La 1ère République (IIème partie)

 

3. Danton - 4. Robespierre

3. Danton

un - deux - trois - quatre - cinq

un

Club des Cordeliers. Le cercueil de plomb contenant le cœur de Marat. Peuple, Liberté chérie, Infortuné Joseph, Hébert, Curé Jacques Roux.

Liberté chérie.– Tout homme n’a qu’un ami. Tôt ou tard vient l’heure de la rupture.

Un homme du peuple.– La tombe de son cœur sera mon cœur, jusqu’à ce que mon cœur repose dans sa tombe. Avec solennité, le cercueil de plomb contenant le cœur de Marat est hissé à la voûte du club. Le peuple pleure.

Curé Jacques Roux.– Ne pleurez pas Marat, mes frères. De qui l’Ami du Peuple avait-il souci ? De l’Ami ou du Peuple ? Si vous aimez Marat, n’ayez plus souci que de celui dont l’Ami du Peuple avait souci : de vous.

Hébert.– Un cortège funèbre passe dans la rue, on accorde au défunt une pensée, on fait un signe de croix, et puis on va son chemin.

Curé Jacques Roux.– Le peuple succède éternellement à lui-même, mais à l’Ami du Peuple qui succède ? Un Autre Ami du Peuple.. .. (il monte à la tribune) Frères, Marat le Précurseur est venu, qui a dit : Peuple, ne souffre plus de souffrir. Venant derrière lui, mes frères, je vous annonce un Nouvel Evangile. Rappelez-vous ce qui est écrit : « Soyez humbles, ne tenez pas tête au méchant. Si on te gifle la joue droite, tends la joue gauche. » Pensait-il ce qu’il disait, celui qui a dit cela ? Si, comme il est prescrit, le miséreux, recevant la gifle sur la joue droite, tend la joue gauche, que se passera-t-il ? Sur la joue gauche incontinent, il recevra une deuxième gifle. Si, comme il est prescrit, ayant reçu sa deuxième gifle sur la joue gauche, il tend à nouveau sa joue droite, que se passera-t-il ? Derechef, aussitôt, sur la joue droite, il recevra une troisième gifle, et ainsi de suite et sans fin, vous savez comment les gens sont avec les pauvres. C‘est cela que vous appelez charité chrétienne ? S’offrir en souffre-douleur, en s’offrant toujours et plus aux coups, n’est-ce pas le meilleur procédé, pour être battu plus encore ? Ceux qui battent les miséreux, ne disent-ils pas : S’il est battu, et s’il se laisse battre, c’est qu’il le mérite, et s’il le mérite, il mérite que je le batte plus encore ? … … Vous savez comme les pauvres sont entre eux : de la vie, ils subissent une telle violence, que , pour s’en venger, ne sachant contre qui se retourner, ils n’ont qu’une ressource : se retourner contre eux-mêmes. Voyez avec quelle fureur, mari contre femme, femme contre mari, parents contre enfants, les miséreux se brutalisent les uns les autres, comme s’ils étaient leurs propres riches. Si leur situation est méchante et inhumaine, comment seraient-ils bons et humains ? Le mari est pour la femme objet de haine, parce que le salaire du mari ne permet pas à la femme d’être aussi belle dans une belle maison qu’elle voudrait ; la femme est pour le mari objet de haine, de ce qu’elle le hait tant ; et leurs enfants sont objets de haine pour l’un et pour l’autre, parce qu’ils sont une charge supplémentaire à la leur propre. N’est-ce pas pitié de voir dans les taudis des pauvres de telles scènes sauvages ? … … Que disent les pauvres, frères ? Mon Dieu, si je suis pauvre, c’est de ma faute, je n’ai pas été capable d’être riche, la pauvreté est ma juste pénitence. Cette logique de riche, dans la bouche d’un pauvre, n’est-elle pas monstrueuse ? Pauvres, mes frères, comment pouvez-vous vous sentir coupables de n’avoir rien ? Ce rien, ne l’avez-vous pas hérité tout nu de vos parents ? Celui qui naît sans rien, ne sait-il pas mieux que personne, combien le 1er argent est dur à gagner, et plus dur encore à épargner ? Un pauvre ne part de la pauvreté extrême, que pour monter à une pauvreté un tout petit moins extrême. Le riche, au contraire, gagnant beaucoup, épargnant beaucoup, rapidement, peut monter d’une richesse à une double richesse. Direz-vous que les parts sont égales ? Pauvres, mes frères, apprenez-le : la pauvreté n’est pas une tare, c’est un héritage. Votre pauvreté reçue en héritage est indépendante de vous… … Pauvres, je vous annonce un Nouvel Evangile Républicain. Peuple, ne souffre plus de souffrir et pour ne plus souffrir, non pas aime, mais hais. Jusqu’ici, la charité était bénévole : à votre bon cœur, messieurs-dames, donnez ce que vous voulez. Mais vous savez comme les riches sont rats. Que désormais la charité soit obligatoire… … Pensez aux profits honteux des riches, gonflez-vous de colère, allez à la Convention, poussez des cris, dites-leur que de leur tranquillité, vous n’avez rien à faire. Puisque vous êtes les plus démunis, , et que vous êtes le plus grand nombre, exigez d’elle qu’elle vous serve en premier. Exigez qu’elle taxe les riches. Exigez qu’elle taxe les denrées. Qu’est ce que vous avez à perdre ? Votre vie est-elle une vie ?

Infortuné Joseph.– Par tes paroles aiguisées tu me dépiautes vivant, curé, j’ai l’impression de saigner de tous les côtés.

Hébert.– Permettez-moi de vous prémunir contre tout débordement, citoyens. Ne vous laissez pas mordre par ce chien enragé. Le curé Roux s’est élevé contre la caste bourgeoise, il ne vous a pas causé de la caste sacerdotale. Ces prêtres qui, depuis tant de siècles, s’étaient assuré sur les âmes tant d’emprise, ne sont pas près de lâcher prise. On croyait les avoir jetés à terre, regardez comme ils rebondissent. Trafiquants de drogues religieuses, pour pérenniser leur commerce, ils ne rêvent que de vous maintenir dans votre état de dépendance. Voyez comme ils s’opiniâtrent à garder la haute main sur les âmes… … Récusez les principes monstrueux de l’anarchie que vous venez d’entendre professer, citoyens. Accordez confiance à ces braves députés montagnards, qui font pour vous tout ce qui est possible.

Liberté chérie.- (levant la main) Décidons que nous accordons confiance aux députés montagnards. (L’assemblée lève la main) Le curé Jacques Roux, blessé, sort.

 

 

La Convention Nationale, en séance. Nouvelle configuration de l’hémicycle. Le centre est poussé à droite ; au centre, sont assis Danton, Fabre d’Eglantine, Camille Desmoulins, ; à gauche, Robespierre, Couthon, Saint-Just ; sur la montagne, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois. Entre le 1er messager.

Le 1er messager.– Le général traître Dumouriez a ouvert la poterne à la trahison générale, représentants… … La Contre-Révolution défie la Révolution à Lyon. Les réactionnaires ont guillotiné le montagnard Chalier. Le général aristocrate de Précy organise la défense de la ville. Entre un2ième messager.

2ième messager.– Citoyens. Toulon s’est donné aux Anglais. L’Amiral commandant la flotte anglaise a reçu les clés de la ville au nom de Louis XVII.Entre un 3ième messager.

Le 3ième messager.– Citoyens. Bordeaux se rebelle contre la République et se déclare terre royale. Entre un 4ième messager.

Le 4ième messager.– Citoyens. La Vendée se soulève contre la République. Entre un 5ième messager.

Le 5ième messager.– Citoyens. Les Autrichiens ont pris Condé, Valenciennes, Maubeuge. Entre un 6ième messager.

Le 6ième messager.– Citoyens. Les Prussiens ont pris l’Alsace.

Billaud-Varenne.- (bondissant au centre de l’hémicycle) Peuple, tu délies ma langue. Peuple, tu donnes corps à ma voix.. .. Longtemps, du haut de ma butte, observateur sceptique, j’ai observé la bataille politique, me moquant du combat, méprisant les combattants. Est-ce vivre qu’être spectateur permanent ? Ne croire en rien, est-ce une vie ? Douter, est-ce humain ? Il est d’un homme au contraire, excité par la passion, de bander son énergie et ses talents à honorer une belle cause. Peuple, j’étais incroyant, je me convertis à toi. J’étais déserteur, je brandis haut ton drapeau. Je veux désormais être à ton front sur tous les fronts. Guerre aux ennemis du peuple, législateurs. Tant aux frontières, qu’à Toulon, Lyon, Bordeaux, en Vendée, contre les ennemis du peuple, déclarons la Terreur à l’ordre du jour.

Collot d’Herbois.- (descendant à son tour dans l’hémicycle) La République est-elle un salon pour gens éclairés ? Un club pour lumières ? Une Académie pour intellectuels ? La République, c’est le peuple, et le peuple, c’est la rue. Collot d’Herbois descend dans la rue, et te rejoint, Billaud.

Billaud-Varenne.- Comme Hercule fit avec Antée, attaquons les problèmes à bras-le-corps. Vous vous étonnez de nos défaites sur les fronts ? Dumouriez le traître noble n’a pas été un suffisant exemple ? Sous prétexte que seuls les officiers nobles ont été formés à la guerre, vous les avez gardés pour encadrer nos armées… … Mais mieux que tout officier noble, qui, pour la bataille, est formé dès sa naissance ? S’y exerce jour après jour ? Dans la vie, est sans cesse sur la brèche ? En voit de rudes chaque matin ? Vit à la spartiate par nécessité ? Pour lui, la paix, c’est déjà la guerre ? Est combatif par nécessité, s’il veut survivre ? Se heurte tellement à l’adversité à tous les coins de rue, qu’il est armé contre tout ? Est d’une endurance, d’une rapidité de coup d’œil, d’une improvisation constantes ? Est apte à tous travaux et toutes situations ? Qui ?

Collot d’Herbois.– Le peuple.

Danton.– Je m’envoie en renfort dans ta bataille, Billaud. De quoi se soucie l’officier noble, soldat de métier ? De sa solde, de ses promotions, de ses grades, de ses permissions, de ses congés, de son mess, de son confort, d’être servi par des ordonnances : pensez comme il est incité à préserver une si précieuse vie, destinée à une si belle carrière. Le peuple ? Recherche le combat au plus vite, avec rage, fureur, impatience. Ne pense qu’à une chose : en finir au plus vite pour chez lui exercer son métier. Je double ton assaut par ma charge, Billaud ; donnez au peuple le soin de sa défense, citoyens : décrétez la levée en masse.

Saint-Just.– Avant tout, législateurs, il faut penser aux principes. Que devons-nous abolir ? L’ancien désordre. Selon l’ancien désordre, les pays voisins étaient le butin de chefs de bande appelés rois, dont l’honneur et la gloire étaient d’aller périodiquement voler et assassiner dans les pays voisins. Selon le nouvel ordre, à qui appartiennent les pays ? A leurs peuples. Quelle est de ce fait, la seule guerre légitime : la guerre de défense. Quelle est la seule armée légitime ? Le peuple en armes, qui défend sa terre. Appliquez les principes, citoyens, suivez Billaud et Danton. : décrétez la levée en masse. Billaud-Varenne lève la main, l’Assemblée unanime lève la main.

Billaud-Varenne.– La levée en masse est décrétée. Tous les Français de 18 à 40 ans sont réquisitionnés. Les célibataires iront servir sous les drapeaux. Les hommes mariés veilleront à la production des armes, biens, denrées nécessaires à la population civile et aux armées en campagne. Les femmes feront des tentes et des uniformes, et serviront dans les hôpitaux. Les enfants mettront le linge en charpie. Les vieillards se porteront sur les places publiques pour exciter le courage des soldats, prêcher la haine des rois et l’unité de la République.

Carnot.– Seront créées 9 armées de 750 000 hommes, pour repousser l’ennemi hors des frontières, et libérer Lyon, Toulon, Bordeaux, la Vendée. La guerre au dehors et au dedans sera totale et à outrance. Les généraux hésitants ou incapables seront destitués et traduits devant le Tribunal Révolutionnaire.

Billaud-Varenne.– Décrétez ce que propose Carnot, législateurs. Levée des mains unanime.

