Hitler-suite

 

PREMIERE PARTIE.

 

Séquence 1

 

Scène 1

La place d’une gare de campagne. La caméra embrasse la place et la gare, toute proche. La double porte de la gare est ouverte, par elle, on voit la double porte qui donne sur le quai. Le sergent Kuntz sur le quai 1, et son escouade sur le quai 1 et le quai 2.

Entrent sur la place de la gare,le Commandant et le lieutenant Baudis. Tous deux se saluent Heil Hitler. Puis le Commandant serre la main de Baudis.

Le Commandant.– Comme avez-vous trouvé votre maison ? Avez-vous bien dormi ?

Baudis.– Silence d’église. La maison est un palais.

Le Commandant.– Je forme le vœu que vous vous plaisiez chez nous. .. .

Le Commandant a les yeux fixés sur la voie, à pas pressés, va sur le quai, descend sur le ballast, revient, tenant dans sa main gantée une poupée par son unique jambe, hurlant.

Le Commandant.- Sergent Kuntz.

Le sergent Kuntz entre, salue en claquant les talons.

Le Commandant.– Comment appelez-vous ça ?

Kuntz.– Une poupée.

Le Commandant.– C’était sur le ballast, contre la rampe. Quelle incurie. Huit jours de prison.

Kuntz.– (rectifiant sa tenue) Commandant.

Le Commandant lui tend la poupée, qu’il prend. Le Commandant lui fait signe d’aller. Kuntz fait un demi-tour réglementaire et sort.

Le Commandant.- (à Baudis) Lieutenant, vous a-t-on mis au courant de ce qui se passait chez nous ?

Baudis.– Il nous a été dit, qu’ils préféraient nous le laissez découvrir.

Le Commandant.– Quand ils ont à en parler, comme ils prennent des gants. … … Ne me dites pas qu’il n’y avait pas des bruits qui couraient.

Baudis.– Nous étions laissés à nos inquiétudes.(Le Commandant interroge du regard Baudis) Tant de populations déplacées dans une même contrée, il fallait bien qu’à un moment soit dépassé le seuil de saturation. Le

Commandant.– Lieutenant. .. Quand les soldats envahissent un village, qu’ils avancent dans les rues, vous savez vous-même qu’ils épient, derrière les rideaux, femmes, enfants, comme autant de silhouettes menaçantes. Selon la Convention de Genève de 1804, les soldats ont pour obligation d’épargner la population civile, mais la réciproque est-elle vraie ?.. .. Combien d’enfants porteurs de messages ? Combien de femmes autant de Mata-Hari ? .. .. Et puis, quel est ce paradoxe ? On dépeuplerait le pays de ses soldats, et on épargnerait de quoi le repeupler ? A quoi sert de gagner une guerre, si on épargne ce qui vous fera perdre la suivante ? D’une nation, les hommes sont le début, les femmes la suite, les enfants la fin : il faut la détruire entière... ..J’ai toujours pensé que c’était une étrange idée que penser que la vie d’un enfant ou d’une femme était plus précieuse que celle d’un homme : au nom de quoi .… ... L’idée neuve du Führer, c’est de vouloir une victoire longue et durable, suivie d’une longue et durable paix. S’il a fixé à la Wehrmacht la tâche de se défaire des soldats par les armes, il nous a fixé, à nous, la tâche de nous défaire de leur reproduction. Voilà ce que ces Messieurs vous ont tu.

Baudis.– C’est une chose qu’on peut comprendre.

Le Commandant.- C’est simple à penser, mais c’est moins simple à faire. Rien n’est plus éprouvant que d’anéantir de sang froid des vieillards, des femmes, des enfants désarmés. Aussi, pour nous aider, j’ai inventé un subterfuge. D’abord, nous les laissons le plus longtemps possible dans l’ignorance de leur fin. Ensuite, quant à leur fin proprement dite, nous la faisons faire par des détenus juifs.

Baudis.– C’est d’une logique parfaite.

Le Commandant.– Je vous savais étudiant. Je suis heureux de vous découvrir intelligent… .. (pointant le doigt)

Le train. On entend halètement et sifflement d’une locomotive qui s’approche. La caméra le suivant, le Commandant entre dans la gare, et approche Baudis d’une fenêtre de la gare, garnie d’un rideau, à travers lequels ils assisteront à l’arrivée du wagon. On entend les wagons rouler lentement, le train se présenter à reculons, et s’arrêter de façon qu’on ne voit que le fourgon de queue. A travers l’étroite ouverture supérieure, grillagée de barbelés, on voit des visages. Tout est vu par la fenêtre. Le Commandant et Baudis se penchent de côté, pour voir en enfilade tout le train.

Le micro.– Terminus du train. Les prisonniers sont arrivés à destination. Il est demandé aux prisonniers de laisser leurs bagages dans le train.

On entend coulisser les portières des fourgons.

Voix des SS.- (au fur et à mesure que les portières coulissent) Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen. Absteigen…

Bruits d’une foule, qui descend des wagons sur le quai.

Le micro.– Il est demandé aux prisonniers de se ranger en une colonne sur la rampe. Il va être procédé à leur tri.

Des SS se placent de part et d’autre du fourgon de queue. Un employé des chemins de fer fait coulisser la portière de ce fourgon à son tour : en descendent douze prisonniers. Baudis se penche pour voir comment s’effectue le tri, puis se redresse. Avec le halètement de la locomotive, le train redémarre toutes portières ouvertes.

Le Commandant.–… … (faisant signe à Baudis d’écouter) Observez-vous un trouble quelconque ? .. (prenant Baudis par le bras, l’approchant de la fenêtre, et indiquant ce dont il parle) Le capitaine Schraube classe, à gauche les actifs, les hommes sains et valides destinés à la partie concentration, à droite les inactifs, destinés à la partie extermination… … (Baudis se taisant, se détournant, le Commandant le tire par la manche) Observez la laideur générale, l’attitude moutonnière. Si vos yeux tombent par hasard sur une femme belle et propre, ayez le réflexe de penser que ce doit être une Judith, prête à vous décapiter.

Le micro.– Il est demandé aux douze prisonniers du wagon de queue de rester groupés. Un sergent va les prendre en charge.

Par le quai, entre dans la gare le sergent Abram, qui salue réglementairement le Commandant.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler. (à Baudis, il le présente) le sergent Abram.

Baudis et Abram se saluent en claquant les talons, Abram en inclinant en plus la tête.

Abram.- Avec votre permission, commandant, je vais chercher les dossiers de mes galopins.

Le Commandant.– Faites. (Sort Abram).(à Baudis) Expédions ceux que nous expédions. Venez.

Ils sortent.

La caméra passe sur le quai. Elle visionne le groupe des 12 prisonniers, au loin la file des vieillards, des femmes et des enfants. La caméra se fixe sur le visage de Bettler, pendant que :

Bettler.- (off, en chuchottement de micro, qui vient de nulle part) Un peu d’argent, 3 livres, un carnet, un crayon, c’est tout. Je suis laissé à la charité de gens qui ne sont pas charitables. … … Au lieu de te plaindre, ne ferais-tu pas mieux d’exercer ton esprit ?.. .. Nous faire voyager à 80 dans des wagons à chevaux pendant deux jours et deux nuits, sans manger ni boire, et au micro un chef de gare nous accueille, comme si nous étions des voyageurs ordinaires. A quel pire devons-nous nous attendre ?.. .. ..(Il se met sur la pointe des pieds)..Ils nous trient, femmes d’un côté, hommes de l’autres, ils nous destinent à des fins différentes… …(on entend un coup de sifflet, la file des vieillards, des femmes et des enfants se met en branle) Adieu, chère moitié de l’humanité. Nous voilà vieux garçons.

La caméra se fixe sur le visage deVon Hohenstaufen, qui est de haute taille. pendant que :

Von Hohenstaufen.- (off) Qui ne connaît les Hohenstaufen, et pourtant qui me reconnaît, moi ? Un promeneur innocent, pris dans une manifestation, raflé avec les manifestants, quand, au commissariat il déclinera son identité, j’imagine les excuses présentées, les honneurs rendus, une nomination peut-être offertes.

La caméra fixe à mi-corps Hamber Salomon et Hamber David hésitants. Soudain Hamber Salomon va vers Hamber David et lui tend les mains. Dans un élan, Hamber David lui tend les siennes.

Salomon.– David. David.– Salomon. Vieux frère. Je t’avais offensé autrefois

Salomon.– (affectueux) Une chiquenaude, en comparaison des beignes que ces Messieurs se préparent à nous administrer. Oublions. … Qu’est ce que tu en dis? On a tout fait pour n’être plus Juifs, et par le fait de non-Juifs, derechef on est re-Juifs.

David.– .. .. Tu as changé de lunettes ?

Salomon.- ((il ôte ses lunettes, les essuie sur sa manche) Ils ont volé tous mes biens, mais les ânes, ils m’ont laissé le plus précieux. (Il les remet)

David.– Ta femme, tes enfants ?

Salomon.– Hors de leur portée. Ta.Miléna ?

David.– A la campagne, en sûreté. Et tes usines ?

Salomon.– Plus d’usines, nationalnazifiées… … Tu vas rire : je m’étais inscrit au parti nazi. Si ce Monsieur n’avait pas été antisémite, je serais SS à cette heure, et, vieux rêve juif, je massacrerais des chrétiens… … Nous ne sommes plus un, nous sommes deux.(tous deux s’embrassent)

La caméra fixe Nichts à mi-corps, avec à l’arrière Kaefferkopf. Nichts, timide, hésitant, ose s’approcher de Kaefferkopf. Schere, à côté d’eux, suit l’entretien.

Nichts.– Monsieur l’Inspecteur Général.

Kaefferkopf.- (toise Nichts) Mm ?

Nichts.– Nichts Sénèque. (Kaefferkopf se détourne) .. ..Vous ne vous en souvenez plus, vous m’avez fait l’honneur de serrer ma main, lors de la remise du cadeau des employés, à votre anniversaire.

Kaefferkopf.– (le dos tourné) . … Puisque vous me connaissez, si personne ne me reconnaît, je vous demanderais de témoigner qui je suis.

Nichts.– Si je peux vous rendre service, j’aurais servi au moins à quelque chose.

Kaefferkopf.– Mais ne le faites pas de votre propre initiative, cela pourrait me desservir.(il se détourne)

Nichts.– J’étais l’homme le plus apolitique qui soit, et j’ai été arrêté comme si j’étais un affreux communiste. (Kaefferkopf n’écoute pas)

Schere.- (à Nichts) Tu étais apolitique, ah ha ?

Nichts.– Je vous jure.

Schere.– Hitler est élu ? (il agite les mains, comme pour dire que cela ne le concerne pas) Je suis apolitique. Ils m’arrêtent, sans que je sache pourquoi ? (idem) Je suis apolitique. Ils me mettent dans un camp de concentration ? (idem) Je suis apolitique… … Tu ne t’opposes pas ? Donc tu approuves

Nichts.– Qu’est-ce que j’y ferais ? Qu’est– ce que je peux ?

Kaefferkopf.- (à Nichts) Méfiez-vous de lui. C’est un communiste.

Schere.– (à Kaefferkopf) Parfaitement, je suis communiste. Contrairement à l’un et à l’autre, je sais pourquoi je suis ici.

Kaefferkopf.– Attendons la suite, camarade. Kaefferkopf se détache d’eux, Schere emmène Nichts.

La caméra glisse sur le visage d’Ingo, pendant que :

Ingo.- (off) Quelqu’un rigole. …(montrant les 11 autres) Ceux qui bannissaient le Bohémien du territoire de leurs communes,les voilà bannis, avec lui… ... Qu’est ce que je me marre. Qu’est-ce que je me marre.

La caméra glisse à mi-corps sur Reiterknecht, et ses voisins. Reiterknecht ferme les yeux fermés , vaticine.

Reiterknecht.– Frères, l’Agneau crie : « L’heure du jugement est proche. J’apporte le salaire que je vais payer à chacun en proportion de son travail. » (à Schere) Frère, écoute, ce que te dit l’Agneau : « Je connais tes travaux. Mais j’ai contre toi, que contre mon amour, tu ne me donnes pas le tien.  » (Schere tire sa manche, veut mettre de la distance, Reiterknecht le suit) L’Agneau dit encore : « Amoureux vain des choses et des êtres d’ici-bas, tu n’aspires qu’à une chose : à un amour qui ne te déçoive pas, Aime-moi, et je te donnerai la couronne de vie.

Schere.– Frère, je te réponds : Tu me les casses.

Reiterknecht.- (à Kaefferkopf) Frère, l’Agneau dit encore : «  Voici que le temps est proche. Que le pécheur pèche encore, que l’homme souillé se souille encore, que l’homme de bien vive encore dans le bien, que le saint se sanctifie encore. 

Kaefferkopf.– (d’une mine dégoûtée)Vous faites partie d’une secte. Otez votre main de mon bras.

Reiterknecht.- (à Bettler) A toi, mon frère.

Bettler.– Inutile de frapper à ma porte. J’ai déjà du monde.

Reiterknecht.- (à Zaccarias) Avec toi, mon frère.

Zaccarias.– (il le prend au collet) Si tu insistes, je ne te lâcherai pas avant que je t’ai déconverti. Reiterknecht ferme les yeux, ses lèvres remuent.

La caméra se fixe sur le visage de Bock, pendant que :

Bock.- (off, levant les yeux au ciel) Eternel Tout Puissant, tu m’as dit : Observe le jour du shabbat : travaillant en cachette, le dimanche, j’ai fait ma comptabilité. Tu m’as dit : Honore ton père et ta mère : je me suis rebellé contre mon père, j’ai crié contre ma mère. Tu m’as dit : Tu ne commettras pas d’adultère : loin de notre communauté, j’ai commis l’adultère avec une étrangère. Tu m’as dit : Tu ne voleras pas : j’ai volé de l’argent, et en vrai juif, j’ai pris toutes les précautions pour que de mon vol, il ne reste aucune trace. Tu m’as dit : Tu n’auras pas d’autres dieux que moi : j’ai adoré mon ventre. J’ai détruit moi-même mon temple de Jérusalem, il n’en reste plus que ce mur, devant lequel je me lamente. (se penchant comme s’il était l’Eternel) « Peuple indigne au front haut et à la nuque de fer, repens-toi. Voici venu le Temps des Expiations. » (priant, les mains tournées vers le ciel)Ecoute Israël : Yaveh Adonaï notre Dieu est le seul Yaveh. Tu aimeras Yaveh de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces. Que ces paroles que je te dicte restent désormais et à jamais dans ton cœur. Amen.

La caméra se fixe sur le visage de Zaccarias, pendant que :

Zaccarias.- (off, montrant tout le groupe) A quoi ressemble une démocratie ? A un obèse, qui meurt jeune d’embolie, de phlébite, d’infarctus, de rupture d’anévrisme, de diabète, d’overdoses. Vive Hitler qui lui fait faire du régime.

Entre le sergent Abram avec un dossier, d’où il sort une liste.. La caméra se trouvant derrière la tête d’Abram, voit tout le groupe.

Abram.– Je vais faire l’appel. Vous vous mettrez en rangs par deux. Bettler Benjamin, asocial. A chaque présent, Abram détaille celui qu’il appelle, avec la grimace adéquate.

Bettler.– Présent.

Abram.– Bock Zachée, juif.

Bock.– Présent.

Abram.– Hamber David, juif.

Hamber David.– Présent.

Abram.– Hamber Salomon, juif.

Hamber Salomon.– Présent.

Abram.– Von Hohenstaufen, asocial.

Von Hohenstaufen.– Présent.

Abram.– Ingo Steph, bohémien.

Ingo.– Présent.

Abram.– Kaefferkopf, asocial.

Kaefferkopf.– Présent.

Abram.– Muth, homosexuel.

Muth.– Présent.

Abram.– Nichts Seneca, asocial.

Nichts.– Présent.

Abram.– Reiterknecht Jérémie, témoin de Jehovah.

Reiterknecht.– Présent.

Abram.– Schere Eddie, Communiste.

Schere.– Présent.

Abram.– Zaccarias Narcisse, asocial.

Zaccarias.– Présent.

Abram.– (hurlant, sortant un fouet à petite mèche, et les fouettant au hasard) J’ai pas dit en troupeau, comme des cochons, j’ai dit en files, comme des cuillers d’argent dans leur étui. Que rien ne dépasse. … (Les prisonniers, à la hâte, se mettent en rangs, prennent leurs distances, se mettent au garde à vous. Von Hohenstaufen , qui se retrouve le 3ème, et qui, plus grand, dépasse de la tête) Hohenmachin, ta particule dépasse. (Il sort son pistolet, tire dans la tête qui dépasse, Von Hohenstaufen s’abat. Tous, saisis, se rectifient) Que ça vous serve le leçon (Il barre un nom sur sa liste) (criant) Schiesser, fais ramasser le crottin. (Schiesser retourne dans la gare, donne un ordre. 2 détenus viennent chercher le corps et l’emmènent par la gare). (hurlant) Vorwärts. Ei, zwo, ei zwo

La caméra zoome sur le visage de Bettler, pendant que.

Bettler.- (off) Il tue, il hurle. Il est de nouveau dans le ton. Il me tranquillise.

Ils sortent.

 

Scène 2.

La partie extermination du camp. A peu de distance, une rangée d’ifs épais, hauts d’1m30. Cachées par des ifs, la place devant la chambre à gaz, et la chambre à gaz. Femmes, enfants, vieillards , derrière les ifs et le long, sont en train de se dévêtir. Entre le Commandant et Baudis., dont le mi-corps entre, à droite et à gauche, dans le champ de de la caméra

Le Commandant.– Ne dirait-on pas des femmes pudiques, qui se cachent derrière un buisson pour mettre leur maillot de bain ? (Baudis, se détournant’écartant, le Commandant le tire par la manche) Imaginez derrière ces ifs la race, les disproportions, les difformités, la graisse, les couleurs suspectes, les furoncles, les abcès. … … .. .. ( On entend le grincement du déverrouillage et d’ouverture de la porte de la chambre à gaz) Ils entrent dans la chambre à gaz. (On entend un piétinement de pieds nus, puis le grincement de la fermeture de la porte et de son verrouillage, puis le sifflement du gaz, puis des coups sur la portière, des bruits d’escalade, puis une voix de femme au loin : Ils nous tuent. Ils nous tuent. Baudis se détourne) (Le Commandant lui saisissant de la main un bras, qu’il serre fort) Un soldat allemand, à la place des deux jambes deux moignons sanglants, l’os à nu comme un jambon qu’on désosse, qui se traîne , sous la pluie glacée, dans la boue. Un soldat allemand, en fourrant ses intestins dans son ventre ouvert, qui court en hurlant, sous le soleil torride, dans le sable brûlant. Pensez à ceux-là plutôt.(Derrière les ifs, on entend le bruit du déverrouillage et de l’ouverture des portes) Votre mort à vous, lieutenant, telles que les choses se présentent, risque-t-elle d’être aussi douce ? Relativisez. (l’entraînant)

Ils sortent.

 

Scène 3.

Le camp de concentration. Le block 0, à part du camp, dont on perçoit, à gauche, la rumeur, et la lumière diffuse. A gauche du block, non loin, se trouve la porte du camp. La place devant le block, avec un arbre sans feuilles. Adossée au block, une petite tribune de trois gradins. La caméra visionne le tout, devant la place. Le Commandant et Baudis paraissent de côté.

Le Commandant.– Le service d’identité judiciaire établit leurs fiches, les photographie de face, de côté, de profil, et leur tatoue, sur le bras gauche, un numéro matricule. (se plaçant de l’autre côté, il montre le block, la tribune, la place devant) Au lavoir, à la rivière, il fallait voir avec quelle violence ma grand mère, avec son battoir, frappait le drap qu’elle avait savonné ; quand elle l’avait rincé, comme elle tordait le drap à mort, pour finir, comme elle en giflait et claquait la planche : je vous garantis qu’aucun drap n’était plus propre… … Et mon économe de mère ? Quand le tube de dentifrice arrivait à sa fin, comme elle pressait des doigts le long du tube, l’escaladant comme à la varappe, pour en sortir toute la pâte. Non contente, après, comme elle éventrait le tube, pour récupérer les derniers vestiges. Je vous certifie qu’après, il n’en restait rien… …Quelles parfaites maîtresses de maison c’étaient tous les deux.

Le Commandant et Baudis montent dans la tribune, s’y asseoient.

Scène 4.

La caméra reste en de ça de la place. Entrent au pas les 11 prisonniers ; Abram, qui se place devant ; le soldat Schiesser, fusil en main, qui se place au fond, à côté de la tribune ; le prisonnier de droit commun Siewert, qui se place à côté de Schiesser. Les 11 sont tondus, habillés d’une veste et d’un pantalon de toile rayés usagés. Ont un triangle noir cousu sur le côté gauche de la veste Bettler, Kaefferkopf, Nichts, Zaccarias, une étoile jaune Hamber Salomon, Hamber David, Bock, un triangle violet Reiterknecht, un triangle rose Muth, un triangle brun Ingo, un triangle rouge Schere, un triangle vert avec un S Siewert.

