La 1ère République(Ière partie)
1. Louis XVI - 2. Marat
1. Louis XVI
un - deux - trois - quatre - cinq
Section des Gravilliers.Du peuple, Infortuné Joseph, Liberté chérie, le Président, le curé Jacques Roux.
Le Président.- Citoyens mes égaux, je ne prends la parole que pour la donner à qui je la dois. (Il invite le curé Jacques Roux à parler) Entrent Chaumette et Hébert.
Chaumette.- Section des Gravilliers, notre fille la plus énergique, celle qui ose ce que n’ose aucune de ses soeurs, votre mère, la Commune de Paris, envoie Chaumette, son procureur, Hébert, son substitut du procureur, prendre acte de vos décisions. Entrent Danton et Fabre d’Eglantine.
Danton.- Georges Danton, fondateur et président du Club des Cordeliers, Fabre d’Eglantine, son secrétaire, nous, vos avocats, venons nous informer des intentions de la section des Gravilliers. Le Président fait signe aux arrivants de s’asseoir.
Le Président.- La parole est à notre cher citoyen curé Jacques Roux.
Curé Jacques Roux.- Frères, citoyens, citoyens mes frères, je sais combien il vous en a coûté d’administrer une si sévère médication au Roi et à la Cour. Mais pouviez-vous rester insensible à la mauvaise santé de la Nation ? Le dégoûtant ver solitaire aux anneaux blancs, l’affreux parasite intestinal, engloutissait ce qui aurait dû nourrir le corps de la Nation : places et charges fastueuses de la Cour, Maisons de la Reine, des Princes, des Princesses, des 1er, 2ième, 3ième gentilhommes de la chambre, pensions innombrables des échansons, panetiers, veneurs, écuyers, dames d’honneur, cordons bleus du Saint-Esprit, aumôniers, académiciens, historiographes, chaque personnage dépensant à ne rien faire, autant qu’à se nourrir mille travailleurs, le répugnant ténia se développait et croissait aux dépens du corps vivant de la Nation, et la Nation qui n’était plus nourrie, s’anémiait, dépérissait. Pour la santé de la Nation, il fallait la purger de l’immonde parasite. Et voyez comme notre bon Roi vous en a approuvé : il vient d’accepter de n’être plus roi de droit divin, mais de droit constitutionnel. Entendez les paroles que, de sa bouche, il a prononcées hier : (lisant) “Je jure de maintenir cette Constitution, et j’en maintiendrai l’exécution de tout mon pouvoir. Je prête serment à la constitution ouvertement, franchement, comme il convient à mon caractère. Je tiens à la réciprocité de la confiance entre l’Assemblée Nationale et moi : elle est nécessaire, je la mérite, j’y compte. Signé : Louis.”
Infortuné Joseph.- Le Roi est proche de son peuple, le peuple est proche de son Roi.
Liberté chérie.- Le Roi n’a plus pour Cour, une Cour frivole et dépensière, mais pour Cour sa vraie Cour : le peuple travailleur.
Infortuné Joseph.- Vive notre bon Roi.
Curé Jacques Roux.- Vous dites bien, mes frères. Et quand l’injustice est réparée, le ressentiment doit disparaître. Notre assemblée de section n’ayant plus d’objet, je propose, frères, de la dissoudre ce jour. Il lève la main, tous lèvent la main.
Hébert.- Beau et bon prêche laïc que le tien, curé.Vous sonnez la fin de l’alerte, et vous retournez au travail. La Commune mère suit sa fille aînée, la section des Gravilliers.
Danton.- Le Roi, de la Nation le passé, le présent, l’avenir, est son Etre éternel et sacré. La décision de l’Assemblée est sage : les avocats du peuple l’approuvent. Entre Marat.
Marat.- Alerte, amis, alerte. Votre ami Marat, condamné par la police à la vie souterraine des rats, malgré les dangers paraît au grand jour. Il apprend que vous voulez vous dissoudre : il vous supplie de n’en rien faire.
Liberté chérie.- Par pitié, ne crie pas, Marat.
Infortuné Joseph.- Si tu étais vraiment l’Ami du Peuple que tu dis, tu épargnerais au peuple de lui déchirer le tympan.
Marat.- Parce qu’il a juré serment à la Constitution, vous vous reposez sur lui. Citoyens, réveillez-vous. Celui en qui vous placez votre confiance renoue dans l’ombre ses fils de trame. Le roi, traître, prépare sa fuite.
Danton.- Tu mènes trop une vie de proscrit, Marat. A cause de tes pamphlets, la police te menace trop nuit et jour. Tu te méfies de ta propre ombre.
Liberté chérie.- (à Marat) Qui contraignait le Roi à des protestations d’amour ? Il les a faites de lui-même.
Infortuné Joseph.- A la fête de la Fédération, il a aidé lui-même aux terrassements. Il a manié de ses mains le pic et la pelle.
Marat.- Il n’avait, ce faisant, qu’un but : détourner votre défiance et préparer sa fuite. Parisiens, vous êtes des enfants. L’irréflexion vous tient dans une fausse sécurité. Amis, je sonne votre réveil. Tous aux Tuileries. Le roi s’évade cette nuit.
Danton.- Si tu dis vrai, Marat, tu nous dois de nous donner le nom de ton informateur.
Marat.- C’est un des vôtres. Comme vous il est sans défense. Je ne peux même vous dire si c’est un homme ou une femme, ni quel est son emploi : demain on découvrirait son corps dans la Seine. Il faut me croire sur parole, comme je l’ai cru sur parole. Amis, si vous ne vous réveillez pas, la Patrie est perdue.
Danton.- Ce serait de la folie de la part du Roi, de trahir son serment. Il se déposerait lui-même.
Marat.- Danton, tu connais la Reine : plutôt n’être pas, que n’être plus Reine. Citoyens, pour votre malheur, vous êtes trop confiants. Si vous croyez que le Roi est enfin à vous, vous vous illusionnez. Le Roi n’a jamais désiré être qu’à un seul : à lui. Il avait l’air d’avoir perdu de sa superbe, rangé au magasin ses accessoires : manteau royal, sceptre, couronne, cour, valetaille : il ne rêve que d’une chose : retrouver ses colifichets. Le Pouvoir Absolu est une drogue, dont on ne peut plus se passer, une fois inoculé dans les veines... ...Je vous en conjure. Aux Tuileries, avant qu’il soit trop tard. Demain, il sera de l’autre côté de la frontière, à la tête des armées de 7 Rois et Empereur étrangers. C’en sera fait de la Révolution, peuple ami.
Le peuple.- Assez. Suffit.Infortuné Joseph et Liberté chérie vont à Marat.
Liberté chérie.- Serpent à la peau cuivrée, va distiller ailleurs ton venin.
Infortuné Joseph.- Crapaud jaune, à la peau visqueuse, aux verrues empoisonnées, replonge dans tes fonds vaseux.
Marat.- Parisiens, vous êtes des benêts, on ne vous refera jamais. (Liberté chérie et Infortuné Joseph le saisissent aux bras) Je vous en supplie, volez aux Tuileries, il est encore temps. Tenez le Roi et le Dauphin sous bonne garde. Enfermez l’Autrichienne pour qu’elle ne puisse plus conspirer. Vous ne comprenez pas. Le Roi va vous faire payer cher les humiliations que vous Lui avez fait subir.
Liberté chérie.- Dehors, la crécelle.
Infortuné Joseph.- Dehors, le putois. Infortuné Joseph et Liberté chérie sortent Marat.
Curé Jacques Roux.- Frères, retrouvons calme et sérénité. Faisons sagement ce que sagement nous avons décidé.
Le Président.- Citoyens mes égaux, la Révolution a fait sa révolution. L’Assemblée décrète qu’elle se dissout elle-même. (il lève la main) Tous lèvent la main.
Curé Jacques Roux.- Retournons au travail. Vive la Constitution, mes frères.
Tous.- Vive la Constitution. Tous sortent. Danton et Fabre d’Eglantine vont à part.
Fabre d’Eglantine.- Qu’est-ce que tu penses ?
Danton.- Marat est un service de renseignements à lui tout seul. Ses agents sont les petites gens, auxquels personne ne prête jamais attention, et qui sont toujours témoins de tout. Il faut le croire sur parole : le Roi prépare vraiment sa fuite... ... Déployons haut la voile, Fabre, et tenons-nous prêts. Sous peu, un vent impétueux va se lever. Le voilier va bondir sur les flots. Tout le bâtiment va craquer de la pointe du mât à la quille. Ils sortent.
Le salon Roland. Gensonné, Guadet, Brissot, Manon Roland. Entrent Roland et Buzot.
Roland.- (à Buzot, présentant) Gensonné et Guadet, députés de la Gironde ; Brissot, député de Chartres ; Manon Roland, ma femme, de Lyon, comme moi. (à tous, présentant Buzot) Buzot, député d’Evreux. (Tous prennent place autour de Manon Roland, à Buzot).. ..En deux mots, je t’expose notre projet. Nous, députés de province, pensons que de tous temps, la Province a été la partie éclairée de la Nation. Le moment est venu, selon nous, de substituer à la vieille aristocratie parisienne des noms et des titres, la jeune aristocratie provinciale du savoir et de l’intelligence. Nous prétendons que vous avons vocation d’être les accoucheurs de la France Nouvelle. Notre plan est constituer une force dans la Nouvelle Assemblée législative, et d’employer cette force à conquérir le pouvoir.
Buzot.- Je sollicite d’être des vôtres.
Manon Roland.- (lui tendant les mains) Vous l’êtes. Entrent Danton et Dumouriez par une porte dérobée. Tous se lèvent. Brissot va au-devant de Danton, lui serre chaleureusement la main.
Brissot.- Danton. Ah, Danton. (le présentant à tous) Danton, président-fondateur du club des Cordeliers. Nous avons beaucoup d’officiers supérieurs à notre Etat-Major, mais aucun capitaine pour commander la troupe. (montrant Danton) : notre préposé au peuple. Il a l’art de la trompette sonnante et du tambour sonore : il fait ce qu’il veut du peuple.
Danton.- Je viens vous donner avis, camarades, de ne pas quitter la salle. Sous peu, l’action va rebondir. Je vous presse de poursuivre votre campagne d’enrôlements : l’heure de l’assaut va bientôt sonner.
Brissot.- Battons la générale, mes amis. Il nous faut grossir nos troupes. Il nous faut étoffer notre parti de la Province... ...(à Danton) Nous te réitérons l’offre d’être des premiers des nôtres, Danton.
Danton.- Tu sais ce qu’est l’art d’aimer : c’est l’art de tromper sans que cela se sache. Le peuple a beau être naïf, je ne veux pas le cocufier trop ouvertement... ... Avec votre accord, je placerai un autre moi-même auprès de vous : (présentant) Dumouriez, tribun de talent, qui, d’opinion, est plus vous que vous.
Brissot.- (à Dumouriez) Quelle est la formation de Dumouriez ?
Dumouriez. - J’ai reçu une formation de hussard. Je sais dans quel sens du poil brosser le peuple, quel picotin lui donner, comment le travailler à la longe, comment l’étriller de la brosse au chiendent.
Brissot.- (riant) Sois des nôtres. (à tous) Camarades, que chacun joue son sergent-recruteur. Tous se tournent vers Manon Roland.
Manon.- Que la fortune vous sourie, mes audacieux. Tous sortent, Dumouriez avec eux, Danton par la porte dérobée.
Les Tuileries. le bureau du Roi, les doubles portes ouvertes. Le Roi.
Louis XVI.- (signant une lettre, et la relisant) ... Pour calmer leur rage envieuse, ma royale bonté ne s’est-elle pas faite infinie ? N’ai-je pas offert mon dos aux coups, ma face aux crachats ? J’ai cru que l’excès de ma bonté aurait raison de l’excès de leur vilenie, que me voyant bafoué, de honte, ils reviendraient sur leurs sacrilèges. Je pensais que les trésors de ma bonté à la longue les achèteraient. Mais plus j’ai cédé, plus il faut que je cède : j’apprends que certain parti révolutionnaire veut que je révoque mon ministère royaliste. Cette fois, la mesure est à son comble. (il scelle la lettre de cire à cacheter) (paraît à la double porte de Laporte, porteur d’une serviette, l’invitant de la main) M. de Laporte. de Laporte entre.
de Laporte.- Leurs Majestés s’inquiétaient de ce que ne tombait pas certaine douce ondée bienfaisante. Faute d’elle, certain projet proche menaçait de se dessécher sur pied.(tendant sa serviette) Qu’Elles se rassérènent : la douce ondée est tombée.
Louis XVI.- La reine en sera réconfortée.
de Laporte.- Que soit apaisé un deuxième souci leur. L’exorbitante somme dont Sa Majesté a racheté au sieur Danton, sur sa demande, sa charge d’avocat au Conseil du Roi, a été acceptée. Je lui ai remis la somme en mains propres. Danton n’aidera peut-être pas Sa Majesté ; peut-être, peut-on espérer qu’il ne Lui nuira pas.
Louis XVI.– Oui (A la deuxième double porte, paraissent la Reine et de Fersen, les invitant de la main) Madame. Entrent la Reine et le Comte de Fersen.
La Reine.- (tendue, à M. de Laporte) Au moment de partir, j’ai vive angoisse que mes jambes se refusent à moi, M. de Laporte.
de Laporte.- Que l’angoisse de Sa Majesté desserre son étreinte. (mettant sa main à plat sur sa serviette) La liste civile a été versée.
La Reine.- Complète ?
de Laporte.- Deux millions et demi.
La Reine.- En louis ?
de Laporte.- En louis.
La Reine.- Quel poids vous m’ôtez, Comte.(à Louis XVI) Cette bonne nouvelle se double d’une autre, Louis. Le quartier de cette domestique du Dauphin, qui, bien qu’elle fût au service du Roi, osait se dire démocrate, a effectivement expiré aujourd’hui : elle ne s’est pas présentée au palais ce matin.
Louis XVI.- Tout vous réussit, Madame.
La Reine.- (au Comte de Fersen, indiquant de la main la serviette de de Laporte) Vous vous étiez offert à porter ce viatique au lieutenant-général Bouillé, Comte.
de Fersen.- (de Laporte allant à lui et lui donnant la serviette) Que Sa Majesté m’accepte comme son vaguemestre nous honore, moi et cette humble charge. (allant à Louis XVI) Que Sa Majesté me pardonne de l’importuner des derniers détails matériels...(Louis XVI fait signe qu’il écoute) ...Une citadine, dont j’aurai l’honneur d’être le cocher, espèrera Leurs Majestés dans la Cour des Princes, à 10 heures ce soir : mille citadines semblables à celle-ci, sillonnent Paris à cette heure-là. J’aurai l’avantage de conduire la famille royale, par ruelles obscures et désertes, jusqu’à la barrière Saint-Martin, où l’espèrera sa berline. La barrière Saint-Martin est la gare de départ des berlines de voyage pour la Russie, la Pologne, l’Allemagne, trente berlines comme la sienne partent tous les jours. Pour assurer la sécurité de la famille royale pendant le voyage, nous serons quatre chevaliers. Leurs Majestés peuvent partir sereines.
Louis XVI.- Monsieur de Fersen, le transport en citadine à Paris sera le seul risque que vous courrez.
de Fersen.- Majesté, je proteste.
Louis XVI.- J’ai dit, Monsieur de Fersen.
de Fersen.- J’ai entendu Sa Majesté... ...Que pour les Siens, Sa Majesté ne tremble d’aucune crainte. Le temps a été calculé au plus large. Entre minuit, heure à laquelle son valet couche le Roi, et 7 heures, heure à laquelle il Le lève, il est 7 heures. Le temps que l’évènement se découvre, que les commissaires mandatés se mettent à la poursuite de la famille royale, il peut être ajouté 1 heure. En 8 heures, la berline aura fait 100 kilomètres. Sachant qu’un cheval monté va deux fois plus vite qu’une berline, le temps que les commissaires rattrapent la famille royale, la berline aura fait 200 kilomètres, et Leurs Majestés seront parvenues à destination. Les seules précautions que je conseillerais à Leurs Majestés de prendre, si Elles me permettent, ce serait de ne pas se pencher aux fenêtres à la traversée des villages et des bourgs, et de ne pas descendre aux relais. Si ces précautions sont respectées, il est impossible que la famille royale ne soit pas sauvée.
Louis XVI.- Sauver un Roi de France déchu est pour un Comte étranger un acte gracieux, puisque le Roi ne peut le remercier d’aucune grâce. Vous me sauvez sans motif apparent, Comte. Pour ce défaut de motif, je veux vous honorer.
de Fersen.- Cet honneur m’honore plus que toute grâce.
Louis XVI.- (se levant) Que la Reine et M. de Fersen me permettent de payer au sommeil un acompte de la somme que je lui aurais due la nuit prochaine.
La Reine.- Permettez-moi, Louis, de vous rappeler que nous dînons tout à l’heure avec M. de Provence, son frère puîné. Il ne faudrait pas que le trône étant déclaré vacant par votre départ, votre frère soit nommé Roi à votre place. Il avait accepté de partir à la même heure que vous, il ne faudrait pas qu’il ne fasse que semblant de partir.
Louis XVI.- Je lui donnerai ordre formel et positif de partir en même temps que nous, et j’exigerai qu’il m’en fasse serment. Dans la famille royale, on obéit au Roi, Madame. Le Roi incline la tête courtement devant la Reine et le Comte de Fersen, qui font la révérence, et sort. La Reine et le Comte Fersen restent éloignés.
de Fersen.- ( A la Reine) Le devoir le plus pressant de Leurs Majestés est de songer à ce qu’Elles feront, une fois le trône reconquis. Le temps sera court, de leur défaite à leur victoire.
La Reine.- Nous pardonnerons au peuple, parce qu’il n’a été qu’égaré. Nous le flatterons par des expressions d’amour, nous le caresserons. Mais nous excepterons du pardon les chefs des factieux, auxquels nous ferons subir le châtiment suprême. Quant à la Ville de Paris, à moins qu’elle ne rentre dans l’ordre à la première injonction, nous lui ferons subir les dernières rigueurs. Nous rétablirons le régime royal, tel qu’il a existé de tous les temps, et la religion catholique comme religion de royaume. Vous voyez que nous nous sommes préparés... ... Comte. A mon royal époux, je dois mes forces physiques et intellectuelles, toutes choses qui ne sont qu’outils, mais, lorsque je quitte son service et que je me retrouve seule, tout ce qui relève de la liberté de la personne, ce à quoi l’esprit traîne et s’attarde en secret, songes, rêveries, pensées, sentiments, plaisirs, et qui est le plus précieux de l’homme, c’est à vous qu’il est réservé. Je ne trompe pas mon mari, et, pourtant, ne le trompant pas, je le trompe plus que si je le trompais. Mon péché est pire et mortel. Le corps ne fait que se prêter, l’âme se donne toute. En toute innocence et toute perversité, mon âme vous embrasse et vous enlace, vous baise en pensée mille fois, s’offre des débauches vertueuses de vous. Mon prince consort, mon morganatique amant, celui auquel j’aime tant être, mon aimé, mon chéri, mon amant aimé, qu’amour étreigne nos âmes avec fureur. Ils se font la révérence, et sortent par les deux portes différentes.
Près de minuit. Dans une pénombre éclairée par le dehors, entrent le Roi et la Reine, en habits bourgeois.
La Reine.-(à mi-voix) Attendons que le silence troublé par l’étrave de notre passage se referme de lui-même. Un silence.
Louis XVI.-(à mi-voix) Le Roi déserte son trône, Madame.
La Reine.- Le Roi déserterait son trône, si le Roi était Roi, mais est-ce être Roi que l’être à demi ?.. .. Vos aïeux ont conquis leur trône par la force, et quand ils l’ont perdu, par la force reconquis. En désertant son trône affaibli pour revenir le rétablir dans sa vigueur, le Roi fait acte d’un Roi qui entend rester Roi.
Louis XVI.- C’est son petit-fils qui a succédé au dernier Roi, mais c’est la femme du petit-fils qui règne. Grâce à vous, Madame, je succèderai à moi-même. La Reine s’approche de la fenêtre, restant de côté.
La Reine.- J’aperçois vos enfants dans la citadine. M. de Fersen, en habit de cocher, sur le trottoir, a un oeil sur la fenêtre de la citadine, un oeil sur la nôtre.
Louis XVI.- Les Rois ne sont pas ceux qui seraient dignes de l’être.
La Reine.- Les Rois, de nos jours, ne sont pas Rois par mérite, mais par naissance. Telles sont les choses aujourd’hui... ... (écoutant) Le palais semble enfui dans les rêves : c’est le moment d’aller. Ils sortent sans bruit.
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deux
Nouvelle Assemblée Législative. Sont assis à droite les députés monarchiens, au centre les députés modérés, à gauche les députés girondins, Brissot, Gensonné, Guadet, Buzot, Roland, et au-dessus d’eux, sur la montagne, seul, Robespierre.
Le Président.- (L’Assemblée Législative étant debout) Citoyens députés, ouvrons ce jour, 1er octobre, la 1ière séance de la Nouvelle Assemblée Législative.(L’Assemblée s’assied) La parole est donnée au premier inscrit : Maximilien Robespierre, député d’Arras.
Robespierre.- (se levant, de sa place) Avant de commencer ses travaux, je supplie l’Assemblée de ne jamais perdre de mémoire qu’elle ne représente qu’une partie des Français, puisque seuls ont été élus les députés assez riches pour payer la redevance d’un marc d’argent. Qu’elle n’oublie jamais, lorsqu’elle légifèrera, que parce qu’ils ne possèdent rien, la masse pauvre des Français n’est pas représentée. Je m’incline devant l’Assemblée Législative légale, mais je sentais la nécessité d’écrire ce prologue au futur texte de ses lois. (Il se rassied)
Brissot.- (se levant, de sa place) J’affirme que l’Assemblée Constituante a constitué la seule Constitution qui fut sage et possible. Le député d’Arras évoque le suffrage universel comme panacée pour l’élection de l’Assemblée. A-t-il songé à qui le suffrage universel donnerait la majorité ? A ceux qui n’ont propriété aucune. Ceux qui possèdent quelque chose, les propriétaires, se soucient de leur propriété, ils ont sans cesse l’oeil à tout, rien de ce qui achoppe ne leur échappe. Ceux qui ne possèdent rien sont comme vagabonds : la terre n’est pour eux qu’un chemin où ils ne font qu’aller : ils ne jettent un oeil à droite et à gauche que pour voir s’il y a quelque chose à voler ou à casser. Qu’ont-ils à faire des terres et des propriétés, puisqu’ils ne possèdent rien ? Les propriétaires sont, des Français, les seuls qui de la France auront souci : voilà pourquoi l’Assemblée Constituante les a déclarés seuls éligibles.
