La 1ère République(Ière partie)
1. Louis XVI - 2. Marat
1. Louis XVI
un - deux - trois - quatre - cinq
Section des Gravilliers.Du peuple, Infortuné Joseph, Liberté chérie, le Président, le curé Jacques Roux.
Le Président.- Citoyens mes égaux, je ne prends la parole que pour la donner à qui je la dois. (Il invite le curé Jacques Roux à parler) Entrent Chaumette et Hébert.
Chaumette.- Section des Gravilliers, notre fille la plus énergique, celle qui ose ce que n’ose aucune de ses soeurs, votre mère, la Commune de Paris, envoie Chaumette, son procureur, Hébert, son substitut du procureur, prendre acte de vos décisions. Entrent Danton et Fabre d’Eglantine.
Danton.- Georges Danton, fondateur et président du Club des Cordeliers, Fabre d’Eglantine, son secrétaire, nous, vos avocats, venons nous informer des intentions de la section des Gravilliers. Le Président fait signe aux arrivants de s’asseoir.
Le Président.- La parole est à notre cher citoyen curé Jacques Roux.
Curé Jacques Roux.- Frères, citoyens, citoyens mes frères, je sais combien il vous en a coûté d’administrer une si sévère médication au Roi et à la Cour. Mais pouviez-vous rester insensible à la mauvaise santé de la Nation ? Le dégoûtant ver solitaire aux anneaux blancs, l’affreux parasite intestinal, engloutissait ce qui aurait dû nourrir le corps de la Nation : places et charges fastueuses de la Cour, Maisons de la Reine, des Princes, des Princesses, des 1er, 2ième, 3ième gentilhommes de la chambre, pensions innombrables des échansons, panetiers, veneurs, écuyers, dames d’honneur, cordons bleus du Saint-Esprit, aumôniers, académiciens, historiographes, chaque personnage dépensant à ne rien faire, autant qu’à se nourrir mille travailleurs, le répugnant ténia se développait et croissait aux dépens du corps vivant de la Nation, et la Nation qui n’était plus nourrie, s’anémiait, dépérissait. Pour la santé de la Nation, il fallait la purger de l’immonde parasite. Et voyez comme notre bon Roi vous en a approuvé : il vient d’accepter de n’être plus roi de droit divin, mais de droit constitutionnel. Entendez les paroles que, de sa bouche, il a prononcées hier : (lisant) “Je jure de maintenir cette Constitution, et j’en maintiendrai l’exécution de tout mon pouvoir. Je prête serment à la constitution ouvertement, franchement, comme il convient à mon caractère. Je tiens à la réciprocité de la confiance entre l’Assemblée Nationale et moi : elle est nécessaire, je la mérite, j’y compte. Signé : Louis.”
Infortuné Joseph.- Le Roi est proche de son peuple, le peuple est proche de son Roi.
Liberté chérie.- Le Roi n’a plus pour Cour, une Cour frivole et dépensière, mais pour Cour sa vraie Cour : le peuple travailleur.
Infortuné Joseph.- Vive notre bon Roi.
Curé Jacques Roux.- Vous dites bien, mes frères. Et quand l’injustice est réparée, le ressentiment doit disparaître. Notre assemblée de section n’ayant plus d’objet, je propose, frères, de la dissoudre ce jour. Il lève la main, tous lèvent la main.
Hébert.- Beau et bon prêche laïc que le tien, curé.Vous sonnez la fin de l’alerte, et vous retournez au travail. La Commune mère suit sa fille aînée, la section des Gravilliers.
Danton.- Le Roi, de la Nation le passé, le présent, l’avenir, est son Etre éternel et sacré. La décision de l’Assemblée est sage : les avocats du peuple l’approuvent. Entre Marat.
Marat.- Alerte, amis, alerte. Votre ami Marat, condamné par la police à la vie souterraine des rats, malgré les dangers paraît au grand jour. Il apprend que vous voulez vous dissoudre : il vous supplie de n’en rien faire.
Liberté chérie.- Par pitié, ne crie pas, Marat.
Infortuné Joseph.- Si tu étais vraiment l’Ami du Peuple que tu dis, tu épargnerais au peuple de lui déchirer le tympan.
Marat.- Parce qu’il a juré serment à la Constitution, vous vous reposez sur lui. Citoyens, réveillez-vous. Celui en qui vous placez votre confiance renoue dans l’ombre ses fils de trame. Le roi, traître, prépare sa fuite.
Danton.- Tu mènes trop une vie de proscrit, Marat. A cause de tes pamphlets, la police te menace trop nuit et jour. Tu te méfies de ta propre ombre.
Liberté chérie.- (à Marat) Qui contraignait le Roi à des protestations d’amour ? Il les a faites de lui-même.
Infortuné Joseph.- A la fête de la Fédération, il a aidé lui-même aux terrassements. Il a manié de ses mains le pic et la pelle.
Marat.- Il n’avait, ce faisant, qu’un but : détourner votre défiance et préparer sa fuite. Parisiens, vous êtes des enfants. L’irréflexion vous tient dans une fausse sécurité. Amis, je sonne votre réveil. Tous aux Tuileries. Le roi s’évade cette nuit.
Danton.- Si tu dis vrai, Marat, tu nous dois de nous donner le nom de ton informateur.
Marat.- C’est un des vôtres. Comme vous il est sans défense. Je ne peux même vous dire si c’est un homme ou une femme, ni quel est son emploi : demain on découvrirait son corps dans la Seine. Il faut me croire sur parole, comme je l’ai cru sur parole. Amis, si vous ne vous réveillez pas, la Patrie est perdue.
Danton.- Ce serait de la folie de la part du Roi, de trahir son serment. Il se déposerait lui-même.
Marat.- Danton, tu connais la Reine : plutôt n’être pas, que n’être plus Reine. Citoyens, pour votre malheur, vous êtes trop confiants. Si vous croyez que le Roi est enfin à vous, vous vous illusionnez. Le Roi n’a jamais désiré être qu’à un seul : à lui. Il avait l’air d’avoir perdu de sa superbe, rangé au magasin ses accessoires : manteau royal, sceptre, couronne, cour, valetaille : il ne rêve que d’une chose : retrouver ses colifichets. Le Pouvoir Absolu est une drogue, dont on ne peut plus se passer, une fois inoculé dans les veines... ...Je vous en conjure. Aux Tuileries, avant qu’il soit trop tard. Demain, il sera de l’autre côté de la frontière, à la tête des armées de 7 Rois et Empereur étrangers. C’en sera fait de la Révolution, peuple ami.
Le peuple.- Assez. Suffit.Infortuné Joseph et Liberté chérie vont à Marat.
Liberté chérie.- Serpent à la peau cuivrée, va distiller ailleurs ton venin.
Infortuné Joseph.- Crapaud jaune, à la peau visqueuse, aux verrues empoisonnées, replonge dans tes fonds vaseux.
Marat.- Parisiens, vous êtes des benêts, on ne vous refera jamais. (Liberté chérie et Infortuné Joseph le saisissent aux bras) Je vous en supplie, volez aux Tuileries, il est encore temps. Tenez le Roi et le Dauphin sous bonne garde. Enfermez l’Autrichienne pour qu’elle ne puisse plus conspirer. Vous ne comprenez pas. Le Roi va vous faire payer cher les humiliations que vous Lui avez fait subir.
Liberté chérie.- Dehors, la crécelle.
Infortuné Joseph.- Dehors, le putois. Infortuné Joseph et Liberté chérie sortent Marat.
Curé Jacques Roux.- Frères, retrouvons calme et sérénité. Faisons sagement ce que sagement nous avons décidé.
Le Président.- Citoyens mes égaux, la Révolution a fait sa révolution. L’Assemblée décrète qu’elle se dissout elle-même. (il lève la main) Tous lèvent la main.
Curé Jacques Roux.- Retournons au travail. Vive la Constitution, mes frères.
Tous.- Vive la Constitution. Tous sortent. Danton et Fabre d’Eglantine vont à part.
Fabre d’Eglantine.- Qu’est-ce que tu penses ?
Danton.- Marat est un service de renseignements à lui tout seul. Ses agents sont les petites gens, auxquels personne ne prête jamais attention, et qui sont toujours témoins de tout. Il faut le croire sur parole : le Roi prépare vraiment sa fuite... ... Déployons haut la voile, Fabre, et tenons-nous prêts. Sous peu, un vent impétueux va se lever. Le voilier va bondir sur les flots. Tout le bâtiment va craquer de la pointe du mât à la quille. Ils sortent.
Le salon Roland. Gensonné, Guadet, Brissot, Manon Roland. Entrent Roland et Buzot.
Roland.- (à Buzot, présentant) Gensonné et Guadet, députés de la Gironde ; Brissot, député de Chartres ; Manon Roland, ma femme, de Lyon, comme moi. (à tous, présentant Buzot) Buzot, député d’Evreux. (Tous prennent place autour de Manon Roland, à Buzot).. ..En deux mots, je t’expose notre projet. Nous, députés de province, pensons que de tous temps, la Province a été la partie éclairée de la Nation. Le moment est venu, selon nous, de substituer à la vieille aristocratie parisienne des noms et des titres, la jeune aristocratie provinciale du savoir et de l’intelligence. Nous prétendons que vous avons vocation d’être les accoucheurs de la France Nouvelle. Notre plan est constituer une force dans la Nouvelle Assemblée législative, et d’employer cette force à conquérir le pouvoir.
Buzot.- Je sollicite d’être des vôtres.
Manon Roland.- (lui tendant les mains) Vous l’êtes. Entrent Danton et Dumouriez par une porte dérobée. Tous se lèvent. Brissot va au-devant de Danton, lui serre chaleureusement la main.
Brissot.- Danton. Ah, Danton. (le présentant à tous) Danton, président-fondateur du club des Cordeliers. Nous avons beaucoup d’officiers supérieurs à notre Etat-Major, mais aucun capitaine pour commander la troupe. (montrant Danton) : notre préposé au peuple. Il a l’art de la trompette sonnante et du tambour sonore : il fait ce qu’il veut du peuple.
Danton.- Je viens vous donner avis, camarades, de ne pas quitter la salle. Sous peu, l’action va rebondir. Je vous presse de poursuivre votre campagne d’enrôlements : l’heure de l’assaut va bientôt sonner.
Brissot.- Battons la générale, mes amis. Il nous faut grossir nos troupes. Il nous faut étoffer notre parti de la Province... ...(à Danton) Nous te réitérons l’offre d’être des premiers des nôtres, Danton.
Danton.- Tu sais ce qu’est l’art d’aimer : c’est l’art de tromper sans que cela se sache. Le peuple a beau être naïf, je ne veux pas le cocufier trop ouvertement... ... Avec votre accord, je placerai un autre moi-même auprès de vous : (présentant) Dumouriez, tribun de talent, qui, d’opinion, est plus vous que vous.
Brissot.- (à Dumouriez) Quelle est la formation de Dumouriez ?
Dumouriez. - J’ai reçu une formation de hussard. Je sais dans quel sens du poil brosser le peuple, quel picotin lui donner, comment le travailler à la longe, comment l’étriller de la brosse au chiendent.
Brissot.- (riant) Sois des nôtres. (à tous) Camarades, que chacun joue son sergent-recruteur. Tous se tournent vers Manon Roland.
Manon.- Que la fortune vous sourie, mes audacieux. Tous sortent, Dumouriez avec eux, Danton par la porte dérobée.
Les Tuileries. le bureau du Roi, les doubles portes ouvertes. Le Roi.
