Hitler-suite
PREMIERE PARTIE.
Séquence 1
Scène 1
La place d’une gare de campagne. La caméra embrasse la place et la gare, toute proche. La double porte de la gare est ouverte, par elle, on voit la double porte qui donne sur le quai. Le sergent Kuntz sur le quai 1, et son escouade sur le quai 1 et le quai 2.
Entrent sur la place de la gare,le Commandant et le lieutenant Baudis. Tous deux se saluent Heil Hitler. Puis le Commandant serre la main de Baudis.
Le Commandant.– Comme avez-vous trouvé votre maison ? Avez-vous bien dormi ?
Baudis.– Silence d’église. La maison est un palais.
Le Commandant.– Je forme le vœu que vous vous plaisiez chez nous. .. .
Le Commandant a les yeux fixés sur la voie, à pas pressés, va sur le quai, descend sur le ballast, revient, tenant dans sa main gantée une poupée par son unique jambe, hurlant.
Le Commandant.- Sergent Kuntz.
Le sergent Kuntz entre, salue en claquant les talons.
Le Commandant.– Comment appelez-vous ça ?
Kuntz.– Une poupée.
Le Commandant.– C’était sur le ballast, contre la rampe. Quelle incurie. Huit jours de prison.
Kuntz.– (rectifiant sa tenue) Commandant.
Le Commandant lui tend la poupée, qu’il prend. Le Commandant lui fait signe d’aller. Kuntz fait un demi-tour réglementaire et sort.
Le Commandant.- (à Baudis) Lieutenant, vous a-t-on mis au courant de ce qui se passait chez nous ?
Baudis.– Il nous a été dit, qu’ils préféraient nous le laissez découvrir.
Le Commandant.– Quand ils ont à en parler, comme ils prennent des gants. … … Ne me dites pas qu’il n’y avait pas des bruits qui couraient.
Baudis.– Nous étions laissés à nos inquiétudes.(Le Commandant interroge du regard Baudis) Tant de populations déplacées dans une même contrée, il fallait bien qu’à un moment soit dépassé le seuil de saturation. Le
Commandant.– Lieutenant. .. Quand les soldats envahissent un village, qu’ils avancent dans les rues, vous savez vous-même qu’ils épient, derrière les rideaux, femmes, enfants, comme autant de silhouettes menaçantes. Selon la Convention de Genève de 1804, les soldats ont pour obligation d’épargner la population civile, mais la réciproque est-elle vraie ?.. .. Combien d’enfants porteurs de messages ? Combien de femmes autant de Mata-Hari ? .. .. Et puis, quel est ce paradoxe ? On dépeuplerait le pays de ses soldats, et on épargnerait de quoi le repeupler ? A quoi sert de gagner une guerre, si on épargne ce qui vous fera perdre la suivante ? D’une nation, les hommes sont le début, les femmes la suite, les enfants la fin : il faut la détruire entière... ..J’ai toujours pensé que c’était une étrange idée que penser que la vie d’un enfant ou d’une femme était plus précieuse que celle d’un homme : au nom de quoi .… ... L’idée neuve du Führer, c’est de vouloir une victoire longue et durable, suivie d’une longue et durable paix. S’il a fixé à la Wehrmacht la tâche de se défaire des soldats par les armes, il nous a fixé, à nous, la tâche de nous défaire de leur reproduction. Voilà ce que ces Messieurs vous ont tu.
Baudis.– C’est une chose qu’on peut comprendre.
Le Commandant.- C’est simple à penser, mais c’est moins simple à faire. Rien n’est plus éprouvant que d’anéantir de sang froid des vieillards, des femmes, des enfants désarmés. Aussi, pour nous aider, j’ai inventé un subterfuge. D’abord, nous les laissons le plus longtemps possible dans l’ignorance de leur fin. Ensuite, quant à leur fin proprement dite, nous la faisons faire par des détenus juifs.
Baudis.– C’est d’une logique parfaite.
Le Commandant.– Je vous savais étudiant. Je suis heureux de vous découvrir intelligent… .. (pointant le doigt)
Le train. On entend halètement et sifflement d’une locomotive qui s’approche. La caméra le suivant, le Commandant entre dans la gare, et approche Baudis d’une fenêtre de la gare, garnie d’un rideau, à travers lequels ils assisteront à l’arrivée du wagon. On entend les wagons rouler lentement, le train se présenter à reculons, et s’arrêter de façon qu’on ne voit que le fourgon de queue. A travers l’étroite ouverture supérieure, grillagée de barbelés, on voit des visages. Tout est vu par la fenêtre. Le Commandant et Baudis se penchent de côté, pour voir en enfilade tout le train.
Le micro.– Terminus du train. Les prisonniers sont arrivés à destination. Il est demandé aux prisonniers de laisser leurs bagages dans le train.
On entend coulisser les portières des fourgons.
Voix des SS.- (au fur et à mesure que les portières coulissent) Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen…
Bruits d’une foule, qui descend des wagons sur le quai.
Le micro.– Il est demandé aux prisonniers de se ranger en une colonne sur la rampe. Il va être procédé à leur tri.
Des SS se placent de part et d’autre du fourgon de queue. Un employé des chemins de fer fait coulisser la portière de ce fourgon à son tour : en descendent douze prisonniers. Baudis se penche pour voir comment s’effectue le tri, puis se redresse. Avec le halètement de la locomotive, le train redémarre toutes portières ouvertes.
Le Commandant.–… … (faisant signe à Baudis d’écouter) Observez-vous un trouble quelconque ? .. (prenant Baudis par le bras, l’approchant de la fenêtre, et indiquant ce dont il parle) Le capitaine Schraube classe, à gauche les actifs, les hommes sains et valides destinés à la partie concentration, à droite les inactifs, destinés à la partie extermination… … (Baudis se taisant, se détournant, le Commandant le tire par la manche) Observez la laideur générale, l’attitude moutonnière. Si vos yeux tombent par hasard sur une femme belle et propre, ayez le réflexe de penser que ce doit être une Judith, prête à vous décapiter.
Le micro.– Il est demandé aux douze prisonniers du wagon de queue de rester groupés. Un sergent va les prendre en charge.
Par le quai, entre dans la gare le sergent Abram, qui salue réglementairement le Commandant.
Abram.– Heil Hitler.
Le Commandant.– Heil Hitler. (à Baudis, il le présente) le sergent Abram.
Baudis et Abram se saluent en claquant les talons, Abram en inclinant en plus la tête.
Abram.- Avec votre permission, commandant, je vais chercher les dossiers de mes galopins.
Le Commandant.– Faites. (Sort Abram).(à Baudis) Expédions ceux que nous expédions. Venez.
Ils sortent.
La caméra passe sur le quai. Elle visionne le groupe des 12 prisonniers, au loin la file des vieillards, des femmes et des enfants. La caméra se fixe sur le visage de Bettler, pendant que :
Bettler.- (off, en chuchottement de micro, qui vient de nulle part) Un peu d’argent, 3 livres, un carnet, un crayon, c’est tout. Je suis laissé à la charité de gens qui ne sont pas charitables. … … Au lieu de te plaindre, ne ferais-tu pas mieux d’exercer ton esprit ?.. .. Nous faire voyager à 80 dans des wagons à chevaux pendant deux jours et deux nuits, sans manger ni boire, et au micro un chef de gare nous accueille, comme si nous étions des voyageurs ordinaires. A quel pire devons-nous nous attendre ?.. .. ..(Il se met sur la pointe des pieds)..Ils nous trient, femmes d’un côté, hommes de l’autres, ils nous destinent à des fins différentes… …(on entend un coup de sifflet, la file des vieillards, des femmes et des enfants se met en branle) Adieu, chère moitié de l’humanité. Nous voilà vieux garçons.
La caméra se fixe sur le visage deVon Hohenstaufen, qui est de haute taille. pendant que :
Von Hohenstaufen.- (off) Qui ne connaît les Hohenstaufen, et pourtant qui me reconnaît, moi ? Un promeneur innocent, pris dans une manifestation, raflé avec les manifestants, quand, au commissariat il déclinera son identité, j’imagine les excuses présentées, les honneurs rendus, une nomination peut-être offertes.
La caméra fixe à mi-corps Hamber Salomon et Hamber David hésitants. Soudain Hamber Salomon va vers Hamber David et lui tend les mains. Dans un élan, Hamber David lui tend les siennes.
Salomon.– David. David.– Salomon. Vieux frère. Je t’avais offensé autrefois
Salomon.– (affectueux) Une chiquenaude, en comparaison des beignes que ces Messieurs se préparent à nous administrer. Oublions. … Qu’est ce que tu en dis? On a tout fait pour n’être plus Juifs, et par le fait de non-Juifs, derechef on est re-Juifs.
David.– .. .. Tu as changé de lunettes ?
