage.
ARTHUR.-(avec rage) Âne. Cheval. Mulet. Mangeur de foin. Herbivore.
GILL.- (allant vers Arthur) Il est temps de châtier les mouflets selon leur âge.
ARTHUR.- (faisant le tour de la table, et saisissant au passage la canne-épée de Paul) Ose me toucher.Ose. Je te fêle l’encrier.
GILL.- Tu crois que tu me fais peur ? (allant droit sur lui) Je m’en vais de ce pas te déculotter et te flanquer une fessée devant toute la classe, comme un sale gamin que tu es.
ARTHUR.- Avance d’un pas. Je te corrige le feuillet de rouge. Gill avance, Arthur atteint de son épée la main de Gill, qui saigne.
GILL.- (pliant la main et se la tenant) Le voyou. (se pliant) La sale gouape.
ARTHUR.- Montre ton brouillon que je te le souligne. Montre.
FORAIN et PAUL.- (retenant Arthur.) Allons. Voyons. Calme-toi. Ne commets rien d’irréparable.
ARTHUR.- Je m’en vais lui barrer sa copie de traits rageurs et lui mettre un beau zéro en tête.
GILL.- (pointant Arthur du doigt) Je propose qu’on ampute cette jambe gangrenée du corps. Je demande qu’on supprime au rentier sa rente.
ARTHUR.- Et moi, je le sollicite. Je ne veux plus chipoter de vos graillons.
GILL.- Ton souhait rejoint le nôtre. Nous donnons droit à ta demande.
ARTHUR.- (Forain et Paul entraînent Arthur) Gardez votre foin. Boeufs à viande.Animaux sur pied. Ruminants. Vaches au pré. Volaille de basse-cour. Animaux domestiques. Ils sortent. Le silence revient.
GILL.- Ouf. Je sens déjà un grand mieux. J’ai bien cru que sa gale nous démangerait notre vie durant. Se passe un silence, que De l’Hay fait durer.
De l’HAY.- .. .. Gill. Qu’est ce qu’est la santé ? C’est l’état de celui qui peut enfin ne plus penser à rien... .. Santé. Sortent De l’Hay et Cabaner.
8.
La chambre de Forain. Arthur et Forain. Forain écoute, met l’index sur sa bouche, et sort. Entre Milena, qui fait des yeux le tour de la chambre.
ARTHUR.- (reculant devant Milena) Adjugé. Vendu. D’accord. C’est une porcherie.
MILENA.- .. ..Est-ce que j’ai dit quelque chose ?
ARTHUR.- Votre regard fait tout haut ses commentaires.
MILENA.- C’est faire dire bien des choses à un muet.
ARTHUR.- La vérité est la vérité. Cette chambre jure avec vous comme un mot grossier dans une jolie bouche.
MILENA.- Pourquoi jurerait-elle plus avec moi qu’avec vous ?
ARTHUR.- Parce qu’il suffit de me comparer à elle à mon tour. Elle est habillée de la même misère que moi. Je lui vais ton sur ton.
MILENA.- Suis-je habillée tellement moins modestement ?
ARTHUR.- Pardon. Votre modestie souligne votre éclat. Ma modestie ne souligne que ma modestie. Milena se tait, considère Arthur.
MILENA.- Est-ce que je me trompe, ou est-ce que vous ne songez qu’à une chose : vous rabaisser ?
ARTHUR.-Grands Dieux, non. Juste le contraire. Je veux tout, sauf cela.
MILENA.- Et pourtant n’est-ce pas ce que vous faites ?.. .. Comment peut-on se dénigrer ? C’est une chose qui ne me viendrait pas à l’idée. J’aurais bien trop peur d’être entendue.
ARTHUR.- Sauf que ce que vous êtes contredirait trop ce que vous diriez.
MILENA.- Vous n’ajouteriez pas foi à ce que je dirais ? Critique comme vous êtes ? Voulez-vous que je m’y essaie ? Voulez-vous que je vous fasse me voir sous un tel jour que je ne laisse pas de moi trait sur trait. Certains détails grossis ne feraient de l’ensemble qu’une bouchée. Ce ne serait qu’un jeu de vous désillusionner. Mais c’est une sottise que je me garderais bien de commettre. Je tiens trop à la bonne idée qu’on se fait de moi... .. Est-ce que je peux vous suggérer de faire la même chose ?
ARTHUR.- Mais le plus habile, n’est-ce pas de n’être pas habile, c’est d’être franc et de ne pas voiler les laideurs qui, tôt ou tard, se dévoileront?
MILENA.- Que savez-vous de ce qui est beau ou laid de vous ? Ce que vous êtes, vous l’êtes pour vous ou pour les autres ? Les autres découpent-ils leur idée de vous, d’après le patron de l’idée que vous vous faites de vous ? Ne pouvez-vous leur laisser leur liberté dans leur estimation de vous ? Milena va, vient, écarte le paravent, découvre les deux lits.
ARTHUR.-(honteux) Surtout, n’allez pas penser Dieu sait quoi. Cette chambre est une machine à habiter universelle. On y vit comme on y dort.
MILENA.-.. .. Que pensiez-vous que je pensais ?
ARTHUR.- D’après les idées reçues, cette arrière-présence trahit des arrière-pensées.
MILENA.- Des arrière-pensées ? Vraiment ? Lesquelles, mon Dieu ? Que ne les poussez-vous en avant pour qu’on les voie un peu ?
ARTHUR.- Vous poussez votre avantage ? Vous prenez plaisir à me mettre à la torture ?
MILENA- Demander à quelqu’un de dire ce qu’il pense, c’est le mettre à la torture ?
ARTHUR.- Si ce que l’on pense n’est pas à penser.
MILENA.- Si je comprends, bien que vous le pensiez, ce que vous pensez n’est pas à penser ?
ARTHUR.- Tellement c’est inconvenant.
MILENA.- Inconvenant ? Malséant ?
ARTHUR.- Pis que cela. Bestial.
MILENA.- Bestial ? Anormal ?
ARTHUR.- Naturel. Trop naturel.
MILENA.- Mais dire de ces choses qu’elles sont bestiales, n’est-ce pas dire qu’elles ne sont pas naturelles ?
ARTHUR.- Vous me suppliciez. Je n’ai jamais dit qu’elles ne l’étaient pas.
MILENA.- Vous avouez donc qu’elles le sont ?
ARTHUR.- Vous voulez me réduire à merci ?
MILENA.- Apparemment, il y aurait dans votre nature des choses avouables et d’autres qui ne le sont pas ?
ARTHUR.- Comme il faut que vous me méprisiez pour m’abaisser de la sorte.
MILENA.- Si je vous disais que je me méprise autant que vous, cela vous relèverait dans votre estime ?
ARTHUR.- Je me dirais que votre pitié me donne le coup de grâce..... (se jetant à genoux) Milena.Je m’avoue vaincu. Je bats ma coulpe. J’avoue.Je suis fait de boue.
MILENA.- (se jetant à genoux) Et si je m’abaissais à mon tour, et vous avouais que je ne vous ai poussé à cet aveu, que pour m’en autoriser un semblable ?
ARTHUR.-(s’abaissant encore) Par pitié, épargnez-moi votre pitié. Elle est plus cruelle que la cruauté. Plus vous vous rabaissez, plus vous me rabaissez.
MILENA.-(s’abaissant davantage) Et si je m’abaissais à me rabaisser encore, et vous disais que quelque mal ou bien que vous pensiez de vous ou de moi, nous sommes faits de la même boue tous les deux ?
ARTHUR.- Je vous dirais qu’il n’y a pas pire mensonge que le mensonge par charité... .. Tout en vous vous dément, et vos manières et votre maintien, et votre réserve et votre modestie. Votre pudeur trahit votre vertu.
MILENA.- Et si nos manières et notre maintien, notre réserve et notre modestie, à nous autres, n’étaient que le manteau trop blanc d’une honte trop noire ?
ARTHUR.- Taisez-vous. Par pitié. Plus vous vous déshonorez, plus votre honneur sauve sa mise... .. De grâce, relevez-vous. Soyez vous. Ce que vous êtes, vous l’êtes pour moi. Et que ce que je suis, je le sois pour vous. Je vous en, prie. (Milena se relève et recule).. .. Acceptez que vous remettions en honneur les anciens usages, Milena. Accceptez que par ma dévotion je vous mérite. Laissez cette chair en repentir vous servir en chevalier servant.
MILENA.-Il ne s’agit pas de ça.
ARTHUR.- Vous vous fiez si peu en moi ? Vous me croyez si peu capable de maîtrise de moi ?
MILENA.- (reculant vers la porte) Il ne s’agit pas de ça.
ARTHUR.- Ne me punissez pas. Ne tranchez pas le mince fil qui nous lie.
MILENA.- (à la porte) Il ne s’agit pas de ça. Elle sort.
ARTHUR.- (pour lui-même) ..Combien d’années me montrerai-je du doigt et me huerai-je, lorsque, dans mon théâtre intérieur, je me remémorerai cette scène passée ?.. Et comment puis-je seulement songer à monter sur scène ? Il sort.
9.
Le foyer d’un théâtre des boulevards. L’entracte sonne. Entrent Gill, De l’Hay, Cabaner, Forain.
GILL.- On a beau décrier le vaudeville. C’est le dernier théâtre où, pour le plaisir du public, les acteurs ne boudent pas le leur.
De l’HAY.- Ca. Nos acteurs ont bon jarret, bonne détente. Entre le signal du départ et le poteau d’arrivée, des ciel mon mari, des ciel ma femme, des portes qu’on ouvre et qu’on ferme, ils enlèvent l’action à un train d’enfer.
De l’HAY.- Dites... .. Paul ne devait pas assurer la critique de la pièce ?
GILL.- Travailler pour vivre ? C’est dépassé, mon vieux.
FORAIN.- Je les ai vus tous les deux hier. Ils étaient saoûls comme des Polonais et s’injuriaient comme des chiffonniers. J’ai fait semblant de ne pas les voir et je suis passé sur l’autre trottoir.
CABANER.- (montrant la mère de Paul qui entre) On parle du fils, la mère paraît. Entre la mère de Paul. Les quatre font semblant de ne pas la voir.
La mère de Paul.- (tirant la manche de Cabaner) Vous croyez que Paul ait abandonné sa famille me gêne ?
ABANER.- Non. Non !
La mère de Paul.- Je vais vous écoeurer, Monsieur Cabaner. Je l’applaudis. Il a bien fait. Sa femme l’avait taillé aux normes. Ai-je élevé un fils pour qu’il soit un mari ? Qu’ai-je à faire du fils de mon fils ? A chaque mère le sien.
CABANER.- Nous ne jugeons personne. La mère de Paul.- Alors pourquoi vous lui battez froid, vous tous ?.. .. Lui transmettre un message, si vous le voyez, vous feriez ça pour moi ?
CABANER.- Bien sûr.
La mère de Paul.- Dites-lui qu’il faut que je le voie à tout prix. Sa femme lui a envoyé l’huissier.
CABANER.- Je lui dirai. Elle sort. Entrent Paul et Arthur, en habits sales.
PAUL.- (aux 4) Hé. Les 4 pelés. .. .. Si vous continuez à nous diffamer, je porte plainte.
CABANER.- Paul. Ta mère est ici, elle te cherche.
PAUL.- Laisse faire le flair maternel ! Il n’a pas son pareil pour suivre son petit à la trace... .. (aux 4) Vous entendez. Je vous attaquerai en justice, si vous continuez à nous calomnier.
ARTHUR.- (le tirant par la manche) Qu’as-tu à emboucher la trompette ? Laisse le ridicule leur régler leur compte.
PAUL.- (aux 4) Vous faites courir le bruit qu’à la femme a été enlevé un mari et que du mari il a été fait une femme. C’est un impudent mensonge, dont je vous ferai entendre raison.
ARTHUR.- (le tirant par le coude) Que vas-tu monter sur tes grands chevaux. C’est plus risible qu’infamant. .. .. (aux 4) Par Platon, d’ailleurs, pourquoi pas ?
PAUL.-(interrogateur) Par Platon, pourquoi pas ?
ARTHUR.- (aux 4) Qui l’homme aime-t-il le plus, sinon lui-même ? Alors qu’on s’aime tant, ne serait-il pas anormal celui qui jugerait anormale cette chose si naturelle : aimer un autre soi ? L’homme n’est-il pas cent fois plus le frère de l’homme, que la femme n’est sa soeur ? Ne serait-il pas bien plus étrange au contraire, qu’il lui préfère cet étrange bipède, qui lui fait vis à vis ? Tout nous porte vers nous-mêmes, la culture, les Grecs, les Anglais, et d’abord nous-mêmes, sauf que sur le chemin se dresse un obstacle infranchissable. (Il montre les 4) Parmi ces comestibles putatifs, y en a-t-il un seul qui te mette l’eau à la bouche ? (Les 4 ne peuvent s’empêcher de se toiser eux-mêmes. Arthur éclate de rire)
PAUL.- Ca ne me fait pas rire. (aux 4) Si vous ne cessez pas de nous traîner dans la boue, je vous préviens, je vous poursuis en justice. (Sonnerie de fin d’entracte, sortent les 4) Entre la mère de Paul.
La mère de Paul.- Paul. (brandissant une lettre bleue) Je ne te chercherais pas si quelqu’un ne te poursuivait pas. Ta femme demande la séparation.
PAUL.- (la décachetant) Elle fait donner la grosse artillerie ? (Il lit la lettre) (à Arthur.) Camarade. Fin de la récréation. On rentre en classe. (Il lit) “Madame Mauté Mathilde, épouse Verlaine, née le Y, par la présente.. .. une demande de séparation de corps et de biens, de Monsieur Verlaine Paul pour coups, sévices et injures graves. Audience le.. “
ARTHUR.- (riant) Pour coups, sévices ?
PAUL.- (montrant le poing) J’aurais dû. .. .. Elle a dû penser qu’elle les méritait... .. Avoir eu maille à partir avec la justice, être connu pour avoir connu l’opprobre du prétoire, être flétri à vie de cette flétrissure, très peu pour moi. (à sa mère) Drapeau blanc. Je me rends. Maman, va dire à ta bru que dès ce soir, le mari sera dans les bras de ses draps... .. (à Arthur) Toi. Demi-tour. Le fils modèle retrouve le foyer maternel.
ARTHUR.- (riant) Bien Bien.
PAUL.- Tu veux dire que tu n’en feras rien ?
ARTHUR.- Demi-tour, droite, droite. ..Bien... Bien.
PAUL.- Tu veux me jouer un tour de ta façon ?
ARTHUR.-Viens, il vient. Va, il va.Suivez le sens de la visite.
PAUL.- Je suis sérieux. Je veux que tu retournes chez ta mère.
ARTHUR.- Je suis sérieux. Je veux retourner chez ma maman.
PAUL.- Sauf que tu n’éloignes pas d’un pouce !
ARTHUR.- Faute de charbon, où reste le navire ? A quai.
PAUL.- (sortant son porte-monnaie) Que ne le disais-tu, jeune énigme.
ARTHUR.- Que ne le devinais-tu, vieux grigou.
PAUL.- (Arthur ne prenant pas l’argent) Tu n’en veux pas?
ARTHUR.- Je tendrais la main en plus ? (Paul lui glisse l’argent dans la poche) Suivez les flèches. Par ici, le guide. (Il sort)
PAUL.- (à sa mère) Toi. Chez ta bru. Qu’elle tue le veau gras et me le prépare en veau Marengo. Assure-la que demain matin, à huit heures tapantes, je passerai la porte de mon employeur chéri, la compagnie d’assurances “L’aigle et le soleil réunis”.
La mère de Paul.- Tu as l’air bien sûr de toi. Qu’en sais-tu si, après l’outrage que tu lui as fait subir, Mathilde t’ouvrira sa porte?
PAUL.- Comment peux-tu avoir si mauvaise opinion des talents de ton fils? Tu sais à quoi on reconnaît les vrais poètes des faux ? Les vrais manient la matière première aussi bien que l’outil. Ils vous font marcher leurs gens au pas et en cadence, s’arrêter sur ordre à la césure, rejeter au vers suivant, rimer sans rime ni raison, exactement comme ils font de leurs vers. Mathilde fera ce que je voudrai. Va. Je mets mes pas dans les tiens.(Il la pousse vers un côté) Je m’habille en mari et j’arrive. (Elle sort, puis lui d’un autre côté)
10.
Paris. Un fond de bistrot. Paul, entre Arthur en habits sales et négligés.
PAUL-..(allant à la rencontre de Arthur.) Comment ai-je pu m’enrôler à nouveau sous la livrée conjugale ? Me livrer au fastidieux. M’occuper pour m’occuper ? Ne penser à rien ? Mieux. N’avoir pas même l’air de penser.Car qu’est-ce que c’est que le mariage, sinon le devoir du vide ?.. .. Sache que j’ai pris la ferme résolution de résister désormais à mes devoirs et céder à mes plaisirs le plus que je pourrai.
ARTHUR.- A ridicule, ridicule et demi. .. .. Pour fêter mon glorieux retour de Paris, je n’ai rien moins que laissé la Mother me faire faire le tour de ses amies. Endimanché comme un premier communiant, la raie droite, les cheveux collés, elle m’a exhibé comme le jeune homme à ta mode, le favori de ton maître, la coqueluche de tes petits pois. Sans m’opposer d’un froncement de sourcils, devant toutes ces dindes, j’ai fait la roue comme un paon. N’est-ce pas bêtifier la bêtise ?.. .. Heureusement qu’attentive aux rentrées de fonds, elle n’a pas tardé à vouloir faire suer le burnous. J’ai filé sans demander mon reste. Familles. Enfer sur terre. .. .. N’avons-nous pas assez fait les oisillons ? N’avons pas assez battu des ailes sur l’aire? Tu ne crois pas qu’il serait temps de se jeter dans le vide ?
PAUL.- J’ai mon plan. A
RTHUR.- Allons bon. Il a son plan.
PAUL.- Où est-on le plus soi ? Où est-on le plus tout ? La vraie vie est la vie cachée. Quel est le rêve des gens célèbres? Ne pas être plus reconnu que des inconnus. Si c’est le rêve des gens célèbres, combien plus cela ne doit-il pas l’être de ceux qui ne le sont pas.
ARTHUR.- D’où ? Proposition ?
PAUL.- (faisant le tour de la tenue poussiéreuse et négligée d’Arthur) Ne se démarquer de visage, de vêtements, de chaussures, de cheveux, de comportement, désormais, en rien du voisin, c’est à dire user comme lui de savon, brosse, cire, peigne. Je m’offre comme tes brosseur, lingère, repasseuse, cireur.
ARTHUR.- Passer inaperçu : le rêve.
PAUL.- Le rêve. Tu l’as dit.
ARTHUR.- Et où passerait-on inaperçus ?
PAUL.- Où l’on se fond dans tout. Paris est un creuset.
ARTHUR.- Et de quoi vivrait-on inaperçus ?
PAUL.- De ce dont vit tout un chacun.
ARTHUR.- Et de quoi vit tout un chacun ?
PAUL.- On travaillerait.
ARTHUR.- (avec force) Travailler ? Jamais. Plutôt m’ouvrir le ventre. Moi vivant, jamais cette créature de Dieu ne se dévoiera à une basse besogne salariée. Plutôt me fendre du haut en bas..... A proposition, contre-proposition. Paris est une ruine. Est-ce qu’on n’a rien d’autre à faire dans la vie que vivre au milieu de rats ?