Cambacérès.– Que soient nommés pour les exécuter avec énergie, les députés qui conçoivent de tels énergiques projets : que Billaud-Varenne, Collot d’Herbois, Saint-Just, Couthon, Robespierre, Carnot, Danton constituent un Comité de Salut Public, qui tiendra lieu de ministère. Il lève la main. L’Assemblée unanime lève la main.

Danton.– Je récuse ma nomination au Comité de Salut Public.

Cambacérès.– Danton a une tête révolutionnaire : il faut qu’il soit à notre tête.

Danton.– Danton n’ambitionne que de servir à l’humble place où tu sers, modeste Cambacérès.

Billaud-Varenne.- (levant le poing) Sus à l’ennemi dehors et dedans. Il sort, suivi du Comité de salut public, sous les applaudissements de l’Assemblée.

 

Section des Gravilliers. Peuple d’hommes, Infortuné Joseph, Liberté chérie, curé Jacques Roux, Hébert.

Curé Jacques Roux.– Est-ce votre frère curé qui enrage, comme l’en accusait certain, ou votre situation qui empire ? On se dit : laissons notre Montagne s’installer. Combien de semaines ont passé ? Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Quelque chose a changé dans votre vie ? En pire. Les hommes travaillent-ils moins ? Deux fois plus, depuis que les jeunes gens sont partis au front. Gagnent-ils plus ? Deux fois moins : l’assignat perd de sa valeur chaque jour, les denrées se raréfient et renchérissent. Pendant que vous travaillez dur, vos femmes s’épuisent à chercher de la nourriture.

1er homme du peuple.– Il est vrai qu’au travail, je suis pris d’étranges fatigues. Il faut que je mesure mes forces, si je ne veux pas tournoyer comme une toupie.

2ième homme du peuple.– Ma femme et moi, sommes étrangement gentils l’un envers l’autre.

3ième homme du peuple.– Nous n’avons pas à dire à nos enfants deux fois d’aller se coucher : ils y sont déjà. Plus de cris, plus de disputes, plus de jeux bruyants : ils sont sages comme des images. Cela fend le cœur.

4ième homme du peuple.– Nous avons pensé quitter Paris. Où aller ? Y a-t-il un seul bout de terre en France, qui ne soit à quelqu’un ?

5ième homme du peuple .– On trouve dans le pain des écorces de châtaignes, des fétus de paille, des échardes de bois. La mie, c’est de la terre glaise. Cela entre pâteux dans le corps, et cela en sort liquide. Il vous vient des boutons aux aisselles.

Infortuné Joseph.– Ce qui m’offense le plus, c’est que la nourriture est devenue une hantise. Etre abaissé à une telle basse pensée continuelle m’humilie.

Liberté chérie.– Dans les files d’attente, on ne voit que des pauvres : de quoi se nourrissent les riches ? On les voit filer le long des murs, roses, gras, le teint fleuri.

Infortuné Joseph.– Ne croyez-vous pas, camarades, que nous devrions aller déposer une pétition à la Convention Nationale, pour que nos représentants trouvent le moyen de nous secourir ?

Curé Jacques Roux.– Vous espérez obtenir quelque chose par une pétition ? Le passé ne vous a pas appris que ceux qui vous représentent sont d’une autre espèce que vous ? Ils disent que vous êtes le souverain : qu’attendez-vous pour être ce qu’ils disent ? Qui se fait respecter et écouter ? Celui qui se fait craindre. A l’Hôtel de Ville, frères. Membrez-vous des vôtres, de rue en rue. Etoffez-vous, prenez du gras, en chemin. Et lorsqu’à la Commune, vous aurez pris toute votre carrure, allez à la Convention. Qu’ils voient qui est le maître… … A l’Hôtel de Ville, frères.

Infortuné Joseph.– Tu as raison, curé. A l’Hôtel de Ville. Le curé Jacques Roux, suivi du peuple. Reste Hébert, le sourcil froncé.

 

La Convention Nationale, en séance. Roux et les pétitionnaires présents, ayant soumis leur pétition. Robespierre, de sa place, leur répond.

Robespierre.– .. .. En plus de taxer les riches, vous voulez que l’Etat taxe les denrées. Mais l’Etat peut-il contraindre le paysan à produire, le commerçant à vendre ? Dans le marché, rien ne se fait par force et contrainte, tout se fait par doux penchant. Quel seul doux penchant peut incliner le paysan à produire, le commerçant à vendre ? Le profit. … … Certes, l’Etat peut substituer au profit la subvention. C’est une chose possible. Mais si l’on fait le total des dépenses à engager, des subventions aux salaires des fonctionnaires nécessaires pour assurer le fonctionnement de ce vaste dispositif, l’Etat devrait inscrire à son budget de telles sommes, que je ne lui donne pas trois mois pour faire banqueroute, et c’est alors que règnerait le marché libre le plus sauvage qui soit : le marché noir. Il n’y a qu’un seul marché qui garde l’économie en bonne santé, citoyens : c’est le marché libre.

Curé Jacques Roux.– Le peuple ne sera jamais dans vos bouches qu’un mot ? .. .. En décrétant la levée en masse, représentants, et en lui donnant au front le premier rang et la première place, vous avez pensé faire honneur au peuple : d’où vient qu’à l’arrière, quand il s’agit de nourrir sa famille, vous le reléguez au dernier rang et à la dernière place ? D’où vient que vous lui fassiez honneur au front pour mourir, et déshonneur à sa famille à l’arrière, pour survivre ?.. .. En temps de paix et période d’abondance, certes, le marché libre est le marché parfait : la concurrence entre les produits est telle que les prix concourent à la baisse. En période de pénurie, par contre, les denrées sont si rares, que la liberté des prix pousse à son inverse, à une hausse continuelle. Quelle est la place du pauvre dans un tel marché libre ? Aucune. Le pauvre est emprisonné dans sa pauvreté comme dans une cage de verre, et il se sent d’autant plus emprisonné dans sa pauvreté qu’il circule librement, entre les denrées auxquelles il ne peut accéder… ... N’est-il pas temps d’étrangler d’autres idées reçues, législateurs ? Vous le savez mieux que personne : les fonctionnaires ne sont savants que d’une seule science : la science d’entrer dans la place. Une serrure à secret ferme la porte de tout poste de fonctionnaire : pour y entrer, il suffit d’un seul savoir, savoir la combinaison. Une fois assis, il n’est plus besoin d’aucune connaissance, il n’y a plus qu’un protocole à appliquer, à la portée de toute intelligence. Et moi, je vous dis que le peuple est d’autant plus à même de gouverner et administrer la nation, que son esprit est plus plié à la pratique et moins encombré de théorie… … Les Hommes d’Etat disent qu’eux seuls sont instruits et compétents, et le peuple inapte et ignorant : mais à quoi servent l’instruction et la compétence des Hommes d’Etat, je vous prie ? A servir l’Etat? Pas du tout. A faire carrière. Ils n’emploient à servir l’Etat qu’un esprit tout à fait ordinaire, mais à se servir eux, un rare génie… … Députés du peuple, pour les raisons susdites, je vous demande de voter pour le peuple la taxation des prix, la confiscation des biens des riches au profit des pauvres, l’ouverture au peuple des places d’administration et de gouvernement. Mandataires, si vous avez quelque honneur, vous aurez à honneur de servir vos mandants.

Danton.– Avant que la Convention débatte de la pétition, je demande qu’elle débatte de son rapporteur. Le curé Roux énerve le peuple, inocule la rage, excite aux extrêmes. Le curé Roux n’est heureux que dans les outrances.

Robespierre.– Je vous répondrai, pétitionnaires… … Si vous faites des riches, des pauvres comme vous, croyez-vous que vous en serez plus riches ? Vous n’aurez fait que partager votre pauvreté. Si la pauvreté règne partout dans les villes par les rues et les places, ne serez-vous pas les premiers à avoir nostalgie de la richesse des riches ? La pauvreté, partout et en tous lieux, offerte en unique spectacle, peut-être serez-vous moins malheureux de voir votre pauvreté par tout le monde partagée, mais pensez-vous que vous en serez plus heureux ?.. .. Vous enviez le riche, mais le riche est-il enviable ? Que vaut le riche ? Le riche ne vaut strictement que ce que vaut son argent. Vous, vous êtes riches d’habileté, de talents, d’industrie, eux sont indigents en tout cela. Vous, vous savez faire tout, eux ne savent faire : rien. Qui est enviable, d’eux ou de vous ? L’argent des riches vous donne de l’ouvrage, méprisez les riches, je vous donne raison, ils ne méritent pas mieux, mais ménagez leur argent. Faites cette aumône aux riches : laissez aux riches leur pauvre rôle nécessaire.

Curé Jacques Roux.– Je demande à ces représentants du peuple, s’ils font leurs courses eux-mêmes.

Danton.– Je proteste. En entrant dans la vie privée, le curé Roux sort du débat.

Curé Jacques Roux.– C’est dans les vies privées que se reconnaissent les privilèges : j’y suis en plein… … J’avilis, bien sûr, votre noble attention à ces choses viles comme le ravitaillement. Vos nobles esprit sont faits pour voler dans les hauts et vastes espaces des théories économiques. C’est au peuple d’aller sur la dure faire les longues files d’attente : c’est bien fait pour lui, après tout il n’a qu’à ne pas être peuple. Vous, vous vous approvisionnez à vos propres sources… … N’abusez pas le peuple par vos grands airs, représentants. Par ma voix, le peuple vous met en demeure : représentez le peuple, ou le peuple se représentera lui-même.

Robespierre.– Que voulez-vous, citoyens ? Une République, qui meurt à peine née, ou une République forte et saine, qui subvient à ses propres besoins, et vive libre et indépendante ? Comme il n’y a pas de dépenses sans recettes, il n’y a pas de pauvres sans riches : telle est la dure loi de la société.

Curé Jacques Roux.– Ivre de lui, saoul de lui : tel est Robespierre, qui ne vit que d’une vie bornée à la sienne.. .. Et à la Convention, qui retrouve-t-il ? Lui, multiplié par 700, qui vivent de la même vie aisée que lui… … Je t’accuse, Robespierre, d’être pauvre de la seule science dont devrait être riche un représentant : la science du peuple… …(au peuple qui l’entoure) Peuple souverain, face à l’impéritie de tes représentants, représente-toi toi-même. Monte dans les gradins. Vote-toi à toi-même taxation des denrées, taxation des riches au profit des pauvres, réservation des places de gouvernement et d’administration au peuple. Ils usurpent ta place : intronise-toi toi-même. Liberté chérie le premier, le peuple monte dans les gradins et s’asseoit parmi les députés. qui s’écartent de lui.

Robespierre.– La Convention votera ce qui est possible, et ne votera pas ce qui ne l’est pas.

Danton.- (avançant au milieu de l’hémicycle, à l’Assemblée) Citoyens, y a-t-il un spectacle au monde, qui puisse vous ravir l’âme davantage ? Depuis 4 siècles, le peuple, géant honteux de sa taille, n’osait déplier ses membres. Votre patient entêtement, à la longue, a porté ses fruits : le peuple, enfin, ose déployer sa haute taille. Et entendez-le : muet, il prend voix grâce à vous. Achevez votre œuvre, citoyens : faites ce qu’il vous demande. Taxez, comme il vous en prie, le prix des denrées de 1ère nécessité dont il vous a donné la liste, sur la base des prix d’il y a un an, de telle sorte qu’un bénéfice honnête soit laissé aux paysans et aux commerçants. (il lève la main) Votez cela. Vous le lui devez, vous vous le devez. (majorité de mains levée).. .. Quant à la confiscation des biens des riches et la réservation des places au peuple, l’idée est grande, mais des études sont nécessaires : je demande la création d’une commission qui étudie les modalités de leur mise en place.

Cambacérès.- (levant la main) Danton a raison. Il faut voter cela.(La majorité lève la main)

Danton.– Décrétez une autre mesure immédiate. Le temps passé par le peuple aux assemblées de section est du temps volé à son travail et à son salaire. Que soit voté aux ouvriers qui assistent aux assemblées une indemnité de 2 livres par semaine. (voté par la majorité)

Curé Jacques Roux.– Je m’oppose à une telle mesure, humiliante pour le peuple.

Danton.– Demande au peuple si une telle mesure l’humilie. (le peuple rit et applaudit Danton)

Billaud-Varenne.– Au moment où le grand corps de la Nation a besoin de toutes ses forces, le curé Roux l’affaiblit et le débilité. Je demande qu’on chasse ce saboteur de la Convention. (Il lève la main, l’assemblée unanime lève la main)

Un député du centre.– A la porte, l’enragé. Deux huissiers encadrent le curé Jacques Roux, qui hésite, regarde Infortuné Joseph et Liberté chérie qui ne bougent, et sort, abattu.