Salomon.- ((il ôte ses lunettes, les essuie sur sa manche) Ils ont volé tous mes biens, mais les ânes, ils m’ont laissé le plus précieux. (Il les remet)
David.– Ta femme, tes enfants ?
Salomon.– Hors de leur portée. Ta.Miléna ?
David.– A la campagne, en sûreté. Et tes usines ?
Salomon.– Plus d’usines, nationalnazifiées… … Tu vas rire : je m’étais inscrit au parti nazi. Si ce Monsieur n’avait pas été antisémite, je serais SS à cette heure, et, vieux rêve juif, je massacrerais des chrétiens… … Nous ne sommes plus un, nous sommes deux.(tous deux s’embrassent)
La caméra fixe Nichts à mi-corps, avec à l’arrière Kaefferkopf. Nichts, timide, hésitant, ose s’approcher de Kaefferkopf. Schere, à côté d’eux, suit l’entretien.
Nichts.– Monsieur l’Inspecteur Général.
Kaefferkopf.- (toise Nichts) Mm ?
Nichts.– Nichts Sénèque. (Kaefferkopf se détourne) .. ..Vous ne vous en souvenez plus, vous m’avez fait l’honneur de serrer ma main, lors de la remise du cadeau des employés, à votre anniversaire.
Kaefferkopf.– (le dos tourné) . … Puisque vous me connaissez, si personne ne me reconnaît, je vous demanderais de témoigner qui je suis.
Nichts.– Si je peux vous rendre service, j’aurais servi au moins à quelque chose.
Kaefferkopf.– Mais ne le faites pas de votre propre initiative, cela pourrait me desservir.(il se détourne)
Nichts.– J’étais l’homme le plus apolitique qui soit, et j’ai été arrêté comme si j’étais un affreux communiste. (Kaefferkopf n’écoute pas)
Schere.- (à Nichts) Tu étais apolitique, ah ha ?
Nichts.– Je vous jure.
Schere.– Hitler est élu ? (il agite les mains, comme pour dire que cela ne le concerne pas) Je suis apolitique. Ils m’arrêtent, sans que je sache pourquoi ? (idem) Je suis apolitique. Ils me mettent dans un camp de concentration ? (idem) Je suis apolitique… … Tu ne t’opposes pas ? Donc tu approuves
Nichts.– Qu’est-ce que j’y ferais ? Qu’est– ce que je peux ?
Kaefferkopf.- (à Nichts) Méfiez-vous de lui. C’est un communiste.
Schere.– (à Kaefferkopf) Parfaitement, je suis communiste. Contrairement à l’un et à l’autre, je sais pourquoi je suis ici.
Kaefferkopf.– Attendons la suite, camarade. Kaefferkopf se détache d’eux, Schere emmène Nichts.
La caméra glisse sur le visage d’Ingo, pendant que :
Ingo.- (off) Quelqu’un rigole. …(montrant les 11 autres) Ceux qui bannissaient le Bohémien du territoire de leurs communes,les voilà bannis, avec lui… ... Qu’est ce que je me marre. Qu’est-ce que je me marre.
La caméra glisse à mi-corps sur Reiterknecht, et ses voisins. Reiterknecht ferme les yeux fermés , vaticine.
Reiterknecht.– Frères, l’Agneau crie : « L’heure du jugement est proche. J’apporte le salaire que je vais payer à chacun en proportion de son travail. » (à Schere) Frère, écoute, ce que te dit l’Agneau : « Je connais tes travaux. Mais j’ai contre toi, que contre mon amour, tu ne me donnes pas le tien. » (Schere tire sa manche, veut mettre de la distance, Reiterknecht le suit) L’Agneau dit encore : « Amoureux vain des choses et des êtres d’ici-bas, tu n’aspires qu’à une chose : à un amour qui ne te déçoive pas, Aime-moi, et je te donnerai la couronne de vie.
Schere.– Frère, je te réponds : Tu me les casses.
Reiterknecht.- (à Kaefferkopf) Frère, l’Agneau dit encore : « Voici que le temps est proche. Que le pécheur pèche encore, que l’homme souillé se souille encore, que l’homme de bien vive encore dans le bien, que le saint se sanctifie encore.
Kaefferkopf.– (d’une mine dégoûtée)Vous faites partie d’une secte. Otez votre main de mon bras.
Reiterknecht.- (à Bettler) A toi, mon frère.
Bettler.– Inutile de frapper à ma porte. J’ai déjà du monde.
Reiterknecht.- (à Zaccarias) Avec toi, mon frère.
Zaccarias.– (il le prend au collet) Si tu insistes, je ne te lâcherai pas avant que je t’ai déconverti. Reiterknecht ferme les yeux, ses lèvres remuent.
La caméra se fixe sur le visage de Bock, pendant que :
Bock.- (off, levant les yeux au ciel) Eternel Tout Puissant, tu m’as dit : Observe le jour du shabbat : travaillant en cachette, le dimanche, j’ai fait ma comptabilité. Tu m’as dit : Honore ton père et ta mère : je me suis rebellé contre mon père, j’ai crié contre ma mère. Tu m’as dit : Tu ne commettras pas d’adultère : loin de notre communauté, j’ai commis l’adultère avec une étrangère. Tu m’as dit : Tu ne voleras pas : j’ai volé de l’argent, et en vrai juif, j’ai pris toutes les précautions pour que de mon vol, il ne reste aucune trace. Tu m’as dit : Tu n’auras pas d’autres dieux que moi : j’ai adoré mon ventre. J’ai détruit moi-même mon temple de Jérusalem, il n’en reste plus que ce mur, devant lequel je me lamente. (se penchant comme s’il était l’Eternel) « Peuple indigne au front haut et à la nuque de fer, repens-toi. Voici venu le Temps des Expiations. » (priant, les mains tournées vers le ciel)Ecoute Israël : Yaveh Adonaï notre Dieu est le seul Yaveh. Tu aimeras Yaveh de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces. Que ces paroles que je te dicte restent désormais et à jamais dans ton cœur. Amen.
La caméra se fixe sur le visage de Zaccarias, pendant que :
Zaccarias.- (off, montrant tout le groupe) A quoi ressemble une démocratie ? A un obèse, qui meurt jeune d’embolie, de phlébite, d’infarctus, de rupture d’anévrisme, de diabète, d’overdoses. Vive Hitler qui lui fait faire du régime.
Entre le sergent Abram avec un dossier, d’où il sort une liste.. La caméra se trouvant derrière la tête d’Abram, voit tout le groupe.
Abram.– Je vais faire l’appel. Vous vous mettrez en rangs par deux. Bettler Benjamin, asocial. A chaque présent, Abram détaille celui qu’il appelle, avec la grimace adéquate.
Bettler.– Présent.
Abram.– Bock Zachée, juif.
Bock.– Présent.
Abram.– Hamber David, juif.
Hamber David.– Présent.
Abram.– Hamber Salomon, juif.
Hamber Salomon.– Présent.
Abram.– Von Hohenstaufen, asocial.
Von Hohenstaufen.– Présent.
Abram.– Ingo Steph, bohémien.
Ingo.– Présent.
Abram.– Kaefferkopf, asocial.
Kaefferkopf.– Présent.
Abram.– Muth, homosexuel.
Muth.– Présent.
Abram.– Nichts Seneca, asocial.
Nichts.– Présent.
Abram.– Reiterknecht Jérémie, témoin de Jehovah.
Reiterknecht.– Présent.
Abram.– Schere Eddie, Communiste.
Schere.– Présent.
Abram.– Zaccarias Narcisse, asocial.
Zaccarias.– Présent.
Abram.– (hurlant, sortant un fouet à petite mèche, et les fouettant au hasard) J’ai pas dit en troupeau, comme des cochons, j’ai dit en files, comme des cuillers d’argent dans leur étui. Que rien ne dépasse. … (Les prisonniers, à la hâte, se mettent en rangs, prennent leurs distances, se mettent au garde à vous. Von Hohenstaufen , qui se retrouve le 3ème, et qui, plus grand, dépasse de la tête) Hohenmachin, ta particule dépasse. (Il sort son pistolet, tire dans la tête qui dépasse, Von Hohenstaufen s’abat. Tous, saisis, se rectifient) Que ça vous serve le leçon (Il barre un nom sur sa liste) (criant) Schiesser, fais ramasser le crottin. (Schiesser retourne dans la gare, donne un ordre. 2 détenus viennent chercher le corps et l’emmènent par la gare). (hurlant) Vorwärts. Ei, zwo, ei zwo
La caméra zoome sur le visage de Bettler, pendant que.
Bettler.- (off) Il tue, il hurle. Il est de nouveau dans le ton. Il me tranquillise.
Ils sortent.
Scène 2.