Abram.- (hurlant) Ei, zwo, ei zwo, ei zwo, en rangs par quatre, triple distance. Halte. (Les 11 se rangent.)

Abram.– Siewert. (Siewert avance et se place sur la même ligne qu’Abram.) Je vais vous donner un porcher digne de vous, cochons. (présentant) Eddie Siewert, cambrioleur. Sa main droite avait le fâcheux travers de considérer la chose mobilière d’autrui avec l’intention d’agir en propriétaire de cette chose, ce qui le rendait coupable de délits. Mais comme sa main gauche, en plus, tenait une arme qui menaçait l’intégrité des personnes, cette circonstance aggravante a fait que ses infractions ont été qualifiées de crime.… C’est ce boueux que je vous donne comme kapo, ordures.

Siewert.- (claquant des talons) Si vous voulez bien, chef, je préfèrerais pas.

Abram.– Voyez, même lui, vous le dégoûtez. (à Siewert) C’est justement pourquoi.

Siewert.- (claquant des talons) C’est pas mon monde, chef.

Abram.– Tu comprends pas. C’est pas à eux d’entrer dans ton monde, mais à toi d’entrer dans le leur.

Siewert.– (claquant des talons) Je parle pas bien, chef.

Abram.– C’est ce qu’il faut. Eux parlent trop bien. Ils ont à amaigrir leur vocabulaire.

Siewert.- (claquant des talons) Ils savent plus de choses que moi, chef.

Abram.– Tu es mon homme. Eux savent trop. Ta tâche est de les dégénérer.. .. (aux 11) Ce voleur sera votre sergent de police. Ne vous risquez pas à voler, ce professionnel a l’œil à tout. (Il indique à Sieweret la dernière place qui reste au dernier rang.)

Abram, bombant le torse, tout en faisant quelques à droite et à gauche

Abram.- ( il se plante, montrant une petite brochure verte) Règlement du camp. (il lit, dans une petite brochure verte)«  Apprenez, mes frères quels sont les 4 degrés de l’humilité. Le 1er degré est l’obéissance sans délai : à peine l’ordre du Père Abbé, est-il exprimé, l’acte de son fidèle est exécuté. Le 2ème échelon de l’obéissance est de haïr sa volonté propre. Le 3ème échelon de l’humilité est de se soumettre en toute obéissance au Père Abbé. Le 4ème échelon de l’humilité est d’obéir même à des ordres durs et rebutants, voire même à souffrir toutes sortes de vexations, et de savoir garder alors patience en silence, en tenant bon sans se lasser ni reculer. » Règle de St Benoît, que nous adoptons telle, tellement nous la trouvons sainte et sage. …(les examinant) Dites. Il est hors de question que pendant que les corps sont là, vos esprits s’évadent. Tout de vous est prisonnier, corps et esprit : je vous veux toujours là, en entier. A trois : nous sommes là corps et âmes, sergent. Un deux trois.

Tous.– Nous sommes là corps et âmes, sergent.

Suivi de la caméra, Abram s’approche de Muth, se tient à distance avec une mine dégoûtée.

Abram.– (à Muth, faisant son tour, l’ai dégoûté) Ah. Le bagouzard… ... Ce Monsieur, bien que Monsieur, est marié à un Monsieur.. .. … Monsieur, bien que Monsieur, n’a plus les couilles à son cul, il a les couilles au cul de l’autre. … …Quelle est l’occupation de Monsieur dans la vie ? Creuser son petit trou.. .. de balle... .. (s’attardant derrière Muth) Voilà ce qui le motive : le fondement… ... Le siège de ses émotions : le siège. ..(hurlant) Muth. A 4 pattes. Fais le chien. (hurlant) Bock, à 4 pattes. Fais l’autre chien. (à Muth) Qu’est-ce que fait le chien, quand il rencontre un autre chien ? Il lui flaire le museau avant ? Nenni, il lui hume le museau arrière. Salue-l’autre chien, chien.

Muth à quatre pattes fait le tour de Bock, et lui hume le derrière. La caméra se fixe sur le visage de Muth, pendant que :

Muth.- (off, suppliant) Pâle et bel Antoine. Soleil éclatant de mes jours, douce lampe de mes nuits. Eau fraîche de mes étés, feu ardent de mes hivers. Mon absent présent, mon présent absent. Mon seul tout, mon objet unique.

Abram.- (va à Muth) Fi, le chien. Devant tout le monde. (du pied de côté, il pousse Muth, qui tombe) Debout, les chiens. A vos places. (Ils se lèvent)

La caméra fixe le visage de Muth.

Muth.- (off) Plutôt n’être plus, que subir de tels opprobres. (D’un coup de pied, Abram le pousse.)

La caméra reculée visionne de nouveau l’ensemble. Kaefferkopf fait un pas en avant.

Kaefferkopf.– Le détenu n°06 Kaefferkopf, asocial. sollicite l’autorisation de parler au sergent. (Abram le regarde sans mot dire) Le détenu Kaefferkopf est Inspecteur Général de la Poste,

Abram.– Mon cul

Kaefferkopf.– (protestant) C’est vrai, sergent

Abram.– Inspecteur Général mon cul

Kaefferkopf.– Inspecteur Général mon cul, poste qui est assimilé dans la Wehrmacht à commandant. Il pense qu’il s’est commis une confusion de nom, et en conséquence une erreur de personne. Il aimerait aider la Kommandantur à réparer la méprise. … .. Un employé de mes services, ici présent, peut confirmer mes dires. (Abram, des yeux, interroge le groupe.)

Nichts.– C’est un honneur pour le détenu n°08 Nichts, asocial, de témoigner pour M. l’Inspecteur Général.

Abram.– (à Nichts) Sais-tu que ton Inspecteur Général mon cul me reste en travers de la gorge ? Aide-moi à le faire passer. Flanque-lui une torgnole.

Nichts.– Le détenu n° 08, Nichts, asocial n’a pas en lui assez de forces, sergent.

Un silence.

Abram.– (à Kaefferkopf) Qu’est-ce que tu dis de ce refus d’obéissance, inspecteur Général? Suis-je l’autorité ou non ?

Kaefferkopf.– Vous êtes l’autorité, sergent.

Abram.– Ton employé refuse de m’obéir.

Kaefferkopf.– (à Nichts) Aucun être au monde ne peut accepter cela, Nichts.

Abram.– Montre à ton personnel comment il faut se conduire. Donne-lui un coup de pied au cul.

Kaefferkopf.-(à Nichts) L’inférieur n’a qu’un seul devoir, Nichts, obéir. J’espère vous retiendrez à l’avenir la leçon.

Kaefferkopf donne à Nichts un coup de pied au cul.

Abram.– (à Nichts) Convaincu, Cucul ?

Nichts.– Oui, sergent.

Abram.– Es-tu prêt à appliquer la leçon que ton supérieur vient de te donner ?

Nichts.– M. l’Inspecteur Général est pour moi la Loi et les Prophètes.

Abram.– (à Nichts) Je réitère donc mon ordre de lui flanquer une torgnole. Seulement, comme tu m’as désobéi, qu’il faut que je te punisse, tu vas lui donner non pas une, mais deux, torgnoles.

Nichts.– Oui, sergent.

Nichts se place devant Kaefferkopf, fait un petit geste d’excuse, et se met en posture. Malgré lui, Kaefferkopf lève les bras.

Abram.– (à Kaefferkopf) Monsieur ordonne à son employé d’obéir, mais s’oppose à ce qu’il obéisse ? Quelle est cette mutinerie ?

Kaefferkopf.–(baissant les bras) Je fais amende honorable, sergent.

Nichts lui donne deux torgnoles.

Abram.– Comme tu as fait une tentative d’obstruction, tu comprends qu’il faut que je te punisse ?

Kaefferkopf.– Je le demande, sergent.

Abram.- (à Nichts) Un double coup de pied au cul, un du pied gauche, et un du pied droit. (Nichts obéit.)

Abram.- (à Kaefferkopf) L’Inspecteur Général mon cul désire encore instruire la Kommandantur ?

Kaefferkopf.– (reculant à sa place) Le détenu n° 06 Kaefferkopf asocial retire sa demande, sergent.

La caméra approche du visage de Kaefferkopf, pendant que :

Kaefferkopf.- (off) A la loge du concierge, on est accueilli par des grossièretés, à l’étage, on est accueilli avec des égards.

La caméra visionne de nouveau l’ensemble. Abram s’arrête à Bock, se met devant lui.

Abram.- (de Bock) Avec leur barbe, est-ce qu’ils savent seulement qu’ils sont leur propre caricature ? Avoue que tu es laid, Bock ?

Bock.– Je suis laid, sergent.

Abram.- (fronçant le nez, détournant le visage) ... Quand je suis en face de toi, détourne ta tête. Empruntant la passerelle de l’air, j’aimerais bien que ta puanteur ne passe pas de ta bouche à mon nez.

Bock.- (tournant la tête) A vos ordres, sergent.

Abram.– A l’idée que tu malaxes ce vous et ce sergent avec ta salive, et que tu me le craches tout baveux à la figure, j’avale de travers. A l’avenir, tu me parleras à la 3ème personne. … … (faisant le tour de Bock) Tu es vraiment laid comme un singe. Comment, vous mariant entre vous, multipliant le même par le même, juif par juif, pouvez-vous vous faire juif au carré ? Ne voyez-vous pas que plus vous êtes laids, plus vous êtes laids ? ..(s’éloignant, le contemplant de plus loin) .. Petit, velu, quadrumane, (il lui montre le squelette d’arbre sur la place) fais moi le plaisir de retrouver tes ancêtres. Regrimpe l’arbre de tes origines. Monte, Bock.

Abram cravache Bock, qui peine à monter.La caméra se fixe sur le visahgede Bock.

Bock.- (off, priant) Le peuple juif, Seigneur, singe les attitudes du croyant. Il n’est que juste qu’il singe les attitudes du singe.

La caméra visionne l"ensemble du groupe. Tout en haut, Bock, qui n’en peut plus, se laisse tomber. Abram éclate de rire.

Abram.– Récréation terminée. (à tous, montrant le block) Lavage à grande eau, lit au carré. Au pas de course. Exécution.

Les 11 courent, en file, dans le block, où on entend qu’ils s’activent. De la tribune, le commandant fait le geste d’applaudir, Abram salue. Le Commandant et Baudis sortent, puis Abram, par la porte du camp. Schiess reste devant la porte du block 0.

 

 

 

Séquence 2

 

Survolant, la caméra atterrit à la partie Kommandantur. La Kommandantur elle-même, quartier villas, jardins des officiers, quartier villas, jardins des sous-officiers. Dans ce dernier quartier, Elle s’approche de la villa de Johanna et de Kurt Abram, dont elle donne la vue du jardin en friche, et de la terrasse.. Puis, la caméra au salon se fixe derrière la table coquettement mise, elle a vue au-delà de la table, sur la verrière, et à travers la verrière sur le jardin en friche. Johanna devant la verrière, guette l’allée , comme il ne se présente personne, elle a le visage inquiet. Enfin, son visage s’ouvre. La caméra se tourne vers le jardin : au fond du jardin paraît Abram.

Johanna.- (off) Ah, il vient.… … Ce que je crains comme tout, c’est qu’il s’arrête au passage à certaine maison. Les yeux de certaine femme de caporal, Rosette, sont sans cesse, à la recherche des siens. .… … J’ai choisi pour mari un beau garçon, mais j’ai pris garde qu’il soit inculte, immature, à principes, . Je me suis donné pour règle de vie d’avoir vis à vis de lui la tête froide, le corps pas trop chaud, d’user avec lui d’un service amoureux minimum. … … Je veux être l’épouse la plus chaste possible, pour avoir le mari le plus chaste possible. Je veux être maîtresse de moi, pour être maîtresse de lui. A mon âge, il n’y a plus qu’une chose à réussir : la famille. Il n’est pas question de laisser une Rosette semer le trouble.

Elle va vers l’entrée, elle ouvre la porte, accueille le sergent Abram d’un bref baiser sur les lèvres.

Abram.– Fêté chaque fois. (regardant vers la table) Me guettant, la table mise, le repas fait. Qui a meilleure épouse que moi ?

Johanna.– Quelle épouse a meilleur mari que ton épouse ?

La caméra visionnant l’ensemble, Johanna prend la vareuse de Kurt, la suspend, l’invite à prendre place. La caméra voit l’arrière de la tête de Johanna, et le visage d’Abram.

Abram.– Quoi de neuf ?

Johanna.- Miroir face à miroir : le même jour répété indéfiniment. La vie parfaite. (Elle lui présente les hors d’œuvre, il se sert.)

Abram.– Raconte-moi ta matinée, comme tu l’as vécue. Je veux refaire ton chemin avec toi. Ils mangent.

Johanna.– J’ai fait d’abord ce qui réclamait des forces fraîches : le repassage. Puis ç’a été le tour de laver la cuisine, la salle de bains, les toilettes. Ensuite, j’ai préparé le repas. Pendant que ça cuisait, (montrant le bureau) j’ai écrit aux filles, si tu veux ajouter un mot et signer. Ils mangent.

Abram.– Tu as pu lire un peu ? (Johanna fait un geste de la tête) Je connais ton appétit de lecture,. Tu ne sais pas comme ça me plaît d’avoir une femme qui lit : j’ai l’impression d’être moins sot.

Johanna.– … … Je ne pense plus tellement de bien de la lecture (Abram s’étonne du visage). Les livres vous sapent. A part les livres pratiques, Ils ne débouchent sur rien. Je préfère m’activer. Ils mangent.

Abram.– (hésitant)Tu es sortie ?

Johanna.- (off) Il me teste. (haut, comme d’une évidence) Tu a été assez gentil pour faire les courses.

Abram.- (off, joyeux) Elle n’a pas senti le besoin d’autre chose que de nous. (haut) Tu te confines dans un air confiné. J’aimerais que tu t’aères.

Johanna.- (off) Il veut me pousser à voir du monde, pour s’autoriser à faire de même. (haut) La forêt et le ciel par la fenêtre, toi quand tu es là, vous m’aérez tout juste ce qu’il faut. Elle place sur un plateau, le plat de hors d’œuvre et les assiettes et sortant de côté, va dans la cuisine.

La caméra visionne le visage d’Abram, pendant que :

Abram.- (off) Avoir pour femme, une femme de famille riche, diplômée, cultivée, honnête, fidèle, travailleuse, belle en plus, qui aurait dit que ce serait ma chance ?

Johanna revient avec l’ein-topf, qu’elle pose sur la table, dont elle sert son mari. Son mari leur sert à boire. Ils mangent.

Johanna.– Toi, au camp ?

Abram.– Ce n’est pas mal ce que je fais. .. Le commandant, qui faisait voir mon block au nouveau lieutenant, de loin a fait le geste de m’applaudir.

Johanna.– Je suis heureuse pour toi.

Abram.– … ... Nous oeuvrons pour le Reich, nous sommes loin du front, nous sommes logés, nourris, payés, nous sommes ensemble, et dans le même temps, nous construisons notre maison. Qu’est-ce qu’il pourrait nous arriver de mieux ?

Johanna.– Grâce à toi.

Abram.– Grâce à toi, surtout, qui supportes cet exil et cette solitude.(hésitant) Au quartier, nous avons reçu deux invitations. La première, du cercle des officiers. Ils organisent un gala, et ils invitent les sous-officiers.

Johanna.– (hésitant) Selon toi ?

Abram.– C’est toi qui as besoin de voir du monde, je n’en vois que trop (la caméra visionne le visage d’Abram, pendant que :off) Il y a une chose que je redoute plus que tout, qu’elle lie connaissance avec le capitaine Dietrich, le tombeur de ces dames.

Johanna.– Quand ils nous invitent, ou bien ils nous parlent avec une familiarité hautaine, qui me déplaît tout à fait ; ou bien, ils nous laissent entre nous et nous ignorent. Je ne sais pas ce qui m’offense le plus.

Abram.– (souriant, soulagé) Je pense comme toi. (off) Bonheur. Que Dietrich et elle lient conversation, parlent art, littérature, et je passe à la trappe…

Johanna fait le geste de servir encore Abram de l’ein-topf, Abram refuse de la main : « exquis », Johanna porte l’ein-topf à la cuisine, revient avec le plateau, en charge les assiettes, porte le tout à la cuisine, revient avec le plateau chargé d’une tarte dans sa tôle, de deux petites assiettes avec deux petites fourchettes, de deux tasses à café, de leurs deux assiettes, de leurs deux petites cuillers, d’un sucrier, et d’une cafetière.

Johanna.– La deuxième invitation ?

Abram.– Vient de la troupe. Les soldats organisent un bal champêtre. Ils invitent leurs sous-officiers. … … Ils te mettraient à la place d’honneur. Tu serais la reine.

Johanna.- (off) Je le vois venir. Cette Rosette l’inviterait à danser,, pendant que moi qui danse comme un balai, je jouerais à la dame à la licorne. ( haut, ils mangent) Je crains que les soldats ne se sentent aussi mal à l’aise avec nous, que nous le serions avec des officiers.

Abram.– (souriant) Il est vrai qu’on ne se sent bien qu’avec des égaux… ... Pour que tu vois tout de même du monde, nous pourrions inviter de temps à autre le sergent Kuntz et sa femme.

Johanna.- (off) Deux couples d’amis se fréquentent, et un beau jour, sans que rien le laisse prévoir, la femme de l’un s’en va avec le mari de l’autre. (haut) Qu’avons-nous besoin de tiers, Kurt ? Ne faisons-nous pas un tout, tous les deux ?

Abram.– Tu es enfermée dans un monastère sans avoir prononcé des vœux.

Johanna.– Mais le monastère est conjugal. C’est le monde que j’ai choisi, et je n’en veux pas d’autre.

Abram.– (ravi) Si tu es heureuse, je le suis aussi. (Johanna offre de le resservir, Abram lève la main pour refuser « c’était parfait ») A quoi bon faire connaissance d’inconnus, pour connaître qu’on ne connaissait qu’eux ? Chaque tiers n’est que le même une fois de plus.

Johanna.–.. .. Tu as tout à fait raison. Qu’est-ce qui est préférable : approfondir sa propre langue ou en apprendre une autre ?

Abram.- (se levant) Je suis comme toi. (Il regarde sa montre) (Johanna lui offre à enfiler sa vareuse)

Johanna.- (montrant le bureau) Tu veux ajouter un mot et signer pour les filles ?

Abram.– Bien sûr.

Il va écrire son mot et signer, va dans la cuisine, se charge du sac aux ordures, revient à sa femme. La caméra les suivant, sortant, ils se retrouvent sur la terrasse, devant le jardin en friche.

Johanna.– Kurt, je veux te demander une autorisation. (montrant le jardin en friche) Notre jardin est de bonne terre noire, spécialement importée d’Ukraine. Laisse-moi aider à notre budget. Permets-moi de le cultiver.

Abram.– C’est une façon de me dire : fais-le. Jamais, tu m’entends ?

Johanna.– C’est moi qui me propose.

Abram.– Et je te laisserai faire ?.. .. Lorsque j’ai eu 15 ans, ma mère m’a tendu une bêche, et m’a dit : le jardin, c’est une affaire d’hommes. Le jardin m’a-t-il fait assez suer. Je me suis juré que de ma vie je ne toucherai à une bêche.

Johanna.– Ce serait ma façon de participer à la construction de notre maison.

Abram.– Quelques sous grattés à gratter la terre, je te l’interdis… .. Je suis sur le pied de guerre toute la journée, j’ai droit à ma permission du soir. C’est non. Tiens le toi pour dit.

Fâché, il l’embrasse sur les lèvres brièvement Portant le sac à ordures, on le voit sortir par le jardin.


 

DEUXIEME PARTIE

 

 

Séquence 1

 

 

Scène 1.

Dans le block OO, dans le presque noir, fin de la nuit. Dans sa couchette du bas, Schere, vu par la caméra à mi-corps, entend du bruit sous lui se réveille, se penche, et de sa main tâte sous sa couchette.

Schere.–(chuchotant) Qui est là ?

La tête de Nichts.apparaît de sous le lit.

Schere.– Tu dors à même le sol ?

Nichts.- J’ai eu trop de peine hier à mettre ma paillasse au carré.

Schere.– Tu as dormi ?

Nichts.– De toute façon, je ne dors pas bien.. … .. A l’idée des hurlements pour ceci ou cela, je me demande sans cesse si j’ai tout bien fait.

Schere.– Abram ne hurle pour nous terrifier. Tu vois, il y parvient. Si tu raisonnais, tu ne te laisserais pas impressionner. . .. .. Ton sommeil est en déficit, ton compte est débiteur. Ca va te jouer des tours à la longue.

Brutale et longue sirène dans le camp. La lumière s’allume brutalement. La caméra est placée dans l’allée, mais du côté du fond du block, et visionne l’allée vers la porte.. Siewert se lève, tire sa couverture sur sa paillasse, prend le chaudron et une caissette et sort. Tous se pressent à aller se laver, puis s’angoissent à faire leur lit selon les règles. Siewert revient avec le « café », et la cassette chargée de 12 petits cubes de « pain ». La caméra, dans l’allée s’avance, montre de côté Bettler, qui bâcle son lit et s’assied, la tête dans les mains. Schere, après avoir bâclé son lit, prend sa gamelle, se fait servir par Siewert, revient s’asseoir sur son châlit, boit son café, et mange tranquillement.