1er député.- On ne peut pas dire mieux. Approbation générale : oui, oui.
Brissot.- Quoiqu’on puisse en dire, la Constitution est loi écrite, votée, et exécutoire. Je demande que l’Assemblée passe à l’ordre du jour.
Le Président.- En premier point, législateurs, figure le rapport de la commission des finances. La parole est à son rapporteur.
Le rapporteur.- (montant à la tribune, lisant) Législateurs, pour sauver l’Etat de la banqueroute où l’avaient acculé les dépenses de la Cour, l’Assemblée Constituante, constatant que les fortunes acquises par l’Eglise au cours des siècles grâce aux dons des fidèles, et placées et investies par Elle en terres, avaient fait d’Elle le 1er propriétaire de France, considérant qu’il était légitime que ces terres, achetées par les dons des fidèles pour les pauvres, fassent retour à la Nation appauvrie, a jugé bon, un, de déclarer les biens de l’Eglise, biens nationaux ; deux, de créer une monnaie-papier assignée sur les dits biens nationaux, qu’elle a monnayée au public contre ces espèces sonnantes et trébuchantes, dont le Trésor Public avait nécessité pour rembourser la Dette Publique et couvrir les dépenses de l’Etat ; trois, de vendre enfin aux enchères les dits biens nationaux contre les dits assignats, qui devaient être détruits au fur et à mesure qu’ils étaient encaissés. D’ores et déjà, nous pouvons dire que cette politique financière des biens nationaux est une réussite totale. Je citerai pour exemple la vente des biens nationaux, telle qu’elle s’est faite dans le district de Versailles. Dans ce district, ont été vendus 46 789 arpents de biens nationaux. Sur ces 46 789 arpents, 39 809 ont été vendus aux bourgeois de Paris, villes et bourgs avoisinants, soit 6/7ième de l’ensemble, et 6 314 arpents aux gens de la campagne, soit 1/7ième. Parmi les acheteurs des villes et bourgs, nous trouvons les professions suivantes : juge de paix, négociant, marchand de vin, drapier, boucher, député, marchand de fer, marchand de bois, vannier, maître de poste, tailleur, arpenteur, rentier, avocat, aubergiste, perruquier, argenteur, voiturier, receveur, médecin, procureur général, maçon, mégissier, manufacturier, banquier, et autres professions de la même espèce. Cette liste confirme ce qu’affirmait, le représentant de Chartres Brissot : les propriétaires bourgeois sont les acteurs principaux de la Révolution. Entrent un huissier, précédant le Commandant de la Garde Nationale.
L’huissier.- Que l’Assemblée veuille autoriser le Commandant de la Garde Nationale à lui communiquer une information urgente.
Le Président.- Le Commandant a la parole.
Le Commandant.- Citoyens-représentants, chaque matin, on pense que tout le monde est là, que chaque jour répète la veille, et soudain, un beau matin, quelqu’un n’est pas à la place où on le voyait d’habitude.
Un 1er député .- Que cache ce paravent de précautions oratoires ?
Un 2ième député.- Voulez-vous traduire cet amphigouri en français courant, commandant ?
Le commandant.- J’ai eu beau fouiller tout le château. Il n’est pas aux Tuileries.
1er député.- Mais de qui parlez-vous ?
2ième député.- Mettez un nom sur ce pronom, je vous prie.
Le commandant. - Je parle du Roi... ... Nous avons eu beau chercher, ne sont pas non plus aux Tuileries la Reine, le Dauphin, Madame Royale, et leurs dames d’honneur... (Entre un capitaine de la Garde Nationale.)... J’ai interrogé le personnel : ils ont été témoins ces derniers jours de bien de la fébrilité, la Reine ne tenait pas en place, était nerveuse, avait les yeux rouges.
Le capitaine.- Que l’Assemblée m’autorise à l’informer que Mr de Provence, frère puîné du Roi, et Mme de Savoie ne sont pas dans leur palais du Luxembourg.
Le commandant.- (sortant avec hésitation une lettre de son justaucorps) Peut-être cette lettre du Roi, posée sur son bureau, donnera un sens à cette chose insensée.
1er député.- Ne pouviez-vous pas parler de cet écrit tout d’abord ?
2ième député.- Que soit donnée lecture de cette lettre au plus vite. Toute l’Assemblée est tendue.
Le Président.- (prenant la lettre de la main du Commandant, l’ouvrant, lisant) “Français, tant que le Roi a pu espérer voir renaître l’ordre par les moyens employés par l’Assemblée Nationale, aucun sacrifice ne lui a coûté. Mais aujourd’hui que le résultat de toutes les actions est de voir la Royauté détruite, une anarchie complète dans toutes les parties de la Nation sans aucune apparence d’autorité suffisante pour l’arrêter, le Roi renie les actes extorqués de Lui durant sa captivité, dénonce la responsabilité de l’Assemblée dans la désorganisation actuelle, se plaint des empiètements de l’Assemblée Nationale sur l’autorité royale. Par ces motifs, et dans l’impossibilité où est le Roi d’empêcher le mal, il est naturel qu’Il ait cherché à se mettre, Lui et les Siens, en sûreté. Français, et vous surtout Parisiens, méfiez-vous des suggestions et des mensonges de vos faux amis. Revenez à votre Roi : il sera toujours votre père et votre meilleur ami. Quel plaisir n’aura-t-il pas à oublier toutes les injures faites à sa personne, et à se revoir au milieu de vous, lorsqu’une nouvelle Constitution, qu’il aura acceptée librement, fera que notre sainte religion sera respectée, que les biens et l’état de chacun ne seront plus troublés, que les lois ne seront plus enfreintes impunément, et que la liberté sera posée sur des bases fermes et inébranlables. Signé : Louis.” L’assemblée est morne.
1er député.- C’est clair et sans équivoque : le Roi a fui.
Un député monarchien.- Vous avez trop humilié le Roi : il n’a cherché qu’à fuir vos offenses.
2ième député.- (au député monarchien) Il était libre de prêter serment à la Constitution. Souvenez-vous : nous avions tellement peur qu’il ne signât pas. Rappelez-vous nos ovations, quant il eut signé enfin.
1er député.- Je rappelle que certain Ami du peuple avait prédit la fuite du Roi.
Brissot.- A la place du représentant, de telles prédictions éveilleraient plutôt ma suspicion. Les incendiaires, la torche à la main, mettent le feu, pour la seule gloire de l’éteindre. A votre place, je me demanderais si le brûleur nommé n’est pas à l’origine de ce départ de feu.
1er député.- Une question se pose : à quoi bon voter les lois, si manque celui qui doit les exécuter ?
2ième député.- Si un mur porteur s’effondre, tout l’immeuble ne s’effondre-t-il pas ? Les députés , tendus : oui. Brissot écrit sur un papier.
1er député.- Et maintenant ?
Brissot.- (levant la main, pour demander le silence) Pour apaiser le désarroi où s’égare l’Assemblée Nationale, je propose que nous publions l’adresse à la nation suivante : “Français, un grand attentat vient d’être perpétré. L’Assemblée Constituante avait touché le terme de sa longue et difficile gestation. La Constitution, née enfin, commençait de prendre vie, l’Assemblée Législative inaugurait ses premiers travaux. Mais les ennemis de la République ont voulu, par un forfait monstrueux, immoler la Nation entière à leur haine et à leur vengeance : le Roi et la famille royale ont été enlevés dans la nuit du 20 au 21 juin.”
1er député.- Mais c’est une fiction : à qui ferez-vous gober ça ?
2ième député.- Dans sa lettre, il trahit lui-même qu’il trahit.
Brissot.- Qui vous oblige à publier la lettre du Roi ? Je prie l’Assemblée de m’écouter avec attention. Dire que le Roi s’est fait transfuge volontaire, qu’est-ce dire ? Que de son plein gré, il a abdiqué. Si le roi abdique, le pouvoir exécutif n’existe plus. Si le pouvoir exécutif n’existe plus, comment peut exister le pouvoir législatif ? S’il n’y a plus ni pouvoir exécutif, ni pouvoir législatif, il n’y a plus de Constitution. S’il n’y a plus de Constitution, que faudra-t-il ? Que l’Assemblée Législative redevienne Constituante, et se renvoie elle-même devant les électeurs. A une première anarchie, voulez-vous que succède une deuxième ?.. .. Dire que le Roi a été enlevé, qu’est-ce dire, au contraire ? Que le Roi, ayant été enlevé contre son gré, n’a pas abdiqué, qu’il est toujours Roi où qu’Il soit, et que la Constitution a toujours cours. Si à une première Révolution, vous ne voulez pas que succède une deuxième, vous voterez l’adresse aux Français que je vous propose.
1er Député.- Après réflexion
2ième Député.- Tout bien pensé. Entre comme un fou Jean-Baptiste Drouet, qu’essaient de retenir en vain deux huissiers.
Drouet.- Citoyens-représentants. Citoyens-représentants.
Le Président.- On n’entre pas dans l’Assemblée, comme dans une auberge.
Drouet.- Dénouez votre noeud de cravate, déboutonnez votre col, relâchez vos épaules, essuyez votre front, soufflez : je viens vous donner avis du renvoi de certain colis recommandé (Sur un signe du Président, les huissiers lâchent Drouet) Avis vous est fait, réceptionnaires, que certain paquet royal de poids a été intercepté à Varennes/en/Argonne, par le fils du maître des postes de Sainte-Menehould, Drouet Jean-Baptiste présent, lequel l’a mis en réexpédition, et vous en fait retour, à petite vitesse.
1er député.- Emploie des mots ordinaires, citoyen.
Le Président.- Tu as arrêté le Roi, c’est ce que tu veux dire ?
Brissot.- Raconte posément comment les choses se sont passées.
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Drouet.- Puisque vous m’en faites la demande, je vous ferai un rapport circonstancié. Au relais de Sainte-Menehould, dont mon père est maître, je bâillais aux corneilles, passais mon temps à rien, quand, de la route de Paris, arrive une berline de voyage grise de poussière, s’arrête au relais, d’elle descend un bourgeois, gros, qui va vers les villageois ébaubis, leur ouvre les bras : “Mes amis, je suis votre Roi”, et, après cette introduction, développe qu’il est dans la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, qu’il ne peut plus rester dans Paris sans mourir, lui et les siens, qu’il vient chercher en province la liberté dont jouissent ses fidèles et loyaux sujets... ...Au même moment, au galop, par la route de Varennes, arrive un escadron de hussards du Comte de Bouillé. Le colonel descend de cheval, va droit au Roi, offre à la famille royale 7 de ses chevaux, pour qu’elle rejoigne le Comte Bouillé par champs et bois. La Reine réplique hautement qu’il est hors de question pour elle de monter à cheval. Sur quoi, la famille royale choisit de passer la nuit à Sainte-Menehould, à l’hôtel du Bras d’or.
1er député.- (à Drouet) Vive la poste et les maîtres de poste.
2ième député.- La preuve est donnée que l’amour de la Révolution n’est pas seulement de Paris, mais aussi de Province.
Drouet.- (au 2ième député) A votre place, je ne ferais pas de la Province un paquet... ...A la nouvelle de la présence du Roi, tous les notables du coin, maires, procureurs, juges, notaires, médecins, apothicaires, instituteurs, curés accourent à l’hôtel. Le Roi paraît, les genoux se plient. Sa Majesté florissante gémit sur les avanies que l’Assemblée lui fait subir, la misère à laquelle elle La condamne, et tous ces rats de s’épancher en injures contre vous, en pleurs sur Elle. J’ai rougi de honte de l’ignoble conduite de nos élus de province. Par bonheur, je savais qu’au relais suivant, à Varennes/en/Argonne, le procureur, avec courage, professait des opinions républicaines. La nuit tombée, je selle un cheval, par chemins détournés galope à Varennes. Mon procureur sonde la garde nationale sur ses opinions, deuxième bonheur, la trouve républicaine comme lui. C’est ainsi que, le lendemain, à leur descente de la gerbière, le boulanger, la boulangère et le mitron ont été cueillis comme des fleurs, et à vous, renvoyés en bouquet. Revanchant le pays de la honte de ses notables, le peuple de la campagne, se relayant de village en village, accompagne le convoi, comme une garde nationale.
Brissot.- Décrétons, citoyens, que le citoyen Drouet est fait député d’honneur et que tous ses frais à Paris seront payés par la Nation. Applaudissements des députés debout, oui, oui. Le Président écrit un mot, qu’il fait donner à Drouet.
Brissot.- Va, patriote, jouir, dans Paris, de ta neuve gloire. Brissot accompagne Drouet jusqu’à la porte, revient dans l’hémicycle
1er Député.- La fuite et la capture du Roi vont s’ébruiter, Brissot. Sa trahison ne peut pas se dissimuler. Ta thèse est caduque.
Brissot.- Je supplie la Représentation Nationale, de garder raison. Si vous n’avez plus de Roi sacré à la tête de l’exécutif, quel être majestueux délèguera quelle parcelle de son pouvoir majestueux à quels ministres ? Ne comprenez-vous pas, que c’est rabaisser le pouvoir, que rabaisser la source du pouvoir?.. ..Elevez vos esprits, citoyens-représentants, prenez de la hauteur. Au risque de vous scandaliser, si j’étais vous, au lieu de déplorer la trahison du Roi, je m’en réjouirais. Sa trahison échouée, gageons que l’orgueilleux traître aura perdu de sa superbe ; que de retour, il fera retour de ses idées de royauté absolue. Sa fuite manquée, parions qu’il deviendra le vrai roi constitutionnel que vous voulez. Ne vous reniez pas, représentants. Dites qu’envers et contre tout, sera appliquée la Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution. (Il lève la main) Déclarez que le Roi, victime d’un enlèvement, est innocent et inviolable. Il y va de la survie de la Monarchie Constitutionnelle.
Robespierre.- Je proteste contre cet impudent mensonge.
Brissot.- Que votre vote réponde au démagogue. (La quasi-unanimité des mains se lèvent)
Le Président. - L’adresse aux Français de Brissot, député de Chartres, est votée. La séance est levée. Les députés se lèvent, discutant, tournant le dos à Robespierre.
La section des Gravilliers. Du peuple, Infortuné Joseph, Liberté chérie, Hébert, Marat, Danton, Fabre d’Eglantine.
Hébert.- (entrant en colère) Vous rappelez-vous sa déclaration d’amour, foutre ? “Je tiens à la réciprocité de la confiance entre l’Assemblée Nationale et moi, elle est nécessaire, je la mérite, j’y compte, signé Louis.” Foutre, le raminagrobis vous a bourré le mou. Ce roi divin est un sacré petit menteur. Ce roi sacré ment comme une chaisière. Les yeux dans les yeux, il vous jurait fidélité, et, pendant que vous étiez au travail à marner et trimer, il vous plantait des cornes. Les yeux au ciel, la main sur le coeur, il vous jurait fidélité, et ne rêvait que de vous faire cocus. Vous embrassant par-devant, il vous baisait par-derrière. Qui aurait cru qu’il fût un tel faux jeton ?
Marat.- Aveugles, amis, vous lui passiez les crimes effroyables de ses aïeux, leurs proscriptions, leurs bannissements, leurs répressions, leurs lettres de cachet, leurs débauches, leurs armées de favoris et de favorites, leurs légions de bâtards, vous lui renouveliez votre confiance, et voyez : il trahit : quand croirez-vous ce que je vous en dis ? Toujours l’Etat ce sera eux, jamais la Nation : c’est leur nature propre.
Liberté chérie.- Comment l’Assemblée peut-elle amnistier un tel crime, que la trahison du Roi ?
Infortuné Joseph.- Le simple soldat déserte ou trahit, il est passé par les armes sur place. Le roi déserte et trahit, on lui rend pouvoir et honneurs. Quelle nation serait assez stupide pour laisser passer cela ? Le peuple, grondements et poings levés : destitution.
Marat.- (levant la main pour apaiser l’assistance) Danton la sagesse, que nous conseilles-tu ? Nous suivrons ton avis.
Danton.- Le roi est coupable d’une trahison stupide. En raison de sa trahison et de la stupidité de sa trahison, le peuple est, selon moi, fondé, de demander par pétition, à l’Assemblée sa déposition.
Marat.- Danton, écris la pétition.
Liberté chérie.- Fais le pour nous, Danton. Fabre d’Eglantine s’assied à une table, et écrit la pétition sous la dictée de Danton.
Marat.- (à Liberté chérie et à Infortuné Joseph) Vous, allez dresser une table au Champ-de-Mars. (Au peuple) Nous, allons rallier les sections de Paris. (sortant, à voix forte) Tous au Champ de Mars signer la pétition, amis. Tous sortent de tous côtés en criant : tous au Champ-de-Mars. Infortuné Joseph et Liberté chérie prennent la pétition des mains de Fabre et sortent. Danton ouvre les mains et sourit. Fabre d’Eglatine pouffe de rire.
trois
Assemblée législative. Les députés, debout, inquiets, sont à l’écoute : on entend une rumeur de foule.
1er député.- Ils sont au Champ-de-Mars.
2ième député.- Ne savent-ils pas que tout rassemblement de plus de 3 personnes est illégal ?
3ième député.- Que croient-ils ? Que l’Assemblée donnera suite à une pétition anticonstitutionnelle?
Brissot.-Enfin, que fait la garde nationale ? On entend une salve de coups de feu, tirés en l’air. La rumeur se fait silence.
Brissot.- Elle leur a fait entendre raison. Soudain des coups de feu sont tirés à volonté. On entend des gémissements et des râles. Entre Liberté chérie, blessé au bras, la manche ensanglantée, la pétition en main, et des gens du peuple, certains blessés.
Liberté chérie.- Citoyens à l’assassin. A l’assassin.
Brissot.- Je proteste contre une telle mise en scène (montrant la manche déchirée et ensanglantée) , qui est faite pour inspirer la pitié, non pour persuader la raison.
Liberté chérie.- Au nom du peuple, je dénonce à l’Assemblée, le crime qui, contre lui, vient d’être perpétré... ...Citoyens, le peuple pacifique avait dressé une table au Champ-de-Mars, couverte d’une nappe, devant laquelle le peuple en masse se pressait pour signer une pétition de droit. La nappe bouge, on la soulève : elle cachait deux policiers qui notaient le nom des meneurs. La bénignité populaire s’est faite rage : les deux policiers ne noteront plus aucun nom. Bruit de bottes, roulement de tambour : paraît la garde nationale, drapeau rouge de la loi martiale en tête. Le Commandant de la Garde Nationale ordonne à la foule de se disperser, la garde nationale tire une salve en l’air. Le peuple, en réponse, lui jette des cailloux. En réponse de la réponse, la garde nationale tire à balles réelles : dans le tissu serré du peuple, il s’est fait alors bien des accrocs. Les gens tombaient en silence, comme des poupées de massacre. Affolée par l’attentat, la foule, prise de panique a fui de tous les côtés. .. .. (agitant la pétition) Je demande à l’Assemblée, si, par le tribut sanglant d’un tel massacre du Champ-de-Mars, le peuple a payé un droit suffisant, pour se faire entendre.
1er député.-(au Président) Parler est un droit de droit commun.
2ième député.- (au Président) Ecouter n’engage pas celui qui écoute.
Le Président.- La parole est donnée au pétitionnaire.
Liberté chérie.- (lisant) “Désireux d’éviter le divorce entre les représentants et les représentés, le peuple de la capitale, considérant que, le délit de désertion et de trahison du Roi est suffisamment prouvé, presse l’Assemblée Législative de recevoir l’abdication du Roi, de le poursuivre en jugement, d’écrire une nouvelle Constitution, et de procéder à l’élection d’une Nouvelle Assemblée, au suffrage universel.”
Brissot.- A claire pétition, il sera fait claire réponse. La pétition est contraire à la Constitution votée par la Nation. Etant illégale, elle est nulle et non-avenue.
Liberté chérie.- Un certain 14 juillet, le peuple contrevenait aussi à la loi : c’est grâce à cette illégalité que vous êtes la loi aujourd’hui.
Brissot.- Il y a une différence d’autrefois à aujourd’hui. Elus par la Nation, a été fondée une légalité légale.
Liberté chérie.- Légalité légale, mais partielle : vous n’avez été élus que par la partie minoritaire de la Nation.
Brissot.- Par la seule partie de la Nation qui est à part entière. En quoi le peuple est-il français, je vous prie ? Y a-t-il quelque chose en France, qui soit à lui en toute propriété, un bout de jardin, un coin de cuisine, dont il puisse dire : c’est à moi ça, je suis Français par cette petite chose-là ? Croyez-vous que la Révolution, de rien que vous étiez, de vous a fait quelque chose ? La loi a dit : le Roi est inviolable, c’est violer la loi que prétendre le contraire. (levant la main) Que l’Assemblée à l’illégalité réponde par la légalité, repousse la pétition et suspende la séance. (la quasi-unanimité des députés lève la main)
Le Président.- La pétition est repoussée. La séance est suspendue. Les députés se lèvent et s’unissent, tournant le dos au peuple.
Les Tuileries. Le bureau du Roi, double porte ouverte. Le Roi est assis dans un fauteuil, dans l’ombre, loin de son bureau. La Reine paraît à la porte, avance d’un pas.
La Reine.- Sire, j’ose enfreindre vos ordres et violer votre retraite... ... (Le Roi ne répondant rien, elle avance plus loin) Votre manque m’est de trop, Louis.
Louis XVI.- Si personne ne me veut, comment puis-je me vouloir moi-même ? Etre seul de son parti, n’est-ce pas une chose ridicule ?