La partie extermination du camp. A peu de distance, une rangée d’ifs épais, hauts d’1m30. Cachées par des ifs, la place devant la chambre à gaz, et la chambre à gaz. Femmes, enfants, vieillards , derrière les ifs et le long, sont en train de se dévêtir. Entre le Commandant et Baudis., dont le mi-corps entre, à droite et à gauche, dans le champ de de la caméra
Le Commandant.– Ne dirait-on pas des femmes pudiques, qui se cachent derrière un buisson pour mettre leur maillot de bain ? (Baudis, se détournant’écartant, le Commandant le tire par la manche) Imaginez derrière ces ifs la race, les disproportions, les difformités, la graisse, les couleurs suspectes, les furoncles, les abcès. … … .. .. ( On entend le grincement du déverrouillage et d’ouverture de la porte de la chambre à gaz) Ils entrent dans la chambre à gaz. (On entend un piétinement de pieds nus, puis le grincement de la fermeture de la porte et de son verrouillage, puis le sifflement du gaz, puis des coups sur la portière, des bruits d’escalade, puis une voix de femme au loin : Ils nous tuent. Ils nous tuent. Baudis se détourne) (Le Commandant lui saisissant de la main un bras, qu’il serre fort) Un soldat allemand, à la place des deux jambes deux moignons sanglants, l’os à nu comme un jambon qu’on désosse, qui se traîne , sous la pluie glacée, dans la boue. Un soldat allemand, en fourrant ses intestins dans son ventre ouvert, qui court en hurlant, sous le soleil torride, dans le sable brûlant. Pensez à ceux-là plutôt.(Derrière les ifs, on entend le bruit du déverrouillage et de l’ouverture des portes) Votre mort à vous, lieutenant, telles que les choses se présentent, risque-t-elle d’être aussi douce ? Relativisez. (l’entraînant)
Ils sortent.
Scène 3.
Le camp de concentration. Le block 0, à part du camp, dont on perçoit, à gauche, la rumeur, et la lumière diffuse. A gauche du block, non loin, se trouve la porte du camp. La place devant le block, avec un arbre sans feuilles. Adossée au block, une petite tribune de trois gradins. La caméra visionne le tout, devant la place. Le Commandant et Baudis paraissent de côté.
Le Commandant.– Le service d’identité judiciaire établit leurs fiches, les photographie de face, de côté, de profil, et leur tatoue, sur le bras gauche, un numéro matricule. (se plaçant de l’autre côté, il montre le block, la tribune, la place devant) Au lavoir, à la rivière, il fallait voir avec quelle violence ma grand mère, avec son battoir, frappait le drap qu’elle avait savonné ; quand elle l’avait rincé, comme elle tordait le drap à mort, pour finir, comme elle en giflait et claquait la planche : je vous garantis qu’aucun drap n’était plus propre… … Et mon économe de mère ? Quand le tube de dentifrice arrivait à sa fin, comme elle pressait des doigts le long du tube, l’escaladant comme à la varappe, pour en sortir toute la pâte. Non contente, après, comme elle éventrait le tube, pour récupérer les derniers vestiges. Je vous certifie qu’après, il n’en restait rien… …Quelles parfaites maîtresses de maison c’étaient tous les deux.
Le Commandant et Baudis montent dans la tribune, s’y asseoient.
Scène 4.
La caméra reste en de ça de la place. Entrent au pas les 11 prisonniers ; Abram, qui se place devant ; le soldat Schiesser, fusil en main, qui se place au fond, à côté de la tribune ; le prisonnier de droit commun Siewert, qui se place à côté de Schiesser. Les 11 sont tondus, habillés d’une veste et d’un pantalon de toile rayés usagés. Ont un triangle noir cousu sur le côté gauche de la veste Bettler, Kaefferkopf, Nichts, Zaccarias, une étoile jaune Hamber Salomon, Hamber David, Bock, un triangle violet Reiterknecht, un triangle rose Muth, un triangle brun Ingo, un triangle rouge Schere, un triangle vert avec un S Siewert.
Abram.- (hurlant) Ei, zwo, ei zwo, ei zwo, en rangs par quatre, triple distance. Halte. (Les 11 se rangent.)
Abram.– Siewert. (Siewert avance et se place sur la même ligne qu’Abram.) Je vais vous donner un porcher digne de vous, cochons. (présentant) Eddie Siewert, cambrioleur. Sa main droite avait le fâcheux travers de considérer la chose mobilière d’autrui avec l’intention d’agir en propriétaire de cette chose, ce qui le rendait coupable de délits. Mais comme sa main gauche, en plus, tenait une arme qui menaçait l’intégrité des personnes, cette circonstance aggravante a fait que ses infractions ont été qualifiées de crime.… C’est ce boueux que je vous donne comme kapo, ordures.
Siewert.- (claquant des talons) Si vous voulez bien, chef, je préfèrerais pas.
Abram.– Voyez, même lui, vous le dégoûtez. (à Siewert) C’est justement pourquoi.
Siewert.- (claquant des talons) C’est pas mon monde, chef.
Abram.– Tu comprends pas. C’est pas à eux d’entrer dans ton monde, mais à toi d’entrer dans le leur.
Siewert.– (claquant des talons) Je parle pas bien, chef.
Abram.– C’est ce qu’il faut. Eux parlent trop bien. Ils ont à amaigrir leur vocabulaire.
Siewert.- (claquant des talons) Ils savent plus de choses que moi, chef.
Abram.– Tu es mon homme. Eux savent trop. Ta tâche est de les dégénérer.. .. (aux 11) Ce voleur sera votre sergent de police. Ne vous risquez pas à voler, ce professionnel a l’œil à tout. (Il indique à Sieweret la dernière place qui reste au dernier rang.)
Abram, bombant le torse, tout en faisant quelques à droite et à gauche
Abram.- ( il se plante, montrant une petite brochure verte) Règlement du camp. (il lit, dans une petite brochure verte)« Apprenez, mes frères quels sont les 4 degrés de l’humilité. Le 1er degré est l’obéissance sans délai : à peine l’ordre du Père Abbé, est-il exprimé, l’acte de son fidèle est exécuté. Le 2ème échelon de l’obéissance est de haïr sa volonté propre. Le 3ème échelon de l’humilité est de se soumettre en toute obéissance au Père Abbé. Le 4ème échelon de l’humilité est d’obéir même à des ordres durs et rebutants, voire même à souffrir toutes sortes de vexations, et de savoir garder alors patience en silence, en tenant bon sans se lasser ni reculer. » Règle de St Benoît, que nous adoptons telle, tellement nous la trouvons sainte et sage. …(les examinant) Dites. Il est hors de question que pendant que les corps sont là, vos esprits s’évadent. Tout de vous est prisonnier, corps et esprit : je vous veux toujours là, en entier. A trois : nous sommes là corps et âmes, sergent. Un deux trois.
Tous.– Nous sommes là corps et âmes, sergent.
Suivi de la caméra, Abram s’approche de Muth, se tient à distance avec une mine dégoûtée.
Abram.– (à Muth, faisant son tour, l’ai dégoûté) Ah. Le bagouzard… ... Ce Monsieur, bien que Monsieur, est marié à un Monsieur.. .. … Monsieur, bien que Monsieur, n’a plus les couilles à son cul, il a les couilles au cul de l’autre. … …Quelle est l’occupation de Monsieur dans la vie ? Creuser son petit trou.. .. de balle... .. (s’attardant derrière Muth) Voilà ce qui le motive : le fondement… ... Le siège de ses émotions : le siège. ..(hurlant) Muth. A 4 pattes. Fais le chien. (hurlant) Bock, à 4 pattes. Fais l’autre chien. (à Muth) Qu’est-ce que fait le chien, quand il rencontre un autre chien ? Il lui flaire le museau avant ? Nenni, il lui hume le museau arrière. Salue-l’autre chien, chien.
Muth à quatre pattes fait le tour de Bock, et lui hume le derrière. La caméra se fixe sur le visage de Muth, pendant que :
Muth.- (off, suppliant) Pâle et bel Antoine. Soleil éclatant de mes jours, douce lampe de mes nuits. Eau fraîche de mes étés, feu ardent de mes hivers. Mon absent présent, mon présent absent. Mon seul tout, mon objet unique.
Abram.- (va à Muth) Fi, le chien. Devant tout le monde. (du pied de côté, il pousse Muth, qui tombe) Debout, les chiens. A vos places. (Ils se lèvent)
La caméra fixe le visage de Muth.
Muth.- (off) Plutôt n’être plus, que subir de tels opprobres. (D’un coup de pied, Abram le pousse.)
La caméra reculée visionne de nouveau l’ensemble. Kaefferkopf fait un pas en avant.