PAUL.- Quelle est ton idée ?
ARTHUR.- Aller.
PAUL.- Où aller ?
ARTHUR.- Ailleurs.
PAUL.- Où ailleurs ?
ARTHUR.- Loin.
PAUL.- Pour retrouver ici ? En pire ? Déshabille le loin de ses voiles exotiques, qu’est-ce que tu dévoiles ? L’ici, en sordide. Dévoiler ailleurs ce que l’on assez tout nu ici ?.. .. Que connaît-on de soi, par contre ? La mince couche arable, qu’on exploite avec parcimonie pour ses maigres besoins, mais connaît-on son tréfonds ? Se doute-t-on des inépuisables mines d’or, des prodigieux trésors, des fastueux palais que recèle l’homme dans son fond ? Les nouveaux voyages sont à faire en soi. Il est surfait de courir un monde surfait.
ARTHUR.- Creuser le moisi de sa cave ? Le dernier avatar ? Se plaire à humer ses propres odeurs pestilentielles ?.. .. Qu’est-ce que tu connais, de l’ailleurs ? Tu n’as jamais été plus loin que Pantin. D’un fuseau à l’autre, gîtent tant de variétés d’hommes, qu’on croirait des espèces différentes. Autant de cieux, autant de mondes. Autant de langues, autant d’esprits. Ce qui est haï ici, est adoré plus loin, laisse indifférent plus loin encore, fait hocher la tête encore plus loin, et fait rire de l’autre côté de la planète, si bien que d’ici aux antipodes, la vie est autre. (se levant) Debout. On s’en va.
PAUL.- Je regrette. Je reste.
ARTHUR.- J’ai dit : on s’en va. Je ne consulte pas.
PAUL.- J’ai dit : je reste. Je te fais part de mon choix, pesé. Je refuse de chercher des rues sur un plan et de parler petit nègre, un lexique en main. C’est perte de forces et de temps, sans gain aucun.
ARTHUR.- (va pour sortir) La troupe lève le camp et l’intendance suit.
PAUL.- L’intendance reste. Que la troupe aille faire campagne au diable.
ARTHUR.- (qui sort un couteau qu’il ouvre, et dont il entoure la lame d’un chiffon) J’aiguillonne le boeuf ?
PAUL.- Tu crois que tu me feras aller malgré moi ?
ARTHUR.- Trop bien nourri. Trop de graisse. Tu vas lever ton graille sur ses pattes ? (Il lance sa lame en avant, déchire le pantalon et fait une estafilade à la jambe de Paul)
PAUL.- (s’écartant vivement) Tu es fou ? Tu as perdu l’esprit ?
ARTHUR.- Debout, ou le croc te mord la jambe. (Il lui fait une deuxième estafilade. Paul se lève) Je dois donner de l’éperon dans le hongre ?
PAUL.- (se pressant) Je viens. Je viens.
ARTHUR.- Je pique de la mollette le gras du flanc ? Hue. Dia. Hue.Paul court, Arthur derrière lui. Ils sortent.
trois
1.
Bruxelles. Le hall d’un hôtel.Assis loin de Paul, Arthur lit un journal. Dans la salle à côté, fin d’un office religieux, que Paul observe à travers la porte vitrée. Par cette porte, entre Ulla, blonde comme les blés.
PAUL.- (accompagnant Ulla, lui faisant la cour) .. Belle beauté finnoise, répondez-moi, belle beauté finnoise, qui, à la messe, priez comme une vierge et chantez comme un ange, croyez-vous aussi sincèrement que vous pratiquez ?
ULLA.- Certainement, mon bon Monsieur. Je crois aussi sincèrement que je pratique.
PAUL.- Alors, expliquez-moi ce paradoxe : croire de tout son coeur comme une madone, et être faite à faire damner un saint, est-ce que ce n’est pas contradictoire ? Tout cet alphabet de pleins et de déliés, faits apparemment pour l’utilitaire écriture de marcher dans des allées d’église, s’agenouiller sur des prie-dieu, s’asseoir sur des bancs, ne sont-ils pas autant d’hameçons diaboliques, faits réellement pour nous enferrer, nous autres pauvres pécheurs ? Et ne dites pas que si vous êtes faite comme vous êtes faite, vous n’y êtes pour rien. Loin d’estomper des formes si coupables, vous les soulignez. Vous n’êtes pas seulement ce que vous êtes, vous persistez, et signez. De ce fonds divin et de cette forme démoniaque, dites-moi, l’une ne dément-elle pas l’autre ?
ULLA.-Là, que suis-je censé faire ? Me cacher la figure des mains ?
ARTHUR.- (de derrière son journal) Bon !.. Bien ! .. .. Ne vous formalisez de ce que dit mon ami, Mademoiselle. Il a une traîne de religion derrière lui, dans laquelle à chaque pas il s’entremêle les jambes... ..Vous n’avez aucun sujet à vous sentir coupable. Vous avez l’air de ce que vous êtes, d’un individu de sexe féminin, et rien de plus.
ULLA.- (se tournant vers Arthur) Et cela, comment dois-je prendre cela ?
PAUL.-(de derrière l’épaule d’Ulla) Prenez ça comme ça vous est envoyé, c’est à dire comme une rosserie. Apprenez à connaître l’ami de l’ami. Mon ami est sensible comme un caillou... .. Je reviens à la charge. Vous mettez en scène vos acteurs le plus à leur avantage que vous pouvez. Vous avez l’air d’élever votre âme vers le ciel, mais en sous-main, vous prêtez main-forte au diable. Reconnaissez-le.
ARTHUR.- (De derrière son journal) Ne vous laissez pas perturber par ce perturbateur. Tous ces romantiques ont un défaut : ils pallient la pauvreté de leur vie, par la richesse de leur imagination... .. Soyez rassurée. De votre habit, on ne peut dire qu’une chose, qu’il est taillé à votre taille, que c’est un tissu qui a l’air solide et de bonne qualité. Celui qui en dit davantage, en dit plus qu’il ne voit.
ULLA.- (amusée, tournée vers Arthur) Sous couleur de la défendre, ne donneriez-vous par hasard pas du croc à la bergère ?
PAUL.-(par-dessus l’épaule d’Ulla) Du croc. Vous avez vu juste. C’est sa façon à lui de sentir. Il n’écoute, ni ne voit, ni ne goûte, à la place, il donne du croc. Donner du croc, c’est sa façon carnassière de connaître le monde... .. Revenons à nos moutons. Vous autres, beaux fruits, vous tentez comme le serpent, mais, vous, les vers vous épargnent-ils ? N’êtes-vous jamais visitée que d’anges et d’archanges ? Lorsque vous dormez, aucun diablotin ne se glisse jamais dans vos rêves par quelque étroite lucarne ?
ARTHUR.- (De derrière son journal) Ne dites plus mot. Allez au plus court. Déléguez votre réponse. Que la pâleur de votre teint et la blondeur de votre chevelure répondent à votre place.
PAUL.-(à Arthur) Et que me répondent la pâleur de son teint et la blondeur de sa chevelure ? ARTHUR.-(de derrière son journal) La Finlande? Le Nord du Nord ? Le Pôle du pôle? 12 mois par an, neige et glace ? Hiver comme été, Nord comme Sud, d’Est en Ouest, après la glace encore la glace ? Comment y être autre chose que gelé ? On y est vertueux par nature.
ULLA.- (à Arthur) Comme c’est dommage.
ARTHUR- (baissant son journal, interrogatif) Comme c’est dommage ?
ULLA.- (tournée vers Arthur) Qu’il est regrettable que d’aussi beaux dons soient si mal employés. D’aussi riches talents pour déplaire supposent les mêmes riches talents pour plaire. A sentir l’acéré des griffes, qui ne se prend à rêver au velours des pattes ?
ARTHUR.- (piqué, se levant, s’empressant) Que mes paroles rentrent dans ma gorge. Ne prenez pas mes railleries comme elles sont dites. Elle sont simplicité de langage. Traduits en langue plus élaborée, elles signifiaient compliments.
ULLA.- (souriant, faisant à Arthur la révérence) Voilà qui est mieux. Voilà vos griffures en voie de cicatrisation.
ARTHUR.- (faisant un pas vers Ulla) Ferez-vous preuve de générosité ? Si j’avance d’un pas, avancerez-vous d’un pas de votre côté ? (il avance d’un pas vers Ulla, Ulla avance d’un pas vers lui) Etes-vous à Bruxelles de passage, belle demoiselle?
ULLA.- Je suis ici en parenthèse d’une nuit, mon beau monsieur. Paul, dépité, va s’asseoir.
ARTHUR.- Je vous vois aujourd’hui, hélas, et demain, je ne vous vois plus.
ULLA.- Aujourd’hui ? Demain ? Si vous usez aujourd’hui à parler de demain, à quoi userez-vous demain ? A parler d’aujourd’hui ?
ARTHUR.- Aujourd’hui est si court, qu’à peine prononce-t-on son nom qu’il est passé.
ULLA.- Aujourd’hui est si long, qu’à condition de n’y pas penser, il n’en finit pas. Tout à l’heure, maintenant, bientôt, qu’est-ce que tout cela sinon aujourd’hui ? Est-ce si court ?
ARTHUR.- Passe le temps de s’attacher, qu’arrive le temps de se détacher.
ULLA.- A moins que ne passe juste que le temps de ne pas s’attacher. Entre le portier, une lettre à la main.
Le portier .- Monsieur Verlaine ? (Paul lève la main, il lui tend la lettre)
PAUL.- (étonné, regarde au dos de la lettre, au portier) Cette dame me fait-elle dire quelque chose ?
Le portier.- Elle m’a tendu le mot sans dire un mot.(Il sort)
PAUL.- (lit la lettre, va auprès d’Arthur, se met entre Arthur et Ulla) Halte. Entracte. L’ennemi conjugal veut parlementer. A ton avis ? Dois-je entamer des pourparlers ?
ARTHUR.- Si tu as semé ton adresse derrière toi comme des cailloux blancs, n’était-ce pas pour que quelqu’un la ramasse ?
PAUL.- Entre fidèle compagnon et rencontre passagère, avec qui feras-tu chemin ?
ARTHUR.- L’un à droite, l’autre à gauche, je ne sache pas qu’on ne puisse pas faire route commune.
PAUL.-.. .. L’ami ne dira pas un mot pour retenir l’ami ?
ARTHUR.- .. .. L’ami voit-il l’ami disputer quelqu’un à quelqu’un ?
PAUL.- Qu’est-ce que c’est que l’amitié, si elle n’est pas un lien ?
ARTHUR.- C’est tout sauf un lien. C’est être libre, et laisser libre.
PAUL.- Elle ne s’entache d’aucune démonstration ?
ARTHUR.- D’affection, non. Rien de ce qui se dit ou se prouve.
PAUL.- Si je comprends, la nature de l’amitié est qu’on en doute ?
ARTHUR.- Qu’on en doute et qu’on n’en est pas sûr. C’est là tout son prix.
PAUL.-..Dis-moi : va chez elle, et j’y vais. N’y va pas et je n’y vais pas.
ARTHUR.- Va chez elle si tu veux, n’y va pas, si tu ne veux pas. Paul sort.
ULLA.- (faisant un pas en arrière) Au regret de vous quitter. J’ai un assez long chemin à faire. et la nuit tombe. Il faut que je rentre.
ARTHUR.- Une compagnie vous rassurerait ?
ULLA.- J’en ai une assez sûre : la mienne.
ARTHUR.- Une deuxième serait aventureuse ?
ULLA.- Une troisième, vous voulez dire ?.. Qu’est-ce qu’on risque à trois ?
ARTHUR.- Puisque l’une de vous chaperonne l’autre ?
ULLA.- Et que face à moi, vous êtes en minorité ? (souriant) Je ne risque finalement que ce à quoi je m’expose. Ils sortent.
Le lendemain. Le même hall d’hôtel. Entre Paul qui regarde si Arthur est là, s’assied. Entre Arthur.
PAUL.-(à Arthur) Pour un peu de lard, se laisser prendre à pareille souricière? Pour la légère dépense d’un lit, meuble qui occupe une si petite place, devoir supporter le lourd impôt des mobilier, vaisselle, ménage? Crois-tu que cette chair imbécile retiendra un jour la leçon ?
ARTHUR.- .. ..Crois-tu que cette chair imbécile retiendra la leçon inverse? Qu’elle arrivera un jour à sauter le pas ? .. ..Devant l’appareil d’Eve, l’appareil d’Adam plus pétrifié que gisant de pierre. Le terrain était nu, mais les assaillants étaient plus séparés que par des réseaux de barbelés. Nu à nu, jamais chaste fut plus chaste. Dans sa peur de la rayer, même le bout d’un doigt n’a pas osé effleurer la statue d’albâtre. J’avais l’impression d’être le rustre à qui l’on tend son premier-né : affolé, il ne sait par où le prendre tellement il a peur que ses mains rugueuses blessent la chair délicate... .. Le pire est que pour remplir la page, le clerc s’est flagellé l’esprit à aligner les phrases. Blanc d’une nuit deux fois blanche, il dissertait sur le blanc de la page blanche. Tant de lectures, et dans une discipline aussi primitive d’une telle ignorance. Quelle dérision.
PAUL.- .. ..Et maintenant ?
ARTHUR.- Et maintenant ?
PAUL.- Que fait-on ? Où va-t-on ?
ARTHUR.- Veuf et veuf ?.. ..Clopin clopant ?.. ..Si comme des impotents, on continuait le tour de la famille ? Si du pavillon de banlieue de la soeur belge, on allait, claudiquant, frapper en face, au château en ruines de la cousine anglaise?
PAUL.- De la démocratique maison communale à la noble île aux poètes? ..Cap sur Douvres. Embarquement. Ils sortent.
2.
Londres. Un meublé.Paul, en tablier de ménage, s’occupe du ménage, tout en guettant avec énervement à la fenêtre. Entre Arthur, qui, posément et sans mot dire, s’asseoit à la table et écrit.
PAUL.- (le suivant, avec rancune) .. La bonne présente son cahier de doléances. Que Monsieur soit libre comme l’air, s’absente comme il veut, rentre comme il lui plaît, que la bonne, à l’inverse, se leste au plomb des tâches quodidiennes, qu’elle s’attelle comme un baudet à ces humbles besognes que sont le ménage, les courses, la cuisine, est-ce que Monsieur trouve cela juste ? Monsieur ne trouverait pas équitable que nous alternions ?
ARTHUR.- Pardon. Je n’ai jamais été partie prenante.
PAUL.- Tu trouves ces travaux bons pour moi ?
ARTHUR.- Qui, dès la première minute, a retroussé ses manches, donné du balai, fait sonner ses casseroles, enfilé son filet comme une bonne petite fée du logis ? Je n’ai jamais été demandeur.
PAUL.- Ce que je fais ne doit-il pas être fait ?
ARTHUR.- Qu’est-ce qui doit être fait ? Balayer ? Les trottoirs, dehors, tu les frottes à la brosse avant d’y poser le pied ? Les lits ? Les faire le matin pour les défaire le soir ? Cuisiner ? Ne peut-on déjeuner à la sauvette et dîner sur le pouce ? Tu as oublié ta femme, peut-être, mais tu as retenu la leçon conjugale.
PAUL. - Est-ce qu’on peut te demander quel aimant t’attire dehors?
ARTHUR.- Je n’ai rien à cacher. C’est à la vue et sur la voie publiques.
PAUL.- Donc tu peux le dire.
ARTHUR.- Je le dis. L’autre pôle. Une demoiselle, couturière de son état.
PAUL.- On vit comme des loups à Londres. Grâce à qui as-tu pu faire sa connaissance ?
ARTHUR.- La rue a été très aimable : c’est elle, avec gentillesse, qui nous a présentés l’un à l’autre. .. .. Tranquillise-toi, elle est fleur bleue comme 12 bibliothèque rose, et vertueuse comme 36 dragons. Aucune possibilité de forcer le porche : tous ses issues sont férocement gardées par les mâchoires du mariage. Avant tout exercice pratique, elle veut me faire passer mon brevet devant ses parents. On dit que que la rue est le Tartare de la débauche, je dirais que c’est plutôt l’enfer du sentiment.
PAUL.-.. (saisissant Arthur par la chemise, emporté) Arthur. .. ..Comment peux-tu être aussi aveugle ? Comment peux-tu ne pas voir que tu captes toute la lumière et me repousses dans l’ombre ? Tu écris, je n’écris pas, tu sors, je ne sors pas, tu as les yeux tournés vers tout le monde sauf vers moi, et moi vers personne sauf vers toi. Tu es tout à toi, et moi, je ne peux être qu’à toi. Et ce qui me désespère, c’est que tu puisses être ce que tu veux, quant à moi, je ne peux être que ce que je peux. .. Où est le temps où un seul feu unissait notre double flamme ? Nous explorions le monde jusqu’à ses extrémités. Nous découvrions loin d’un univers de traditions et de routineave, un monde de délire et de frénésie. Qu’est-ce qui a pu te faire quitter notre route ?
ARTHUR.- Tu n’aurais pas l’idée de t’arrêter de temps à autre sur le chemin , et regarder la carte, pour voir où tu en es ?.. .. Comment ne vois-tu pas ce qui crève les yeux ? Notre vie de débauche n’en était qu’à ses premiers gestes, qu’on en était déjà aux tics. Les paradis artificiels ? Fortifiants la première minute, débilitants la seconde. Aussi vite on grimpe vers les cîmes, aussi vite on s’abîme dans les gouffres. Les sombres abîmes du vice? Le pur sommet de la bêtise... .. Dans cette vie empoisonnée, quelle est la nouveauté ? Rompre avec elle. La sagesse et l’harmonie nous commandent de faire demi-tour.. .. Donc demi-tour.
PAUL.- Et moi ?
ARTHUR.- Quoi et toi ?
PAUL.- Qu’est-ce que je deviens ?
ARTHUR.- Tu as deux pieds. Lève-toi et marche.
PAUL.- Je marche d’un côté et toi de l’autre ?
ARTHUR.- Je n’ai rien contre qu’on se retrouve le soir au cantonnement.
PAUL.- (sarcastique) Au cantonnement ? Vraiment ? En pension complète ? A mes frais ?
ARTHUR.- Ne fais pas tout un plat de ton oseille. Celui qui paie n’a pas le sort le moins enviable. Il se sait utile à quelque chose.
PAUL.- Tu gagnerais chez moi des forces que tu dépenserais ailleurs ? Tu crois que je vais accepter ce marché de dupes ?
ARTHUR.- Combien dans le menu de leur vie, n’ont pas de quoi se mettre sous la dent ? Tu finances. Sois heureux d’avoir quelque chose dans le garde-manger.
PAUL.- Merci de tes commandes.(Il ôte son tablier, prend la valise, la remplit d’effets qu’il prend au hasard) Trouve-toi un autre fournisseur. J’arrête les livraisons.
ARTHUR.- Si je comprends, j’ai tort de dire ce que je pense.
PAUL.- Tu n’as qu’un tort : d’être ce que tu es. Qu’un autre se dévoue à commanditer ta petite entreprise. Je coupe les fonds !
ARTHUR- Je t’ai un peu bousculé. Je suppose que te dois des excuses.
PAUL.- Non. Moi, des remerciements. Grâce à toi, je me reprends à temps. En faisant trop, tu as fait juste ce qu’il fallait. Il sort.