Danton.– Peuple, unis-toi à la Convention, Convention, unis-toi au peuple. Fêtons ensemble nos retrouvailles. Députés et peuple se mêlent. Danton tire Fabre d’Eglantine à l’écart.

Danton.– Nous voilà tranquilles pour un bout de temps. A tantôt. Je vais à Arcis.

Fabre d’Eglantine.– Georges. Emmène-moi. Présente-moi à ta femme.

Danton.– Quoi ?

Fabre d’Eglantine.– Présente-moi à ta femme.

Danton.– Tu rêves ?

Fabre d’Eglantine.– Georges : un ami.

Danton.– En amour, il n’y a ami qui tienne… .. En politique, vous autres écrivains, vous vous révélez d’éternels novices, mais en femmes, fragiles mécanismes, vous vous avérez maîtres horlogers. Vous avez l’art de les démonter pièce à pièce, et les laisser ensuite en morceaux sur la table. Aux pauvres maris, ensuite, de les remonter. Que tu fasses la connaissance de ma naïve campagnarde, pour que tu la connaisses ? Jamais. Exerce ton tournevis sur les vicieuses bourgeoises… ..A tantôt.

Fabre.- (riant) A tantôt. Ils sortent.

 

 

Club des Gravilliers, avant séance. Hébert occupe la place de Président. Entre le curé Jacques Roux, qui s’arrête sur le pas de la porte, jette un regard furieux sur Roux, et se place le dos à la tribune.

Curé Jacques Roux.– Il est temps frères, qu’un crible sévère trie vos vrais amis des faux. Certains, qui prétendent parler au nom du peuple, ignorent tout de sa vie. Le jour, dans son bureau de substitut du procureur, on est, en raison de sa profession, en contact avec le peuple, mais le soir, pendant son temps libre, on a du monde, on va au théâtre, à la musique, on baise le bout des doigts des belles dames, on plonge devant le pourpoint doré des messieurs. Entre travail et loisirs, devinez de quel côté s’incline son cœur. Je dis que celui qui ne vit pas de la vie du peuple, ne saurait parler au nom du peuple.

Hébert.- (descendant de la tribune et allant au-devant) J’aurais voulu éviter les attaques privées, mais puisqu’on me pousse une botte traîtresse, il faut bien que je pare et riposte. Comme à tous, la naissance m’a donné famille, éducation, goûts, je le reconnais : c’est elle qui a fait ce que je suis. Devrais-je la renier et me renier ?.. .. La naissance, figurez-vous, a donné à l’enrobé une famille, une éducation, des goûts exactement semblables aux miens : nous sommes de la même classe sociale. Leur est-il fidèle ? Reniant les siens, il est allé vers d’autres. Celui qui renie les siens pour aller vers d’autres, pourquoi ne renierait-il pas ces autres pour aller vers d’autres encore ?

Curé Jacques Roux.– Qu’était la vie des miens ? Méprisante, haineuse pour le peuple, alors que je l’aurais tellement aimé humble et charitable. Me reprochera-t-on, invoquant un droit d’inventaire, de refuser d’hériter d’un tel passif ? Est-ce un crime de croire que l’on ne peut être à la fois bourgeois et peuple ?

Hébert.– Vous avez entendu comme tout à l’heure, il m’a frappé d’ostracisme ? Cela ne vous rappelle rien ? Il aura beau faire : prêtre a été, prêtre est, prêtre sera Jacques Roux à jamais. Jouant son rôle immémorial, jamais il ne pourra s’empêcher d’anathématiser et d’excommunier le pauvre monde. Ah, ça tonne de là-haut. Mais tout en fulminant de sa chaire, le ratichon n’oublie pas de veiller du coin de l’œil, à ce que les enfants de chœur, qui passent dans les rangs, sébille ne main, l’un à gauche, l’autre à droite, le troisième dans le fond, déposent bien le produit de leur quête, de part et d’autre, sur l’autel. Donations et héritages de jeunes veuves et de vieilles vierges crachent bien du liquide dans ses bassinets. Certain assignat de 200 livres donné par certaine veuve n’apparaît dans aucun compte.

Curé Jacques Roux.– Tout ce que reçoit ma main droite, ma main gauche le donne.

Hébert.– Entre la main droite et la main gauche, sait-on ce qui disparaît dans les plis de la soutane ? Il reçoit une rente de curé assermenté de l’Etat, mais il a maintenu ses quêtes.

Curé Jacques Roux.– Je distribue tout, frères, et les quêtes, et ma rente.

Hébert.– Où sont les comptes ? Par quel saint mystère tout cela se fait-il en secret ?.. .. Substitut du procureur, rémunéré par l’Etat pour servir le peuple, je déclare tout, tout le monde peut connaître mes émoluments. Un budget m’est alloué, j’en fais un compte clair, 2 commissaires aux comptes les contrôlent. Je ne suis pas de ces pieux et louches bénévoles, qui brassent en secret des sommes immenses… … Prenez une mesure sanitaire urgente, citoyens, désinfectez la section de ce méchant virus religieux, parasite absolu de notre chère cellule des Gravilliers.

Curé Jacques Roux.- La section des Gravilliers est ma section, c’est moi qui l’ai faite ce qu’elle est. Etant donné les droits sur elle que me donne le passé, je casse le bureau élu, et me présente comme candidat à la présidence. Qui vote contre moi ? (Aucune main ne se lève) Je suis élu. (Il monte à la tribune du Président et s’y assied) En vertu de mes pouvoirs de Président, j’exclus le citoyen Hébert de l’Assemblée. Hébert le regarde un moment et sort.

Curé Jacques Roux.– En tant que Président, je demande que l’Assemblée passe à l’ordre du jour. 1er point : la dépossession des propriétaires. Qui demande la parole ? Entrent Chaumette, un détachement de la Garde Nationale, Hébert.

Chaumette.- (lisant) «Sur plainte motivée du citoyen Hébert, substitut du procureur de la Commune de Paris, moi, Chaumette, procureur de la Commune de Paris, j’inculpe le curé Roux d’attentat à la souveraineté de la représentation élue, et le défère au Tribunal révolutionnaire.» Gardes, emmenez l’inculpé. Les soldats encadrent le curé Jacques Roux ; en sortant, le curé Jacques Roux jette, par-dessus les épaules des soldats un long regard désespéré vers Infortuné Joseph et Liberté chérie, qui ne bougent ni ne disent mot.

 

En prison, dans sa cellule, le curé Jacques Roux va du guichet de la porte à la fenêtre à barreaux de sa cellule ; de la pointe d’un couteau, qu’il tient en avant, comme une baguette, il montre l’un et l’autre.

Curé Jacques Roux.– Tu te croyais ? Tu te prenais pour le Nouveau Messie ? Tu te figurais que les foules te suivraient en foules ? Tourne-toi : manques-tu à quelqu’un ?.. .. Fais ton examen de conscience, vieux diable. .. .. Tu te dévouais à eux ? Pour qu’ils se vouent à toi. Tu t’asseyais au bas bout de la table ? Pour qu’ils te disent : mon noble ami, monte, ta place est plus haut. Publicain, tu te cachais derrière un pilier, dans le fond de l’église ? Pour que les fidèles, venant à toi, te disent : saint homme, viens, ta place est dans le choeur. Humble, effacé ? Pénétré de toi, suffisant. Généreux, charitable ? Plus orgueilleux et avide de gloire que quiconque. Tu te disais : rien, mais tu te croyais : tout. Sois ce rien que tu disais que tu étais. Paie-toi ton salaire. (Il se donne dans le ventre un coup de couteau) Paie-toi tes gages. (Il se donne un second coup de couteau) Rubis sur l’ongle. Ne te laisse devoir un seul sou. (Il se donne une suite de coups de couteau dans le ventre. Plein de sang, il tombe et meurt)

 

 

deux

LaConvention Nationale, début de séance. Entre Billaud-Varenne.

Billaud-Varenne.- (triomphant, brandissant des messages) Représentation Nationale, pavoise, jette dans les rues des tapis de roses, dresse à la Révolution des arcs de triomphe. Les Armées Révolutionnaires que tu as créées, ont repris à la Contre-Révolution Lyon, Toulon, Bordeaux. La République est à nouveau la République. Les députés enthousiastes se lèvent, hourrah, applaudissent.

Le chœur.- Vive la République - Et la leçon (bis) Vive la République - Et la leçon - De Lyon.

Billaud-Varenne.– Le débroussaillage étant fait, d’un vigoureux coup de talon, enfonçons la bêche, et retournons le jardin, en extirpant toutes les sales racines des mauvaises herbes. Décrétons : Article 1. Les villes de Lyon, Toulon, Bordeaux seront détruites. Les nobles et les riches seront châtiés sans pitié. Article 2. Tout ce qui fut habité par les nobles et par les riches sera démoli et rasé. Seule demeurera la maison du pauvre, les édifices utilisés par l’industrie publique et privée, les monuments appartenant au patrimoine de l’humanité. Il sera élevé sur les ruines des villes de Lyon, Toulon, Bordeaux, une colonne avec cette inscription : Lyon, Toulon, Bordeaux n’est plus. Article 3. La Convention Nationale donne pleins pouvoirs au Comité du Salut Public, pour nommer les commissaires chargés de l’exécution du présent décret. Votez cela, représentants. (Le vote est unanime, excepté Robespierre) L’exécution du décret ne souffrant aucun retard, permette l’Assemblée au bureau du Comité du Salut Public de se retirer.

Cambacérès.– Va, citoyen vertueux. Sortent Billaud-Varenne et Collot d’Herbois.

 

 

La salle du bureau du Comité du Salut Public. Une table chargée de papiers. Billaud-Varenne et Collot d’Herbois. Entre Fouché, l’air prêtre, les cheveux roux.

Billaud-Varenne.- (allant au-devant de Fouché, lui serrant fraternellement la main, le présentant à Collot d’Herbois) Joseph Fouché, ci-devant supérieur du ci-devant Collège de l’Oratoire de Jésus et de Marie-Immaculée : mon ci-devant supérieur, et professeur de mathématiques et de physique, a posé sa candidature pour Lyon… … Jean-Marie Collot, acteur et auteur. (Tous deux se saluent très honorés. Allant à la table, ouvrant un dossier) Je vois, Monsieur le Supérieur, que vous êtes commissaire du peuple dans la Nièvre. Vous n’avez plus ces teignes de gosses tout le jour.

Fouché.– Il y a pire que les gosses : les mères.

Billaud-Varenne.– Comment va Mme Fouché?

Fouché.– Elle va, elle va, elle vit, elle vit.

Billaud-Varenne.– (Il prend un ordre de mission sur la table) Vous vous rappelez comme les parents nobles ou riches nous traitaient nous autres pauvres profs ? (Il le lui tend) Je vous offre de prendre votre revanche à Lyon.

Fouché.- (souriant jusqu’aux oreilles, prenant l’ordre) Soyez assuré que je prendrai ma tâche à cœur, monsieur le professeur.

Billaud-Varenne.– Pour officier dans une ville comme Lyon, vous ne serez pas trop de deux, mon révérend ; je vous donne Collot comme servant de votre saint sacrifice.

Fouché.- (à Collot) Je vous laisserai le soin de la mise en scène du spectacle, mon auteur. Ils sortent. Billaud-Varenne, par la porte laissée entrouverte, fait un signe. Sur ses pas, entre Tallien.

Billaud-Varenne.- (à table, ouvrant un deuxième dossier) Jean-Lambert Tallien, tu as.. 26 ans. Je vois qu’au Comité de Sûreté Générale, tu brûles d’une passion ardente pour la Révolution, et que tu la sers avec une intelligence puissante et froide : côté vie publique, tu as le profil le plus flatteur. .. .. Le côté privé, par contre, est opaque.. Tu es célibataire, tu vis seul. On ne te connaît aucune liaison féminine. Apparemment, tu as un problème.

Tallien.– Je serai franc, citoyen commissaire. (piquant du nez, et rougissant) Innocent de toute relation, mais coupable de bien de mauvaises pensées, je souffre de l’esclavage de la chair horriblement. Pour me délivrer de ma lancinante niaiserie, je recours à ces répétitrices, au Palais-Royal, qui donnent des leçons particulières aux niais de mon espèce… …Je sais que la ressource n’est guère à mon honneur.