Kaefferkopf.– Le détenu n°06 Kaefferkopf, asocial. sollicite l’autorisation de parler au sergent. (Abram le regarde sans mot dire) Le détenu Kaefferkopf est Inspecteur Général de la Poste,
Abram.– Mon cul
Kaefferkopf.– (protestant) C’est vrai, sergent
Abram.– Inspecteur Général mon cul
Kaefferkopf.– Inspecteur Général mon cul, poste qui est assimilé dans la Wehrmacht à commandant. Il pense qu’il s’est commis une confusion de nom, et en conséquence une erreur de personne. Il aimerait aider la Kommandantur à réparer la méprise. … .. Un employé de mes services, ici présent, peut confirmer mes dires. (Abram, des yeux, interroge le groupe.)
Nichts.– C’est un honneur pour le détenu n°08 Nichts, asocial, de témoigner pour M. l’Inspecteur Général.
Abram.– (à Nichts) Sais-tu que ton Inspecteur Général mon cul me reste en travers de la gorge ? Aide-moi à le faire passer. Flanque-lui une torgnole.
Nichts.– Le détenu n° 08, Nichts, asocial n’a pas en lui assez de forces, sergent.
Un silence.
Abram.– (à Kaefferkopf) Qu’est-ce que tu dis de ce refus d’obéissance, inspecteur Général? Suis-je l’autorité ou non ?
Kaefferkopf.– Vous êtes l’autorité, sergent.
Abram.– Ton employé refuse de m’obéir.
Kaefferkopf.– (à Nichts) Aucun être au monde ne peut accepter cela, Nichts.
Abram.– Montre à ton personnel comment il faut se conduire. Donne-lui un coup de pied au cul.
Kaefferkopf.-(à Nichts) L’inférieur n’a qu’un seul devoir, Nichts, obéir. J’espère vous retiendrez à l’avenir la leçon.
Kaefferkopf donne à Nichts un coup de pied au cul.
Abram.– (à Nichts) Convaincu, Cucul ?
Nichts.– Oui, sergent.
Abram.– Es-tu prêt à appliquer la leçon que ton supérieur vient de te donner ?
Nichts.– M. l’Inspecteur Général est pour moi la Loi et les Prophètes.
Abram.– (à Nichts) Je réitère donc mon ordre de lui flanquer une torgnole. Seulement, comme tu m’as désobéi, qu’il faut que je te punisse, tu vas lui donner non pas une, mais deux, torgnoles.
Nichts.– Oui, sergent.
Nichts se place devant Kaefferkopf, fait un petit geste d’excuse, et se met en posture. Malgré lui, Kaefferkopf lève les bras.
Abram.– (à Kaefferkopf) Monsieur ordonne à son employé d’obéir, mais s’oppose à ce qu’il obéisse ? Quelle est cette mutinerie ?
Kaefferkopf.–(baissant les bras) Je fais amende honorable, sergent.
Nichts lui donne deux torgnoles.
Abram.– Comme tu as fait une tentative d’obstruction, tu comprends qu’il faut que je te punisse ?
Kaefferkopf.– Je le demande, sergent.
Abram.- (à Nichts) Un double coup de pied au cul, un du pied gauche, et un du pied droit. (Nichts obéit.)
Abram.- (à Kaefferkopf) L’Inspecteur Général mon cul désire encore instruire la Kommandantur ?
Kaefferkopf.– (reculant à sa place) Le détenu n° 06 Kaefferkopf asocial retire sa demande, sergent.
La caméra approche du visage de Kaefferkopf, pendant que :
Kaefferkopf.- (off) A la loge du concierge, on est accueilli par des grossièretés, à l’étage, on est accueilli avec des égards.
La caméra visionne de nouveau l’ensemble. Abram s’arrête à Bock, se met devant lui.
Abram.- (de Bock) Avec leur barbe, est-ce qu’ils savent seulement qu’ils sont leur propre caricature ? Avoue que tu es laid, Bock ?
Bock.– Je suis laid, sergent.
Abram.- (fronçant le nez, détournant le visage) ... Quand je suis en face de toi, détourne ta tête. Empruntant la passerelle de l’air, j’aimerais bien que ta puanteur ne passe pas de ta bouche à mon nez.
Bock.- (tournant la tête) A vos ordres, sergent.
Abram.– A l’idée que tu malaxes ce vous et ce sergent avec ta salive, et que tu me le craches tout baveux à la figure, j’avale de travers. A l’avenir, tu me parleras à la 3ème personne. … … (faisant le tour de Bock) Tu es vraiment laid comme un singe. Comment, vous mariant entre vous, multipliant le même par le même, juif par juif, pouvez-vous vous faire juif au carré ? Ne voyez-vous pas que plus vous êtes laids, plus vous êtes laids ? ..(s’éloignant, le contemplant de plus loin) .. Petit, velu, quadrumane, (il lui montre le squelette d’arbre sur la place) fais moi le plaisir de retrouver tes ancêtres. Regrimpe l’arbre de tes origines. Monte, Bock.
Abram cravache Bock, qui peine à monter.La caméra se fixe sur le visahgede Bock.
Bock.- (off, priant) Le peuple juif, Seigneur, singe les attitudes du croyant. Il n’est que juste qu’il singe les attitudes du singe.
La caméra visionne l"ensemble du groupe. Tout en haut, Bock, qui n’en peut plus, se laisse tomber. Abram éclate de rire.
Abram.– Récréation terminée. (à tous, montrant le block) Lavage à grande eau, lit au carré. Au pas de course. Exécution.
Les 11 courent, en file, dans le block, où on entend qu’ils s’activent. De la tribune, le commandant fait le geste d’applaudir, Abram salue. Le Commandant et Baudis sortent, puis Abram, par la porte du camp. Schiess reste devant la porte du block 0.
Séquence 2
Survolant, la caméra atterrit à la partie Kommandantur. La Kommandantur elle-même, quartier villas, jardins des officiers, quartier villas, jardins des sous-officiers. Dans ce dernier quartier, Elle s’approche de la villa de Johanna et de Kurt Abram, dont elle donne la vue du jardin en friche, et de la terrasse.. Puis, la caméra au salon se fixe derrière la table coquettement mise, elle a vue au-delà de la table, sur la verrière, et à travers la verrière sur le jardin en friche. Johanna devant la verrière, guette l’allée , comme il ne se présente personne, elle a le visage inquiet. Enfin, son visage s’ouvre. La caméra se tourne vers le jardin : au fond du jardin paraît Abram.
Johanna.- (off) Ah, il vient.… … Ce que je crains comme tout, c’est qu’il s’arrête au passage à certaine maison. Les yeux de certaine femme de caporal, Rosette, sont sans cesse, à la recherche des siens. .… … J’ai choisi pour mari un beau garçon, mais j’ai pris garde qu’il soit inculte, immature, à principes, . Je me suis donné pour règle de vie d’avoir vis à vis de lui la tête froide, le corps pas trop chaud, d’user avec lui d’un service amoureux minimum. … … Je veux être l’épouse la plus chaste possible, pour avoir le mari le plus chaste possible. Je veux être maîtresse de moi, pour être maîtresse de lui. A mon âge, il n’y a plus qu’une chose à réussir : la famille. Il n’est pas question de laisser une Rosette semer le trouble.
Elle va vers l’entrée, elle ouvre la porte, accueille le sergent Abram d’un bref baiser sur les lèvres.
Abram.– Fêté chaque fois. (regardant vers la table) Me guettant, la table mise, le repas fait. Qui a meilleure épouse que moi ?
Johanna.– Quelle épouse a meilleur mari que ton épouse ?
La caméra visionnant l’ensemble, Johanna prend la vareuse de Kurt, la suspend, l’invite à prendre place. La caméra voit l’arrière de la tête de Johanna, et le visage d’Abram.
Abram.– Quoi de neuf ?
Johanna.- Miroir face à miroir : le même jour répété indéfiniment. La vie parfaite. (Elle lui présente les hors d’œuvre, il se sert.)
Abram.– Raconte-moi ta matinée, comme tu l’as vécue. Je veux refaire ton chemin avec toi. Ils mangent.
Johanna.– J’ai fait d’abord ce qui réclamait des forces fraîches : le repassage. Puis ç’a été le tour de laver la cuisine, la salle de bains, les toilettes. Ensuite, j’ai préparé le repas. Pendant que ça cuisait, (montrant le bureau) j’ai écrit aux filles, si tu veux ajouter un mot et signer. Ils mangent.
Abram.– Tu as pu lire un peu ? (Johanna fait un geste de la tête) Je connais ton appétit de lecture,. Tu ne sais pas comme ça me plaît d’avoir une femme qui lit : j’ai l’impression d’être moins sot.
Johanna.– … … Je ne pense plus tellement de bien de la lecture (Abram s’étonne du visage). Les livres vous sapent. A part les livres pratiques, Ils ne débouchent sur rien. Je préfère m’activer. Ils mangent.
Abram.– (hésitant)Tu es sortie ?