La Reine.- Et moi, Louis ? Si je suis quelque chose ici-bas, n’est-ce pas par vous ?.. ..En vous épousant, ai-je épousé la gloire, la puissance, la sécurité ? J’ai épousé un Roi.
Louis XVI.- Qui échoue tout, jusqu’à sa fuite. .. .. Votre pitié pour ma misère n’accroît ma misère que plus.
La Reine.- Si dans une vie, un échec était définitif, qui réussirait? .. .. Si vous doutez de vous, qui croira jamais en un Roi en ce pays ? Vous avez manqué votre évasion, est-ce une raison pour vous évader de tout ?... ... De dégoût, vous repoussez ce parti révolutionnaire qui vous adresse lettres et suppliques et fait antichambre : je partage votre répugnance. Mais la politique, n’est-ce pas, devant les mauvaises odeurs, de se boucher le nez? Ces députés de Province vous pressent de les nommer ministres. Pourquoi ne pas accepter le marché ? Pourquoi ne pas leur jouer ce tour de jouer leur jeu ? Votre beau-frère l’Empereur d’Autriche et votre cousin le Roi de Prusse sont trop timides à vous porter secours. Qu’ils voient en vrai la pièce révolutionnaire, qui, chez eux, pourrait leur être jouée. Que le spectacle qui les attend, leur soit donné vif à leur porte. Nous verrons s’ils resteront longtemps hésitants et indécis.
Louis XVI.- (souriant) Vous êtes plus Roi que moi, ma Reine. (Il fait un signe de la main vers la porte) La Reine fait un signe par la porte entrouverte. Entrent Buzot, Roland.
Buzot.- (faisant révérence, courbé) Le parti de la Province supplie Sa Majesté de le laisser La secourir. De barbares démocrates veulent raser le bel édifice royal, et construire à la place un affreux immeuble républicain. Nous, députés de Province, ne jurons que par nobles et antiques palais en pierre de taille, d’un goût si sûr. Que Sa Majesté veuille nous laisser sauver son beau château, de vils bâtisseurs veulent le raser horriblement.
Louis XVI.- (levant la main et le coupant) Ne prêchez pas plus loin, Monsieur, la Reine m’a converti, comme vous n’auriez pu le faire.(Buzot et Roland sortent, courbés, à reculons) (à la Reine) Allons opérer contre Nous pour Nous. Ils sortent.
Assemblée Législative. Debout, en bas de la tribune, Clavière, Servan, Roland, Dumouriez.
Le Président.- Je donne avis à l’Assemblée, que, par décret royal, le Roi révoque son ministère monarchien, et nomme les députés Clavière ministre des finances, Servan ministre de la guerre, Roland ministre de l’Intérieur, Dumouriez ministre des Affaires Etrangères.
1er député modéré.- D’où vient que le Roi n’est plus monarchiste ?
2ième député modéré.- Quelle est la cause étrange d’un si étrange effet?
Buzot.- Nous partageons votre perplexité, citoyens.
Roland.- A quoi bon supputer des intentions que nous ne connaîtrons jamais ? Ne nous inquiétons pas de la cause, réprésentants, soyons heureux des conséquences. Des gens à vous occupent la maison : réjouissez-vous en. Que serons-nous désormais, vous et nous ? Vous êtes la loi, nous serons vos actes. Entre vos lois et nos actes, il n’y aura désormais plus aucune solution de continuité.
Dumouriez.- Je reconnais que ma fonction de Ministre des Affaires Etrangères exigera de moi, une discipline incessante. Si dans le feu de l’action, j’outrepasse mon rôle, et ajoute du texte de mon cru, je vous prie de me le faire savoir avec sévérité. Sachez seulement qu’exposé à tous les regards, un ministre est la cible forcée des calomnies. Prenez garde de n’y pas porter l’oreille avec complaisance. Mais de ce qui est sûr et avéré, je répondrai toujours.
1er député.- (se levant, applaudissant) Voilà une déclaration franche, en laquelle on ne peut que se fier. Vifs applaudissements, Oui. Robespierre lève la main.
Robespierre.- Je demande à l’Assemblée de ne pas s’enflammer pour telle ou telle personne. Peu importe que soit nommé ministre tel ou tel : nombreux sont les gens de qualité. Le salut public n’est attaché à la tête d’aucun ministre, mais au maintien des principes, au progrès de l’esprit public, à la sagesse des lois. Quelles que soient la personne et les opinions des ministres, chaque fois que l’Assemblée voudra le bien, elle sera toujours assez puissante pour forcer un ministre à marcher sur le chemin de la vertu. Il vaut mieux pour la Représentation Nationale, surveiller sans arrêt les ministres, plutôt que s’enflammer pour tel ou tel, lui accorder une confiance aveugle, le laisser agir en toute opacité, et puis, ce ministre-là s’avérant incompétent ou corrompu, le déposer, et s’enflammer pour un autre. (à Dumouriez) Vous avez peut-être eu de l’habileté pour vous faire nommer ministre, citoyen Dumouriez, souhaitons que vous saurez exploiter habilement votre poste pour faire le bien.
Dumouriez.- Tu juges les ministres selon la loi républicaine, citoyen Robespierre, celle du talent et de l’honnêteté : au moins, je sais que je serai justement apprécié. Dumouriez va à Robespierre en lui tendant les bras, et l’embrasse, Robespierre réticent.
Roland.- (à son ministère) Je pense qu’il est temps, Révolutionnaires, retroussant nos manches, de nous mettre au travail. Ils sortent, l’Assemblée les applaudit.
Club des Cordeliers. Bien du peuple, Marat, Hébert.
Marat.- Cordeliers, amis, les Révolutions ne réussissent jamais, le peuple est toujours berné. Savez-vous quel est le défaut des démocraties ? Cette égalité même, qui est réputée sa qualité. L’égalité met sur le même plan le peuple naïf et ignorant, et les classes cultivées retorses... ... Les députés de province vous disent : la Révolution est terminée. Oui, la Révolution est terminée pour eux : ils ont les places qu’ils voulaient. Mais pour vous qui l’avez faite, elle est comme si elle n’avait pas été... ... Peuple, lève-toi, soulève-toi. N’aie pas peur : tu es le grand nombre, eux sont le petit. Tu as fait la Révolution pour les premiers qui se sont précipités, et qui, après t’ont écarté. Achève la Révolution pour toi. Ils ne t’écoutent, ni ne t’ouvrent ? Crie, frappe à coups redoublés contre leur porte. Tous en choeur, à la Convention, amis. Déposons pétitions en masse.(fort) Déposition du roi et démocratie.
Liberté chérie.- (levant la main) Déposition du roi.
Infortuné Joseph.- Démocratie. Tous,enflammés crient : les uns Dépostion du roi, les autres Démocratie, sortent.
quatre
Salon Roland. Par les fenêtres ouvertes, on entend le peuple qui passe, qui crie : déposition du roi, démocratie, et qui s’éloigne. Gensonné, Guadet, Clavière, Servan, Dumouriez, Brissot, Manon Roland, et Roland, porteur d’un dossier.
Roland.- (à tous) Double mauvaise nouvelle, camarades, gardons-nous à droite, gardons-nous à gauche : dans la rue, le peuple en colère signe en masse des pétitions contre le roi, (il ouvre un dossier, d’où il sort de la correspondance) et au château, le roi nous double et nous trahit : une correspondance traîtresse entre la Reine et l’Empereur d’Autriche, son frère a été saisie par ma police. Tout le monde est contre le gouvernement : l’Etat s’en va à vau l’eau. Un silence.
Brissot.- J’aurais un moyen de fédérer et le peuple et le Roi derrière le gouvernement... ...(tous se tounent vers Brissot) ... ... Vous connaissez les familles. La paix règne, les familles dans l’aisance ont tout pour être heureuses, et pour un geste, un ton, une bagatelle, se déchaînent les disputes les plus affreuses, les bouderies les plus atroces, les scènes les plus horribles. Survient un danger subit, une catastrophe soudaine, toute dispute aussitôt se dissipe, toute fâcherie s’apaise, toute bouderie s’évapore, c’est à qui aidera l’autre, se dévouera à tous. L’union que la paix et l’aisance n’avaient pu faire, la font la menace et le danger. Qui n’a pas vécu cela ?.. ..Puisque l’état de paix divise tout le monde en France, créons la catastrophe qui unira tout le monde. Les régimes de monarchie absolue ne sauraient tolérer longtemps dans leur voisinage un régime de monarchie constitutionnelle. Prévenons quelque chose qui aura lieu dans un an, dix ans : déclarons la guerre à l’Empire d’Autriche. Enthousiastes, tous rient et applaudissent, Roland : habile.
Brissot.- Savoir convaincre est le seul talent à posséder en politique. Si, par la parole, sans qu’il y ait menaces de guerre aucunes, nous savons passer de la paix à la guerre, nous aurons prouvé que nous sommes aptes à gouverner.
Manon Roland.- (applaudissant avec distinction) Tant de haute politique m’émerveille.
Brissot.- Tout l’art sera de convaincre le Roi de déclarer la guerre, et l’Assemblée de l’accepter.
Dumouriez.- Je me charge du Roi.
Brissot.- Je me charge de l’Assemblée.
Roland.- (à Brissot) Nous nous chargeons de te soutenir.
Manon Roland.- Du fond de vos provinces, vous vous faufilez à Paris, jusqu’aux premières places. Vous vous créez vous-mêmes de rien, et j’assiste à cela : réussissez, mes chers. Ils sortent.
Aux Tuileries. Le bureau du Roi. Louis XVI, la Reine, Dumouriez agenouillé devant eux.
Dumouriez.- Mes yeux avaient si âpre et si dévorante soif de voir Leurs Majestés, que, me faisant cynique avec les cyniques, j’ai revêtu leur livrée révolutionnaire, afin que, sous la livrée de leur ambassade, je puisse les désaltérer jusqu’à plus soif. Un silence.
La Reine.- Nous sommes si déhabitués de tels hommages, Monsieur, que vous comprendrez que votre vénération excessive nous est suspecte.
Dumouriez.- Pour témoignage de ma loyauté, je dévoilerai à Leurs Majestés, les arrière-pensées de ceux qui m’envoient. Mes maîtres girondins, apprentis sorciers, m’ont confié la tâche de persuader Sa Majesté de déclarer la guerre à son beau-frère l’Empereur d’Autriche : leur objectif secret est d’enrôler de force Sa Majesté dans leur camp révolutionnaire. Un silence.
La Reine.- Vous, que nous conseillez-vous ?
Du mouriez.- Leurs Majestés peuvent objecter que la guerre ne s’impose pas, qu’Elles n’entendent aux frontières nul bruit de bottes, nul cliquetis d’armes, mais seulement de la parlerie et des claquements de talons rouges. Ne sont pas rares, à l’Assemblée, les députés qui penseraient comme Elles, qui, comme Elles, seraient du parti de la paix... ...Si Leurs Majestés me faisaient cependant l’honneur de m’écouter ?
La Reine.- N’est-ce pas ce qu’Elles font ?
Dumouriez.- Je Leur conseillerais de faire par sagesse et raison ce que ces écervelés Les prient de faire par déraison et folie. Plus le temps passe, plus la prison qui enferme Leurs Majestés se resserrera. Le peuple, isolé, apeuré, l’impuissance même, ne peut rien pour Elles. Dans une prison étroite comme la Leur, le salut ne peut venir que du dehors. Mes maîtres s’abusent, quand ils croient que la cohue populaire qui leur tient lieu d’armées, aura raison de l’armée de ligne prussienne, 1ière armée d’Europe : c’est l’armée prussienne qui la dispersera comme volée de moineaux. Si Sa Majesté contraint l’Empereur d’Autriche à la guerre, dans un mois, l’Empereur d’Autriche sera à Paris, et sa Majesté aura recouvré son trône. Un silence.
La Reine.- Le Roi déclarera la guerre à l’Empereur d’Autriche.
Dumouriez.- Leurs Majestés prouvent qu’Elles pourvoient à leur salut. Dumouriez sort, courbé, à reculons.
Assemblée Législative en séance. De dehors, au loin rumeur populaire, par bouffées : déposition du roi, démocratie.
Le Président.- La parole est au député Brissot.
Brissot.- (montant à la tribune) Législateurs, qui, plus que vous devrait être heureux de son oeuvre ? Vous avez établi le règne de la liberté et de l’égalité, là où régnaient servitude et inégalité. Quelle Révolution, dans le monde, a plus réussi que la vôtre, et pourtant.. .. ne dirait-on pas qu’elle a échoué ? La liberté ? Chacun regarde avec jalousie son voisin. L’égalité ? Rivaux, nous nous regardons avec méfiance. Voyez comme nous sommes devenus petits : nous nous rapetissons en scènes de familles. (Montrant le dehors) Le peuple, enfant gâté, lève du poing contre ses parents. Si nous laissons les choses suivre leur cours, vers quelles affreuses chutes, les rapides nous emporteront-ils ? Chacun voudra toujours plus qu’il n’a droit et qu’on ne peut lui donner sans ruiner la Nation entière... ... Représentants : et si, au lieu de nous déshonorer de riens, nous nous honorions d’un grand dessein ? Les peuples voisins gémissent derrière leurs murs et leurs barreaux, et nous serions sourds à leurs pleurs et à leurs gémissements ? Tant que subsistera sur terre, quelque part, un seul homme dans la servitude, quel homme pourra s’affirmer libre ? Ce que les peuples voisins timides n’osent pas, qu’audacieux nous avons osé, pourquoi ne l’oserions-nous pas à leur place ?... ... Que les députés ne s’effraient de ce qui pourrait sembler une guerre : cette guerre sera une promenade, tellement les peuples et les armées ouvriront leurs bras aux nôtres.
Robespierre.- (se levant, coupant Brissot, vibrant) Cette idée de guerre est haïssable. Je demande la parole. Vous dites que la guerre sera une promenade tellement les peuples voisins nous accueilleront les bras ouverts. La vérité et le bon sens démentent cette belle prédiction. Réfléchissez à la marche des Révolutions, citoyens. Contrairement aux idées reçues, c’est par la tête que la nôtre a commencé. Il a d’abord fallu qu’un roi, plus libéral que ses aïeux, commence à lâcher de son pouvoir absolu et fasse quelques réformes, puis que nobles et haut-clergé, grâce aux lumières de la philosophie, commencent à douter du bien-fondé de leurs privilèges, que bourgeois et intellectuels, ensuite, commencent à revendiquer dans la société une place digne d’eux, pour que le peuple, enfin, se levant à leur suite, fasse la Révolution... .. Que se passe-t-il chez nos voisins ? Les monarques sont puissants, sûrs d’eux ; nobles, haut-clergé, riches et intellectuels sont les plus sûrs appuis des monarques ; et les peuples, isolés, se satisfont tant bien que mal de leur sort. Quel peuple aime les missionnaires armés ? Si vous libérez l’esclave contre son gré, l’esclave s’unira à son maître contre son libérateur... (à Brissot) Vous vous plaignez de ce que le peuple, tel un enfant lève le poing contre ses parents. Vous gémissez de la désunion qui existe entre les classes de la Nation. A qui la faute ? La Constitution a été conçue et faite par et pour les classes aisées : les classes ouvrières et paysannes n’ont pas d’existence politique. Donner la liberté aux peuples étrangers avant que nous l’ayons conquise pour tous les nôtres, c’est vouloir éterniser chez nous la servitude. Je m’oppose à la guerre. Brissot s’avance dans l’hémicycle.
Brissot.- Et moi, je vous en presse. Empires et Royaumes sont prisons. Il est de la haute tâche de notre Révolution de faire sauter serrures et verroux, arracher grilles et barreaux, extraire de leurs sombres cachots et noirs culs de basse-fosse les peuples prisonniers. Libres, nous vivrions à côté d’esclaves, et avec hypocrisie, nous détournerions les yeux de leur esclavage ? N’oubliez pas, amis éclairés, que libérer les peuples comporte un double avantage : nous libérons notre propre peuple de son trop de liberté, et nous libérons les autres peuples de leur trop de servitude. (levant la main) Citoyens-représentants, dites que vous acceptez d’entendre le Roi.
Robespierre.- Je m’élève avec force. L’Assemblée lève la main, sauf Robespierre.
Brissot.– Ta force est faiblesse.
Le Président.-(à l’huissier) L’Assemblée accepte d’entendre le Roi. Précédé par huissier, entre le Roi, qui monte à la tribune.
Le Roi.- (lisant) “De l’avis des membres de mon Conseil, et conformément aux voeux de l’Assemblée Nationale et de nombre de citoyens, force m’est de constater que la guerre est préférée à la dignité du peuple français outragée, et à la sûreté nationale menacée. Conformément au droit que me donne la Constitution, je viens déclarer à l’Assemblée Nationale la guerre contre l’Empire d’Autriche.” Les députés se lèvent, cris et applaudissements.
Brissot.- Liberté aux pays d’Europe.
Tous.- Liberté aux pays d’Europe.
Brissot.- Vive la guerre révolutionnaire.
Tous.- Vive la guerre révolutionnaire. Tous, sauf Robespierre, s’embrassent.
Club des Cordeliers. Danton, Fabre d’Eglantine, curé Jacques Roux.
Le choeur.- (que l’on entend par bouffées et approchant) La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière, -La liberté guide nos pas, -Et du Nord au Midi, la trompette guerrière -A sonné l’heure des combats. Entrent Liberté chérie, Infortuné Joseph, des gens du peuple bras-dessus bras dessous, chantant. -La République nous appelle -Sachons vaincre ou sachons périr -Un Français doit vivre pour elle -Pour elle, un Français doit mourir. Entre Marat.
Marat.- Citoyens, je vous en supplie, revenez à vous. Citoyens, par pitié, ne vous laissez pas enflammer par ces musiques incendiaires. Dans les rues, j’entendais : Dieu que la guerre est jolie. Les guerres sont-elles parades sur de jolies places? Croyez-vous que vous choisirez la scène où vous jouerez ? Vous serez debout dans la nuit profonde, dans le fin fond d’une forêt, sous des pluies torrentielles, trempés jusqu’aux os, grelottants, épuisés, affamés, loin de toute habitation, personne ne se souciant de vous, ne sachant pas si votre général ne vous fait pas faire des manoeuvres inutiles, ou ne vous a pas sacrifiés à l’avance, ou, pis que tout, n’est pas en train de trahir... ... Dans la guerre, au soldat, un seul choix est offert : tuer ou être tué. Si ce n’est pas vous, ce sera celui d’en face. Si ce n’est pas vous cette fois-ci, ce sera vous la prochaine fois. Si, touchés, vous ne mourrez pas, vous aurez une jambe ou un bras arraché, un oeil crevé, la mâchoire cassée, plus de nez, la colonne écrasée... ...Si la fortune veut que vous remportiez des victoires ? Ce seront les généraux et les hommes d’Etat qui les auront gagnées. Si le malheur veut que vous essuyiez des défaites ? Les généraux et les hommes d’Etat les tairont tant qu’ils pourront, et quand ils ne le pourront plus, ils vous accuseront de trahison et vous fusilleront... ...Les députés girondins de Province, qui se proclament patriotes ont déclaré la guerre : trouvez-vous patriote qu’ils laissent un roi traître à la tête du pays ? Pourquoi à la suite de sa désertion et de sa trahison, n’ont-ils pas fait ce qui viendrait à l’esprit de chacun : le destituer ? Dès qu’un ministre tait ce qu’il fait ou ne fait pas, c’est qu’il travaille pour lui : ne cherchez pas plus loin. S’il oeuvrait pour la Nation, ne serait-il pas le premier à le publier ? Ministres et députés girondins sont pourris d’arrière-pensées infectes : leur calcul est de capter le pouvoir, et se défaire d’un peuple indocile, en les envoyant se faire tuer au front... ... Libérez-vous de ce piège, amis. Défendez votre cause, non la leur. Courez à l’Assemblée. Montrez qui est le maître. Exigez que soit déposé et jugé le roi, et que soit convoquée une Assemblée élue au suffrage universel.
Curé Jacques Roux.- Danton, tu te tais, mais tu as des pensées par devers toi. Parle. Tu es de bon conseil. Tu restes toujours en retrait comme un vrai ami. Tu es sans fièvre, sans rage et sans calcul, sage et réfléchi.
Danton.- Puisque vous me demandez ma pensée, je vous la donne, sincère. Chance avait été offerte au roi de sauver son trône. S’il avait su s’adapter à la nouvelle donne, accepter de bonne foi la Constitution, comme le roi d’Angleterre, il aurait pu sauver sa race. Il s’est montré, hélas, inapte à pourvoir à ses propres intérêts : il est ce qu’on appelle en droit un incapable. Je pense, en conséquence que le peuple est fondé en droit de demander à l’Assemblée de le démettre. .. .. Mais si l’Assemblée démet le roi, elle se démet elle-même, ce qu’elle ne peut faire : elle ne démettra donc ni elle, ni le roi, ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir législatif. Au problème ainsi posé, je ne vois qu’une solution. Aux pouvoirs exécutif et législatif, une seule force peut s’imposer : la force de celui dont l’un et l’autre procède.
Marat.-(montrant le peuple au peuple) Le peuple.
Danton.- Au nom du peuple souverain, mettez les représentants du peuple en demeure d’abdiquer le Roi. Invitez les comminatoirement en leur indiquant les suites fâcheuses auxquelles les exposerait leur refus d’obtempérer. S’ils s’y refusent, exécutez vous-mêmes votre arrêt : allez au roi et abdiquez le vous-mêmes. J’ai donné la réponse adéquate à la question posée.
Liberté chérie.- Nous t’avons compris : nous présenterons la pétition à la Convention, , et si elle est rejetée, nous passerons par-dessus la Convention. Il faut presser le fruit, camarades, et ne le relâcher que lorsque tout le jus est sorti. .. A l’Assemblée, camarades.
Tous.- A l’Assemblée. Ils sortent en choeur. Danton et Fabre d’Eglantine vont à l’écart.
Danton.- (à Fabre) (riant, sortant un papier, et le montrant à Fabre) Par ces temps dangereux, prenons nos précautions. J ’ai un congé en bonne et due forme. A Arcis, certaine jeune fille, prête, m’espère ; certaine gentilhommière, à vendre, je guigne. L’une m’attend, pourvu que personne n’ait acheté l’autre.