ARTHUR.- (Avec rage, il jette casseroles, balais et tous ustensiles de ménage par terre, puis, soudain, prend un sac et y fourre tout ce qu’il trouve) Si tu crois clore le compte. On ne me quitte pas, c’est moi qui quitte. On se défait de toi, moi, on me serre comme un trésor. (Il prend un sac et jette tout ce qu’il trouve) Tout ce bataclan de bazar, qui ne vaut pas un clou, au clou! Le ménage paiera le voyage. Il sort, plein de rage.
3.
Bruxelles. Une chambre d’hôtel. La mère de Paul., Paul, guettant à la fenêtre.
PAUL.- (Excité, pointant du doigt à travers la vitre) Qu’est-ce que je disais ? Qu’est-ce que je disais ? Le voilà. Le mari qui n’en fait qu’à sa tête et sort quand il veut, ne peut pas vivre sans sa bonne femme qui pleure à la cuisine. Sans le bon frère convers qui travaille aux champs, le bon père qui trône au chapître, n’est plus qu’un estomac dans les talons. (Il pointe du doigt la porte, on toque) Entrez. Entre Arthur. Sort la mère de Paul.
ARTHUR.- (tendant la main) L’autorité qui renvoie l’appelé dans les foyers, doit assurer le retour.
PAUL.- Ne prétexte pas que tu viens mendier de l’argent . Si tu avais voulu rentrer chez toi, tu serais rentré à pied.
ARTHUR.- Pour rentrer chez moi, m’endetter, par respect humain, de cinq jours de fatigue ? .. .. Crois-tu que je vais m’immoler sur ton autel ?
PAUL.- Est-ce tellement humiliant d’avouer que nous ne pouvons pas nous passer l’un de l’autre ? Que sans l’autre, chacun n’est rien ? Chacun n’est-il pas pour l’autre, le meilleur de lui ?
ARTHUR.- Faux. Archi-faux. Chacun est à l’autre sa plaie. Quel furoncle ai-je relevé en moi ? Toi. Le moment est venu de donner un coup de lancette. Tu as payé le billet aller. Paie le billet retour. (Il tend la main)
PAUL.- (s’écartant, en colère se mettant devant la porte) Qu’est-ce que j’ai à te supplier ? Tu t’en vas comme si tu étais libre de toi. Tu m’es en gage. Tu es ton propre gage. Tu n’aurais rien déboursé, si tu n’y avais trouvé avantage.
PAUL.- Si je perds mon avantage, je perds mes dépenses.
ARTHUR.- Tu sais que je suis pauvre comme Job. Je n’ai pas le sou.
PAUL.- Le dû est le dû. Que Job signe des traites ou j’envoie à Job l’huissier.
ARTHUR.- (Il va pour sortir, écarte Paul) Pense comme je vais te bénir toutes ces heures que je passerai sur les routes.
PAUL.- (suppliant) Deux minutes. Arthur. Fais moi l’aumône de deux minutes. Tout en moi est sens dessus dessous. Laisse-moi me remettre en ordre. Sois généreux. Fais-moi crédit d’un peu de temps pour me reprendre.Sort Paul. Entre la mère de Paul.
ARTHUR.- (tendant la main) Confirmez, Madame, que nous nous contaminons l’un l’autre, et que la seule mesure à prendre, c’est de nous isoler l’un de l’autre.
La mère de Paul.- Mon fils ne pense pas comme vous.
ARTHUR.- Notre foyer n’est plus qu’un foyer de disputes. Nous sommes à la stupide phase des scènes stupides. Je vois venir le moment où nous en viendrons aux mains.
La mère de Paul.- (lui donnant de l’argent) Mais moi, je ne pense pas comme mon fils. Arthur va pour sortir. On entend une course. Entre Paul, haletant, un revolver à la main.
PAUL.- (le pointant de son revolver) Pas un pas. Dorénavant, c’est moi qui impose ma loi.
ARTHUR.- Ne me dis pas qu’il est vrai.
PAUL.- Tu veux que je fasses l’essai ?
ARTHUR.- Tu vas faire claquer un bouchon.
PAUL.- Je trouerai le bouchon de part en part.
ARTHUR.- Piètre accessoire. S’il est vrai, il est encore plus ridicule qu’un jouet.
PAUL.- N’aie pas à regretter d’avoir été le jouet d’une illusion.
ARTHUR.- A supposer le ridicule, que tu sois sérieux, tu imagines le bruit de la détonation dans le petit Parnasse? Deux rimailleurs mâles s’affrontent corne à corne sans se disputer aucune female ? L’enquête ? L’interrogatoire ? La recherche du mobile ? Ton beau costume que cela éclaboussera ? Toi, si maniaque, qui, dans 30 ans seras encore à frotter les taches.
PAUL.- La honte ne me fait pas honte. Je me ris du ridicule... .. Fais un pas, tu n’en feras pas un deuxième.
La mère de Paul.- Si tu tires, Paul, c’est toi que tu atteindras, parce que c’est toi qui seras inculpé.
PAUL.- (à Arthur) Pas un pas. Prends garde. (Arthur va pour sortir, Paul tire, atteint Arthur au bras) ARTHUR.- (avec rage, poussant Paul.) Fou. Abruti. Buse. Mais quel veau. Tu es complètement sonné. Avec ta maladresse, tu aurais visé l’autre bras, tu m’aurais atteint en pleine poitrine... Ah...
PAUL.- C’est toi qui as tiré. Tu es ta propre victime. Arthur jette la tête en arrière, et se tenant le bras, titubant, se jette sur le lit.
ARTHUR.- Ah... Ah... Ah...
La mère de Paul.- (à Paul) Dieu veuille que tu aies été maladroit tout à fait et que tu n’aies pas touché l’os... ..Ne reste pas à bayer aux corneilles. Donne-moi une serviette. Aide-moi. Sers-lui de béquille. Il y a un pharmacien en bas. Ils sortent. Plus tard. Dans la rue. Arthur, le bras bandé, face à la mère de Paul et à Paul.
ARTHUR.- Adieu. Je garderai meilleur souvenir de sa mère que de la mienne.
PAUL.- Où tu vas ? Qu’est-ce que tu fais ?
ARTHUR.- (s’éloignant à reculons) Je poursuis ma marche, où tu l’avais arrêtée, qu’est-ce que tu crois ?
PAUL.- (sortant son revolver, et le pointant sur le bras blessé d’Arthur qui gémit) Tu crois que c’est une balle à blanc que j’ai tirée ?.. .. Je n’ai pas parlé assez fort ? Dois-je te hurler ?
La mère de Paul- Paul. Par chance, tu l’as manqué la première fois. Crains que par malchance, tu manques de chance la deuxième. Arthur saisit la main de Paul et détourne le revolver.
ARTHUR.- (appelant, fort) Monsieur l’Agent. Monsieur l’Agent. Cet homme est armé.
PAUL.- (à Arthur) Tu veux en réchapper par un esclandre ? C’est cette bassesse que tu opposes à mon chagrin?.. (se rapprochant d’Arthur et le tenant par le bandage, montrant l’Agent) Si tu as un peu d’honneur, tu te déferas de cet expédient. .. (Il pointe le revolver contre Arthur)
L’Agent.- Messieurs ! Qu’est-ce qui se passe ?
ARTHUR.- Il se passe que Monsieur m’avait pointé un zéro dans le bras et qu’il veut maintenant me coller en retenue !
L’Agent.- Vous voulez, Monsieur, retenir ce jeune homme contre son gré?
PAUL.- Je veux retenir ce jeune homme de son plein gré par la force.
L’Agent.- Etes-vous parents, ou apparentés ?
ARTHUR.- Ce Monsieur est aussi éloigné de moi que la guenon de la femme.
L’Agent.- (à Paul.) Voyons, Monsieur. Soyez ce que vous avez l’air d’être : raisonnable... .. L’ennui, avec la force, c’est qu’elle ne force que le temps de la force. La seule assurance qu’on peut avoir qu’une personne vous reste, en fin de compte, c’est si elle le décide elle-même... ..(montrant le revolver) L’ennui, avec ces engins, c’est qu’ils ont l’air anodins. Une anodine flexion d’un doigt, ils commettent des ravages irréparables. (il tend la main) Donnez-moi cela... ..Vous ne voudrez pas aggraver votre tentative d’homicide par un refus d’obtempérer. (Paul lui tend le revolver) C’est au sage que la sagesse profite en premier. (à Arthur) Quelles sont vos intentions ?.. .. Vous portez plainte ?
ARTHUR.- Si je porte plainte, est-ce que je serai retenu ?
L’Agent.- Si l’autre partie porte plainte de son côté. (Paul ne dit mot)
ARTHUR.- Et si je ne porte pas plainte ?
L’Agent.- Il sera libre comme vous l’êtes.
ARTHUR.- Pour qu’il m’inscrive à son tableau de chasse ? Je porte plainte.
La mère de Paul.- (à Arthur) Si vous portez plainte, Monsieur Rimbaud, et que vous le traînez devant les tribunaux, vous le marquez à vie.
ARTHUR.-Qu’est-ce qui vaut mieux ? Lui, marqué, ou moi, démarqué ? Je ne veux pas avoir à guetter sans cesse s’il me guette! Je porte plainte.
L’Agent.- Veuillez m’accompagner, tous les trois. Ils sortent.
4.
Charleville. L’appartement des Rimbaud La cuisine, porte ouverte sur le couloir. Isabelle,étudiant, Mme Rimbaud, lisant le journal.
Mme RIMBAUD- Mais qu’est-ce qu’elle fait ?(fort) Vitalie.(hurlant) Vitalie.(Elle se lève) Mme Rimbaud sort, faisant claquer ses talons.
La voix de Mme Rimbaud.- (fort) A quelle niaiserie occupais-tu ta cervelle d’oiseau ? Je trouverai ce que tu caches... ..(On entend des bruits de meubles) (sarcastique) Sous le matelas. Sous le matelas. Que tu peux être simplette. Rentre Mme Rimbaud, brandissant un livre.
Mme RIMBAUD.- (jetant le livre sur la table) Voilà la bêtise où elle réfléchit la sienne. “Walther, le tzigane”.uand on vit dans un monde plein, solide, auquel on se heurte à chaque instant, comment peut-on s’évader dans un tel monde de rêve ? (fort) Vitalie. Viens ici. D’où sort ce livre ? (apparaît Vitalie) Ne me dis pas que tu l’as emprunté : j’irai à la source de la source.. .. Tu l’as acheté ? (Mme Rimbaud se lève, prend le livre en main va pour sortir) Le livre dans une main, ta photo dans l’autre, de ce pas, je fais tous les tabacs, journaux, librairies de la place.
VITALIE.- .. ..Je l’ai acheté.
M me RIMBAUD.- Chez qui ?
VITALIE.- L’Ugénie.
Mme RIMBAUD.- Je n’entends pas.
VITALIE.- L’Ugénie.
Mme RIMBAUD.- Avec quel argent ? .. ..Avec l’argent des courses ? (Vitalie fait oui) C’est le jour où tu as perdu le ticket ? (Vitalie fait oui) Tu as eu ce front? J’économise sur la matérielle, et tu achètes du vent ? Tu coupes sans vergogne dans notre ras ? Tu oses nous ôter de notre moins ? C’est le combientième ?
VITALIE.- C’est le premier. Je te jure.
Mme RIMBAUD.-Tu me jures. Ce n’est donc pas le premier.
VITALIE.- Je jure sur ma tête que c’est le premier.
Mme RIMBAUD.- Sur ta tête. Tu n’engages pas grand chose. (Elle revêt son manteau) J’en aurai le coeur net. L’Ugénie connaît mes principes et notre gêne. Je vais lui apprendre à dévoyer ma fille et dilapider nos trois sous. .. J’exige désormais que pour toute course, tu rapportes un ticket. S’il arrive l’invraisemblable, que tu le perdes, j’exige qu’avant même de rentrer, tu retournes t’en faire faire un autre.
VITALIE.- Oui.
Mme RIMBAUD.- Oui, qui ?
VITALIE .- Oui, Maman. Sort Mme Rimbaud.
ISABELLE.- .. ..(à Vitalie) Crois-tu que si je me laissais aller, je ne serais pas comme toi friande de pareils romans ? Mais je sais trop que belle accoutumance fait belle sujétion. Les romans d’amour sont drogues douces qui engendrent dure dépendance.
VITALIE.- D’après toi, j’agis mal ?
ISABELLE.- Selon moi, tu ne fais pas bien.
VITALIE.- D’après toi, il ne faudrait jamais prendre plaisir à rien ?
ISABELLE.- Le travail, seul, fait votre plein de contentement.
VITALIE.- Le malheur, c’est qu’à travailler, je ne fais que mon plein d’ennui.
ISABELLE.- Alors, je n’augure rien de bon de ton avenir. Notre situation de nécessiteux ne te sera pas propice... .. Nous sommes impuissantes, Vitalie. Tu plieras comme je plie. On a affaire à trop forte partie. On sonne trois coups. Isabelle va ouvrir. Entre Frédéric.
FREDERIC.- (embrassant ses soeurs) Petites soeurs des pauvres, bonjour. Misérable taudis, somptueux palais, salut... ...Le prodigue prodige est de retour, parait-il ?
ISABELLE.- Il s’est enfermé à clé. Il dit qu’il travaille. Je vais lui dire que tu es là. Elle sort. Rentre Mme Rimbaud.
Mme RIMBAUD.- (à Vitalie) Ne me joue plus jamais ce tour-là. Si tu nous retranches de nos moyens, je te retrancherai de ta nourriture.
VITALIE.- Je ne le referai plus, je te le promets. (voulant embrasser sa mère) Je te demande pardon, Maman.
Mme RIMBAUD.- (la repoussant) C’est toi qui nous a désunies. A toi de nous réconcilier.
VITALIE.- (prête à pleurer) Maman. S’il te plaît.
Mme RIMBAUD.- (la repoussant) Toujours à me trahir et à me coller. Je te préfère obéissante, et plus loin.
VITALIE.- (pleurant) Je ne supporte pas qu’on soit fâchées.
Mme RIMBAUD.- Tant que mon doute sera en suspens, en suspens sera mon pardon... .. (agacée) Si tu veux te faire pardonner, commence par t’en donner les moyens. (Elle lui montre la porte. Vitalie sort en pleurant.)
Mme RIMBAUD.- (à Frédéric) Dis donc, toi. De quel haut me considère ta femme ? Du haut de sa taille de cigogne ? Quand on est sans fin comme une canne à pêche comme elle, au lieu de se développer de toute sa tige, on se réduit, on s’emboîte les éléments les uns dans les autres. Je l’ai croisée aux Magasins Modernes. Elle a planté ses yeux droit dans les miens comme deux couteaux, et les a maintenus ferme sans ciller ni baisser les yeux. Je l’aurais hachée en morceaux.
FREDERIC.- Ce n’est pas ta bru que tu as devant toi, c’est ton fils, Maman.
Mme RIMBAUD.- Elle est une part de toi. Et cette part de toi m’insulte.
FREDERIC.- Votre femme vous est posée à côté de vous, comme n’importe quelle autre femme.
Mme RIMBAUD.- La déférence qu’elle a pour le mari, elle pourrait l’avoir pour la mère.
FREDERIC.- Le manque de déference, dis plutôt, qu’elle a pour le mari, elle ne manque pas de l’avoir pour la mère.
Mme RIMBAUD.- Pourquoi ? Elle te manque de respect ?
FREDERIC.-C’est à dire. Elle n’en a pas en trop.
Mme RIMBAUD.-Mon pauvre Frédéric. Les sens ont toujours été chez toi, si sensibles. Ta chair t’a rendu si esclave.
FREDERIC.- (éclatant de rire) La chair, Maman. Plût à Dieu. Plût à Dieu.
Mme RIMBAUD.- Tu nierais dur comme fer, plutôt qu’avouer ta dépendance.
FREDERIC.- Si cela était. Que je rendrais grâce au cie. Ma pauvre mère. L’as-tu jamais vue avec d’autres yeux que les tiens ?.. .. Elle est plate comme une falaise. D’où qu’on la regarde, de face, de dos, de profil, en plongée, en contre-plongée, de loin, de près, avec lunettes, sans lunettes, il n’y a pas pour les yeux la plus petite prise où s’agripper. Il faut imaginer des pitons pour monter à l’escalade. C’est un canevas à trous, tellement l’imagination doit se battre pour la broder. Avec elle, le devoir conjugal, c’est les travaux forcés. C’est la retraite idéale pour faire voeu de continence.
Mme RIMBAUD.- Et tu te laisses commander par ça ?
FREDERIC.- (riant, applaudissant) Tout à fait. Un imbécile de bénévole. Un idiot d’idéaliste. Tu as raison.
Mme RIMBAUD.- Que vient faire cet idéaliste en costume de mari ?
FREDERIC.- Justement. Tous les deux détonnent. Je me suis piégé bêtement moi-même. Mes convictions sociales avaient ceint l’écharpe et avaient marié en grande pompe. L’idéaliste avec la fille d’ouvrier. D’où ces émeutes irrépressibles... .. (entourant des bras sa mère) Maman. Parler de la semaine conjugale est une musique bien aigre pour accompagner un samedi familial. Laissons la semaine remâcher ses ennuis, et le samedi savourer ses joies. (il l’embrasse, Mme Rimbaud se laisse faire, droite et raide) Entre Arthur.
FREDERIC.- (allant vers lui, l’embrassant) Mon jeune chien fou.
ARTHUR.- Mon gros saint-bernard .
FREDERIC.-Le bourgeon s’étire en tige. Tu te dessines.
ARTHUR.- (tapotant le ventre de Frédéric) Et toi, tu t’arrondis. Tu prends du bulbe.
FREDERIC.- (froissé) Toujours aussi délicat.
ARTHUR.- Toujours aussi susceptible ?
FREDERIC.- Ne peux-tu glisser sur ce qui défigure ? Ne peux-tu trouver quelques excuses à un embonpoint en considération d’une vie ingrate ?
ARTHUR.-Ah. Ne va pas commencer à développer ton rien. Personne ne s’est jamais décrotté en discourant sur sa crotte.
FREDERIC.- (embrassant sa mère, qui s’écarte malgré elle) Quelle chose est plus proche qu’un frère ? Et quelle chose est plus éloignée ? (Il va pour sortir)
Mme RIMBAUD.- (tournant la tête de côté, à Frédéric, fort) Passer une chose sous silence ne fait pas y penser moins.
FREDERIC.- (s’excusant) Ce mois-ci, on a été très justes. Fin de mois, je te promets, je rattraperai mon retard.
Mme RIMBAUD.- Le mois prochain, je te promets, tes soeurs mangeront double part pour rattraper ce mois-ci.
FREDERIC.- (montrant Arthur) Et lui ? Tu ne le lui dis rien ? Si, au lieu de faire honte à un frère qui aide sa mère, il se faisait fierté d’aider l’aide, est-ce que votre gêne ne s’allègerait pas d’autant ? Flûte à la fin. Pourquoi ce serait toujours le même ? Celui qui s’humilie paie, celui qui humilie ne paie pas. Revoyez votre assiette fiscale, mes chers. Il sort en claquant la porte. Arthur s’assied loin de sa mère, et l’observe avec inquiétude.