Johanna.- (off) Il me teste. (haut, comme d’une évidence) Tu a été assez gentil pour faire les courses.
Abram.- (off, joyeux) Elle n’a pas senti le besoin d’autre chose que de nous. (haut) Tu te confines dans un air confiné. J’aimerais que tu t’aères.
Johanna.- (off) Il veut me pousser à voir du monde, pour s’autoriser à faire de même. (haut) La forêt et le ciel par la fenêtre, toi quand tu es là, vous m’aérez tout juste ce qu’il faut. Elle place sur un plateau, le plat de hors d’œuvre et les assiettes et sortant de côté, va dans la cuisine.
La caméra visionne le visage d’Abram, pendant que :
Abram.- (off) Avoir pour femme, une femme de famille riche, diplômée, cultivée, honnête, fidèle, travailleuse, belle en plus, qui aurait dit que ce serait ma chance ?
Johanna revient avec l’ein-topf, qu’elle pose sur la table, dont elle sert son mari. Son mari leur sert à boire. Ils mangent.
Johanna.– Toi, au camp ?
Abram.– Ce n’est pas mal ce que je fais. .. Le commandant, qui faisait voir mon block au nouveau lieutenant, de loin a fait le geste de m’applaudir.
Johanna.– Je suis heureuse pour toi.
Abram.– … ... Nous oeuvrons pour le Reich, nous sommes loin du front, nous sommes logés, nourris, payés, nous sommes ensemble, et dans le même temps, nous construisons notre maison. Qu’est-ce qu’il pourrait nous arriver de mieux ?
Johanna.– Grâce à toi.
Abram.– Grâce à toi, surtout, qui supportes cet exil et cette solitude.(hésitant) Au quartier, nous avons reçu deux invitations. La première, du cercle des officiers. Ils organisent un gala, et ils invitent les sous-officiers.
Johanna.– (hésitant) Selon toi ?
Abram.– C’est toi qui as besoin de voir du monde, je n’en vois que trop (la caméra visionne le visage d’Abram, pendant que :off) Il y a une chose que je redoute plus que tout, qu’elle lie connaissance avec le capitaine Dietrich, le tombeur de ces dames.
Johanna.– Quand ils nous invitent, ou bien ils nous parlent avec une familiarité hautaine, qui me déplaît tout à fait ; ou bien, ils nous laissent entre nous et nous ignorent. Je ne sais pas ce qui m’offense le plus.
Abram.– (souriant, soulagé) Je pense comme toi. (off) Bonheur. Que Dietrich et elle lient conversation, parlent art, littérature, et je passe à la trappe…
Johanna fait le geste de servir encore Abram de l’ein-topf, Abram refuse de la main : « exquis », Johanna porte l’ein-topf à la cuisine, revient avec le plateau, en charge les assiettes, porte le tout à la cuisine, revient avec le plateau chargé d’une tarte dans sa tôle, de deux petites assiettes avec deux petites fourchettes, de deux tasses à café, de leurs deux assiettes, de leurs deux petites cuillers, d’un sucrier, et d’une cafetière.
Johanna.– La deuxième invitation ?
Abram.– Vient de la troupe. Les soldats organisent un bal champêtre. Ils invitent leurs sous-officiers. … … Ils te mettraient à la place d’honneur. Tu serais la reine.
Johanna.- (off) Je le vois venir. Cette Rosette l’inviterait à danser,, pendant que moi qui danse comme un balai, je jouerais à la dame à la licorne. ( haut, ils mangent) Je crains que les soldats ne se sentent aussi mal à l’aise avec nous, que nous le serions avec des officiers.
Abram.– (souriant) Il est vrai qu’on ne se sent bien qu’avec des égaux… ... Pour que tu vois tout de même du monde, nous pourrions inviter de temps à autre le sergent Kuntz et sa femme.
Johanna.- (off) Deux couples d’amis se fréquentent, et un beau jour, sans que rien le laisse prévoir, la femme de l’un s’en va avec le mari de l’autre. (haut) Qu’avons-nous besoin de tiers, Kurt ? Ne faisons-nous pas un tout, tous les deux ?
Abram.– Tu es enfermée dans un monastère sans avoir prononcé des vœux.
Johanna.– Mais le monastère est conjugal. C’est le monde que j’ai choisi, et je n’en veux pas d’autre.
Abram.– (ravi) Si tu es heureuse, je le suis aussi. (Johanna offre de le resservir, Abram lève la main pour refuser « c’était parfait ») A quoi bon faire connaissance d’inconnus, pour connaître qu’on ne connaissait qu’eux ? Chaque tiers n’est que le même une fois de plus.
Johanna.–.. .. Tu as tout à fait raison. Qu’est-ce qui est préférable : approfondir sa propre langue ou en apprendre une autre ?
Abram.- (se levant) Je suis comme toi. (Il regarde sa montre) (Johanna lui offre à enfiler sa vareuse)
Johanna.- (montrant le bureau) Tu veux ajouter un mot et signer pour les filles ?
Abram.– Bien sûr.
Il va écrire son mot et signer, va dans la cuisine, se charge du sac aux ordures, revient à sa femme. La caméra les suivant, sortant, ils se retrouvent sur la terrasse, devant le jardin en friche.
Johanna.– Kurt, je veux te demander une autorisation. (montrant le jardin en friche) Notre jardin est de bonne terre noire, spécialement importée d’Ukraine. Laisse-moi aider à notre budget. Permets-moi de le cultiver.
Abram.– C’est une façon de me dire : fais-le. Jamais, tu m’entends ?
Johanna.– C’est moi qui me propose.
Abram.– Et je te laisserai faire ?.. .. Lorsque j’ai eu 15 ans, ma mère m’a tendu une bêche, et m’a dit : le jardin, c’est une affaire d’hommes. Le jardin m’a-t-il fait assez suer. Je me suis juré que de ma vie je ne toucherai à une bêche.
Johanna.– Ce serait ma façon de participer à la construction de notre maison.
Abram.– Quelques sous grattés à gratter la terre, je te l’interdis… .. Je suis sur le pied de guerre toute la journée, j’ai droit à ma permission du soir. C’est non. Tiens le toi pour dit.
Fâché, il l’embrasse sur les lèvres brièvement Portant le sac à ordures, on le voit sortir par le jardin.
DEUXIEME PARTIE
Séquence 1
Scène 1.
Dans le block OO, dans le presque noir, fin de la nuit. Dans sa couchette du bas, Schere, vu par la caméra à mi-corps, entend du bruit sous lui se réveille, se penche, et de sa main tâte sous sa couchette.
Schere.–(chuchotant) Qui est là ?
La tête de Nichts.apparaît de sous le lit.
Schere.– Tu dors à même le sol ?
Nichts.- J’ai eu trop de peine hier à mettre ma paillasse au carré.
Schere.– Tu as dormi ?
Nichts.– De toute façon, je ne dors pas bien.. … .. A l’idée des hurlements pour ceci ou cela, je me demande sans cesse si j’ai tout bien fait.
Schere.– Abram ne hurle pour nous terrifier. Tu vois, il y parvient. Si tu raisonnais, tu ne te laisserais pas impressionner. . .. .. Ton sommeil est en déficit, ton compte est débiteur. Ca va te jouer des tours à la longue.
Brutale et longue sirène dans le camp. La lumière s’allume brutalement. La caméra est placée dans l’allée, mais du côté du fond du block, et visionne l’allée vers la porte.. Siewert se lève, tire sa couverture sur sa paillasse, prend le chaudron et une caissette et sort. Tous se pressent à aller se laver, puis s’angoissent à faire leur lit selon les règles. Siewert revient avec le « café », et la cassette chargée de 12 petits cubes de « pain ». La caméra, dans l’allée s’avance, montre de côté Bettler, qui bâcle son lit et s’assied, la tête dans les mains. Schere, après avoir bâclé son lit, prend sa gamelle, se fait servir par Siewert, revient s’asseoir sur son châlit, boit son café, et mange tranquillement.
Kaefferkopf.- (à Schere) Tu as vu les fronces de lit ? Devine quels sourcils fronceront ces fronces-là.
Schere hausse les épaules. Au bout d’un moment, la porte s’ouvre brutalement. Entre Schiesser, le fusil en mains.
Schiesser.– (hurlant) Inspection. Garde à vous.
Le block se précipite au garde à vous au pied du lit. Entre Abram, qui va droit au lit de Kaefferkopf. La caméra, tout en restant dans l’allée, s’approche d’eux.
Abram.- (à Kaefferkopf) Tu appelles ça un lit fait, Inspecteur Général mon cul ?