Fabre.- Tu ne te reconnais aucune doctrine politique? Tu n’es au service d’aucune idée ? Tu ne crois vraiment en rien?
Danton.- Que si. Que si. Il est décrié, est très mal vu, a la plus mauvaise réputation. C’est lui, au demeurant, qui a le plus de goût et d’intelligence. Il ne croit que dans des vérités indubitables : le lit, la table, le jardin, la maison, les champs, les forêts, la domesticité : (frappant à petit coups sa main contre son ventre) lui.
Fabre.- (riant et applaudissant) Les sentiments les plus élevés, les passions les plus hautes, le jeu le plus magnifique, pour ce seul but : la caisse du soir. C’est à cela que l’on reconnaît le grand auteur.
Ils sortent.
cinq
Aux Tuileries. Le bureau du Roi. La Reine, assise à demi à genoux, en contrebas du Roi.
La Reine.- Louis, je vous fais humble repentance. Je me suis avilie, et je vous ai avili avec moi. Déclarer la guerre à l’étranger, pour que l’étranger, triomphant des nôtres, nous rende sur les nôtres notre pleine souveraineté, est indigne d’un Roi. Noblesse et honneur par nobles ne doivent jamais être quittés. Je me suis déchue et je vous ai déchu avec moi.
Louis XVI.- (la relevant) Relevez-vous, Madame. Ma royauté était de toutes les royautés d’Europe la plus royale : par ma faute, de toutes les royautés, elle est la plus avilie. Je n’ai pas tenu la promesse de mon mariage : je n’ai pas été à la hauteur de mon trône. Vous n’aviez essayé que de pallier à mon insuffisance. .. .. Soyons Rois, désormais, Ma Reine, sans compromission. N’ayons plus de comportement de sujets, soyons dignes de notre image royale. .. ..Dussions-nous avoir pour couronne une couronne d’épines, pour sceptre un roseau, pour manteau royal une tunique pourpre, pour hommages des crachats et des insultes, soyons Roi envers et contre tout. Ce n’est qu’en étant Roi que nous sauverons la Royauté. .. ..Soyons désormais fidèles à nous-mêmes. Ils sortent.
L'Assemblée Législative, en séance. Le Président présentant le nouveau ministère monarchien.
Le Président. - (au ministère girondin) Afin que le ministère monarchien, nouvellement nommé puisse prendre ses fonctions, le ministère girondin est invité à remettre sa démission. Clavière, Servan, Roland remettent leur démission écrite au Président.
Dumouriez.- (s’avançant au milieu de l’hémicycle, montrant sa lettre de démission à l’Assemblée) Permettez, citoyens, permettez, avant de me démettre : vous avez entendu les affreuses nouvelles. En réponse à votre déclaration de guerre, le général Brunswick, franchissant la frontière, assiège la ville-frontière de Longwy. Qui trouve-t-il devant lui ? Une armée ? La population civile. Devant lui, le général Brunswick n’a aucune troupe de ligne, la route de Paris lui est ouverte... ... Qu’est-ce qui rend seul la parole crédible ? La parole ? Non. L’acte qui est dans la parole. Etre, c’est agir. Agir est la seule expression crédible de l’homme. L’honneur d’un ministre est-il de faire la guerre d’un cabinet, par soldats interposés, pions sur l’échiquier, que l’on sacrifie en jouant ? C’est d’être soldat parmi les soldats, de faire front au front. En tant que ministre, avec le seing de votre vote, citoyens-représentants, je me nomme à la tête de l’Armée du Nord.
Brissot.- (levant la main) L’Assemblée t’approuve et t’applaudit.
2ième député.- Honneur à toi, citoyen. Tous les députés lèvent la main et applaudissent, sauf Robespierre.
Dumouriez.- (tendant sa lettre de démission au Président) Ministre, je rends ma démission de ministre. Soldat, je cours au front. Il sort sous les applaudissements. Entre un huissier.
L’huissier.- Une délégation des sections de Paris demande à présenter une pétition à l’Assemblée. Brissot.- Je demande qu’il ne soit plus écouté de pétition. Dans le contexte de la guerre, l’Assemblée a des questions urgentes à débattre.
Robespierre.- Le peuple hausse de jour en jour le ton, et vous ne l’écouterez pas ? A quelles extrémités voulez-vous le pousser? (levant la main) Je demande qu’il soit donné droit à la demande. Avec hésitation, une majorité de députés lève la main.
Le Président.- L’assemblée écoutera la pétition. Entre Liberté chérie et la délégation.
Liberté chérie.- (lisant) “Citoyens-représentants, la France est envahie : vous ne voudrez pas laisser un maître espion, qui a des intelligences avec l’envahisseur, régner à l’arrière. Prenez une mesure urgente et facile à exécuter : décrétez que le roi, s’étant enfui pour rejoindre l’ennemi, désertant et trahissant, a abdiqué, qu’en raison de la vacance du pouvoir exécutif, le pouvoir législatif est déclaré vacant, et qu’à sa place, sera mise en place une Convention élue au suffrage universel. Vous le pouvez, Constitution en main. Nous vous laissons, législateurs, à votre devoir. Si vous refusez de sauver la patrie, il faudra bien que nous prenions le parti de la sauver nous-mêmes. Nous donnons à l’Assemblée jusqu’à minuit pour obéir aux injonctions du peuple souverain.”
Le Président.- L’Assemblée a entendu la pétition et débattra des mesures à prendre. Sortent les pétitionnaires.
Guadet.- Citoyens-représentants, je vous presse d’adresser au Roi le message suivant : “Sire, écoutez les pétitionnaires. Vous pouvez encore sauver la patrie et votre couronne avec elle. Osez le vouloir. Nommez des ministres patriotes. Que tous ensemble, Vous et nous, n’ayons plus qu’une volonté : celle du salut public. Une dernière fois, unissez-vous avec la Nation pour sauver la Constitution et le trône.” Votez cette ultime adresse, citoyens- représentants, pour votre salut et celui de la Constitution. Il lève la main, les députés lèvent la main, sauf Robespierre, qui bondit de sa place au milieu de l’hémicycle.
Robespierre.- Est-ce la réponse dilatoire que vous faites à la pressante demande populaire? Le peuple qui fait tout le travail frappe à la porte pour entrer dans la maison, et vous ferez les sourds ? Vous croyez que le ciel créa le genre humain pour le seul plaisir des gens habiles ? Je demande que vous ayez à honneur de décréter la déposition du Roi, et en même temps qu’elle, la création d’une Convention Nationale élue au suffrage universel.
Brissot.- Le député de la Montagne, député de la désorganisation, veut niveler par force ce qui par nature et par histoire n’a jamais été égal et de même niveau : les propriétés, les fortunes, les droits de vote, les talents, les connaissances. Refusez le suffrage universel, représentants. Vous ne voudrez pas que ceux qui ne savent pas, n’ont rien, ne sont rien soient majoritaires sur ceux qui sont, ont, et savent. .. .. Méfiez-vous de ces démagogues ambitieux, qui cachent leur ambition derrière le souci du peuple. Ce qu’ils veulent ce sont des bataillons d’électeurs qui renforceront leur parti, et qui, leur force faisant leur force, les hisseront jusqu’à la dictature. Refusez le motion proposée. Il lève la main, tous les députés, sauf Robespierre lèvent la main.
Le Président.- La motion du représentant Robespierre est repoussée. La séance est suspendue. Les députés sortent, se détournant de Robespierre.
Club des Cordeliers. Beaucoup de peuple, et massé à la porte, Infortuné Joseph, Liberté chérie, Marat entrant.
Marat.- Le délai imparti est dépassé. Ce que Danton avait prédit est arrivé : ils repoussent votre pétition. .. .. Allons une fois de plus nous faire mal voir. Toi, peuple, on va te traiter une fois de plus de tourbe, de populace, de canaille. Qui sait mieux que toi, pourtant que tes insurrections sont toujours réfléchies, et que tu n’as recours à elles, que lorsque tes sages avis ne sont pas entendus ? C’est toujours la même chose. La rue agit, et chaque fois que la rue a agi, quoique bien longtemps après, on s’aperçoit que la rue avait raison. Chacune de ses révolutions arrive toujours si bien à point nommé, qu’il n’est pas une seule classe de la société, qui n’en tire bénéfice. Et ce sont justement ceux qui en tirent le plus grand bénéfice, qui lui en sont le moins reconnaissants... ... Quant à moi, une fois de plus, on va me traiter d’homme sans foi ni loi, de populiste, de démagogue. Ils vont dire encore que je suis le meneur, l’agitateur, l’agent payé par l’étranger, comme si ce n’était pas le peuple lui-même, décidant de s’insurger, qui choisit et met à sa tête son meneur. Ils croient que j’ai de l’emprise sur vous : je n’ai de l’emprise sur vous, que celle que vous voulez que j’aie... ...Montons-nous la tête, amis, gonflons-nous de colère une fois de plus. Puisque l’Assemblée ne veut pas déposer le roi, recourons à la dernière ressource : forçons le roi à se déposer lui-même. Aux Tuileries, amis.
1er homme du peuple.- Tu es bien bon, Marat. Ca fait trois jours que je ne travaille plus, et ne suis plus payé.
2ième homme du peuple.- Je veux retourner travailler demain.
1er homme du peuple.- Il faut que tout soit réglé ce soir.
Marat.- Tout sera réglé ce soir, vous irez travailler demain, je vous le promets. Un dernière traction, et la statue sera abattue.
Infortuné Joseph.- Tous, aux Tuileries.
Tous.- Tous, aux Tuileries.
Marat.- (sortant) J’alerte les autres sections, pour qu’elles se joignent aux nôtres. (se retournant) .. ... Armez-vous : la garde suisse du roi risque de faire feu.
Le Président.- Le sectionnaire de service pour porter le fusil de la section. (le sectionnaire de service s’avance vers le bureau) Voici un bon pour 20 cartouches. Le peuple sort en criant : aux Tuileries.
Tuileries. Le bureau du Roi, portes ouvertes, occupé de Suisses. Rumeur de la foule sur l’esplanade. Louis XVI est à la fenêtre et observe.
Le Colonel commandant de la Garde Suisse.- Que Sa Majesté ne s’expose pas. Il suffirait qu’un de ces ivrognes vise mal, puis tire mal, pour que, par cette double erreur, il fasse mouche. (Louis XVI se retire, le Colonel fait signe à un lieutenant de se placer à la fenêtre) Comment Sa Majesté veut-elle que je place ses Suisses ?
Louis XVI.- Vous avez plus le sens de cela, que moi. Le Colonel sort. Entrent un Suisse et Mandat.
Le Suisse.- Mr le Marquis de Mandat, Commandant de la Garde Nationale. Louis XVI fait signe.
Mandat.- Le maire Pétion a donné à la Garde Nationale mission d’assurer la protection du pouvoir exécutif.
Louis XVI.- Quelle est votre idée, Monsieur le Marquis ?
Mandat.- Je proposerais de placer la Garde Nationale sur l’Esplanade, de telle sorte que les sectionnaires soient pris entre deux feux, le château et elle.
Louis XVI.- Vous êtes meilleur juge que moi. (Mandat sort. La rumeur, dehors, enfle. Interrogeant des yeux le lieutenant)
Le lieutenant.- Il y a une peu plus de monde, mais la place est toujours clairsemée... ... La Garde Nationale se poste, pied à terre, bride en main, derrière les sectionnaires. Entre le Colonel commandant de la Garde Suisse. Louis XVI l’interroge des yeux.
Le colonel.- J’ai placé les plus âgés et plus posés de vos Suisses en tir posté aux fenêtres, balcons et terrasses, et les plus jeunes au sang vif sur les marches de l’escalier, en face de la porte principale. Tous brûlent de combattre pour Sa Majesté. Louis XVI interroge des yeux le lieutenant.
Le lieutenant.- Les flots sont bien contenus entre les deuxdigues des Suisses et de la Garde Nationale.
Le colonel.- (à la fenêtre) C’est peut-être impressionnant si on regarde l’ensemble, mais si l’on observe le détail, c’est assez ridicule. Les sectionnaires sont peu armés, et vos Suisses sont de vraies machines de guerre. Quelques coups de feu, et, comme dans la prairie le maladroit troupeau de bêtes encornées aux aboiements du briard, la foule s’égaillera, prise de panique. Un garde suisse entre.
Le garde suisse.- Un député délégué par l’Assemblée Nationale demande audience. Louis XVI fait un signe de tête. Entre Roederer.
Roederer.- (s’inclinant) Comte Roederer, Majesté. L’Assemblée fait savoir à Sa Majesté qu’elle est en ce moment réunie, et que Sa Majesté peut, si Elle le désire, venir auprès d’elle.
Louis XVI.- (fâché) L’Assemblée abandonne un Roi seul, et cède à la canaille. Et elle Lui demande de croire en une Constitution en laquelle elle ne croit pas elle-même ?
Roederer.-(rectifiant) La canaille : le peuple, Sire.
Louis XVI.- (fâché) La canaille. La frange du peuple qui casse et qui saccage. La sale écume au-dessus du pot. Le peuple, lui, est fidèle et discipliné.
Roederer.- Je supplie Sa Majesté de songer à sauvegarder sa personne et celle des siens.
Le colonel.- Pour la défense de Sa Majesté, je double la prière de Monsieur le comte de la mienne. Que Sa Majesté libère ses gardes suisses du souci de Sa garde : ils ne La défendront que mieux. Un silence.
Louis XVI.- (allant vers la porte) Aujourd’hui, vendredi, début de ma passion, je commence mon chemin de croix. (au colonel) Dites à mes Suisses que je suis de coeur avec eux. Sort Louis XVI lentement, faisant des yeux le tour de son bureau avec regret.
L’Assemblée Législative, en séance, tendue. Rumeur sourde, au-dehors. Deux députés sont postés à une haute fenêtre, de côté.
1er député.- (à la fenêtre) La Garde Nationale n’est pas quelque chose sur quoi on peut compter. Elle fraternise avec les sectionnaires.
2ième député.- (à la fenêtre) Toujours sur la place arrive du nouveau peuple, qui pousse celui qui y est déjà.
1er député de l’assemblée.- Nous restons là, à nous balancer un pied sur l’autre : n’est-ce pas la meilleure preuve que nous doutons de nous ?
2ième député de l’assemblée.- Le martyre ne nous tente pas trop. Nous n’avons pas la foi très solide.
1er député de l’assemblée.- Et si la meilleure chose à faire était d’attendre qu’ils se départagent ? Celui, du roi ou du peuple, qui vaincra, c’est celui qui aura trouvé en lui assez de force et de raisons pour vaincre ?
1er député.- (à la fenêtre) Citoyens-représentants, la famille royale fend la foule et vient à nous.
2ième député de l’assemblée.- Est-elle malmenée ?
2ième député.- (à la fenêtre) Elle n’est ni molestée, ni brutalisée.
1er député.- (à la fenêtre) Elle passe entre deux haies d’yeux chargés jusqu’à la gueule, mais ni un méchant mot, ni un vilain geste ne sont tirés. Entre un huissier.
L’huissier.- Représentants, je viens vous faire part que le roi, la reine, le Dauphin, Mme Royale, et leurs dames d’honneur se présentent à l’Assemblée Nationale. Entre la famille royale.
Louis XVI.- (à l’Assemblée) “Je suis venu prendre les devants, afin que la Nation ne se rende pas coupable d’un crime affreux. Je prie l’Assemblée Nationale de me porter aide en accueillant les miens. Je suis assuré qu’elle ne voudra pas se rendre complice d’un horrible parricide.”
Le Président.- L’Assemblée Nationale connaît ses devoirs. Elle a juré de maintenir les droits du peuple et les autorités constituées. Le Président place la famille dans la loge vitrée du logographe. Du dehors, soudain une clameur.
1er député.- (levant la main, à la fenêtre) La porte de Palais a été ouverte de l’intérieur. La foule entre dans le Palais avec calme, comme invitée. On entend soudain des salves de coups de mousquet.
1er député de l’assemblée.- (inquiet, se levant, indiquant du bras) Les mousquets des Suisses. Des députés rejoignent des deux députés à la fenêtre.
2ième député.- (à la fenêtre) Les Suisses tirent sur le peuple.
1er député.- (à la fenêtre) Des fenêtres, des balcons, des terrasses, les Suisses font coup double, triple, quadruple. Comme un gibier sans défense, le peuple s’abat sur le sol.
2ième député.- (à la fenêtre) Citoyens, il se fait un massacre affreux. Que le roi ordonne à ses Suisses de cesser le feu. (Il descend quelques degrés, au Roi) Plaise à Sa Majesté d’épargner son bon peuple de Paris. Le Roi ne bouge pas. Les salves de mousquets se raréfient. Les remplacent d’autres coups de feu, tirés sans ordre.
1er député de l’assemblée.-(indiquant du bras) Les fusils de 77 des sections parisiennes.
1er député.- (à la fenêtre) Citoyens. Le peuple aveugle de fureur foule aux pieds ses propres morts et ses propres blessés. La marée fatale envahit tout le château.
2ième député.- (à la fenêtre) Le peuple destitue le roi de son palais. Chaises, fauteuils, tables, secrétaires sont jetés par les fenêtres et se brisent au sol. Une fumée noire s’échappe par le haut des fenêtres. Entrent en criant Infortuné Joseph, Liberté chérie, curé Jacques Roux et du peuple aux vêtements sales, déchirés, ensanglantés.
Infortuné Joseph.-(fort) Citoyen, citoyens. Citoyens, il est fait du méchant traquenard des représailles atroces. Le peuple commet des choses horribles. Ivres de fureur du piège mortel, de crosses, de baïonnettes, de haches, de tranchoirs, de couteaux, le peuple découpe, transperce, mutile les Suisses. Supplicie des Suisses vivants, tue des Suisses morts. Fracasse têtes et os, percent yeux et ventres. Ecrasent des figures, coupe des têtes , démembre des corps. Morts, les déchiquète comme non-morts, leur coupe les mains, les oreilles, le nez, le sexe. Pour finir, jette les corps désarticulés par les fenêtres comme des poupées sanglantes. Citoyens, il se fait une vengeance atroce de ce qu’atrocement le peuple a souffert depuis des siècles.
Un député monarchien.- Que Sa Majesté épargne ses derniers gardes. Qu’Elle donne l’ordre à ses Suisses de cesser le feu et de se rendre à la garde nationale. Dans sa loge, Louis XVI abattu, écrit et signe une feuille, qu’il donne à un huissier qui sort. Les coups de fusil s’espacent, s’éteignent.
Liberté chérie.- (à l’Assemblée) Mais cette fois-ci, citoyens-représentants, vous ne vous en tirerez pas à si bon compte. Si le roi avait été tué, et non de simples hommes du peuple, quel foin ne feriez-vous pas : nous ne paierions pas assez de nos morts sa mort à lui. Mais un homme du peuple meurt ? Cela ne vous remue pas même un sourcil, les morts du peuple ne comptent pour vous qu’en nombre. A partir d’aujourd’hui, l’évaluation change : homme pour homme, mort pour mort. Cet assassin en chef n’a ordonné à ses Suisses de cesser le feu et de se rendre, que lorsqu’il a vu que la partie était perdue. Le peuple demande que vous lui livriez son assassin : il sait qu’il est le seul qui puisse se faire justice.
Buzot.– Peuple, aie à honneur d’inaugurer une nouvelle ère. Montre qu’un nouvel ordre est fondé : non l’ordre de la force, mais l’ordre du droit. N’assassine pas l’assassin, c’est un crime comme le sien. Ne traite pas le roi, comme le roi te traitait en t’assassinant, sinon tu légitimeras qu’un nouveau roi, à nouveau survenant, t’assassine à ton tour. Romps le cycle de la violence : que soit ouvert au roi un procès selon la procédure légale.
Curé Jacques Roux.- Le peuple accepte que soit ouvert un procès. Qu’il soit ordonné qu’en attendant le roi sera détenu au Prieuré du Temple, sous la garde et la responsabilité des sections de Paris.
Buzot.- Qu’il en soit fait ainsi. Le curé Jacques Roux, Liberté chérie, Infortuné Joseph et des sectionnaires entourent la famille royale. Entre un huissier.
L’huissier.- Les autorités constituées de la Commune de Paris. Entrent Chaumette, Hébert, et d’autres membres de la Commune.
Chaumette.- (lisant) “Législateurs, le peuple qui nous envoie, nous, autorités constituées de la Commune de Paris, nous charge de vous déclarer qu’il vous investit de nouveau de sa confiance, mais il nous charge en même temps de vous déclarer que vous ne devez plus reconnaître qu’un seul souverain : lui-même. Ce désormais souverain de la Nation vous ordonne de suspendre le pouvoir exécutif de ses fonctions, de révoquer les ministres monarchiens, de nommer des ministres patriotes, de procéder au jugement du roi, et de convoquer enfin la Nation dans ses assemblées primaires, pour qu’Elle élise une Convention Nationale au suffrage universel.”
Le Président.-(levant la main) L’Assemblée, exécutant l’édit du peuple, suspend le pouvoir exécutif de ses fonctions, révoque les ministres monarchiens, nomme ministres (avec un geste vers Roland) des ministres patriotes, se dissout, et se renvoie devant les électeurs. (Unanimité des mains levées) L’Assemblée est dissoute. Je déclare ouverte la campagne électorale pour l’élection d’une Convention Nationale élue au suffrage universel. Le curé Jacques Roux et les sectionnaires encadrent la famille royale et sortent avec elle.
Le choeur.- Vous savez que je fus Roi - Comme mon grand’père - Ne faites pas comme moi Tyrans de la Terre. - Comme un soleil éclipsé - Je suis bien embarrassé - Je suis lou, lou, lou - Je suis lou, je suis oui,Je suis Louis seize - Bien mal à mon aise. Les députés sortent, mornes. Roland arrête Brissot.
Roland.- Brissot, trouve-moi Danton : j’ai appris qu’il est de retour. Je veux qu’il fasse partie du ministère : il faut qu’il nous affranchisse du peuple.
Brissot.- Je le cherche. Ils sortent.