Kaefferkopf.- (à Schere) Tu as vu les fronces de lit ? Devine quels sourcils fronceront ces fronces-là.

Schere hausse les épaules. Au bout d’un moment, la porte s’ouvre brutalement. Entre Schiesser, le fusil en mains.

Schiesser.– (hurlant) Inspection. Garde à vous.

Le block se précipite au garde à vous au pied du lit. Entre Abram, qui va droit au lit de Kaefferkopf. La caméra, tout en restant dans l’allée, s’approche d’eux.

Abram.- (à Kaefferkopf) Tu appelles ça un lit fait, Inspecteur Général mon cul ?

Kaefferkopf.– En comparaison d’autres, je ne trouve pas le mien si mal. (de la tête, il indique le lit de Schere)

Abram.– Comment oses-tu te comparer à Schere ? Les communistes ont été des adversaires francs et loyaux : on s’est battus avec eux, poing contre poing. Toi et ceux ton espèce, vous n’êtes que d’un parti, du parti dominant, quel qu’il soit. Vous êtes une masse visqueuse, on a plein les doigts de vous, on n’en finit pas d’essayer de se décoller de vous… (Il défait le lit de Kaefferkopf, le jette par terre) … Mal fait.

Kaefferkopf.– A vos ordres, sergent.

Abram.- (à Schere) Toi, avant certain lendemain, tu déchanteras. (à tous) Dans dix minutes, nouvelle inspection.

La caméra reculle de nouveau dans le fond du block. Abram défait tous les lits, sort, puis Schiesser. Tout le monde se précipite à refaire son lit avec soin, la caméra s’approche de Bettler, qui avec Schere se contente de replacer sa paillasse et tirer leur couverture. Bettler s’assied sur le sien, la tête dans les mains, pendant que Schere continue de boire son café et manger son pain. La caméra suivant Schere, Schere regarde Bettler,lui prend sa gamelle, va lui chercher du café et son cube de pain, les lui tend.

Schere.- (s’agenouillant devant Bettler, à Bettler) Petit code de la survie. Article 1 : mange tout ce qu’on te donne, même si ça te dégoûte, tes intestins feront le tri. Article 2 : dors autant que tu peux. Article 3 : parle avec les autres le moins que tu pourras, évoquer le passé avive les regrets, évoquer l’avenir avive l’espoir, regrets et espoir détruisent le moral. Article 4 : aie pour chaque jour un agenda précis, quelque chose à faire, questionner X sur son métier, faire connaissance de Y, observer Z. Article 5 : sors chaque jour de la bibliothèque de ta mémoire tel livre que tu as lu autrefois, essaie de t’en souvenir. Article 6 : chaque soir fais ton journal, vois les choses que tu dois en retenir, et fais ton programme du lendemain. Si tu suis ces articles, et s’ils ne te tuent pas, tu survivras.

Bettler sourit,met sa main sur l’épaule de Schere pour le remercier. Schere revient manger et boire à sa place, Bettler boit son café et mange. Coups de sifflet. Tous se précipitent dehors.

 

 

Scène 2.

La place d’appel devant le block. La caméra se plaçant derrière Abram, chacun prend sa place. 2 SS sont dans la tribune à prendre des notes. Consultant sa liste, Abram , une cravache en main, va circule entre les rangs.

Abram.– (consultant sa liste, et se plantant devant Hamber Salomon) Hamber Salomon. Tu as fondé un petit Israël en Saxe.

Salomon.– J’employais des Allemands, sergent.

Abram.– La fourmi juive avait fondé sur le rosier allemand une colonie de pucerons allemands, dont elle tétait le miellat avec voracité.

Salomon.– J’ai renié mon judaïsme, sergent, et je me suis fait Allemand. L’Allemagne est ma mère adoptive.

Abram.– Le Juif qui renie sa Juiverie, est encore plus Juif que les Juifs. Tu t’es fait Allemand par appétit du lucre.

Salomon.– L’Allemagne est ma patrie de cœur, sergent.

Abram.- Ton cœur étant ton porte-monnaie, l’Allemagne est la patrie de ton porte-monnaie, c’est ce que je dis.

Salomon.– La langue allemande est ma langue, son histoire est mon histoire, sa pensée est ma pensée.

Abram.– Et sa monnaie est ta monnaie. Ton atelier ne te suffisait pas, il fallait que tu te fabriques une fabrique. Une fabrique ne te suffisait pas, il t’a fallu deux fabriques.

Hamber Salomon.– En Allemand, J’ai défendu ma patrie allemande. J’ai fait la guerre.

Abram.– Oui, dans l’intendance.

Salomon.– Au front, sergent. J’ai fait Verdun et la Somme.

Abram.– Gradé, je parie.

Salomon.– Capitaine.

Abram– (éclatant de rire) Capitaine. Il était officier, à cause de lui l’Allemagne est vaincue, il en réchappe, et il s’en vante. Il mène le pays à la catastrophe, il y a un million de morts, sauf le Youpin… … J’imagine comme soigneusement tu as économisé ton précieux sang. Pour bien t’imprégner de la boue que tu es, à l’avenir, à l’appel, tu te mettras à plat de tout ton long.

Hamber Salomon se met à plat ventre. Abram s’essuie les semelles sur les côtes de Salomon. Abram , consultant sa liste, va à Reiterknecht.

Abram.– Témoin de Jehovah. Vas-y, les yeux blancs, prêche. (Reiterknecht se fige au garde à vous) Je te donne le tour de manivelle : « Frères écoute l’Agneau qui te parle

Reiterknecht.- (extatique) « Frère, écoute l’Agneau qui te parle : « Ne sais-tu pas que moi, Jésus, qui suis tout amour, je suis derrière ta porte, et que j’attends que tu m’ouvres ? Ouvre-moi, afin que je m’asseyes à ta table. » Frère, Jésus t’aime tel que tu es, pécheur, non pécheur, il ne veut qu’une chose, c’est que tu l’aimes autant que tu l’aimes. Réponds-lui : « Amen, entre, Seigneur Jésus. »

Abram.– Bla bla bla, bla bla bla. Passe aux commandements.

Reiterknecht.– Le premier commandement est : tu ne tueras pas, a dit le Seigneur.

Abram.– Bon. C’est pas le meilleur. C’est à cause de lui que tu es ici. Suivant.

Reiterknecht.- Tu ne commettras pas d’adultère.

Abram.– Bien. (à tous, hurlant) Travail, famille, patrie, le nouvel ordre moral. Heil Hitler. (comme faisant le geste à la chorale)

Tous.– (criant) Travail, famille, patrie, le nouvel ordre moral. Heil Hitler.

Abram.– (à Reiterknecht) Suivant. (de la main, il fait semblant de tourner une roue)

Reiterknecht.- Tu ne voleras pas. Tu respecteras la parole donnée. Tu obéiras aux ordres de tes supérieurs. Tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé.

Abram.– Ah ça, ça me plaît comme tout. (il applaudit) Ce que j’aime, chez les Témoins de Jehovah, c’est que c’est carré. Tu ne voleras pas, tu obéiras aux ordres de tes supérieurs, tu accompliras avec conscience le travail qui t’est demandé. Quelques soient les conditions, c’est la loi. C’est ce qui fait la réputation des Témoins de Jehovah chez nos officiers et chez leurs femmes, parce que ce sont les exactes qualités que les maîtresses de maison réclament de leur femme de ménage. … … Le capitaine Dietrich réclame un Témoin de Jehovah comme bonne d’enfants : je te donne l‘emploi.

Reiterknecht.– Le détenu n°09 Reiterknecht, Témoin de Jehovah remercie le sergent.

Abram.– Schiesser, conduis bo-bonne à sa patronne.

Schiesser sort avec Reiterknecht, et revient seul. Abram, continuant de passer dans les rangs, consultant sa liste, s’arrête devant Ingo. Ingo se jette à terre devant Abram, qui, effrayé, recule, et sort son pistolet.

Ingo.– (humblement ) Ma place est à terre à vos pieds, Seigneur Commandant.

Abram.– (rassuré, riant) Je ne suis pas commandant, bourricot.

Ingo.- Les Bohémiens sont une souillure pour les yeux du Commandant. Je demande au Seigneur Commandant, comme une grâce, de m’ôter de ses yeux, et pour m’ôter de ses yeux, de m’ôter l’existence.

Abram.– (agitant son pistolet, riant, montrant aux SS de la tribune Ingo à ses pieds) Ah ha. Hein ?

Ingo.- Je supplie le Commandant, comme une prière, de se libérer .de moi. Le Seigneur Commandant peut tout, il n’a qu’à vouloir. Je l’implore de nettoyer ses yeux de ma tache. Je suis un péché vivant, qui vit dans le remords de lui Je ne requiers qu’une grâce : que sa main me donne le coup de grâce.

Abram.– (aux 11) Que certains prennent leçon. (à Ingo, lui donne un petit coup de pied de la pointe de sa chaussure sur l’épaule) Je retiens l’offre. En attendant, dans ta stalle, âne.

Ingo se relève, et courbé, à reculons rejoint sa place. Poursuivant son tour, consultant sa liste, Abram, s’arrêtant devant Bettler.

Abram.- Ce grand-là, Zwicker, ni Welsch ni Schwowe, ne dit pas un mot, mais il n’en pense pas moins. Il réfléchit (il lui enfonce la cravache dans le ventre) A quoi ?

Bettler.– Je ne réfléchis pas, sergent.

Abram.– Menteur. Tu es ailleurs. Tu médites.

Bettler.– Aucune partie de moi n’est ailleurs qu’ici, sergent.

Abram.- Tu montres un visage de bois. Qu’est ce qui se cache sous ce masque ?

Bettler.– Celui qui est sous la menace cherche à s’adapter à la situation, pour autant qu’on veut bien le laisser en vie. Il cherche à être comme on désire qu’il soit.

Abram.– Ce qui m’impressionne chez toi, c’est que tu es plus grand que moi. Pour dissiper mon sentiment d’infériorité, désormais, tu te mettras à genoux. (Bettler s’agenouille). A la bonne heure (lui frappant la tête avec sa cravache) Je peux taper sur ta tête d’œuf. (il frappe à plusieurs reprises en riant)

Passant, Abram s’arrête à Kaefferkopf.

Abram.– Toi, je te vomis.… ..Tiens, crache-toi à la figure. (Kaefferkopf, pendant la tête à droite et à gauche, essaie en vain) Stupide Inspecteur, lève la tête droit vers le ciel, crache. (ce que fait Kaefferkopf, tout de suite le prévenant, hurlant) Stop, reste comme ça. Que ton crachat sèche sur toi, afin que tu le sentes tirer sur ta peau.

Kaefferkopf obéit. La caméra fixe le visage de Kaefferkopf.

Kaefferkopf.- (off, rageur) Tu ne te doutes pas comme le ciel va te tomber sur la tête. Puis la caméra reprend sa position.

Muth, visiblement pris de besoin, ne pouvant plus se retenir, se met au garde à vous

Muth.– Le prisonnier n°07 Muth Amand, homosexuel demande au sergent l’autorisation d’aller aux toilettes.

Abram.– Ne fais donc pas la chochotte quand tu parles. Parle comme tout le monde : tu veux faire pipi ou caca ?

La caméra fixe le visage de Muth.

Muth.– (off) Comme il connaît l’art d’humilier.

La caméra reprend sa position.

Muth.- (pas trop haut) Caca.

Abram.– On dirait que tu as honte. C’est une fonction physiologique comme une autre. Aussi fort que ça pue. (hurlant) Caca.

Muth.- (fort) Caca.

Un silence. Abram toise Muth, de la cravache il lui soulève le menton.

Abram.– Tu n’as plus personne pour t’enculer à l’endroit, tu veux t’enculer à l’envers ? Tu veux te masturber le fion ? Tu veux te la sentir passer ? Minute de bonté : va.

Muth sort

Abram.– Elevons les yeux et les cœurs, frères, notre petite camarade s’envoie en l’air.(tous lèvent les yeux au ciel, au bout d’un moment, Muth revient) Tu t’es donné ta petite fête ? Je te parle, homon-culus ?

Muth.– Oui, sergent.

Abram se tourne brutalement vers Bock.

Abram.– Bock, j’ai vu ta tête tourner vers le camp. Où est-ce que je t’ai dit que les choses se passaient ? Là-bas, ou ici ?

Bock.– Je n’ai pas tourné les yeux, sergent.

Abram.– Diras-tu que je mens ? Schiesser, au menteur, un coup dans la fesse.

Schiesser vise avec son fusil la fesse de Bock, tire. Bock crie d’un léger cri, s’affaisse.

Abram.- (riant, à Bock) Debout, douillet.

Bock essaie de se relever. La caméra visionne le visage de Muth.

Muth.- (off) Plutôt n’être plus, qu’être avili jour après jour.

La caméra reprend sa position. Muth va à Bock et aide le blessé à se relever.

Abram.- (à Muth) L’efféminé veut en remontrer et joue à l’homme ? Ce n’est pas de la bravoure, c’est de l’ostentation de bravoure.(Il tue Muth) A cause de la rodomontade de leur petite camarade, tout le block sera privé de dîner ce soir… ... Pompes funèbres Maccabée Hamber frères. C’est jour de lessive. Ma femme doit mettre à sécher du linge. (indiquant le corps de Muth) Mettez la tarte au four.

Les deux Hamber prennent le corps et l’emportent. Abram sort de sa poche une liste et barre un nom

Abram.– Assez ri. (hurlant) En rang par deux. Ei zwo, ei zwo. Schiesser.

Schiesser , fusil en main, suit le groupe. Ils sortent du camp par la porte du camp.

 

 

Scène 3.

La route vers la carrière. La caméra suit Schiesser étant derrière, la troupe des 1o, qui longent un fossé plein d’eau.

Abram.–Halte.. ..Juif, où est le Juif ? (à Bock) Dis-moi, Juif, que tu es un sale Juif.

Bock.– Sale Juif est mon nom.

Abram.– Développe.

Bock.- Juif est le nom impropre, sale Juif est le nom propre. Sale Youpin, sale Youtre sont les noms qui me définissent.

Abram.– ...Le sergent va te faire une grâce. Il va t’offrir de te convertir à la propreté.. Bock, ma Suzanne, (montrant le fossé plein d’eau) ton bain est coulé, non sous un acacia, non sous un tremble, mais sous un sapin. Trempette.

Bock.- (la caméra visionne le visage de Bock, pendant que :off, priant, les yeux et les mains vers le ciel) Merci, Seigneur, de m’offrir de vous prouver, que je me hais en proportion que je vous aime.

La caméra recule de nouveau derrière le groupe.

Abram.– Dépêche-toi, il va pleuvoir.

Bock saute dans la mare. Du pied Abram pousse sa tête dans l’eau. Siewert se détache des 11 et va vers le fossé.

Abram.- (qui fait semblant de ne pas le voir, aux 10, éclatant de rire) En avant, marche, ei zwo, ei zwo, ei zwo.

Siewert aide Bock à sortir de la mare.Schiesser reste à l’attendre. Bock se racle de la main la figure, la veste et le pantalon. Ils sortent en courant.

 

 

Scène 4.

La carrière. La caméra visionne tout, d’une peu haut, Schiesser, fusil en mains, Abram et les 12.

Abram.– Halte. .. .. Hier, vous aviez fait œuvre utile. Avec application vous avez scié et empilé les bûches : la beauté des piles trahissait votre plaisir. Vous avez aimé, mais moi j’ai pas aimé que vous ayez aimé… ..Sommes-nous sur terre pour travailler ? L’art est ce qui parachève l’existence. Or, quel est le sommet de l’art ? L’inutile. .. .. (à Schere) Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ? Tu es dans ta tête, espèce de veau. Répète la dernière phrase que je viens de dire.

Schere.– Je ne vous offenserai pas, sergent.

Abram.– (hurlant) Tu m’offenses, si tu ne m’obéis pas.

Schere.– Vous avez dit : tu es dans ta tête, espèce de veau.

Abram.- (examinant les 12,passant dans les rangs, à tous) A certains couvercles qui frémissent, je sens que certains bouillent de rire au fond de leur casserole. Qu’ils prennent garde, que je ne leur coupe pas le gaz. (à Schere) La phrase avant celle-là.

Schere.– Vous avez dit : Coco, tu ne m’écoutes pas. Qu’est-ce que j’ai dit, béotien ?

Abram.- (observant les visages pour voir si personne ne rit, hurlant) Avant celles-là.

Schere.–Vous avez dit : quel est le sommet de l’art ? L’inutile.

Abram.—Heureux sois-tu d’avoir bonne mémoire. .. ..Créez rustres. Vous inspirant des primitifs, laissant, comme eux trace éphémère de votre éphémère existence, vous allez élever un cairn. … Chacun aura à honneur de choisir une belle et lourde pierre, de la porter avec grâce, et de la poser d’un beau geste. (il singe un pas, un geste de danseuse) L’art moderne est gestuel, ou n’est pas. Soyez pris de fièvre créatrice, créez dans l’enthousiasme. (ils le font tant bien que mal)

La caméra s’approche des frères Hamber. Hamber David, ayant soulevé une pierre, la repose, et se tient après. Hamber Salomon se place entre lui et Abram.

Salomon.- Qu’est-ce qui t’arrive ?

David.- (montrant sa tête) Coupure de secteur. La lumière s’éteint. (Il se penche et se ressaisit de la pierre)

Salomon.– (s’interposant pour cacher son frère) Prends une pierre plus petite. Singe l’effort.

Ce que fait David. La caméra s’éloigne vers l’un peu haut.

Abram.- (qui regarde le tas grandir) Stop. Stop, stop, stop. Pas une pierre de plus. Vous devriez sentir cela, paysans… Appréciez. Reculez. Penchez la tête. (tous font comme lui) De l’autre côté. A l’envers. Admirez. Clignez un œil. .. .. Crée-t-on pour la gloire ou pour la jouissance de créer ? Le véritable art est gratuit et éphémère. Tout art nouveau doit faire place à l’art nouveau nouveau, tout art contemporain, à l’art contemporain contemporain. Remettez tout ça où c’était.

Tous s’activent. La caméra s’approche d’Hamber David.

Hamber David.- (bas à Salomon) Comme il sait l’art de nous désespérer.

La caméra reprend toute la scène d’’un peu haut.

Abram.- (hurlant) En rangs. (tous courent se mettre en rangs) Vorwärts. Ei zwo ei zwo ei zwo.

Ils sortent, s’éloignent.

 

 

 

Séquence 2

 

Scène 1.

La caméra prend son envol et atterrit sur la Kommandantur, proprement dire. Le bureau du commandant. Une table de conférence, avec un dossier à la place du Commandant, en bout de table. La caméra est placée derrière le commandant assis à son bureau. Entre le capitaine Zange. Le Commandant se lève.

Zange.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Zange.– Vous m’avez fait demander, commandant.

Le Commandant.- (se voulant familier, s’asseyant devant Zange sur le bord de son bureau et croisant les bras) Que vaut-il mieux, selon vous, capitaine, qu’un commandant ait trop de scrupules ou pas assez ?

Zange.– Trop de scrupules de cent fois.

Le Commandant.– .. .. Dieu sait, capitaine, comme j’aime quenous nous aimions.

Zange.– S’il vous plaît, commandant.

Le Commandant.–(hésitant) … … Le capitaine comptable Schraube, m’a signalé, dans les comptes, une bizarrerie mathématique. Je ne vous apprendrai pas, capitaine, que, sur les inactifs, dont nous nous défaisons, nous récupérons les couronnes dentaires en or, lesquelles sont fondues en lingots, lesquels sont livrés au Ministère de l’Economie, puisque c’est vous l’officier chargé de cette récupération.

Zange.– Je vous écoute.

Le Commandant.–(hésitant) Euh. Lorsqu’à votre arrivée, vous avez été nommé à ce poste, vous aviez fait la remarque, qu’il vous semblait hasardeux de confier le ramassage de ces couronnes à des sous-officiers, qu’il vous semblait plus sûr de confier la tâche à un officier.

Zange.– Je le pense toujours.

Le Commandant.– Je vous ai approuvé : aussi vous ai-je confié aussi la tâche du ramassage. ..(il tousse) … Or, d’après le capitaine Schraube, si, avant cette date, sur X inactifs était récupérée Y de masse d’or, sur les 2 X inactifs que nous touchons à présent, il est toujours récupéré le même Y de masse d’or. Ce qui veut dire que depuis votre nomination à ce poste de ramassage, nous récupérons 2 fois moins de couronnes en or.. Selon le capitaine Schraube, la progression aurait dû être géométrique.

Zange.– Autrement dit, vous m’accusez.

Le Commandant.– Est-ce que j’ai dit cela ?

Zange.- (reculant de deux pas en arrière, claquant des talons) Je vous donne avis, commandant, un, que je porterai tout à l’heure votre accusation à la connaissance du Conseil des Officiers, deux qu’aujourd’hui même je porte plainte contre vous, auprès du tribunal militaire du Corps Noir des SS, pour dénonciation calomnieuse. Commandant.