Kaefferkopf.– En comparaison d’autres, je ne trouve pas le mien si mal. (de la tête, il indique le lit de Schere)
Abram.– Comment oses-tu te comparer à Schere ? Les communistes ont été des adversaires francs et loyaux : on s’est battus avec eux, poing contre poing. Toi et ceux ton espèce, vous n’êtes que d’un parti, du parti dominant, quel qu’il soit. Vous êtes une masse visqueuse, on a plein les doigts de vous, on n’en finit pas d’essayer de se décoller de vous… (Il défait le lit de Kaefferkopf, le jette par terre) … Mal fait.
Kaefferkopf.– A vos ordres, sergent.
Abram.- (à Schere) Toi, avant certain lendemain, tu déchanteras. (à tous) Dans dix minutes, nouvelle inspection.
La caméra reculle de nouveau dans le fond du block. Abram défait tous les lits, sort, puis Schiesser. Tout le monde se précipite à refaire son lit avec soin, la caméra s’approche de Bettler, qui avec Schere se contente de replacer sa paillasse et tirer leur couverture. Bettler s’assied sur le sien, la tête dans les mains, pendant que Schere continue de boire son café et manger son pain. La caméra suivant Schere, Schere regarde Bettler,lui prend sa gamelle, va lui chercher du café et son cube de pain, les lui tend.
Schere.- (s’agenouillant devant Bettler, à Bettler) Petit code de la survie. Article 1 : mange tout ce qu’on te donne, même si ça te dégoûte, tes intestins feront le tri. Article 2 : dors autant que tu peux. Article 3 : parle avec les autres le moins que tu pourras, évoquer le passé avive les regrets, évoquer l’avenir avive l’espoir, regrets et espoir détruisent le moral. Article 4 : aie pour chaque jour un agenda précis, quelque chose à faire, questionner X sur son métier, faire connaissance de Y, observer Z. Article 5 : sors chaque jour de la bibliothèque de ta mémoire tel livre que tu as lu autrefois, essaie de t’en souvenir. Article 6 : chaque soir fais ton journal, vois les choses que tu dois en retenir, et fais ton programme du lendemain. Si tu suis ces articles, et s’ils ne te tuent pas, tu survivras.
Bettler sourit,met sa main sur l’épaule de Schere pour le remercier. Schere revient manger et boire à sa place, Bettler boit son café et mange. Coups de sifflet. Tous se précipitent dehors.
Scène 2.
La place d’appel devant le block. La caméra se plaçant derrière Abram, chacun prend sa place. 2 SS sont dans la tribune à prendre des notes. Consultant sa liste, Abram , une cravache en main, va circule entre les rangs.
Abram.– (consultant sa liste, et se plantant devant Hamber Salomon) Hamber Salomon. Tu as fondé un petit Israël en Saxe.
Salomon.– J’employais des Allemands, sergent.
Abram.– La fourmi juive avait fondé sur le rosier allemand une colonie de pucerons allemands, dont elle tétait le miellat avec voracité.
Salomon.– J’ai renié mon judaïsme, sergent, et je me suis fait Allemand. L’Allemagne est ma mère adoptive.
Abram.– Le Juif qui renie sa Juiverie, est encore plus Juif que les Juifs. Tu t’es fait Allemand par appétit du lucre.
Salomon.– L’Allemagne est ma patrie de cœur, sergent.
Abram.- Ton cœur étant ton porte-monnaie, l’Allemagne est la patrie de ton porte-monnaie, c’est ce que je dis.
Salomon.– La langue allemande est ma langue, son histoire est mon histoire, sa pensée est ma pensée.
Abram.– Et sa monnaie est ta monnaie. Ton atelier ne te suffisait pas, il fallait que tu te fabriques une fabrique. Une fabrique ne te suffisait pas, il t’a fallu deux fabriques.
Hamber Salomon.– En Allemand, J’ai défendu ma patrie allemande. J’ai fait la guerre.
Abram.– Oui, dans l’intendance.
Salomon.– Au front, sergent. J’ai fait Verdun et la Somme.
Abram.– Gradé, je parie.
Salomon.– Capitaine.
Abram– (éclatant de rire) Capitaine. Il était officier, à cause de lui l’Allemagne est vaincue, il en réchappe, et il s’en vante. Il mène le pays à la catastrophe, il y a un million de morts, sauf le Youpin… … J’imagine comme soigneusement tu as économisé ton précieux sang. Pour bien t’imprégner de la boue que tu es, à l’avenir, à l’appel, tu te mettras à plat de tout ton long.
Hamber Salomon se met à plat ventre. Abram s’essuie les semelles sur les côtes de Salomon. Abram , consultant sa liste, va à Reiterknecht.
Abram.– Témoin de Jehovah. Vas-y, les yeux blancs, prêche. (Reiterknecht se fige au garde à vous) Je te donne le tour de manivelle : « Frères écoute l’Agneau qui te parle
Reiterknecht.- (extatique) « Frère, écoute l’Agneau qui te parle : « Ne sais-tu pas que moi, Jésus, qui suis tout amour, je suis derrière ta porte, et que j’attends que tu m’ouvres ? Ouvre-moi, afin que je m’asseyes à ta table. » Frère, Jésus t’aime tel que tu es, pécheur, non pécheur, il ne veut qu’une chose, c’est que tu l’aimes autant que tu l’aimes. Réponds-lui : « Amen, entre, Seigneur Jésus. »
Abram.– Bla bla bla, bla bla bla. Passe aux commandements.
Reiterknecht.– Le premier commandement est : tu ne tueras pas, a dit le Seigneur.
Abram.– Bon. C’est pas le meilleur. C’est à cause de lui que tu es ici. Suivant.
Reiterknecht.- Tu ne commettras pas d’adultère.
Abram.– Bien. (à tous, hurlant) Travail, famille, patrie, le nouvel ordre moral. Heil Hitler. (comme faisant le geste à la chorale)
Tous.– (criant) Travail, famille, patrie, le nouvel ordre moral. Heil Hitler.
Abram.– (à Reiterknecht) Suivant. (de la main, il fait semblant de tourner une roue)
Reiterknecht.- Tu ne voleras pas. Tu respecteras la parole donnée. Tu obéiras aux ordres de tes supérieurs. Tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé.
Abram.– Ah ça, ça me plaît comme tout. (il applaudit) Ce que j’aime, chez les Témoins de Jehovah, c’est que c’est carré. Tu ne voleras pas, tu obéiras aux ordres de tes supérieurs, tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé. Quelques soient les conditions, c’est la loi. C’est ce qui fait la réputation des Témoins de Jehovah chez nos officiers et chez leurs femmes, parce que ce sont les exactes qualités que les maîtresses de maison réclament de leur femme de ménage. … … Le capitaine Dietrich réclame un Témoin de Jehovah comme bonne d’enfants : je te donne l‘emploi.
Reiterknecht.– Le détenu n°09 Reiterknecht, Témoin de Jehovah remercie le sergent.
Abram.– Schiesser, conduis bo-bonne à sa patronne.
Schiesser sort avec Reiterknecht, et revient seul. Abram, continuant de passer dans les rangs, consultant sa liste, s’arrête devant Ingo. Ingo se jette à terre devant Abram, qui, effrayé, recule, et sort son pistolet.
Ingo.– (humblement ) Ma place est à terre à vos pieds, Seigneur Commandant.
Abram.– (rassuré, riant) Je ne suis pas commandant, bourricot.
Ingo.- Les Bohémiens sont une souillure pour les yeux du Commandant. Je demande au Seigneur Commandant, comme une grâce, de m’ôter de ses yeux, et pour m’ôter de ses yeux, de m’ôter l’existence.
Abram.– (agitant son pistolet, riant, montrant aux SS de la tribune Ingo à ses pieds) Ah ha. Hein ?
Ingo.- Je supplie le Commandant, comme une prière, de se libérer .de moi. Le Seigneur Commandant peut tout, il n’a qu’à vouloir. Je l’implore de nettoyer ses yeux de ma tache. Je suis un péché vivant, qui vit dans le remords de lui Je ne requiers qu’une grâce : que sa main me donne le coup de grâce.
Abram.– (aux 11) Que certains prennent leçon. (à Ingo, lui donne un petit coup de pied de la pointe de sa chaussure sur l’épaule) Je retiens l’offre. En attendant, dans ta stalle, âne.
Ingo se relève, et courbé, à reculons rejoint sa place. Poursuivant son tour, consultant sa liste, Abram, s’arrêtant devant Bettler.
Abram.- Ce grand-là, Zwicker, ni Welsch ni Schwowe, ne dit pas un mot, mais il n’en pense pas moins. Il réfléchit (il lui enfonce la cravache dans le ventre) A quoi ?
Bettler.– Je ne réfléchis pas, sergent.
Abram.– Menteur. Tu es ailleurs. Tu médites.
Bettler.– Aucune partie de moi n’est ailleurs qu’ici, sergent.
Abram.- Tu montres un visage de bois. Qu’est ce qui se cache sous ce masque ?