Louis XVI.- (signant une lettre, et la relisant) ... Pour calmer leur rage envieuse, ma royale bonté ne s’est-elle pas faite infinie ? N’ai-je pas offert mon dos aux coups, ma face aux crachats ? J’ai cru que l’excès de ma bonté aurait raison de l’excès de leur vilenie, que me voyant bafoué, de honte, ils reviendraient sur leurs sacrilèges. Je pensais que les trésors de ma bonté à la longue les achèteraient. Mais plus j’ai cédé, plus il faut que je cède : j’apprends que certain parti révolutionnaire veut que je révoque mon ministère royaliste. Cette fois, la mesure est à son comble. (il scelle la lettre de cire à cacheter) (paraît à la double porte de Laporte, porteur d’une serviette, l’invitant de la main) M. de Laporte. de Laporte entre.
de Laporte.- Leurs Majestés s’inquiétaient de ce que ne tombait pas certaine douce ondée bienfaisante. Faute d’elle, certain projet proche menaçait de se dessécher sur pied.(tendant sa serviette) Qu’Elles se rassérènent : la douce ondée est tombée.
Louis XVI.- La reine en sera réconfortée.
de Laporte.- Que soit apaisé un deuxième souci leur. L’exorbitante somme dont Sa Majesté a racheté au sieur Danton, sur sa demande, sa charge d’avocat au Conseil du Roi, a été acceptée. Je lui ai remis la somme en mains propres. Danton n’aidera peut-être pas Sa Majesté ; peut-être, peut-on espérer qu’il ne Lui nuira pas.
Louis XVI.– Oui (A la deuxième double porte, paraissent la Reine et de Fersen, les invitant de la main) Madame. Entrent la Reine et le Comte de Fersen.
La Reine.- (tendue, à M. de Laporte) Au moment de partir, j’ai vive angoisse que mes jambes se refusent à moi, M. de Laporte.
de Laporte.- Que l’angoisse de Sa Majesté desserre son étreinte. (mettant sa main à plat sur sa serviette) La liste civile a été versée.
La Reine.- Complète ?
de Laporte.- Deux millions et demi.
La Reine.- En louis ?
de Laporte.- En louis.
La Reine.- Quel poids vous m’ôtez, Comte.(à Louis XVI) Cette bonne nouvelle se double d’une autre, Louis. Le quartier de cette domestique du Dauphin, qui, bien qu’elle fût au service du Roi, osait se dire démocrate, a effectivement expiré aujourd’hui : elle ne s’est pas présentée au palais ce matin.
Louis XVI.- Tout vous réussit, Madame.
La Reine.- (au Comte de Fersen, indiquant de la main la serviette de de Laporte) Vous vous étiez offert à porter ce viatique au lieutenant-général Bouillé, Comte.
de Fersen.- (de Laporte allant à lui et lui donnant la serviette) Que Sa Majesté m’accepte comme son vaguemestre nous honore, moi et cette humble charge. (allant à Louis XVI) Que Sa Majesté me pardonne de l’importuner des derniers détails matériels...(Louis XVI fait signe qu’il écoute) ...Une citadine, dont j’aurai l’honneur d’être le cocher, espèrera Leurs Majestés dans la Cour des Princes, à 10 heures ce soir : mille citadines semblables à celle-ci, sillonnent Paris à cette heure-là. J’aurai l’avantage de conduire la famille royale, par ruelles obscures et désertes, jusqu’à la barrière Saint-Martin, où l’espèrera sa berline. La barrière Saint-Martin est la gare de départ des berlines de voyage pour la Russie, la Pologne, l’Allemagne, trente berlines comme la sienne partent tous les jours. Pour assurer la sécurité de la famille royale pendant le voyage, nous serons quatre chevaliers. Leurs Majestés peuvent partir sereines.
Louis XVI.- Monsieur de Fersen, le transport en citadine à Paris sera le seul risque que vous courrez.
de Fersen.- Majesté, je proteste.
Louis XVI.- J’ai dit, Monsieur de Fersen.
de Fersen.- J’ai entendu Sa Majesté... ...Que pour les Siens, Sa Majesté ne tremble d’aucune crainte. Le temps a été calculé au plus large. Entre minuit, heure à laquelle son valet couche le Roi, et 7 heures, heure à laquelle il Le lève, il est 7 heures. Le temps que l’évènement se découvre, que les commissaires mandatés se mettent à la poursuite de la famille royale, il peut être ajouté 1 heure. En 8 heures, la berline aura fait 100 kilomètres. Sachant qu’un cheval monté va deux fois plus vite qu’une berline, le temps que les commissaires rattrapent la famille royale, la berline aura fait 200 kilomètres, et Leurs Majestés seront parvenues à destination. Les seules précautions que je conseillerais à Leurs Majestés de prendre, si Elles me permettent, ce serait de ne pas se pencher aux fenêtres à la traversée des villages et des bourgs, et de ne pas descendre aux relais. Si ces précautions sont respectées, il est impossible que la famille royale ne soit pas sauvée.
Louis XVI.- Sauver un Roi de France déchu est pour un Comte étranger un acte gracieux, puisque le Roi ne peut le remercier d’aucune grâce. Vous me sauvez sans motif apparent, Comte. Pour ce défaut de motif, je veux vous honorer.
de Fersen.- Cet honneur m’honore plus que toute grâce.
Louis XVI.- (se levant) Que la Reine et M. de Fersen me permettent de payer au sommeil un acompte de la somme que je lui aurais due la nuit prochaine.
La Reine.- Permettez-moi, Louis, de vous rappeler que nous dînons tout à l’heure avec M. de Provence, son frère puîné. Il ne faudrait pas que le trône étant déclaré vacant par votre départ, votre frère soit nommé Roi à votre place. Il avait accepté de partir à la même heure que vous, il ne faudrait pas qu’il ne fasse que semblant de partir.
Louis XVI.- Je lui donnerai ordre formel et positif de partir en même temps que nous, et j’exigerai qu’il m’en fasse serment. Dans la famille royale, on obéit au Roi, Madame. Le Roi incline la tête courtement devant la Reine et le Comte de Fersen, qui font la révérence, et sort. La Reine et le Comte Fersen restent éloignés.
de Fersen.- ( A la Reine) Le devoir le plus pressant de Leurs Majestés est de songer à ce qu’Elles feront, une fois le trône reconquis. Le temps sera court, de leur défaite à leur victoire.
La Reine.- Nous pardonnerons au peuple, parce qu’il n’a été qu’égaré. Nous le flatterons par des expressions d’amour, nous le caresserons. Mais nous excepterons du pardon les chefs des factieux, auxquels nous ferons subir le châtiment suprême. Quant à la Ville de Paris, à moins qu’elle ne rentre dans l’ordre à la première injonction, nous lui ferons subir les dernières rigueurs. Nous rétablirons le régime royal, tel qu’il a existé de tous les temps, et la religion catholique comme religion de royaume. Vous voyez que nous nous sommes préparés... ... Comte. A mon royal époux, je dois mes forces physiques et intellectuelles, toutes choses qui ne sont qu’outils, mais, lorsque je quitte son service et que je me retrouve seule, tout ce qui relève de la liberté de la personne, ce à quoi l’esprit traîne et s’attarde en secret, songes, rêveries, pensées, sentiments, plaisirs, et qui est le plus précieux de l’homme, c’est à vous qu’il est réservé. Je ne trompe pas mon mari, et, pourtant, ne le trompant pas, je le trompe plus que si je le trompais. Mon péché est pire et mortel. Le corps ne fait que se prêter, l’âme se donne toute. En toute innocence et toute perversité, mon âme vous embrasse et vous enlace, vous baise en pensée mille fois, s’offre des débauches vertueuses de vous. Mon prince consort, mon morganatique amant, celui auquel j’aime tant être, mon aimé, mon chéri, mon amant aimé, qu’amour étreigne nos âmes avec fureur. Ils se font la révérence, et sortent par les deux portes différentes.
Près de minuit. Dans une pénombre éclairée par le dehors, entrent le Roi et la Reine, en habits bourgeois.
La Reine.-(à mi-voix) Attendons que le silence troublé par l’étrave de notre passage se referme de lui-même. Un silence.
Louis XVI.-(à mi-voix) Le Roi déserte son trône, Madame.
La Reine.- Le Roi déserterait son trône, si le Roi était Roi, mais est-ce être Roi que l’être à demi ?.. .. Vos aïeux ont conquis leur trône par la force, et quand ils l’ont perdu, par la force reconquis. En désertant son trône affaibli pour revenir le rétablir dans sa vigueur, le Roi fait acte d’un Roi qui entend rester Roi.
Louis XVI.- C’est son petit-fils qui a succédé au dernier Roi, mais c’est la femme du petit-fils qui règne. Grâce à vous, Madame, je succèderai à moi-même. La Reine s’approche de la fenêtre, restant de côté.
La Reine.- J’aperçois vos enfants dans la citadine. M. de Fersen, en habit de cocher, sur le trottoir, a un oeil sur la fenêtre de la citadine, un oeil sur la nôtre.
Louis XVI.- Les Rois ne sont pas ceux qui seraient dignes de l’être.
La Reine.- Les Rois, de nos jours, ne sont pas Rois par mérite, mais par naissance. Telles sont les choses aujourd’hui... ... (écoutant) Le palais semble enfui dans les rêves : c’est le moment d’aller. Ils sortent sans bruit.
deux
Nouvelle Assemblée Législative. Sont assis à droite les députés monarchiens, au centre les députés modérés, à gauche les députés girondins, Brissot, Gensonné, Guadet, Buzot, Roland, et au-dessus d’eux, sur la montagne, seul, Robespierre.
Le Président.- (L’Assemblée Législative étant debout) Citoyens députés, ouvrons ce jour, 1er octobre, la 1ière séance de la Nouvelle Assemblée Législative.(L’Assemblée s’assied) La parole est donnée au premier inscrit : Maximilien Robespierre, député d’Arras.
Robespierre.- (se levant, de sa place) Avant de commencer ses travaux, je supplie l’Assemblée de ne jamais perdre de mémoire qu’elle ne représente qu’une partie des Français, puisque seuls ont été élus les députés assez riches pour payer la redevance d’un marc d’argent. Qu’elle n’oublie jamais, lorsqu’elle légifèrera, que parce qu’ils ne possèdent rien, la masse pauvre des Français n’est pas représentée. Je m’incline devant l’Assemblée Législative légale, mais je sentais la nécessité d’écrire ce prologue au futur texte de ses lois. (Il se rassied)
Brissot.- (se levant, de sa place) J’affirme que l’Assemblée Constituante a constitué la seule Constitution qui fut sage et possible. Le député d’Arras évoque le suffrage universel comme panacée pour l’élection de l’Assemblée. A-t-il songé à qui le suffrage universel donnerait la majorité ? A ceux qui n’ont propriété aucune. Ceux qui possèdent quelque chose, les propriétaires, se soucient de leur propriété, ils ont sans cesse l’oeil à tout, rien de ce qui achoppe ne leur échappe. Ceux qui ne possèdent rien sont comme vagabonds : la terre n’est pour eux qu’un chemin où ils ne font qu’aller : ils ne jettent un oeil à droite et à gauche que pour voir s’il y a quelque chose à voler ou à casser. Qu’ont-ils à faire des terres et des propriétés, puisqu’ils ne possèdent rien ? Les propriétaires sont, des Français, les seuls qui de la France auront souci : voilà pourquoi l’Assemblée Constituante les a déclarés seuls éligibles.
1er député.- On ne peut pas dire mieux. Approbation générale : oui, oui.
Brissot.- Quoiqu’on puisse en dire, la Constitution est loi écrite, votée, et exécutoire. Je demande que l’Assemblée passe à l’ordre du jour.
Le Président.- En premier point, législateurs, figure le rapport de la commission des finances. La parole est à son rapporteur.