Il claque des talons et fait demi-tour. Le Commandant va après lui, lui saisit le bras, le retient.

Le Commandant.– Capitaine, je pensais si peu vous accuser que je vous ai demandé un entretien privé.

Zange.– (au garde à vous) Je vous somme de faire perquisitionner sur le champ ma maison, de faire saisir mes cahiers comptables et les extraits de mes comptes bancaires ...

Le Commandant.– (le priant) Capitaine

Zange.- ..Plutôt que supposer que les arrivées des déportés riches se raréfient, et que se multiplient les arrivées de déportés pauvres, vous préférez accuser un officier du Corps Noir des SS, de vol sordide de chicots arrachés dans les bouches de leurs cadavres.

Le Commandant.- (lâchant du lest) Capitaine, je retire ce que j’ai dit. Je fais amende honorable. .. .. Dites-moi que vous oubliez. (le priant) Capitaine.

Zange.– A condition que vous me releviez de mon poste.

Le Commandant.– Cela voudrait dire, aux yeux de tout le camp, que je vous soupçonne. Soyez généreux, pardonnez-moi ma méprise. Je me fie si bien en vous, que je vous charge de gérer, en plus, les devises récupérées dans les portefeuilles.

Zange.– Pour vous donner de quoi me soupçonner deux fois plus.

Le Commandant.– Je vous donne plutôt de quoi ne plus vous soupçonner du tout. … … Oubliez ce qui s’est passé entre nous.

Zange.– Nous verrons.

Le Commandant.- (tendant la main) Amis comme avant ?

Zange.– (refusant de la lui serrer) Nous verrons.

 

 

Scène 2.

Zange va vers la double porte : entrent une secrétaire qui s’assied à une petite table à part, et qui rapportera le Conseil, puis les Officiers , Kelch en premier, qui plaque un mouchoir ensanglanté sur le nez en essayant de le cacher, puis Schraube, Dietrich, Baudis, Chorknabe, qui se mettent debout derrière leur chaise. La caméra le suivant, le Commandant va vers Kelch, lui prend le bras, l’amène à part.

Le Commandant.–(lui montre le mouchoir)Kelch.

Kelch.– (se mettant de côté, et essayant de passer inaperçu) Le maladroit habituel. Je me mouche trop fort, c’est immanquable, mon nez coule comme une fontaine. Est-ce assez dégoûtant. (le suppliant)S’il vous plaît.

Le Commandant lui montre les deux minces morceaux de sparadrap sur l’endroit de la barbe.

Kelch.- (cachant les deux sparadraps de la main) Mon habileté habituelle : je me suis rasé de trop près. (suppliant) Par pîtié.

Reculant, en cachant des autres officiers son visage, Kelch va prendre place derrière sa chaise. La caméra reprend sa position derrière le commandant, qui va s’asseoir en bout de table

Le Commandant.– Heil Hitler

Tous.– Heil Hitler. Tous s’assiéent.

Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte. (saisissant une feuille) Communiqué du Ministère de l’Information et de la Propagande « Avis est donné à tous les commandants des camps, avec mission d’en faire part au Conseil des Officiers. Sur ordre du Führer, la Wehrmacht lance un ultime formidable assaut sur tous les fronts. Sous peu, l’Allemagne aryenne aura triomphé de toute nation, de toute race, de toute religion. Sous peu, l’Allemagne sera maîtresse du globe. »

Dietrich.– … …(levant la main) Traduction : les Russes ont repris Stalingrad, les Américains ont débarqué à Casablanca.

Le Commandant.– Capitaine, vous avez l’esprit curieusement fait. Un promeneur fait un faux pas et tombe, que fait-il ? Il se relève aussitôt, regarde autour de lui pour voir si on l’a vu, frotte son pantalon, et continue son chemin comme si de rien n’était. Dieu sait, combien d’obstacles le Führer a rencontrés sur son chemin : il les a tous ou contournés, ou survolés, ou détruits. Apparemment, pour certains, tout grand homme est trop grand.

Dietrich.– Commandant, un vrai soldat est celui qui affronte la réalité dans sa vérité. Celui qui cache à un officier la réalité, le méprise, parce qu’il suppose que la réalité dévoilée aurait une incidence sur sa loyauté.

Le Commandant fait un signe pour dire qu’on s’en arrête là. Sur un signe de Le Commandant, la secrétaire prend note.

Le Commandant.– (prenant la feuille suivante, en y jetant des coups d’oeil) Lettre du Kapo du block 00 Siewert, adressée au Reichsführer, sous le couvert du Commandant du camp. Elle est écrite dans les formes réglementaires. Je la résume. Il se plaint des agissements du sergent Abram. Il l’accuse d’avoir une tête de Turc, un juif nommé Bock, et de le tourmenter pour le plaisir : il l’a contraint de grimper à un arbre, en le cinglant à coups de cravache, alors que le nommé Bock n’était visiblement pas de force à y grimper ; il l’a contraint de sauter dans un fossé plein d’eau glacée, et du pied lui a poussé la tête dans l’eau, pour le noyer. (lisqant) Le Kapo Siewert se permet de rappeler la directive suivante du Reichsführer Himmler aux officiers des camps : le Reichsführer ordonne aux SS des camps de se garder de toute compassion pour les souffrances des détenus, et de toute délectation à les faire souffrir, toutes deux passions préjudiciables à la santé des SS.

Chroknabe.– Les autres kapos jouent au satrape, les prisonniers sont comme leurs esclaves, et celui-là joue au chevalier blanc, et rompt des lances pour un Juif.

Le Commandant.- .. .. (à la secrétaire) Faites entrer le sergent Abram.

Entre le sergent Abram, la copie de la plainte de Siewert en main.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.– Heil Hitler… … Vous avez pris connaissance de la copie de la lettre du kapo Siewert au Reichsführer, sergent ?

Abram.– Oui, mon commandant.

Le Commandant.– Que dites-vous pour votre défense ?

Abram.– Commandant, les Bons Pères nous contraignaient de prendre des douches froides, de nous coucher tout nus sur le sol glacé, de nous fouetter de nos ceintures. Ils voulaient que nous persécutions le cochon en nous, pour que le cochon en nous ne nous persécute pas. Le Ministre de la Propagande a dit que les Juifs étaient les cochons de la nation allemande.

Le Commandant.– Sergent, le cantonnier, quand il défonce la rue, il tient les poignées du marteau-piqueur avec une telle force, qu’en même temps qu’il ébranle le béton, il s’ébranle lui-même.

Abram.– Des humiliations, que m’ont fait subir mon père, ma mère, mes maîtres, mes professeurs, j’ai accumulé sur mon compte épargne tant de haine, qui, ont produit tant d’intérêts, que je ne suis pas près de la dépenser toute. Je ne vois pas pourquoi je ne la dépenserai pas sur les ennemis du Reich.

Chorknabe.– Le sergent Abram sert si bien la patrie, que je l’estime en droit de percevoir quelques pourboires.

Dietrich.- Et puis, un peu plus un peu moins, est-ce qu’on peut tellement doser les choses ?

Le Commandant.– Pensez, sergent, qu’il est possible qu’une copie parvienne au Reichsführer par des voies souterraines. Le Commandant tend la main à Abram, qui lui remet sa copie ; le Commandant déchire sa lettre et la copie… Allez-y un petit moins fort, sergent. Pour votre santé, mesurez-vous un peu. Rompez, sergent.

Abram.– A vos ordres. Heil Hitler.

Le Commandant.- Heil Hitler.

Abram fait un demi-tour réglementaire et sort .

Le Commandant.- (à la secrétaire) Vous avez pris note de ce que je lui ai dit ?

La secrétaire.– Oui, commandant.

Le Commandant.– (prenant une autre feuille, la montrant aux officiers) Vous vous rappelez ma lettre à l’administration : comme je comparais nos prisonniers dans leurs blocks aux morceaux de sucre blanc dans leur boîte en papier : les sucres s’épousent si bien morceau à morceau, et sont si serrés, qu’on les sent à travers la boîte. Nos prisonniers sont de même tellement serrés dans leurs baraquements qu’on sent leurs côtes à travers les planches. (Il montre une lettre) L’administration nous a écoutés : ils construisent un 2 ème camp, à 3 Kms d’ici.

Les officiers.- Enfin. Bien.Tous applaudissent.

Le Commandant.- (prenant une 3ième feuille, la montrant) Mes demandes de crédits supplémentaires.. ..pour l’amélioration de la nourriture des prisonniers, (rappelez-vous, il lit sa lettre) « unique soupe de la journée : feuilles de chou avancées, rares fibres de vieille vache, dé de margarine, plus un cube d’un pain fait d’écorces de châtaignes, les prisonniers ne peuvent pas regagner avec cela les forces perdues à l’usine », réponse de l’administration (il lit la lettre de l’administration) « Nous vous rappelons la philosophie officielle : les prisonniers sont des outils de basse qualité, bons à servir une fois et à jeter» (un silence).pour la rénovation des baraquements vétustes, réponse (il lit la lettre de l’administration) «  si le Conseil des Officiers veut faire du camp un séjour fleuri, une villégiature riante, une résidence enchanteresse, liberté lui est donnée de transférer , aux baraquements des prisonniers  les crédits alloués aux villas des officiers» (un silence) Quant à notre demande que soient nommés au camp des sous-officiers moins brutaux, réponse (il lit la lettre de l’administration) « si MM. les officiers désirent pour leurs jardins d’enfants des nurses plus aimantes, des mères poules plus poules, il appartient à MM. Les officiers de s’offrir, aux sous-officiers, en exemples d’humanité. »

Dietrich.– C’est du Heydrich tout pur.

Chorknabe.– Soyez sûrs qu’il ne nous oubliera pas, quand il s’agira de nous noter.

Le Commandant.– (à Chorknabe, montrant un télégramme) Un télégramme du Reichsführer calmera vos craintes. (se saisissant d’une autre feuille, riant) Une lettre surprenante. Elle nous a été adressée par l’usine d’IG Farben d’à côté, qui emploie déjà nos détenus. (lisant) « Objet : expérimentation d’un somnifère. Monsieur le Commandant, Nous vous informons que nous sommes en voie d’expérimenter un somnifère. Il nous est venu à l’idée, que nous pourrions économiser les frais d’achat et de pension d’animaux de laboratoire, et de leur personnel d’entretien, ainsi que des frais d’indemnisation des Allemandes qui s’offrent à l’expérimentation : nous vous demandons, en conséquence, si vous accepteriez de nous livrer, d’entre vos inactifs, dont vous vous défaites de toute façon, un certain nombre de femmes, en bonne santé, comme sujets d’expérimentation, à leur place. Nous nous chargerions du transport. » (il s’interrompt, attire l’attention) Ce n’est pas fini. (lisant, riant) « Si vous êtes d’accord, veuillez nous faire une offre de prix. »

Dietrich.- Ils veulent les payer ?

Chorknabe.– (riant) Elles ne partiraient pas en fumée pour rien.

Schraube.– Après tout, c’est notre propriété, nous avons sur elles jus utendi et jus abutendi.

Zange.–Je propose 200 RM.

Tous se récrient, les uns sérieusement, les autres en riant oh oh oh.

Le Commandant.– Allons, capitaine. Ils nous riront au nez.

Schraube.– Il savent bien que la valeur de nos inactifs est une valeur de déchets, puisque nous les incinérons.

Dietrich.– D’Allemand à Allemand, faire du bénéfice sur un produit qui ne nous coûte rien n’est guère patriotique.

Zange.– Est-ce patriotique que pour IG Farben, de faire des bénéfices sur la santé des Allemands ? Ou tu penses qu’ils vendent leurs médicaments au prix coûtant ?

Le Commandant.– Aux voix ? Combien ?

Zange.- (avec force) 200. Qu’est ce qu’on risque ? Il lève la main, tous lèvent la main, en riant, ou sérieusement.

Le Commandant.- 200. (il note, se saisit du télégramme) Pour le capitaine Chorknabe, du Reichsführer. « Chiffres de production des camps soumis tous les jours au Führer. Stop. Etes le 1er camp généraliste, du Reich, pour chiffre de production. Stop. Mot du Führer : Que votre zèle soit pour vous un sujet de fierté. » Tous applaudissent.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Tous.– Heil Hitler.

Le Commandant.– La séance du Conseil des Officiers est levée.

Tous sortent, le dernier étant Kelch, très entouré, qui, de loin, s’incline vers le commandant, qui s’incline à son tour. Le Commandant le suit du regard, avec un sourire affectueux.


 

 

 

TROISIEME PARTIE

 

 

Séquence 1

 

Scène 1.

La caméra est dans le fond du block Le noir de la nuit. Dans le block. Sirène du réveil, lumière, brutales. Les prisonniers sont amaigris. Tous se précipitent pour faire le lit, Siewert sort avec le chaudron pour le café, revient ; Schere et Bettler, ayant fait leur lit approximativement, prennent leur café et mangent leur cube de pain tranquillement. Entre brutalement Schiesser.

Schiesser.- (hurlant) Inspection.

Paraît Abram, qui par réflexe, racle soigneusement ses semelles sur le bout de la marche, entre, fait quelques pas, et hume l’air.

Abram.– Cochons. Comment pouvez-vous vivre dans une puanteur pareille ? Vous sentez comme vos chaussures puent de la bouche. On se croirait dans un refuge de haute montagne. … Ordre : laver à fond, au savon, à la brosse et à grande eau l’intérieur des chaussures. Vous avez 15 minutes. Il sort.

Tous se précipitent avec leur gamelle vers les robinets, reviennent avec leur gamelle pleine d’eau. Kaefferkopf nettoie vigoureusement et à fond, avec beaucoup d’eau, ses chaussures., au milieu de l’allée.

Kaefferkopf.– Vous avez remarqué : le sergent a raclé ses semelles en entrant. Je vous ai toujours dit, il est plus humain qu’il na l’air.

Schere.– Il a prouvé qu’il était bien dressé. Comme il file doux devant sa femme, il file doux devant ses supérieurs. Tu n’as aucune notion de la vie, patate.

Schere, sans toucher à ses chaussures, boit tranquillement son café.

Kaefferkopf.- (à Schere, lui montrant ses chaussures) Tu n’aurais pas l’idée de ne pas nous compliquer la vie, et d’obéir aux ordres ?

Schere.– Je mouillerais mes chaussures pour casser le cuir ? Tu imagines dans quel état seront mes pieds ce soir ? Qui est plus fou, celui qui commande des choses idiotes, ou celui qui lui obéit ?

Kaefferkopf.– Rebelle, jusqu’à la chambre à gaz.

Schere.– Toi, jusqu’à la chambre à gaz, obéissant, cornichon.

Coup de sifflet dehors. La porte s’ouvre brutalement, entre Schiesser.

Schiesser.- (hurlant) Appel sur la place.

Schere.– Il a inspecté les chaussures ?

Kaefferkopf.– La prochaine fois, il le fera. C’est à cause de rebelles comme toi, que les camps existent.

Schere.– Tu n’y comprends rien. C’est à cause d’obéissants comme toi, andouille.

Ils sortent, en courant.

 

 

Scène 2.

Il fait toujours nuit. Projecteurs sur la place.La caméra est placée derrière l’emplacement d’Abram, embrassant toute la scène. De la gauche, lueur des projecteurs, et rumeur du camp .Les 10 sont rangés, immobiles, au garde à vous, Bettler à genoux, Hamber Salomon à plat ventre, et Schiesser derrière eux, fusil en mains. Entre Abram.

Abram.- Bettler, debout, tu me fais mal aux genoux. Hamber Salomon, ne te roule pas par terre, saligaud.

Hamber Salomon et Bettler se relèvent.

Abram.- ( faisant le tour, les compte de l’index, se trompant exprès). Un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix. Vous êtes onze. Il en manque un. Eh bien, nous allons l’attendre. ..(montrant le camp) .. Si vous tournez une seule tête vers Sodome et Gomorrhe, Schiesser a pour ordre de vous transformer en statue de sel. Il sort.

 

 

Scène 3.

Même emplacement, et de la caméra.Tard dans la matinée. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Revient Abram.

Abram.– (il refait le tour, les compte de l’index, se trompe exprès) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze. Cette fois, il y en a un de trop. Eh bien, nous allons attendre que celui est en trop s’en aille… … Schiesser. Un épi se dresse, pscht, un coup de fixatif. Il sort.

 

 

Scène 4.

Toujours le même emplacement, et de la caméra. Dans l’après-midi. Le soleil est au sud. Tous sont toujours immobiles et au garde à vous. Certains commencent à se trémousser, ayant envie de faire leurs besoins. La caméra s’approche d’Hamber David, à mi-corps, pendant que :

Hamber David.- (off) Devant le beau monument, dans la rue pavée de belles dalles, un besoin vous presse. Comme il n’y a pas de toilettes, il faut vous résoudre à vous soulager dans un coin du beau monument sur la belle pierre. Et vous fuyez en longeant les murs, honteux du sacrilège. Il regarde ailleurs, la caméra recule, une tache sombre apparaît sur le devant de son pantalon.

La caméra s’approche de Bock à mi-corps.

Bock.- (off, priant, les yeux au ciel) Yaveh, vois comme je m’humilie et m’offre à la raillerie publique. La caméra recule, on voit de Bock le pantalon mouillé et collé à la jambe.

La caméra s’approche de Bettler à mi-corps.

Bettler.- (off) Sans doute est-ce dans les mœurs allemandes de faire dans son pantalon. Moi, je ferais plutôt le dégoûté. Plions-nous néanmoins à la coutume du lieu. La caméra reculel on voit le pantalon taché.

La caméra s’approche de Nichts à mi-corps.

Nichts.- (off) Pendant la prière, à la maternelle, la petite fille, sous le regard furieux de Mère Angélique, épandait une flaque entre ses jambes, pendant que des larmes coulaient sur ses joues. J’en étais désolé pour elle. Ce serait à elle d’être désolée pour moi. La caméra recule. On voit son pantalon taché.

La caméra s’approche d’Hamber David à mi-corps.

Hamber David.- (off) Je me réveillais brusquement au petit matin, avec terreur je sentais que j’avais mouillé mon lit. A la hâte, je pliais mon drap du dessous, et quand tout le dortoir allait faire sa toilette, j’échangeais mon drap avec celui du 1er de la classe. Hélas, il n’ya plus de 1er de la classe. La caméra recule. On voit son pantalon taché.

La caméra s’approche de Schere en pied.

Schere.- (off, agressif) Tu veux que je te pisse à la figure ? Tiens. (Il fait) Suffisant ? Un bock de plus ? (Il fait) Pour te faire plaisir, je te donne droit à la totale. Tu me fais chier ? Je te chie dessus. (de devant, on voit qu’il fait) Sale Teuton, mange, bois. Ceci est mon corps, ceci est mon sang.

Abram entre, suivi de soldats SS, qui ont un bloc et un crayon, et qui se mettent debout à la tribune.

Abram.– (aux SS, riant jusqu’aux oreilles) Voyez.(aux 10) Cacasseurs, pipisseurs. Hoseschiesser, Brunzer. (les détenus inclinent la tête, honteux ; aux soldats SS, faisant son cours, montrant les 10) De l’homme le plus hautain, n’importe qui est capable de faire l’homme le plus veule. Même d’un Allemand, même d’un SS. Vous me direz : si n’importe qui peut faire de tout tout, où est la supériorité allemande ? Elle est dans le fait, que c’est nous les premiers qui avons eu l’idée. Il s’avance à sa place ordinaire. Aux SS. …. Ce n’est pas tout. … S’il est vrai que le SS peut tout, il peut aussi, en plus d’avilir, se faire aimer de ceux qu’il avilit. Maltraités, ils nous haïssent ? Ils ne sont pas maltraités assez… … Le maître doit à l’esclave les étrivières, le tripalium, le fouet à 3 queues, l’esclave doit au maître l’amour. La haine peut tout, même se faire aimer, à condition toutefois, qu’elle soit incessante. La haine peut parvenir à tout, même à l’amour. (aux 10,sortant son pistolet, hurlant) Est-ce que vous m’aimez, porcs ? Nous vous aimons, sergent, à trois. Un, deux, trois.

Les prisonniers.- (en clameur) Nous vous aimons, sergent.

Abram.– Lâchez-vous. Ouvrez vos cœurs. Nous vous aimons plus que notre femme et nos enfants, à trois. Un, deux , trois.

Les prisonniers.- (en clameur) Nous vous aimons plus que notre femme et nos enfants, sergent.

Abram.- (aux SS) A force qu’on s’agenouille, on croit. A force qu’on dit qu’on fait, on fait. A force de dire qu’on adore, on adore. Nous vous adorons comme Dieu le Père, sergent, à trois.Un, deux, trois.

Tous.– Nous vous adorons, comme Dieu le Père, sergent.

Abram.– Un quart d’heure pour laver vos couches. Au coup de sifflet, en rangs par deux, devant le mirador.

Les 10 rentrent dans le block en courant. Abram montre aux SS, les pantalons souillés et collants, il éclate de rire, les SS l’imitent. On entend des courses dans le block. Abram et les SS sortent.Ils sortent.