Bettler.– Celui qui est sous la menace cherche à s’adapter à la situation, pour autant qu’on veut bien le laisser en vie. Il cherche à être comme on désire qu’il soit.
Abram.– Ce qui m’impressionne chez toi, c’est que tu es plus grand que moi. Pour dissiper mon sentiment d’infériorité, désormais, tu te mettras à genoux. (Bettler s’agenouille). A la bonne heure (lui frappant la tête avec sa cravache) Je peux taper sur ta tête d’œuf. (il frappe à plusieurs reprises en riant)
Passant, Abram s’arrête à Kaefferkopf.
Abram.– Toi, je te vomis.… ..Tiens, crache-toi à la figure. (Kaefferkopf, pendant la tête à droite et à gauche, essaie en vain) Stupide Inspecteur, lève la tête droit vers le ciel, crache. (ce que fait Kaefferkopf, tout de suite le prévenant, hurlant) Stop, reste comme ça. Que ton crachat sèche sur toi, afin que tu le sentes tirer sur ta peau.
Kaefferkopf obéit. La caméra fixe le visage de Kaefferkopf.
Kaefferkopf.- (off, rageur) Tu ne te doutes pas comme le ciel va te tomber sur la tête. Puis la caméra reprend sa position.
Muth, visiblement pris de besoin, ne pouvant plus se retenir, se met au garde à vous
Muth.– Le prisonnier n°07 Muth Amand, homosexuel demande au sergent l’autorisation d’aller aux toilettes.
Abram.– Ne fais donc pas la chochotte quand tu parles. Parle comme tout le monde : tu veux faire pipi ou caca ?
La caméra fixe le visage de Muth.
Muth.– (off) Comme il connaît l’art d’humilier.
La caméra reprend sa position.
Muth.- (pas trop haut) Caca.
Abram.– On dirait que tu as honte. C’est une fonction physiologique comme une autre. Aussi fort que ça pue. (hurlant) Caca.
Muth.- (fort) Caca.
Un silence. Abram toise Muth, de la cravache il lui soulève le menton.
Abram.– Tu n’as plus personne pour t’enculer à l’endroit, tu veux t’enculer à l’envers ? Tu veux te masturber le fion ? Tu veux te la sentir passer ? Minute de bonté : va.
Muth sort
Abram.– Elevons les yeux et les cœurs, frères, notre petite camarade s’envoie en l’air.(tous lèvent les yeux au ciel, au bout d’un moment, Muth revient) Tu t’es donné ta petite fête ? Je te parle, homon-culus ?
Muth.– Oui, sergent.
Abram se tourne brutalement vers Bock.
Abram.– Bock, j’ai vu ta tête tourner vers le camp. Où est-ce que je t’ai dit que les choses se passaient ? Là-bas, ou ici ?
Bock.– Je n’ai pas tourné les yeux, sergent.
Abram.– Diras-tu que je mens ? Schiesser, au menteur, un coup dans la fesse.
Schiesser vise avec son fusil la fesse de Bock, tire. Bock crie d’un léger cri, s’affaisse.
Abram.- (riant, à Bock) Debout, douillet.
Bock essaie de se relever. La caméra visionne le visage de Muth.
Muth.- (off) Plutôt n’être plus, qu’être avili jour après jour.
La caméra reprend sa position. Muth va à Bock et aide le blessé à se relever.
Abram.- (à Muth) L’efféminé veut en remontrer et joue à l’homme ? Ce n’est pas de la bravoure, c’est de l’ostentation de bravoure.(Il tue Muth) A cause de la rodomontade de leur petite camarade, tout le block sera privé de dîner ce soir… ... Pompes funèbres Maccabée Hamber frères. C’est jour de lessive. Ma femme doit mettre à sécher du linge. (indiquant le corps de Muth) Mettez la tarte au four.
Les deux Hamber prennent le corps et l’emportent. Abram sort de sa poche une liste et barre un nom
Abram.– Assez ri. (hurlant) En rang par deux. Ei zwo, ei zwo. Schiesser.
Schiesser , fusil en main, suit le groupe. Ils sortent du camp par la porte du camp.
Scène 3.
La route vers la carrière. La caméra suit Schiesser étant derrière, la troupe des 1o, qui longent un fossé plein d’eau.
Abram.–Halte.. ..Juif, où est le Juif ? (à Bock) Dis-moi, Juif, que tu es un sale Juif.
Bock.– Sale Juif est mon nom.
Abram.– Développe.
Bock.- Juif est le nom impropre, sale Juif est le nom propre. Sale Youpin, sale Youtre sont les noms qui me définissent.
Abram.– ...Le sergent va te faire une grâce. Il va t’offrir de te convertir à la propreté.. Bock, ma Suzanne, (montrant le fossé plein d’eau) ton bain est coulé, non sous un acacia, non sous un tremble, mais sous un sapin. Trempette.
Bock.- (la caméra visionne le visage de Bock, pendant que :off, priant, les yeux et les mains vers le ciel) Merci, Seigneur, de m’offrir de vous prouver, que je me hais en proportion que je vous aime.
La caméra recule de nouveau derrière le groupe.
Abram.– Dépêche-toi, il va pleuvoir.
Bock saute dans la mare. Du pied Abram pousse sa tête dans l’eau. Siewert se détache des 11 et va vers le fossé.
Abram.- (qui fait semblant de ne pas le voir, aux 10, éclatant de rire) En avant, marche, ei zwo, ei zwo, ei zwo.
Siewert aide Bock à sortir de la mare.Schiesser reste à l’attendre. Bock se racle de la main la figure, la veste et le pantalon. Ils sortent en courant.
Scène 4.
La carrière. La caméra visionne tout, d’une peu haut, Schiesser, fusil en mains, Abram et les 12.
Abram.– Halte. .. .. Hier, vous aviez fait œuvre utile. Avec application vous avez scié et empilé les bûches : la beauté des piles trahissait votre plaisir. Vous avez aimé, mais moi j’ai pas aimé que vous ayez aimé… ..Sommes-nous sur terre pour travailler ? L’art est ce qui parachève l’existence. Or, quel est le sommet de l’art ? L’inutile. .. .. (à Schere) Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ? Tu es dans ta tête, espèce de veau. Répète la dernière phrase que je viens de dire.
Schere.– Je ne vous offenserai pas, sergent.
Abram.– (hurlant) Tu m’offenses, si tu ne m’obéis pas.
Schere.– Vous avez dit : tu es dans ta tête, espèce de veau.
Abram.- (examinant les 12,passant dans les rangs, à tous) A certains couvercles qui frémissent, je sens que certains bouillent de rire au fond de leur casserole. Qu’ils prennent garde, que je ne leur coupe pas le gaz. (à Schere) La phrase avant celle-là.
Schere.– Vous avez dit : Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ?
Abram.- (observant les visages pour voir si personne ne rit, hurlant) Avant celles-là.
Schere.–Vous avez dit : quel est le sommet de l’art ? L’inutile.
Abram.—Heureux sois-tu d’avoir bonne mémoire. .. ..Créez rustres. Vous inspirant des primitifs, laissant, comme eux trace éphémère de votre éphémère existence, vous allez élever un cairn. … Chacun aura à honneur de choisir une belle et lourde pierre, de la porter avec grâce, et de la poser d’un beau geste. (il singe un pas, un geste de danseuse) L’art moderne est gestuel, ou n’est pas. Soyez pris de fièvre créatrice, créez dans l’enthousiasme. (ils le font tant bien que mal)
La caméra s’approche des frères Hamber. Hamber David, ayant soulevé une pierre, la repose, et se tient après. Hamber Salomon se place entre lui et Abram.
Salomon.- Qu’est-ce qui t’arrive ?
David.- (montrant sa tête) Coupure de secteur. La lumière s’éteint. (Il se penche et se ressaisit de la pierre)
Salomon.– (s’interposant pour cacher son frère) Prends une pierre plus petite. Singe l’effort.
Ce que fait David. La caméra s’éloigne vers l’un peu haut.
Abram.- (qui regarde le tas grandir) Stop. Stop, stop, stop. Pas une pierre de plus. Vous devriez sentir cela, paysans… Appréciez. Reculez. Penchez la tête. (tous font comme lui) De l’autre côté. A l’envers. Admirez. Clignez un œil. .. .. Crée-t-on pour la gloire ou pour la jouissance de créer ? Le véritable art est gratuit et éphémère. Tout art nouveau doit faire place à l’art nouveau nouveau, tout art contemporain, à l’art contemporain contemporain. Remettez tout ça où c’était.
Tous s’activent. La caméra s’approche d’Hamber David.
Hamber David.- (bas à Salomon) Comme il sait l’art de nous désespérer.
La caméra reprend toute la scène d’’un peu haut.
Abram.- (hurlant) En rangs. (tous courent se mettre en rangs) Vorwärts. Ei zwo ei zwo ei zwo.