Le rapporteur.- (montant à la tribune, lisant) Législateurs, pour sauver l’Etat de la banqueroute où l’avaient acculé les dépenses de la Cour, l’Assemblée Constituante, constatant que les fortunes acquises par l’Eglise au cours des siècles grâce aux dons des fidèles, et placées et investies par Elle en terres, avaient fait d’Elle le 1er propriétaire de France, considérant qu’il était légitime que ces terres, achetées par les dons des fidèles pour les pauvres, fassent retour à la Nation appauvrie, a jugé bon, un, de déclarer les biens de l’Eglise, biens nationaux ; deux, de créer une monnaie-papier assignée sur les dits biens nationaux, qu’elle a monnayée au public contre ces espèces sonnantes et trébuchantes, dont le Trésor Public avait nécessité pour rembourser la Dette Publique et couvrir les dépenses de l’Etat ; trois, de vendre enfin aux enchères les dits biens nationaux contre les dits assignats, qui devaient être détruits au fur et à mesure qu’ils étaient encaissés. D’ores et déjà, nous pouvons dire que cette politique financière des biens nationaux est une réussite totale. Je citerai pour exemple la vente des biens nationaux, telle qu’elle s’est faite dans le district de Versailles. Dans ce district, ont été vendus 46 789 arpents de biens nationaux. Sur ces 46 789 arpents, 39 809 ont été vendus aux bourgeois de Paris, villes et bourgs avoisinants, soit 6/7ième de l’ensemble, et 6 314 arpents aux gens de la campagne, soit 1/7ième. Parmi les acheteurs des villes et bourgs, nous trouvons les professions suivantes : juge de paix, négociant, marchand de vin, drapier, boucher, député, marchand de fer, marchand de bois, vannier, maître de poste, tailleur, arpenteur, rentier, avocat, aubergiste, perruquier, argenteur, voiturier, receveur, médecin, procureur général, maçon, mégissier, manufacturier, banquier, et autres professions de la même espèce. Cette liste confirme ce qu’affirmait, le représentant de Chartres Brissot : les propriétaires bourgeois sont les acteurs principaux de la Révolution. Entrent un huissier, précédant le Commandant de la Garde Nationale.
L’huissier.- Que l’Assemblée veuille autoriser le Commandant de la Garde Nationale à lui communiquer une information urgente.
Le Président.- Le Commandant a la parole.
Le Commandant.- Citoyens-représentants, chaque matin, on pense que tout le monde est là, que chaque jour répète la veille, et soudain, un beau matin, quelqu’un n’est pas à la place où on le voyait d’habitude.
Un 1er député .- Que cache ce paravent de précautions oratoires ?
Un 2ième député.- Voulez-vous traduire cet amphigouri en français courant, commandant ?
Le commandant.- J’ai eu beau fouiller tout le château. Il n’est pas aux Tuileries.
1er député.- Mais de qui parlez-vous ?
2ième député.- Mettez un nom sur ce pronom, je vous prie.
Le commandant. - Je parle du Roi... ... Nous avons eu beau chercher, ne sont pas non plus aux Tuileries la Reine, le Dauphin, Madame Royale, et leurs dames d’honneur... (Entre un capitaine de la Garde Nationale.)... J’ai interrogé le personnel : ils ont été témoins ces derniers jours de bien de la fébrilité, la Reine ne tenait pas en place, était nerveuse, avait les yeux rouges.
Le capitaine.- Que l’Assemblée m’autorise à l’informer que Mr de Provence, frère puîné du Roi, et Mme de Savoie ne sont pas dans leur palais du Luxembourg.
Le commandant.- (sortant avec hésitation une lettre de son justaucorps) Peut-être cette lettre du Roi, posée sur son bureau, donnera un sens à cette chose insensée.
1er député.- Ne pouviez-vous pas parler de cet écrit tout d’abord ?
2ième député.- Que soit donnée lecture de cette lettre au plus vite. Toute l’Assemblée est tendue.
Le Président.- (prenant la lettre de la main du Commandant, l’ouvrant, lisant) “Français, tant que le Roi a pu espérer voir renaître l’ordre par les moyens employés par l’Assemblée Nationale, aucun sacrifice ne lui a coûté. Mais aujourd’hui que le résultat de toutes les actions est de voir la Royauté détruite, une anarchie complète dans toutes les parties de la Nation sans aucune apparence d’autorité suffisante pour l’arrêter, le Roi renie les actes extorqués de Lui durant sa captivité, dénonce la responsabilité de l’Assemblée dans la désorganisation actuelle, se plaint des empiètements de l’Assemblée Nationale sur l’autorité royale. Par ces motifs, et dans l’impossibilité où est le Roi d’empêcher le mal, il est naturel qu’Il ait cherché à se mettre, Lui et les Siens, en sûreté. Français, et vous surtout Parisiens, méfiez-vous des suggestions et des mensonges de vos faux amis. Revenez à votre Roi : il sera toujours votre père et votre meilleur ami. Quel plaisir n’aura-t-il pas à oublier toutes les injures faites à sa personne, et à se revoir au milieu de vous, lorsqu’une nouvelle Constitution, qu’il aura acceptée librement, fera que notre sainte religion sera respectée, que les biens et l’état de chacun ne seront plus troublés, que les lois ne seront plus enfreintes impunément, et que la liberté sera posée sur des bases fermes et inébranlables. Signé : Louis.” L’assemblée est morne.
1er député.- C’est clair et sans équivoque : le Roi a fui.
Un député monarchien.- Vous avez trop humilié le Roi : il n’a cherché qu’à fuir vos offenses.
2ième député.- (au député monarchien) Il était libre de prêter serment à la Constitution. Souvenez-vous : nous avions tellement peur qu’il ne signât pas. Rappelez-vous nos ovations, quant il eut signé enfin.
1er député.- Je rappelle que certain Ami du peuple avait prédit la fuite du Roi.
Brissot.- A la place du représentant, de telles prédictions éveilleraient plutôt ma suspicion. Les incendiaires, la torche à la main, mettent le feu, pour la seule gloire de l’éteindre. A votre place, je me demanderais si le brûleur nommé n’est pas à l’origine de ce départ de feu.
1er député.- Une question se pose : à quoi bon voter les lois, si manque celui qui doit les exécuter ?
2ième député.- Si un mur porteur s’effondre, tout l’immeuble ne s’effondre-t-il pas ? Les députés , tendus : oui. Brissot écrit sur un papier.
1er député.- Et maintenant ?
Brissot.- (levant la main, pour demander le silence) Pour apaiser le désarroi où s’égare l’Assemblée Nationale, je propose que nous publions l’adresse à la nation suivante : “Français, un grand attentat vient d’être perpétré. L’Assemblée Constituante avait touché le terme de sa longue et difficile gestation. La Constitution, née enfin, commençait de prendre vie, l’Assemblée Législative inaugurait ses premiers travaux. Mais les ennemis de la République ont voulu, par un forfait monstrueux, immoler la Nation entière à leur haine et à leur vengeance : le Roi et la famille royale ont été enlevés dans la nuit du 20 au 21 juin.”
1er député.- Mais c’est une fiction : à qui ferez-vous gober ça ?
2ième député.- Dans sa lettre, il trahit lui-même qu’il trahit.
Brissot.- Qui vous oblige à publier la lettre du Roi ? Je prie l’Assemblée de m’écouter avec attention. Dire que le Roi s’est fait transfuge volontaire, qu’est-ce dire ? Que de son plein gré, il a abdiqué. Si le roi abdique, le pouvoir exécutif n’existe plus. Si le pouvoir exécutif n’existe plus, comment peut exister le pouvoir législatif ? S’il n’y a plus ni pouvoir exécutif, ni pouvoir législatif, il n’y a plus de Constitution. S’il n’y a plus de Constitution, que faudra-t-il ? Que l’Assemblée Législative redevienne Constituante, et se renvoie elle-même devant les électeurs. A une première anarchie, voulez-vous que succède une deuxième ?.. .. Dire que le Roi a été enlevé, qu’est-ce dire, au contraire ? Que le Roi, ayant été enlevé contre son gré, n’a pas abdiqué, qu’il est toujours Roi où qu’Il soit, et que la Constitution a toujours cours. Si à une première Révolution, vous ne voulez pas que succède une deuxième, vous voterez l’adresse aux Français que je vous propose.
1er Député.- Après réflexion
2ième Député.- Tout bien pensé. Entre comme un fou Jean-Baptiste Drouet, qu’essaient de retenir en vain deux huissiers.
Drouet.- Citoyens-représentants. Citoyens-représentants.
Le Président.- On n’entre pas dans l’Assemblée, comme dans une auberge.
Drouet.- Dénouez votre noeud de cravate, déboutonnez votre col, relâchez vos épaules, essuyez votre front, soufflez : je viens vous donner avis du renvoi de certain colis recommandé (Sur un signe du Président, les huissiers lâchent Drouet) Avis vous est fait, réceptionnaires, que certain paquet royal de poids a été intercepté à Varennes/en/Argonne, par le fils du maître des postes de Sainte-Menehould, Drouet Jean-Baptiste présent, lequel l’a mis en réexpédition, et vous en fait retour, à petite vitesse.
1er député.- Emploie des mots ordinaires, citoyen.
Le Président.- Tu as arrêté le Roi, c’est ce que tu veux dire ?
Brissot.- Raconte posément comment les choses se sont passées.
Drouet.- Puisque vous m’en faites la demande, je vous ferai un rapport circonstancié. Au relais de Sainte-Menehould, dont mon père est maître, je bâillais aux corneilles, passais mon temps à rien, quand, de la route de Paris, arrive une berline de voyage grise de poussière, s’arrête au relais, d’elle descend un bourgeois, gros, qui va vers les villageois ébaubis, leur ouvre les bras : “Mes amis, je suis votre Roi”, et, après cette introduction, développe qu’il est dans la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, qu’il ne peut plus rester dans Paris sans mourir, lui et les siens, qu’il vient chercher en province la liberté dont jouissent ses fidèles et loyaux sujets... ...Au même moment, au galop, par la route de Varennes, arrive un escadron de hussards du Comte de Bouillé. Le colonel descend de cheval, va droit au Roi, offre à la famille royale 7 de ses chevaux, pour qu’elle rejoigne le Comte Bouillé par champs et bois. La Reine réplique hautement qu’il est hors de question pour elle de monter à cheval. Sur quoi, la famille royale choisit de passer la nuit à Sainte-Menehould, à l’hôtel du Bras d’or.
1er député.- (à Drouet) Vive la poste et les maîtres de poste.
2ième député.- La preuve est donnée que l’amour de la Révolution n’est pas seulement de Paris, mais aussi de Province.
Drouet.- (au 2ième député) A votre place, je ne ferais pas de la Province un paquet... ...A la nouvelle de la présence du Roi, tous les notables du coin, maires, procureurs, juges, notaires, médecins, apothicaires, instituteurs, curés accourent à l’hôtel. Le Roi paraît, les genoux se plient. Sa Majesté florissante gémit sur les avanies que l’Assemblée lui fait subir, la misère à laquelle elle La condamne, et tous ces rats de s’épancher en injures contre vous, en pleurs sur Elle. J’ai rougi de honte de l’ignoble conduite de nos élus de province. Par bonheur, je savais qu’au relais suivant, à Varennes/en/Argonne, le procureur, avec courage, professait des opinions républicaines. La nuit tombée, je selle un cheval, par chemins détournés galope à Varennes. Mon procureur sonde la garde nationale sur ses opinions, deuxième bonheur, la trouve républicaine comme lui. C’est ainsi que, le lendemain, à leur descente de la gerbière, le boulanger, la boulangère et le mitron ont été cueillis comme des fleurs, et à vous, renvoyés en bouquet. Revanchant le pays de la honte de ses notables, le peuple de la campagne, se relayant de village en village, accompagne le convoi, comme une garde nationale.
Brissot.- Décrétons, citoyens, que le citoyen Drouet est fait député d’honneur et que tous ses frais à Paris seront payés par la Nation. Applaudissements des députés debout, oui, oui. Le Président écrit un mot, qu’il fait donner à Drouet.
Brissot.- Va, patriote, jouir, dans Paris, de ta neuve gloire. Brissot accompagne Drouet jusqu’à la porte, revient dans l’hémicycle
1er Député.- La fuite et la capture du Roi vont s’ébruiter, Brissot. Sa trahison ne peut pas se dissimuler. Ta thèse est caduque.