Billaud-Varenne.- Crois-tu que nature et honneur aient partie liée ? .. .. A question épineuse tu as trouvé la réponse adéquate : je vois que tu ne mêleras pas vie publique et vie privée… …(signant un ordre de mission) Bordeaux est régentée par un vieil établissement aristocrate et bourgeois. Je te confie la tâche de le secouer d’un peu de jeune tremblement révolutionnaire.

Tallien.–(lui serrant la main chaleureusement) Je ferai tout pour être digne de ta confiance, citoyen-commissaire. Billaud-Varenne raccompagne Tallien à la porte, et fait signe : Barras et Fréron entrent sur ses pas.

Billaud-Varenne.– Vous vous êtes portés volontaires pour Toulon. Je n’ai pas grand chose dans mes dossiers sur vous. Veuillez me tracer à grandes lignes le tableau de votre vie passée.

Barras.– Baron Paul de Barras, 38 ans. Je te donne avis, citoyen, que dans le bulletin scolaire de ma vie, je collectionne les mauvais points. .. .. Comme les études m’ennuyaient, j’ai refusé d’en faire. Je suis un parfait cancre : 1er mauvais point. Pour gagner ma vie, je me suis enrôlé comme cadet-gentilhomme dans l’armée royale des Indes : 2ème mauvais point. A mon retour des Indes, pour vivre, je me suis engagé comme secrétaire d’un chanoine, inspecteur des couvents : 3ième mauvais point. Pour me faire une fin, ma mère vient de me marier à Pélagie Templier, royaliste pure et dure, qui a dressé un autel à Louis XVI dans son boudoir, et cultive des lys blancs dans son jardinet : 4ième mauvais point. Enfin, je suis de la province, j’habite Fox-Amphoux, un coin perdu à une demi-journée de Toulon : 5ième mauvais point… …(présentant Fréron) Louis-Stanislas Fréron, ..

Fréron.– 39.

Barras.– 39 ans, catholique pratiquant ; assiste à la messe et communie chaque matin, dit le bénédicité avant chaque repas, le soir fait sa prière à genoux au pied de son lit, égrène le chapelet le reste du temps : il additionne presque autant de mauvais points que moi. .. .. Noble moi, papiste lui, nos cœurs portés au rouge par la forge de la Révolution brûlent d’une foi cautérisante pour la République. Nous pensons être les hommes de la situation… .. Voilà pourquoi sans doute nous ne serons pas pris.

Billaud-Varenne.- (signant leur ordre de mission) Vous êtes nommés commissaires à Toulon. Barras et Fréron, un instant surpris, se regardent, ravis, sourient à Billaud-Varenne qui sourit lui aussi, et sortent.

 

 

Lyon. Devant l’église Saint-Nizier, dont le porche est ouvert. Soldats. Du peuple tenu à distance. Fouché sort de l’église.

Fouché.- (du haut des marches) Lyonnais, vous refusiez de vous désintoxiquer de vos drogues dures de noblesse et de religion : Fouché et Collot, commissaires du peuple, ont été mandatés par le Comité de Salut Public, pour extirper de vos corps détraqués votre mauvaise accoutumance. .. .. Qu’est-ce que la superstition ? Un culte religieux faux et plein de vaines terreurs. N’est-il pas écrit : « Ne soyez pas comme ces hypocrites qui, pour bien montrer à tout le monde qu’ils prient, s’agenouillent dans la nef des églises, pour que tout le monde les voie. Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père, qui est là, dans le secret. Matthieu, chapître 2, paragraphe 2, versets 5 à 6. » A la lumière de ce divin commandement, hypocrites hérétiques, qu’avez-vous à vous abîmer, dans les églises, au pied des autels ?.. …(vers l’intérieur de l’église, commandant) Soldats. Entrent, gênés, trois soldats, tenant en main ciboires, calices, ostensoirs.

1er jacobin.– Fouché, comment oses-tu ?

Fouché.– Cagots bigots, qui rendez à de la vaisselle le culte que vous ne devez qu’au Créateur. Votre religion est-elle une religion d’or et d’argent, ou une religion de charité ? Ces calices, ciboires, ostensoirs ont été payés par les aumônes pour les pauvres. Est-il injuste qu’au moment où les pauvres souffrent de la faim, ce métal précieux fasse retour aux pauvres ?

2ième Jacobin.– Fouché.

Fouché.– Que veux-tu à Fouché ?

2ième Jacobin.– Ce qui pour le peuple est sacré, pour un commissaire du peuple, doit être sacré.

Fouché.– Tu respectes la superstition parce qu’elle est populaire ? Il faudrait n’y pas toucher et la perpétuer ? Et tu te dis Révolutionnaire ? Tu ne crois pas qu’il serait plutôt de ton devoir d’éclairer le peuple de tes lumières ?.. .. Le peuple meurt de faim, et il serait interdit de lui payer du pain avec ce placement religieux improductif ? Si on vend cette vaisselle pour la faire fondre, et qu’avec son prix on achète du pain, l’affamé qui mangerait ce pain serait sacrilège et promis à la damnation éternelle ?.. ..(s’adressant au ciel) Voici ce qu’ils ont fait de Toi, Dieu de charité : quelque chose de métallique, qui répand la terreur. (vers l’église) Curé. Curé. Paraît le curé de l’église. Curé, je désaffecte ton église. J’en fais une caserne pour mes soldats.

Le curé.– Je t’approuve, mon frère.

Fouché.– Tu m’approuves ? Gare à la Curie, curé.

Le curé.– Trop de temps et d’énergie sont gaspillés aux Temples de pierre, au détriment des Temples de chair.

Fouché.– Qui dit église désaffectée et curé éloigné, dit culte absent, quartier déchristianisé.

Le curé.– Je te loue de créer une disette de religion, là où il y avait satiété. C’est dans les périodes de disette, que renaît la faim. Grâces te soient rendues d’évangéliser Lyon, mon frère.

Fouché.– Pour te couper la parole, je vois qu’il faudrait plutôt te couper le cou. Retranche ta personne de ma présence, si tu ne veux pas que j’en tranche la tête… …(sort le curé, entre Collot) Collot, où en es-tu de tes arrestations ?

Collot.– Elles marchent, elles marchent.

Fouché.– A l’église Saint-Martin, soldats. Ils sortent.

 

 

Toulon. La place centrale. Coups de canon. Entrent à reculons un officier et des soldats anglais, poussiéreux.

L’officier.- (à ses soldats) Mates. Their cannons are shooting our vessels. Do not let them sink these bridges, which are you link to our mother England. To our vessels. Ils sortent en courant vers le port. Entrent derrière eux, poussiéreux, Barras, deux pistolets en main, Fréron un fusil dans une main, une serviette dans l’autre, des soldats, dont un blessé.

Barras.- (à des soldats valides) Ils réembarquent. Suivez-les de loin, en tirant en l’air. (les soldats sortent ; au soldat blessé) Ces Toulonnais traîtres vont payer leurs dettes à un fort taux, je t’en fais le serment. (le blessé sort, les autres soldats cernent la place, laissant Barras et Fréron au centre, seuls)

Barras.- (à mi-voix) Frère Fréron. Regarde sans avoir l’air de rien. Ces beaux rideaux aux fenêtres, ces belles maisons en belle pierre de taille, est-ce que cela ne trahit pas dans de belles armoires de la bien belle argenterie, et dans de beaux coffrets, de bien beaux rouleaux de beaux louis ?

Fréron.– (sur un ton de reproche) Baron Barras. Le vol est le vol.

Barras.– Tu es prêt à voler la vie à un noble ou à un riche, et tu aurais du scrupule à chiper une boucle à l’oreille de sa femme ? Où est ta moralité ?.. ..En temps de paix, à qui profitent le droit et la morale, frère Fréron ? Aux riches. Apprends qu’en temps de guerre, il y a suspension du droit et de la morale, un instant : c’est ce qu’on appelle la justice divine.

Fréron.– J’apprends.

Barras.– Tu as toujours sur toi le million de la Convention pour nos frais ?

Fréron.- (serrant sa serviette) Soigneusement.

Barras.– Il faut tout mettre de côté, et vivre dans l’austérité la plus sévère : manger avec le soldat, coucher avec le soldat.

Fréron.– Jeûne et abstinence. Amen.

Barras.– Avec ton accord, nous adopterons la procédure suivante : dès qu’un Toulonnais est arrêté, nous mettrons sa demeure sous scellés. Dès que sa vie est arrêtée, à tour de rôle, l’un de nous fera l’inventaire de ses biens, l’autre les mettra sous séquestre, l’un surveillant l’autre d’un sourcil froncé. Il faut que tout dans notre conduite obéisse au principe suivant : nous ne devons plus avoir à travailler le reste de notre vie… ...Lorsque la paix et l’ordre fatals règneront à nouveau sur notre cher pays, il est hors de question que je me ronge de regrets.

Fréron.– Moi non plus. Amen.

Barras.– Heureux que nous marchions d’un même pas, frère Fréron.… … Partageons les tâches. Toi, va à la prison, libère les équipages de la flotte française et la municipalité patriote ; parmi les équipages, tu tireras 13 hommes au sort, ils feront le jury ; parmi les magistrats municipaux, tu tireras deux hommes au sort, l’un sera procureur, l’autre sera juge ; tu inviteras les patriotes à dénoncer leurs concitoyens qui auront collaboré… … Moi, je m’en vais prospecter les quartiers, et soupeser un peu les maisons.

Fréron.– J’y vais. Toi, va. Ils sortent de deux côtés différents.

 

 

Bordeaux. L’Hôtel de la Préfecture. Entrent Tallien, le général, le maire, des soldats, deux jacobins.

Tallien.– La reconquête de Bordeaux n’a pas été trop coûteuse en vies, général ?

Le général.– Pour dire les choses tout à trac, nous sommes entrés dans la ville comme dans du beurre. Au fur et à mesure que nous avancions dans la ville, les royalistes fondaient à droite et à gauche dans les maisons, comme les noisettes de beurre dans une poêle à frire, si bien que, lorsque nous sommes arrivés à l’Hôtel de Ville, leur armée avait totalement fondu. Nous n’avons rattrapé que quelques fuyards sur la route de l’Espagne.

Tallien.– Bien. (au maire) Citoyen Maire, il vous revient de rouvrir les assemblées de section, d’établir les listes des suspects, et de constituer le tribunal. Général, je vous charge de l’ordre public. Que la justice de tous soit la liberté en action. Sortent le général, ses soldats, le maire.

1er jacobin.– Permets, citoyen-commissaire, que je te signale un cas d’injustice criante. Une patriote espagnole, dans sa peur que la noblesse de son mari lui soit incriminée, a voulu rejoindre sa famille en Espagne. L’armée l’a arrêtée et emprisonnée. La République l’avait séduite : veuille la République ne pas abandonner sa belle conquête.

Tallien.– A Dieu ne plaise que la République rebute des étrangères sympathisantes. (à un soldat) Amène-moi, je te prie, la dame

1er jacobin.– Fontenay, née Cabarrhus.

Tallien.– Celle qu’il dit. Sort le soldat.

2ième jacobin.- (à Tallien) Je déchirerai la jolie musique patriotique qui vient de t’être jouée, d’une note discordante, citoyen-commissaire : j’ai peur que la dame en question ait eu moins un faible pour la République que pour certain Républicain.

Tallien.– Conseillé par l’un, prémuni par l’autre, merci de vos avis, citoyens. Les deux jacobins sortent, se jetant un regard noir. Est amenée Theresa Cabarrhus, à qui, le soldat enlève les menottes, et qui, dès que le soldat a quitté le bureau, se jette à genoux, avantageusement.

Theresa.- Si la malchance voulait, - trop certaine à voir ses sourcils froncés -, que finisse ici une jeune et tendre vie, cette tête et ce corps, si amoureux l’un de l’autre, supplient le Commissaire du Peuple, de leur accorder la grâce de ne pas les divorcer affreusement l’un de l’autre : l’une et l’autre en auraient trop de peine.

Tallien.– Avez-vous commis un tel crime, madame, pour que vous redoutiez un tel châtiment ?

Theresa.– Pour un oui, pour un non, un visage qui ne plaît pas, un visage qui plaît trop, pour une particule, un nom de famille, il est fait, paraît-il, à tant de gens, un sort affreux.