ARTHUR.- (à Mme Rimbaud.) Chaque fois que tes lèvres s’entrouvrent, mon coeur se suspend... .. Je t’avais donné un manuscrit à lire. .. .. Tu n’as rien à dire, ou tu ne veux rien dire ?.. .. Sois franche. Tu me blesserais en ne l’étant pas... Je t’en prie. Parle... .. Je suis prêt à tout entendre, même le pire.
Mme RIMBAUD.- Est-ce que je peux te poser une question?
ARTHUR.- Je te le demande. Cent. Mille. Une tonne de questions.
Mme RIMBAUD.-.. Tu ne te fâcheras pas ?
ARTHUR- C’est ne pas la poser qui me fâchera.
Mme RIMBAUD.- Qu’est-ce que tu as voulu dire au juste ?
ARTHUR.- (en rage) Enfin, tu sais lire ? Cite-moi dans ce texte, cite-moi un seul mot ou expression qui ne soit pas d’usage courant. Lis-moi, dans ce tissu de phrases, une seule qui ne soit pas totalement transparente.. ..Tu veux que je te dise ce que ça veut dire? Ca veut dire exactement ce que ça dit, littéralement, et dans tous les sens... .. Qu’est ce que j’allais m’illusionner ? Comme lectures, comme un chien tu n’as jamais promené ton esprit la truffe au sol plus loin que le coin de la rue. Comment me mesurerais-tu à l’envergure d’aigle des classiques?.. .. Crois en quelqu’un qui les connaît comme lui-même. Ce que j’ai fait a la même valeur que ce que le meilleur a fait de meilleur. Ca vaut un million de tes feuilles de chou. Sous peu le confirmeront mille plumes.
Mme RIMBAUD.- Tu m’as demandé d’être franche.
ARTHUR.- Tu as dit ce que tu as pensé. Ou plutôt, tu as dit que tu ne pensais rien. Je t’ai laissé ne penser rien. M’y suis-je opposé ?
Mme RIMBAUD.- On dirait que tu es fâché.
ARTHUR.- Je le suis. Que tu ne penses rien. Peu importe. Tous les discours du monde ne feront pas que quelqu’un qui ne pense rien, pense un cheveu de plus. Je me tais. Je suis sans voix.
Mme RIMBAUD.- On peut tourner la page ?
ARTHUR.- Et clore le chapître. On peut. Il faut. Tu le dois. Je me tais.
Mme RIMBAUD.-...Tu as écrit, et à ce que tu as écrit, tu as écrit le mot fin. Quelle suite vas-tu donner à cette fin ?
ARTHUR.- Je ferai 20 copies que j’enverrai à 20 éditeurs. L’éditera le mieux offrant.
Mme RIMBAUD.-.. .. Et si tu n’as pas de réponse ?
ARTHUR.- Impossible. C’est une chose qui ne peut être.
Mme RIMBAUD.-.. .. Et si par impossible, tu n’as pas de réponse quand même ? Tu as déjà sollicité dans le passé, en vain.
ARTHUR.-.. Si, à la parole, répond le silence, au silence répondra le silence.
Mme RIMBAUD.- C’est à dire ?
ARTHUR.- Je l’ai dit. Je me tairai. Je me coudrai la bouche.
Mme RIMBAUD.- 8 jours ?
ARTHUR.- Tout à fait. Tout de suite.
Mme RIMBAUD.- Dans 6 mois.
ARTHUR.- (agacé) Est-ce que je n’ai pas dit ce que j’ai dit ? Parle-t-on devant une salle vide ? Devant des sourds, on ne peut être que muet. Si ce qui est écrit là ne se lit pas, comment autre chose s’écrirait-il ? Je te donne ma parole que, de ma vie, cette main ne prendra plus la plume que pour remplir des formulaires.
Mme RIMBAUD.- Et qu’est-ce que tu feras ?
ARTHUR.- Je me livrerai à l’activité commune. Je perdrai ma vie à la gagner.
Mme RIMBAUD.- Tu t’y engages ?
ARTHUR.- Je le jure sur ma tête.
Mme RIMBAUD.- Sous cette réserve, je te prêterais bien volontiers mon aide.
ARTHUR.- Ton aide ?
Mme RIMBAUD.-Je faciliterais ton édition. Je paierais l’impression.
ARTHUR-(en rage) M’éditer à compte d’auteur ? L’infamie de l’infamie. Il n’y a pas pour un auteur, pire dégradation.
Mme RIMBAUD.-Ne va pas pousser pas des cris d’orfraie. Qui ne fonde son entreprise de ses propres fonds ? Tu accuses les éditeurs d’être frileux, de ne pas oser mettre le nez dehors. Si tu ne l’oses pas toi-même, comment le demanderais-tu à un autre ?
ARTHUR.-.. Tu ferais ça pour moi?
Mme RIMBAUD.- Sous la condition dite.
ARTHUR.- .. Tu pourrais le payer ?
Mme RIMBAUD.- Tu ne te soucies pas de mes revenus. Pourquoi te soucier de mes dépenses ?
ARTHUR.-(découragé).. Si tu acceptes, j’accepte.
Mme RIMBAUD.- Tu me promets que si ton livre fait faillite, tu mettras ton écriture en liquidation ?
ARTHUR.- Oui.
Mme RIMBAUD.- Que tu lâcheras ta malfaisante chimère pour t’adonner à un honnête gagne-pain ?
ARTHUR.- Oui.
Mme RIMBAUD.- Que les affres de la déception mortes, tu ne renaîtras pas en proie au supplice d’un nouvel espoir ?
ARTHUR.- Impossible ! Ce serait contre tout honneur.
Mme RIMBAUD.- J’en prends note... .. Je paie ton impression.
ARTHUR.- (se jetant aux genoux de Mme Rimbaud et serrant ses jambes) Vive toi. Telle que je t’avais perdue. Ange d’ange. Maman... .. Les éditeurs sont des vautours. Je serai plus rapace que les rapaces. Je serai plus toi que toi. Repose-toi sur moi... .. Sous peu, je te soumettrai des devis. Il sort.
5.
Paris. Une brasserie d’hôtel. Gill rencontrant Forain et Dufour.
GILL.- Forain ! Si tu ne veux pas en avoir plein les mains, ne t’aventure pas trop là-bas. (Forain a un air interrogatif) .. Tu ne sens rien?.. .. Hume... .. Une odeur sui generis ?.. .. Non ? .. ..Le galopin couche ici dans ses couches.
FORAIN.- Arthur ?
GILL.- Arthur.
FORAIN.- Dans cet hôtel ?
GILL.- Dans cet hôtel.
FORAIN.- (à Dufour) Vous le cherchiez. Vous tombez bien : il vous tombe sous la main. (à Gill) Je te présente : Pierre Dufour. Signe particulier : enragé du dit Arthur. Tous les déchets du sus-nommé, pellicules, rognures d’ongle, morve séchée, petites crottes, rots en bouteilles, pets en flacons, tout est répertorié, collectionné avec passion par le fanatique ici présent. Il se fait gloire de se faire un musée de son oeuvre courante. (à Dufour) Bénissez votre chance. Vous êtes à pied d’oeuvre.
GILL.- .. (à Forain, montrant une plaquette de vers) Tu as reçu l’opus du cul ?
FORAIN.- (riant) L’opus du cul ?
GILL.- Maître défécateur vient de torcher quelques feuillets. Trois fois rien. Quelques pages, c’est gros comme un livret matricucule...(sortant la plaquette de sa poche) .. Il y a trois jours, figure-toi, le dit Maître a déposé en personne son dit papier chez des ex, des critiques, des auteurs, avec, pour seule mention à l’intérieur, son nom, et l’adresse de cet hôtel. Cela lui ressemble si peu de se saigner aux quatre veines pour se payer un lit, au lieu de réquisitionner l’habitant, que j’ai voulu vérifier. Il s’est bien offert le luxe d’un lit payant.
FORAIN.-(feuilletant la plaquette) Tu l’as lu ?
GILL.- Du hurlement. L’habituel.
DUFOUR.-.. Je vous demande pardon. Vous me prêteriez cette plaquette le temps que je la recopie ?
GILL.- Je vous ferai même une fleur. Je vous l’offre. A une condition.
DUFOUR.- Oui ?
GILL.- Que vous me juriez de ne pas me la rendre.
DUFOUR.- Ah ! Monsieur. Que je vous sais gré.
GILL.- Et moi donc ! Vous ne pouvez savoir combien. Forain fait signe à Gill, ils sortent. Entre Arthur, qui commande un café en passant et va s’asseoir à une table. Dufour qui a mis la plaquette dans sa poche, s’assied à une autre. Le garçon apporte à Arthur le café et quatre enveloppes grand format.
Le garçon.- (tendant les enveloppes à Arthur.) Pour vous. Pour vous. Pour vous. Et pour vous.
ARTHUR.- Merci.
Le garçon.- Une enveloppe est déchirée. Le livre est à moitié sorti.
ARTHUR.- Peu importe.
Le garçon.- L’inscription sur la couverture m’a sauté aux yeux. C’est votre nom.
ARTHUR.- Oui.
Le garçon.- Ils vous le renvoient tous ?
ARTHUR.- Ce sont les derniers. Je vous ai bien ennuyé ! Il est juste que vous soyez justement indemnisé. (Il lui donne de l’argent)
Le garçon.- (repoussant l’argent) Je n’en veux pas. C’est de l’argent gagné à rien.
ARTHUR.- Je vous en prie. Ne me blessez pas.
Le garçon.- Si vous aimez jeter l’argent par les fenêtres, libre à vous. (Il sort) Arthur défait les paquets en se cachant. Dufour ne peut pas s’empêcher de lui jeter des regards.
ARTHUR.- (à Dufour) Qu’est-ce qu’il y a ?
DUFOUR.- (montrant la plaquette) J’ai beau retenir mes yeux, ils filent vers leur auteur.
ARTHUR.- Vous avez lu ce fatras ?
DUFOUR.- Vous faites erreur. C’est l’inverse d’un fatras.
ARTHUR.- Faut-il que vous soyez jeunet pour que cette bordée de jurons vous impressionne. Les jeunots comme vous adorent les grossièretés. Un conseil. Ne vous attardez pas à l’étage de cet âge. Coupez au plus vite cette queue de têtard qui traîne après vous comme une casserole. .. ..Croyez-en vos aînés, les lettrés. Ils sont tous unanimes à dire que cette plaquette ne vaut pas tripette. Prenez leur arrêt souverain pour parole d’évangile. C’est du pipi de chat. Leur donne raison leur raison unanime.. .. Ah. Allez-vous en. Sort Dufour.
ARTHUR.- (pour lui-même, brandissant les enveloppes) Avoir été aussi longtemps sûr de quelque chose d’aussi faux. Se croire de la plus riche veine poétique, et se découvrir du sang de navet. Comment, en toute bonne foi, peut-on être à ce point son propre imposteur.. ..(Il se lève, va vers un panier à papier) Vieille passion, divorçons... .. N’espérons plus. Désespérons. Il jette les enveloppes dans le panier à papier et sort.
quatre
1.
Charleville. L’appartement des Rimbaud. La cuisine. Mme Rimbaud, assise, Isabelle, Vitalie.
Mme RIMBAUD.- (à Isabelle) Qu’est-ce qu’elle dit qu’elle a ?
ISABELLE.- Elle ne se sent pas bien. Elle dit qu’elle peine à rester debout.
Mme RIMBAUD.- (à Vitalie) Qu’est-ce qu’il y a ? (Vitalie écarte les bras et se domine pour ne pas pleurer) On s’apitoie sur soi ?(Vitalie pleure) .. Tu t’inquiètes de ma santé à moi ? Qui s’en soucie? Tu t’es demandé pourquoi il m’arrivait de boiter ?.. .. J’ai tout le côté pris. Une sensibilité de la moitié de la tête, une pression sur la face interne du globe de l’oeil, une demi-surdité de l’oreille, des ganglions à l’aisselle, un vaisseau lymphatique du bras enflé et rouge, une éruption de vésicules au pouce, des ganglions à l’aîne, le pied rouge et enflé. Est-ce qu’il n’y a pas pour l’imagination de quoi battre la campagne ? Ca peut être le pire. Ca doit être le pire. Est-ce que j’ai jamais dit un mot ? Il faut que tu te plaignes pour que j’en fasse état. Qui écoute son mal, l’augmente. Va oublier le tien en lavant l’escalier. (sort Vitalie) On frappe.
Mme Rimbaud.-(à Isabelle) .. ..Dis que je ne suis pas là. Isabelle va ouvrir, laissant la porte entrouverte. Au bout d’un moment, elle revient, très émue.
ISABELLE.- Maman. C’est Monsieur Verlaine. L’ami d’Arthur. Celui qui a publié des livres !
Mme RIMBAUD.- Comme un nom un peu connu te retourne les sangs ! .. Ne me fais pas honte. Reprends ton sang froid, ma fille...(Isabelle se calme) .. D’une voix posée, va lui dire qu’Arthur n’est pas là.
ISABELLE.- (y allant, puis revenant, toujours émue) Maman. Monsieur Verlaine se fait pressant. Il aimerait te voir.
Mme RIMBAUD.- (haut, à travers la porte entrouverte) Enfin, Monsieur. Qu’avez-vous à réclamer ? Vous n’étiez plus maître de vous. Tout homme a droit de à protéger sa vie.
PAUL.- (passant sa tête par la porte entrouverte) Que vous vous trompez. Je n’éprouve pour votre fils que gratitude et reconnaissance. (Il entre dans la cuisine, il est très élégant) Non seulement, à bon droit, il a fait ce qu’il devait, il s’est sauvé de moi, mais, contre toute attente, il m’a sauvé de moi-même ! Sachez ce que vous ne savez pas. Cette année de prison m’a converti. J’ai retrouvé ma foi perdue. Je crois de nouveau en Notre Sainte Mère l’Eglise. Je n’ai plus que la ferme résolution de faire le bien.
Mme RIMBAUD.- Isabelle, tu n’as pas fini tes devoirs et tu as encore des leçons.
ISABELLE.- Mais, Maman.
Mme RIMBAUD.- Mais, Isabelle.
ISABELLE.- Oui, Maman. (elle sort)
Mme RIMBAUD.- Soyons clair, Monsieur. Je n’ai pas dételé mon fils de son colportage d’écritures, pour que quelqu’un l’y attelle de nouveau. Il est hors de question que je mette qui que ce soit de son ancienne vie en relation avec lui.
PAUL.- Exigence justifiée. Je vous rassure. ..Mais, je vous en prie, Madame. Décriez l’ancien article, ne décriez pas le commerce. Je ne veux rien moins que de votre fils le double salut. Il a perdu la foi de son enfance, et la poésie de sa jeunesse. En lui rappelant la première, je veux qu’il retrouve la seconde. La voix qui prêche la bonne parole aux foules a toujours fait bonne recette. Tout ce qui est parole sainte s’est toujours vendu son poids d’argent. Les poètes chrétiens ont fortune faite.
Mme RIMBAUD.- Des mots. Changer de chanson ne changera en rien la chanson. Je ne suis pas de votre avis. Bénite ou pas, la poésie, c’est toujours ces mêmes trois pois chiches pas cuits, auxquels personne ne touche et qu’on laisse au bord de l’assiette.Le moins qu’on puisse dire, c’est que la poésie ne nourrit pas son homme.. .. Dussé-je le chanter sur tous les tons jusqu’à la fin de mes jours, la seule façon sûre, pour Arthur, de gagner sa vie et celle des siens, c’est d’exercer la profession de professeur. Elle est taillée pour lui, comme lui est taillé pour elle. C’est sa seule voie. Je ne démordrai jamais de cela.
PAUL.- Vous oubliez qu’une profession emprisonne. Une profession est une cage en fer, où on vous force à entrer, qu’on vous force à occuper toute et elle seule. Que se passe-t-il au bout d’une vie de cette vie-là ? On sort courbé à vie. Celui qui exerce une profession se condamne à se déformer pour ne plus remplir qu’une fonction unique. Il développe une faculté et laisse s’atrophier toutes les autres. Celui qui vit une vie d’infirme, quel sentiment l’inspirera toute sa vie sinon le sentiment de son infirmité ?
Mme RIMBAUD.- .. .. En somme, gagner notre pain, c’est bon pour moi ? Le gagner où je le peux, comme je le peux, de qui je le peux, livrer chaque mois l’ignoble bataille du loyer et du gaz, m’enliser chaque année un peu plus dans la boue de notre dette, avec la peur affreuse qu’un beau jour, on ne nous livre plus, c’est bon pour moi ?
PAUL.- .. Vous avez des dettes ?
Mme RIMBAUD.- C’est trop très aimable à vous de m’en faire honte.
PAUL.-Non. Non. C’est moi qui m’en fais honte.
Mme RIMBAUD.- Je ne décrivais que notre tableau.
PAUL.-.. Que craignez-vous qu’on ne vous livre plus ?
Mme RIMBAUD.- La chose est grossière et triviale.
PAUL.- Plus que les besoins élémentaires ?
Mme RIMBAUD.- Ni plus, ni moins. Autant.
PAUL.- C’est me dédaigner que croire que je dédaigne les choses humbles. Ne cachez pas à l’ami de votre fils ce que vous ne cacheriez pas à votre fils. Je vous en prie. Que craignez-vous qu’on ne vous livre plus?
Mme RIMBAUD.- .. .. Le charbon. .. .. Dieu m’est témoin que je vous ai vidé mon sac sur votre prière.
PAUL.- (sortant de l’argent et le mettant sur la table) Jamais je ne supporterais que ma mère se ronge les sangs pour une chose aussi nécessaire.
Mme RIMBAUD.- Je ne fais pas l’aumône. Je ne vous demande pas la charité.
PAUL.- (le repoussant vers elle) Ce n’est pas charité, c’est justice. Mon excès paie votre manque. Ca vaut moins que ça paie. Avec les moyens que j’ai, c’est encore moi qui suis en dette.
Mme RIMBAUD.- Si vous croyez m’acheter, vous vous trompez.
PAUL.- Quand c’est à vous que je suis vendu ? Je me porte partie civile contre votre fils ! J’assure votre défense. L’art n’est pas cet orgueilleux, qui se fait servir, c’est cet humble, qui sert. Alors qu’on est dans sa pleine force, être à la charge d’une mère sans ressources, c’est une ignominie. Sa conduite est inqualifiable... .. Vous m’avez dicté mon devoir : lui remontrer ses devoirs. Vous pouvez et vous devez me faire confiance. Je me ferai votre voix.
Mme RIMBAUD.- Je m’abandonne à vous. Ne me décevez pas.
PAUL.- Fiez-vous en moi comme en vous-même.
Mme RIMBAUD.- (écrivant sur un bout de papier) Il habite à Stuttgart, chez un particulier. Il est précepteur de son fils.
PAUL.- Je vous jure qu’il m’écoutera et m’entendra. Paul sort, puis Mme Rimbaud prend l’argent et sort.
2.
Stuttgart. Une rive du Neckar. Arthur, en bourgeois, descend et ne quitte pas des yeux Paul, qui descend de même, plus loin, les mains dans les poches.
ARTHUR.- (ne quittant pas Paul des yeux montrant ses mains dans les poches, ricanant) On ne se gratte pas. On ne touche à rien. Le vaillant petit soldat sort ses mains des poches.(Paul ne comprend pas, regarde ses mains dans les poches ce qu’elles ont) Tu as toujours été amateurs de farces et attrapes. Je n’aimerais pas que tu me sortes un diable de ta boîte.