Brissot.- Je supplie la Représentation Nationale, de garder raison. Si vous n’avez plus de Roi sacré à la tête de l’exécutif, quel être majestueux délèguera quelle parcelle de son pouvoir majestueux à quels ministres ? Ne comprenez-vous pas, que c’est rabaisser le pouvoir, que rabaisser la source du pouvoir?.. ..Elevez vos esprits, citoyens-représentants, prenez de la hauteur. Au risque de vous scandaliser, si j’étais vous, au lieu de déplorer la trahison du Roi, je m’en réjouirais. Sa trahison échouée, gageons que l’orgueilleux traître aura perdu de sa superbe ; que de retour, il fera retour de ses idées de royauté absolue. Sa fuite manquée, parions qu’il deviendra le vrai roi constitutionnel que vous voulez. Ne vous reniez pas, représentants. Dites qu’envers et contre tout, sera appliquée la Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution. (Il lève la main) Déclarez que le Roi, victime d’un enlèvement, est innocent et inviolable. Il y va de la survie de la Monarchie Constitutionnelle.
Robespierre.- Je proteste contre cet impudent mensonge.
Brissot.- Que votre vote réponde au démagogue. (La quasi-unanimité des mains se lèvent)
Le Président. - L’adresse aux Français de Brissot, député de Chartres, est votée. La séance est levée. Les députés se lèvent, discutant, tournant le dos à Robespierre.
La section des Gravilliers. Du peuple, Infortuné Joseph, Liberté chérie, Hébert, Marat, Danton, Fabre d’Eglantine.
Hébert.- (entrant en colère) Vous rappelez-vous sa déclaration d’amour, foutre ? “Je tiens à la réciprocité de la confiance entre l’Assemblée Nationale et moi, elle est nécessaire, je la mérite, j’y compte, signé Louis.” Foutre, le raminagrobis vous a bourré le mou. Ce roi divin est un sacré petit menteur. Ce roi sacré ment comme une chaisière. Les yeux dans les yeux, il vous jurait fidélité, et, pendant que vous étiez au travail à marner et trimer, il vous plantait des cornes. Les yeux au ciel, la main sur le coeur, il vous jurait fidélité, et ne rêvait que de vous faire cocus. Vous embrassant par-devant, il vous baisait par-derrière. Qui aurait cru qu’il fût un tel faux jeton ?
Marat.- Aveugles, amis, vous lui passiez les crimes effroyables de ses aïeux, leurs proscriptions, leurs bannissements, leurs répressions, leurs lettres de cachet, leurs débauches, leurs armées de favoris et de favorites, leurs légions de bâtards, vous lui renouveliez votre confiance, et voyez : il trahit : quand croirez-vous ce que je vous en dis ? Toujours l’Etat ce sera eux, jamais la Nation : c’est leur nature propre.
Liberté chérie.- Comment l’Assemblée peut-elle amnistier un tel crime, que la trahison du Roi ?
Infortuné Joseph.- Le simple soldat déserte ou trahit, il est passé par les armes sur place. Le roi déserte et trahit, on lui rend pouvoir et honneurs. Quelle nation serait assez stupide pour laisser passer cela ? Le peuple, grondements et poings levés : destitution.
Marat.- (levant la main pour apaiser l’assistance) Danton la sagesse, que nous conseilles-tu ? Nous suivrons ton avis.
Danton.- Le roi est coupable d’une trahison stupide. En raison de sa trahison et de la stupidité de sa trahison, le peuple est, selon moi, fondé, de demander par pétition, à l’Assemblée sa déposition.
Marat.- Danton, écris la pétition.
Liberté chérie.- Fais le pour nous, Danton. Fabre d’Eglantine s’assied à une table, et écrit la pétition sous la dictée de Danton.
Marat.- (à Liberté chérie et à Infortuné Joseph) Vous, allez dresser une table au Champ-de-Mars. (Au peuple) Nous, allons rallier les sections de Paris. (sortant, à voix forte) Tous au Champ de Mars signer la pétition, amis. Tous sortent de tous côtés en criant : tous au Champ-de-Mars. Infortuné Joseph et Liberté chérie prennent la pétition des mains de Fabre et sortent. Danton ouvre les mains et sourit. Fabre d’Eglatine pouffe de rire.
trois
Assemblée législative. Les députés, debout, inquiets, sont à l’écoute : on entend une rumeur de foule.
1er député.- Ils sont au Champ-de-Mars.
2ième député.- Ne savent-ils pas que tout rassemblement de plus de 3 personnes est illégal ?
3ième député.- Que croient-ils ? Que l’Assemblée donnera suite à une pétition anticonstitutionnelle?
Brissot.-Enfin, que fait la garde nationale ? On entend une salve de coups de feu, tirés en l’air. La rumeur se fait silence.
Brissot.- Elle leur a fait entendre raison. Soudain des coups de feu sont tirés à volonté. On entend des gémissements et des râles. Entre Liberté chérie, blessé au bras, la manche ensanglantée, la pétition en main, et des gens du peuple, certains blessés.
Liberté chérie.- Citoyens à l’assassin. A l’assassin.
Brissot.- Je proteste contre une telle mise en scène (montrant la manche déchirée et ensanglantée) , qui est faite pour inspirer la pitié, non pour persuader la raison.
Liberté chérie.- Au nom du peuple, je dénonce à l’Assemblée, le crime qui, contre lui, vient d’être perpétré... ...Citoyens, le peuple pacifique avait dressé une table au Champ-de-Mars, couverte d’une nappe, devant laquelle le peuple en masse se pressait pour signer une pétition de droit. La nappe bouge, on la soulève : elle cachait deux policiers qui notaient le nom des meneurs. La bénignité populaire s’est faite rage : les deux policiers ne noteront plus aucun nom. Bruit de bottes, roulement de tambour : paraît la garde nationale, drapeau rouge de la loi martiale en tête. Le Commandant de la Garde Nationale ordonne à la foule de se disperser, la garde nationale tire une salve en l’air. Le peuple, en réponse, lui jette des cailloux. En réponse de la réponse, la garde nationale tire à balles réelles : dans le tissu serré du peuple, il s’est fait alors bien des accrocs. Les gens tombaient en silence, comme des poupées de massacre. Affolée par l’attentat, la foule, prise de panique a fui de tous les côtés. .. .. (agitant la pétition) Je demande à l’Assemblée, si, par le tribut sanglant d’un tel massacre du Champ-de-Mars, le peuple a payé un droit suffisant, pour se faire entendre.
1er député.-(au Président) Parler est un droit de droit commun.
2ième député.- (au Président) Ecouter n’engage pas celui qui écoute.
Le Président.- La parole est donnée au pétitionnaire.
Liberté chérie.- (lisant) “Désireux d’éviter le divorce entre les représentants et les représentés, le peuple de la capitale, considérant que, le délit de désertion et de trahison du Roi est suffisamment prouvé, presse l’Assemblée Législative de recevoir l’abdication du Roi, de le poursuivre en jugement, d’écrire une nouvelle Constitution, et de procéder à l’élection d’une Nouvelle Assemblée, au suffrage universel.”
Brissot.- A claire pétition, il sera fait claire réponse. La pétition est contraire à la Constitution votée par la Nation. Etant illégale, elle est nulle et non-avenue.
Liberté chérie.- Un certain 14 juillet, le peuple contrevenait aussi à la loi : c’est grâce à cette illégalité que vous êtes la loi aujourd’hui.
Brissot.- Il y a une différence d’autrefois à aujourd’hui. Elus par la Nation, a été fondée une légalité légale.
Liberté chérie.- Légalité légale, mais partielle : vous n’avez été élus que par la partie minoritaire de la Nation.
Brissot.- Par la seule partie de la Nation qui est à part entière. En quoi le peuple est-il français, je vous prie ? Y a-t-il quelque chose en France, qui soit à lui en toute propriété, un bout de jardin, un coin de cuisine, dont il puisse dire : c’est à moi ça, je suis Français par cette petite chose-là ? Croyez-vous que la Révolution, de rien que vous étiez, de vous a fait quelque chose ? La loi a dit : le Roi est inviolable, c’est violer la loi que prétendre le contraire. (levant la main) Que l’Assemblée à l’illégalité réponde par la légalité, repousse la pétition et suspende la séance. (la quasi-unanimité des députés lève la main)
Le Président.- La pétition est repoussée. La séance est suspendue. Les députés se lèvent et s’unissent, tournant le dos au peuple.
Les Tuileries. Le bureau du Roi, double porte ouverte. Le Roi est assis dans un fauteuil, dans l’ombre, loin de son bureau. La Reine paraît à la porte, avance d’un pas.
La Reine.- Sire, j’ose enfreindre vos ordres et violer votre retraite... ... (Le Roi ne répondant rien, elle avance plus loin) Votre manque m’est de trop, Louis.
Louis XVI.- Si personne ne me veut, comment puis-je me vouloir moi-même ? Etre seul de son parti, n’est-ce pas une chose ridicule ?
La Reine.- Et moi, Louis ? Si je suis quelque chose ici-bas, n’est-ce pas par vous ?.. ..En vous épousant, ai-je épousé la gloire, la puissance, la sécurité ? J’ai épousé un Roi.
Louis XVI.- Qui échoue tout, jusqu’à sa fuite. .. .. Votre pitié pour ma misère n’accroît ma misère que plus.
La Reine.- Si dans une vie, un échec était définitif, qui réussirait? .. .. Si vous doutez de vous, qui croira jamais en un Roi en ce pays ? Vous avez manqué votre évasion, est-ce une raison pour vous évader de tout ?... ... De dégoût, vous repoussez ce parti révolutionnaire qui vous adresse lettres et suppliques et fait antichambre : je partage votre répugnance. Mais la politique, n’est-ce pas, devant les mauvaises odeurs, de se boucher le nez? Ces députés de Province vous pressent de les nommer ministres. Pourquoi ne pas accepter le marché ? Pourquoi ne pas leur jouer ce tour de jouer leur jeu ? Votre beau-frère l’Empereur d’Autriche et votre cousin le Roi de Prusse sont trop timides à vous porter secours. Qu’ils voient en vrai la pièce révolutionnaire, qui, chez eux, pourrait leur être jouée. Que le spectacle qui les attend, leur soit donné vif à leur porte. Nous verrons s’ils resteront longtemps hésitants et indécis.
Louis XVI.- (souriant) Vous êtes plus Roi que moi, ma Reine. (Il fait un signe de la main vers la porte) La Reine fait un signe par la porte entrouverte. Entrent Buzot, Roland.
Buzot.- (faisant révérence, courbé) Le parti de la Province supplie Sa Majesté de le laisser La secourir. De barbares démocrates veulent raser le bel édifice royal, et construire à la place un affreux immeuble républicain. Nous, députés de Province, ne jurons que par nobles et antiques palais en pierre de taille, d’un goût si sûr. Que Sa Majesté veuille nous laisser sauver son beau château, de vils bâtisseurs veulent le raser horriblement.
Louis XVI.- (levant la main et le coupant) Ne prêchez pas plus loin, Monsieur, la Reine m’a converti, comme vous n’auriez pu le faire.(Buzot et Roland sortent, courbés, à reculons) (à la Reine) Allons opérer contre Nous pour Nous. Ils sortent.
Assemblée Législative. Debout, en bas de la tribune, Clavière, Servan, Roland, Dumouriez.
Le Président.- Je donne avis à l’Assemblée, que, par décret royal, le Roi révoque son ministère monarchien, et nomme les députés Clavière ministre des finances, Servan ministre de la guerre, Roland ministre de l’Intérieur, Dumouriez ministre des Affaires Etrangères.
1er député modéré.- D’où vient que le Roi n’est plus monarchiste ?
2ième député modéré.- Quelle est la cause étrange d’un si étrange effet?
Buzot.- Nous partageons votre perplexité, citoyens.