 

 

Scène 5.

Sur la route, sur un plateau sableux. La caméra les précédant, les 10 en marche, Schere portant une pelle. Abram remonte la petite colonne.

Abram.– Ei zwo, ei zwo, ei zwo.(se heurtant à Bock) Encore toi ? (hurlant) Halte. Chaque fois que je bute sur ta faute, tu me fais hurler. Tu n’aurais pas la bonne idée de te gommer, une fois pour toutes ? (hurlant) Creusez-moi, tous, un trou rectangulaire, de la taille d’une tombe. (Ils entourent Schere et sa pelle) Ce siècle est le siècle de la main : à la main. (Schere pose la pelle) Les 11 creusent à la main une fosse, Abram étant un peu à l’écart, en surplonb.

Abram.– Alors que je suais à retourner notre jardin, ma mère m’a demandé de creuser un trou rectangulaire, pour conserver les carottes et les betteraves pendant l’hiver. Quand j’eus fini de creuser la fosse, levant les yeux, je vois ma mère à la fenêtre, la figure rouge toute en pleurs. Inquiet, je monte, je la questionne : elle finit par me dire qu’elle avait été soudain, prise de l’affreux soupçon que j’avais creusé la fosse pour elle. Je l’ai consolée, bien sûr, de grands éclats de rire… … (à Bock). La seule idée que je ne te verrai plus m’est déjà d’un indicible soulagement, tu ne peux pas savoir. … … Dans le trou, Couché.

La caméra s’approche de Bock.

Bock.- (off, priant) Je te fais le sacrifice de moi, Seigneur. Il descend s’allonger dans la fosse.

Abram.- (à Schere) Coco, (Il lui montre la pelle) rends ce lombric humide à sa froide terre humide… ...Je le veux non pas mort et enterré, mais enterré et mort. Recouvre-le.

Schere.– Le détenu n°010 Schere Eddie communiste informe M. le Sergent de son incapacité d’obéir à son ordre. Même si ses mains le pouvaient, son esprit ne le voudrait pas.

Abram.– (sortant son pistolet) La désobéissance, en temps de guerre, est passible du peloton.

Schere.– Le détenu Bock et le détenu Schere ne valent rien, l’un comme l’autre. Que l’un des deux trépasse ou l’autre, c’est du pareil au même. Mort, pour mort, autant que ce ne soit pas Bock de la main de Schere.

Abram.– Nous allons voir si ce courage persiste à la pratique. (à Bock) Lazare, sors de ton trou. (Bock sort, secoue ses vêtements) Daniel, dans la fosse.

Schere.- (haut, en brandissant le poing) Communiste, meurs , comme tu as vécu.

Schere saute dans le trou, s’y allonge.

Abram.- (tendant la pelle à Bock) Exécute contre lui, la sentence que j’avais prononcé contre toi.

Bock.– (prenant la pelle, off, se recueillant, la tête vers le ciel, priant) Etre tué comme Isaac, ou tuer comme Abraham, n’est ce pas la même preuve d’amour ? Que tu veuilles que je sois sacrifié, ou que je sacrifie, j’obéis, Seigneur.

Abram.– Allez.

Bock recouvre Schere de terre, enfin la figure, sans état d’âme, consciencieusement.

Abram.– Arrête. (Abram se jette à genoux par terre) Mais cet assassin le tuerait vraiment. (il se précipite, se met à genoux, découvre la tête de Schere, qui inspire avec force, et tousse avec force) Debout, damné de la terre. Schere sort, secoue ses habits. L’incroyant est la victime, le croyant est l’assassin. C’est le monde renversé. (montrant la fosse à Bock) Mort à l’assassin.

Bock.- (se recueillant, priant la tête vers le ciel, off) Abraham, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils unique, j’établirai une alliance entre toi et mon peuple.(Il saute dans le trou)

Abram tend la pelle à Schere.

Abram.– (à Schere) Lui, ou Barrabas. Rappelle-toi Bach (il dit : Barrrr), (chantant) Barrabam. Tous.

Tous.- (chantant) Barrabam.

Schere.- (à Bock) Œil pour œil, je suis ta loi, Juif.

Bock.- (priant off) Accueille-moi, Seigneur Dieu, dans ton sein, comme Abraham.

Et Schere recouvre Bock de terre, le corps d’abord, puis la tête. Après quoi, Abram saute sur la terre, et en sautant à pieds joints, et haut, avec haine, la tasse à l’endroit du visage avec force et longuement.

Abram.- (aux 11, montrant Schere et la fosse) Vous avez vu ? Voilà l’amour que ces amis de l’humanité portent aux plus réprouvés, parce que qui est plus réprouvé qu’un Juif ?… … (à Schere) Constate le décès. (Schere découvre le visage de Bock, qui ne vit plus) Dieu lui avait insufflé dans ses narines, le nazi lui a désufflé de ses narines. Terre glaise, il est retourné en terre glaise. .. … (il sort sa liste, barre un nom, aux frères Hamber) Pompes funèbres Maccabée frères. (à tous, riant) Au camp, gaiement. Ei zwo, ei zwo, ei zwo. On chante Ali alo.

Tous.- (chantant) Ali alo. Ils sortent. Deux des soldats SS restent. Hamber David et Hamber Salomon se placent de part et d’autre du corps. Hamber David se cache le visage de ses mains.

Hamber Salomon.– Je t’en prie,. Tu ne le sauveras pas et tu te perdras en plus.

Hamber David.- (se reprenant) Sois heureux, frère Juif, que deux frères Juifs t’honorent d’un cortège funèbre.

Ils le soulèvent, l’un par les épaules, l’autre par les genoux. En chantant, en sourdine, avec solennité, leur chant juif., ils sortent, suivis des deux soldats.

 

 

 

Séquence 2

 

 

Scène 1

La caméra survole jusqu’à la Kommandantur., la villa des Abram. La caméra, de la terrasse, visionne le jardin, et dans le jardin Johaznna qui transpirante retourne avec peine le jardin. Paraît au fond Abram, qui, furieux, va droit à Johanna.

Abram.– Le moustique zinzine à vos oreilles. Avec force vous vous claquez le front. Vous croyez lui avoir réglé son compte. Et puis, soudain le zinzinement reprend. (Il lui arrache la bêche des mains)

Johanna.– Je n’ai enrôlé que moi, Kurt.

Abram.– Je te laisserai faire ? .. ...Comme je sais, que, quand tu as une idée en tête, personne ne pourrait l’en chasser, je te fais une proposition : je ne cultiverai pas, tu ne cultiveras pas, nous ferons cultiver. J’userai de la permission du Commandant, je puiserai dans notre matériel actif. Je sais quelqu’un de mon block.

Johanna.– Un prisonnier chez nous ? Pas question.

Abram.– Il sera cantonné dans le jardin.

Johanna.– C’est mon jardin, pas celui du camp.

Abram.– Il fera l’ingrat du travail : retourner la terre. Tu auras l’agrément : tu sèmeras, tu récolteras.

Johanna.– Nous nous sommes tenus jusqu'à présent aseptisés. Je ne veux pas que l’infection de ton camp nous contamine.

Abram.– Tu ne verras que son dos à l’extérieur. Il viendra, bêchera, s’en ira. .. .. Hors caste, il se reconnaît pour hors caste. Sa race est habituée à être interdite de stationnement dans les communes : que le bannissement est pour elle, une seconde nature.

Johanna.– Un Bohémien ? (Abram ne dit mot) Il a une première nature avant cette seconde : voler.

Abram.– Il te dit un mot, je lui arrache la langue, il tourne un œil vers la maison, je lui arrache l’œil, il tourne la tête, je la lui décapite. C’est le seul de tous, dont je suis sûr. … … On peut faire l’essai, non ? (Johanna ne dit mot) Tu ne toucheras pas à la bêche jusqu’à mon retour ?

Johanna.– Je te promets.

Abram.– Je reviens pour déjeuner. Il bêchera dès cet après-midi.

Il emporte la bêche, rentre dans la maison, en sort avec le sac à ordures et la bêche, en sortant, plante la bêche en bout de jardin.

 

 

Scène 2

Au camp. La caméra est positionnée comme d’habitude, sur la place du block 00, derrière la place d’Abram. Les détenus au repos, avant le repas. Abram entre par la porte du camp, s’approche d’Ingo, qui se jette à genoux et baisse les yeux.

Abram.– Ingo

Ingo.– Que les yeux du Seigneur Commandant ne se posent pas sur le Bohémien, il ne veut pas que sa vue les souille.

Abram.– A partir de demain, tu bêcheras mon jardin, Ingo.

Ingo.- (gémissant) Pitié, non. Le Bohémien est indigne. Pitié.

Abram.– (Ingo gémissant, faisant non de la tête) Et moi, je t’ordonne de bêcher, mais le dos à la maison. Je veux que tu ignores qui y habite, si c’est mon fils aîné, ou n’importe qui. Si j’apprends que tes yeux ont glissé une seule fois vers la maison, je les crève.

Ingo.- (gémissant) Rien ne trahit mieux votre répugnance, Seigneur Commandant. Je vous supplie d’écouter votre haut le cœur. Vous me vomissez, je vous dégoûte. Pitié. Faites-moi mon sort.

Abram.- Je te fais ton sort : tu bêcheras mon jardin. Tu commences après la soupe.

Ingo reste prosterné et gémissant, et faisant non de la tête. Abram s’éloigne. Les autres détenus s’écartent de lui

 

Hamber David et Hamber Salomon allant.

Hamber David.- (en indiquant l’horizon) Au-delà, est-ce qu’il y a encore des gens qui font leurs courses, prennent le tram ? Cette obscénité d’aller au cinéma, au théâtre, de s’asseoir à une terrasse se pratique-t-elle encore quelque part ? .. .. Et si la vie était ça : vivre dans un camp ? Chose étrange, il me semble que je menais, avant, une vie futile, et que la vraie vie, je la vis maintenant.

Hamber Salomon.– (lui prenant les bras fraternellement) Tu vaux par ce que tu vivais avant, non par ce que tu vis maintenant.

Hamber David.– Heureusement que je t’ai. Ils vont.

 

Siewert s’approche de Schere,l’emmène à l’écart, montrant sous sa blouse un journal.

Siewert.– Communiste. A Moscou, le parti communiste est devenu une nouvelle Inquisition. Vichinsky est le nouveau St Dominique. Les procès de Moscou sont une farce sanglante d’aveux spontanés. Zinoviev, Boukharine, les plus purs des communistes, 30 000 des plus fidèles officiers de l’Armée Rouge ont été passés par les armes. Des communistes, par foules, sont déportés au Goulag. Des populations entières sont déplacées d’Est en Ouest, du Nord au Sud. Terreur communiste vaut terreur nazie. Quand est-ce que les taies te tomberont des yeux ?

Schere.– (agressif, lui arrachant le journal, et le cachant sous sa blouse) J’ai été en Union Soviétique. Tu crois que j’étais aveugle ? Schere va se cacher de la vue des miradors, sort le journal de sa blouse, lit, et pleure.

 

Hamber David et Hamber Salomon revenant.

Hamber David.– Je m’étais dit : Pour l’art, tu sacrifieras l’amour, tu sacrifieras la famille… ... J’ai donné tout à l’art, hélas, en retour, l’art ne m’a rien rendu. Le comble : la seule chose dont je m’honore dans ma vie, c’est de mon gagne-pain d’employé d’assurances. J’étais plus heureux de clore un dossier de sinistre que de terminer un écrit. Avoue. .. .. .. Je suis passé à côté de la vie, de Miléna, de toi. On comprend les choses quand il n’est plus temps. Il met sa main sous le bras de Salomon, ils vont.

 

Bettler seul, allant et venant.

Bettler.- (off) Quels étaient donc ces livres, qui me tenaient tant à cœur ? Tout oublié, leur contenu, leur titre, jusqu’au nom de leur auteur. Moi-même, ce que j’ai fait, qu’il me semblait qui comptait, est-ce que je me souviens encore de ce que c’était ? Venant et allant. (off) Qu’est ce que j’avais bien pu découvrir, dont j’étais si fier ? Mes chers carnets ? Qu’est-ce que j’avais pu y écrire de si rare ? Fenêtre ouverte, coup de vent, tout s’est envolé. Il va.

 

Passent Kaefferkopf et Nichts.

Nichts.– Toute ma vie, j’ai travaillé avec le plus de conscience possible. Je n’ai jamais été absent au travail un seul jour, j’ai toujours payé fidèlement mes impôts, - si stupide que cela puisse être, j’étais même heureux de les payer-, je donnais tout mon salaire à ma femme, je ne buvais pas, je ne fumais pas, je surveillais les devoirs de mes enfants, je cultivais le jardin..

Kaefferkopf.– Quand on n’est rien, votre sort est de n’être rien. Il faut vous y faire, mon vieux. Ils passent.

 

Revient Bettler.

Bettler.- (off) .. ..J’ai vague souvenir que j’avais une femme, des enfants, un appartement ? Ou ces souvenirs sont ceux d’un autre ?.. .. Tu avais des choses faites, tu avais des choses à faire, tu avais des choses en train : qu’est-ce que ça pouvait bien être ?.. ..Pour me rendre mes souvenirs, il va falloir que je refasse toutes mes études, depuis la maternelle. Allons-y. (il réfléchit, puis, faisant mine d’enfourcher un cheval, et galoper) A dada sur mon bidet, quand il court, il fait des pets, prout prout tra la la… .. Du pipi, du lolo, carafi, carafo, du triage, du coco.. ..Je crois que je monte d’une classe. .. ..Une poule poularique, jambes courtes et bancaliques a 4 poussins poulariques, jambes courtes et bancaliques. ..Tu as raison, Je n’ai pas tort, Baise mon croupion, Nous serons d’accord. Il va.

 

Hamber Salomon, Hamber David reviennent.

Hamber David.– Toi, tu as fait quelque chose, moi j’ai fait : rien. Et c’est toi qui, durant toutes ces années, es allé vers moi.

Hamber Salomon.– Tu crois que c’est une vie de gagner sa vie trop bien ? Dépenser à se distraire ? N’avoir pour seule ressource que s’amuser ? Est-ce que ce n’est pas une misère ? Quand on aimerait tant avoir l’esprit de sérieux ? Ma seule consolation, pour sauver cette vie d’argent, de réussite sociale, a été d’essayer de participer à ton écriture. Un silence, ils vont.

 

Revient Bettler.

Bettler.- (triomphant, levant un doigt) Je monte à l’école primaire. J’ai faim, Mange ta main, Garde l’autre pour demain, Et ta tête, Pour les jours de fête. A dada sur mon bidet. Quand il court, il fait des pets. (chantant) Au feu les pompiers V’là la maison qui brûle Au feu les pompiers V’là la maison brûlée. C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle Jules C’est pas moi qui l’ai brûlée C’est mon oncle André. Il va.

 

Hamber Salomon et Hamber David reviennent.

Hamber Salomon.– Ce qu’il faut remarquer, c’est que ces tueurs en série ont l’air de très bien se porter. On peut en conclure que le mal fait partie de l’homme autant que le bien, puisqu’il maintient en santé également. Tu pourrais retenir ça pour plus tard.

Hamber David.- Un sale poulailler, derrière la ferme, sans plus une herbe, boueux, aux murs oranges de saleté, au grillage rouillé et troué, crois-tu que ce soit un sujet pour un peintre ? Comment peut-on être à la fois du côté de la victime et du côté de l’assassin ? Tu me demandes trop. Ils vont.

 

Bettler s’en vient.

Bettler.- (triomphant, levant les deux mains) Je monte au collège… .. (chantant) Combien j’ai douce souvenance, du joli lieu de ma naissance.. .. (parlé) La fille de Minos et de Pasiphaë.. .. Est-ce toi, chère Elise, ô jour trois fois heureux.. ..Dans un chemin montant sablonneux, malaisé, six forts chevaux tiraient un coche… … Quousque tandem, Catilina, abutere patientia nostra ? .. .. Dakruoen gelassassa. Comment se fait-il, que je ne me souvienne que de ce que j’ai appris par cœur ?.. .. Sans nos livres, sans nos écrits, comme notre savoir est maigre. Que me reste-t-il de moi ? Mon esprit ? (un silence) Après tout, c’est peut-être le principal. Il va.

 

Sirène. Siewert prend le chaudron, va chercher la soupe. Entrent dans le block les 9, Kaefferkopf bousculant les autres pour être le premier.

 

 

 

Scène 3.

A l’intérieur du block. La caméra se positionne derrière la table, un peu en hauteur, : elle a devant elle toute la table, et l’espace entre la table et la porte. Dans le block, prenant leur gamelle, Kaefferkopf en tête, tous font la queue. Siewert entre la soupe et les cubes de pain, sert tout le monde. Tous vont s’asseoir à la table, et mangent. Kaefferkopf avale sa soupe et mange son pain à toute vitesse. Puis, il va entre les prisonniers picorer les miettes, se met à quatre pattes, picore les miettes de pain tombées par terre, suit le chemin vers où était Siewert. En passant, Schere, hilare, du pied lui montre une miette.

Kaefferkopf.– Je t’emmerde, sale coco.

Schere.– Avec cette miette, crois bien que tu ne m’emmerderas pas même d’une petite crotte… ...Raisonne, crétin : tu dépenses plus de forces que tu n’en gagnes.

Kaefferkopf.– T’occupe. C’est mon estomac, pas le tien.

 

A table. Kaefferkopf, l’assiette vide, s’assied à côté de Nichts, qui se force à manger.

Kaefferkopf.- (lui montrant la place à côté de lui) Vous permettez ?

Nichts.- (se levant à demi) M. l’Inpecteur Général.

Kaefferkopf.– Vous semblez n’avoir guère d’appétit.

Nichts.– A vrai dire, je n’ai pas tellement faim.

Kaefferkopf.– Est-ce que vous êtes d’accord avec moi, quand je vous dis que ceux qui occupent de hautes places ont de plus hauts besoins, que ceux qui occupent une basse ?

Nichts.- (lui tendant son assiette) Servez-vous. . (Kaefferkopf mange la soupe avidement)

Schere.- (ironique,à Nichts) Au moins, quelqu’un ici a gardé le sens des vraies valeurs.

Nichts.–C’est malgré moi, M. Schere. Lorsqu’un catholique, devenu incroyant, visite une église, en passant devant le chœur, malgré lui, il fait la génuflexion.

Schere.– Des deux, de l’Inspecteur ou de l’employé, fait le magnifique ? Qui s’ôte la nourriture de sa bouche pour la donner à l’autre ? Lequel picore les miettes par terre comme un poule ?

Kaefferkopf.– Vous jouez les taupes, Mr le communiste, vous creusez des galeries, mais un beau jour, au moment où vous vous y attendrez le moins, une bêche vous tranchera en deux.

Schere.– Achève de déchoir, inspecteur de mes deux : moucharde.

Kaefferkopf.- Qui que ce soit qui vous dénoncera accomplira un acte de salubrité publique.

Tous sortent dans la salle d’eau laver leur gamelle. Quand tout le monde est sorti, Kaefferkopf sort un mégot, une allumette, et fume, en dissipant la fumée.

La voix d’Abram.—(hurlant du dehors) Ingo dingo.

La voix d’Ingo.– J’arrive. Ingo sort en courant.

 

 

 

Séquence 3

 

Kommandantur. La villa des Abram. La caméra est dans la salle à manger, au-delà de la table, vers la baie vitrée : on voit la terrasse et le jardin. Johanna, est de côté,derrière un rideau, pour voir sans être vue. Dans le fond du jardin, le dos d’Ingo, qui bêche.

Johanna.- (off, elle s’en va, revient) Comme il prend son temps : un coup de bêche lent après un coup de bêche lent. Il veut faire durer la tâche. .…(elle s’en va, revient, s’approche de la fenêtre, se penche, idem ; au loin, on voit Ingo s’arrêter de bêcher, comme pris de malaise, et se tenant au manche de la bêche)(elle le singe) Ah, je me meurs, vite des sels. Si cette, précieuse croit que quelqu’un l’épie derrière la fenêtre, elle se trompe. (Elle va et vient plusieurs fois) Au bout d’un moment, Ingo se redresse, secoue deux fois sa tête, et continue de bêcher. Johanna va, vient, de la cuisine au salon, du salon à la cuisine.

 

Un peu plus tard. Ingo a avancé. Johanna aux aguets à la fenêtre, derrière le rideau.

Johanna.– (off) Les yeux sur sa bêche, il l’enfonce, soulève la bêchée, la retourne, du tranchant tranche trois fois la bêchée, et renfonce la bêche à côté. Il ne tourne pas la tête d’un quart de tour. Il ne fait un pas, ni à droite ni à gauche. C’est comme s’il était en plein champ, comme s’il n’y avait pas de maison derrière lui, ni de Johanna dans la maison.

 

Un peu plus tard. Ingo a bien avancé.Derrière la vitre du salon.