Ils sortent, s’éloignent.
Séquence 2
Scène 1.
La caméra prend son envol et atterrit sur la Kommandantur, proprement dire. Le bureau du commandant. Une table de conférence, avec un dossier à la place du Commandant, en bout de table. La caméra est placée derrière le commandant assis à son bureau. Entre le capitaine Zange. Le Commandant se lève.
Zange.– Heil Hitler.
Le Commandant.– Heil Hitler.
Zange.– Vous m’avez fait demander, commandant.
Le Commandant.- (se voulant familier, s’asseyant devant Zange sur le bord de son bureau et croisant les bras) Que vaut-il mieux, selon vous, capitaine, qu’un commandant ait trop de scrupules ou pas assez ?
Zange.– Trop de scrupules de cent fois.
Le Commandant.– .. .. Dieu sait, capitaine, comme j’aime quenous nous aimions.
Zange.– S’il vous plaît, commandant.
Le Commandant.–(hésitant) … … Le capitaine comptable Schraube, m’a signalé, dans les comptes, une bizarrerie mathématique. Je ne vous apprendrai pas, capitaine, que, sur les inactifs, dont nous nous défaisons, nous récupérons les couronnes dentaires en or, lesquelles sont fondues en lingots, lesquels sont livrés au Ministère de l’Economie, puisque c’est vous l’officier chargé de cette récupération.
Zange.– Je vous écoute.
Le Commandant.–(hésitant) Euh. Lorsqu’à votre arrivée, vous avez été nommé à ce poste, vous aviez fait la remarque, qu’il vous semblait hasardeux de confier le ramassage de ces couronnes à des sous-officiers, qu’il vous semblait plus sûr de confier la tâche à un officier.
Zange.– Je le pense toujours.
Le Commandant.– Je vous ai approuvé : aussi vous ai-je confié aussi la tâche du ramassage. ..(il tousse) … Or, d’après le capitaine Schraube, si, avant cette date, sur X inactifs était récupérée Y de masse d’or, sur les 2 X inactifs que nous touchons à présent, il est toujours récupéré le même Y de masse d’or. Ce qui veut dire que depuis votre nomination à ce poste de ramassage, nous récupérons 2 fois moins de couronnes en or.. Selon le capitaine Schraube, la progression aurait dû être géométrique.
Zange.– Autrement dit, vous m’accusez.
Le Commandant.– Est-ce que j’ai dit cela ?
Zange.- (reculant de deux pas en arrière, claquant des talons) Je vous donne avis, commandant, un, que je porterai tout à l’heure votre accusation à la connaissance du Conseil des Officiers, deux qu’aujourd’hui même je porte plainte contre vous, auprès du tribunal militaire du Corps Noir des SS, pour dénonciation calomnieuse. Commandant.
Il claque des talons et fait demi-tour. Le Commandant va après lui, lui saisit le bras, le retient.
Le Commandant.– Capitaine, je pensais si peu vous accuser que je vous ai demandé un entretien privé.
Zange.– (au garde à vous) Je vous somme de faire perquisitionner sur le champ ma maison, de faire saisir mes cahiers comptables et les extraits de mes comptes bancaires ...
Le Commandant.– (le priant) Capitaine
Zange.- ..Plutôt que supposer que les arrivées des déportés riches se raréfient, et que se multiplient les arrivées de déportés pauvres, vous préférez accuser un officier du Corps Noir des SS, de vol sordide de chicots arrachés dans les bouches de leurs cadavres.
Le Commandant.- (lâchant du lest) Capitaine, je retire ce que j’ai dit. Je fais amende honorable. .. .. Dites-moi que vous oubliez. (le priant) Capitaine.
Zange.– A condition que vous me releviez de mon poste.
Le Commandant.– Cela voudrait dire, aux yeux de tout le camp, que je vous soupçonne. Soyez généreux, pardonnez-moi ma méprise. Je me fie si bien en vous, que je vous charge de gérer, en plus, les devises récupérées dans les portefeuilles.
Zange.– Pour vous donner de quoi me soupçonner deux fois plus.
Le Commandant.– Je vous donne plutôt de quoi ne plus vous soupçonner du tout. … … Oubliez ce qui s’est passé entre nous.
Zange.– Nous verrons.
Le Commandant.- (tendant la main) Amis comme avant ?
Zange.– (refusant de la lui serrer) Nous verrons.
Scène 2.
Zange va vers la double porte : entrent une secrétaire qui s’assied à une petite table à part, et qui rapportera le Conseil, puis les Officiers , Kelch en premier, qui plaque un mouchoir ensanglanté sur le nez en essayant de le cacher, puis Schraube, Dietrich, Baudis, Chorknabe, qui se mettent debout derrière leur chaise. La caméra le suivant, le Commandant va vers Kelch, lui prend le bras, l’amène à part.
Le Commandant.–(lui montre le mouchoir)Kelch.
Kelch.– (se mettant de côté, et essayant de passer inaperçu) Le maladroit habituel. Je me mouche trop fort, c’est immanquable, mon nez coule comme une fontaine. Est-ce assez dégoûtant. (le suppliant)S’il vous plaît.
Le Commandant lui montre les deux minces morceaux de sparadrap sur l’endroit de la barbe.
Kelch.- (cachant les deux sparadraps de la main) Mon habileté habituelle : je me suis rasé de trop près. (suppliant) Par pîtié.
Reculant, en cachant des autres officiers son visage, Kelch va prendre place derrière sa chaise. La caméra reprend sa position derrière le commandant, qui va s’asseoir en bout de table
Le Commandant.– Heil Hitler
Tous.– Heil Hitler. Tous s’assiéent.
Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte. (saisissant une feuille) Communiqué du Ministère de l’Information et de la Propagande « Avis est donné à tous les commandants des camps, avec mission d’en faire part au Conseil des Officiers. Sur ordre du Führer, la Wehrmacht lance un ultime formidable assaut sur tous les fronts. Sous peu, l’Allemagne aryenne aura triomphé de toute nation, de toute race, de toute religion. Sous peu, l’Allemagne sera maîtresse du globe. »
Dietrich.– … …(levant la main) Traduction : les Russes ont repris Stalingrad, les Américains ont débarqué à Casablanca.
Le Commandant.– Capitaine, vous avez l’esprit curieusement fait. Un promeneur fait un faux pas et tombe, que fait-il ? Il se relève aussitôt, regarde autour de lui pour voir si on l’a vu, frotte son pantalon, et continue son chemin comme si de rien n’était. Dieu sait, combien d’obstacles le Führer a rencontrés sur son chemin : il les a tous ou contournés, ou survolés, ou détruits. Apparemment, pour certains, tout grand homme est trop grand.
Dietrich.– Commandant, un vrai soldat est celui qui affronte la réalité dans sa vérité. Celui qui cache à un officier la réalité, le méprise, parce qu’il suppose que la réalité dévoilée aurait une incidence sur sa loyauté.
Le Commandant fait un signe pour dire qu’on s’en arrête là. Sur un signe de Le Commandant, la secrétaire prend note.
Le Commandant.– (prenant la feuille suivante, en y jetant des coups d’oeil) Lettre du Kapo du block 00 Siewert, adressée au Reichsführer, sous le couvert du Commandant du camp. Elle est écrite dans les formes réglementaires. Je la résume. Il se plaint des agissements du sergent Abram. Il l’accuse d’avoir une tête de Turc, un juif nommé Bock, et de le tourmenter pour le plaisir : il l’a contraint de grimper à un arbre, en le cinglant à coups de cravache, alors que le nommé Bock n’était visiblement pas de force à y grimper ; il l’a contraint de sauter dans un fossé plein d’eau glacée, et du pied lui a poussé la tête dans l’eau, pour le noyer. (lisqant) Le Kapo Siewert se permet de rappeler la directive suivante du Reichsführer Himmler aux officiers des camps : le Reichsführer ordonne aux SS des camps de se garder de toute compassion pour les souffrances des détenus, et de toute délectation à les faire souffrir, toutes deux passions préjudiciables à la santé des SS.
Chroknabe.– Les autres kapos jouent au satrape, les prisonniers sont comme leurs esclaves, et celui-là joue au chevalier blanc, et rompt des lances pour un Juif.
Le Commandant.- .. .. (à la secrétaire) Faites entrer le sergent Abram.
Entre le sergent Abram, la copie de la plainte de Siewert en main.
Abram.– Heil Hitler.
Le Commandant.– Heil Hitler… … Vous avez pris connaissance de la copie de la lettre du kapo Siewert au Reichsführer, sergent ?
Abram.– Oui, mon commandant.
Le Commandant.– Que dites-vous pour votre défense ?
Abram.– Commandant, les Bons Pères nous contraignaient de prendre des douches froides, de nous coucher tout nus sur le sol glacé, de nous fouetter de nos ceintures. Ils voulaien