Roland.- A quoi bon supputer des intentions que nous ne connaîtrons jamais ? Ne nous inquiétons pas de la cause, réprésentants, soyons heureux des conséquences. Des gens à vous occupent la maison : réjouissez-vous en. Que serons-nous désormais, vous et nous ? Vous êtes la loi, nous serons vos actes. Entre vos lois et nos actes, il n’y aura désormais plus aucune solution de continuité.
Dumouriez.- Je reconnais que ma fonction de Ministre des Affaires Etrangères exigera de moi, une discipline incessante. Si dans le feu de l’action, j’outrepasse mon rôle, et ajoute du texte de mon cru, je vous prie de me le faire savoir avec sévérité. Sachez seulement qu’exposé à tous les regards, un ministre est la cible forcée des calomnies. Prenez garde de n’y pas porter l’oreille avec complaisance. Mais de ce qui est sûr et avéré, je répondrai toujours.
1er député.- (se levant, applaudissant) Voilà une déclaration franche, en laquelle on ne peut que se fier. Vifs applaudissements, Oui. Robespierre lève la main.
Robespierre.- Je demande à l’Assemblée de ne pas s’enflammer pour telle ou telle personne. Peu importe que soit nommé ministre tel ou tel : nombreux sont les gens de qualité. Le salut public n’est attaché à la tête d’aucun ministre, mais au maintien des principes, au progrès de l’esprit public, à la sagesse des lois. Quelles que soient la personne et les opinions des ministres, chaque fois que l’Assemblée voudra le bien, elle sera toujours assez puissante pour forcer un ministre à marcher sur le chemin de la vertu. Il vaut mieux pour la Représentation Nationale, surveiller sans arrêt les ministres, plutôt que s’enflammer pour tel ou tel, lui accorder une confiance aveugle, le laisser agir en toute opacité, et puis, ce ministre-là s’avérant incompétent ou corrompu, le déposer, et s’enflammer pour un autre. (à Dumouriez) Vous avez peut-être eu de l’habileté pour vous faire nommer ministre, citoyen Dumouriez, souhaitons que vous saurez exploiter habilement votre poste pour faire le bien.
Dumouriez.- Tu juges les ministres selon la loi républicaine, citoyen Robespierre, celle du talent et de l’honnêteté : au moins, je sais que je serai justement apprécié. Dumouriez va à Robespierre en lui tendant les bras, et l’embrasse, Robespierre réticent.
Roland.- (à son ministère) Je pense qu’il est temps, Révolutionnaires, retroussant nos manches, de nous mettre au travail. Ils sortent, l’Assemblée les applaudit.
Club des Cordeliers. Bien du peuple, Marat, Hébert.
Marat.- Cordeliers, amis, les Révolutions ne réussissent jamais, le peuple est toujours berné. Savez-vous quel est le défaut des démocraties ? Cette égalité même, qui est réputée sa qualité. L’égalité met sur le même plan le peuple naïf et ignorant, et les classes cultivées retorses... ... Les députés de province vous disent : la Révolution est terminée. Oui, la Révolution est terminée pour eux : ils ont les places qu’ils voulaient. Mais pour vous qui l’avez faite, elle est comme si elle n’avait pas été... ... Peuple, lève-toi, soulève-toi. N’aie pas peur : tu es le grand nombre, eux sont le petit. Tu as fait la Révolution pour les premiers qui se sont précipités, et qui, après t’ont écarté. Achève la Révolution pour toi. Ils ne t’écoutent, ni ne t’ouvrent ? Crie, frappe à coups redoublés contre leur porte. Tous en choeur, à la Convention, amis. Déposons pétitions en masse.(fort) Déposition du roi et démocratie.
Liberté chérie.- (levant la main) Déposition du roi.
Infortuné Joseph.- Démocratie. Tous,enflammés crient : les uns Dépostion du roi, les autres Démocratie, sortent.
quatre
Salon Roland. Par les fenêtres ouvertes, on entend le peuple qui passe, qui crie : déposition du roi, démocratie, et qui s’éloigne. Gensonné, Guadet, Clavière, Servan, Dumouriez, Brissot, Manon Roland, et Roland, porteur d’un dossier.
Roland.- (à tous) Double mauvaise nouvelle, camarades, gardons-nous à droite, gardons-nous à gauche : dans la rue, le peuple en colère signe en masse des pétitions contre le roi, (il ouvre un dossier, d’où il sort de la correspondance) et au château, le roi nous double et nous trahit : une correspondance traîtresse entre la Reine et l’Empereur d’Autriche, son frère a été saisie par ma police. Tout le monde est contre le gouvernement : l’Etat s’en va à vau l’eau. Un silence.
Brissot.- J’aurais un moyen de fédérer et le peuple et le Roi derrière le gouvernement... ...(tous se tounent vers Brissot) ... ... Vous connaissez les familles. La paix règne, les familles dans l’aisance ont tout pour être heureuses, et pour un geste, un ton, une bagatelle, se déchaînent les disputes les plus affreuses, les bouderies les plus atroces, les scènes les plus horribles. Survient un danger subit, une catastrophe soudaine, toute dispute aussitôt se dissipe, toute fâcherie s’apaise, toute bouderie s’évapore, c’est à qui aidera l’autre, se dévouera à tous. L’union que la paix et l’aisance n’avaient pu faire, la font la menace et le danger. Qui n’a pas vécu cela ?.. ..Puisque l’état de paix divise tout le monde en France, créons la catastrophe qui unira tout le monde. Les régimes de monarchie absolue ne sauraient tolérer longtemps dans leur voisinage un régime de monarchie constitutionnelle. Prévenons quelque chose qui aura lieu dans un an, dix ans : déclarons la guerre à l’Empire d’Autriche. Enthousiastes, tous rient et applaudissent, Roland : habile.
Brissot.- Savoir convaincre est le seul talent à posséder en politique. Si, par la parole, sans qu’il y ait menaces de guerre aucunes, nous savons passer de la paix à la guerre, nous aurons prouvé que nous sommes aptes à gouverner.
Manon Roland.- (applaudissant avec distinction) Tant de haute politique m’émerveille.
Brissot.- Tout l’art sera de convaincre le Roi de déclarer la guerre, et l’Assemblée de l’accepter.
Dumouriez.- Je me charge du Roi.
Brissot.- Je me charge de l’Assemblée.
Roland.- (à Brissot) Nous nous chargeons de te soutenir.
Manon Roland.- Du fond de vos provinces, vous vous faufilez à Paris, jusqu’aux premières places. Vous vous créez vous-mêmes de rien, et j’assiste à cela : réussissez, mes chers. Ils sortent.
Aux Tuileries. Le bureau du Roi. Louis XVI, la Reine, Dumouriez agenouillé devant eux.
Dumouriez.- Mes yeux avaient si âpre et si dévorante soif de voir Leurs Majestés, que, me faisant cynique avec les cyniques, j’ai revêtu leur livrée révolutionnaire, afin que, sous la livrée de leur ambassade, je puisse les désaltérer jusqu’à plus soif. Un silence.
La Reine.- Nous sommes si déhabitués de tels hommages, Monsieur, que vous comprendrez que votre vénération excessive nous est suspecte.
Dumouriez.- Pour témoignage de ma loyauté, je dévoilerai à Leurs Majestés, les arrière-pensées de ceux qui m’envoient. Mes maîtres girondins, apprentis sorciers, m’ont confié la tâche de persuader Sa Majesté de déclarer la guerre à son beau-frère l’Empereur d’Autriche : leur objectif secret est d’enrôler de force Sa Majesté dans leur camp révolutionnaire. Un silence.
La Reine.- Vous, que nous conseillez-vous ?
Du mouriez.- Leurs Majestés peuvent objecter que la guerre ne s’impose pas, qu’Elles n’entendent aux frontières nul bruit de bottes, nul cliquetis d’armes, mais seulement de la parlerie et des claquements de talons rouges. Ne sont pas rares, à l’Assemblée, les députés qui penseraient comme Elles, qui, comme Elles, seraient du parti de la paix... ...Si Leurs Majestés me faisaient cependant l’honneur de m’écouter ?
La Reine.- N’est-ce pas ce qu’Elles font ?
Dumouriez.- Je Leur conseillerais de faire par sagesse et raison ce que ces écervelés Les prient de faire par déraison et folie. Plus le temps passe, plus la prison qui enferme Leurs Majestés se resserrera. Le peuple, isolé, apeuré, l’impuissance même, ne peut rien pour Elles. Dans une prison étroite comme la Leur, le salut ne peut venir que du dehors. Mes maîtres s’abusent, quand ils croient que la cohue populaire qui leur tient lieu d’armées, aura raison de l’armée de ligne prussienne, 1ière armée d’Europe : c’est l’armée prussienne qui la dispersera comme volée de moineaux. Si Sa Majesté contraint l’Empereur d’Autriche à la guerre, dans un mois, l’Empereur d’Autriche sera à Paris, et sa Majesté aura recouvré son trône. Un silence.
La Reine.- Le Roi déclarera la guerre à l’Empereur d’Autriche.
Dumouriez.- Leurs Majestés prouvent qu’Elles pourvoient à leur salut. Dumouriez sort, courbé, à reculons.
Assemblée Législative en séance. De dehors, au loin rumeur populaire, par bouffées : déposition du roi, démocratie.
Le Président.- La parole est au député Brissot.
Brissot.- (montant à la tribune) Législateurs, qui, plus que vous devrait être heureux de son oeuvre ? Vous avez établi le règne de la liberté et de l’égalité, là où régnaient servitude et inégalité. Quelle Révolution, dans le monde, a plus réussi que la vôtre, et pourtant.. .. ne dirait-on pas qu’elle a échoué ? La liberté ? Chacun regarde avec jalousie son voisin. L’égalité ? Rivaux, nous nous regardons avec méfiance. Voyez comme nous sommes devenus petits : nous nous rapetissons en scènes de familles. (Montrant le dehors) Le peuple, enfant gâté, lève du poing contre ses parents. Si nous laissons les choses suivre leur cours, vers quelles affreuses chutes, les rapides nous emporteront-ils ? Chacun voudra toujours plus qu’il n’a droit et qu’on ne peut lui donner sans ruiner la Nation entière... ... Représentants : et si, au lieu de nous déshonorer de riens, nous nous honorions d’un grand dessein ? Les peuples voisins gémissent derrière leurs murs et leurs barreaux, et nous serions sourds à leurs pleurs et à leurs gémissements ? Tant que subsistera sur terre, quelque part, un seul homme dans la servitude, quel homme pourra s’affirmer libre ? Ce que les peuples voisins timides n’osent pas, qu’audacieux nous avons osé, pourquoi ne l’oserions-nous pas à leur place ?... ... Que les députés ne s’effraient de ce qui pourrait sembler une guerre : cette guerre sera une promenade, tellement les peuples et les armées ouvriront leurs bras aux nôtres.
Robespierre.- (se levant, coupant Brissot, vibrant) Cette idée de guerre est haïssable. Je demande la parole. Vous dites que la guerre sera une promenade tellement les peuples voisins nous accueilleront les bras ouverts. La vérité et le bon sens démentent cette belle prédiction. Réfléchissez à la marche des Révolutions, citoyens. Contrairement aux idées reçues, c’est par la tête que la nôtre a commencé. Il a d’abord fallu qu’un roi, plus libéral que ses aïeux, commence à lâcher de son pouvoir absolu et fasse quelques réformes, puis que nobles et haut-clergé, grâce aux lumières de la philosophie, commencent à douter du bien-fondé de leurs privilèges, que bourgeois et intellectuels, ensuite, commencent à revendiquer dans la société une place digne d’eux, pour que le peuple, enfin, se levant à leur suite, fasse la Révolution... .. Que se passe-t-il chez nos voisins ? Les monarques sont puissants, sûrs d’eux ; nobles, haut-clergé, riches et intellectuels sont les plus sûrs appuis des monarques ; et les peuples, isolés, se satisfont tant bien que mal de leur sort. Quel peuple aime les missionnaires armés ? Si vous libérez l’esclave contre son gré, l’esclave s’unira à son maître contre son libérateur... (à Brissot) Vous vous plaignez de ce que le peuple, tel un enfant lève le poing contre ses parents. Vous gémissez de la désunion qui existe entre les classes de la Nation. A qui la faute ? La Constitution a été conçue et faite par et pour les classes aisées : les classes ouvrières et paysannes n’ont pas d’existence politique. Donner la liberté aux peuples étrangers avant que nous l’ayons conquise pour tous les nôtres, c’est vouloir éterniser chez nous la servitude. Je m’oppose à la guerre. Brissot s’avance dans l’hémicycle.