Johanna.- (off) … … Supposé qu’il suppose que la maîtresse de maison l’observe, peut-être coquetterie, ne serait-il pas tenté de lui montrer son profil, s’il n’en était pas trop mécontent ? .. .. Maintenant, s’il ne le montre pas, peut-être a-t-il un visage, dont il n’a pas trop à se louer. … Elle n’arrête pas de l’épier. Voyant Abram arriver par le fond du jardin, elle passe dans la cuisine.

 

Pressé, Abram, qui, au passage, regarde Ingo, qui s’agenouille en mettant le front à terre. Abram, d’un geste et d'un aboiement, lui fait signe de se lever.

Abram.– (entrant dans la maison) Alors, comment ça se passe.

Johanna.– (entrant, innocente) .. ... Il est si peu là, que c’est comme s’il n’y était pas. Seul le bruit lointain de la bêche me rappelle le de temps à autre. Quand je passe au salon et que je regarde dans le jardin.

Abram.– (avec un geste qu’il avait raison) Un nègre, la pensée de sa peau noire ne le quitte pas de sa vie.

Johanna.– J’aurais un service à te demander. Et puis non : ce souci s’ajouterait à tous tes soucis.

Abram.– (la priant) S’il y a une chose qui me plaît, c’est de te rendre service. Dis.

Johanna.– Puis que nous sommes si contents de son travail, pourquoi ne pas continuer à l’employer ? Il y a2 stères de bois, qu’il faudrait scier en bûches, et entasser dans le bûcher.

Abram.– (s’inclinant) Commandez, Madame. C’est obéi.

Johanna.- (l’embrassant sur la joue, off) Je le verrai de face.

Abram.– (criant) Ingo Dingo, ici.

Ingo.- (se tourne, de loin, le dos tourné, la tête courbée, sgenouille) Seigneur Commandant.

Abram.– (le montrant en riant à Johanna, ordonnant) Ici. De face, couillon. Ingo se tourne, et s’inclinant, la tête baissée, va vers Abram. Quand tu auras terminé le jardin, tu scieras le bois du réduit, en bûches, et tu les empileras dans le bûcher. (les lui montrant) La scie, le chevalet.

Ingo.- (gémissant) S’il vous plaît, Seigneur Commandant.. Ne me faites pas commettre ce sacrilège. Votre réduit et votre bûcher sont des lieux sacrés et inviolables.

Abram.– Ils sont à côté de ma maison, patate.

Ingo.– Plaise au Seigneur Commandant d’épargner à son bûcher le sale contact et la sale odeur du sale Bohémien.

Abram.– Tous les deux sont plus sales que toi, tu te saliras plus que tu les saliras. Et puis, tu m’agaces. Arrête tes simagrées.

Ingo.- (gémissant) Le Bohémien est indigne du bûcher du Seigneur Commandant. Il forme le voeu de ne pas s’en approcher.

Abram.– Tu feras, un point c’est tout. Allez.

Abram en riant, donne un baiser à sa femme, entre dans la maison, prend les ordures et sort. Ingo le suit, s’agenouille derrière lui. Abram, en sortant, le voit, et éclate de rire. Ingo retourne bêcher. Johanna entre dans la maison.

 

Plus tard. Ingo ayant terminé le jardin, ne se gêne plus pour aller et venir à droite de la terrasse, devant le bûcher, à scier les bûches Johanna s’approche de côté, derrière le rideau, elle épie Ingo.

Johanna.- (off) Il se juge si mal ? Pourquoi se cachait-il le visage ? Est-ce qu’il ne sait pas qu’il est beau, n’était sa couleur…Et même avec sa couleur ? .. … Et même surtout, avec sa couleur ? … Ces cils et sourcils qui, comme un noir feuillage, ombragent les larges bassins de ses yeux noirs, accrocheraient bien des cœurs d’homme, s’il était une femme. … .. (se regardant dans la glace pendue au mur) Race blanche, lait caillé, moisissure blanche, aube sale, peau blafarde, qui enflammée se fait rubiconde, comment rivaliserais-tu avec cette race de blé noir, de plein soleil, de plein vent, avec cette peau basanée, avec ce hâle magnifique ? Visage pâle, pâlis de ta lividité, rougis de tes rougeurs…(contemplant Ingo)… Où est le voleur de poules ? Le sorcier ? Le voleur d’enfants ? Le mangeur de chair humaine ? L’empoisonneur de sources ? Je ne vois qu’un Dionysos des bois et des forêts, un Hermès du vol et du mensonge, un Apollon du chant et de la musique.

La caméra fixe le visage de Johanna.

Johanna.- (off). Que se passe-t-il ? (se pressant le cœur de sa main) La terre gelée de mon cœur, sonnante sous tes pas, soudain amollie, dégèle par un printemps inattendu. Dieu. Johanna, tu étais de bois, éteinte, comme endormie d’un avant-dernier sommeil, tu te réveilles vive, sensible, charnelle? Johanna sort.

 

Johanna, peu de temps après, revient, dresse sur la petite table de la terrasse, un petit couvert, y place une tarte, une tasse, une petite assiette, une assiette de dessert, une petite cuiller, une petite fourchette, apporte le café, coupe une part de tarte, la place dans l’assiette de dessert.

Johanna.– (haut) M. Ingo. (Ingo arrête son travail, en la tournant baisse sa tête vers Johanna) A un artisan qui vient chez une cliente faire de gros travaux, la cliente ne lui sert-elle pas une collation, espérant qu’il en travaille mieux et plus vite ? (à Ingo, qui ne dit mot ni ne fait geste , avec un geste) Ingo, je vous parle. Respectez-moi.

Ingo.- (se mettant à genoux, courbant la tête) Grâces soient rendues à Madame la Commandante.

Johanna.– (s’agenouillant comme lui) A vous humilier, vous m’humiliez. S’il vous plaît.

Ingo.- Ma place est à vos pieds.

Johanna.– Mon mari et moi faisons deux. Faites-moi honneur, M. Ingo, traitez-moi en égale. Il se lève, elle se lève après lui.

Johanna.- (faisant un geste vers la table) Dédaigner ce que je vous ai préparé, c’est me dédaigner. Je vous en prie.

Ingo, tête baissée, en faisant un large tour au large de Johanna, s’approche de la table, prend la fourchette, pique une petite parcelle de sa part, la mâche longuement, boit une toute petit gorgée de café, repose la tasse.

Ingo.- (s’inclinant) Je me suis régalé. Faisant le même détour, s’inclinant au niveau de Johanna, il retourne à sa scie.

Johanna.– Vous avez à peine touché.

Ingo.– Je n’avais qu’une petite faim.

Johanna.– Vous n’avez goûté qu’un bout de fourchette. Ce n’était pas bon ?

Ingo.- (s’inclinant) Que grâces soient rendues à Mme Commandante. Il y a longtemps que je n’avais pas fait un aussi délicieux repas…(il lève les yeux, voit que Johanna considère sa tenue, il met les mains devant, comme il peut) … S’il vous plaît, que vos yeux s’épargnent la vue de ma tenue.

Johanna.– … … Votre tenue ne fait honte qu’à ceux qui vous en ont vêtu Ingo s’incline, lève les yeux le temps d’un regard, les baisse aussitôt.

Johanna.- (off) Je suis séduit par un homme, comme s’il était une femme. Que j’ai honte.

Elle pose assiette, couvert, verre, bouteille et plat sur le plateau, rentre le tout, et revient, et de côté observe Ingo.

Johanna.- (off) Quel rivale ai-je autour de moi ? A qui aurais-je à le disputer ? Peut-il s’enfuir ? Il est sous trop bonne garde. S’il peut être à quelqu’un, à qui serait-il, sinon à moi, … ...si je veux bien ? Il est à moi, mais seulement autant que je le veux. Il est ma femme, ou mon homme; si je le veux, et si je le veux, je peux jouer à l’homme, ou à la femme, comme il me plaira.. Où et quand aurai-je dans ma main, un aussi beau jeune homme ? A demi cachée, elle regarde Ingo.

Sirène. Ingo s’arrête, va déposer la bêche dans le réduit, s’agenouille, s’incline et sort.

 

 

 

 

Séquence 4.

 

 

Scène 1

Le terre-plain, devant le block 00.Temps libre. La caméra les visionne tous. Bettler portant la main entourée d'un linge. Siewert entre.

Siewert.– Les gars, il va y avoir distribution de courrier

Kaefferkopf.– Qu’est-ce que je vous disais ? Ils sont moins inhumains que vous pensez.

Un silence. La caméra visionne le visage de Bettler.

Bettler.–(off) J’ai plu à Simone tel que j’étais. Tel que je suis, je ne lui plairais plus. Si elle m’écrit, elle écrit à quelqu’un qu’elle ne reconnaîtrait plus.

La caméra visionne le visage de Nichts.

Nichts.–(off) Et si j’ai la chance que Véronique m’écrive, quel que soit ce qu’elles disent, quelques lettres tracées de sa main chère me suffiront : je poserai ma main sur sa main posée.

La caméra visionne le visage de Schere.

Schere.–(off) La différence entre mon unique et moi, c’est que moi, je ne peux penser qu’à elle, mais elle, environnée de tellement de choses et d’êtres, il est impossible qu’elle ne pense qu’à moi. Comment pourrais-je lui en vouloir, si elle ne m’écrit pas ?

La caméra visionne le visage de Kaefferkpf.

Kaefferkopf.–(off) Je suis certain que justice va m’être rendue. Frieda va m’annoncer que le malentendu est dissipé, que je vais être rétabli dans mon ancienne place.

La caméra visionne toute la place devant le block 00.

Entrent Schiesser, un petit brasero à la main, qu’il pose, Abram, un paquet de lettres ouvertes dans la main.

Abram.– (hurlant) En rang par quatre. Triple distance. (Tous courent se placer) Courrier. (prenant la 1ère lettre) Inspecteur Général mon cul.

Kaefferkopf.– (avançant d’un pas) Présent.

Abram.- Ta femme ne t’a pas écrit à toi, mais à nous. Suite à ton arrestation, elle s’est plainte à la Gestapo, qu’il était injuste qu’à cause de l’inconduite de son mari, elle ne touche plus ses émoluments. La Gestapo, compréhensive, a fait un geste : elle lui a offert un poste de femme de ménage. Elle l’a postulé et l’a obtenu. Elle a demandé à la Gestapo d’annoncer à son mari, qu’en raison de son arrestation infamante, elle a demandé et obtenu le divorce.

Kaefferkopf.– L’Inspecteur Général mon cul Kaefferkopf ose demander au sergent s’il est sûr, qu’il n’y a pas de confusion de noms ?

Abram.- (lisant) « Divorce prononcé entre Kaefferkopf Pâquerette Eudoxie Frieda née Loch, et Kaefferkopf Alcide, Térence. »

Kaefferkopf.– (le visage furieux) Le détenu Inspecteur Général mon cul remercie le sergent. (Il reprend sa place) …(Abram jette les feuilles dans le brasero)

 

Abram.-… Zaccarias Narcisse, artiste décadent

Zaccarias.– (avançant d’un pas) Présent.

Abram.– A reçu, du front de l’Est, une carte postale de sa femme Wilhelmine, engagée dans une troupe de variétés pour le délassement de la troupe, avec ces quatre mots : « Ah, c’est autre chose. »

Zaccarias.– (hilare)Le détenu Zaccarias, artiste décadent, est enchanté de la nouvelle. (Il reprend sa place) (Abram jette la carte postale dans le brasero)

 

Abram.– .. ..Hamber Salomon.

Hamber Salomon.– (avançant d’un pas) Présent.

Abram.- Carte postale des Bahamas. : « Ciel d’azur, mer turquoise, plage de rêve, séjour enchanteur, Simone. »

Hamber Salomon.– (hochant la tête comme s’il n’y croyait pas) Le détenu Hamber Salomon, juif, remercie le sergent. (il recule d’un pas) (Abram jette la carte dans le brasero)

 

Abram.- Hamber David.

Hamber David.– (avançant d’un pas) Présent.

Abram.– Lettre de Miléna : « Je suis au même étage, juste en face, je te fais coucou. » (il regarde le cachet qui oblitère le timbre) Hum.

Hamber David.– Le détenu Hamber David juif ose prier le sergent de lui dire d’où la lettre a été envoyée.

Abram.- (regardant l’enveloppe, faisant la grimace) Je serai bon. Je laisserai le détail dans le flou artistique.

Hamber David.– (abattu) Le détenu Hamber David, juif, remercie le sergent. (Hamber David recule d’un pas) (Abram jette la lettre dans le brasero.)

 

Abram.- Bettler.

Bettler.– (avançant d’un pas) Présent.

Abram.– De ta femme. Il a paru quelque chose de toi en Amérique, et ça fait un tabac. Je te signale que ça n’a pas paru sous ton nom, mais sous le nom de Heim, qui, paraît-il est un de tes anciens élèves.

Bettler.– (incrédule) Le détenu Bettler, intellectuel, remercie le sergent. (il recule d’un pas) (Abram jette la lettre dans le brasero)

Abram.- Nichts

Nichts.– (avançant d’un pas) Présent.

Abram.– De ta femme un court mot : comme tu ne reviens, ni ne réponds, je t’informe que me suis remise en couple..

Nichts.–(désespéré) Le détenu Nichts asocial remercie le sergent. (Il recule d’un pas) (Abram jette la lettre danqs le brasero)

 

Abram.- Schere

Schere.– (avançant d’un pas) Présent.

Abram.- (montrant de loin à tous, longuement, une carte bordée de noir, riant jusqu’aux oreilles) Un de tes frères est décédé.

Schere.- Le détenu Schere communiste ose prier le sergent de bien vouloir lui préciser si c’est Jean ou si c’est Louis.

Abram.– Je serai moins inhumain que la mort, je te laisse choisir : celui que tu aimais bien, celui que tu n’aimais pas, comme tu voudras. Choisis les regrets de ton goût.

Schere.- (méprisant) Le détenu Schere communiste remercie le sergent. (Il recule d’un pas)

Abram.- (Il jette le reste des lettres dans le brasero.) .. .. Et puis, zut, je ne suis pas un facteur.(il appelle en leur donnant une fiche) Bettler. Kaefferkopf, infirmerie. Bettler, Kaefferkopf sortent.

Schiesser sort, emportant le brasero.

Abram.- En rangs par deux. Vorwärts. Ei zwo, ei zwo, ei zwo.

La voix d’Hamber David.- (bas à Salomon) Qu’est-ce qui est moins douloureux ? Mourir de faim, cesser de respirer, s’enfuir et finir d’une rafale de mitrailleuse ?

La voix d’Hamber Salomon.- (bas à David) Ces lettres sont toutes trop d’un même style. Elles sont toutes écrites par la même personne. Devine laquelle.

La caméra les suivant, ils sortent par la porte du camp.

 

 

Scène 2.

Infirmerie.6 patients, dont Kaefferkopf la main bandée d'un linge, Bettler. Entrent le sergent Kuntz en blouse blanche, qui fait office d’infirmier, à côté d’une table sur laquelle sont posés 6 dossiers, puis, se tenant à la porte du cabinet, en blouse blanche, le lieutenant Baudis. La caméra a une vue d’ensemble.

Kuntz.- (à tous) Absentéisme, demandes d’arrêt de travail, tout ça sera vite diagnostiqué. Venez, que je vous ausculté. (Il donne des coups poings et de pieds à tous, tous s’enfuient, sauf Kaefferkopf et Bettler) (à Kaefferkopf, agacé) Nom, prénoms ?

Kaefferkopf.– Kaefferkopf Alcide Térence.

Kuntz.– (agacé, cherche le dossier de Kaefferkopf ) Qu’est-ce qu’il a ?

Kaefferkopf.- (à Kuntz/Baudis) Un quelconque semble quelconque comme tous les quelconques, mais peut-être ne faut-il pas se tromper, c’est peut-être quelqu’un de connu. Non pour me vanter, mais pour me placer, j’ai fait des études dans une haute école. Grâce à ma place au concours de sortie, j’ai été nommé à un haut poste. Tout en travaillant, j’ai poursuivi mes études, passé d’autres concours, gravi des échelons. Je suis devenu Inspecteur Général.

Kuntz.– (agacé) lEt moi, j’ai fait mes études à la seule école primaire, le seul examen que j’ai réussi, c’est le certificat d’études, et encore avec rattrapage. Tu es détenu, et je suis sergent, cancre (jetant un coup d’œil sur Baudis, qui fait signe à Kuntz de laisser parler Faefferkopf)

Kaefferkopf.– (à Kuntz/Baudis) Tout Inspecteur Général que j’étais, j’ai toujours eu pour principe, d’obéir au gouvernement quel qu’il soit, principe, qu’aucun gouvernement ne peut récuser. Cela ne m’a pas empêché d’avoir de la faiblesse pour le parti nazi, qui prônait un pouvoir fort. Un de mes employés, M. Klapperbursch était délégué du parti nazi : je lui ai accordé des heures, des salles, des crédits, je lui ai prêté notre imprimerie.

Kuntz.– Que penses-tu de la Gestapo ?

Kaefferkopf.– (id) J’ai applaudi. Elle manquait.

Kuntz.– Crois-tu que la Gestapo remplit sérieusement sa mission ?

Kaefferkopf.–(id) S’il en est une qui la remplit, c’est elle.

Kuntz.– Qu’elle multiplie tellement les contrôles, qu’aucune erreur n’est possible ?

Kaefferkopf.- (id) J’en suis certain.

Kuntz.-– Que penses-tu des camps ?

Kaefferkopf.- (id) Ils étaient de toute nécessité.

Kuntz.– Donc, de quoi tu te plains ?

Kaefferkopf.–(id) La seule erreur, explicable et excusable, c’est l’erreur de personne. Je pense que j’ai été pris pour un autre.

Kuntz.– (ouvrant le dossier) Kaefferkopf Alcide, Térence ? Tu avais un employé du nom de Klapperbursch Wilhelm ?

Kaefferkopf.– (id) C’était le délégué nazi. Je ne crois pas trop m’avancer en disant que je m’en étais fait un ami.

Kuntz.– C’est lui qui t’a dénoncé. Il est Inspecteur Général à ta place. . .. ..(il le toise, fait son tour) Epaules de poisson, poitrine de tubard ; pas de hanches, mais des fesses, pieds plats ; cheveux et yeux poussière, regard faux : le type même du sémite. Plutôt que tous les concours dont tu as voulu te rattraper plus tard, tu aurais mieux fait de réussir ton concours à la naissance. .. .. (le claquant à tour de bras) Tu vas aller bosser, espèce de tire-au-cul. (Kaefferkopf regarde Baudis, qui se détourne, Kuntz lui donne un coup de pied au cul) Tu vas te manier le train ?

Kaefferkopf s’enfuit .

Kuntz.- (à Bettler, agacé) Lui ?

Bettler.– (à Kuntz, montrant sa main) Je me suis bêtement blessé à un fil de fer, ma main s’est infectée.

Kuntz.– Et tu veux un congé de maladie.

Bettler.– Je n’ai plus d’efficacité à l’usine. Je ne demande qu’un coup de lancette, et de l’alcool à 90 °

Kuntz.– Plus une semaine de convalescence.

Bettler.– Ce ne serait pas justifié. L’équipe m’attend pour aller à l’usine.

Kuntz.- (ôtant le linge qui entoure la main de Bettler, à Baudis) Un malade, apparemment. (Baudis fait un signe qu’il peut aller, Kuntz salue et sort)

Baudis soigne Bettler.

Baudis.- Je vous ai observé, M. Bettler. Au milieu de ruines, vous êtes debout comme un menhir. … Pour tenir, vous avez bien quelque chose : une foi, quelque chose.

Bettler.– (hésitant) Pardonnez-moi.

Baudis.– Vous n’avez rien ?

Bettler.– Si…(s'excusant) .. Moi.

Un silence. Baudis observe Bezttler.

Baudis.– N’est-ce pas de la présomption ?

Bettler.- Qu’un autre se veuille maître de moi, en plus de lui, est-ce que ce n’est pas plutôt cela de la présomption ?

Silence.

Baudis.– .. .. Vous êtes Alsacien. Dites-moi comment vous nous jugez, nous les Allemands.

Bettler.– Un juge, s’il veut bien juger, ne doit vivre ni dans les conditions du demandeur, ni dans les conditions du défendeur. Pour bien juger, un juge doit vivre à l’écart. Je ne vis pas à l’écart.

Baudis.– Réponse habile… … Raisonnons, si vous permettez. Les faits n’ont-ils pas force probante ? Une victoire aussi totale sur tant de peuples que la nôtre, n’est-elle pas la preuve de notre valeur ? Nous avons rallié tant d’esprits, abattu tant de corps, convaincu les uns, vaincu les autres : est-ce que cela ne fait pas la supériorité de notre race claire et évidente ?

Bettler.– Les prémisses sont engageantes, j’en donne acte. Peut-être il faudrait-il attendre que la conclusion donne raison au syllogisme ? Juge-t-on une œuvre, quand elle est en cours de fabrication, ou quand elle est achevée ?

Baudis.– Pour une fois, je trouve un intellectuel intelligent.

Un silence.

Baudis.–Vous avez quelques notions des soins à porter à des malades ?

Bettler.– J’ai le diplôme de secouriste.

Baudis.– Voulez-vous être mon infirmier ? (Bettler fait un geste vers Baudis, pour lui dire que c’est à lui de décider).