Tallien.- (allant la relever) Je vous prouve que vos comptes étaient des mécomptes : je vous élargis, vous donne un certificat de civisme, et vous indemnise des dommages subis. Dites nos exigences.

Theresa.– Je ne sollicite de votre grâce qu’une grâce.

Tallien.– Laquelle ?

Theresa.– Celle de me laisser en prison.

Tallien.– Vous appelez grâce cette disgrâce ?

Theresa.– Epouse de noble, j’ai été arrêtée au nom de la loi. Si vous dérogez à la loi, certains ne manqueront pas de nous tenir en suspicion légitime.

Tallien.– En suspicion de quoi, par le ciel ?

Theresa.– Ne nous voilons pas la face, citoyen-commissaire. Une telle faiblesse de votre part, si l’on voit comme je suis faite, contre une telle faiblesse de ma part, si l’on voit comme vous êtes fait, serait on ne peut plus naturelle. Un silence.

Tallien.– Je vous ferai donc reconduire où vous ne méritez pas d’aller. .. .. Ferai-je quelque chose pour M. de Fontenay ?

Theresa.– Son seul souci était mon souci. Mon seul souci est de lui ôter son souci… …(faisant une révérence avantageuse) Veillez, commissaire, à ne cesser de me soupçonner, et me convoquer régulièrement pour des interrogatoires.

Tallien.– J’y veillerai. Theresa lui indique discrètement la porte.

Tallien.- (fort) Soldat. Entre le soldat, qui met les menottes à Theresa et l’emmène. Tallien brièvement saute en faisant un entrechat, et en poussant un cri de Sioux, et reprend aussitôt un air compassé.

 

 

 

Section des Gravilliers, en séance. Du peuple, Liberté chérie en habit de commissaire de section.

Le président.- Un citoyen propose que la section des Gravilliers offre à la Nation armée un 2ième cheval avec harnais, selle et étrivière. (tendant une lettre à l’Assemblée) A ce propos, j’informe la section que la Convention adresse à la section des Gravilliers ses plus vifs remerciements pour le 1er cheval.

Liberté chérie.– Je m’élève avec force contre de tels remerciements. De tels remerciements sont pour moi autant d’insultes. La Convention n’est pas un roi au pied duquel nous avons déposé notre offrande : c’est à la libre Nation que librement, nous l’avons offert. Ces compliments sont un signe que nous avons mal agi. Pour moi, cela vaut réprobation. Je demande que le premier cheval nous soit rendu, ou que la Convention retire ses remerciements et nous présente ses excuses.

Le Président.– J’adresse aujourd’hui même un lettre en ce sens à la Convention.

Liberté chérie.– Je peux y compter ?

Le Président.- Tu peux y compter. Sort Liberté chérie.

 

Une autre salle de la section des Gravilliers. Entrent un marquis, en pourpoint blanc, chemise blanche à jabot, col et poignets en dentelle, culotte blanche, bas de soie blancs, molières à escarboucle ; une marquise, en casaquin doré, chemise blanche en dentelle, jupe dorée à petit panier, escarpins à talons ; Infortuné Joseph, habillé en commissaire de section : deux soldats. La marquise se place, avec humilité de côté, mains jointes devant elle, regard baissé. Le marquis fait, devant, les cent pas avec arrogance. Infortuné Joseph s’assied à la table et écrit.

Infortuné Joseph.- (au marquis) Nom, prénoms. (le marquis fait comme s’il n’avait pas entendu, Infortuné Joseph écrit) Qualité. (idem) (Liberté chérie entre et écoute) Date et lieu de naissance. (idem) Adresse. (idem)

Infortuné Joseph.– J’ai trouvé ces deux originaux dans leur hôtel, chacun à un bout d’une longue table, servis par une armée de serviteurs. La Révolution a beau lui faire la guerre depuis 4 ans, la caste semble irréductible.

Le marquis.– Ne semble pas. Est. Est.

Liberté chérie.– Il sait qu’il est arrêté ?

Infortuné Joseph.– Je lui ai dit, du moins.

Liberté chérie.– Pourquoi ne l’en rabats-tu pas d’un bâton, comme ils faisaient avec leurs valets ?

Infortuné Joseph.– J’ai décidé d’être avec lui pédagogique. (écrivant) Je recommande au gardien de le loger dans une geôle, qui soit l’exacte réplique des sales taudis suintants où loge le peuple. S’il ne veut pas salir ses bas, sa chemise, sa culotte, son pourpoint, il faudra qu’il reste debout droit sur ses semelles, jour et nuit, sans s’accoter ni s’adosser, tout le temps de sa détention provisoire.

Le marquis.– Celui qui se venge avec bassesse, trahit sa bassesse.

Infortuné Joseph.– Qui nous a abaissés à cette bassesse-là, mon grand ? Si je veux attraper ton arrogance, qui est un tel modèle pour toute la société, ne faut-il pas que j’emprunte tes procédés ? (au premier soldat, lui donnant la feuille) Tu le recommanderas chaudement au geôlier. Qu’il le fasse bénéficier en prison de la même pénurie en savon et en linge, dont le peuple bénéficie en liberté.

Le marquis.– Jamais vous ne ferez que ce qui a été ne sera plus. Particule, armoiries, terre, château sont signes éternels d’une noblesse éternelle. Vous aurez beau faire, à notre seul apparat, par pur réflexe, éternellement votre genou se pliera, votre tête se courbera, votre bouche balbutiera. Vous aurez beau nous faire toutes les avanies possibles, vos avanies naturelles s’humilieront devant les nôtres. Telle est l’éternelle force de l’éternelle noblesse.

Infortuné Joseph.– A voir ton spécimen, tu devines pourquoi l’envie nous presse de nous défaire de l’espèce entière…(Liberté chérie fait un signe au soldat, qui met au marquis les menottes) … Va, mon grand. Il lui met la main sur l’épaule, pour le pousser vers la porte, le marquis se dégage avec humeur, et sort, accompagné du soldat.

Infortuné Joseph.- (revenant s’asseoir. A la marquise) L’épouse, en ce qui concerne l’arrogance, est-elle mariée sous le régime de la communauté de biens ?

La marquise.– Ne vous laissez pas tromper par les apparences, Monsieur. Arrogance et morgue cachent mal, vie vaine et ennui mortel… ...Devoir s’amuser sans cesse, sans en avoir jamais envie, ne fait-il pas de l’amusement, une souffrance sans pareille ? Avoir de quoi combler tous ses désirs et n’avoir de désir aucun, n’y a-t-il pas de quoi nourrir un désespoir sans fond ? Désirer gagner cette pauvreté que tout le monde s’acharne à perdre, pour la seule utilité d’éprouver le sens de la nécessité, n’est-ce pas d’une frivolité désespérante ? Parce qu’on est noble et riche, ne pas pouvoir se défaire de cette pensée tragique, que la vie est futile, n’y a-t-il pas de quoi donner cent fois le désir de se défaire de cette sinistre bagatelle ? (Elle s’approche, tend les mains) Fatiguée de moi, j’aspire que me soit donné enfin du repos.

Infortuné Joseph.- (interrogeant Liberté chérie des yeux) Je pense que le comité de sûreté de la section ne serait pas opposé à ce qu’on fasse grâce à l’accusée.

Liberté chérie.– Condamnée à la peine privative de détention : l’exact châtiment.

Infortuné Joseph.- (allant à la porte, l’ouvrant) Vous êtes libre, madame. (la marquise ne bougeant pas) Dois-je vous ôter des pieds les chaînes que vous n’avez pas ?

Liberté chérie.– Vous êtes condamnée à la liberté, vous avez entendu la sentence ?

Infortuné Joseph.– Ou dois-je vous mettre des chaînes pour vous libérer ?

Liberté chérie.– Etre condamné à vivre est la juste punition du crime d’exister, Madame.

Infortuné Joseph et Liberté chérie poussent avec délicatesse et fermeté la marquise vers la porte, la sortent. Dehors, elle reste immobile. Ils ferment la porte et sont pris de fou-rire.

 

 

 

trois

 

La Convention Nationale, en séance.

Camille Desmoulins.- Parce que vous évitez la scène et son spectacle, vous croyez que ça n’est pas ? Dois-je vous remémorer certain tableau ? De même que le boucher, avec sa lourde feuille, doit s’y prendre à deux fois pour fendre la tête de son cochon, vous rappelez-vous comme Sanson a dû soulever et abattre le couperet par deux fois pour séparer sa tête de son tronc ?

Cambacérès.– Quelle nécessité as-tu de rappeler cela, Desmoulins ?

Camille Desmoulins.– Nous avions les meilleures raisons de couper court à la dynastie, pourtant à l’époque, n’avions-nous pas conscience de commette un assassinat ?.. .. Trancher, comme nous faisons, la tête d’un inconnu, de telle sorte que la tête soit ici, et le corps là, vivante et mourante à la fois, par le jugement conscient et volontaire d’un vivant, et par l’exécution consciente et volontaire par un autre vivant, n’est-ce pas d’une atrocité inhumaine ? Cette machine soit-disant inventée pour épargner au condamné d’horribles souffrances, ne figure-t-elle pas aujourd’hui pour l’Europe, un supplice plus horrible que les supplices les plus horribles ? La Convention Nationale ne pense-t-elle pas qu’il serait de son honneur de tirer un rideau définitif sur cette tragédie sanglante ?

Saint-Just.- (se levant vivement) Je veux de la République laver l’honneur souillé.

Le Président. - La parole est à Saint-Just.

Saint-Just.– A cause de ce qui se passe place de la Révolution, on veut faire de la République une maniaque sanguinaire, mais quelle est, en l’espèce, le seul crime de la République ? Sa transparence. Procès et exécutions sont publics ; à cause de la liberté de parole, de presse, de réunion, procès et exécutions sont publiquement commentés, et, de ce fait, amplifiés. Vous rappelez-vous, au temps des rois, comme en matière d’arrestation, de condamnation, d’exécution, le secret était de règle ? Et comme il n’y avait nulle liberté de parole, de presse, de réunion, comme le secret était triplement verrouillé ? Ce dont on n’entend pas parler n’existe pas, n’est-il pas vrai ?.. .. N’a-t-il pas fallu, que, les années s’écoulant et les archives s’ouvrant, la parole, la presse, les réunions se libèrent, pour qu’on dévoile au grand jour, les crimes et les massacres, que ce secret et ce silence cachaient en nombre immense ?.. .. On fait une mer de ce sang qui coule en public. Ne venons-nous pas d’apprendre, qu’il y a 5 ans à peine, par l’effet de ce roi Louis XVI dont on loue tellement la bonté, il y a eu mort de 8 000 Parisiens de tout âge, rue Mêlée, et sur le Pont-Neuf ? Tout Paris le savait, les cadavres flottaient sur la Seine, qui en a parlé, qui en a écrit ? Il y avait à cette époque dans les prisons 15 000 contrebandiers : les registres des douanes en font foi. Souvenez-vous des innombrables jacqueries et de leurs répressions, des dragonnades : les régiments des rois tourmentaient et massacraient, dans le silence national, des régions et des religions entières. Qui en parlait, qui en écrivait ? Nos bons grands écrivains classiques se disputaient places et pensions à Versailles. Il y a 9 millions de prisonniers dans les prisons royales et impériale d’Europe, dont on n’entend pas les cris. Qui parle des culs de basse fosse allemands, des pontons anglais ? Dans notre République, si décriée comme sanguinaire, réputée plus terroriste que tous les terroristes royaux et impériaux réunis, combien de traîtres et d’assassins, notre sanguinaire Tribunal Révolutionnaire a-t-il fait exécuter depuis 4 ans ? 300. Les publicistes d’Europe font de la guillotine, l’instrument de supplice le plus horrible qu’il y ait jamais eu, alors qu’elle a été inventée pour que l’exécution cause la moindre souffrance. Que ne parlent-ils pas des affreux gibets d’Angleterre, où les bourreaux tirent sur les jambes des pendus, quand la mort tarde à venir ? Des terribles hacheries des bourreaux d’Allemagne, qui doivent s’y prendre à 4 ou 5 fois pour séparer la tête du tronc ? Du garrot de fer autour du cou, dont on serre la vis en Espagne, infligeant une lente mort atroce ?.. .. Vous pleurez la mort de 300 tyranneaux. Que votre douleur soit raisonnable : que ne pleurez-vous les 300 000 de nos humbles soldats immolés au front sur l’autel de la liberté. La sensibilité qui gémit exclusivement sur les ennemis de la liberté m’est suspecte. Faut-il sans cesse qu’on mette vos doigts dans les plaies des mains et du côté pour que vous croyiez ?