Brissot.- Et moi, je vous en presse. Empires et Royaumes sont prisons. Il est de la haute tâche de notre Révolution de faire sauter serrures et verroux, arracher grilles et barreaux, extraire de leurs sombres cachots et noirs culs de basse-fosse les peuples prisonniers. Libres, nous vivrions à côté d’esclaves, et avec hypocrisie, nous détournerions les yeux de leur esclavage ? N’oubliez pas, amis éclairés, que libérer les peuples comporte un double avantage : nous libérons notre propre peuple de son trop de liberté, et nous libérons les autres peuples de leur trop de servitude. (levant la main) Citoyens-représentants, dites que vous acceptez d’entendre le Roi.
Robespierre.- Je m’élève avec force. L’Assemblée lève la main, sauf Robespierre.
Brissot.– Ta force est faiblesse.
Le Président.-(à l’huissier) L’Assemblée accepte d’entendre le Roi. Précédé par huissier, entre le Roi, qui monte à la tribune.
Le Roi.- (lisant) “De l’avis des membres de mon Conseil, et conformément aux voeux de l’Assemblée Nationale et de nombre de citoyens, force m’est de constater que la guerre est préférée à la dignité du peuple français outragée, et à la sûreté nationale menacée. Conformément au droit que me donne la Constitution, je viens déclarer à l’Assemblée Nationale la guerre contre l’Empire d’Autriche.” Les députés se lèvent, cris et applaudissements.
Brissot.- Liberté aux pays d’Europe.
Tous.- Liberté aux pays d’Europe.
Brissot.- Vive la guerre révolutionnaire.
Tous.- Vive la guerre révolutionnaire. Tous, sauf Robespierre, s’embrassent.
Club des Cordeliers. Danton, Fabre d’Eglantine, curé Jacques Roux.
Le choeur.- (que l’on entend par bouffées et approchant) La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière, -La liberté guide nos pas, -Et du Nord au Midi, la trompette guerrière -A sonné l’heure des combats. Entrent Liberté chérie, Infortuné Joseph, des gens du peuple bras-dessus bras dessous, chantant. -La République nous appelle -Sachons vaincre ou sachons périr -Un Français doit vivre pour elle -Pour elle, un Français doit mourir. Entre Marat.
Marat.- Citoyens, je vous en supplie, revenez à vous. Citoyens, par pitié, ne vous laissez pas enflammer par ces musiques incendiaires. Dans les rues, j’entendais : Dieu que la guerre est jolie. Les guerres sont-elles parades sur de jolies places? Croyez-vous que vous choisirez la scène où vous jouerez ? Vous serez debout dans la nuit profonde, dans le fin fond d’une forêt, sous des pluies torrentielles, trempés jusqu’aux os, grelottants, épuisés, affamés, loin de toute habitation, personne ne se souciant de vous, ne sachant pas si votre général ne vous fait pas faire des manoeuvres inutiles, ou ne vous a pas sacrifiés à l’avance, ou, pis que tout, n’est pas en train de trahir... ... Dans la guerre, au soldat, un seul choix est offert : tuer ou être tué. Si ce n’est pas vous, ce sera celui d’en face. Si ce n’est pas vous cette fois-ci, ce sera vous la prochaine fois. Si, touchés, vous ne mourrez pas, vous aurez une jambe ou un bras arraché, un oeil crevé, la mâchoire cassée, plus de nez, la colonne écrasée... ...Si la fortune veut que vous remportiez des victoires ? Ce seront les généraux et les hommes d’Etat qui les auront gagnées. Si le malheur veut que vous essuyiez des défaites ? Les généraux et les hommes d’Etat les tairont tant qu’ils pourront, et quand ils ne le pourront plus, ils vous accuseront de trahison et vous fusilleront... ...Les députés girondins de Province, qui se proclament patriotes ont déclaré la guerre : trouvez-vous patriote qu’ils laissent un roi traître à la tête du pays ? Pourquoi à la suite de sa désertion et de sa trahison, n’ont-ils pas fait ce qui viendrait à l’esprit de chacun : le destituer ? Dès qu’un ministre tait ce qu’il fait ou ne fait pas, c’est qu’il travaille pour lui : ne cherchez pas plus loin. S’il oeuvrait pour la Nation, ne serait-il pas le premier à le publier ? Ministres et députés girondins sont pourris d’arrière-pensées infectes : leur calcul est de capter le pouvoir, et se défaire d’un peuple indocile, en les envoyant se faire tuer au front... ... Libérez-vous de ce piège, amis. Défendez votre cause, non la leur. Courez à l’Assemblée. Montrez qui est le maître. Exigez que soit déposé et jugé le roi, et que soit convoquée une Assemblée élue au suffrage universel.
Curé Jacques Roux.- Danton, tu te tais, mais tu as des pensées par devers toi. Parle. Tu es de bon conseil. Tu restes toujours en retrait comme un vrai ami. Tu es sans fièvre, sans rage et sans calcul, sage et réfléchi.
Danton.- Puisque vous me demandez ma pensée, je vous la donne, sincère. Chance avait été offerte au roi de sauver son trône. S’il avait su s’adapter à la nouvelle donne, accepter de bonne foi la Constitution, comme le roi d’Angleterre, il aurait pu sauver sa race. Il s’est montré, hélas, inapte à pourvoir à ses propres intérêts : il est ce qu’on appelle en droit un incapable. Je pense, en conséquence que le peuple est fondé en droit de demander à l’Assemblée de le démettre. .. .. Mais si l’Assemblée démet le roi, elle se démet elle-même, ce qu’elle ne peut faire : elle ne démettra donc ni elle, ni le roi, ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir législatif. Au problème ainsi posé, je ne vois qu’une solution. Aux pouvoirs exécutif et législatif, une seule force peut s’imposer : la force de celui dont l’un et l’autre procède.
Marat.-(montrant le peuple au peuple) Le peuple.
Danton.- Au nom du peuple souverain, mettez les représentants du peuple en demeure d’abdiquer le Roi. Invitez les comminatoirement en leur indiquant les suites fâcheuses auxquelles les exposerait leur refus d’obtempérer. S’ils s’y refusent, exécutez vous-mêmes votre arrêt : allez au roi et abdiquez le vous-mêmes. J’ai donné la réponse adéquate à la question posée.
Liberté chérie.- Nous t’avons compris : nous présenterons la pétition à la Convention, , et si elle est rejetée, nous passerons par-dessus la Convention. Il faut presser le fruit, camarades, et ne le relâcher que lorsque tout le jus est sorti. .. A l’Assemblée, camarades.
Tous.- A l’Assemblée. Ils sortent en choeur. Danton et Fabre d’Eglantine vont à l’écart.
Danton.- (à Fabre) (riant, sortant un papier, et le montrant à Fabre) Par ces temps dangereux, prenons nos précautions. J ’ai un congé en bonne et due forme. A Arcis, certaine jeune fille, prête, m’espère ; certaine gentilhommière, à vendre, je guigne. L’une m’attend, pourvu que personne n’ait acheté l’autre.
Fabre.- Tu ne te reconnais aucune doctrine politique? Tu n’es au service d’aucune idée ? Tu ne crois vraiment en rien?
Danton.- Que si. Que si. Il est décrié, est très mal vu, a la plus mauvaise réputation. C’est lui, au demeurant, qui a le plus de goût et d’intelligence. Il ne croit que dans des vérités indubitables : le lit, la table, le jardin, la maison, les champs, les forêts, la domesticité : (frappant à petit coups sa main contre son ventre) lui.
Fabre.- (riant et applaudissant) Les sentiments les plus élevés, les passions les plus hautes, le jeu le plus magnifique, pour ce seul but : la caisse du soir. C’est à cela que l’on reconnaît le grand auteur.
Ils sortent.
cinq
Aux Tuileries. Le bureau du Roi. La Reine, assise à demi à genoux, en contrebas du Roi.
La Reine.- Louis, je vous fais humble repentance. Je me suis avilie, et je vous ai avili avec moi. Déclarer la guerre à l’étranger, pour que l’étranger, triomphant des nôtres, nous rende sur les nôtres notre pleine souveraineté, est indigne d’un Roi. Noblesse et honneur par nobles ne doivent jamais être quittés. Je me suis déchue et je vous ai déchu avec moi.
Louis XVI.- (la relevant) Relevez-vous, Madame. Ma royauté était de toutes les royautés d’Europe la plus royale : par ma faute, de toutes les royautés, elle est la plus avilie. Je n’ai pas tenu la promesse de mon mariage : je n’ai pas été à la hauteur de mon trône. Vous n’aviez essayé que de pallier à mon insuffisance. .. .. Soyons Rois, désormais, Ma Reine, sans compromission. N’ayons plus de comportement de sujets, soyons dignes de notre image royale. .. ..Dussions-nous avoir pour couronne une couronne d’épines, pour sceptre un roseau, pour manteau royal une tunique pourpre, pour hommages des crachats et des insultes, soyons Roi envers et contre tout. Ce n’est qu’en étant Roi que nous sauverons la Royauté. .. ..Soyons désormais fidèles à nous-mêmes. Ils sortent.
L'Assemblée Législative, en séance. Le Président présentant le nouveau ministère monarchien.
Le Président. - (au ministère girondin) Afin que le ministère monarchien, nouvellement nommé puisse prendre ses fonctions, le ministère girondin est invité à remettre sa démission. Clavière, Servan, Roland remettent leur démission écrite au Président.
Dumouriez.- (s’avançant au milieu de l’hémicycle, montrant sa lettre de démission à l’Assemblée) Permettez, citoyens, permettez, avant de me démettre : vous avez entendu les affreuses nouvelles. En réponse à votre déclaration de guerre, le général Brunswick, franchissant la frontière, assiège la ville-frontière de Longwy. Qui trouve-t-il devant lui ? Une armée ? La population civile. Devant lui, le général Brunswick n’a aucune troupe de ligne, la route de Paris lui est ouverte... ... Qu’est-ce qui rend seul la parole crédible ? La parole ? Non. L’acte qui est dans la parole. Etre, c’est agir. Agir est la seule expression crédible de l’homme. L’honneur d’un ministre est-il de faire la guerre d’un cabinet, par soldats interposés, pions sur l’échiquier, que l’on sacrifie en jouant ? C’est d’être soldat parmi les soldats, de faire front au front. En tant que ministre, avec le seing de votre vote, citoyens-représentants, je me nomme à la tête de l’Armée du Nord.
Brissot.- (levant la main) L’Assemblée t’approuve et t’applaudit.
2ième député.- Honneur à toi, citoyen. Tous les députés lèvent la main et applaudissent, sauf Robespierre.
Dumouriez.- (tendant sa lettre de démission au Président) Ministre, je rends ma démission de ministre. Soldat, je cours au front. Il sort sous les applaudissements. Entre un huissier.
L’huissier.- Une délégation des sections de Paris demande à présenter une pétition à l’Assemblée. Brissot.- Je demande qu’il ne soit plus écouté de pétition. Dans le contexte de la guerre, l’Assemblée a des questions urgentes à débattre.
Robespierre.- Le peuple hausse de jour en jour le ton, et vous ne l’écouterez pas ? A quelles extrémités voulez-vous le pousser? (levant la main) Je demande qu’il soit donné droit à la demande. Avec hésitation, une majorité de députés lève la main.