Baudis.– A partir de demain, vous l’êtes. Je donne les ordres.

Baudis enlève sa blouse, se retrouve en uniforme, se coiffe de sa casquette. Il fait signe à Bettler de passer, le regarde s’éloigner, pensif, et sort.

 

 

 

Séquence 5

 

 

Scène 1.

 

La caméra survole la Kommandantur proprement dite. Le bureau de Le Commandant, la porte au fond ouverte, la caméra étant placée derrière le fauteuil du commandant.Le Commandant. Entre Dietrich, qui reste à la porte. Le Commandant lui fait signe d’entrer.

Chorknabe.- (au Commandant) Commandant, Kelch.

Le Commandant.– (se retournant, inquiet) Quoi, Kelch ?

Chorknabe.– Il faut que vous interveniez. Il file un mauvais coton. .. .. ..Chaque matin, à 4 heures, il sort de chez lui, en short et en maillot, et va courir dans les bois. Vous devriez le voir au retour : visage tiré, yeux exorbités, haletant, blême, se tenant aux murs comme s’il n’en pouvait plus. Hier, il est revenu avec au front une bosse grosse comme un œuf de pigeon, qui lui a coulé en tache violette sur l’œil. Je lui ai demandé ce qui s’était passé, il a ri « C’est encore de moi. Il a fallu que j’e me ramasse une souche ». .. Il y a aussi les repas. A table, il vous fait parler de vus, de vous, et de vous, , pique un bout de carotte qu’il mâche pendant des éternités, à la fin il jette sa serviette en papier sur son assiette pleine, et jette le tout. Quand je lui dis qu’il n’a rien mangé, il répond que je ne sais pas comme il se goinfre entre les repas. Vous avez vu les fronces à son pantalon, il les ramasse derrière sous la ceinture. C’est devenu un squelette. On dirait un détenu.

Le Commandant.– Je vais lui parler.

Le Commandant va à la porte, cherche quelqu’un des yeux, appelle : Kelch, en faisant signe de la main. Kelch entre, en casquette, dissimulant une claudication, l’oeil au beurre noir, l’extrémité de deux doigts bandés, qu’il essaie de cacher.

Kelch.– (saluant réglementairement) Heil Hitler.

Mais Le Commandant s’approche de lui, regarde son œil au beurre noir, le questionne du visage.

Kelch.- (se faisant une petite révérence, riant) L’imbécile s’est ramassé une pelle sur une souche. (Le Commandant tire le bras gauche, déplie la main, regarde le pansement autour de l’extrémité de deux doigts,Kelch rit) L’expert. J’avais aiguisé mon couteau pour couper de la viande : c’est ma viande que j’ai coupée. (Le Commandant prend Kelch par la main, le force à marcher, Kelch ne peut pas tout à fait dissimuler qu’il boîte.) (Kelch rit d’un rire forcé) Je réussis au moins une chose : manquer mes actes. Je n’ai pas vu un nid de poule sur la route. (les larmes lui venant aux yeux) Soyez charitable, Commandant, ne soulignez pas mes maladresses.

Le Commandant.– Pourquoi courez-vous aux aurores ? Vous ne vous dépensez pas assez tout le jour ?

Kelch.– (se montrant) Vous voulez que je me fasse honte à me décrire ? Long comme un fil de fer, maigre comme un poulet, des épaules de poule, des mollets de coq, une tête réduite à une tête d'épingle.. je suis pour les SS une insulte vivante. Ne me reprochez pas d’essayer de me refaire.

Le Commandant.– Vous avez quelque chose que personne n’a, à quoi nous tenons tous, et que je ne veux pas que vous perdiez, (Kelch l’interroge du regard) vous.

Kelch.– C’est vous tous. Vous êtes trop gentils envers moi.

Le Commandant.– Vous ne faites que céder le pas à tous. Vous prêtez l'oreille aux soucis de chacun. Dès que vous le pouvez, vous rendez service. Personne n’est plus charmant que vous.

Kelch.– Ce que vous ne savez pas, c’est que tout cela est intéressé. J’essaie de me faire pardonner ce que je suis. (suppliant) S’il vous plaît, Commandant, passez-moi sous silence.

Kelch recule vers la porte, les mains suppliantes, et sort.

 

 

Scène 2.

 

Le Commandant.- (allant à la porte, s’adressant aux officiers) Messieurs.

La caméra suit le Commandant, et restant derrière lui. Entrent les officiers, Kelch entre Dietrich et Chorknabe, les écoutant, les approuvant, riant, la secrétaire, les officiers se placent derrière leur chaise. Derrière Kelch, s’assied Baudis. La caméra fait un demi-tour : elle visionne toute la table, le Commandant en face, et les officiers, qui se tournent vers le Commandant : on voit donc leur dos.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Les officiers.– Heil Hitler. (tous s’assiéent)

Le Commandant.- La séance du Conseil des Officiers est ouverte.(prenant une feuille) Communiqué Officiel (lisant) « La guerre a pris une autre tournure. Le Reich ne cherche plus l’ennemi au loin, c’est l’ennemi qui cherche le Reich. A ses frontières, tous les Allemands, au coude à coude, forment ses remparts vivants. Les vagues auront beau assaillir les falaises de granit, contre le roc elles se fracasseront et se briseront, en mille gouttes. L’Allemagne est et sera invaincue. »

Dietrich.– Traduction : les Américains ont débarqué en Normandie, les Russes ont atteint la Vistule.

Chorknabe.– Je reconnais votre défaitisme, Dietrich. Vous devriez ajouter que chaque soldat allemand se fera tuer sur place plutôt que de céder une parcelle de la Terre Allemande. Ou c’est nous, qui serons un charnier, ou ce sont les Alliés : devinez lesquels.

Silence.

Le Commandant.- (agitant une feuille, riant) J’ai reçu une réponse de l’IG Farben, à notre offre. (lisant) « M. le commandant, nous avons bien reçu votre offre de prix, mais nous estimons que 200 RM par femme est un prix excessif.

Chorknabe.– Qu’est-ce que je disais ?

Le Commandant.- (à Chorknabe, levant l’index, riant, lisant)  Nous n’avons pas l’intention de payer plus de 170 RM. » (Chorknabe, Dietrich et Zange éclatent de rire)

Zange.– Et j’ai eu tort, j’aurais dû proposer 500 RM. Ils nous en auraient offert 470.

Le Commandant.- (lisant) «  Si le prix vous convient, nous sommes prêts à prendre livraison : il nous faut environ150 femmes. Vous nous rendriez un service signalé. Au lieu d’attaquer l’expérience en fourchette basse, comme nous faisions avec le matériel animal, ou avec les Allemandes qui s’offraient à l’expérimentation, nous l’attaquerons tout de suite en fourchette haute, ce qui nous fera faire bien des économies d’argent et de temps»

Zauge lève la main, faisant signe au Commandant de s’arrêter un instant, Zange écrit quelque chose. Kelch, qui s’oublie, se gratte le côté arrière de sa tête si furieusement, qu’un filet de sang coule sur la nuque. Baudis lui saisit la main, et l’ôte de sa tête. Kelch se retourne et affectueusement, lui serre la main en signe de remerciement,regarde ses ongles ensanglantés, et place sa main sur la nuque pour la cacher. Le Commandant a remarqué la scène.

Zange.- (aux officiers, brandissant un papier) 170 par 150, ça nous fait un bénéfice net de 25 000 RM. Ce n’est pas rien.

Dietrich.– Envers ces femmes, c’est presque une mesure d’humanité. Au pis, si l’expérience ne réussit pas, elles passeront en dormant d’un sommeil à l’autre.

Le Commandant.- (lisant) « Si vous êtes d’accord, préparez-nous 150 femmes, qui soient si possible dans un état de santé analogue à celui de l’Allemande : cela nous permettrait d’établir une posologie exacte. Sitôt qu’elles seront prêtes, nous en prendrons livraison. Croyez, M. le Commandant.. » Votons. Oui ?(tous lèvent la main) Ca sera oui.

Zauge.– Voilà une bonne affaire à tous les points de vue, moral et financier.

Un silence.

Le Commandant.– (posant la feuille, et des yeux faisant le tour de table) Avant de clore la séance, il faut que je soulage ma conscience. Une chose ne cesse de me tracasser : la nourriture des prisonniers. Nous devons aux détenus qui travaillent dans nos usines une nourriture, qui leur fasse regagner les forces qu’ils dépensent à leur travail. Ils sont visiblement sous-alimentés. Certains sont des squelettes.

Dietrich.–Moi, ce qui me stupéfie, c’est que plus ils dépensent de forces, plus ils semblent en avoir. L’homme a merveilleusement la vie dure. Personnellement, je serais assez intéressé par savoir jusqu’où ils tiendront. Ce savoir pourrait nous être utile, pour le cas où nous serions envoyés au front de l’Est.

Chorknabe.– Vous connaissez, Commandant, quel est le point de vue de l’administration : le but n’est pas de conserver la masse, le but est de la clairsemer.

Un silence.

Le Commandant.– La séance est levée. Lieutenant Baudis, s’il vous plaît.

Tous se lèvent, sortent, sauf Baudis, qui s’approche du Commandant, et Kelch, qui reste au fond du bureau.

Le Commandant.—(à Baudis, bas, montrant Kelch de la tête) Vous avez vu, il se gratte furieusement l’arrière de la tête ?

Baudis.– Il est affecté d’un psoriasis. C’est une tache rouge/violette, qui cause un fort prurit. On n’en connaît pas la cause. On ne sait pas comment le traiter. Je ne veux pas donner des verges pour me faire battre, je pense que sa cause est psychologique.

Baudis sort, en passant, pose la main sur l’avant-bras de Kelch, qui lui sourit affectueusement, lui étreint les bras de ses deux mains, et s’approche du Commandant.

Kelch.– Commandant, je sollicite de votre bienveillance d’accepter que je demande ma mutation.

Le Commandant.– (allant à son bureau) Enfin, vous entendez raison. Accordé. (ouvert, souriant) Que vous me soulagez, Kelch. Que préférez-vous, France, Norvège ?

Kelch.– Ne m’avilissez pas plus vil que je suis, commandant. Si je démissionne du Corps Noir des SS, c’est pour m’engager dans une unité combattant sur le front de l’Est.

Le Commandant.– C’est l’Enfer, ici, mais là-bas, c’est l’Enfer de l’Enfer.

Kelch.– Je veux sauver ce qui me reste d’honneur. .. ..(devant l’attitude du commandant, suppliant) Depuis que j’ai pris cette décision, je me sens déjà mieux. Je vous en supplie, Commandant.

Le Commandant.– Bien.

Kelch.- Quelle reconnaissance je vous ai. Merci. (Il lui serre les mains avec gratitude)

Le Commandant remplit une feuille doublée d’un carbone, qu’il donne à signer à Kelch, détache le double qu’il donne à Kelch.

Kelch.- (saluant) Heil Hitler.

Le Commandant.- (lui serrant la main de ses deux mains) Kelch.

Sort Kelch, laissant Le Commandant tout attristé.


 

 

 

QUATRIEME PARTIE

 

 

Séquence 1

 

 

Scène 1.

Marchant sur un chemin surélevé, Abram, et plus loin Schiesser, fusil en mains, et en contrebas, marchant dans le marais, ayant de l’eau croupie jusqu’à la ceinture, maigres, certains squelettiques, Hamber Salomon, Hamber David, Nichts, Schere, Kaefferkopf, Zaccarias., la caméra étant devant eux, embrassant la scène.

Abram.– Halte. c‘est pas ça. Je vous fais revenir dans un bain à remous, vous sentez les bulles vous monter les jambes. Malgré ça, je vous vois mous; amorphes. Je m’en vais vous ranimer. Vous allez plonger et dans l’eau me faire dix pompes. A trois, je ne vous vois plus. Un, deux, trois.

Les six prisonniers plongent, disparaissent, à leurs remous on constate qu’ils font leurs pompes. La caméra se levant fait apparaître, au haut d’un talus, Oehler, en civil, qu’aucun d’eux ne voit, et qui les observe. La caméra redescend, à la fin, ils sortent, tous ruisselants.

Abram.– Ca va mieux ? Ca nous a fait du bien, sergent. A trois, un, deux, trois.

Tous.– Ca nous a fait du bien, sergent.

La caméra se rapproche, visionnant plus près Hamber Salomon et Abram.

Hamber Salomon.- Le détenu juif n°01 Hamber Salomon, juif, a perdu ses lunettes pendant l’exercice. Il sollicite du sergent, l’autorisation de les chercher.

Abram.– Le sergent est curieux de voir si le détenu retrouve ses lunettes sans ses lunettes.

Abram lui fait un signe vers l’eau. Hamber Salomon plonge. La caméra se fixe sur le visage d’Hamber David.

Hamber David.– (off, suppliant) Salomon, quelle erreur.

La caméra reprend sa position initiale. Hamber Salomon réapparaît, ruisselant, toussant et inspirant.

Hamber Salomon.– Dans l’eau trouble, le détenu Hamber Salomon, juif, a eu beau de ses mains ratisser la boue, il n’a pas retrouvé ses lunettes. Le détenu Hamber Salomon juif demande pardon au sergent. Pour ne pas retarder l’équipe, le détenu Hamber Salomon juif renonce à chercher ses lunettes.

Abram.– Quoi quoi quoi ? Tu méprises la faveur que j’ai eu la bonté de t’accorder ? Je ne veux pas te revoir à l’air libre, que tu aies retrouvé tes lunettes. (Il sort son pistolet) Je serai bon plus que bon : je te laisse tout le temps qu’il faudra.

Hamber Salomon replonge.

Abram.- (aux cinq) Dans vos cellules, dans le secret de vos cœurs, les yeux fermés, priez, mes frères, pour le salut de ces pauvres brebis de lunettes égarées.

Les cinq ferment les yeux. Au bout d’un long moment, le dos d’Hamber Salomon apparaît, flottant à la surface.

Abram.—De profondis, clamavi ad te domine. (chantant) Ame-en. A trois, un, deux, trois.

Tous.– (chantant) Ame-en.

Abram.– Hamber David, ton frère, t’a offert de se laisser décomposer avec d’autres matières en décomposition. Remercie-le de t’épargner la corvée de l’enterrer. Joins les mains, et dis: merci Salomon. Hamber David joint les mains.

Hamber David.– Merci, Salomon.

Abram sort sa feuille, barre un nom.

Abram.- Vous pouvez ouvrir l’œil au monde, jeunes gens.… … (souriant, plein d’entrain) Divertis après cette petite récréation ? Kraft durch Freude : j’ai vu un peu de Kraft, mais pas de Freude. Je veux en voir.

Les cinq sourient largement. La caméra fixe le visage d’Hamber David.

Hamber David.- (off) Honte à toi, David. Le seul être au monde, qui te soit attaché, tu le laisses partir sans un geste.

La caméra visionne à nouveau tout le groupe.

Abram.– (souriant largement, examinant si tous sourient) A la bonne heure. En route. Ei, zwo. Ei, zwo. Chantez. Ali, alo.

Les cinq chantent. Ils sortent en chantant Ali Alo. La caméra s’élève vers Oehler.

Oehler.- (off) Lorsqu’un professeur, corrompu et corrupteur, sévit dans une classe, est-ce qu’il n’est pas du devoir des parents de porter plainte auprès de la direction ?

Il sort.

 

 

Scène 2.

La caméra survole la Kommandantur proprement dite. Le bureau du Commandant. La caméra est derrière le Commandant, qui est à la tête de la table. La secrétaire est debout à sa petite table. Les officiers entrent, se placent, chacun, derrière sa chaise.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Tous.– Heil Hitler. (tous s’assiéent)

Le Commandant.– La séance spéciale du Conseil des Officiers est ouverte. (à la secrétaire)Faites entrer le sergent Abram.

Par une porte de côté, entre le sergent Abram, qui porte dans la main gauche un dossier, se met au garde à vous, salue de la main droite.

Abram.– Heil Hitler.

Le Commandant.- Heil Hitler… … (montrant le dépôt de plainte) Vous avez lu, sergent, la copie de la plainte contre vous déposée par M. Oehler, conseiller municipal de la commune voisine, au sujet du décès d’un de vos prisonniers, à leur retour, par les marais, de la corvée d’enfouissement d’ordures.

Abram.– Je reconnais l’exactitude des faits, commandant. Je fais remarquer au Commandant que ces faits ne peuvent pas donner lieu à un dépôt de plainte.

Le Commandant.– Pourquoi cela ?

Abram.– Un fait commis à l’occasion de la guerre, comme un homicide, n’expose pas son auteur à des sanctions pénales. Sinon où irions-nous ?

Chroknabe.– C’est vrai.

Le Commandant.– Telle est la loi générale. Vous vous rappelez les directives du Reichsführer.

Abram.– Je me permets de rappeler au commandant les directives ultérieures du Chef du SD Heydrich. Il a demandé aux cadres des camps d’être créatifs, dans leur mission d’asservissement des détenus. Il n’a limité cette création d’aucune borne, que je sache... ... Si le commandant n’est pas satisfait de la manière dont j’accomplis ma tâche, je suis prêt à céder ma place sur le champ.

Le Commandant.– Vous savez bien, sergent, que personne ne ferait mieux que vous. Je vous répète simplement ce que je vous ai déjà dit : allez-y un peu moins fort. Il y a une chose que vous devez craindre : le scandale. Vous pouvez disposer, sergent.

Abram salue et sort.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites entrer M. Oehler.

Elle fait entrer Oehler. Le Commandant se lève , et après lui, les officiers.

Oehler.– Heil Hitler.

Tous.- Heil Hitler.

Tous s’assiéent, Le Commandant fait signe à Oehler, de se placer en bout de table.

Oehler.– Commandant, un mari, en déjeunant trop vite, tache sa chemise. Sa femme le lui signale. Est-ce qu’il s’en froissera ? Elle le lui dit pour son bien… ... Je n’ai déposé cette plainte, que pour sauvegarder l’honneur des SS.

Le Commandant.– Nous vous en sommes hautement reconnaissants, M. l’Adjoint.

Oehler.– Connaissant l’étendue de votre camp, je me doute que vous ne pouvez avoir l’œil à tout. Un hitlérien, néanmoins, témoin d’une chose répréhensible, a, selon moi, pour devoir de pallier cet excusable défaut d’inattention.

Le Commandant.– Votre lettre au Reichsführer témoigne de votre haute conscience de vos devoirs, M. Oehler .. .. Pour la motiver, Je suppose qu’il y avait eu, auparavant, un débat au Conseil Municipal à ce sujet.

Oehler.– Pas du tout, Commandant. Le seul débat, que j’ai eu, a eu lieu avec ma conscience. .. .. A l’homme d’honneur que je vois que vous êtes, j’avoue que le Maire et le Conseil Municipal m’auraient certainement déconseillé ma démarche.

Le Commandant.–(étonné) Oui ?

Oehler.– Ils sont, en permanence, en proie à une peurtout à fait irrationnelle.

Le Commandant.– Sans doute, vous réjouissez-vous, à l’avance, de leur rapporter les suites de votre lettre, et de leur faire honte de leur peur.

Oehler.– C’est ce que je ne ferai pas. Ces gens-là sont de grands bavards. Il n’est pas question que je tache d’une rumeur la réputation du Corps Noir des SS.

Le Commandant.– (se levant, et invitant les officiers à se lever) Le Conseil et moi-même, rendons hautement honneur au Conseiller Oehler pour sa haute conception de l’honneur. (ils se lèvent, le saluant tous) Heil Hitler.

Oehler.– Heil Hitler.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Raccompagnez M. Oehler.

Oehler sort, les officiers se rasseoient. La secrétaire revient. Le Commandant lui fait signe de ne pas prendre note.

Chorknabe.– Que croit ce naïf, que nous faisons, pour fonder le Reich ? Que nous tricotons des pulls ?

Dietrich.– Vous sanctionnerez le sergent Abram ?

Le Commandant.– La question est stupide.

Dietrich.– Il récidivera donc. Il risquera donc de nouveau d’être aperçu par Oehler. Si Oehler est témoin d’un nouveau débordement, ne risque-t-il pas de déborder lui aussi ? Un silence.

Chorknabe.– Sait-on si Oehler a parlé de sa lettre et de sa visite à sa femme ? S’il disparaît, cette disparition risque de lui sembler suspecte. Un silence. ... ... Je proposerais quelque chose. Nous pourrions demander à notre S. D. de dénicher à Oehler une amie de cœur, autre que sa femme : qui n’en a pas ? Nous laisserions dans leurs papiers personnels, à lui et à elle, plusieurs photos à lui d’elle, à elle de lui. Ensuite, nous les ferions disparaître en même temps. Les deux familles déposeraient une demande de recherches à l’Office de recherches dans l’intérêt des familles. Ce sont deux adultes, supposés consentants, les recherches seraient abandonnées.

Schraube, Dietrich.– (applaudissant) Excellente idée. Ingénieux.

Le Commandant.–Qui désapprouve ? Un silence.

Le Commandant.– Capitaine Chorknabe, voulez-vous occuper de cela ?

Chorknabe.– Volontiers. Un silence.