Dans les couloirs de l’Assemblée. Attend Fabre d’Eglantine. Sort d’une porte Danton.
Danton.- (allant à Fabre, l’entraînant) Ne me demande pas si je suis ministre, demande-moi de quoi... ... Il a sous lui des procureurs, des juges, il emprisonne qui il veut, libère qui il veut, des riches contre de riches cautions, des pauvres contre un dévouement aveugle d’âmes damnées, est son propre tribunal de 1ière instance, sa propre cour d’appel, sa propre cour de cassation, son propre tribunal de dernier ressort, se prononce à lui-même son propre perpétuel acquittement.
Fabre d’Eglatine.- Justice ? Non ? (il éclate de rire)
Danton.- Juste de transition. Un portefeuille, juste le temps de le remplir. (Le saisissant amicalement par les bras) Mettons à riche profit ce pauvre temps. Ils sortent.
un - deux - trois - quatre - cinq
Ministère de l’Intérieur. Bureau du dépouillement des votes. Le décompte des bulletins de vote se termine. Du peuple, Liberté chérie, Infortuné Joseph, Marat.
Le Président.- (décompte terminé) Jean-Paul Marat est élu Député de Paris. Tous vont à Marat.
Liberté chérie.- Vive l’Ami du Peuple.
Tous.- Vive l’Ami du Peuple.
Marat.- (les repoussant) Non, non, mes amis, non pas vive l’Ami du peuple, mais vive le peuple, dont l’Ami est l’ami...(les honorant) Peuple, toujours muet, enfin, tu parleras sans qu’on te fasse taire. Brillant d’aucune célébrité, né d’aucune naissance illustre, un visage et un nom qui ne disent rien à personne, ta parole et ta pensée seront désormais entendues. Ton être est désormais égal à tout autre, et ta parole vaudra celle de tout autre... .. Vive votre Première République, amis.
Tous.- Vive notre Première République.
Marat.- Honorez-vous en moi, mes représentés, escortez de votre cortège votre nouveau représentant jusqu’à la Nouvelle Convention Nationale. Tous, faisant cortège autour de Marat, sortent.
La Convention Nationale, avant séance. Députés épars. Entrent Fabre d’Eglantine et Danton, qui vont à l’écart.
Fabre.- Ministre, tout de même.
Danton.- S’user à servir jusqu’à la corde, pour finir par être jeté comme un chiffon ? Je ne suis pas fou... ... Pied à terre, Fabre, je suis servi : la Révolution est finie. Le tableau est parfait, il n’y faut plus rien ajouter, reste à le vernir, l’encadrer, le suspendre : tel est mon programme de législature.
Fabre d’Eglantine rit. Les députés, peu à peu prennent leurs places. Les Girondins occupent à présent la droite de l’hémicycle ; le centre reste toujours le centre ; au centre gauche, prend place Fabre d’Eglantine ; à gauche, Robespierre, Couthon dans sa petite voiture en bois, Saint-Just ; sur la montagne, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois. Au banc des ministres Roland, Danton. Entre Marat, accompagné de peuple, qui reste à l’entrée. Marat prend place entre Fabre d’Eglantine et Robespierre.
Le Président.- (tous étant debout) Amis, de ce jour et de cette année, où la France entière pour la première fois dans une Assemblée est représentée, débute une nouvelle ère : déclarons ce jour et cet an, premier jour de l’An I de la République française. Saluons nos nouveaux élus du peuple : (chacun s’avançant et se présentant à l’Assemblée) Danton, Marat, Couthon, Saint-Just, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois. Bienvenue à eux dans notre hémicycle... ... Sans plus perdre de temps passons à l’ordre du jour. (Il s’assied, tous s’assiéent)
Danton.- Avant l’ouverture de cette séance, qu’il me soit permis de résigner mes fonctions de ministre de la Justice, qui m’avaient été délégués jusqu’à l’ouverture de la présente Convention.
Brissot.- Ta place est au ministère, Danton.
Danton.- Ma place est parmi les représentants du peuple. Elu du peuple, comme vous, est pour moi, des places, la plus haute. Surveiller les ministres, comme vous, est pour moi, des tâches la plus haute. Je demande au Président de déclarer la première séance de la nouvelle Convention Nationale ouverte. Il quitte le banc des ministres, et se place au centre gauche, entre Fabre d’Eglantine et Marat. Il regarde imperturbable Fabre d’Eglantine, qui ne peut réfréner un fou-rire ; Danton met sa main sur sa cuisse pour le ramener à la raison.
Le Président.- Au premier point, figure le rapport sur les nouveaux principes. La parole est au rapporteur, Robespierre.
Robespierre.- (montant à la tribune) Par délégation, citoyens, la commission m’a chargé de vous lire l’adresse suivante : (lisant) “Citoyens-représentants, déclarons qu’il n’est qu’un souverain que la République puisse avouer : le peuple. En conséquence, réduisons la puissance des magistrats le plus que nous pouvons. La 1ère règle est que la durée du pouvoir des magistrats doit être courte, et qu’aucun magistrat ne peut cumuler plusieurs magistratures. La 2ième règle est que le pouvoir doit être divisé le plus que l’on peut : il vaut mieux multiplier les fonctionnaires que confier à un seul un pouvoir multiplié. La 3ième règle est d’éloigner le trésor public des magistrats, de le confier à des fonctionnaires dénués de toute autorité, nommés par tirage au sort et pour une durée limitée. Gardons-nous de remettre à ceux qui gouvernent des sommes extraordinaires sous quelque prétexte que ce soit, surtout sous le prétexte de former l’opinion : c’est à l’opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non à ceux-ci de maîtriser ou de créer l’opinion publique. Fuyons la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner. Laissons aux individus et aux familles le pouvoir de régler eux-mêmes leurs affaires, en ce qui ne tient pas à l’administration générale de la République. En un mot, rendons à la liberté individuelle ce qui n’appartient pas naturellement à la puissance publique."
Le Président.- Qui est pour une telle déclaration de principes ? (unanimité des mains) La déclaration de principes est votée. (Robespierre retourne à sa place).. ..Le 2ième point à l’ordre du jour est le rapport de la commission de la féodalité. La parole est à son rapporteur.
Le rapporteur.- (montant à la tribune, lisant) “Citoyens-représentants, certaine nuit du 4 août, a été abolie la féodalité dans son principe, mais non dans la pratique. Nous proposons que la Convention Nationale achève de l’abattre. Qu’elle tienne à honneur de décréter que soient supprimées, à partir de ce jour, toutes les redevances ci-devant seigneuriales en argent, graines, volailles, denrées, fruits de la terre, servies sous la dénomination de cens, censives, sur-cens, capcasals, rentes seigneuriales emphytéotiques, champarts, tasques, arrages, agriers, complants, soïtes, dîmes féodales, et généralement tous droits seigneuriaux conservés, ou déclarés rachetables. Les ci-devant seigneurs, dépositaires de titres constitutifs, sont tenus de les déposer dans la semaine au greffe de la municipalité de leur lieu, où les titres seront brûlés le jour même en présence du Conseil Général de la Commune. Ceux qui seront convaincus d’avoir caché, soustrait, recelé des titres constitutifs, seront condamnés à 5 ans de prison.”
Le président.- (levant la main) Déclarons que la dite proposition acquiert de ce jour force de loi. (vote unanime) La proposition acquiert force de loi. (Le rapporteur retourne à sa place) Le 3ième point à l’ordre du jour est le rapport de la Commission sur l’instruction publique. La parole est à son rapporteur.
Le rapporteur.- (lisant) “La commission propose, citoyens, que vous décrétiez comme principes d’éducation, que, depuis l’âge de 5 ans jusqu’à 12 pour les garçons, 11 pour les filles, tous les enfants sans distinction ni exception, seront élevés aux dépens de la République, et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction. Cette portion de la vie est décisive pour la formation de l’être physique et moral de l’homme. Jusqu’à 5 ans, on ne peut que laisser l’enfant aux soins de sa mère, mais, cependant, même à cet âge, la loi peut exercer sur son destin une heureuse influence, donner à la mère secours et conseils, l’intéresser à allaiter elle-même, à porter soin, attention à son enfant. Une des tâches principales de la République est de rendre aux parents la naissance et la conservation de leurs enfants non plus comme une charge pénible, mais comme une source de bonheur et un objet d’espérance.”
Le Président.- Qui est pour une telle déclaration de principes ? (Vote unanime) La déclaration de principes est adoptée... ..Le 4ième point à l’ordre du jour est le rapport sur l’application de l’article 3 du titre 1er du nouveau code pénal. Le rapporteur est le docteur Guillotin. Le docteur Guillotin monte à la tribune, posant son rapport devant lui, et un modèle réduit en bois de la guillotine, sur le coin de la tribune, à la vue de tous.
Guillotin.- “ Citoyens-représentants, cet article 3 du titre 1er du nouveau code pénal est si beau, nesça, (respirant avec bruit en ouvrant grand les narines, l’une après l’autre) ff nn, que je ne peux me contenir, m’y attardant un instant, de pousser des cris d’admiration. Sur notre Mère des Arts, des Armes et des Lois, les lettres ont un tel pouvoir, nesça, ff nn, qu’elles font la loi à la loi même. Je lis cet incomparable article 3 :” Tout condamné à mort... ...Aura la tête tranchée.” Comptez-moi voir les pieds de cet article-là sur les doigts.”
1er Député.- (hilare, à l’Assemblée, prêt à compter les pieds sur les doigts) Je compte voir les pieds sur les doigts. De nombreux députés sont hilares.
Guillotin.- (comptant les pieds sur les doigts) “Tout condamné à mort : six pieds, id est hexamètre, -césure-, Aura la tête tranchée : six pieds, id est hexamètre : deux hexamètres, id est notre vers héroïque : quel alexandrin, je vous prie, dans quelle tragédie classique, est plus à sa place que dans la tragédie de cet article 3 ? Mm ? Remarquez, nesça, ff nn, la si belle césure médiane : tout condamné à mort, césure, si bien placée, évoquant la césure du cou : aura la tête tranchée : aura, on respire un dernier souffle, haura, puis de deux t, on vous la coupe : tête tranchée. N’est-ce pas de la plus grande délicatesse d’expression ?” Vous comprenez, à présent pourquoi je n’ai pu ni me refuser, ni vous refuser ce délicat hors d’oeuvre à nos agapes républicaines.
1er député.- (hilare, applaudissant) Hors d’oeuvre délectable. Des députés hilares applaudissent.
Guillotin.- (s’inclinant) Venons-en au rôti, pour ainsi dire....(lisant) ...Pour que la décapitation actuelle à l’épée sur le billot soit conforme à l’esprit de l’article 3, il faut, nesça, ff nn, que 3 conditions soient remplies : d’abord, il faut que le condamné veuille bien : un, se mettre à genoux, deux, présenter la nuque sous le bon angle, trois garder la pose, bref, qu’il y mette du sien, ce qui n’est pas nécessairement acquis ; ensuite, il faut que l’exécuteur vise bien et frappe fort, ce qui est rarement donné, étant donné l’intempérance conjoncturelle de ce corps de métier ; enfin, que l’épée, qui, à chaque décapitation, heurte avec force un corps dur, crâne, vertèbre, billot, et donc nécessairement s’ébrèche, soit, à chaque décapitation, affilée, à moins que ne soit prévu un nombre d’épées affilées égal au nombre de candidats. Tel était l’état des choses dans l’ancien droit... ... Dans un souci de progrès, cherchant ce qui se faisait dans cette discipline dans le Monde, nous avons trouvé en Angleterre, nation inventive entre toutes, la machine suivante : deux hauts poteaux, barrés en haut par une traverse, sont creusés le long de leur face interne d’une rainure, où coulisse le fer d’une hache convexe : le corps du candidat est couché à plat ventre sur une planche, que l’on bascule en bas entre les deux poteaux : sur le cou convenablement présenté, le fer de la hache est lâché de tout son haut, au moyen d’un déclique... ... Nous inspirant de cet exemple, nous avons créé un prototype, nesça, ff nn, que nous avons expérimenté à l’hôpital Bicêtre, sur un mort frais sans famille.”
1er député.- (hilare) Sur un mort frais sans famille, nesça, ff nn.
Guillotin.- (lisant) “Puis à l’abattoir, sur des moutons vivants. A la suite de ces essais, nous avons apporté les perfectionnements suivants : avons ajouté, en bas, entre les deux poteaux, une planche creusée en demi-lune, (il montre la pièce correspondante sur le modèle réduit) pour y caler le cou du sujet, afin qu’il soit bien dans le plan de visée du tir ; avons remplacé la hache convexe, par un tranchoir oblique, taillé en biseau comme une scie, (il montre la pièce correspondante) : le tranchoir, en tombant, scie avec célérité et sûreté le cou en un coup. L’appareil amélioré a été inauguré, in situ, place de la Révolution, sur un vrai cou de vrai condamné. A notre vif contentement, nesça, ff nn, il a donné pleine satisfaction. La tête saute en un clin d’oeil. Le couteau tombe comme la foudre, la tête vole, le sujet n’est plus. Le supplice est si doux, qu’on ne sent pas qu’on passe : on jurerait ne sentir sur le cou, nesça, ff nn, qu’une légère fraîcheur.” (Faisant marcher le modèle réduit) Clic, couic. Clic, couic.
1er député.- (hilare) Clic, couic. Splendide.
2ième député.- Cette magnifique invention à décoller les cous répandra la renommée de la France jusqu’aux antipodes, je vous en fais prédiction, docteur Guillotin.
1er député.- J’engage vivement le docteur Guillotin à déposer le brevet avant que cette noble invention française ne soit copiée par nos vils concurrents américains.
2ième député.- Je demande à l’inventeur s’il a eu à honneur d’expérimenter son invention sur lui-même.
1er député.- Je m’inquiète pour le budget de l’Etat. Je m’enquiers auprès de l’inventeur, s’il a l’intention de toucher un droit per capita decapita.
2ième député.- Le triomphe pour le docteur Guillotin, nesça, ff nn, ce serait qu’il tombe un jour lui-même sous le coup de l’article 3, et que sa propre machine couronne de lauriers son propre cou.
Le Président.- (martelant, sévèrement) C’est une désagréable habitude française de plaisanter sur les supplices. On reconnaît dans la Nation, une infirmité d’esprit dont le siège est l’âme. .. .. Poursuivez, docteur.
Guillotin.- (lisant) Le prototype mis au point, nous avons demandé un devis au sieur Guédon, fournisseur officiel des potences nationales. (prenant le devis en main) Item, charpente très soignée en bois de chêne de 1ière qualité, composée de 2 montants hauts, creusés sur le long de leur face interne, de deux rainures garnies en cuivre pour s’opposer au gonflement du bois et donner de la célérité au mouton, etc, etc,.. .. je coupe court
1er Député.- (hilare) C’est ça, coupez court, clic couic.
Guillotin.- (lisant) D’une planche creusée en lunette en bois de chêne de 1ère qualité, etc, .. .. d’une main courante, etc,.. ..le tout agrémenté d’un escalier de 12 marches, en bois de chêne, etc, .. .. le tout : 2 300 livres ; item, 3 tranchoirs.. .. : 300 livres ; item, un mouton en fer forgé.. .. : 300 livres. Total : 5 660 livres. Trouvant ce devis exorbitant, la Commission a recouru à la procédure de l’appel d’offres. Sous la condition que son nom ne serait pas publié, nesça ff nn, pour le même travail, les mêmes fournitures, la même qualité, un charpentier allemand, Nation économe entre toutes, a présenté un devis de 960 livres, soit 6 fois moins. Ce qui emporterait l’agrément de la Commission, c’est que l’Allemand offre en prime : la corbeille pour les têtes, le panier pour les corps, en jonc tressé de Sologne de qualité supérieure, trois tabliers en cuir de boeuf lissé battu pour le bourreau et ses aides, ainsi qu’un lot d’éponges naturelles, de balais-brosses en chiendent du Portugal, de seaux en fer étamé pour le lessivage des bois de justice. L’offre de l’Allemand étant la mieux disante, nesça-là, la Commission a conclu ses travaux en le proposant à la Convention Nationale.”
2er député.- (applaudissant) Le travail est tout à fait complet... ... Lui.
1er député.- Votre tâche a été parfaitement exécutée, clic couic.
Le Président.- Qui approuve le travail de la Commission ? (approbation unanime des députés hilares) Le travail de la Commission est approuvé. Le temps pour les Conventionnels de rendosser la gravité nécessaire à leurs débats, la séance est suspendue.
Le choeur.-En hommage au docteur Guillotin Je lui dédie ce petit quatrain : La guillotine est un bijou - Qui sera bientôt à la mode - J’en veux faire en acajou - Que je mettrai sur ma commode. Rires et applaudissements. Les députés s’égaillent.
Chez Marat. Appartement à l’étage, la salle qui donne sur la porte d’entrée, et au fond sur un bureau qui fait aussi salle de soins. Simonne qui avait mis deux couverts, entendant Marat, sert. Marat entre, donne à Simonne la dernière feuille de l’Ami du peuple, mange debout. Simonne, sans ouvrir le journal, lui montrant du menton le titre.
Simonne.- Votre titre d’Ami du Peuple est un titre usurpé, Marat : vous n’avez rien du peuple.
Marat.- Vous vous trompez, j’ai tout du peuple.
Simonne.- Rien. Et le peuple n’a rien de vous.
Marat.- Le peuple et moi avons tout l’un de l’autre. Je suis du peuple en tant qu’on ne m’a pas reconnu. Un inconnu, injustement méconnu, se fait l’avocat d’un autre inconnu, méconnu aussi injustement que lui : l’avocat, en défendant son client, se défend lui-même.. .. .. Vous ne pouvez pas savoir. Malade, sans le sou, vivant au jour le jour, excédé de travail, rendu de fatigue, exposé à tous les dangers, je fais enrager ces puissants Hommes d’Etat. Je m’amuse comme un petit fou.
Simonne.- Vous avez beau vous forcer dans ce rôle. Votre culture fait de vous, malgré vous, dans les cieux de la pensée un tel aigle, vous planez à de telles hautes altitudes.
Marat.- A quoi sert la culture, Simonne ? A faire la roue ? A faire des fiches ? A la classer comme des livres dans une bibliothèque, n’y plus toucher et laisser s’empoussiérer ? Peut-on mieux honorer la culture, qu’en la pliant à servir ?... ..Il y a de temps à autre, dans l’histoire des temps, une fenêtre où le peuple orphelin montre le bout de son nez quelques secondes : on n’a pas le droit de laisser passer ce court instant-là, sans lui prêter assistance.
Simonne.- (en larmes) Je pleure toutes les larmes de mon corps, vous restez de marbre ; une grognasse verse trois pleurs et vous fondez. Marat se jette à ses pieds, et lui tient les mains.
Marat.- Simonne. Ne savez-vous pas ce que je vous dois ? Sans vous, je vivrais dans l’anarchie la plus complète. Chacune de mes parties s’en irait errer de son côté. Le coeur se perdrait dans Dieu sait quel Royaume du Tendre à la Scudéry, l’esprit échafauderait Dieu sait quelle Utopie à la Thomas More, le reste se dévoierait dans Dieu sait quelles Infortunes de la Vertu à la Sade, et tout ce petit monde se chamaillerait à qui mieux mieux. Je serais dans la plus totale des guerres civiles. Vous êtes la clé qui tient mon tout. Grâce à vous, je suis un. .. .. Vous êtes mon coeur, Simonne. Si vous vous interrompez de battre pour moi, ne savez-vous pas que mon coeur s’interrompt aussi ? De ses bras, Simonne le serre contre elle.
deux
La Convention Nationale, en séance.
Marat.- Vos Hommes d’Etat font silence sur ce qui se passe sur le front : vous demandez-vous pourquoi ? Le général Dumouriez, qui soufflait si fort dans les trompettes, tapait avec tant de vigueur sur les tambours, on ne l’entend plus, où est-il, que fait-il?.. .. Je viens d’apprendre, par mes humbles informateurs, que le duc de Brunswick poursuit son avance, qu’il a pris Longwy, qu’il assiège Verdun, qu’il est à 200 kilomètres de la capitale. Représentants, Paris est à sa portée, et les Hommes d’Etat se taisent Entre Danton.
Danton.- Je rectifie, Marat, Verdun n’est pas encore en son pouvoir : la garnison a juré de tuer le premier qui parlerait de livrer la ville. Rien n’est perdu, tout peut être sauvé. Sonnons le tocsin, citoyens.Déclarons la République en danger. (On entend sonner le tocsin, entre Chaumette) Que les volontaires abandonnent leurs maisons, aillent sur le Champ-de-Mars pour recevoir l’ordre de se porter au front. Pour vaincre, citoyens il faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée.
Chaumette.- Par ordre de la Commune de Paris, que soient portées aux ateliers militaires de la Ville, les grilles de fer des églises, pour qu’on en fabrique des piques. Que les cercueils en plomb soient déterrés et portés à l’Arsenal, pour qu’ils soient fondus, et qu’on en fasse des balles. Que soient réquisitionnés serruriers, charrons, cordonniers, taillandiers, afin qu’il soit pourvu à l’habillement et à l’équipement des soldats.
Danton.- Traversons Paris, représentants, recrutons des volontaires. Sus à Brunswick.
Tous.- Sus à Brunswick. Ils sortent tous de tous côtés.
Le choeur. -(par bouffées, chant venant de tous côtés) Entendez-vous dans nos campagnes - Mugir ces féroces soldats - Ils viennent jusque dans nos bras - Egorger nos fils, nos compagnes. - Aux Armes, citoyens, - Formez vos bataillons - Marchons, marchons, - Qu’un sang impur - Abreuve nos sillons.
Valmy. Le général Dumouriez, son aide de camp, deux estafettes, officiers, soldats.