PAUL.- (comprenant) Tu fais erreur. Je suis animé des intentions les plus pures. C’est ce que j’ai appris de toi qui m’a donné du souci. .. ..Arthur. Comment peux-tu te nuire à ce point ? On m’a dit que tu n’écrivais plus ?
ARTHUR.- Tout à fait. Guéri. Qui te l’a dit ? ....(montrant sa main) Vice solitaire. Défait... ..Plus de durillon au doigt. Plus de crampe au bras. Main merveilleusement dispose. Vaque le plus aisément du monde comme tout un chacun, à laver, coudre, brosser, cirer, clouer, visser. L’esprit , prodigieusement libre, pour se consacrer à la sacro-sainte étude de mon budget : ce que je gagne, de ce que je dépense, ce que je mets de côté. Libre magnifiquement pour s’adonner au culte divin du comment faire carrière. L’élite des passe-temps.
PAUL.- Comment peut-on se porter atteinte, comme tu fais ?.. ..Quand on a un encrier plein de talent comme toi, c’est un crime de laisser sécher sa plume.
ARTHUR.- Il n’y a qu’un crime, celui d’être désuet. Main à la pâte et bouche cousue, tel est le cours du temps. Debout. Au travail. Il est l’heure. Et l’homme, joyeux, se lève, se brosse les dents, noue ses lacets, embrasse sa femme, et va joyeusement à son travail... ..Résolument moderne. Etre à la pointe.
PAUL.- Tu comptes passer ta vie à te nourrir de cette ration-là ?.. .. Est-ce de trois miettes qu’on rassasie une faim insatiable ? .. .. Pourquoi ne ferais-tu pas comme moi ? Si tu frappais au vieux porche ? C’a été outrageusement repeint et fardé, ignomineusement dénaturé et défiguré. La bondieuserie saint-sulpicienne l’a affadi et édulcoré on ne peut plus. Mais, lessivée, nettoyée, la religion retrouve toute sa force et sa verdeur.
RTHUR.-Non ?
PAUL.- Si.
ARTHUR.- Pénitence, au pénitencier ? La cellule de prison, monastique ?
PAUL.- Ma libération, ma rédemption.
ARTHUR.- Réendossé le vieil habit, tel qu’il était ?
PAUL.- Tel qu’il était, le vieil habit.
ARTHUR.- Sans le recouper, le rajuster ?
PAUL.- Sans le recouper, le rajuster.
ARTHUR.- Tel quel, le vieux bâti, le vieux patron ?
PAUL.- Le vieux bâti, le vieux patron, tel quel.
ARTHUR.- Les boutons ne te sautent quelque part ?
PAUL.- Que cache le masque de l’ironie ? Le visage de la souffrance. Tu railles trop pour ne pas désespérer. .. .. Arthur. Viens à résipiscence. C’est quand on avoue qu’on souffre qu’on peut espérer guérir. Qui sait mieux que toi le vrai ? On ne distrait un ennui sans fin que par de l’absolu. On ne lave une mer de boue que par un océan d’innocence. Retrouve l’innocente foi de ton enfance. Convertissez-vous, ta poésie et toi, à la religion, et ta poésie et toi, vous ferez votre double salut et votre double fortune.
ARTHUR.- Epargne ta peine. Tu frappes en sourd à la porte d’un sourd.
PAUL.- Tu préfères renier trois fois et trois fois désespérer ?
ARTHUR.- Tu te fatigues pour rien. Economise ta salive.
PAUL.- N’est-il pas dommage, par orgueil et entêtement, de ne pas recouvrer la paix de l’âme et la sécurité de ses jours ?
ARTHUR.- Tu perds ta peine. Au lieu de t’entêter dans tes idées fixes, que ne vas-tu pas t’aérer l’esprit. Ouvre-toi aux beautés du monde. Fais un peu de tourisme. Visite les curiosités de la ville. Stuttgart abonde en singularités. .. .. Si tu ne pratiquais pas, depuis peu, une censure morale aussi rigoureuse, je t’aurais bien recommandé, dans certain théâtre tout proche, certaine scène lascive. Cela te distrairait.
PAUL.- Lascive ? Id est ?
ARTHUR.- Mais tu as fait voeu de chasteté.
PAUL.- Mais encore ?
ARTHUR.- Je ravale mes mots. Je ne tenterai pas le diable.
AUL.- Qui croit au diable, toi ou moi ? Laisse le diable dans mon camp.
ARTHUR-Tu n’a pas entendu ce dont je te parlais... .. Il s’agit d’une de ces pensions aussi closes que libres sont leurs pensionnaires.
PAUL.- Inutile de la marquer d’une lanterne rouge. J’avais compris. Et qu’est ce qui se joue sur cette scène, que tu lui mettes trois étoiles?
ARTHUR.- Il y a dans la troupe, certaine personne, qui par la liberté de son jeu, mérite que l’amoureux de l’amour lui manifeste quelque intérêt.
PAUL.- Vraiment ?
ARTHUR.- Vraiment. On ne peut pas en imaginer une qui soit plus selon votre coeur. Elle est d’autant plus parfaite qu’elle ne sait pas qu’elle l’est. Elle a les qualités d’un sexe comme de l’autre : réservée comme une jeune fille, osée comme un garçon. Elle donne si bien à sa chair toute son âme, et à son âme toute sa chair, que de péché elle fait vertu, et de vertu péché. C’est un de ces êtres, que toute sa vie, on rêve de connaître, et que toute sa vie, on se fête d’avoir connu.
PAUL.- Toi, tu me montes un bateau.
ARTHUR.- Exact. J’invente de toutes pièces.
PAUL.- .. Elle doit être très demandée.
ARTHUR.- Justement non. Délicate et timide, elle n’attire que les délicats et les timides.
PAUL.- .. Elle ne doit pas être donnée.
ARTHUR.- Justement non. Elle compte tellement dans son prix la moitié de son plaisir, qu’elle ne compte au client que l’autre moitié.
PAUL.- Toi, tu te paies ma tête.
ARTHUR.- Exact. Et le reste par-dessus le marché.
PAUL.- .. Elle ne doit pas monter avec n’importe qui.
ARTHUR.- Justement non. C’est hors d’elle d’être autre avec les uns qu’avec les autres.. Mais je te tente. C’est mal.Ce n’est pas parce que tu respectes que je ne crois plus, que je peux ne pas respecter que tu crois de nouveau. Je ne dis plis mot. Je sais trop quels péchés mortels encourent quelles sanctions éternelles.
PAUL.- Penser sans cesse au péché qu’on ne commet pas est un péché plus grave que le bref péché lui-même qui, en se commettant, se libère de lui.
ARTHUR.- Non. Le remords te rongera. Je me sentirai coupable que tu sentes coupable.
PAUL.- C’est ne pas le commettre qui me rongera. Ne pas le faire et ne cesser de le regretter, c’est-à-dire y penser sans cesse, est un péché cent fois pire.
ARTHUR.- A peine converti, tu ne te renieras pas, pour, à peine renié, te convertir à nouveau. PAUL.- Il est de la nature du converti que sa conversion soit quotidienne... Assez de tes scrupules. Ma vie future me regarde... .. L’adresse du boxon, sans traîner.
ARTHUR.- C’est contre mon gré.
PAUL.- Et sur mon insistance.
ARTHUR.- Tu as de quoi écrire ? .. ..Föhoküstrasse.. (Il recule)
PAUL.- Comment ça s’écrit ?
ARTHUR.- Comme ça est. .. .. Föhoküstrasse.. (Il recule)
PAUL.- (Arthur éclate de rire, Paul lui lance des cailloux) Démon ! Tu feras donc toujours des cartons sur moi ! Tu me tireras toujours au pigeon ! Je serai à jamais ta tête de Turc ! Je serai pour l’éternité ton souffre-douleur ! Satan! Belzébuth ! Aspharoth ! (Ils sortent)
3.
Roche. La ferme des Rimbaud. Mme Rimbaud. Entre Frédéric, avec seaux de peinture, pinceaux.
FREDERIC.- (déposant le tout) Voilà. C’est fini. Un toit couvert de nouvelles tuiles, des volets raccommodés, des murs blanchis. De la tête aux pieds, la maison est comme neuve. Ta maison te plaît comme ça ?
Mme RIMBAUD.- Oh. Ma maison.
FREDERIC.- Ta maison, oui. Elle est tienne.
Mme RIMBAUD.- Elle n’est mienne qu’à mon corps défendant. C’est toi qui as fait mon siège pour que j’accepte l’héritage. Je n’ai eu, depuis, que trop l’occasion de regretter de t’avoir cédé.
FREDERIC.- Aucune demeure n’est plus digne de nous qu’elle, Maman.
Mme RIMBAUD.-(raillant) Et personne n’est plus digne d’elle que nous. Vrais gentilshommes pour vraie gentilhommière.
FREDERIC.- Si nous ne nous apprécions pas à notre valeur, qui le fera ?
Mme RIMBAUD.- (sarcastique) Gens de qualité, affirmons nos qualités. Affirmons notre haut du panier. La maîtresse de maison : plaquée sans le sou. Le fils aîné : sans le sou, qui plaque. L’autre ? Bonne, au pair. La fille aînée : s’essouffle à suivre en classe. L’autre : s’essouffle dès qu’elle sort un pied hors du lit. La fine fleur.
FREDERIC.- Qu’est-ce qui est nous ? Les cartes qu’on nous a distribuées, ou le jeu que nous jouons ? Cette maison nous donne existence.
Mme RIMBAUD.- Pour toi, être propriétaire, c’est exister ?
FREDERIC.- Oui. Cent fois oui.
Mme RIMBAUD.- Impôt de succession, frais de notaire, taxe des portes et des fenêtres, taxe foncière, taxe d’habitation, primes d’assurance, frais d’entretien, tes dépenses, ça, nous existons. Je préférais cent fois plus notre état de locataire, figure-toi, où nous existions pourtant cent fois moins.
FREDERIC.- Mes dépenses ne devaient-elles pas être faites? Est-ce que je n’y ai pas mis du mien ?
Mme RIMBAUD.- Que tu aies mis du tien a-t-elle empêché tes dépenses? Rien ne peut venir de rien. Une maison, mon pauvre ami, a mille fois moins besoin d’un fils qui bricole que d’un homme qui gagne.
FREDERIC.- Je suis prêt à être cet homme-là. J’ai frappé à Dieu sait combien de portes. Un silence.
Mme RIMBAUD.- Si elle n’était pas si dégradante, je serais bien faite l’écho de l’offre de Monsieur Bonnetier.
FREDERIC.- Il t’a fait une offre et tu ne m’as rien dit ?
Mme RIMBAUD.- Personne ne peut porter le regard sur un pareil métier sans détourner les yeux de honte.
FREDERIC.- Il n’y a pas de métier si indigne qu’il soit moins indigne de ne pas en avoir.
Mme RIMBAUD.- Dire même quel il est, c’est s’insulter. L’exercer t’avilirait trop, et nous avec toi.
FREDERIC.- Il ne vous avilirait que s’il m’avilissait. .. ..Si tu me laissais seul juge ?
Mme RIMBAUD.- Monsieur Bonnetier te propose de l’aider à sa ferme. Dans la liste des professions, celle-ci porte un nom très cru.
FREDERIC.- ..En quoi est-ce dégradant ? Quelle famille a jamais eu les semelles boueuses ? La terre ! Ancêtre des emplois, emploi des ancêtres. Première richesse, première noblesse. Métier principal, tous les autres ne sont que des passe-temps. C’est me sous-estimer que croire que je le sous-estime. .. .. Dis m’en plus long. Monsieur Bonnetier me donnerait un salaire ?
Mme RIMBAUD.- Il te nourrirait et te paierait moitié en argent, moitié en produits de la ferme.
FREDERIC.- Trois en un. Tu remplis ton escarcelle, tu ne la vides pas, et je ne te coûte rien. Je repousserai un gagne-pain, qui me fait tant gagner? Mme Rimbaud écrase une larme.
FREDERIC.- (se précipitant à genoux devant sa mère) Maman... .. Si l’argent est misérable, permets que ce qui le fait gagner le soit aussi. Ce qui compte en fin de compte, n’est-ce pas qu’on soit heureux ? Dieu sait jusqu’où je m’abaisserais, pour qu’un sourire à jamais ne quitte pas ton visage... Que j’ai hâte de te plaire. Quand est-ce que je commence ?
Mme RIMBAUD.- Demain matin, à 4 heures.
FREDERIC.- Tu ne désespérais donc pas que j’accepte. Rien ne m’honore plus que ta confiance. (Il la serre dans ses bras) Mme Rimbaud se dégage et se tourne vers la porte ouverte.
Mme RIMBAUD.- Isabelle. (apparaît Isabelle) Tu étais chez elle. Qu’est-ce que j’avais dit ?
ISABELLE.- Mon pauvre coeur n’a pas pu résister à ses larmes.
Mme RIMBAUD.- Pleurer, c’est l’humidité des coeurs secs.Tu ne pourrais pas être moins soluble ? Comment peux-tu t’opposer à mes volontés ?
ISABELLE.- Elle se rappelle à toi. Elle soupire après ta visite.
Mme RIMBAUD.- Qu’a prescrit le médecin ? Repos absolu. Pour sa guérison, je double la prescription : j’interdis les visites. Je veux hâter son rétablissement. Si elle veut me voir, qu’elle se lève.. ..(elle se lève, revêt son manteau) Je sors pour la journée.
ISABELLE.- Bien, Maman. Sort Mme Rimbaud.
ISABELLE.- ..(à Frédéric, qui va et vient) Ce qui me stupéfie chez toi, Frédéric, c’est que tu sois redevenu célibataire avec tant de facilité ! Qui devinerait à te voir que tu es chef de famille et père de deux fillettes ?
FREDERIC.- Tu sais, même marié, je n’étais plus marié depuis belle lurette.
ISABELLE.- Tu dis ce qui t’arrange.
FREDERIC.- Je dis ce qui est. Tu n’as pas vécu ce que j’ai vécu. Je t’en prie, n’aie pas cette moue sceptique. Si elles ne m’avaient pas poussé vers la porte, crois-tu que j’aurais eu la force de partir ? .. ..Combien de fois n’ai-je pas surpris, en rentrant, Monique, rieuse, bavarde, détendue. Il suffisait qu’elle me voie sur le seuil pour qu’elle se rembrunisse. Je ne pouvais même pas me raccrocher à la bouée que mon salaire les faisait vivre. Son salaire à elle suffit à leur subsistance. Juge quels liens pouvaient nous laisser liés... .. Quant aux filles, dès qu’elles le pouvaient, elles s’envolaient comme des moineaux. N’importe quel blanc-bec de leurs copains avait le pas sur moi... .. J’avais pour elles trois de moins en moins d’existence, si bien que j’ai résolu de n’en avoir plus du tout. Je suis sûr qu’elles ne se sont aperçues que je n’étais plus là que par leur soulagement à ne plus me voir. Qui va s’imposer à qui ne pense qu’à le fuir ?.. .. Maman, elle, ne craint pas d’avouer son infirmité d’argent. Elle me fait l’honneur de compter sur ma béquille. Un pauvre salaire cher payé par un travail ingrat, elle l’apprécie plus que son prix. Auprès de qui peut-on désirer rester plus qu’auprès d’elle? Entre Arthur, qui regarde à droite, à gauche, cherchant des yeux sa mère.
ISABELLE.- (à Arthur) Elle est partie pour la journée. (à Frédéric, continuant la conversation) Il ne t’est jamais venu à l’esprit que tu reproduis ton père ? Tu as quitté ta famille, comme il a quitté la sienne.
FREDERIC.- Sauf que pour mes enfants à moi la subsistance est assurée.
ISABELLE.- Tu reproches à tes filles leur indifférence ? Mais est-ce la manière des enfants de témoigner sans cesse à leurs parents leur attachement? Leur manière d’aimer, n’est-ce pas de jouer et de rire en toute quiétude entre leur père et leur mère ? Mais quel n’est pas leur détresse si leur père ou leur mère vient à manquer.
FREDERIC.- Tu préfères que la famille soit le champ clos d’une guerre continuelle ? Des guerres conjugales, qui en réchappe sain et sauf ? Plutôt que des rixes continuelles qui écharpent tout le monde, ne vaut-il pas mieux que chaque éclopé arrête le combat et se retire sous sa tente ?.. .. Tu dis que j’ai reproduit Papa. Je me souviens de Papa comme d’une brute vociférante, le poing levé comme une masse, crachant des jurons. De Maman, comme d’une Gorgone hurlante, les yeux fulgurant d’éclairs, les griffes en avant comme une harpie. Pourtant, est-ce qu’ils sont comme ça, quand ils sont pour eux ? (à Arthur) Lors de ton voyage vers chez lui, ses proches ont loué de Papa, sa gentillesse, sa modestie, sa culture. Maman, de son côté, ne peut pas être plus maîtresse d’elle qu’elle est. Elle plie le monde de sa main de fer. Il n’est personne au monde dont elle ne vienne à bout. Finalement, un père nous manque-t-il tant que cela ? Le caillou maternel nous affûte comme des couteaux. Notre vie d’orphelins ne nous a ni amollis ni débilités. Nous sommes vifs, alertes, éveillés. Nombre d’enfants pourvus d’un père et d’une mère sont dans un état pire.
ARTHUR.- Pauvre âne.
ISABELLE.- (d’un ton de reproche) Arthur !
ARTHUR.- Pauvre mulet. .. .. Tu as le nez bouché que tu ne sentes pas que, si les parents s’en tirent les braies nettes, nous en avons, nous, plein les couches ?.. .. Qui, pourtant, a commis qui ? Nous eux, ou eux, nous ? Qui nous a pondus dans cette province pourrie ? Qui nous a nichés dans ce taudis, pleurant et hurlant tout ce qu’on pouvait ? Si déjà ils nous mettaient au monde, poulains vacillants, faons titubants, n’avaient-ils pas pour impérieux devoir, de ne nous laisser, comme tout mammifère digne de ce nom, que finis, achevés, debout, en état de vivre ? Placés, bien placés? Les parents ne peuvent s’absoudre du péché de donner l’existence à de la descendance, qu’en s’infligeant la pénitence de lui donner une profession digne d’elle. Faire des incapables et les abandonner à leur incapacité, c’est un crime. Ils s’entendent pour copuler, qu’ils s’entendent pour élever. .. Il n’y a qu’une chose de vraie sur terre, imbécile, c’est que nous sommes des laissés pour compte. (à Frédéric) Et toi, en défendant les parents, tu prêches pour ta paroisse. Tu es aussi criminel vers tes enfants que l’a été envers nous notre père. Un silence.
ISABELLE.- .. (à Arthur.) Ta recherche d’un emploi d’interprète a donné quelque chose ?
ARTHUR.- Pas la plus petite graine. J’ai glané partout. Les agences n’ont pas de place pour moi. Voilà où nous en sommes. Il faut nous en passer par nous placer nous-mêmes. Arthur se lève, se plante devant la porte de la chambre de sa mère. (indiquant de la main cette porte).. Le moment est venu d’en avoir le coeur net.
ISABELLE.- D’en avoir le coeur net ?
ARTHUR.- (montrant la chambre de sa mère) Il est temps de consulter le premier tiroir de sa commode. (Il va vers un placard de la cuisine qu’il ouvre)
ISABELLE.- Tu ne peux pas vouloir ça.
ARTHUR.- Je le veux, et toi aussi.