Le Président.- L’assemblée écoutera la pétition. Entre Liberté chérie et la délégation.
Liberté chérie.- (lisant) “Citoyens-représentants, la France est envahie : vous ne voudrez pas laisser un maître espion, qui a des intelligences avec l’envahisseur, régner à l’arrière. Prenez une mesure urgente et facile à exécuter : décrétez que le roi, s’étant enfui pour rejoindre l’ennemi, désertant et trahissant, a abdiqué, qu’en raison de la vacance du pouvoir exécutif, le pouvoir législatif est déclaré vacant, et qu’à sa place, sera mise en place une Convention élue au suffrage universel. Vous le pouvez, Constitution en main. Nous vous laissons, législateurs, à votre devoir. Si vous refusez de sauver la patrie, il faudra bien que nous prenions le parti de la sauver nous-mêmes. Nous donnons à l’Assemblée jusqu’à minuit pour obéir aux injonctions du peuple souverain.”
Le Président.- L’Assemblée a entendu la pétition et débattra des mesures à prendre. Sortent les pétitionnaires.
Guadet.- Citoyens-représentants, je vous presse d’adresser au Roi le message suivant : “Sire, écoutez les pétitionnaires. Vous pouvez encore sauver la patrie et votre couronne avec elle. Osez le vouloir. Nommez des ministres patriotes. Que tous ensemble, Vous et nous, n’ayons plus qu’une volonté : celle du salut public. Une dernière fois, unissez-vous avec la Nation pour sauver la Constitution et le trône.” Votez cette ultime adresse, citoyens- représentants, pour votre salut et celui de la Constitution. Il lève la main, les députés lèvent la main, sauf Robespierre, qui bondit de sa place au milieu de l’hémicycle.
Robespierre.- Est-ce la réponse dilatoire que vous faites à la pressante demande populaire? Le peuple qui fait tout le travail frappe à la porte pour entrer dans la maison, et vous ferez les sourds ? Vous croyez que le ciel créa le genre humain pour le seul plaisir des gens habiles ? Je demande que vous ayez à honneur de décréter la déposition du Roi, et en même temps qu’elle, la création d’une Convention Nationale élue au suffrage universel.
Brissot.- Le député de la Montagne, député de la désorganisation, veut niveler par force ce qui par nature et par histoire n’a jamais été égal et de même niveau : les propriétés, les fortunes, les droits de vote, les talents, les connaissances. Refusez le suffrage universel, représentants. Vous ne voudrez pas que ceux qui ne savent pas, n’ont rien, ne sont rien soient majoritaires sur ceux qui sont, ont, et savent. .. .. Méfiez-vous de ces démagogues ambitieux, qui cachent leur ambition derrière le souci du peuple. Ce qu’ils veulent ce sont des bataillons d’électeurs qui renforceront leur parti, et qui, leur force faisant leur force, les hisseront jusqu’à la dictature. Refusez le motion proposée. Il lève la main, tous les députés, sauf Robespierre lèvent la main.
Le Président.- La motion du représentant Robespierre est repoussée. La séance est suspendue. Les députés sortent, se détournant de Robespierre.
Club des Cordeliers. Beaucoup de peuple, et massé à la porte, Infortuné Joseph, Liberté chérie, Marat entrant.
Marat.- Le délai imparti est dépassé. Ce que Danton avait prédit est arrivé : ils repoussent votre pétition. .. .. Allons une fois de plus nous faire mal voir. Toi, peuple, on va te traiter une fois de plus de tourbe, de populace, de canaille. Qui sait mieux que toi, pourtant que tes insurrections sont toujours réfléchies, et que tu n’as recours à elles, que lorsque tes sages avis ne sont pas entendus ? C’est toujours la même chose. La rue agit, et chaque fois que la rue a agi, quoique bien longtemps après, on s’aperçoit que la rue avait raison. Chacune de ses révolutions arrive toujours si bien à point nommé, qu’il n’est pas une seule classe de la société, qui n’en tire bénéfice. Et ce sont justement ceux qui en tirent le plus grand bénéfice, qui lui en sont le moins reconnaissants... ... Quant à moi, une fois de plus, on va me traiter d’homme sans foi ni loi, de populiste, de démagogue. Ils vont dire encore que je suis le meneur, l’agitateur, l’agent payé par l’étranger, comme si ce n’était pas le peuple lui-même, décidant de s’insurger, qui choisit et met à sa tête son meneur. Ils croient que j’ai de l’emprise sur vous : je n’ai de l’emprise sur vous, que celle que vous voulez que j’aie... ...Montons-nous la tête, amis, gonflons-nous de colère une fois de plus. Puisque l’Assemblée ne veut pas déposer le roi, recourons à la dernière ressource : forçons le roi à se déposer lui-même. Aux Tuileries, amis.
1er homme du peuple.- Tu es bien bon, Marat. Ca fait trois jours que je ne travaille plus, et ne suis plus payé.
2ième homme du peuple.- Je veux retourner travailler demain.
1er homme du peuple.- Il faut que tout soit réglé ce soir.
Marat.- Tout sera réglé ce soir, vous irez travailler demain, je vous le promets. Un dernière traction, et la statue sera abattue.
Infortuné Joseph.- Tous, aux Tuileries.
Tous.- Tous, aux Tuileries.
Marat.- (sortant) J’alerte les autres sections, pour qu’elles se joignent aux nôtres. (se retournant) .. ... Armez-vous : la garde suisse du roi risque de faire feu.
Le Président.- Le sectionnaire de service pour porter le fusil de la section. (le sectionnaire de service s’avance vers le bureau) Voici un bon pour 20 cartouches. Le peuple sort en criant : aux Tuileries.
Tuileries. Le bureau du Roi, portes ouvertes, occupé de Suisses. Rumeur de la foule sur l’esplanade. Louis XVI est à la fenêtre et observe.
Le Colonel commandant de la Garde Suisse.- Que Sa Majesté ne s’expose pas. Il suffirait qu’un de ces ivrognes vise mal, puis tire mal, pour que, par cette double erreur, il fasse mouche. (Louis XVI se retire, le Colonel fait signe à un lieutenant de se placer à la fenêtre) Comment Sa Majesté veut-elle que je place ses Suisses ?
Louis XVI.- Vous avez plus le sens de cela, que moi. Le Colonel sort. Entrent un Suisse et Mandat.
Le Suisse.- Mr le Marquis de Mandat, Commandant de la Garde Nationale. Louis XVI fait signe.
Mandat.- Le maire Pétion a donné à la Garde Nationale mission d’assurer la protection du pouvoir exécutif.
Louis XVI.- Quelle est votre idée, Monsieur le Marquis ?
Mandat.- Je proposerais de placer la Garde Nationale sur l’Esplanade, de telle sorte que les sectionnaires soient pris entre deux feux, le château et elle.
Louis XVI.- Vous êtes meilleur juge que moi. (Mandat sort. La rumeur, dehors, enfle. Interrogeant des yeux le lieutenant)
Le lieutenant.- Il y a une peu plus de monde, mais la place est toujours clairsemée... ... La Garde Nationale se poste, pied à terre, bride en main, derrière les sectionnaires. Entre le Colonel commandant de la Garde Suisse. Louis XVI l’interroge des yeux.
Le colonel.- J’ai placé les plus âgés et plus posés de vos Suisses en tir posté aux fenêtres, balcons et terrasses, et les plus jeunes au sang vif sur les marches de l’escalier, en face de la porte principale. Tous brûlent de combattre pour Sa Majesté. Louis XVI interroge des yeux le lieutenant.
Le lieutenant.- Les flots sont bien contenus entre les deuxdigues des Suisses et de la Garde Nationale.
Le colonel.- (à la fenêtre) C’est peut-être impressionnant si on regarde l’ensemble, mais si l’on observe le détail, c’est assez ridicule. Les sectionnaires sont peu armés, et vos Suisses sont de vraies machines de guerre. Quelques coups de feu, et, comme dans la prairie le maladroit troupeau de bêtes encornées aux aboiements du briard, la foule s’égaillera, prise de panique. Un garde suisse entre.
Le garde suisse.- Un député délégué par l’Assemblée Nationale demande audience. Louis XVI fait un signe de tête. Entre Roederer.
Roederer.- (s’inclinant) Comte Roederer, Majesté. L’Assemblée fait savoir à Sa Majesté qu’elle est en ce moment réunie, et que Sa Majesté peut, si Elle le désire, venir auprès d’elle.
Louis XVI.- (fâché) L’Assemblée abandonne un Roi seul, et cède à la canaille. Et elle Lui demande de croire en une Constitution en laquelle elle ne croit pas elle-même ?
Roederer.-(rectifiant) La canaille : le peuple, Sire.
Louis XVI.- (fâché) La canaille. La frange du peuple qui casse et qui saccage. La sale écume au-dessus du pot. Le peuple, lui, est fidèle et discipliné.
Roederer.- Je supplie Sa Majesté de songer à sauvegarder sa personne et celle des siens.
Le colonel.- Pour la défense de Sa Majesté, je double la prière de Monsieur le comte de la mienne. Que Sa Majesté libère ses gardes suisses du souci de Sa garde : ils ne La défendront que mieux. Un silence.
Louis XVI.- (allant vers la porte) Aujourd’hui, vendredi, début de ma passion, je commence mon chemin de croix. (au colonel) Dites à mes Suisses que je suis de coeur avec eux. Sort Louis XVI lentement, faisant des yeux le tour de son bureau avec regret.
L’Assemblée Législative, en séance, tendue. Rumeur sourde, au-dehors. Deux députés sont postés à une haute fenêtre, de côté.
1er député.- (à la fenêtre) La Garde Nationale n’est pas quelque chose sur quoi on peut compter. Elle fraternise avec les sectionnaires.
2ième député.- (à la fenêtre) Toujours sur la place arrive du nouveau peuple, qui pousse celui qui y est déjà.
1er député de l’assemblée.- Nous restons là, à nous balancer un pied sur l’autre : n’est-ce pas la meilleure preuve que nous doutons de nous ?
2ième député de l’assemblée.- Le martyre ne nous tente pas trop. Nous n’avons pas la foi très solide.
1er député de l’assemblée.- Et si la meilleure chose à faire était d’attendre qu’ils se départagent ? Celui, du roi ou du peuple, qui vaincra, c’est celui qui aura trouvé en lui assez de force et de raisons pour vaincre ?
1er député.- (à la fenêtre) Citoyens-représentants, la famille royale fend la foule et vient à nous.
2ième député de l’assemblée.- Est-elle malmenée ?
2ième député.- (à la fenêtre) Elle n’est ni molestée, ni brutalisée.
1er député.- (à la fenêtre) Elle passe entre deux haies d’yeux chargés jusqu’à la gueule, mais ni un méchant mot, ni un vilain geste ne sont tirés. Entre un huissier.
L’huissier.- Représentants, je viens vous faire part que le roi, la reine, le Dauphin, Mme Royale, et leurs dames d’honneur se présentent à l’Assemblée Nationale. Entre la famille royale.
Louis XVI.- (à l’Assemblée) “Je suis venu prendre les devants, afin que la Nation ne se rende pas coupable d’un crime affreux. Je prie l’Assemblée Nationale de me porter aide en accueillant les miens. Je suis assuré qu’elle ne voudra pas se rendre complice d’un horrible parricide.”
Le Président.- L’Assemblée Nationale connaît ses devoirs. Elle a juré de maintenir les droits du peuple et les autorités constituées. Le Président place la famille dans la loge vitrée du logographe. Du dehors, soudain une clameur.
1er député.- (levant la main, à la fenêtre) La porte de Palais a été ouverte de l’intérieur. La foule entre dans le Palais avec calme, comme invitée. On entend soudain des salves de coups de mousquet.
1er député de l’assemblée.- (inquiet, se levant, indiquant du bras) Les mousquets des Suisses. Des députés rejoignent des deux députés à la fenêtre.