Dumouriez.- (regardant l’ennemi, puis à la 1ière estafette) Ecris. “Aux citoyens des départements des Ardennes et de la Marne. Citoyens, vous tous qui le pouvez, venez vous joindre à nous. Que ceux qui ont des chevaux de selle ou de trait, des fusils de guerre ou de chasse, viennent augmenter de leur nombre nos escadrons. Que ceux qui n’ont pas d’armes à feu, s’arment de haches, de serpes, de fourches, et viennent augmenter le nombre de nos bataillons. Jurons de ne poser les armes, que lorsque tous les peuples qui nous environnent auront conquis la liberté. Valmy, 20 septembre. Dumouriez, général de l’Armée du Rhin.” A copier et afficher dans les villages de ces deux départements, à la porte de l’église. Va. (Sort la 1ière estafette. A la deuxième estafette) Ecris. “Aux citoyens des districts de Sedan, Mézières, Grandpré, Vouziers, Sainte-Menehould. Citoyens, je vous invite à profiter de l’âpreté de vos montagnes et de l’épaisseur de vos forêts, pour m’aider à empêcher l’ennemi de passer. Que ceux qui ont des fusils se portent en avant de leur paroisse jusqu’à la lisière du bois. Que les autres, munis de scies, cognées, haches, coupent les arbres dans leurs forêts, et fassent des barrages de troncs et de branchages pour faire obstacle aux chevaux et aux canons ennemis. Par ce moyen prudent et courageux, vous nous aiderez à conserver votre liberté. Valmy, 20 septembre. Dumouriez, général de l’Armée du Rhin.” A copier et afficher dans les villages des 5 districts à la porte de l’église. (sort la 2ième estafette) Des paysans volontaires arrivent, armés de fourches, serpes, haches.On voit Kellermann fraterniser avec eux, les embrasser, les serrer dans ses bras.
Dumouriez.- (appelant) Kellermann. Kellermann quitte les volontaires, rejoint Dumouriez, qui l’entraîne de côté.
Dumouriez.- Kellermann, petit saligaud, tu mériterais qu’on te tire les oreilles. Tu aimerais que ton chien, après avoir flairé on ne sait quoi sur le trottoir, ou sous la queue des chiennes, te lèche le visage, mange dans ton assiette, couche dans ton lit ? (montrant les volontaires) Pourquoi te mêles-tu aux torchons, serviette ? .. ..(Entrent des volontaires, Dumouriez leur serre la main, pendant qu’ils passent) Que je vous aime de venir. Que vous me flattez de nous rejoindre. Jamais général n’eut une telle armée. Alexandre n’a pas été mieux secondé. Charmé. Ravi. Honoré. Très heureux. Toute ma gratitude. Toute ma reconnaissance.
L’aide de camp.- Mon général, les Prussiens se rangent en ordre de bataille.
Dumouriez.- (après avoir jeté un coup d’oeil sur la manoeuvre) Faites sonner le tocsin. (Le tocsin sonne au loin, à Kellermann) Kellermann, je vais au-devant de l’armée du Nord, afin de la presser d’arriver. A toi de jouer. Je sais : on a beau multiplier des zéros par 10, 100, 1 000, par n’importe quel chiffre, le produit de ces zéros fera toujours zéro. Fais avec ce que tu as, ce que tu pourras. Je croise les doigts. Dumouriez sort avec ses soldats. Kellermann s’avance vers les volontaires, tournés vers les Prussiens.
Kellermann.- (aux volontaires) Frères, vous les regardez, pleins d’appréhension. (montrant l’ennemi) Ce sont leurs uniformes éclatants qui vous en imposent ? Qui porte uniforme, frères ? Valets, huissiers, portiers, chauffeurs, généraux, préfets, académiciens. Que sont académiciens, préfets, généraux, chauffeurs, portiers, huissiers, valets ? Gens aux ordres et à la botte, dressés à marcher au pas et filer doux, s’aligner et saluer, beaux automates pour belles escortes de hauts dignitaires. Vous, frères, en quelle tenue êtes-vous ? De travail. Comme gens au travail, qu’êtes-vous ? Toute initiative, toute invention, tout talent, toutes connaissances.... ...Ce sont leurs armes étincelantes qui vous en imposent ? Vous, qu’avez-vous en main ? Vos outils de travail, fourches, haches, serpes, faits à votre main, que les siècles ont fait parfaits. Qui, dans ces champs, est plus à sa place et mieux outillés que vous?.. .. Cette terre, qu’ils ont envahie, est-elle, comme la leur, à roi, duc, comte, archevêque, évêque, abbé ? Vous êtes votre propre abbé, évêque, archevêque, comte, duc, roi. Elle est à vous, vous êtes à elle. Qui défend le mieux sa patrie, sinon des citoyens libres, égaux, frères?.. .. (mettant son chapeau au bout de son sabre, le brandissant en parcourant les lignes) Frères, avec les siècles, songez, envers vous et les vôtres, combien de dettes accumulées. Pensez aux répressions sauvages de rois impitoyables, aux dédains et aux mépris d’une noblesse hautaine, d’un haut clergé arrogant. Le moment est venu d’aller vous faire rembourser. La fureur des vôtres a été contenue depuis tant de siècles : l’instant est venu de la libérer. La rage vous est enfin permise, donnez-lui libre cours. Vive la Nation.
Tous.-(formidable) Vive la Nation. Kellermann, et tous derrière lui, courent à l’ennemi. Plus loin, une butte. Paraissent Dumouriez, son aide de camp, deux estafettes, l’état-major de l’Armée du Nord, soldats.
Dumouriez.- (observant le champ de bataille) Nous arrivons à temps. .. .. Messieurs, mettez l’armée en ordre de bataille. (Sortent les officiers de l’Etat-Major)
1er soldat.- Mon général, les Prussiens font demi-tour.
Dumouriez.- (montrant du bras) Nos imbéciles de bouseux n’y voient que du feu, ils suivent les Prussiens comme des moutons. Dans quel affreux guet-apens le vieux renard n’attire-t-il pas nos benêts.
1er soldat.- Mon général, l’infanterie prussienne jette fusils, sacs, cartouchières.
2ième soldat.- Mon général, les uhlans fuient ventre à terre.
3ième soldat.- Mon général, Brunswick et son Etat-Major tournent casaque.
4ième soldat.- Mon général, les Prussiens sonnent la retraite.
Dumouriez.- (montrant le poing aux Prussiens) Germains cousins, où est votre crânerie légendaire ? Teutons teutonnant, voyez ce que vous voyez : c’est du bétail domestique, ce sont animaux de boucherie. Ces cambrousards, ces agrestes, de leurs fourches n’ont jamais percé que des bottes de foin .. ..(furieux, tapant du pied) Demi-tour, Capons Teutons, Teutons poltrons. Ces cochons sont juste bons à saigner. Ce sont des boudins, bons à faire du boudin... ..(à son aide de camp) Mes yeux n’en croient pas leurs yeux, duc : la 1ère armée d’Europe fuit devant une ruée de rustres... ... (A la première estafette, écrivant sur un papier sur son genou) A cheval. Rattrape le lieutenant-général Kellermann, dis-lui d’arrêter la poursuite. Dis-lui que c’est un ordre formel. (Il lui donne le billet, l’estafette sort).. ..(à la deuxième estafette, écrivant sur un papier de même) Arbore un drapeau blanc, rattrape Brunswick, dis-lui que je demande à entamer des négociations.(Il lui donne le billet ; comme l’estafette cherche des yeux) Ta chemise blanche, morbleu. (L’estafette arrache sa chemise et sort ; à son aide de camp) Duc, trouvez l’Etat-Major, dites-lui que j’ordonne que l’armée du Nord établisse son campement sur le route de Paris.
L’aide de camp.- Oui, mon général. (Il sort)
Dumouriez.- (à sa suite) Nous, à Paris. Ils sortent.
Convention Nationale. Députés du centre, députés girondins et Danton accueillant Dumouriez.
Brissot.- Gloire à toi, Dumouriez. Tu as dit que tu ferais et tu as fait.
Roland.- Quand nous atermoyions, indécis, ne sachant que faire devant l’invasion, toi, déterminé, tu es allé, as mis de l’ordre dans nos armées et du désordre dans les armées d’en face. Hommage à toi.
Dumouriez.- Hommage ni à moi, ni mes officiers, ni à mes soldats, mais à vous, citoyens législateurs. Vous êtes la loi, nous ne sommes que vos exécuteurs.
Brissot.- Ta modestie te couronne d’une gloire plus fière encore. Nous savons ce que le pays te doit. C’est toi que nous devons honorer en premier.
Dumouriez.- Si vous voulez m’honorer, Conventionnels, honorez-moi de cet honneur : laissez-moi vous honorer davantage. Laissez-moi convertir cette victoire en triomphe. Donnez-moi des soldats de ligne, des armes, des subsistances.
Roland.- Tu as vaincu avec rien, juge avec quelque chose, comme tu triompheras. Tu as gagné armes et soldats par ta victoire.
Brissot.- Des êtres comme toi, hommes de foi et d’action, sont l’avenir de la République : (il lève la main pour entraîner la Convention) Munitions, subsistances, soldats de ligne, crédits, la Convention t’accordera ce que tu demandes. (Les députés qui entourent Dumouriez lèvent la main)
Danton.- (entraînant Dumouriez) Général victorieux, laisse-toi célébrer par Paris : goûte les plaisirs du triomphe. Un peu plus loin, s’étant écartés, en tête à tête étroit..
Danton.-(plantant son doigt sur le ventre de Dumouriez) Explique-moi, Dumouriez. Tu remportes une victoire éclatante, et tu demandes des soldats et des munitions. Tu as de la pratique qu’on voit, mais tu as une foi que tu ne dis pas.
Dumouriez.- (plantant son doigt sur le ventre de Danton) Danton, explique-moi. Tu fréquentes un prince du sang, tu fréquentes Brissot, tu fréquentes Marat, tu fréquentes du peuple, tu milites pour tout le monde, mais tu es d’un parti que tu ne dis pas.
Danton.- (idem) Pour flagorner la Convention comme tu fais, comme il faut comme tu la dédaignes.
Dumouriez.-(idem) Pour flatter le peuple comme tu fais, comme il faut que tu le méprises.
Danton.-(souriant)Je ne vois guère à quoi peut servir le peuple d’autre chose, qu’à être utile.
Dumouriez.-(souriant) Je ne vois pas à quoi peut servir cette grosse fille de la Convention d’autre qu’à la mettre sur le trottoir.
Danton.-(lui saisissant les bras avec ses mains) Je t’ouvre mon coeur, camarade. Pour mon parti, je m’affiche vieux jeu : j’ai un faible pour la monarchie. Cette vieillerie est chère à mon coeur.
Dumouriez.-(lui saisissant les bras avec ses mains) A qui m’ouvre son coeur, j’ouvre le mien. Pour ma religion, je suis plutôt désuet. J’ai le même affreux faible pour la même vieille antiquité.
Danton.- (prenant de sa main gauche le bras droit de Dumouriez, et allant) Quand la gauche s’allie avec la droite, y a-t-il une chose qu’elles ne puissent faire ? Ils sortent.
Salon Roland Roland allant au-devant de Manon Roland.
Roland.- Manon, j’ai eu la visite d’un serrurier. Il m’a révélé qu’il avait scellé pour le roi une armoire de fer dans un mur des Tuileries. Cette armoire de fer, dit-il, renferme tous les papiers secrets du roi.
Manon Roland.- Dieu nous punit. Nous sommes perdus. Qui le sait ?
Roland.- Personne que lui et moi. Il me l’a juré sur sa tête.
Manon Roland.- Dieu nous bénit. Nous sommes sauvés. .. ..Va, cours, seul. Soustrais nos lettres et suppliques au roi. Brûle-les.
Roland.- Si j’y vais seul, je serai soupçonné d’avoir soustrait des pièces. Ca ne fera pas un pli.
Manon Roland.- Qui serait assez malveillant pour soupçonner le patriote Roland d’une pareille forfaiture ? Roland est un homme honnête, simple, sans défiance ni arrière-pensée. Il n’agit pas en politicien cynique et calculateur, mais en citoyen naïf et sincère. S’il est coupable, il n’est coupable que d’une faute d’étourderie. Roland rit, baise Manon Roland sur le front, et sort d’un pas pressé.
trois
La Convention Nationale, en séance. Un huissier s’avance.
L’huissier.- Plaise à l’Assemblée d’entendre la pétition d’une délégation : elle entend rappeler à l’Assemblée que l’Assemblée avait promis au peuple qu’elle jugerait le roi.
Roland.- (levant la main) Soyez Républicains, représentants. Dites au peuple qu’il doit laisser la justice poursuivre sereinement son cours.
Marat.-(vivement) Le peuple avait pensé qu’enfin étaient rompus les fils des conspirations : il voit qu’il n’en est rien. Jour après jour, le procès de l’assassin des Tuileries est reporté sans que l’on sache pourquoi... ... Des hommes armés, Monsieur le Ministre de l’Intérieur, circulent librement dans les rues, dans les assemblées de sections, répandent des écrits royalistes. Des brochures, des almanachs, des images saintes propagent dans le peuple la légende du roi martyr, décrivent comme dans un nouvel évangile, sa passion, son chemin de croix, son calvaire au Prieuré du Temple. Pendant que sans état d’âme on envoie le peuple confiant se tuer au front, plein de félonie, on tente de sauver le roi traître à l’arrière.
Roland.- Citoyens représentants, le moment où nous avons le plus besoin d’union, est le moment où nous sommes le plus divisés. Point de liberté sans ordre, point de guerre sans discipline. Point d’ordre, point de discipline sans confiance dans les institutions. Je demande, pour le salut de la patrie, que le peuple et la Convention s’unissent derrière le gouvernement.
Marat.- Point de liberté sans ordre, dit le Ministre de l’Intérieur, point d’ordre sans subordination. Sous prétexte de guerre, accorderons-nous aux Hommes d’Etat une confiance aveugle ? Affirmer que les Hommes d’Etat et les administrateurs publics sont les fidèles gardiens des lois, c’est affirmer que les hommes privés renoncent à leurs préjugés et à leurs passions, qu’ils renoncent à l’amour du pouvoir, des honneurs, des richesses, à l’amour des voluptés, des vanités mondaines. Loin de leur accorder une confiance aveugle, il faut au contraire, citoyens, les surveiller sans cesse, éplucher leur conduite, éclairer leurs opérations, dévoiler leurs desseins, les soumettre à la censure publique. Que sait-on des sommes fantastiques laissées entre leurs mains, de toutes les arrestations et libérations, dont ils trafiquent à leur gré ? Je reviens à la charge, et au nom du peuple trahi, je vous demande de ne pas vous déjuger, d’ouvrir le procès du traître, et, pour que cette ouverture soit effective, d’en fixer la date. (Il lève la main, les députés de gauche lèvent la main, puis ceux du centre, enfin, avec réticence, les députés girondins ; Marat regarde le Président, attend) J’attends.
Le Président.- Compte tenu de l’urgence de certains débats, je propose la date du 11 décembre.
Marat.- (levant la main) Le 11 décembre. (fort) Votez. Tous lèvent la main.
Le Président.- Le 11 décembre 1792 s’ouvrira le procès du roi. La séance est suspendue.
Marat sourit aux Girondins, qui le regardent les sourcils froncés.
La Tour du Temple. La chambre du Roi. Le Roi lit la Bible. Une petit autel est improvisé dans un renfoncement. Entre la Reine.
La Reine.- (debout, à la porte).. .. Du temps de ma comédie de cour forcenée, combien de fois, épouvantée par le vide affreux de mon âme, vous apercevant dans votre chapelle, priant, ne vous ai-je pas envié pour votre foi d’enfant ? .. .. Cette religieuse jalousie peut se calmer enfin : le ciel, venant à mon secours, par l’intermédiaire de mon saint confesseur, m’a convertie à lui, et m’a donné la paix. (lui tendant les mains) Remontant la nef de l’église, femme de mon mari, avec votre permission, je viens m’agenouiller à vos côtés.
Louis XVI.- (se levant, allant à elle, lui prenant les mains) Heureux ce jour, ma Reine, qui nous fait aller ensemble vers l’Unique Bien.
La Reine.- Je veux que vous sachiez que, malgré rumeurs et apparences, Louis, jamais je ne vous ai manqué.
Louis XVI.- Je le savais.(La Reine le regarde, étonnée) Je ne veux pas vous désobliger, mais lorsqu’à 16 ans vous êtes arrivée de Vienne, vous étiez mince comme un roseau. Durant ces 20 années de cour française, vous vous êtes étoffée. Je vous aime bien ainsi, mais vous, vous ne vous aimez guère : vous vous torturez à loisir à serrer votre taille, et ce que vous ne pouvez serrer, vous le dissimulez sous d’amples vêtements. Jamais, vous ne vous seriez risquée à déceler à qui vous aimiez ce que vous travailliez tant à celer à tout un chacun. ...Tout cela est le passé. Nous voilà réunis pour toujours.(Se levant, prenant la main de la Reine et l’entraînant vers l’autel) Qu’on nous coupe la langue, qu’on nous arrache la peau de la tête, qu’on nous tranche les membres, louons et chantons Dieu. (Ils s’agenouillent) Béni sois-tu, Seigneur, que ton nom soit glorifié à jamais.
Tous deux se prosternent devant le petit autel.
La Convention Nationale, entière réunie Un fauteuil est préparé pour le Roi, à côté, une table est réservée à son avocat.
Le Président.- Conformément au vote de l’Assemblée, ce jour, 11 décembre, je déclare ouvert le procès du Roi.
Roland.- Le Comité de Sûreté Générale informe la Convention qu’à la nouvelle du procès, des personnes effrayées quittent Paris, et que ce mouvement d’émigration peut semer la panique.
Marat.- Nouvelles prises, Monsieur le Ministre, ce ne sont pas des personnes qui quittent Paris, mais des capitaux, et, à la suite des capitaux, des capitalistes. Où est la patrie des riches ? Là où l’argent est en sécurité, ne perd pas de sa valeur, et rapporte davantage, là est la patrie du riche. L’état de leur pays, ils n’en ont rien à faire. Les pauvres, au contraire, qui n’ont ni tirelire, ni bas de laine, qui du vaste territoire de la France, ne possèdent pas un pouce, eux sont tous bien là, je rassure Monsieur le Ministre de l’Intérieur.
Le Président.- Huissier, faites entrer l’accusé. L’Assemblée se lève. Le Roi entre et prend place.
Le Président.- Lecture est donnée de l’acte d’accusation. “Louis, comme il appert par vos actes et par les écrits trouvés dans l’armoire de fer des Tuileries, le peuple français vous accuse d’avoir corrompu les hommes de la Révolution au moyen de la liste civile à vous allouée par la Nation ; de vous être parjuré en jurant fidélité à la Constitution, puis la trahissant ; déserteur et transfuge, d’avoir tenté de passer à l’ennemi ; d’avoir entretenu une correspondance traîtresse avec l’envahisseur ; lorsque le peuple est venu au palais demander votre abdication, de n’avoir donné ordre à vos Suisses de cesser le tir, que lorsqu’il vous est apparu que vos Suisses avaient le dessous.” La parole est au rapporteur de la peine.
Robespierre.- Citoyens représentants, vous posez la question de la peine. Pour les crimes perpétrés par Louis, trois peines ont été débattues par la commission : le bannissement, la détention, la peine capitale. Dans le cas du roi, ceux qui défendent le bannissement, sentent bien que le roi ne peut sans danger être expulsé : on devine assez qu’il deviendrait le point de ralliement actif des émigrés de Coblence, des rois et empereur ennemis ; on sait assez aussi qu’il existe, en France, une classe peu éclairée et superstitieuse, portée d’elle-même aux dévotions de toute sorte, qui, contre elle-même, prendrait le parti du roi, pour qu’on ne commette pas une semblable imprudence... ... Pour la détention, en prison au milieu de nous, Louis serait un foyer perpétuel de division et de discorde, le centre de tous les complots, une arme dangereuse entre les mains des factieux... .... Quant à la peine capitale, elle est aussi inutile que barbare. Elle existe cependant, à cause de vous, dans notre code, et jusqu’à ce que la raison et l’humanité l’en aient effacée, elle figure comme sanction de la trahison et de l’assassinat... ...M’enlisant dans ces sables mouvants, je trouve cependant un sol ferme : la justice. Un homme du peuple, qui sur le front, déserte et trahit, s’il est repris, est passé par les armes sur-le-champ ; même sort est réservé aux homicides et aux assassins. Un roi, coupable des mêmes crimes, ne peut être passible d’une peine moindre. Vous ne pouvez dire qu’il sera fait des exceptions dans le domaine de la loi pour des raisons politiques. Au regard du droit, pour sa trahison et ses assassinats, Louis encourt, selon la commission, la peine capitale.
Brissot.- (descendant vivement au milieu de l’hémicycle) Et le peuple ? (aux députés de gauche) Et le peuple, amis du peuple ? Quand on a tout fait, dans une Révolution pour y faire entrer le peuple comme partie nécessaire, peut-on le congédier comme vous le faites ? Le doit-on, après ses longs et importants services ? Si la Convention nationale condamnait le roi à la mort, tous les ennemis de la Révolution l’accuseraient d’avoir cédé à une atroce soif de sang. Les périls de cette réputation infâme disparaîtraient si le peuple était juge en dernier ressort. Je demande que le jugement du roi soit soumis à la ratification du peuple réuni dans ses assemblées primaires.
Robespierre.- D’où vient, représentants, que ceux-là mêmes pour qui le peuple était le dernier souci, font appel à lui, comme s’il était devenu le premier ? Je ne vois dans la pieuse proposition de Brissot qu’une cynique machination politique. Tout le monde sait, que rares sont les travailleurs, absorbés par le souci de leur gagne-pain quotidien, qui assistent encore aux assemblées des sections. Par nécessité, ils laissent les tribunes et les bancs, à ceux qui n’ont pas nécessité de travailler pour vivre, aux gens aisés. Vous savez assez aussi, comme les gens aisés, nés pour obéir à un roi et commander au peuple, sont les alliés naturels de la monarchie. Pendant donc, qu’ouvriers et paysans vaqueraient à leur gagne-pain si nécessaire, les gens aisés, maîtres des assemblées, acquitteraient le roi, et ils l’acquitteraient d’autant plus aisément, qu’à mesure que les jours s’écouleront, l’impression du parjure, de la trahison et des assassinats par lui perpétrés, s’atténuera. Si vous faites appel au peuple dans ses assemblées primaires comme vous le propose le parti girondin, cet appel s’étalant sur un large temps, les chances que le roi soit acquitté par les gens aisés seront des certitudes. (levant la main) Je demande, citoyens-représentants, que vous rejetiez l’appel au peuple. Majorité de mains.