Billaud-Varenne.– Saint-Just, on t’attend au front, pars, je prends de tes mains le relais. (sort Saint-Just)Pluie, boue, faim, fatigue, solitude, blessures, mutilations, maladies, dysenterie, gale, poux, le peuple souffre tout cela pour que la République soit sienne : vous, les pieds sous la table, au sec, la tête dans la plume, votre femme allongée auprès de vous, vous pensez aux traîtres exécutés et vous jouez les sensibles. Et vous dites représenter ce peuple qui souffre et meurt aux frontières ? Citoyens, fondez un nouvel âge républicain : refusez de votre vote unanime, cette traîtresse indulgence. (il lève la main, les Conventionnels lèvent la main, sauf Camille Desmoulins, Fabre d’Eglantine, Danton, Robespierre) L’indulgence pour les traîtres est refusée.

Danton.– Ecoutez au moins Camille Desmoulins d’une oreille, compatissez de moitié à sa compassion, décrétez une mesure sage : que les arrestations des suspects ne soient plus du ressort des comités révolutionnaires des sections, mais du seul ressort du Comité de Sûreté Générale. Les motifs d’inculpation ne peuvent être laissés à l’appréciation particulière des sections de Paris : une bonne justice ne peut être que générale.

Billaud-Varenne.– Je partage l’opinion de Danton. (levant la main) Disons que la Terreur ne peut être que d’Etat. (unanimité de l’Assemblée, sauf Robespierre) La Terreur est désormais d’Etat. Je remercie la Convention.

Le Président.– (donnant un coup de marteau) La séance est levée.

 

 

La Convention Nationale, en séance, quelque temps après. Précédé d’un aide de camp, entrent Carnot, en tenue de campagne, chamarrée, suivi d’un état-major de campagne.

L’aide de camp.– Commissaire Carnot, sans trêve ni repos, d’un cheval à l’autre, droit de l’Armée du Nord, vient au rapport.

Cambacérès.– Nous pensons à nos armées toujours, et n’en parlons jamais. Je fais le vœu que Carnot nous annonce ce que nos cœurs espèrent. Précédé d’un huissier, entre Saint-Just, en civil, poussiéreux.

L’huissier.– Commissaire Saint-Just, sans trêve ni repos, d’un cheval à l’autre, droit de l’Armée de l’Est, vient au rapport.

Cambacérès.– Puisse ce double envol dans notre ciel être de bon augure. (Saint-Just reprend sa place dans l’hémicycle) D’un mot, Carnot : victoire ou défaite ?

Carnot.– Victoire, victoire, victoire entière et complète : après 2 jours d’âpres combats, l’Armée du Nord s’est portée contre l’ennemi avec une telle furie, que les Impériaux, desserrant le verrou de Wattignies, ont fui dans une débandade sans nom.

Danton.- (se levant et toute la Convention) Que Wattignies soit appelée Wattignies-la-Victoire, qu’hommages nationaux soient rendus aux généraux, officiers, soldats de l’Armée du Nord. Que ne soit pas oublié celui qui se passe sous silence : à l’ingénieur de cette victoire, dont l’Armée du Nord a été l’ouvrière, à Carnot honneur et gloire.

Toute la Convention.- (excepté Robespierre, applaudissant) Vive Carnot.

Cambacérès.– Saint-Just réservé m’inquiète. Attristera-t-il la bonne nouvelle d’une mauvaise ?

Saint-Just.- (se levant à sa place, froidement) J’ai la charge de vous informer, représentants du peuple, que ceux-là sans lesquels vous ne seriez rien, ni Carnot, ni moi, ni aucun général, ni aucun officier, en habits civils, tels qu’au travail, en main des fourches et des piques, tels qu’aux champs,formés ni en école militaire, ni à l’école du soldat, en toute ignorance guerrière et passion patriotique, et non pour la Convention, ni pour Carnot, ni pour leur général, ni pour leurs officiers, mais pour eux et eux seuls, les conscrits, autrement dit les appelés ont marché à l’ennemi, repris Wissembourg ; marché à l’ennemi, repris Landau ; courant sus aux armées royales de Prusse, réputées 1ère machine de guerre d’Europe, les dits appelés les ont jeté tout ce beau monde hors des frontières dans la débâcle la plus complète. C’est à eux et à eux seuls qu’est due cette victoire glorieuse entre toutes, et non à Carnot, ni à leur général : la preuve est que le général nommé par Carnot, n’était pas le bon. Carnot avait nommé Pichegru, les députés de la Moselle, jugeant Pichegru inapte, ont nommé à sa place un homme issu du rang, Hoche. Loin de moi de discréditer le nommé Carnot. Je le loue pour ses qualités, c’est un ingénieur militaire de talent. Mais le Génie de la Victoire, il faut le clamer haut et fort, c’est celui qui n’a pour nom propre qu’un nom commun. Inclinez-vous, représentants, devant l’unique vainqueur : le peuple. (Il se rasseoit, l’Assemblée intedite ne dit mot ni ne fait geste)

Robespierre.– Dans ces temps où les personnes particulières semblent ivres d’un orgueil démesuré, souls d’une estime d’elles disproportionnée, il était bon que quelqu’un, avec justice et raison, rappelle, muet, silencieux, quel est le premier personnage de l’Etat. Je loue Saint-Just de le louer. Si, grâce à lui, avantage est donné à la République Française sur les Royaumes et Empire voisins, je demande que soient ouvertes sans tarder des négociations de paix. C’est au règlement de ses affaires intérieures que se juge un régime. La République la plus puissante, eut-elle gagné toutes ses guerres sur le théâtre d’opérations du monde, fut-elle la maîtresse des terres et des mers, si elle manque sa paix, est une République manquée. Je demande que, puisqu’elle a repoussé l’ennemi hors de son territoire, abandonnant la guerre, la République s’attaque à la paix.

Cambacérès.- (levant la main) Disons que la proposition de Robespierre sera soumise à l’étude d’une commission de la paix. (vote unanime)

Le Président.– Fêtons ces victoires, législateurs. Les députés vont à Carnot, Robespierre va à Saint-Just : muets, tous deux, ils regardent les Conventionnels.

 

 

La Commune de Paris. Hébert, Chaumette, les sans-culottes.

Hébert.– Qu’est-ce que j’apprends à l’instant, foutre ? Que l’arrestation des suspects n’est plus du ressort du Comité Révolutionnaire des sections ? Qui mieux que les sections sait ce qui se passe dans les quartiers ? Les délits et les crimes qui s’y commettent ? Ainsi, comme autrefois, le pouvoir sera de moins en moins au grand nombre et de plus en plus au petit ? Haussez le ton, sans-culottes, tapez du poing sur la table. Qu’il soit réclamé que la mise en examen des suspects reste du ressort des comités de section. (Il lève la main, toute l’assemblée lève la main : oui, oui) … Qu’est-ce que j’apprends encore, foutre ? Qu’alors qu’au prix d’un courage inouï et de souffrances extraordinaires, le peuple des armées vole de victoire en victoire, on l’abat en plein ciel ? On veut entamer des négociations avec l’ennemi vaincu, comme si l’on avait été vaincu nous-mêmes ? Au moment où il arrache sur son passage tous les fantoches d’Europe avec leurs décors de carton pâte, on veut faire barrage au raz-de-marée puissant de la pure sans-culotterie ? Proclamons la Nouvelle et Dernière Ere de l’Humanité, sans-culottes, celle de l’Empire Universel de la République Française. Il faut que désormais le sans-culotte français soit aussi respecté aujourd’hui, qu’autrefois le citoyen romain. Vive la France.

Tous.– Vive la France.

Chaumette.– Et abattons, dans la foulée, de la citadelle le dernier bastion, celui de l’infâme… …. A-t-on jamais vu d’une telle religion d’un pur amour, un tel drapeau horrible : sur deux poutres chevillées en croix, un innocent cloué vivant ? Un pauvre innocent, qui meurt dans d’atroces souffrances, quel monstre affreux a pu en faire l’étendard d’une telle religion dite d’amour ? Et d’une telle religion dite d’amour, quel est l’horrible dogme ? Il ne suffit pas que tu naisses miséreux, mon frère, il faut en plus que tu naisses pécheur. Et c’est pour ce pauvre innocent de miséreux, pécheur de naissance, que pour racheter son péché originel, à un autre innocent est infligé un tel supplice horrible. Un innocent, qui meurt pour des innocents, ne faut-il pas être bien méchant pour inventer une doctrine aussi atroce ?.. .. J’ai convoqué Gobel, l’Archevêque de Paris, pour lui demander des comptes.

Un sans-culottes.– Un prince de l’Eglise : il ne viendra pas.

Chaumette.– Il viendra : un humble chrétien.

Le sans-culotte.– Je suis catholique. Depuis ma naissance, je vais à l’église tous les dimanches. De ma vie, je n’ai vu l’Archevêque de Paris.

Chaumette.– Grâce à la République laïque, tu le verras comme tu me vois. Entre un huissier, suivi de Gobel.

L’huissier.– L’Archevêque de Paris répond à la convocation du Procureur de la Commune de Paris. Chaumette sourit au sans-culotte, lui fait un geste.

Chaumette.- (à Gobel) Archevêque de Paris, tu émarges au budget de la Commune, la Commune est en droit de te demander des comptes… … Dis-moi. Dans la religion catholique, les chrétiens sont réputés être tous frères. Quelle est ta religion, à ce sujet ?

Gobel.– Ils le sont.

Chaumette.– D’après la constitution papale, l’autorité ecclésiale s’exerce selon une hiérarchie ecclésiastique, qui comporte dans l’ordre des degrés, du sommet de l’échelle à la base : le pape, les cardinaux, les archevêques, les évêques, les curés, les vicaires. Le sens hiérarchique est d’ailleurs si bien entré dans les mœurs de ces gradés, qu’ils acceptent sans sourciller qu’on les appelle Souverain Pontife, Prince de l’Eglise, Eminence, Excellence, Monseigneur. Il y a, dans l’Eglise, d’une part, le fait de ces grades hiérarchiques, et, d’autre part, ton dire, que les chrétiens sont tous frères.

Gobel.– Il y a une explication à cela. L’Eglise étant une société, est soumise à un droit, appelé droit canon, fondé sur les décrétales. Or, dans les cas de litiges, toute juridiction, ecclésiastique ou laïque, doit pouvoir s’exercer d’une instance supérieure sur une inférieure ; c’est ceci qui a justifié cette hiérarchie. En dehors de cette hiérarchie juridique, tous les chrétiens, papes, cardinaux, archevêques, évêques, curés, vicaires, fidèles sont tous frères à égalité.

Chaumette.– Si l’on étudie le fonctionnement pratique de l’Eglise, ne penses-tu pas que le grade, au fil des siècles, a pris le pas sur la fraternité ? Qu’être supérieur des uns a éloigné la hiérarchie d’être frère des autres ? Trouves-tu chrétien qu’un fidèle s’agenouille devant un prince de l’Eglise, et lui baise son anneau comme à un roi ?

Gobel.– A dire vrai, non.

Chaumette.– On dit que la religion chrétienne est la religion des pauvres et des humbles.

Gobel.– Elle l’est.

Chaumette.– Toi, un de ses premiers disciples, tu habites un magnifique palais en belles pierres de taille, riche en vastes pièces lambrissées et parquetées, elles-mêmes riches en tapis et meubles précieux.

Gobel.– Aussi, n’est-ce pas ma modeste personne que l’on honore en m’y logeant, mais celui dont je suis l’humble vicaire.

Chaumette.– Tu parles de l’humble fils de Marie ?

Gobel.– De Lui.

Chaumette.– Si c’est l’humble fils de Marie, qui est honoré en toi lorsqu’on te loge dans un magnifique palais, n’est-il pas logique de dire que si le miséreux est logé dans un taudis infame, le fils de Marie est déshonoré en lui ?

Gobel.– Le lit de l’Eglise primitive est couvert des alluvions de l’Histoire. Nous ne pouvons rien contre Elle : nous ne faisons que La subir.