ISABELLE.- Encore heureux que tu ne le puisses pas. Son tiroir est fermé à clé, et elle a les clés sur elle.
ARTHUR.- (D’une boîte à outils, il sort un burin) Un pêne fermé est un pêne qu’il faut ouvrir, fut-ce avec peine.
ISABELLE.- Tu n’oseras pas le forcer.
ARTHUR.- Elle ose bien le fermer.
ISABELLE.- Est-ce que tu sais l’impact que cela aura sur elle ?
ARTHUR.- Il n’y a rien dont j’ai plus parfaite conscience.
ISABELLE.- Non. Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu ne le ferais pas... .. Elle serait folle de rage. Elle ne se possèderait plus. Elle serait comme ivre. Elle hurlerait, nous battrait, nous réduirait en charpie, mettrait tout en morceaux, casserait tout, détruirait tout. Il n’y a être ni chose à quoi elle n’attenterait. Dieu sait ce qu’elle épargnerait.
ARTHUR.- Ce qui veut dire que tu devines ce que je devine.
ISABELLE.- Arthur. Ne fais pas cela. On vivra l’enfer.
ARTHUR.- Je le ferai, parce qu’on le vit déjà.
ISABELLE.-Ce sera un enfer tel que celui-là sera un paradis.
ARTHUR.- Si tu as peur, petite soeur, arrache tes boutons, déchire tes habits, griffe-toi le visage, ébouriffe tes cheveux et hurle en courant à travers le village. Je témoignerai que tu as opposé la résistance la plus farouche. Il approche la porte de la chambre.
ISABELLE.- (s'interposant) Entrer dans la chambre à coucher de sa mère, c’est découvrir sa nudité.
ARTHUR.- Pardon. Si la nudité est un magot, cela n’offense que le tiroir.
ISABELLE.- Tu n’oseras de ta vie paraître devant ses yeux.
ARTHUR.- Ni elle, ses yeux, de sa vie, regarder les miens.
ISABELLE.- Arthur. Ne brave pas le ciel.
ARTHUR.-Isabelle. J’attaque la commode. Il entre dans la chambre, revient un instant après, hilare, s’asseoit sur une chaise, en balançant le burin dans sa main.
ARTHUR.- .. Rendons grâce au ciel, chère soeur, dans sa confection des humains, qu’il équilibre le poids de méchanceté par un poids égal de bêtise... .. Notre mère est non seulement mauvaise, mais encore sotte. La commode Louis-Philippe porte une table de marbre, simplement posée sur la commode ouverte. Il suffit de glisser la table de marbre, et sans viol aucun, le tiroir s’offre de lui-même à toutes les concupiscences. Quel polisson de galopin ferait grise mine à pareille invite ? Il dépose le burin dans la boîte à outils et retourne dans la chambre.
ISABELLE.- Arthur. Prends garde de ne pas commettre un méfait pire encore, celui qu’elle te surprenne. .. ..(Elle va guetter à la fenêtre, allant de la fenêtre à la porte de la chambre, de la porte de la chambre à la fenêtre) Qui te dit qu’elle n’a pas raté le train ? Peut-être a-t-elle oublié quelque chose ? Ou a-t-elle changé d’avis ? Ou rentre-t-elle plus tôt ? Ne nous a-t-elle pas souvent surpris par surprise ? .. Arthur. Ne t’attarde pas. Apparaît Arthur.
ARTHUR.- Ohé. De la vigie. Rappliquez. L’Ali-Baba. Sésame ouvre-toi. (à Isabelle) Isabelle. Mets les doigts de tes yeux dans la plaie du tiroir, et crois. (à Frédéric) Frédéric. Une mer de picaillons. Un océan de liquide. Viens baigner tes yeux. Il rentre dans la chambre. Frédéric le suit, et revient presque aussitôt.
ISABELLE.- (inquiète, allant de la fenêtre à la porte de la chambre) Arthur .Tes yeux ont vu. Que tes mains recouvrent.
ARTHUR.- (apparaissant) Des tombes de biffetons alignés comme dans un cimetière. Un travailleur mettrait de côté tout son salaire depuis sa première cigarette, qu’à sa dernière, il n’en amasserait pas autant. (Il rentre dans la chambre)
ISABELLE.- (dévorée d’inquiétude) Arthur. Il est temps pour découvrir la commode, il est un temps pour la recouvrir.
ARTHUR.- (apparaissant) Que ta pudeur ne s’alarme plus. J’ai tiré la jupe jusqu’au genou. La commode est de nouveau la jeune fille chaste et pudique qu’elle a toujours été.
ISABELLE.- (va contrôler la chambre, referme sur elle la porte soigneusement, s’assied loin de la porte) Mon Dieu. Je renais à la vie. J’ai cru mourir cent fois.
ARTHUR.- .. Ainsi, la bible, qui lui faisait soulever les montagnes, c’étaient des liasses de billets sales. .. .. Qu’est-ce qu’on était naïfs. Ne pouvait-on le supposer ? Tous ces trésoriers-payeurs, hommes d’église, dames d’oeuvres, secours municipal, oeuvres sociales de l’armée, aide aux familles, secours aux femmes battues, secours à l’enfance malheureuse, parents proches, lointains, femmes de ménage, anciennes, nouvelles, voisins, inconnus, auxquels elle tendait la main, toutes ces eaux devaient remplir de pleines lessiveuses... .. Et elle nous enseignait la religion. Pilleuse de troncs, mendiante de mendiants, escroc de la pitié, tire-laine d’indigents, détrousseuse d’assistance, rançonneuse du père, du fils, du saint-esprit, vide-gousset universel, elle nous enseignait le bon, le droit, l’honnête, avec vaillance et intrépidité.
ISABELLE.- Cela n’affecte pas mon admiration d’un iota. Je garde pour elle mon estime intacte .
FREDERIC.- Qui peut reprocher à la pauvreté de vivre d’expédients ? Il n’y a qu’une vertu, celle de vivre. Elle a écopé la barque comme elle a pu. Grâce à ses soins, elle s’est maintenue à flot.
ARTHUR.-.. Le Dieu d’Amour, pour qui elle brûlait et se consumait comme une vierge, c’était ce saldingue de Ploutos. Il ne reste plus à ses pauvres imitateurs qu’à copier le si beau modèle.(il va vers la porte)
ISABELLE.- Où vas-tu ? Arthur.
ARTHUR.- Plaire à Maman. Renoncer à Satan, ses pompes et ses oeuvres. Servir la vraie religion : un sou est un sou. Du diable si, à force de restriction et de petits gains, je n’amasse pas de quoi enflammer la mère pour le fils de l’amour le plus torride.
ISABELLE.- Arthur. Ce n’est pas ta voie.
ARTHUR.- Je suis venu, j’ai vu, je me suis converti.
ISABELLE.- Arthur. Ce n’est pas ton destin.
ARTHUR.- La seule valeur d’un homme, c’est sa valeur marchande.(tendant son porte-monnaie) In hoc signo vinces ! Il sort.
ISABELLE.- Arthur.Tu cours à ta perte.
FREDERIC.- Laisse, Isabelle.
ISABELLE.- (appelant) Arthur.
FREDERIC.- Laisse... .. A-t-il jamais écouté quelqu’un ? On se tue à lui dire : attention, devant toi, il y a un mur. Il nous regarde les yeux furibards, et fonce droit.. ..dedans. Tout ce qu’on pourra dire y fera-t-il jamais quelque chose ? Isabelle fond en larmes, Frédéric regarde Arthur s’en aller.
cinq
1.
Paris. La scène d’un théâtre. Assis à une table, devant des feuillets, Paul., en habit négligé, lit une conférence. Sous couvert d’eau, d’une bouteille d’absinthe, cachée par une serviette, il se verse des verres.
PAUL.-(ivre) 3 fois 5 années, ou 6 et 6 et 3, ou 7 et 7 et une, ou 4 fois 3 ou 3 fois 4 plus 3, ou 20 moins 5, ou 5 plus 5 plus 5, 15, 15 années, - 15 années si lentes à passer, que 5 fois j’ai pu apprendre à connaître et apprendre à oublier un logement, une rue, un quartier, muer 5 fois d’opinions politiques, d’amis et d’amours, si bien que cet âge ancien me semble une autre ère, - si lentes à passer, et pourtant si promptes, - je me sens néanmoins l’esprit et le corps, l’âme et le coeur, si verts et si gaillards, et si proches de mon jeune âge, que j’ai l’impression que c’était hier, et pourtant, que ces jours sont lointains. On dirait qu’ils se situent dans la nuit des temps. (Il boit) ..Est-ce que ça se situe même quelque part dans le temps ? Qui se souvient de lui ?Qui sait seulement qu’il a existé ? Ce qu’il a fait ? Ce qu’il a écrit? Qui s’inquiète seulement s’il vit ? N’est-il pas deux fois mort, mort quand il était des nôtres, puisque de tous méconnu, mort depuis qu’il n’est plus, puisque de tous inconnu ?.. .. Quel être a pourtant, mérité plus que lui de vivre et de survivre ? Quel vivant a jamais pris, comme lui, comme règle de vie, de ne rien vivre qui ait déjà été écrit, et de ne rien écrire qu’il n’ait vécu ? Et fait ce qu’il a dit ? Quel vivant, fils de vivant, a jamais comme lui, tout arpenté de l’homme, du Septentrion au Midi, de l’Orient à l’Occident, des vertus les plus glaciales aux vices les plus brûlants, de la folie rouge à la sagesse blême ? Tout sondé de l’homme, sa terre et son ciel? Il a tout vu, tout vécu. Et il a vécu cette vie-là, à l’âge même où, alors que nous étions plus vieux que lui, nous n’avions pas débuté la nôtre. Si jeune a-t-il vécu, si jeune n’a-t-il plus vécu. Epuisant la vie, il a épuisé sa vie. Ses jeunes écrits sont ses seules traces, puisqu’après on perd toute trace. Quel parfum plus odorant, Mesdames, quel alcool plus enivrant, Messieurs, que ceux distillés des fleurs et des fruits d’une jeune vie ? Aucune poésie de mort ni de vivant n’est comme celle de ce jeune être, l’essence pure d’une pure essence. (Il boit) ..Mes amis. Qui peut jurer, dans son bonheur sans nuage, que ne traîne pas, au fond de quelque vallée intime, la brume effilochée d’une mélancolie persistante ? Par respect humain, sous un visage avenant, qui ne cache la lèpre d’une solitude, la fièvre d’une rage ? Autrement dit, seriez-vous ici, Mesdames, Messieurs, si vous ne cherchiez rien ? (il montre un livre aux assistants) Vous, héros méconnus, voilà votre confident. Vous, muets, voilà votre voix. Echoués, rejetés, voilà votre rejeté, votre échoué. Venez à lui, maudits, votre maudit viendra à vous. Vous trouverez, Mesdames, Messieurs, cet excellent livre dans toutes les mauvaises librairies... .. (Il se lève) Pour que le mot de la fin lui reste à lui non à moi, je réduis la fin à son mot. Le mot de la fin sera donc : fin. (Il range ses papiers. Maigres et rares applaudissements) Montent sur scène vers Paul. Richard, puis Dufour, derrière Richard.
RICHARD.- Sachez, Monsieur, ce que vous ne savez pas. J’ai vu votre fantôme il n’y a pas 8 jours.
PAUL.- Sachez, Monsieur, ce que je sais ! Il est tout à fait sûr que ce n’est pas lui !
RICHARD.- Permettez. Nom, prénom, âge, lieu de naissance, votre plaque d’identité coïncide point pour point à la mienne.
PAUL.- Permettez. Nom pour nom, cette essence de patronymes-là est si répandue dans les Ardennes qu’elle en est commune.
RICHARD.- Je poursuis le parallèle. Le vôtre a-t-il une mère seule, un frère, deux soeurs, qui habitent une ferme près de Charleville, comme le mien ?
PAUL.- Confrontons-les, puisque vous insistez. J’ai vu le mien pour la dernière fois en Allemagne. Où prétendez-vous que vous venez de voir le vôtre ?
RICHARD.- A 1 jour de train d’ici, 8 jours de bateau, 8 jours de caravane, dans l’épaule de l’Afrique, tout près de son coeur, au Harrar.
PAUL.- Je l’ai connu comme bohème. Vous, comment avez-vous connu le vôtre ?
RICHARD.- C’est une relation d’affaires. J’ai souvent logé chez lui.
PAUL.- Ne me dites pas qu’il fait des affaires et qu’il loge quelque part.
RICHARD.- C’est un homme aisé, qui est à demi marié, qui a pignon sur rue, qui habite un très joli bungalow, qui a des domestiques.
PAUL.- Rangez votre caricature bourgeoise dans vos papiers et vos papiers dans vos tiroirs. Il n’a rien à voir avec le mien.
RICHARD.- Le mien m’a avoué qu’il avait défrayé la chronique dans sa jeunesse, qu’il avait fait les 400 coups à Paris, qu’il avait écrit des poésies qui sentaient le souffre, mais que de cette fièvre de jeunesse, il était complètement guéri.
PAUL.-(se retournant) Les signes distinctifs du vôtre ? Le mien a une crinière de lion.
RICHARD.- Le mien a le poil ras du militaire.
PAUL.- Sa conversation s’enfle tout d’un coup en invectives?
RICHARD.- C’est la mesure même. Il n’a jamais un mot plus haut que l’autre.
PAUL.-Il ne peut s’empêcher de persifler les gens ?
RICHARD.- Il n’y a pas d’être plus sensible et plus respectueux d’autrui.
PAUL.- Il s’emmure tout d’un coup d’une noire mélancolie dont il ne se libère que longtemps après ?
RICHARD.- Je n’ai jamais connu un homme qui rit et plaisante tout le temps comme lui.
PAUL.- Le vôtre est l’exacte tête à massacre du mien. Jugez si le mien a pu ressusciter dans le vôtre. (Il lui tourne le dos)
RICHARD.- (insistant) Le mien a toute une bibliothèque.
PAUL.- (se tournant à demi) Voyons voir ce qu’il lit.
RICHARD.- C’est une bibliothèque pratique. Cela va du “Grand livre du bricolage” à “La menuiserie facile”, en passant par “Le petit serrurier” et “Le quincaillier sans peine”.
PAUL.- (riant) Ca ne s’invente pas.
RICHARD.- Il a écrit aussi et publié.
PAUL.- Publiez voir ce qu’il a publié.
RICHARD.- Il a écrit et publié une communication sur les coutumes des Afars et des Issas, dans le Bulletin de la Société de Géographie.
PAUL.- Ce n’est pas un portrait, c’est une charge. Portez-lui le coup de grâce. Dites-moi de quoi il vit. RICHARD.- Il tient un bazar.
PAUL.- (riant) Le comble du comble. Etalez voir de son étalage.
RICHARD.- Il vend un peu de tout.
PAUL.- Détaillez voir un peu de ce peu de tout.
RICHARD.- Pêle-mêle, autant que je m’en souvienne. Des chemises, des tire-bouchons, des chapelets, des gravures licencieuses, des casseroles, des cartes postales, des fers à repasser, des médailles pieuses, des clous, des carnets, des entonnoirs, des images saintes de première communion, de tout...
PAUL.- (éclatant de rire) Le camelot de la Corne.
RICHARD.- Il est invité à la chasse par le conseiller militaire le lundi, à l’apéritif chez le consul le mercredi, à dîner chez l’évêque le samedi. Il fait partie des notables de la ville.
PAUL.- Feu. Voilà qui dépasse tout. C’est un personnage de vaudeville que vous m’avez décrit là... Assez ri. Adieu, Monsieur.
RICHARD.- Le mien est le vôtre. Rien ne sert de le nier.
PAUL.- Si c’est lui, c’est un imposteur. Et si c’est véritablement lui, c’est un véritable imposteur. Et même si le vôtre est le mien, il n’est tout de même pas le mien. Ils sont cent millions de panaris comme lui dans la chaussette de l’Afrique... .. Adieu. J’ai dit: Adieu. (Sort Richard.S’approche de Paul Dufour.)
DUFOUR.- Un ami de l’ami. J’ai connu votre inconnu quand il était méconnu. (se présentant) Pierre Dufour.
PAUL.- Pierre Dufour. J’ai entendu parler de vous.
DUFOUR.- Je m’honore d’être l’ami de Forain.
PAUL.- L’ami de mes amis est mon ami. (il lui serre la main)
DUFOUR.- Bien qu’ami d’ami, répondrez-vous favorablement à ma demande ?
PAUL.- Que vous ne m’avez pas dite. Je n’y peux donc répondre favorablement.
DUFOUR.- Me donner l’adresse de la famille Rimbaud.
PAUL.- Que diable voulez-vous faire dans cette horde ?
DUFOUR.- Vous allez me brocarder. Je suis devenu son fanatique et son fétichiste. J’aurais aimé épingler dans ma collection sa mère, son frère, sa soeur.
PAUL.- J’ai été comme vous, fanatique et fétichiste fou d’un vétéran, quoique plus vieux que le vôtre de 4 siècles. Pensez si je vous brocarderai. (tout en écrivant) Ils habitent à Roche, un petit village à côté de Charleville. (il lui donne le bout de papier).. .. Un conseil. Prévoyez d’acquitter à la mère un droit d’entrée au musée de son fils. Elle prétextera les pauvres de sa paroisse. Les pauvres, ce sera elle. Donnez dans le panneau. Ne vous fendez pas de tas, mais pas de rien non plus. Que ce ne soit pas ridicule pour elle, mais ne soyez pas ridicule pour vous non plus. .. .. Ho.Dufour. Une dernière offre. Offrez-moi un verre ! Sortent Dufour et Paul.
2.
Roche. La cuisine. Entrent Isabelle, Frédéric, Mme Rimbaud., en deuil.
ISABELLE.-.. Je n’y peux rien. J’ai toujours l’impression qu’elle est quelque part dans la maison. Je la cherche malgré moi. Je fais chaque chambre l’une après l’autre. (Elle fond en larmes)
FREDERIC.- Le crève-coeur, c’est qu’elle n’a connu de la course que l’entraînement. Elle a été toute sa vie prête à courir, mais elle n’a jamais connu aucun départ. Je trouve ça particulièrement injuste.
Mme RIMBAUD.- Mon Dieu, comme un enterrement enterre tout. Et comme vous la ressuscitez vite en ange. Avez-vous oublié l’arrogante qu’elle était ?.. .. Toute sa vie, elle s’est rebellée contre moi. C’est contre moi qu’elle est tombée malade. Elle n’a passé le pas que pour me porter tort une dernière fois. Sa dernière heure n’a été que son dernier coup bas.Jugez si elle a droit à votre indulgence. Rappelez-vous ce qu’elle était vraiment, au lieu de la réincarner en image sainte... .. Ne croyez pas me berner avec vos simagrées.Je vous connais comme ma poche. Vous vous dites que quelques minutes à ne rien faire, c’est toujours bon à prendre, vous prenez vos aises et vous mouillez vos joues. Je ne suis pas dupe. (à Frédéric) Tu n’as aucune raison de laisser se perdre le jour de congé que t’a donné Monsieur Bonnetier. Il y a des bûches à ranger dans le hangar. (à Isabelle) Toi, il est plus que temps de faire le deuil du deuil. Ouvre grand ses fenêtres, - laisse les grandes ouvertes, ça en a besoin -, mets les draps, la taie et l’alèse à la lessive, retourne le matelas, lave le sol, fais les carreaux de la fenêtre, vide l’armoire de ses vêtements, mets-les dans un sac et monte le au grenier. Je veux que sa chambre soit comme si ça avait toujours été une chambre inoccupée. Je veux que votre soeur soit comme si elle n’a jamais existé. On frappe. Frédéric ouvre. Entre Dufour.