Le Président.- L’appel au peuple est rejeté. La parole est à la défense.
De Sèze.-(lisant en partie) Législateurs, je vous parlerai avec la franchise d’un homme libre. Je cherche parmi vous des juges, je n’y vois que des accusateurs. Vous voulez vous prononcer sur le sort de Louis, et vous vous êtes déjà prononcés. Louis sera donc le seul Français pour lequel il n’existe aucune loi. Il n’aura ni les prérogatives d’un roi, ni les droits d’un citoyen. Il ne jouira ni de l’ancienne condition, ni de la nouvelle. On l’accuse sur la foi de papiers trouvés dans l’armoire de fer des Tuileries. Le domicile de Louis a été violé par un homme seul, le Ministre de l’Intérieur. Il n’a pas été apposé sur cette armoire de scellés, la loi n’a pas pris ces papiers sous sa sauvegarde, il n’y a pas eu d’inventaire fait en présence de l’accusé. Bien des documents, qui auraient pu servir à sa défense, ont pu donc être soustraits. Bien des accusations, de ce fait, sont nulles et non avenues. Quant à la sanglante journée des Tuileries, lorsque le roi a vu l’accroissement de l’effervescence devant le palais, il était constitutionnel que le pouvoir exécutif, craignant une attaque, ait pris des mesures de défense. Les autorités constituées n’ont-elles pas elles-mêmes requis la garde nationale de ne pas laisser forcer le château ? Louis a été ensuite invité par l’Assemblée à se réfugier en son sein. Il s’y rend. On lui dit qu’il est la cause des malheurs qui ont lieu au même moment aux Tuileries. Vous parlez des intentions hostiles de la part de Louis. Mais où est la preuve de ces intentions ? Qu’a fait Louis pour être convaincu d’agression ? Celui-là est-il un agresseur, qui est forcé de lutter contre une multitude qui l’agresse ? Il ne s’est préoccupé que de sa défense et de sa sauvegarde, comme lui en donnait le droit et le devoir la Constitution. Vous lui reprochez le sang répandu : il gémit autant que vous sur la fatale catastrophe qui l’a fait se répandre : c’est son plus affreux désespoir, mais il sait bien qu’il n’en est pas l’auteur.. ..En conclusion de ma plaidoirie, citoyens-législateurs, innocent des crimes dont on l’accuse, je demande l’acquittement de ce Louis que vous accusez.
Le Président.- Louis, avez-vous quelque chose à ajouter ?
Louis XVI.- (se levant) Mon coeur est déchiré de trouver dans l’acte d’accusation l’imputation d’avoir voulu répandre le sang du peuple. Les preuves multiples que j’ai données dans tous les temps, de mon amour pour le peuple, me paraissent devoir éloigner de moi à jamais pareille imputation. (Il se rassied)
Saint-Just.- Je demande à répondre à cette déclaration.
Le Président.- La parole est à Saint-Just.
Saint-Just.- Je dénonce cette bonhomie menteuse. Lorsque l’Assemblée fit des réformes, qu’elle présenta les Droits de l’Homme à la sanction du roi, qu’en toute humanité, elle déclara, que tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, quelle défiance injuste, si ce n’est la soif du pouvoir absolu, lui fit-elle refuser sa sanction ? Celui qui appelle son peuple, son bon peuple, qui dit n’être heureux que du bonheur du peuple, et malheureux que de ses malheurs, celui-là refusait de lui reconnaître son droit le plus élémentaire. Je dénonce cette bonhomie hypocrite, qui fait de l’apparence de la bonté, un système de tyrannie. (Il se rasseoit) Un silence.
Le Président.- Quelqu’un veut-il intervenir au sujet de la peine?
Brissot.- Je vois dans la sentence de la mort les prémisses d’une instabilité politique et le signal d’une guerre, qui coûtera prodigieusement de sang et d’argent à la patrie.
Saint-Just.- Je relève de la déclaration de Brissot, qu’il ne déplore pas les dépenses prodigieuses de sang et d’argent, qu’à coûtées la guerre, qu’il avait pressé l’Assemblée de déclarer, alors qu’il n’y en avait pas nécessité.
Condorcet.- La peine contre les traîtres et les assassins, selon le code pénal, est la peine capitale. Mais cette peine est contre mes principes. Je voterai pour la peine la plus grave dans le code pénal, qui ne soit pas la mort.
Saint-Just.- Je demande au député Condorcet, s’il réclame la même indulgence pour tout traître et tout assassin civil.
Condorcet.- Je la réclame.
Saint-Just.- Je prie la Convention Nationale, de se souvenir de cette déclaration, lorsqu’il s’agira de juger traîtres et assassins de basse origine.
Danton.- (aux députés girondins) Je ne suis pas de cette foule d’Hommes d’Etat qui croient qu’on asseoit son pouvoir sur les tyrans. Je vote pour la mort.
Couthon.- La mort sans phrase.
Billaud-Varenne.- La mort. Un silence.
Le Président. - J’invite la Convention à procéder au vote de la peine par département. Nous commencerons par le département de l’Ain, et du département de l’Ain, au vote de ses représentants par ordre alphabétique. Représentants de l’Ain, veuillez procéder au vote. Il fait signe aux députés, qui s’alignent hors de la vue.
Les tribunes de l’Assemblée. Du peuple est penché par-dessus le parapet, vers l’hémicyle. Liberté chérie et Infortuné Joseph essaient de voir par-dessus les corps penchés. De guerre lasse, ils renoncent, et s’asseoient devant.
Liberté chérie.- La tête ici, et le corps plus loin, tu aimerais ?
Infortuné Joseph.- (haussant les épaules).. .. Etre, dans un bois, un mort abandonné, gris comme la terre glaise, inerte comme un chiffon, les mouches lui entrant par les narines, par la bouche, par les oreilles, par la ceinture, par le bas des pantalons, qui, bien que mort, respire et palpite bientôt des larves qui pullulent sous la peau ?.. .. Ou être le crâne déboîté des peintures édifiantes, gratté, poli, ciré dans la main gauche d’un moine en robe blanche et scapulaire noir, qui s’en inspire pour écrire, de la main droite, un beau Carême sur la mort ?.. ..Pourri, brûlé, croqué, noyé, haché, débité, dissous, écrasé, qu’est-ce que tu veux que ça me fiche ? A ce moment fatidique, ne sommes-nous pas rendus aux éléments? Crois-tu que les éléments demandent à quiconque leur avis ? Ils agissent à leur guise, avec toute l’indépendance qui est la leur... ... (écoutant, montrant la fosse de l’hémicycle) Le verdict. (ils se précipitent par-dessus les dos)
La voix du Président.- Sur 749 députés, 414 ont voté la peine capitale, soit 50 %, soit la majorité absolue. Louis est condamné à la peine capitale. Liberté chérie et Infortuné Joseph se font face à face, joyeux :”la mort : la vie” et s’embrassent. Les autres personnes de la tribune sont, hébétées.
Le choeur.- O mon peuple, que vous ai-je fait ? J’aimais la vertu, la justice, Votre bonheur fut mon unique objet, Et vous me traînez au supplice.
Place de la Révolution. Un endroit de la place éloigné de l’échafaud. Gens divers, Marat, Liberté chérie, tous tendus, tournés vers l’échafaud. On entend le bruit de la charrette, qui s’approche. Entre Infortuné Joseph, traînant sa femme.
Infortuné Joseph.- (tenant par les poignets sa femme, qui se débat, la voix retenue) De gré ou de force, tu verras de tes yeux comment cet assassin, descendant d’assassins, est châtié pour les crimes de sa race... ...(sa femme détourne sa tête de côté, refusant de voir, et quand il la tourne pour qu’elle soit de face, elle détourne la tête de l’autre côté, et fermant les yeux. La charrette s’arrête, on entend marcher sur l’escalier en bois. Certains se mettent sur la pointe des pieds et tendent le cou)
La femme.- Ah ! Tu me fais mal.
Infortuné Joseph.- Si tu ne veux pas voir l’image, tu entendras le son, mais tu assisteras à la scène... .. (Elle se débat, essayant de pencher l’oreille vers l’épaule, il lui tend les bras et lui serre les poignets. Il se met de côté et tourne la tête vers l’échafaud) Il monte sur l’échafaud. Ils lui coupent les cheveux sur la nuque.(Il lui tire les bras) Reste tranquille. (se hâtant) Il s’échappe de leurs mains, court au garde-fou.
Voix de Louis XVI, du lointain.- Peuple, je meurs innocent. Je pardonne aux auteurs de ma mort. Je prie Dieu que mon sang ne retombe pas sur la France.
Voix de l’officier.- Tambours. Force à la loi. (On entend le roulement de tambour) Exécuteurs, faites votre devoir.
Infortuné Joseph.- (sa femme se débattant, lui la tenant fort, à sa femme, les yeux vers l’échafaud) Ils sont à 6. 2 lui empoignent les bras, deux les jambes, deux les épaules, ils le couchent sur le ventre sur la planche à bascule. Ils basculent la planche. Ils entrent le cou dans la lunette. Ils ont de la peine, ils forcent.
La femme.- Ah. Tu me tords les poignets.
Infortuné Joseph.- (la secouant) Ces femmes, sujettes éternelles... ...(les yeux vers l’échafaud) L’instant béni que le peuple attend depuis douze maudits siècles. (Quelques assistants détournent la tête, les autres regardent de tous leurs yeux, sa femme tournant la tête et le tirant en arrière.Tous sont immobiles, figés. On entend le bruit du couperet) (fort) Vive la Nation.
Une partie des assistants.- (jetant chapeaux en l’air, s’embrassant) Vive la Nation.
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Infortuné Joseph.- (des deux mains poussant et lâchant sa femme, qui manque de tomber à la renverse, et s’enfuit) Esclave.
Marat.- Jour à jamais mémorable dans les fastes de la République Naissante. Adieu le prestige des grandeurs mondaines, le talisman des puissances célestes, le sacrement de la religion royale. Adieu toute révérence et toute vénération pour les autorités constituées, quand elles affectent de s’élever au-dessus du peuple. Ce jour, les têtes couronnées de la terre ont été dégradées en la personne de Louis XVI. Que ce jour donne à jamais matière à réflexion à tous les ambitieux qui se croient supérieurs au peuple. Vive la République.
Tous.- Vive la République. On entend la charrette s’éloigner.
Devant une tombe. Curé Jacques Roux, entouré d’officiers d’Etat-Civil, lisant le livre d’Etat-Civil.
Curé Jacques Roux.- Nous, officiers d’Etat-Civil, établissons l’acte de décès suivant : (lisant) Nom : Capet Louis. Profession : roi des Français. Age : 39 ans. Né à Versailles, domicilié à Paris, Tour du Temple. Le dit Capet a été exécuté sur le place de la Révolution, le 21 janvier, à 10 h 22 du matin, en vertu des décrets de la Convention Nationale des 15, 16, 19 janvier. Il a été décrété que son corps sera enterré parmi les corps de ses victimes des Tuileries, que dans le cercueil, sa tête sera posée entre ses jambes, qu’il ne sera pas mis de couvercle pour que la décomposition du corps soit hâtée, que seront couchés sur le corps des lits de chaux vive alternés avec des lits de terre, que la surface de la terre sera battue, enfin qu’il ne sera laissé sur la terre nul signe qui puisse faire reconnaître le lieu. Ce que nous avons fait. En foi de quoi, nous officiers d’Etat-Civil de la Commune de Paris, signons le présent acte de décès.” Les officiers d’Etat-Civil signent l’acte.
quatre
Chez les Duplay.Piètre chambre meublée sur cour, au-dessus de l’atelier, avec cheminée et glace sur la cheminée.
Robespierre.- (s’ajustant devant la glace) De quoi s’agit-il? D’instaurer une chose qui, dans ce pays, n’a jamais existé : une République, dans cette République, d’instituer un être qui n’a jamais été : un Républicain. Décrétons qu’au moment où il n’a plus au-dessus de lui ni roi, ni noble, ni prêtre, l’homme est à lui-même son propre roi, son propre noble, son propre prêtre. En conséquence, établir les règles suivantes : à la stricte pureté de pensée et de langage, joindre la stricte pureté des moeurs ; que nourriture et boisson soient pris pour la seule subsistance ; se vêtir avec le plus d’élégance possible, sans coquetterie ni affèterie ; marcher corps droit et tête haute, sans fatuité ni suffisance. Etre pour soi de la plus grande exigeance possible, se tenir, à toute heure et en toutes circonstances, sous son propre contrôle incessant : telle est la loi pour l’exemple que je me vote ce jour. Il sort, se tenant comme il dit
La salle à manger, petit déjeuner mis. A table, Mme Duplay suspend son service.
Duplay.- (près de la porte) Dans ma hâte de l’héberger, je ne vous avais pas consultée.
Mme Duplay.- ... Pour avoir un tel état d’âme si tard, il faut que je vous aie désobligé.
Duplay.- Vous êtes toujours aussi attentive et respectueuse.
Mme Duplay.- Mais quelque chose de moi vous a déplu.
Duplay.-(avec peine) .. .. Il m’a semblé que ces derniers temps, tout en vous n’était plus tout à fait dans le même ordre qu’avant. Quelque chose d’infime me semble avoir bougé. Vous, active sans cesse, à la fin d’un travail, vous restez inactive un instant. Il vous arrive de ne pas entendre ce que je dis... ...Pour dire les choses en toute franchise, ce jeune homme est si délicat, si réservé, si élégant que je crains affreusement, que, malgré vous, insensiblement, vous vous soyez laissé aller à de l’inclination.
Mme Duplay.- Une femme mariée, parmi ses travaux ménagers incessants, mère de si grands enfants, que pourrais-je espérer, sinon désespérer ? Réfléchissez : est-ce que je ne serais pas bien extravagante ?
Duplay.- Une si jeune et si jolie mère.
Mme Duplay.- Raisonnez, mon ami. Un jeune homme qui a sa vie à faire, une ménagère d’âge, qui a sa vie faite, est-ce que je ne serais pas tout à fait déraisonnable ?.. .. Sachant combien je vous suis redevable, comment pouvez-vous penser que je puisse vous manquer ?.. ..(Duplay, se détourne, de la main, ôte des larmes du bord de la paupière) .. ..Si un tel soupçon doit tellement vous affecter, je prends le remède de retourner à l’instant vivre chez ma mère. (elle va à l’armoire, et sort un sac)
Duplay.- (l’arrêtant) Je rougis de mes pensées, Madame...(lui ôtant le sac) ...Si vous vous souvenez du passé, vous voudrez bien oublier cela. (Il va vers la porte)
Mme Duplay.- (montrant le petit déjeuner) Il vous espère chaque matin. Ne le privez pas de vous.
Duplay.- Mon amitié pour lui est trop souillée par ces noirs soupçons. Ayez de la compassion, laissez le temps effacer la tache. Il sort. Au bout d’un instant, Robespierre entre, Mme Duplay, sans porter les yeux sur lui, lui sert le café.
Robespierre.- M. Duplay est absent ?
Mme Duplay.- (tournée vers lui, les yeux baissés) Vous le manquez de peu.
Robespierre.- Il n’a cessé de m’éviter toute la soirée. Il se dérobait, quand je m’approchais de lui. Dans mon comportement, y a-t-il eu quoi que ce soit qui l’ait offensé ?
Mme Duplay.-(idem) Il a la plus vive amitié pour vous. Il vient encore de m’en témoigner.
Robespierre.- Il ne sait pas combien je lui ai d’obligation. Grâce à lui, je connais un peu de belle et douce vie privée, malgré cette affreuse tare de vie publique. J’aimerais que vous lui disez, combien, à cause de cela, son amitié m’est chère.
Mme Duplay.-(idem) Je le lui dirai. Faisant une courte révérence, les yeux baissés, Mme Duplay sort. Robespierre prend debout la tasse de café. Entre Eleonore, qui vient mouiller une bassine de linge.
Robespierre.- Soyez remerciée. Cela m’abaisse que vous vous abaissiez à cela.
Eléonore.- Je vous sais gré, de m’accorder cette faveur de vous être utile un peu.
Robespierre.- (montrant la porte) Je ne sais si j’ai le droit. Madame votre mère me semble assombrie par un perpétuel voile de tristesse.
Eléonore.- Elle l’est... ... J’ai parfois l’impression que mari et enfants lui ont échu sans qu’elle le veuille vraiment... ... Quand j’étais enfant, quand nous l’excédions, combien de fois, en plein après-midi, elle disait qu’elle en avait assez, revêtait son manteau, prenait son sac, partait. Je m’accrochais à elle en sanglotant, elle me repoussait avec force. Elle n’était pas au bout de la rue, que déjà elle revenait, ôtait son manteau, et sans dire un mot, reprenait son travail comme si de rien n’était... ... J’ai tout fait pour susciter en elle un début d’affectueux abandon. Je n’y suis jamais arrivée.
Robespierre.- Vous êtes toujours derrière elle, comme un ange inquiet.
Eléonore.- Vous êtes le seul pour qui elle semble avoir un faible. Elle s’inquiète de ce que vous ne mangez pas. Elle craint que sa cuisine ne vous plaise pas.
Robespierre.- Dites-lui que je n’ai jamais mieux mangé de ma vie.
Eléonore.- Faites-lui plaisir. Ne laissez plus de votre assiette.
Robespierre.- Ne me nourrissez pas de force. Ne placez pas mal votre sensibilité.
Eléonore.- Ne vous froissez pas. Je ne le souffre pas.
Robespierre.- Ne faites pas jouer des sentiments pour des questions de cet ordre.. Laissez-moi me nourrir comme je l’entends. Il sort, Eléonore sort, mettant sa main devant les yeux.
La Convention Nationale, en séance.
Marat.- (aux députés du Marais, montrant la lettre que tient le Président) Dumouriez, tu te plains de la pénurie des munitions et des subsistances, de l’indiscipline des soldats. Qu’est-ce que tu machines ? Est-ce te dénoncer faussement lorsqu’on te dit, qu’à Valmy, tu aurais dû chasser les Prussiens au-delà du Rhin, et que tu ne l’as pas fait ? Qui t’a demandé de faire la campagne que tu fais en Belgique ? .. .. Représentants, Dieu sait, personne plus que moi n’abhorre la dictature, mais avant que le parti au pouvoir, par ses perfides menées secrètes ne perde la République, (revenant aux bancs, et mettant les mains derrière les dos de Danton et de Robespierre) je presse la Convention de nommer un triumvirat d’hommes éclairés et intègres, qui concerteront des mesures à prendre pour la sauver.
Roland.– Représentants, l’aveu est fait. Les apprentis-dictateurs ne dissimulent plus qu’ils visent la maîtrise. Les démagogues populistes ne cachent plus leur ambition de s’emparer du pouvoir.
Danton.- (s’emportant) On m’accuse d’ambitionner la dictature. Je ne peux pas laisser passer cette accusation. Je suis prêt à tracer le tableau de ma vie publique. Pendant la courte durée de mon ministère, j’ai déployé toute la vigueur de mon caractère. Je sais qu’il court des bruits sur moi. S’il y a quelqu’un qui puisse m’accuser de quoi que ce soit, qu’il se lève, et qu’il parle.
Marat.- Qui t’accuse de quoi que ce soit, Danton ?
Danton.- Il existe, certes, dans la députation de Paris, un homme exagéré. (Marat lève la main, s’incline, sourit) Trop longtemps, on m’a accusé d’être en collusion avec cet homme. J’attribue ses exagérations aux vexations qu’il a éprouvées dans les caves où il a dû se réfugier pour fuir la police. Mais n’accusez pas, je vous prie, à cause d’un seul, la députation entière. Citoyens-représentants, ruinons cet esprit de parti qui nous oppose et nous perd. Etablissons enfin dans la République, cette paix et cette concorde que la Nation entière appelle de tous ses voeux.
Robespierre.- Cette accusation de dictature bouffonne ne mérite pas de réponse sérieuse.
Marat.- (se levant) On m’accuse d’ambitionner la dictature. J’ai donc dans cette Assemblée un grand nombre d’ennemis personnels.
Guadet.- Tous.
Nombreux députés.- Tous.
Marat.- Si je vous ai mis tous à dos, j’en suis ravi. Je raffole de la haine des gens que je hais... ... Je vous rappelle néanmoins que nous sommes en République, que le seul crime dont vous puissiez m’accuser, c’est la liberté de ma parole. J’ai toujours exprimé mes opinions à voix haute devant tous. Si vous les trouvez dangereuses, ce n’est pas en me menaçant de l’échafaud, que vous devriez me combattre, mais en m’opposant des raisons solides...
Roland.- Marat ? Des opinions ? Un dessein bien plutôt.
Marat.- ... Malgré mes dénégations, Roland persiste à m’accuser : ne sent-il pas combien il est ridicule?. . Comparez les situations, par pitié. Il est homme public, je suis homme privé. Il est illustre à une place illustre, je suis obscur à ma place obscure. Il dispose des ressources de l’argent public, de la presse d’Etat, de son armée de fonctionnaires ; j’ai tous les désavantages de la pauvreté, de la solitude, de l’impuissance du justiciable. Il a pour lui une foule de flatteurs, de partisans, de clients, je n’ai pour partisans que la cohorte des miséreux, amis impuissants. .. Législateurs, tant de machinations, d’intrigues, de trahisons, de concussions, de malversations, de forfaitures se fomentent, en secret, dans les sphères du pouvoir, que pour en avoir raison, j’avais pensé que le seul moyen était d’instaurer un triumvirat temporaire. Cette idée de dictature était une mauvaise idée : je le reconnais et l’abandonne. Mais cessez de prendre ce prétexte pour réduire la députation de Paris au silence. .. ..Je saute ma sottise, et reprends mon réquisitoire. Pourquoi les Hommes d’Etat cachent-ils ce qui se passe aux frontières? Que fait Dumouriez dans la lointaine Hollande ? La France est-elle venue en Belgique pour conquérir les Belges ? De quel droit, Dumouriez prétend-il forcer les Belges d’accepter des lois dont ils ne veulent pas ? Pour arrêter les pillages, l’indiscipline, la désertion de ses soldats, Dumouriez passe par les armes les pillards et les mutins. Mais ne sait-il pas que c’est lui le coupable ? Ne sait-il pas que toute guerre de conquête est corruptrice ? Qui dit guerre de conquêtes, dit pillages, saccages, viols, violences. C’est Dumouriez, qui est cause de ce qu’il dénonce.(levant la main) Je demande que des commissaires lui soient envoyés et lui ordonnent de paraître à la barre de la Convention pour s’expliquer.