2ième député.- (à la fenêtre) Les Suisses tirent sur le peuple.
1er député.- (à la fenêtre) Des fenêtres, des balcons, des terrasses, les Suisses font coup double, triple, quadruple. Comme un gibier sans défense, le peuple s’abat sur le sol.
2ième député.- (à la fenêtre) Citoyens, il se fait un massacre affreux. Que le roi ordonne à ses Suisses de cesser le feu. (Il descend quelques degrés, au Roi) Plaise à Sa Majesté d’épargner son bon peuple de Paris. Le Roi ne bouge pas. Les salves de mousquets se raréfient. Les remplacent d’autres coups de feu, tirés sans ordre.
1er député de l’assemblée.-(indiquant du bras) Les fusils de 77 des sections parisiennes.
1er député.- (à la fenêtre) Citoyens. Le peuple aveugle de fureur foule aux pieds ses propres morts et ses propres blessés. La marée fatale envahit tout le château.
2ième député.- (à la fenêtre) Le peuple destitue le roi de son palais. Chaises, fauteuils, tables, secrétaires sont jetés par les fenêtres et se brisent au sol. Une fumée noire s’échappe par le haut des fenêtres. Entrent en criant Infortuné Joseph, Liberté chérie, curé Jacques Roux et du peuple aux vêtements sales, déchirés, ensanglantés.
Infortuné Joseph.-(fort) Citoyen, citoyens. Citoyens, il est fait du méchant traquenard des représailles atroces. Le peuple commet des choses horribles. Ivres de fureur du piège mortel, de crosses, de baïonnettes, de haches, de tranchoirs, de couteaux, le peuple découpe, transperce, mutile les Suisses. Supplicie des Suisses vivants, tue des Suisses morts. Fracasse têtes et os, percent yeux et ventres. Ecrasent des figures, coupe des têtes , démembre des corps. Morts, les déchiquète comme non-morts, leur coupe les mains, les oreilles, le nez, le sexe. Pour finir, jette les corps désarticulés par les fenêtres comme des poupées sanglantes. Citoyens, il se fait une vengeance atroce de ce qu’atrocement le peuple a souffert depuis des siècles.
Un député monarchien.- Que Sa Majesté épargne ses derniers gardes. Qu’Elle donne l’ordre à ses Suisses de cesser le feu et de se rendre à la garde nationale. Dans sa loge, Louis XVI abattu, écrit et signe une feuille, qu’il donne à un huissier qui sort. Les coups de fusil s’espacent, s’éteignent.
Liberté chérie.- (à l’Assemblée) Mais cette fois-ci, citoyens-représentants, vous ne vous en tirerez pas à si bon compte. Si le roi avait été tué, et non de simples hommes du peuple, quel foin ne feriez-vous pas : nous ne paierions pas assez de nos morts sa mort à lui. Mais un homme du peuple meurt ? Cela ne vous remue pas même un sourcil, les morts du peuple ne comptent pour vous qu’en nombre. A partir d’aujourd’hui, l’évaluation change : homme pour homme, mort pour mort. Cet assassin en chef n’a ordonné à ses Suisses de cesser le feu et de se rendre, que lorsqu’il a vu que la partie était perdue. Le peuple demande que vous lui livriez son assassin : il sait qu’il est le seul qui puisse se faire justice.
Buzot.– Peuple, aie à honneur d’inaugurer une nouvelle ère. Montre qu’un nouvel ordre est fondé : non l’ordre de la force, mais l’ordre du droit. N’assassine pas l’assassin, c’est un crime comme le sien. Ne traite pas le roi, comme le roi te traitait en t’assassinant, sinon tu légitimeras qu’un nouveau roi, à nouveau survenant, t’assassine à ton tour. Romps le cycle de la violence : que soit ouvert au roi un procès selon la procédure légale.
Curé Jacques Roux.- Le peuple accepte que soit ouvert un procès. Qu’il soit ordonné qu’en attendant le roi sera détenu au Prieuré du Temple, sous la garde et la responsabilité des sections de Paris.
Buzot.- Qu’il en soit fait ainsi. Le curé Jacques Roux, Liberté chérie, Infortuné Joseph et des sectionnaires entourent la famille royale. Entre un huissier.
L’huissier.- Les autorités constituées de la Commune de Paris. Entrent Chaumette, Hébert, et d’autres membres de la Commune.
Chaumette.- (lisant) “Législateurs, le peuple qui nous envoie, nous, autorités constituées de la Commune de Paris, nous charge de vous déclarer qu’il vous investit de nouveau de sa confiance, mais il nous charge en même temps de vous déclarer que vous ne devez plus reconnaître qu’un seul souverain : lui-même. Ce désormais souverain de la Nation vous ordonne de suspendre le pouvoir exécutif de ses fonctions, de révoquer les ministres monarchiens, de nommer des ministres patriotes, de procéder au jugement du roi, et de convoquer enfin la Nation dans ses assemblées primaires, pour qu’Elle élise une Convention Nationale au suffrage universel.”
Le Président.-(levant la main) L’Assemblée, exécutant l’édit du peuple, suspend le pouvoir exécutif de ses fonctions, révoque les ministres monarchiens, nomme ministres (avec un geste vers Roland) des ministres patriotes, se dissout, et se renvoie devant les électeurs. (Unanimité des mains levées) L’Assemblée est dissoute. Je déclare ouverte la campagne électorale pour l’élection d’une Convention Nationale élue au suffrage universel. Le curé Jacques Roux et les sectionnaires encadrent la famille royale et sortent avec elle.
Le choeur.- Vous savez que je fus Roi - Comme mon grand’père - Ne faites pas comme moi Tyrans de la Terre. - Comme un soleil éclipsé - Je suis bien embarrassé - Je suis lou, lou, lou - Je suis lou, je suis oui,Je suis Louis seize - Bien mal à mon aise. Les députés sortent, mornes. Roland arrête Brissot.
Roland.- Brissot, trouve-moi Danton : j’ai appris qu’il est de retour. Je veux qu’il fasse partie du ministère : il faut qu’il nous affranchisse du peuple.
Brissot.- Je le cherche. Ils sortent.
Dans les couloirs de l’Assemblée. Attend Fabre d’Eglantine. Sort d’une porte Danton.
Danton.- (allant à Fabre, l’entraînant) Ne me demande pas si je suis ministre, demande-moi de quoi... ... Il a sous lui des procureurs, des juges, il emprisonne qui il veut, libère qui il veut, des riches contre de riches cautions, des pauvres contre un dévouement aveugle d’âmes damnées, est son propre tribunal de 1ière instance, sa propre cour d’appel, sa propre cour de cassation, son propre tribunal de dernier ressort, se prononce à lui-même son propre perpétuel acquittement.
Fabre d’Eglatine.- Justice ? Non ? (il éclate de rire)
Danton.- Juste de transition. Un portefeuille, juste le temps de le remplir. (Le saisissant amicalement par les bras) Mettons à riche profit ce pauvre temps. Ils sortent.
un - deux - trois - quatre - cinq
Ministère de l’Intérieur. Bureau du dépouillement des votes. Le décompte des bulletins de vote se termine. Du peuple, Liberté chérie, Infortuné Joseph, Marat.
Le Président.- (décompte terminé) Jean-Paul Marat est élu Député de Paris. Tous vont à Marat.
Liberté chérie.- Vive l’Ami du Peuple.
Tous.- Vive l’Ami du Peuple.
Marat.- (les repoussant) Non, non, mes amis, non pas vive l’Ami du peuple, mais vive le peuple, dont l’Ami est l’ami...(les honorant) Peuple, toujours muet, enfin, tu parleras sans qu’on te fasse taire. Brillant d’aucune célébrité, né d’aucune naissance illustre, un visage et un nom qui ne disent rien à personne, ta parole et ta pensée seront désormais entendues. Ton être est désormais égal à tout autre, et ta parole vaudra celle de tout autre... .. Vive votre Première République, amis.
Tous.- Vive notre Première République.
Marat.- Honorez-vous en moi, mes représentés, escortez de votre cortège votre nouveau représentant jusqu’à la Nouvelle Convention Nationale. Tous, faisant cortège autour de Marat, sortent.
La Convention Nationale, avant séance. Députés épars. Entrent Fabre d’Eglantine et Danton, qui vont à l’écart.
Fabre.- Ministre, tout de même.
Danton.- S’user à servir jusqu’à la corde, pour finir par être jeté comme un chiffon ? Je ne suis pas fou... ... Pied à terre, Fabre, je suis servi : la Révolution est finie. Le tableau est parfait, il n’y faut plus rien ajouter, reste à le vernir, l’encadrer, le suspendre : tel est mon programme de législature.
Fabre d’Eglantine rit. Les députés, peu à peu prennent leurs places. Les Girondins occupent à présent la droite de l’hémicycle ; le centre reste toujours le centre ; au centre gauche, prend place Fabre d’Eglantine ; à gauche, Robespierre, Couthon dans sa petite voiture en bois, Saint-Just ; sur la montagne, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois. Au banc des ministres Roland, Danton. Entre Marat, accompagné de peuple, qui reste à l’entrée. Marat prend place entre Fabre d’Eglantine et Robespierre.
Le Président.- (tous étant debout) Amis, de ce jour et de cette année, où la France entière pour la première fois dans une Assemblée est représentée, débute une nouvelle ère : déclarons ce jour et cet an, premier jour de l’An I de la République française. Saluons nos nouveaux élus du peuple : (chacun s’avançant et se présentant à l’Assemblée) Danton, Marat, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois. Bienvenue à eux dans notre hémicycle... ... Sans plus perdre de temps passons à l’ordre du jour. (Il s’assied, tous s’assiéent)
Danton.- Avant l’ouverture de cette séance, qu’il me soit permis de résigner mes fonctions de ministre de la Justice, qui m’avaient été délégués jusqu’à l’ouverture de la présente Convention.
Brissot.- Ta place est au ministère, Danton.
Danton.- Ma place est parmi les représentants du peuple. Elu du peuple, comme vous, est pour moi, des places, la plus haute. Surveiller les ministres, comme vous, est pour moi, des tâches la plus haute. Je demande au Président de déclarer la première séance de la nouvelle Convention Nationale ouverte. Il quitte le banc des ministres, et se place au centre gauche, entre Fabre d’Eglantine et Marat. Il regarde imperturbable Fabre d’Eglantine, qui ne peut réfréner un fou-rire ; Danton met sa main sur sa cuisse pour le ramener à la raison.
Le Président.- Au premier point, figure le rapport sur les nouveaux principes. La parole est au rapporteur, Robespierre.
Robespierre.- (montant à la tribune) Par délégation, citoyens, la commission m’a chargé de vous lire l’adresse suivante : (lisant) “Citoyens-représentants, déclarons qu’il n’est qu’un souverain que la République puisse avouer : le peuple. En conséquence, réduisons la puissance des magistrats le plus que nous pouvons. La 1ère règle est que la durée du pouvoir des magistrats doit être courte, et qu’aucun magistrat ne peut cumuler plusieurs magistratures. La 2ième règle est que le pouvoir doit être divisé le plus que l’on peut : il vaut mieux multiplier les fonctionnaires que confier à un seul un pouvoir multiplié. La 3ième règle est d’éloigner le trésor public des magistrats, de le confier à des fonctionnaires dénués de toute autorité, nommés par tirage au sort et pour une durée limitée. Gardons-nous de remettre à ceux qui gouvernent des sommes extraordinaires sous quelque prétexte que ce soit, surtout sous le prétexte de former l’opinion : c’est à l’opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux-ci de maîtriser ou de créer l’opinion publique. Fuyons la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner. Laissons aux individus et aux familles le pouvoir de régler eux-mêmes leurs affaires, en ce qui ne tient pas à l’administration générale de la République. En un mot, rendons à la liberté individuelle ce qui n’appartient pas naturellement à la puissance publique."
Le Président.- Qui est pour une telle déclaration de principes ?