DUFOUR.- (voyant les habits de deuil) Oh. Pardon. J’arrive mal à propos.
Mme RIMBAUD.- (revêche) Qu’y a-t-il ?
DUFOUR.- J’étais venu pour un remboursement entre autres. Sans doute, est-il opportun que je repasse.
Mme RIMBAUD.- Surprise pour surprise, épargnez-nous de nous surprendre une deuxième fois... .. Vous veniez pour un remboursement?
DUFOUR.- Un ami commun avait contracté, il y a 15 ans, auprès de votre fils Arthur, une dette qu’il m’a chargé de rembourser.
Mme RIMBAUD.- Une dette ? Morale ?
DUFOUR.- Non. Non. Une dette d’argent. (Il sort une enveloppe de sa poche, qu’il dépose sur la table)
Mme RIMBAUD.- Il aurait emprunté de l’argent à mon fils? De qui mon fils l’avait-il eu ?
DUFOUR.- Je ne sais rien de plus.
Mme RIMBAUD.- Quel est le nom de cet ami ?
DUFOUR- Il préfère que je le taise.
Mme RIMBAUD.- Pour n’avoir pas à payer les intérêts ?
DUFOUR.- Il les a inclus. Il a plutôt arrondi la somme.
Mme RIMBAUD.- (prenant l’enveloppe) Je prends la somme sous toute réserve. .. .. Vous disiez un remboursement, entre autres ?
DUFOUR.- Pour vous parler franchement, en deux mots comme en mille, je me suis pris de passion pour les écrits de votre fils. Quel fou d’une peinture ne s’enquiert pas du peintre ? J’aurais ardemment souhaité que vous me laissiez vous questionner sur lui .
Mme RIMBAUD.- (accompagnant Dufour à la porte) Souhaitez plutôt ardemment que personne ne réponde jamais à vos questions. Vous ne courrez ainsi devant aucune amère déception.
ISABELLE.- .. (s’interposant) Ainsi, vous aimez ce que mon frère a écrit?
DUFOUR.- J’en suis fou. C’est mieux que bien, et mieux que mieux. C’est le meilleur du meilleur.
ISABELLE.- J’ai longtemps cru en lui, et puis j’ai douté devant l’incrédulité générale. Que je vous suis reconnaissante. Vous me rendez ma foi première... .. ( passant devant Mme Rimbaud) Puisque vous avez eu l’honnêteté de rembourser à mon frère une somme qu’il n’attendait certainement plus, faites-nous, en échange, l’honnêteté de partager notre humble repas.
Mme RIMBAUD.- Je suis heureuse que tu l’invites. (jetant un regard appuyé sur Isabelle et sur Frédéric) Permettez que quelqu’un vaque aux travaux de la maison . Elle sort, l’enveloppe à la main, Isabelle et Frédéric n’ont pas bougé. Isabelle revient vers Dufour.
ISABELLE.- Enfin, Monsieur, je puis être avec vous comme je suis avec moi... ..Que la plus heureuse des nouvelles vous fête, Monsieur. Le jour même où vous vous en venez à la rencontre de mon frère, mon frère vous annonce qu’il s’en vient à la nôtre.
DUFOUR.- Quoi ? Il vient ici ?
ISABELLE.- Le temps de réaliser ses biens et de faire le voyage, il nous serre dans ses bras.
DUFOUR.- Juste au moment.
ISABELLE.- Juste au moment.
DUFOUR.- Juste au moment où je m’approche de vous, il se rapproche des siens ! Peut-on imaginer hasard plus prodigieux ?
ISABELLE.- Juste au moment où vous venez aux nouvelles, je vous annonce celle qu’il revient après 15 ans d’absence. Peut-on imaginer rencontre plus extraordinaire ?
DUFOUR.- Que son oeuvre entre en scène ! Frappez les 3 coups ! Que reconnue, son oeuvre naisse au jour ! Que pour elle, sonnent enfin les trompettes de la renommée !
ISABELLE.- Pour son oeuvre certes, mais pour lui bien plus.
DUFOUR.- Pour lui, bien plus ? Que voulez-vous dire ?
ISABELLE.- Sachez que plus que son oeuvre, mon frère est à lui-même sa plus belle oeuvre. Mieux que son oeuvre, il est à lui-même sa plus belle réussite. Qu’est-ce qui comprend l’autre ? Une oeuvre une vie, ou une vie une oeuvre ? Que n’a pas été mon frère ? Que n’a-t-il pas vécu ? Il a joué les plus beaux rôles.Il a été le héros de toutes les pièces. Jeune homme à la mode. Marcheur infatigable. Homme de toutes les langues. Mercenaire aventureux. Trafiquant sans scrupules. Explorateur intrépide. Faiseur de sa propre fortune. Et en plus poète. Il faudra que je vous raconte tout en détail. Son oeuvre n’a été qu’une partie de sa vie. Que sa vie accède en premier à la notoriété, et son oeuvre ensuite dans la foulée !
DUFOUR.- (allant vers Isabelle et lui serrant les mains des deux siennes) Qu’a besoin un tel être de plus que paraître pour être ? Frédéric s’approche d’eux.
FREDERIC.- .. Est-ce que, dans ce choeur harmonieux peut se faire entendre un couac ?
ISABELLE.- N’écoutez pas Frédéric. Sur le jeune frère, le frère aîné a toujours eu la vue un peu basse. Sa jalousie le rend myope.
FREDERIC.- La vue de ma soeur n’est pas moins faussée. Son exaltation fraternelle lui donne à elle un fort strabisme.
DUFOUR.- (apaisant Isabelle) Votre frère ne dénigrera rien à mes yeux que mes yeux ne le veuillent. Je sais faire la part des choses.(à Frédéric) Vous voulez corriger, si je comprends bien, le portrait qu’a fait du frère la soeur?
FREDERIC.- Pas le portrait. Les portraits. .. .. Passons en revue, l’un après l’autre, si vous voulez bien, chacun des personnages romanesques dont ma soeur a affublé mon frère... ..Faiseur de sa propre fortune ? N’en faisons pas un Laffite. D’après ses propres dires, en 15 ans, avec des fatigues horribles, sous des climats atroces, par une économie sordide, il a épargné moins que, dans le même temps, un honnête travailleur de chez nous. C’est dire que ce n’est pas le Pérou. .. ..Explorateur intrépide ? Ma soeur s’est aventurée. Une vague communication de lui a bien été publiée sur les indigènes du cru. En comparaison des livres dont il rêvait, est-ce que ce n’est pas de la verroterie pour Blancs ?.. .. Trafiquant sans scrupules ? Ne trafiquons pas la vérité. La vérité est qu’il s’est fait bel et bien rouler dans la farine. Il a acheté hors de prix, de vieux fusils rouillés, qu’on lui a confisqués à l’arrivée. La belle affaire qu’il a faite... ..Mercenaire aventureux ? Elle s’est bien engagée. Il s’est enrôlé dans les troupes coloniales hollandaises pour l’Indonésie, c’est vrai, mais il a effectué la traversée dans les cuisines et n’avait le droit de monter sur le pont que la nuit, à cause des passagers. A l’arrivée, à peine sur le quai, il a déserté et pris le bateau du retour... .. Homme de toutes les langues ? Elle ferait mieux de tenir la sienne. Il ne connaissait de trois ou quatre langues que quelques phrases pour touristes. Dans aucune, il n’aurait pu demander où est la gare... .. Marcheur infatigable ? Elle vous fait marcher. Les pieds pleins d’ampoules, il évitait le centre des villes par peur de la police et s’affolait quand le jour tombait parce qu’il avait peur la nuit. Caché au plus épais des buissons, fou de peur au plus léger craquement, il ne s’endormait qu’à la pointe du jour. .. .. Jeune homme à la mode ? Comme elle date. Au souvenir de ses années parisiennes, il se cachait la figure de ses mains, de honte... ..Et pour nouer le paquet, une bien pauvre raison le fait revenir : il veut se faire une fin : il veut se marier et avoir un fils qui ne vive pas ce qu’il a vécu. (montrant Isabelle) Passe d’échouer, qui n’échoue pas ? Mais travestir l’échec, n’est-ce pas faire deux fois honte ? Réussite est l’échec qui s’avoue. Double échec est l’échec qui se nie. DUFOUR.- (à Isabelle) Quelles plus belles armoiries que la rude adversité ? Laissez infuser de la fleur bleue de réussi et d’heureux et vous aurez de la tisane à l’eau de rose, mais distillez du grain d’échoué et d’infortuné, et vous aurez une boisson forte et âpre. Il n’y a rien qui ennoblisse un homme autant que les épreuves. L’infortune de votre frère a épuisé toute infortune, comme sa poésie a épuisé toute poésie. Ce que dit votre frère de son frère le grandit, autant que le grandit ce qu’a dit de son frère la soeur. .. (à Isabelle) Si j’osais, je vous dirais la folie dont je rêve pour aider à sa réputation.
SABELLE.- Dites. Et votre rêve ne sera plus rêve, mais réalité.
DUFOUR.- Rêver est involontaire, dire le rêve ne l’est pas.
ISABELLE.- Vous dites bien que vous avez rêvé.
DUFOUR.- C’est vrai.
ISABELLE.- Vous pouvez donc dire ce que vous avez rêvé.
DUFOUR.- ..Ecrire quelque chose sur lui... .. Je lance l’invention, je ne dépose pas le brevet.
ISABELLE.-.. Votre rêve fou n’a rien de fou ni rien d’un rêve... .. Plus ma raison le considère, plus elle lui trouve de la sagesse... .. C’est même la meilleure idée du monde ! J’enfourche votre enthousiasme. DUFOUR.- Mais votre frère donnera-t-il la permission ?
ISABELLE.- S’est-il publié pour se réserver ? Se publiant, il échappe à son privé.
DUFOUR.- Qui suis-je ? Je ne suis un nom que pour moi. Pour les autres, je suis anonyme. De quel droit écrirais-je sur lui, qui ne suis ni son parent, ni son ami ?
ISABELLE.- Du droit de l’admiration. Qui est son proche ? Le frère qui ne dénigre ou l’inconnu qui l’admire ? Je vous donne un droit supplémentaire : moi. Joignons notre double collecte. Ecrivons quelque chose ensemble.
DUFOUR.- Cela vaut-il engagement ?
ISABELLE.- Si votre engagement vaut.
DUFOUR.- Je signe des deux mains.
ISABELLE.- (lui tendant ses mains) Ce sera signé de quatre. Commençons notre brouillon dès maintenant : je vais vous montrer les lieux où il a vécu. (Ils sortent)
FREDERIC.- ..(après eux) Ecrire sur quelqu’un qui écrit ? Belles Lettres sur Belles Lettres ? Un bel homme de lettres sur un bel homme de lettres ? Quelle postérité croyez-vous que cela puisse avoir ? Est-ce que ça ne fait pas un couple bien stérile ? .. ..Comme s’il n’y avait pas d’autres guerres à mener, d’une autre importance. (Il leur montre le poing) J’enrage. Il sort.
épilogue
1.
Roche. La cuisine. Mme Rimbaud, assise. Isabelle, à la fenêtre, guettant.
Mme RIMBAUD.- Tu vas guetter à la fenêtre jusqu’à ce qu’il arrive ?
ISABELLE.- Mes yeux ont suivi son départ. Ils devanceront son retour.
Mme RIMBAUD.- Mon Dieu. Que vous êtes mignardes, toutes. Que vos coeurs gourmands sont friands d’émotions. Ils n’aiment que les péripéties, les coups de théâtre, les retours, les ruptures, les réconciliations... (montrant l’argent qui est sur le buffet) Frédéric t’a dit quelque chose, à propos de son argent du mois, ?
ISABELLE.- (distraite) Non.
Mme RIMBAUD.- Tu y as touché, toi ?
ISABELLE.- Touché à quoi ?
Mme RIMBAUD.- A l’argent de Frédéric ?
ISABELLE.- (se tournant vers sa mère) Non ! Je n’y ai pas touché.
Mme RIMBAUD.- Sans penser à mal. Tu aurais pu te servir pour faire une course.
ISABELLE.- Même en pensant à mal, je n’y ai pas touché. C’est toi qui penses mal à tort... ..(tendant le bras vers la fenêtre) Maman. Arthur. (affolée) Mes yeux. Voyez-vous ce que vous voyez ?.. .. Mes yeux. Croyez ce que vous voyez... (se détournant) .. Maman.
Mme RIMBAUD.- (agacée) Qu’est-ce qu’il y a ?
ISABELLE.- Ah. Mes yeux. Que n’êtes-vous aveugles... .. Arthur n’a plus qu’une jambe. Il ne marche pas, il se balance d’arrière en avant. Il fait un pas avec une jambe et il fait l’autre avec la même. .. Ah. Plutôt ne plus voir que voir cela.
Mme RIMBAUD.- Mais il est guéri ?.. .. Réponds. Il est guéri ?
ISABELLE.- Oh. Le voir. Ne plus le voir.
Mme RIMBAUD.- S’il cherche une garde-malade, il ne frappe pas à la bonne porte.
ISABELLE.- S’il cherche ici une garde-malade ? Comment peux-tu dire une chose aussi horrible quand il lui arrive une chose aussi atroce ?
Mme RIMBAUD.- (criant) Ne pousse pas de hauts cris, s’il te plaît. S’est-il occupé de nous, quand nous étions dans le besoin ? Ingambe, il parcourait le monde. Impotent, il revient à la maison. Devine pourquoi !
ISABELLE.- Ta bouche ne serait pas si cruelle, si tes yeux subissaient ce que subissent les miens.
Mme R.- Tu te trompes. Je sais très bien.
ISABELLE.- Non. Tu ne sais pas. Tu n’as même pas levé les yeux sur lui.
Mme RIMBAUD.- J’imagine très bien.
ISABELLE.- Il sautait par-dessus la grille. Il grimpait l’escalier quatre à quatre. Tu te souviens ?.. ..(saisissant sa mère, montrant Arthur à travers la vitre) Que tes yeux se blessent de ce qui blesse les miens. Que tes yeux voient ce que voient mes yeux. Il avance un pied, tâte le sol du bout de ses cannes, et avance le même pied. (mettant ses mains devant les yeux) Oh. Mon Dieu. (Elle se colle au mur) Entrent Frédéric, porteur d’un sac, Arthur.
ISABELLE.- (pleurant, embrassant Arthur.) Arthur. Arthur. Mon Arthur.
ARTHUR.- (écartant Isabelle et se précipitant à genoux devant sa mère, comme il peut) Maman. Pardon.
Mme RIMBAUD.- (le repoussant, hurlant) Debout. .. Debout.
ARTHUR.- (s’asseyant au bord d’une chaise, en suppliant) A l’âge où les jeunes gens s’illustrent par leur obéissance, je me signalais par mon inconduite. En songeant à ma pénitence, pardonne mes dérèglements... .. Je m’engage à racheter toutes mes fautes, à prendre en charge les dépenses communes, à me mettre à l’école d’Isabelle et de Frédéric. Je te donne ma parole que je me réformerai en tout... .. Que mon infirmité ne te trompe pas. Je suis encore très valide.
Mme RIMBAUD.- .. .. (montrant du menton la jambe, hargneuse) C’est guéri ?
ARTHUR.- Un point à cicatriser, et il n’y paraîtra plus.
Mme RIMBAUD.- .. Tu as de l’argent de côté, que tu veuilles prendre en charge les dépenses communes ?
ARTHUR.- (montrant son ceinturon) Mon bas de laine est mon ceinturon.
Mme RIMBAUD.- La veste ouverte, c’était à la portée de toute le monde. On ne t’a rien soustrait pendant ton long voyage ? Un sujet faible est une proie rêvée.
ARTHUR.- Non. Non.
Mme RIMBAUD.- Dans un état comme le tien et avec un trajet aussi long, tu n’as pas pu ne pas t’assoupir.
ARTHUR.- J’ai gardé tout le voyage l’oeil grand ouvert.
Mme RIMBAUD.- .. .. Tu t’es fait opérer où ?
ARTHUR.- A Marseille.
Mme RIMBAUD.- Avant Marseille, personne n’a abusé de la situation ? Tu n’as pas pu garder toujours ta pleine conscience...
ARTHUR.- (montrant son moignon) J’avais là un excellent veilleur de nuit. Mon genou me battait comme une horloge. Je n’ai pas fermé l’oeil une seconde.
Mme RIMBAUD.- La nature ne souffre pas qu’on souffre trop. Il est impossible que tu n’aies pas perdu connaissance. .. .. Qu’est-ce qu’il te coûte de vérifier ?
ARTHUR.- (vérifiant) Rien ne manque...(gémissant) Ah. ... Oh. ... Ah.
ISABELLE.- (affolée)(à Arthur) Arthur. En quoi puis-je t’aider ? Y a-t-il des soins à donner ? Arthur. Ne me laisse pas sans te porter assistance. (elle apporte une chaise et l’aide à y poser son moignon) Tu veux que je cherche un médecin. .. ..Arthur.
Mme RIMBAUD.- (à Arthur, hargneuse) Qu’est-ce que tu as ?
ARTHUR.- De simples élancements. .. .. (gémissant) Ah... Ah... Ah...
ISABELLE.- (à Arthur) En quoi puis-je t’aider ? Ne me laisse pas impuissante. Ne me laisse pas te laisser comme tu es. Arthur.
ARTHUR.- ..(se forçant) C’est passé...(se forçant) C’est passé...(se forçant) C’est passé.La crise est passée.
Mme RIMBAUD.- (en colère, tapant du poing sur la table) Le moins que tu aurais pu exiger de toi, c’est de revenir en bon état. Je ne suis pas sur terre pour garder des malades, en plus des sains, pour autant que les sains sont sains. Si tu me recommences une scène de ce genre, tu la termineras à l’hôpital. ..(Frédéric se dirigeant vers la porte) Frédéric. C’est Monsieur Bonnetier qui a écorné ta feuille de paie ?
FREDERIC.-... .. (montrant la pièce à côté) On ne peut pas faire nos comptes dans l’arrière-boutique ?
Mme RIMBAUD.- (montrant Arthur) Tu comptais que sa fanfare couvrirait ton solo ?
FREDERIC.- Apparemment, mon calcul était faux.
Mme RIMBAUD.- Tu n’as aucun besoin que je ne satisfasse. Ni ta soeur, ni moi n’éprouvons le besoin de prélever quoi que ce soit pour quoi que ce soit.
FREDERIC.- J’ai des dépenses personnelles.
Mme RIMBAUD.- .. .. (attendant qu’il précise) C’est l’interdit de tes dépenses qui t’interdit de les dire ?
FREDERIC.- Je veux pouvoir m’acheter un livre par exemple.
Mme RIMBAUD.- Un livre ? Pourquoi l’acheter ?
FREDERIC.- Pour le posséder.
Mme RIMBAUD.- Pourquoi faire pour le posséder ? Quelle différence y a-t-il entre un torchon et un livre ? Un torchon, on s’en sert sans cesse, un livre on le feuillette une fois, à la rigueur deux. Pour qu’on le révère comme une relique ? Et ensuite ? Pour qu’il s’empoussière sur une étagère ? Pour que nous ayons sous les yeux toute notre vie, sur une planche de bois, de l’argent perdu qui nous nargue ? Je vous paie un abonnement à la bibliothèque municipale, pour vous éviter de pareilles dépenses inutiles... .. Quelque chose d’autre ?