Chaumette.– Ne serait-il pas de la haute tâche d’un Archevêque, de curer ce lit boueux, afin qu’y coule l’eau pure et limpide des premiers temps ? Le fils de Marie n’avait pas une pierre pour reposer sa tête, et toi, tu en as pas mal simplement pour enceinte… ...Te souviens-tu qu’il est écrit : « Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent, n’ayez pas non plus chacun deux tuniques. » ? Or, je vois, sur le dos de son humble vicaire, une impeccable soutane d’un beau noir de jais, boutonnée de haut en bas d’un nombre incroyable de boutons, ceinte d’une large ceinture violette ; aux jambes des bas violets ; aux pieds des escarpins à escarboucle d’argent ; sur le sinciput la plus coquette calotte du monde ; sur la poitrine une croix pectorale en or ; au doigt une améthyste sertie dans une bague d’or. Pour t’habiller si coquettement, est-ce le pauvre Nazaréen, crucifié entre deux voleurs, que tu honores ?

Gobel.– Sans que je veuille en tirer gloire, mais pour témoigner de la vérité, je vis dans une cellule nue, meublée d’un lit de fer et d’une table de sapin.

Chaumette.– Je te crois, je te crois. Je suis même certain, que sous ta soutane, tu portes un cilice râpeux qui te rabote la peau. Je suis sûr que tu dissimules sous ta munificence une vraie pauvreté… … Mais dis-moi. Pour cacher si bien ta pauvreté, en aurais-tu à ce point honte ? Pourquoi celer quelque chose qui est une vraie vertu, sous quelque chose qui est une pure vanité ?

Gobel.– Pour une raison qui s’entend. Un homme d’Eglise ne peut accepter d’être un objet de scandale. J’ai pour devoir de me conformer à l’idée que le peuple se fait de ma dignité ecclésiastique.

Chaumette.- N’est-ce pas faire preuve d’un mépris bien cinglant pour le peuple, que croire que cela le scandaliserait qu’un archevêque s’en vienne habiter le même taudis et revêtir les mêmes guenilles que lui ? Es-tu si éloigné du peuple, que tu ne sais pas que, si, du jour au lendemain, tu te faisais pauvre comme le petit pauvre d’Assise, les foules accourraient vers toi en foules ? Ne te faut-il pas convenir que religieusement ton grade ne se justifie en rien, et que les privilèges dont tu jouis, sont contraires à l’apostolat qui devrait être le tien ?

Gobel.– Avec humilité, je prie la Commune de Paris de bien vouloir accepter ma démission d’archevêque.

Chaumette.– Elle est acceptée simplement, comme simplement elle est offerte. Gobel ôte bague, pectoral, calotte, ceinture, soutane, qu’il dépose devant Chaumette. Il est en civil, avec un col de prêtre.

Chaumette.– Achève ta conversion, Gobel. Que te reste-t-il à faire pour être parfait ? Te renier chrétien, et te convertir révolutionnaire.

Gobel.– Il y a une chose qui n’obéit ni à argument ni à injonction : c’est l’amour. Je fais voeu solennel devant tous d’être désormais un vrai chrétien, d’aimer Dieu de tout mon cœur, de tout mon esprit, et de toutes mes forces.

Hébert.– Si tu ne te convertis pas révolutionnaire, Gobel, la Sainte Guillotine te baptisera de force… … Renie ta religion, Gobel, foutre. Convertis-toi révolutionnaire, sinon la Sainte Guillotine mangera ton corps et boira ton sang.

Le sans-culotte.– Hébert, l’archevêque s’est défait de ses grades et titres. Il est à présent égal à chacun. Qu’il soit dit que sa démission satisfait le peuple.(Il lève la main, toute l’Assemblée lève la main)

Hébert.– Je m’incline devant le peuple, lui seul est mon Très Haut.

Chaumette.- (avançant) Qu’appelle-t-on la raison, sans culottes ? La puissance de bien juger et de distinguer le vrai du faux. Quelle est la vraie taille de l’homme ? La taille raisonnable. Quel est l’humble devoir de l’homme ? D’admettre qu’il n’est ni plus ni moins que ce qu’il est. S’épanouir de tous ses dons et de tous ses talents comme la fleur, et puis, comme la fleur, faner et se flétrir et pourrir : telle est la destinée de l’homme. Disons ce que nous savons : que l’homme est seul ouvrier de sa propre vie, que, parmi ses outils, il dispose d’un outil supérieur à tous ceux dont disposent les autres êtres vivants : la raison. La raison est la seule chose immatérielle en l’homme, dont aucune raison ne doute. Je propose en conséquence, sans-culottes, d’interdire tout culte de tout Dieu douteux, en une, deux trois, cinq, dix, cent personnes, comme superstitieux, et de ne reconnaître que le seul culte raisonnable qui soit : celui de la Déesse Raison. En procession, sans-culottes, célébrons, avec solennité, le nouveau culte. En cortège, à la suite d’une cohorte de jeunes filles en blanc, Chaumette gravit une montagne, où il couronne de lauriers, une statue représentant la raison.

Le chœur.- Raison, puissante, immortelle, - Pour les humains tu fis la loi, - Avant d’être égaux devant elle - Ils étaient égaux devant toi.

 

 

 

quatre

 

Toulon. Sur la place principale. Soldats de garde, au loin. Barras consultant une liste, Fréron, inventaire en main, plus loin un soldat portant un sac de cuir à cadenas.

Barras.- (sifflant, à mi-voix) Frère Fréron. Avant-hier, 7, hier 9, aujourd’hui 12. Ta guillotine débite des têtes comme des tranches de saucisse.

Fréron.- (à mi-voix) Sais-tu ce qu’à mon grand scandale, j’ai découvert ? Que dans ce Toulon maudit, les nobles et les riches sont tous plus protestants les uns que les autres. S’ils ne sont pas francs cathares, ils sont albigeois, s’ils ne sont pas albigeois, ils sont vaudois, s’ils ne sont pas vaudois, ils sont calvinistes. Ces hérétiques ne croient ni au Pape, ni en la Sainte-Vierge, ni en la Présence Réelle. Il est écrit dans l’Ecriture que ceux qui blasphèment l’Eternel seront punis de mort.

Barras.– Je suis moi aussi un pur mécréant, frère Fréron.

Fréron.– Toi, tu as un bon fond. Je ne désespère pas de te convertir.

Barras.– Tu prêcherais en vain. Sur ma foi, je t’assure, le seul Etre Suprême, en qui je crois par une adhésion profonde du cœur et de l’esprit, qui emporte la certitude, et qui est ce qu’on appelle foi, c’est : (montrant la poitrine de son index) en moi. Je ne crois en aucun autre Dieu, ni diable, ni prochain quelconque, je le jure sur la bible... ..Ceci dit, je t’encourage vivement dans ta haine catholique du parpaillot. Il faut soutenir la production, il faut du résultat, frère Fréron. Tu en es au 43. Sort Fréron avec son inventaire, suivi du soldat porteur du sac à cadenas. Passe dans le fond, une femme élégante, qui se débat, fermement tenue par deux soldats.

La femme.- (fort) Je sollicite du commissaire de Barras une audience. Dites au commissaire de Barras que nous sommes du même étage, lui et moi, que je sollicite une rencontre sur le palier. Virginie du Beausset, des chantiers navals du Beausset. Barras fait un signe aux soldats, qui lui amènent la femme. Barras leur fait signe d’attendre plus loin.

La femme.– La vie de mon mari est suspendue à votre griffe, commissaire. J’aurais voulu que vous ne signiez pas l’ordre de son exécution d’une écriture machinale.

Barras.– La plume est serve, madame, la parole est libre.

La femme.– Mon mari avait pour opinion politique que le citoyen doit obéir aux institutions. Toulon était royaliste, mon mari était royaliste avec Toulon ; Toulon s’est fait anglais, mon mari s’est fait anglais avec Toulon : Toulon se fait républicain, mon mari se fait républicain avec Toulon. Sa fidélité à l’Ancien Régime est garante de sa fidélité au Nouveau.

Barras.– Toulon anglais a été vaincu, votre mari anglais a été vaincu avec Toulon. Je partage l’opinion politique de votre mari.

La femme.– Le commissaire baron de Barras est-il doté d’esprit d’équité et de solidarité de classe ? En reconnaissance de ce que la République touchera des Chantiers de mon mari, n’attribuera-t-il pas à sa veuve une honnête pension pour assurer sa subsistance ? Je suis une de La Verdière ; je n’ai jamais travaillé de mes mains... ..Sous la plaque du dessus de la cheminée en tufeau du petit salon, sont 250 000 louis : je serais prête à n’en avouer que 100 000.

Barras.– Avec de telles mœurs corrompues, vous vous étonnez que la France ait voulu épurer son Régime ? (lui montrant ses bras) A vous les voir exposer aussi flatteusement, sans doute savez-vous comme vous avez de jolis bras, blancs comme lait, doux comme de la cire, modelés comme un marbre.. ..Savez-vous que ces jolies choses-là peuvent aussi être utiles ? Ca n’a besoin d’aucune qualification, même de riches ignares peuvent y prétendre, il y a plus de d’offres que de demandes : femme de ménage. Il y a une vive satisfaction de gagner sa vie de ses bras, savez-vous ? Etre son propre bras droit, quelle fierté. .. ..(il s’écarte d’elle ; voyant qu’elle ne bouge pas) Allez-y de vous-même, Madame. N’attendez pas qu’on vous pousse. Sort la femme. Entrent un sergent et un caporal, qui tiennent un soldat par le bras, derrière lui Fréron, derrière Fréron le soldat porteur du sac à cadenas.

Le sergent.– Désolé, citoyen-commissaire. Il avait la main pendante. Sur le secrétaire, traînait un oignon en or, sa main a passé, l’oignon n’y était plus. Je lui avais exposé mes principes, que l’homme honnête a ceci d’avantageux qu’il n’a pas à épier sans cesse si on l’épie. Je regrette de n’avoir pas su le convaincre.

Barras.- (au sergent) Sergent, tu convertis mon cœur sceptique. (Il l’embrasse) Il existe des Républicains honnêtes.

Le sergent.– Tu donnes l’exemple, citoyen-commissaire. Je ne fais que le suivre.

Barras.– Il y a une différence de toi à moi. Celui qui donne l’exemple, en cela seul qu’il donne l’exemple, a déjà sa récompense. Ton honnêteté n’a de récompense qu’elle. (au soldat) Voleur. (allant plus loin, plus fort) Voleur. (allant encore plus loin, plus fort encore, montrant le soldat de la main) Cet homme est un voleur. (se rapprochant du soldat) Une tache de vin velue et verruqueuse te mange à jamais la figure. Ton père, ta femme, tes amis, mêmes, quand ils te parleront, feront mine de ne pas la regarder, mais, ne t’y trompe pas, ils ne penseront qu’à elle. Te voilà châtié à perpétuité.(faisant signe au soldat au sac de s’approcher, au soldat) Facilite-toi la vie. (le soldat sort de sa poche l’oignon, qu’il pose au fond du sac, à Fréron) A titre d’amende, tu saisiras sa solde d’un trimestre. Tu notifieras sur l’inventaire les tenants et les aboutissants de ces rentrées extraordinaires, et tu feras contrôler et viser ces écritures par le sergent et le caporal. (au sergent) En prison jusqu’à nouvel ordre.

Le soldat.– Sois remercié pour ta clémence, citoyen-commissaire. Sortent le soldat, le sergent, le caporal. Sur un signe de Fréron, le porteur du sac s’éloigne.

Fréron.– Baron Barras, tu n’as pas honte, quand.. nous

Barras.– Il faudrait voir à voir qui sont les voleurs, frère Fréron. Impuni, lui et les autres nous pilleraient sans vergogne.

Fréron.– Tu es bien cynique, baron Barras.

Barras.– C’est ta fausse honte qui est honteuse. Ma malhonnêteté se reconnaît pour telle : en ceci, je suis parfaitement honnête. Note, au 41, hôtel des du Beausset, sous le dessus de la cheminée du petit salon, 250 000 louis. Fréron note.

Barras.– Tu as un air douloureux. Quel mal t’affecte, frère Fréron ?

Fréron.– L’énormité de nos vols me pèse trop, je n’en dors plus. Tiens-moi quitte de tout, Barras, je te laisse ma part.