Cambacérès.- Tu as raison, Marat. (Il lève la main, et avec lui la majorité de la Convention, excepté les Girondins)
Le Président.- (signant un ordre de mission) Que les commissaires désignés viennent prendre leur ordre de mission. (Trois députés se lèvent dont Proly, vont à la tribune prendre leur ordre de mission, et sortent). Entre un huissier, porteur d’une lettre.
L’huissier.- Le général Dumouriez adresse une lettre à la Convention.
Marat.- A point nommé. Voyons ce qu’il en est. Ne faites pas perdre à cette lettre davantage de temps : elle en a déjà assez perdu en chemin.
Le Président.- (lisant) “ Citoyens-législateurs, je vous donne avis que l’armée de Belgique se perd par l’indiscipline et la désertion. J’ai cherché à faire oublier à cette armée ses maux en attaquant la Holllande. Mais pendant que je conquérais des places en Hollande, l’armée de Belgique a reculé avec des pertes inouïes : magasins et artillerie sont la proie de l’ennemi. De jour en jour, les maux s’aggravent : l’armée de Belgique n’a plus que pour dix jours de vivres. Je vous déclare que si on ne recrute pas avec promptitude des bataillons de ligne, il sera impossible d’empêcher l’ennemi d’arriver à Paris. Où est le temps où l’Assemblée avait de l’ensemble et de l’autorité ? Si l’impudence et l’exagération continuent de gouverner cette Convention qui gouverne, je vous en fais prédiction, la France est perdue. Dumouriez, général de l’Armée du Nord.”
Marat.- Voyez quel éternels aveugles vous faites. Il a fallu que le coupable vous dessille lui-même les yeux, pour que vous les ouvriez enfin.
Danton.- Dumouriez ne peut que s’être égaré. Je m’offre pour aller à lui, en tant que votre commissaire. Je le convaincrai de revenir sur le droit chemin ou je vous le ramènerai.
Marat.- Va, citoyen intègre. Sort Danton.
La Convention Nationale, en séance, des jours ayant passé, le Président ayant changé. Entre un huissier.
L’huissier.- Plaise à l’Assemblée d’entendre ses trois commissaires, retour de Belgique.
Le Président.- Il lui plaît, elle les en presse. Entrent les 3 commissaires, dont Proly, couverts de poussière.
Proly.- Nous rapportons de mauvaises nouvelles, représentants. A votre convocation, le général Dumouriez a répondu qu’il refusait de comparaître à votre barre. Il a ajouté que la France était dans une parfaite anarchie, qu’à la première nouvelle de scènes sanglantes à Paris, il marcherait sur la capitale, rétablirait l’ancienne constitution monarchique, toute médiocre et vicieuse qu’elle était, avec un roi, car il en faut un absolument. “- Qui rétablirait le roi, lui ai-je demandé. - Mon armée réclamera un roi, et je l’imposerai en son nom. Je me fais fort de mater Paris avec 12 000 hommes.” Je lui ai répondu que je trouvais l’idée belle et possible, et que je l’aiderai tant qu’il le sera en mon pouvoir, et je me suis empressé de revenir vous faire mon rapport. Entre un lieutenant de la garde nationale.
Le lieutenant.- Garde Nationale de Paris. La révolte de la rue des Lombards a été maîtrisée. Les repris de justice qui l’avaient fomentée sont sous les verroux.
Le Président.- Bien. Entre la 1ière estafette de l’armée du Nord, couverte de poussière.
1ière estafette.- Estafette Jeanbien de l’armée du Nord. Citoyens, les soldats de Dumouriez ont refusé de marcher sur Paris.
1er député du centre.- La République a pris corps dans l’armée. Vive l’Armée citoyenne. Applaudissements.
Brissot.- Où est Danton ? Que fait Danton ? Il devait mettre Dumouriez à la raison. Depuis trois jours, il devait être là. Entre la 2ième estafette de l’armée du Nord, couverte de poussière.
2ième estafette.- Estafette Rosenwiller de l’armée du Nord. Citoyens, Dumouriez est passé aux Autrichiens, avec son aide de camp, le prince Louis-Philippe d’Orléans.
1er député du centre.- Le traître s’est jugé lui-même : il s’est condamné à l’infamie.
Brissot.- Je répète : où est Danton ? Où est votre Danton ? Ne sait-il pas de quels ciseaux notre coiffeur national coupe sur les têtes les épis rebelles ? Entre Danton.
Brissot.- Danton. Te voilà enfin. On t’attendait depuis trois jours. Que trafiquais-tu avec Dumouriez ?
Danton.- En luttant contre les contretemps, citoyens-représentants, je reviens de Belgique avec toute la célérité que j’ai pu... ...Tu as raison, Brissot, je dois la vérité à l’Assemblée, et je remplirai mon devoir. Savez-vous, citoyens représentants, quels sont les vrai coupables de la trahison de Dumouriez? (montrant Brissot, Roland, les députés girondins) Vous, et vous. Vous, Hommes d’Etat, vous, parti des Hommes d’Etat, vous êtes coupables d’un crime capital : galopant pour vous loin devant, vous avez laissé le peuple loin derrière. Votre parti girondin est affecté d’un vice congénital : chacun de vous trafique pour lui dans son coin, et c’est ceci qui est la cause des graves errements où se perd la République.
Marat.- Hommes d’Etat, ne détournez pas la foudre qui vous menace (montrant Danton) sur ce trop commode paratonnerre. Tout le monde connaît le désintéressement de Danton pour les places, sa générosité pour la défense de la Révolution. Vous n’allez pas lui disputer quelques minutes de retard, dont, imprudemment, il n’a pas songé qu’il devrait en rendre compte.
Danton.- Hommes d’Etat, je vous défie. Dites ce que vous savez sur moi, je dirai ce que je sais sur vous.
Marat.- Danton, je te somme de monter à la tribune, et d’arracher le masque qui dissimule le visage des intrigants.
Danton.- Je m’y engage, Marat, et je tiendrai mon angagement.
Marat.- Acquitte ta promesse avec la franchise d’un coeur qui n’a jamais aimé que le peuple et la patrie. Je te conjure d’abandonner ta nonchalance naturelle et tes si louables désirs d’union et de paix. Libère ta force.
Danton.- Pour l’amour de la paix, j’ai trop pactisé avec le parti des Hommes d’Etat, au risque de me compromettre. Mais puisqu’ils m’attaquent, je me défendrai.
Marat.- Ecoutez Danton. Ecoutez de quel parti il se déclare. Ecoutez comme il ouvre son coeur.
Danton.- Pour l’amour de la paix et de la concorde, je m’étais allié à vous. Je déchire ce pacte qu’avec vous j’avais signé. Vous n’êtes pas les politiques que j’espérais. Votre parti de droite s’appuie trop sur vos seules maigrichonnes personnes : la vraie force et massive se trouve du côté gauche... ...(levant la main, à toute la Convention) Citoyens, envoyons cette adresse à toute la Nation :” Français, il faut vous annoncer une vérité bien douloureuse. Nos plus grands ennemis se trouvent dans la Convention. Le général Dumouriez et le parti des Hommes d’Etat n’ont cherché qu’une chose : rétablir la Royauté.” La majorité lève la main et se lève et va vers Danton.
Danton.- Allons la rédiger ensemble et la signer. Danton, entouré, sort.
cinq
Section des Gravilliers. Liberté chérie, Infortuné Joseph, seuls. Entre une bande de muscadins.
1er muscadin.- Peuple, c’est tout ce que tu es ? Tu ne fais plus masse ? Si tu ne fais plus masse, qu’est-ce qu’il te reste d’être ?
2ième muscadin.- Votre République, vieux rafiot, fait eau de toutes parts.
3ième muscadin.- Vos généraux vous trahissent. Les Prussiens avancent sur Paris.
4ième muscadin.- L’assignat baisse de valeur. Les denrées se font rares et sont hors de prix.
5ième muscadin.- Votre République part en couille, citoyens.
1er muscadin.- Vous avez destitué le roi et la religion. Les évènements vous destituent à leur tour. Ils vont sur Infortuné Joseph et Liberté chérie, menaçants.
Infortuné Joseph.- On avait oublié que ça existait. Sortent Infortuné Joseph, Liberté chérie.
1er muscadin.- (occupant la place de Président, levant la main) Dans un but d’hygiène publique, prenons sanitaire urgente : révoquons ce jour le sale bureau de l’Assemblée de la section des Gravilliers. Qui est pour ? (les deux autres muscadins lèvent la main) Le sale bureau est révoqué. Premier décret du nouveau bureau : déclarons la gueuserie hors la loi. Qui est pour ? (Les deux autres muscadins lèvent la main) La gueuserie est déclarée hors la loi. Deuxième décret : proclamons ce jour Monseigneur le Dauphin Louis Charles de France, héritier légitime de la couronne, Roi de France par la grâce de Dieu, sous le nom de Louis le Dix-Septième. Le Roi est mort, féaux, vive le Roi.
Les muscadins.- Le Roi est mort, vive le Roi. Paraît Liberté chérie, que l’on voit de dos.
Liberté chérie.- (parlant à l’extérieur) Peuple, au secours. Du fils à papa, de la culotte dorée, du godelureau frisé a mis sa main manucurée sur les assemblées de section. Ces réactionnaires se réjouissent des avancées des Prussiens, soupirent après le rétablissement de la royauté. Sectionnaires de Paris, secourez vos frères. Entrent Liberté chérie, Infortuné Joseph et des sectionnaires d’autres sections. Infortuné Joseph et Liberté chérie s’approchent de la tribune, menaçants.
1er Muscadin.- Dix contre un, vous êtes des lâches ataviques.
Liberté chérie.- Tu as dit toi-même qu’on ne valait quelque chose qu’en masse.
Infortuné Joseph.- Rentre à la maison : la rue n’est pas un endroit pour toi. Entends les cris que pousse ta maman : où as-tu encore traîné ? Infortuné Joseph et Liberté chérie le saisissent chacun par un bras, et le sortent. Devant les autres sectionnaires , les autres muscadins s’enfuient.
Infortuné Joseph.- (aux sectionnaires, montrant de la main les Muscadins) Ces vénéneux champignons ne disent-ils pas assez le pourri du climat ? Voilà les maléfiques rejets auxquels la maléfique souche dirigeante donne le jour. (A la cantonnade) Députés de la Montagne, ne voyez-vous pas qu’il est temps de mettre les arrogants Hommes d’Etat hors d’état d’être des Hommes d’Etat. Qu’attendez-vous ? Que dit Robespierre ? Que fait Robespierre? Où est Danton ? Que dit Danton ? Où est Marat ? Que fait Marat ?
Un sectionnaire.- J’ai vu Marat. Il court par monts et par vaux. Il fait ce qu’il peut.
Liberté chérie.- Cet instituteur ne vous a pas assez instruits, camarades ? N’avons pas l’âge de quitter les bancs de l’école? Puisque la Montagne est impuissante, nous n’avons plus qu’une ressource, camarades, allons besogner à sa place.
Infortuné Joseph.- Allons. Tous : Allons, sortent.
La Convention Nationale, en séance, le Président étant Isnard, un Girondin.
Brissot.- Je sonne l’alerte, législateurs. On nous donne avis qu’une conspiration ourdie dans les sections de Paris vise à abattre le gouvernement et livrer le pays à l’anarchie.
Président.- Si jamais par une de ces insurrections, qui, depuis les origines, ne cesse de couver et de menacer l’Assemblée, il arrivait que Paris porte atteinte à la Représentation Nationale, je vous le déclare au nom de la France
Danton.- Prenez garde
Brissot.- Si, parlez.
Le Président.- Je vous le déclare, Paris serait anéanti. Bientôt, on chercherait sur les rives de la Seine, si cette ville a existé.
Brissot.- Pour sauver la Nation de l’anarchie, je demande que soient créées sur le champ une garde armée révolutionnaire propre à la Convention, ainsi qu’une Commission de police des 12, aux pouvoirs discrétionnaires, chargée d’étrangler tous les complots, qui menacent le gouvernement légal. J’offre de nommer moi-même 12 députés fidèles, soucieux de défendre la loi et les institutions. (Il lève la main, la majorité, centre et girondins, lève la main) Entre Marat, qui va siéger à sa place.
Robespierre.- Je demande la parole.
Le Président.- La motion est votée. Je demande que l’on passe à l’ordre du jour.
Danton.- Une parole demandée doit être donnée.
Le Président.- (levant la main) Qu’il soit opposé à cette demande de demande un refus. Qui est pour?(Majorité des mains) La parole est refusée. La Convention passe à l’ordre du jour.
Danton.- Tant d’impudence commence à nous lasser. Un député honnête s’il en est a demandé la parole : s’il ne veut pas de son côté, être accusé de malhonnêteté, quel député osera la lui refuser ? (à Robespierre) La parole est à celui qui l’a demandée.
Robespierre.- Citoyens-représentants, j’ai beaucoup entendu parler d’anarchie depuis la prise de la Bastille, mais j’affirme que ce n’est pas l’anarchie qui est la maladie des corps politiques, mais le despotisme des soit-disantes élites. Jamais les maux ne viennent du peuple : le peuple aime naturellement l’ordre et la paix. Comment n’en serait-il pas ainsi ? L’intérêt du peuple, c’est le bien public, l’intérêt de l’homme en place, c’est son intérêt privé. Pour être bon, le peuple n’a besoin que se préférer lui-même à ce qui n’est pas lui ; pour être bon par contre, il faut que le magistrat préfère le peuple à lui-même. Les passions de l’Homme d’Etat tendent à l’élever au-dessus des lois, les voeux du faible au contraire sont la justice et la protection de la loi.
Le Président.- Concluez.
Robespierre.- Oui, et je vais conclure contre vous. Contre vous, qui, après chaque insurrection, dont vous êtes les premiers bénéficiaires, avez voulu condamner ceux qui l’ont faite ; contre vous, qui, renversant l’aristocratie, en avez créé une nouvelle, aussi à visage royaliste, mais sous le masque républicain, plus sournoise qu’elle ; contre vous qui n’avez cessé d’ameuter la France contre le peuple parisien ; contre vous qui vous considérez comme une race supérieure, et, imbus de vous, gouvernez selon votre bon plaisir, et conduisez la République à sa perte et à sa ruine. Pour le salut de la Nation je demande que la Convention suspende les Hommes d’Etat girondins de leur charge, et les députés girondins de leur députation. Il lève la main, seule lève la main la Montagne. Entrent Infortuné Joseph, Liberté chérie, du peuple : par la porte ouverte, apparaît la garde nationale armée et ses canons. Des députés girondins cherchent à s’enfuir.
Brissot.- La liberté est perdue. Une garde nationale ennemie tient en otage la Convention.
Le Président.- La Convention, constatant que la Garde Nationale cerne la Convention sans son ordre exprès, exige que paraisse devant elle son commandant. Un huissier cherche le commandant Hanriot, qui entre, accompagné de Chaumette, escortés de gardes.
Le Président.- (à Hanriot) La Convention demande au commandant de la garde nationale la raison de ce mouvement militaire.
Hanriot.- Le peuple souverain, par ma voix, demande à la Représentation Nationale l’arrestation et la mise en accusation des Hommes d’Etat et des députés girondins, coupables de mettre un obstacle journalier au fonctionnement de la démocratie.
Le Président.- Céder à l’insurrection, c’est faire régresser la civilisation de 5 siècles. Céder au pouvoir de la rue, c’est inaugurer un nouvel âge des Barbares.
Saint-Just.- Je m’inscris en faux contre une telle thèse. Jamais un peuple ignorant et superstitieux ne connaîtra le droit légitime de la résistance à l’oppression, et quand bien même il les connaîtrait, jamais il n’aurait assez d’assurance en lui pour se révolter. S’insurger est une marque de haute civilisation.
Couthon.- (levant la main) Je demande que les députés et ministres dénoncés soient mis en état d’arrestation. (La majorité des mains se lève)
Danton.- Les députés girondins sont décrétés d’arrestation. Hanriot et ses soldats font un pas. Les Hommes d’Etat et députés girondins sont arrêtés.
Chaumette.- La Commune remercie l’Assemblée d’un vote qui est le salut de la patrie. Elle offrira des otages pris en son sein, en nombre égal à celui des députés arrêtés, pour répondre devant la Convention de leur sûreté. Hanriot, ses soldats, les Girondins, Chaumette sortent.
Marat.-(descendant dans l’hémicycle, à Infortuné Joseph, Liberté chérie, et au peuple) Peuple, enfin, honneur à toi. Tu as conquis toi-même ta juste place. Jusqu’ici, c’était toi, relégué sur les trottoirs, qui étais sollicité par les Hommes d’Etat de les applaudir, agiter des drapeaux, chanter des hymnes, réciter des compliments. La situation est, à partir de ce jour, inverse. (se retirant, comme faisant place au peuple) A toi, peuple, le milieu de la rue, le centre des places, et aux Hommes d’Etat, à être sollicités de t’applaudir, te chanter des hymnes, te réciter des compliments, t’agiter des drapeaux. Vive toi, peuple. Il applaudit le peuple, et invite l’Assemblée à se lever, et applaudir le peuple comme lui, ce que l’Assemblée fait mollement.
Une chambre d’hötel. Charlotte Corday, achevant de se coiffer, épinglant des papiers sur le revers du col de sa robe, puis un dé et du fil, puis prend un long couteau fermé.
Charlotte de Corday.- (prête) Sixte, tierce, quarte, quinte, octave, seconde, septième, prime, coups droits, coups d’arrêt, coups de manchette, coups de revers, en salle et sur le pré, comme mon père et mes frères étaient habiles à l’épée... ... Ambler, aubiner, billarder, bourrer, trotter, ballotade, cabriole, croupade, levade, pesade, en haute école, comme mon père et mes frères montaient bien à cheval... ... Formes, fonds, divisions, partitions de l’écu, pièces honorables, meubles et ornements, comme mon père et mes frères étaient doctes dans la science du blason ? Qui a reçu plus parfaite éducation de chevalier, que mon père et mes frères, nobles seigneurs de Corday d’Armont?.. .. Art de l’aiguille et du crochet, art de dresser la table et de recevoir, art d’écrire des lettres, art de faire la conversation, art de jouer de l’épinette et de danser le menuet, qui a reçu plus futile éducation de jeune fille noble que leur fille et soeur ?.. ..Le Roi est arrêté, emprisonné, la religion bafouée, l’élite du pays incarcérée. Dans la capitale la boue populaire monte des égoûts. Ses flots haineux inondent Paris. A leur surface nage un rat gris au long museau, aux longues moustaches, à la queue glabre. Que font les nobles chevaliers de Corday d’Armont, mon père et mes frères ? En tout déshonneur, désertant roi, religion, élite, fille et soeur, serrant contre leur coeur comme un trésor lettres de noblesse et titres de rentes, ils s’enfuient à Coblence. Que fait la futile fille et sœur ? Sauvant l’honneur de la famille, elle tue Marat. Elle ouvre le couteau, le glisse dans sa manche gauche et sort.
Chez Marat. La salle, sur laquelle donnent la porte d’entrée, et, dans le fond, le bureau de Marat, où l’on voit un bout de baignoire en plomb. Marat, en peignoir, recroquevillé, toussant, va dans son bureau. On frappe à la porte.
Simonne.- (à travers la porte, tout en vaquant) Oui ?
Une voix.- Commissionnaire. Simonne ouvre, entrent le commissionnaire, et se glissant derrière lui, Charlotte de Corday.
Simonne.- (barrant le chemin à Charlotte de Corday) Marat ne reçoit personne.
Charlotte de Corday.- (à voix forte) Je lui ai écrit. A-t-il reçu ma lettre ? Puis-je espérer un moment d’audience ? J’ai fait un long chemin pour voir le citoyen Marat. Il ne peut refuser de me recevoir, sachant combien la chose est importante.
Simonne. - Je vous dis qu’il ne peut pas vous recevoir. N’insistez pas.
Charlotte de Corday.- (geignant) Une malheureuse orpheline n’intéressera donc jamais personne ? Il ne suffit pas que je sois bien malheureuse pour être reçue et entendue ? Le citoyen Marat n’a-t-il aucune humanité ?
La voix de Marat.- Simonne ?
Charlotte de Corday.- (allant à la chambre, montrant une liste) Citoyen Marat, j’arrive de Rouen. Je viens dénoncer vos ennemis. Des gens armés se réunissent à Evreux, se préparent à monter sur Paris. J’ai la liste des conjurés. Elle manque de se trouver mal, se rattrape au chambranle de la porte.
La voix de Marat.- Courage, citoyenne. Elle va à Marat par derrière lui, de la main gauche lui donne la liste, fait glisser le couteau de sa manche, le saisit de la main droite, d’un coup, de haut en bas, poignarde Marat dans la salière, l’y laisse un instant, le retire, le jette à terre, se met à l’écart, et croise les bras.
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La voix de Marat.- (râlant) Simonne. Simonne va à la chambre, voit, brandit une chaise, pieds devant, vers Charlotte de Corday, la lâche, revient à la porte d’entrée.
Simonne.- (criant) Madame Florian. A l’aide. On a poignardé Marat.(Elle va dans la chambre, affolée va, vient) Madame Florian, le sang jaillit par jets, je ne sais pas comment l’arrêter. (Elle va dans la chambre, la main tendue, va à Marat , met les doigts sur la plaie pour arrêter le sang, revient, les mains et la robe pleines de sang, criant) Madame Florian. Madame Florian. Elle revient vers la chambre. Marat meurt, Simonne laisse tomber ses bras sanglants.