FREDERIC.- Je veux aussi m’acheter de quoi écrire, des crayons, des plumes, de l’encre, du papier.
Mme RIMBAUD.- Pour ?
FREDERIC.- Ecrire.
Mme RIMBAUD.- A qui ?
FREDERIC.- Ecrire.
Mme RIMBAUD.- (sarcastique) Tes mémoires ? Certain illustre obscur exemple ne t’a pas suffi ? Rapporter par écrit tes brillantes études ? Tes immortels colletages conjugaux ? L’éclatant abandon de tes enfants ? Ton glorieux service dans les transports municipaux ? Ta noble profession d’ouvrier agricole ? Tes ongles noirs ? Tes pantalons boueux ? Tu veux revivre et faire vivre ça ?
ARTHUR.- (emporté, se levant à la hâte, avec peine) Suffit. Assez. Comment avons-nous pu être sourds si longtemps ? Ne le répète-t-elle pas assez depuis assez de temps ? Comment avons-nous pu nous obstiner tant d’années ? Comment avons-nous imaginer qu’une Blanche-Neige comme elle puisse se combler de trois nabots ? Barbe au menton, poitrine formée, 36 fois en âge de procréer, nous sommes encore au foyer, à tenter de séduire une Eve qui n’est pas pour nous. Ne nous a-t-elle pas assez dit notre fait? Il prend maladroitement son sac et part.
Isabelle.- (s’interposant, se jetant à genoux) Arthur.Reste. Qui connaît un être le mieux, et l’accepte tel qu’il le connaît, l’estime et l’aime plus que n’importe qui, sinon sa famille ?
ARTHUR.- (l’écartant) Et qui l’aime le plus mal ? Qui est plus injuste et plus aveugle, plus sectaire et plus intolérant ? Quelle société rend plus mauvais service à ses membres ?
ISABELLE.- Sauf si l’un d’eux la corrige, comme tu le fais, auquel cas la famille surpasse en facultés toute société. (le suivant, à genoux) Arthur. Reste. Pourquoi couper la branche du tronc, si c’est pour la jeter au loin ?
ARTHUR.- Pour tout t’avouer, la branche n’est pas jetée, elle est greffée. Il est temps que je reconnaisse la greffe. .. ..(dans un élan, allant vivement à Mme Rimbaud, et s’agenouillant) Maman... ..Adieu, ma reine. .. .. Vous auriez tellement mérité mieux. Je vous aurais tellement vue bellement complimentée par les belles toilettes, régner dans les salons et les ambassades comme une princesse. Que vous soyez servie, non que vous serviez. Que vous fassiez l’aumône, non que vous la demandiez. Qu’on dépense pour vous sans compter, non que vous comptiez sans dépenser... .. Au lieu de ça, un cuirassier vous a mariée à la hussarde, vous a refilé nos 4 maladies, et vous a reléguée à l’office... .. La pire des injustices, n’est-elle pas que vous deviez souffrir, jusqu’à votre dernier souffle, une telle injustice ?.. Adieu, belle dame. Pardon de vous avoir condamnée à tirer nos boulets. Il l’embrasse et sort, suivi de Frédéric qui le débarrasse de son sac, et d’Isabelle, qui ouvre les portes. Rentre précipitamment Isabelle, portant le ceinturon d’Arthur, et de l’argent.
ISABELLE.- (à Mme Rimbaud.) Il a été pris d’un accès de faiblesse. Il accepte que je joue sa conscience et que je l’accompagne. (Déposant le ceinturon et l’argent) D’Arthur. Les dettes remboursées. De Frédéric. L’accroc raccommodé. (Elle prend son manteau en courant) Je te donnerai des nouvelles. J’écrirai dès que je pourrai. Sort Isabelle. Mme Rimbaud fond en larmes.
2.
Marseille. L’hôpital. Une chambre. Arthur couché. Entrent Isabelle et la Mère.
La Mère.- Si l’on est faible, Isabelle, est-ce qu’on s’appuie sur soi ou sur plus fort que soi ? S’appuyer sur soi, si l’on est déjà faible, n’est-ce pas s’affaiblir encore ?.. .. Celui qui se porte lui-même supporte deux charges : la tâche de se conduire, et la fatigue du fardeau. Décharger votre frère sur son Père des cieux, n’est-ce pas l’alléger de sa charge et le soulager de sa souffrance ?.. .. Je ne comprends pas vos scrupules. La religion est-elle si étrangère à votre famille?
ISABELLE.- Non. Non. Nous croyons.
La Mère.- Et pratiquez ?
ISABELLE.- Et pratiquons. Et enfant, mon frère n’était pas le moins pratiquant. Il se confessait tous les samedis, s’approchait de la Sainte Table tous les dimanches. Il n’a quitté la religion que quand il a quitté la famille.
La Mère.- Comme tout jeune homme, il s’est enquis de l’ailleurs, pour découvrir que le meilleur était chez lui... .. Je suis sûr que votre frère est devant la porte, et qu’il attend que quelqu’un lui ouvre.
ISABELLE.- J’essaierai de lui parler, ma Mère.
ARTHUR.- (gémissant, se dressant brusquement) Garçon. Garçon. Quelle heure est-il ?
La Mère.- Il est 9 heures, mon fils.
ARTHUR.- Neuf heures ?.. .. (la reconnaissant) Ah. Ma Mère. Du matin ou du soir ?
La Mère.- Du matin.
ARTHUR.- Ma Mère, voulez-vous veiller à ce que je reste éveillé ? Si les paupières d’un sommeil trop pudique revêt mes yeux, veuillez les dévêtir sans décence. Mon bateau part à 5 heures.
La Mère.- Vous ne vous endormirez plus, je vous le promets. J’y veillerai.. .. (elle pose sa main sur le bras d’Arthur) Monsieur Rimbaud. Vous n’entendez pas que la chambre résonne d’une présence ?
ARTHUR.- (avec effort, se soulevant, voyant Isabelle) Isabelle. Tu étais là.(sort la Mère) .. .. Je t’en prie. Va-t-en. C’est te mutiler que tenir compagnie à un mutilé. La place de la santé est auprès de la santé, si elle ne veut pas que la maladie lui porte atteinte. ..Tu ne me dois rien, Isabelle. Ne te laisse pas imposer la présence d’un invalide. Va. Sors. Distrais-toi avec les jeunes gens de ton âge.
ISABELLE.- Tu ne raisonnes pas bien. Il n’y pas de place plus saine pour quelqu’un de sain, qu’auprès d’un malade. La santé n’a que faire de la compagnie de rivales.
ARTHUR.-.. Qu’est-ce que j’ai fait pour te mériter ? Saine, toi, moi, mutilé, tu m’aimes comme si j’étais sain. De quelle source coule de source tant de bonté ? Méchanceté pousse de rien, mais bonté ne germe que de bonté. .. ..Et ce n’est pas le genre de plante qu’on cultive dans la famille.
ISABELLE.- Qui l’y a implantée et acclimatée ? La vérité n’est-elle pas la bonté suprême ? Qui a le plus prêté le flanc pour elle ? Qui s’est le plus dépensé et le moins épargné ? Aimer son prochain, c’est le libérer de la fausseté. Qui nous a plus aimés que toi ?.. .. Mais, pauvre bécasse, comment aurais-je pu te rendre mon amour pour ton amour ? Tu volais à de telles altitudes. Il faut que l’infortune t’incline et t’abatte pour qu’enfin, je te sente un peu à ma hauteur.
ARTHUR.-.. (portant à sa joue la main d’Isabelle) Ah. Mon Isabelle. Que ne me suis-je épargné tous ces tours et détours. Que n’ai-je coupé au plus court jusqu’à toi.
ISABELLE.- A tout instant, n’est-il pas toujours temps ? Il ne tient qu’à toi de franchir le fossé qui nous sépare et nous rapprocher comme autrefois.
ARTHUR.- Il n’y a rien que je désire davantage.
ISABELLE.- Renier ton reniement, tu accepterais ?
ARTHUR.- J’accepte tout ce que tu m’offres.
ISABELLE.- Confesser tes péchés avec le profond respect d’avoir offensé Dieu, et la ferme intention de ne plus l’offenser, et en communion avec les Saints, recevoir les saintes espèces, comme autrefois, est-ce que tu veux bien ?
ARTHUR.- Si tu le juges pas lâche.
ISABELLE.- Comment peut-on juger lâche le courage même ?
ARTHUR.- Sain, robuste, j’étais incrédule. Faible, malade, je croirais ?
ISABELLE.- Et si, pour le Fils de l’Homme, l’état de malade était l’état de l’homme qu’il aimait le plus ?
ARTHUR.- Je le crois, si tu le crois.
ISABELLE.- Est-ce que je peux chercher l’aumônier ?
ARTHUR.- Je le désire si tu le désires.
ISABELLE.- C’est à toi de le vouloir. La conversion doit être tienne.
ARTHUR.- Je le veux, si tu le veux.
ISABELLE.- (se levant, allant à la porte, tout en dirigeant le plat de sa main, vers Arthur.) Ne va pas reconsidérer les choses, pendant mon absence. Surtout, reste dans de telles bonnes dispositions. (Isabelle sort, Arthur se repose, épuisé) Entrent un enfant de choeur, l’aumônier, porteur d’un ciboire, qui confesse et communie Arthur, Isabelle.
ISABELLE.- (à l’aumônier) Mon père. Vous êtes sûr que sa confession a été complète ?
L’aumônier.- Elle l’a été.
ISABELLE.- Je me défie tellement de ma mémoire que j’ajoute au péché omis le péché d’omission.
L’aumônier.- Ses péchés lui ont été remis. Soyez rassurée.
ISABELLE.- Il ne faudrait pas qu’un innocent oubli ait des conséquences trop funestes.
L’aumônier.- Il est absous, plus qu’absous. Allez en paix. L’enfant de choeur et l’aumônier sortent.
ARTHUR.- (se dressant brusquement) Ma Mère. Quelle heure est-il ?
ISABELLE.- Il est quatre heures.
ARTHUR.- (rageur) Je vous avais dit de me tenir la tête hors de l’eau. (Il veut saisir ses habits et s’habiller) Ah . (Il meurt)(Isabelle le contemple un instant et tombe à genoux au pied du lit)
3.
Roche. La cuisine. Entre un évêque, un abbé, Isabelle, Dufour.
L’évêque.- .. Qui ne rougit pas de certains épisodes de sa jeunesse ? Et qui aimerait que quelqu’un les dévoile ? Il a écrit, et puis il a enchaîné sa langue, de quel droit la délie-t-on ?.. .. De combien de nos amis, ne dit-on pas qu’on préfère le dernier visage ? Pourquoi lui faire l’affront de ne retenir que le plus ingrat ? L’achèvement d’une vie, n’est-elle pas son parachèvement ? Sa fin, le but atteint ? Son terme, la perfection ? Ministre, notables, journalistes, enfants des écoles, fanfare, pompiers, tout ce théâtre laïc à la gloire de sa poésie sulfureuse n’est elle pas une insulte à sa conversion ? Exalter une enfance rebelle, une jeunesse insoumise, comme si ces deux âges étaient ses traces ultimes, alors qu’il avait soumis et maîtrisé sa maturité, c’est un viol de ses dernières volontés. C’est outrager sa mémoire... Cette trahison-là augure bien des suivantes... ..(à Isabelle) Ma consolation, Mademoiselle, c’est que votre écrit conclut que le chemin du pécheur conclut à son salut. Je suis heureux qu’il corrige la copie publique.
L’abbé.- Le ministre, Monseigneur. Entrent le ministre, son chef de cabinet, Frédéric.
L’évêque.- La République a-t-elle si peu d’âme qu’elle se hâte de greffer l’âme des poètes, dès qu’ils la rendent?
Le ministre.- L’Eglise est-elle si peu en veine de saints qu’elle s’empresse de béatifier les mécréants ?
L’évêque.- Retenir d’un pénitent ses péchés, non sa pénitence, comme vous faites, est une déloyauté. (à Isabelle, à l’intention du ministre) Je suis heureux que votre livre témoigne qu’au lieu de toute cette foire indigne, c’est une simple messe basse dans sa paroisse, entre gens qui le connaissaient, qui convenait à votre frère... .. Adieu.
ISABELLE.- Adieu, Monseigneur. Sortent l’évêque et l’abbé.
Le ministre.- Heureusement que la voix de votre frère est si forte qu’elle couvre toute autre toute voix, comme un tonnerre. (à Isabelle) Je regrette l’absence de votre mère. Elle rend l’absence de votre frère plus absente encore.
ISABELLE.- Vous avez raison.
Le ministre.- Est-ce espérer en vain, qu’espérer lui être présenté ?
ISABELLE.- Elle n’a pas laissé place au doute. Elle ne veut voir personne.
FREDERIC.- Et si j’étais à votre place, je n’enfoncerais pas trop le clou. Elle garde un chien de sa chienne à l’un des vôtres sbires, le professeur de français de son fils. Elle l’accuse, par ses compliments sur son talent, d’avoir été la cause de ses malheurs.
Le ministre.-(ignorant délibérément Frédéric, à Isabelle).. Si elle pense cela, comme elle se trompe. Quelles traces votre mère croit-elle que laisse une époque? Les cris furieux, l’agitation éperdue, l’impudence éhontée des cabots du siècle, ou la majestueuse beauté d’un vers ?.. .. Nous autres, hommes publics, nous ne sommes que de pauvres nains. Autant on connaît mon nom, autant on méconnaît celui de votre frère, mais plus on connaîtra le sien, plus on méconnaîtra le mien. De notre nouvel âge des Républiques, de ce régime du tout venant, du commun, de l’ordinaire, du peuple, quelle est l’aristocratie naturelle ? Les artistes. Et cette élite, quel est l’élu ? Votre frère. Le sourcier d’un tel poète a droit à toute notre reconnaissance. Honneur à son professeur.
FREDERIC.- Signalons tout de même que cet élu de l’élite du peuple qu’était mon frère, avait le peuple en exécration.
ISABELLE.- Arthur haïssait le peuple , Frédéric dit vrai.
Le ministre.-(à Isabelle). ...Il affirmait le haïr. Mais dire et être, n’est-ce pas deux choses différentes ? Combien de gens passent leur vie à penser autrement qu’ils vivent ? Combien, à cause des utopies familiales, haïssent et exècrent le peuple, alors qu’ils en sont bel et bien, même s’ils affirment n’en être pas ?.. Avoir gagné les mêmes trois sous, habité les mêmes réduits, enduré les mêmes privations, souffert les mêmes humiliations que le peuple, comme votre frère, qu’est-ce que c’est sinon être du peuple ? A son insu, contre son gré, par ses rêves, sa rage, son désespoir, votre frère a été plus du peuple que le peuple. Ce ne sont pas les opinions qu’il faut juger, mais les situations et les sentiments.
FREDERIC.- Comme vous retournez bien le gant. Tout est son contraire et réciproquement... ..(s’approchant du ministre) Dites. Je vous parle, et vous affectez de répondre à ma soeur.
Le ministre.- (se retournant brusquement vers Frédéric).. .. Quelque chose ne va pas ?.. .. Vous sentez-vous injustement traité ? Je vous entends récriminer! Vous avez sujet à vous plaindre de votre place ?
FREDERIC.- (surpris) Non.
Le ministre.- Votre employeur vous fait-il une situation ou vous sert-il une rémunération injuste ?
FREDERIC.- Non.
inistre.- Vous faites ce pourquoi il vous paie, il vous paie pour ce que vous faites. J’imagine que sans doute vous comparez votre sort à celui de votre frère, et que vous estimez que la vie vous traite injustement. Mais chaque être n’a-t-il pas la place qu’il peut et veut avoir ? Que peut-il pouvoir et vouloir d’autre que la réputation de cette place ?.. .. Ceci dit si votre gagne-pain vous humilie, je veux bien, pour votre frère, vous en trouver un qui vous flatte davantage.
FREDERIC.- Je le devrais à mon frère ? Vous m’insulteriez.
Le ministre.- Alors ? Où est l’anicroche ?
FREDERIC.- Jamais je ne solliciterais de passe-droit. Ce serait injurier mes égaux, inégaux.
Le ministre.- Alors, quel est le sens de vos protestations ? L’économie est notre constitution civile à tous. La seule chose que je peux faire, c’est de déroger à ses lois. Puisque vous ne le voulez pas, que puis-je ? Combien de citoyens partagent votre situation ? Vous ne partagez que le sort commun... .. (à Isabelle) Un dernier mot, Mademoiselle. Pourqu’un double projecteur éclaire, dans son obscurité, votre frère, d’une double lumière, j’inscrirai votre livre, en même temps que son oeuvre, au programme des collèges.
ISABELLE.- Merci, Monsieur le Ministre.
Le ministre.- Adieu, mademoiselle. Sortent le ministre et le chef de cabinet.
FREDERIC.- Merci de ton mépris, Ministre. (Il tend le poing) Tu m’approvisionnes en rage! .. .. (à Isabelle, grinçant) Alors, Isabelle. Comblée, Isabelle ? Arthur, promu auteur classique ? Au septième ciel ?.. .. Haï autant que ceux qu’il haïssait ? S’il savait, comme il ragerait... .. Comme le tableau lui plairait. A coups de règle sur les doigts, devoir apprendre à l’école ses vers par coeur ? L’intonation, andouille ! Tu oublie l’intonation ! Recommence !.. .. Tes liaisons, butor ! Il faut lier les mots. Reprends !.. Elève Dufour, vous me copierez assis les Assis cent fois. Vous n’oublierez pas de les faire signer par la Reine Mère. Pense. Comme des générations d’écoliers vont le bénir. .. .. Et au collège ? Devoir plancher : “L’auteur : poète ou prophète ?”, “Son oeuvre : son oeuvre ou sa vie ?”, “L’émotion du poète dans ce vers. Expliquez (minimum 6 pages)”, “Son silence : développez !”.. .. Remboursé de sa haine. Le retour du bâton. La boucle bouclée ? Aux anges ? ..(Il va pour sortir. Ironique) .. Je vous laisse ? Croquer le mort en paix ?
ISABELLE.- C’est ça. Laisse-nous. C’est ce que tu as de mieux à faire. Frédéric éclate de rire et sort. Isabelle se tourne vers Dufour.
ISABELLE.- Heureux, Pierre ?
DUFOUR.- Pour l’ambition qui dépend de moi, qui est de travailler avec la soeur pour le frère, oui. Mais, non, pour celle qui dépend de vous.
ISABELLE.- Et quelle est l’ambition qui dépend de moi ?
DUFOUR.- Celle de travailler pour le frère en tant que frère, et avec la soeur en tant que mari. Si vous ne me trouvez pas indigne de l’un, vous ne trouverez pas indigne que je demande la main de l’autre.
ISABELLE.- (lui serrant les mains) Si vous ne me l’aviez pas demandée, je crois bien que je vous aurais demandé de me la demander.. .. Aimons-nous, Pierre, pour mieux l’aimer.
DUFOUR.- Et aimons-le, Isabelle, pour mieux nous aimer.
ISABELLE.-.. Venez. Des journalistes nous attendent. Ils sortent.