Barras.– Dans une entreprise comme la nôtre, il y a une tentation perfide, contre laquelle il faut savoir résister de toutes ses forces : celle de l’honnêteté. Songe, si tu y succombes, combien plus tard, tu seras tenaillé par le remords atroce d’y avoir cédé. .. ..De la vaillance, frère Fréron. Contre vents et marées, il faut maintenir ferme le cap de la malhonnêteté la plus rigoureuse.

Fréron.– Je ne serai tranquille que le jour, où la paix revenue, chez moi, sans être épié de personne, je saurai ma part dans une cachette connue de moi seul.

Barras.– Voilà qui va mieux. Pense, frère Fréron, la paix revenue, quel bonheur, riches, de vivre, honnêtes… ...N’oublie pas, le 41, les du Beausset, la cheminée du petit salon. Ils sortent.

 

 

Bordeaux. Hôtel de la Préfecture. Un salon. Par la porte privée, entrent Theresa, Tallien.

Tallien.– Malheureux comme les pierres de ma luxurieuse concupiscence, comment aurais-je pu penser qu’une femme honnête, de mon monde, pouvait, en amour, être aussi malhonnête que moi ?

Theresa.– Tais-toi. Ne dis pas d’horreurs.

Tallien.– Que l’extrême plaisir de l’un fasse l’extrême plaisir de l’autre, comment aurais-je pu penser que cela pût exister ?.. .. Si tu m’acceptes pour mari, Theresa, je m’offre à toi.

Theresa.– Doucement. Il te faut d’abord songer à mon emplette.

Tallien.– (souriant) Tu m’attaques en traître. Tu me portes des coups bas.

Theresa.- (allant vers la porte privée) Tout a été fait pour ménager ta sensibilité. Tu n’auras à marchander en rien. Elle sort. Tallien va à la porte publique, l’ouvre. Entre d’Ambarès, porteur d’un sac, qu’il pose contre le mur.

D’Ambarès.– D’Ambarès.

Tallien.– Tallien.

D’Ambarès.– Pour distinguer notre affaire de toutes celles dont vous avez la charge, D’Ambarès le juge, mon frère, présentement incarcéré à la Tour Saint-Michel, vient d’être condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, pour avoir condamné des patriotes à la réclusion criminelle à perpétuité de son côté. Notre famille, très unie, souffre de ce membre amputé, et vous supplie de nous le laisser greffer à nouveau. Au regard d’une chose sans prix comme un frère, combien de choses de prix sont des bagatelles. .. .. Citoyen-commissaire, et si, laissant les basses choses s’arranger entre elles, (il lui tend une franche main) les hautes s’alliaient par honneur ? Tallien offre sa main que D’Ambarès serre vigoureusement. Sort D’Ambarès, sans jeter un coup d’œil au sac. Entre Theresa, qui va au sac, l’ouvre.

Tallien.– Il s’est bien moqué de moi.

Theresa.– Il s’est peut-être moqué de toi, mais en se moquant de toi, (sortant du sac assignats et louis) il est loin de s’être moqué de toi. (fermant le sac) A une telle générosité questionneuse, peut-être faudra-t-il répondre par une générosité proportionnée.

Tallien.– Bien entendu.

Theresa.- (faisant la révérence) Je vous laisse librement choisir, Monsieur l’Adjudicataire, le corps du logis sur lequel une option vient d’être prise. (elle va à la porte publique) Que le geôlier convoque sa prisonnière pour le prochain interrogatoire quand il voudra : elle sait qu’il la tient à sa merci. (montrant la porte, soufflant) Soldat.

Tallien.- (fort) Soldat. Entre le soldat, qui met les menottes à Theresa et l’emmène. Par la porte entrouverte, entre un jacobin.

Le jacobin.– Soulac, secrétaire du Club des Jacobins. Citoyen Tallien, je couperai court. Tu files un mauvais coton. Certaine aristocrate mariée a la plus mauvaise influence sur toi. Tu es entièrement sous sa coupe.

Tallien.– Je ne m’en cache pas, figure-toi. (à la cantonnade, fort) Je le crie urbi et orbi. Je ne désire que cela : être sous sa coupe. Etre sous sa mauvaise influence : je soupire après cela. Je parachève la Révolution, Républicains : je choie mon bas peuple.

Le jacobin.– Je ferai un rapport à ceux dont tu relèves.

Tallien.– Ecris ton rapport. Les Parisiens te cloueront au pilori, ils feront de toi un objet de risée… …(montrant la porte) Pisse-vinaigre de jacobin, soulage-moi de toi. Il le pousse vers la porte.

 

 

Lyon. Place Bellecour. Montent d’une fosse de beaux jeunes gens élégants, enchaînés deux à deux, gardés par des soldats, qui posent leurs pelles en tas, et se rangent devant la fosse. Entre Fouché qui poste mitrailleurs et canonniers. Le peuple est massé plus loin.

Fouché.– Lyonnais, approchez. Beau spectacle rare. Au théâtre, les acteurs, à la fin de la tragédie, frais comme des gardons, faces roses fendues comme pêches, fats et vains, s’agenouillant, recueillent le fruit de leur jeu. Ici, rien de faux, tout de vrai. Les faux méchants ne sont pas châtiés pour de faux, les vrais méchants sont châtiés pour de vrai. Ce sont vrais exécutions pour vrais crimes. .. .. Approchez, approchez. Voyez un spectacle comme jamais vous n’en avez vu et jamais vous n’en verrez. .. ..(aux jeunes gens) Jeunes gens, en scène, à vos places. Que vos talons touchent le bord de la décharge. Sentez-vous à deux doigts de perdre l’équilibre. Quand vous vous sentirez touchés, ayez le bon goût de vous laisser tomber à la renverse : pour une fois ayez l’élégance de jeter vos détritus vous-mêmes. Canonniers, à vos canons. Mitrailleurs à vos mitrailleuses. (au peuple) Citoyens, admirez le tour de magie : ces beaux jeunes gens, dorés comme de beaux fruits, en un instant réduits en compote. Citoyennes, à genoux devant le miracle : ces dieux et demi-dieux de Lyon, offerts de naissance au culte des belles dames et des belles demoiselles, en un instant, comme Elie sur son char, enlevés au ciel. Canonniers, mèche en main. Mitrailleurs, doigt sur la détente.

1er jacobin.– Fouché.

Fouché.– Que veux-tu à Fouché ?

1er jacobin.– Crois-tu qu’un tel supplice soit digne d’une République ? Il ne te suffit pas de les passer de vie à trépas ?

Fouché.- (au peuple) J’en appelle à vous, camarades. Ces riches et beaux jeunes gens, à qui est dévolue par la fortune une belle, douce, riche vie, on voudrait que leur soit réservée une belle, douce, riche mort. Vous, qu’avez-vous en partage ? Dès votre naissance, rebutés, repoussés, traités comme des chiens, à l’âge de vous marier condamnés à épouser la guenon qui voudra bien de vous, pères de famille astreints à vous épuiser pour nourrir une marmaille de morveux, pour finir ignorés dans un trou, et vous aurez pitié d’eux ? (levant le bras) Soldats. A mon signal. (abaissant le bras, et allant et venant comme un fou) Feu. Canonnez. Mitraillez. Au massacre. Saignez-les. Videz-les. Les jeunes gens, déchiquetés, tombent à la renverse dans la fosse. On entend des plaintes, des gémissements, on voit, dans le haut de la fosse des têtes et des bras qui bougent.

2ième jacobin.– Fouché, ce crime est au-delà de toute humanité.

Fouché.– La vie du peuple est au-dessous de toute humanité. Sa vie n’est qu’une longue souffrance. Eux, c’est la première fois qu’ils souffrent. (aux soldats) Que le coup de grâce leur porte un dernier coup. Les soldats vont achever les blessés. Entre Collot d’Herbois, porteur d’une lettre.

Fouché.– L’auteur. Tu es à la source. Ca t’inspire ?

Collot d’Herbois.– Trop pornographique à mon goût, je préfèrerais plus de pudeur. (agitant la lettre) Fouché, Billaud appelle au secours. A Paris, un parti de la clémence veut tirer un rideau sur la Terreur.

Fouché.– Qui fait partie de ce parti ?

Collot.– Desmoulins, Fabre, Danton, Robespierre.

Fouché.– Robespierre ?

Collot.– Robespierre.

Fouché.– Le surveillant, au fond de la cour, carnet en main, note nos noms. On arrête nos jeux. (aux soldats) Soldats, en rang. Une deux, une , deux, une deux, une deux. (les soldats sortent, au peuple) Citoyens, quelques exemples rapportés en peu de mots et bien placés, donnent assez de poids et d’autorité. Le spectacle est terminé, rentrez chez vous. (le peuple ne bougeant, il frappe des mains, comme un professeur fait avec ses élèves) Allons, allons, à la maison, pressons, pressons. (le peuple s’en allant, criant après eux) Témoignez de mon humanité. (au maire, montrant la place) Citoyen-maire, déridez-moi cette figure lugubre, faites-la moi sourire de toutes ses fleurs. Que cette place devienne un parc d’agrément pour famille. (sort le maire en considérant la place, à Collot) Devance-moi à Paris. Je fais les derniers rangements, et je te suis. Ils sortent .

 

 

 

cinq

 

La Commune de Paris. Hébert, Chaumette, sans-culottes.

Hébert.– Sans-culottes, la casserole de la Convention s’est ôtée du feu, elle tiédit. Des jambes cassées en révolution, fatiguées, rêvent de sieste. Ils croient le déménagement terminé, ils se trompent, il reste dans les placards de vieilles affaires. De la famille du roi, des girondins royalistes, des aristocrates, des prêtres réfractaires sont gardés au frais en prison, pour qu’ils fassent encore de l’usage. Sans-culottes, il est temps que les vieux nobles débris soient balayés. Il est temps que tout ce beau vieux monde débarrasse le plancher. Il faut sur la scène faire le vide tout à fait, pour que le monde entier sache que c’est une autre pièce qui se joue. .. .. Sans-culottes, pour corriger une Convention avachie, il n’y a que la manière forte. Sévices et châtiments corporels, voilà ce qu’il faut à ces mollasses. Sainte Guillotine, protectrice des sans-culottes

Les sans-culottes.– Sauvez-nous.

Hébert.– Sainte Guillotine, Providence des patriotes

Les sans-culottes.– Secourez-nous.

Hébert.– Machine aimable

Les sans-culottes.– Délivrez-nous.

Hébert.– Machine admirable

Les sans-culottes.– Libérez-nous.

Hébert.- (sortant en criant) Sanson, aiguise tes ciseaux, tu vas avoir à tailler des costumes. Tous sortent en criant et en brandissant leurs piques.

 

 

Devant la porte de Danton. Entre Fabre d’Eglantine, qui frappe à coups redoublés.

Fabre d’Eglantine.– Danton, debout, il y a danger.

La voix de Danton.- (hurlant) La paix.

Fabre d’Eglantine.– Danton, certaine lunette de bois menace d’encercler ton cou.

Danton.- (ouvrant la porte, ébouriffé, en chemise de nuit) Qui avance que Danton craint quelqu’un ? Danton se lève, ses yeux lancent des éclairs, sa voix tonitrue, il tempête, les voilà tous sous les tables. Je défie quiconque de m’accuser de quoi que ce soit, même de quelque chose de vrai, même de quelque chose de prouvé. Je ne crains qu’une chose : les gens qui me réveillent tôt le matin. Il claque la porte. Sort Fabre d’Eglantine.

 

 

 

La Convention Nationale, en séance.

Fabre d’Eglantine.– Citoyens-représentants, qu’est-ce que l’esprit ? Le souverain bien. Qu’est-ce que la classe de l’esprit ? La souveraine classe. Représentants, voyez ce que vous voyez sans le voir : place de la Révolution, la République décime de la République la cime. Représentants, rendez à la capitale sa tête, à la Ville-Lumière ses lumières. Etanchez ces coûteuses effusions de sang. (cris : Fabre a raison, assez de sang) Entendez comme le pays soupire après la concorde. Elus, sauvez l’élite. Décrétez la création d’un Comité de clémence pour examiner les procès en cours. Votez cela, représentants. Une majorité de députés applaudit et lève la main.

Saint-Just.– Un million et demi de patriotes se fait tuer aux frontières : je demande à Fabre si l’ennemi décrète aussi pour nos soldats la création d’un Comité de clémence. Entre Billaud, un dossier sous le bras.

Couthon.– A mesure que la justice se rapproche de leur cou, les scélérats crient de plus en plus fort : pitié pour les autres. Cert