Dietrich.– Maintenant, on ne peut guère laisser aux prisonniers du groupe, qui ont été témoins de la chose, la possibilité de témoigner.

Le Commandant.– (à la secrétaire)Les 5 détenus témoins du marais attendent sur la place. Faites-les entrer.

La secrétaire sort. Entrent Kaefferkopf, Zaccarias, Schere, Nichts, Hamber David, qui se mettent sur un rang au bout de la table. Le Commandant se lève, va et vient.

Le Commandant.– Il m’a été rapporté, lors de votre retour de corvée, par le marais, certain incident, qui se serait conclu par le décès d’un prisonnier, nommé Hamber Salomon. Vous allez nous dire, chacun, l’un après l’autre, si vous avez été témoin de quelque chose, et de quoi. Il regarde Kaefferkopf.

Kaefferkopf.– (s’avançant) Détenu Kaefferkopf, asocial. Nous revenions du travail. Le sergent Abram a bien voulu nous accorder la faveur, pour nous rafraîchir les jambes, de nous faire aller par le marais. Nous avions de l’eau jusqu’à la ceinture. Comme certains d’entre nous allaient d’une allure relâchée, M. le Sergent a eu la judicieuse idée de nous faire faire un peu d’éducation physique. Il nous a demandé de plonger dans le marais et de faire dix fois cet exercice de flexion et d’extension des bras, le corps reposant sur les mains et sur la pointe des pieds, qu’on appelle, sauf votre respect, pompe.

Le Commandant.– Je connais.

Kaefferkopf.– Nous nous sommes immergés, et nous avons fait nos dix, sauf votre respect, pompes. Lorsque nous nous sommes relevés, j’ai vaguement entendu qu’il se passait quelque chose, derrière moi, mais je ne sais pas exactement quoi. C’est tout.

Le Commandant.– Il se serait parlé et se serait passé quelque chose, derrière vous, et vous n’avez rien entendu, ni rien vu.

Kaefferkopf.– Le Sergent est un instructeur de 1er ordre. Il nous a appris, sur ordre, à nous absenter du siècle, nous retirer dans notre cellule, et nous soucier de notre seul salut, sans nous occuper du reste du monde. Ce qui fait que je ne sais pas du tout ce qui s’est passé, ni même s’il s’est passé quelque chose. Le Commandant regarde Zaccarias. Kaefferkopf fait un pas en arrière, Zaccarias un pas en avant.

Zaccarias.– Détenu Zaccarias, asocial. Je fais mien le témoignage du détenu Kaefferkopf. Le Commandant regarde Schere. Zaccarias recule d’un pas, Schere avance d’un.

Schere.– Détenu Schere, communiste. Je contresigne le témoignage du détenu Kaefferkopf. Le Commandant regarde Nichts. chere recule d’un pas, Nichts avance d’un pas.

Nichts.– Témoigner d’autre chose que le détenu Kaefferkopf serait faire un faux témoignage. Le Commandant regarde une feuille, puis Hamber David. Nichts reculte d’un pas, Hamber David avance d’un pas.

Le Commandant.– (consultant une feuille) Vous étiez le frère. Si vous avez-vous été témoin de quelque chose, dites-le nous franchement.

La caméra fixe le visage d’Hamber David, pendant que :

Hamber.- (off) Rachète ta lâcheté, David.

Le Commandant.- Nous vous écoutons.

Hamber David.- Je dirai ce que j’ai vu et entendu. Le détenu Hamber Salomon, en émergeant, a dit au sergent, qu’il avait perdu ses lunettes au fond du marais.. Il a sollicité du sergent l’autorisation de les chercher, que le sergent a accordée. Le détenu a plongé : au bout d’un moment, il a émergé, bredouille, et a dit au sergent qu’il renonçait à chercher davantage. Le sergent a accusé le détenu de mépriser l’autorisation qu’il lui avait accordée, et lui a donné l’ordre de replonger, et de n’émerger que lorsqu’il aurait retrouvé ses lunettes. Au bout d’un long moment temps, ce qui a émergé du détenu, c’était son dos : il était noyé. Je certifie sur l’honneur de la véracité de mon témoignage. Un silence.

Le Commandant.- (à la secrétaire) Faites les reconduire.

Ils font demi-tour réglementaire et sortent, la secrétaire revient. Le Commandant fait signe dà la secrétaire de ne pas prendre note.

Le Commandant.- (aux officiers) Si jamais une enquête administrative est ouverte, nous aurons contre nous, et le témoignage d’Hamber David, et le témoignage des quatre autres, parce qu’ils se rallieront nécessairement à lui.

Chorknabe.– Conclusion : il faut tous les faire disparaître. Un silence.

Dietrich.– Si nous les faisons disparaître tous, tout le camp témoignera que ce sont justement les 5 témoins de la mort d’Hamber Salomon, qui, étrangement, ont disparu. Cette destruction de preuves: témoignera contre nous. Un silence.

Chorknabe.– Je proposerais quelque chose. On pourrait diversifier les motifs d’inculpation de chacun, et étaler les arrestations. Un tel serait arrêté et condamné tel jour pour tel motif grave, un autre tel autre jour, pour tel autre motif grave, et ainsi de suite, jusqu’au dernier.

Dietrich.- (applaudissant) Bravo Belle imagination.

Le Commandant.– Nous ferons ainsi. (à Chorknabe) Occupez-vous d’Oehler tout de suite.

Chorknabe.– A vos ordres.

Le Commandant.- La séance extraordinaire du Conseil des Officiers est levée. Heil Hitler.

Tous.– Heil Hitler.

Les officiers sortent, Chorknabe le premier.

 

 

Scène 3.

Dans le block 00. La caméra étant au bout de la table situé vers le fond, et un peu en hauteur, Bettler, Reiterknecht, Ingo, qui resteront au bout de la table, près de la caméra, comme des témoins. Entrent les cinq témoins.

Kaefferkopf.– (attrapant Hamber David au col et le secouant) Que tu te tues, c’est ton affaire, mais que tu nous tues avec toi, c’est la nôtre.

Zaccarias.- (le secouant) Qu’est-ce qu’un frère, sinon quelqu’un qui vous jalouse et vous hait ? Qu’est ce qu’on a à en faire, des frères, et spécialement du tien ?

Hamber.– Est-ce que je peux présenter ma défense ?.. ..Pourquoi supposer que les officiers couvrent automatiquement leurs sous-officiers coupables ? De quelque armée qu’ils soient, les officiers ne s’enorgueillissent-ils pas de leur honneur ? N’est-ce pas la seule occasion qui se présentera jamais à nous, d’avoir barre sur Abram ?

Kaefferkopf.– Si ta main a un geste maladroit, et casse un verre de cristal, qu’est-ce que tu fais ? Tu coupes ta main, ou tu essaies de l’excuser ? As-tu jamais vu un commandant ne pas couvrir unsous-officier ?

Hamber David.– Je suis prêt à me rétracter, si vous le voulez.

Schere.– (du plat des deux mains, calmant le jeu) Raisonnons, s’il vous plaît. De deux choses l’une. Ou Hamber David se rétracte. Il sera accusé d’avoir accusé faussement un SS de crime : je vous laisse penser ce qu’il lui en coûtera. Ne croyez pas pour autant que nous serons épargnés : même s’il se rétracte, il aura semé le doute sur notre franchise : je vous laisse penser, pour être tranquilles, comment ils nous le feront payer. Ou il maintient qu’il a été témoin, alors deux choses sont possibles : ou nous y passerons tous comme dans le premier terme de l’alternative, ou qui sait, selon ce que seront les officiers, seulement le sergent Abram.

Nichts.– C’est la moins mauvaise solution.

Schere.– Aux votes. Les quatre lèvent la main.

Kaefferkopf.- (se jetant sur Hamber David) Assassin. Imbécile. Assassin Imbécile.

Schere.– (retenant Kaefferkopf) Ce qui est fait est fait. Il n’y a plus qu’à espérer, et prier Dieu.

Entre Siewert.

Siewert.- Le détenu Hamber David est convoqué à la Kommandantur.

Il sort, derrière Siewert.

 

Un jour plus tard, une autre heure de la journée, la caméra placée un peu différemment. Attitudes des prisonniers autres. Entre Siewert.

Siewert.– J’ai vu David Hamber porté sur une brouette au crématorium.

Zaccarias.– (enthousiaste) Hourrah. Un bourrelet de graisse en moins. Vive le régime qui met l’Allemagne au régime.

Siewert.- ...Le détenu Kaefferkopf est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de s’être livré à la contrebande de cigarettes, ce qui met en danger l’économie du camp.

Kaefferkopf.– (en colère) Mais je n’ai pas fait de contrebande. Il y a une limite à l’injustice.

Siewert sort avec Kaefferkopf.

 

Un jour plus tard. Idem. Entre Siewert.

Siewert.– Kaefferkopf a subi le sort de ses cigarettes. Le crématorium a rejeté sa fumée par la cheminée.

Zaccarias.– (enthousiaste) Hourrah. Un double menton de moins.

Siewert.- Le détenu Nichts est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé de complot contre la sûreté du Reich.

Nichts.– Un falot si falot, qu’à peine souffle-t-on dessus, il s’éteint.

Schere.– (l’arrêtant au passage et m’embrassant) A Je te rejoins bientôt camarade.

Sort Siewert, et Nichts.

 

Un jour plus tard. Idem. Entre Siewert.

Siewert.– Nichts a été piqué d’une piqûre de phénol. Son corps est sur le terre-plain, en attente d’être brûlé.

Zaccarias.– (enthousiaste) Hourrah. Une bajoue de moins.

Siewert.- Le détenu Schere est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’espionnage au profit de l’Armée Rouge

Schere.– (à tous) Bel avenir pour les travailleurs : la mâchoire supérieure fasciste , la mâchoire inférieure communiste, et au milieu la démocratie d’argent qui les martèle. (éclatant de rire, montrant le poing) Beaux lendemains, générations futures.

Il sort derrière Siewert.

 

Un jour plus tard. Toujours dans le block 00. Idem. Entre Siewert.

Siewert.– J’ai à peine reconnu le visage de Schere, tellement ils l’ont travaillé : je l’ai reconnu aux cheveux.

Zaccarias.– (enthousiaste) Hourrah .Une poignée d’amour en moins.

Siewert.- Le détenu Zaccarias est convoqué à la Kommandantur. Il est accusé d’insultes envers le peuple Allemand.

Zaccarias.– (enthousiaste) L’Allemagne a retrouvé sa ligne. Vive le régime qui a mis l’Allemagne au régime.

Il sort, derrière Siewert.

 

Un jour plus tard. Idem. Toujours dans le block 00. Il ne reste plus que Bettler, Ingo, Reiterknecht. Entre Siewert.

Siewert.–Zaccarias s’est évaporé avec ses paroles… On entend un bref coup de sirène.(à Reiterknecht) Reiterknecht, chez le capitaine Dietrich. (à Bettler) Bettler, à l'infirmerie. (à Ingo)AIngo au jardin du sergent Abram. (à tous) Prenez garde à vous.

Sortent les trois. Au bout d’un moment, paraît à la porte Abram qui tire après lui un prisonnier russe (KG), chaîne aux mains, chaîne aux pieds. Abram, à la porte, crie dehors :

Abram.–(criant) Kuntz. J’ai un prisonnier russe. Kuntz.

Entre Kuntz.

Abram.– Russki ? On nous chasse du Donetz, on nous chasse de Crimée, on franchit le Dniepr, on reprend Kiev ? (Il le jette à plat ventre) Tu crois qu’on va se laisser faire ? (à Kuntz) Moi l’aile gauche, toi l’aile droite. Ils lui donnent de violents coups de pied sur les côtes, puis il le met sur le côté On te prend à revers, on tombe sur ton arrière garde. Abram lui donne de violents coups de pied sur les fesses, Kuntz dans le dos

Kuntz.– Attends, attends. J’ai une idée. Kuntz approche un banc du prisonnier russe. Mets lui les mains à plat. (Kuntz sort son couteau) Tu vas connaître l’Allemand. (Il approche son couteau des doigts du prisonnier) On va couper tes avant-garde du corps de l’armée.

Le prisonnier se débat, veut ôter ses mains du banc, Abram parvient à les y maintenir. Kuntz approche le couteau des doigts du prisonnier. Le prisonnier hurle, en faisant Nä Nä Nä, Abram répond Doch Doch Doch. Brusquement, la porte s’ouvre, entre Siewert.

Siewert.- (criant, allant droit sur le groupe) Qu’est-ce qui se passe ici ? Ruprecht et Abram se lèvent aussitôt.

Abram.– C’est sa faute. Il nous a sauté dessus comme un sauvage. C’est lui qui a commencé, Siewert, vous ne voyez que la suite. … (se reprenant)… Qu’est-ce qui te prend ? Ton grade de kapo te monte à la tête ? … … Tous les deux passent devant Siewert, Abram en passant, sortant son revolver lui pose le canon sur la poitrine Prends garde. Dernier avertissement.

Ils sortent. Siewert va vers le prisonnier, le prisonnier en sanglotant, à genoux, lui baise les mains. Siewert, furieux, lui bat la tête de claques, le relève de force, le conduit jusqu’à la porte, lui donne un coup de pied dans les fesses. Le prisonnier sort, Siewert derrière lui.

 

 

 

Séquence 2

 

 

 

Scène 1

Kommandantur. La maison des Abram. La caméra, dans le jardin, est face à la terrasse de la maison. Près de la terrasse. Ingo scie les bûches sur le chevalet.

Johanna.– (en l’entendant, Ingo suspend son sciage) Vous absent, la couverture de nuages est si sombre et si épaisse comme un couvercle que c’est à douter si le soleil seulement existe.

Ingo.– Je ne dirais pas que vous ne m’avez pas manqué.(Il reprend son sciage)

Johanna.- (off) Comme il baisse les yeux, comme une fille, j’en suis folle. …(haut) M. Ingo. Cessez un instant. Ecoutez-moi. .. ..Il faut bien qu’un jour, l’un de nous deux s’avance vers l’autre. Ce ne peut pas être vous, je sais, vous n’êtes pas en position. Des deux, je suis la seule qui peut. Me voilà forcée de faire ce que l’homme fait d’habitude. .. .. Vous ne pouvez pas savoir comme j’ai honte..

Ingo.– Vous me faites honte, Madame, d’avoir honte.

Johanna.– ..J’avais armé mon cœur contre toute atteinte. .. .. Mais vos yeux se sont posés sur les miens. Et vos yeux, de la pointe du couteau, perçant mes yeux, ont fait une fente à mon cœur. Soudain de froide et morte et insensible, j’ai été sensible vivante, souffrante… (silence)… Je vous en supplie, ne veuillez pas que je m’humilie, au prix que vous m’humiliiez.

Ingo.– Vous m’humiliez trop, Madame, de vous humilier tant.

Johanna.– Vous savez ce qui porte un homme vers une femme, et une femme vers un homme.

Ingo.– J’ai bien à l’esprit certaine chose, mais elle est trop invraisemblable.

Johanna.– Cette chose invraisemblable est vraie.

Ingo.– Vous ne m’en dites pas assez.

Johanna.– Ayez de la bonté pour une pauvre écharpée, M. Ingo.

Ingo.– La bonté appartient à celui qui détient le pouvoir.

Johanna.– Quand je n’ai pas même de pouvoir sur moi ?

Ingo.– (se montrant, la montrant) Vous en avez sur moi. Ma parole n’est pas libre.

Johanna.– Je libère votre parole. Je me démets de tout pouvoir.

Ingo.– Mais vous pouvez le reprendre à tout moment, sans avoir à vous justifier.

Johanna.– Si je vous offrais des preuves de ce que j’essaie de vous dire, est-ce que vous les accepteriez ?

Ingo.– Si vous me les donniez, serais-je en état de les refuser ?

Johanna.– Vous laisseriez-vous faire ?

Ingo.– Aurais-je le pouvoir de ne pas me laisser faire ? Johanna.– Plus je me débats dans le piège, plus le piège m’agrippent. .. ..Est-ce que vous taire pourrait être une façon de me parler ? ... ...Si je vous demande si vous me laisseriez vous aimer, est-ce que vous me laisseriez interpréter votre silence comme un consentement ? (Ingo se tait) .. Est-ce que ce silence a dit tout ce qu’il voulait dire ?.. Est-ce que je traduis mal si je dis que votre double silence me donne double consentement ? (Ingo fait imperceptiblement non de la tête ; elle lui sourit timidement, elle va à lui et ose lui toucher les mains de ses doigts) ... .. L’Allemagne est défaite, les Allemands fuient de tous les côtés. Nous cacherions notre fuite dans la leur. Nous partirions tous les deux dans ma voiture. Nous irions je sais où : c’est moi la riche de nous deux. Vous me suivriez ?

Ingo.– (s’inclinant) Suis-je dans un état qui me permette de ne pas vous suivre ?

Au loin,trois brefs coups de sirène. Ingo s’incline profondément, Johanna va à lui, le serre timidement dans les bras. Ingo se laisse faire. Il sort.

 

Même lieu Plus tard. La caméra se trouve dans la salle à manger, derrière Abram et Johanna, face à la verrière. Long silence.

Johanna.– .. .. Pour te le dire en un mot. Je te quitte, Kurt.

Abram.- Ce qui s'annonçait ces derniers jours est arrivé.

Johanna.– Nous parlions de deux langues trop différentes. Nous parlions entre nous une espèce de sabir d’un vocabulaire très limité.

Abram.– Dès le jour de notre mariage, je savais que tu me quitterais. Je savais trop ce que je valais. Je me disais : tout jour passé est un jour de gagné. Comment veux-tu que je sois même jaloux ? On ne peut être jaloux que d’égaux.

Johanna l’interroge des yeux.

Johanna.– Que d’égaux ?

Abram.– Je sais que c’est le capitaine Dietrich.

La caméra fixe le visage de Johanna, pendant que :

Johanna.- (off) Situer la valeur où elle a l’air d’être, mais où elle n’est pas, dit bien l’imbécile qu’il est. (off) Chose curieuse, je n’aime pas ce mari que je quitte, mais j’en suis jalouse comme une tigresse. A Dieu ne plaise qu’il se remette avec une autre femme. (haut) Je te veux libre et célibataire, comme je t’ai connu. J’emmène nos filles.

Kurt.– Si avec toi, leur vie familiale s’arrête, avec moi elle continue. C’est moi qui garde les filles.

Johanna.- (off ) S’il savait que je n’insiste que pour qu’il insiste de son côté, il n’insisterait pas tellement. (haut) Si tu me laisses le droit de visite.

Abram.–(off) Aucun homme ne peut combler une femme plus qu’un autre. Ce sont les enfants qui font la différence. A cause d'eux, elle me reviendra. (haut) Bien sûr.

Johanna.- (off) Tranquillise-toi, je ne les chercherai jamais. (haut montrant l’intérieur) Je te laisse tout. (off) ces horribles meubles de notre horrible goût passé. (haut) Mais je prends ma voiture.

Abram.– Nous allions emménager dans la maison.

Johanna.- (off) C’est justement pourquoi, bécassot.

Abram.– (allant vers la porte) Son grade écrase trop le mien, pour que je songe même à te disputer à lui. Même s’il est honteux, je dirais que c’est pour moi un honneur, que tu me quittes pour un capitaine.

Johanna.- (off) Pauvre demeuré. Si tu savais que ton capitaine est un Bohémien, tu lui crèverais les yeux. (haut) Adieu.

Abram.– .. Au revoir.

Sort Abram, par le jardin.

Johanna.- (off) Lorsqu’un enfant est né, est-ce que l’enfant n’est pas autant du père que de la mère ? Depuis le temps qu’il y a de mauvais pères, permettez que de temps à autre, il y ait une mauvaise mère.

Elle sort dans le fond de l’appartement.

 

 

Scène 2.

Caméra sur La Kommandantur elle-même. Le bureau du Commandant. Le Commandant en gants blancs, les officiers entrent. La caméra est située derrière le commandant, un peu en hauteur.

Le Commandant.– Heil Hitler.

Les officiers.– Heil Hitler.

Tous prennent place. Le Commandant, assis, guette par la fenêtre.

Le Commandant.– La séance du Conseil des Officiers est ouverte.

Zange.–Un mot, commandant ? Schraube dit qu’il a peine à boucler le budget du camp. Etait-il de toute nécessité de repeindre d’une belle et coûteuse peinture crème à l’huile de lin, les chambres à gaz ?

Dietrich.– Sans compter que ce n’est peut-être pas d’un très bon goût.

Le Commandant.– Pour vous répondre, je vous annonce le passage du Reichsführer. Je l’attends depuis ce matin. Un silence.

Chorknabe.- Est-ce la suite du dépôt de plainte d’Oehler ?

Le Commandant.– Non, non. Tranquillisez-vous.

Zange.– Il vient nous inspecter ?

Le Commandant.– Pas du tout. Ne vous mettez pas martel en tête. Personne n’est plus pour nous que lui. D’ailleurs, il ne veut saluer que moi. Tous se détendent.

Le Commandant.– (regardant par la fenêtre) Le voilà.(Il sort en courant)

Les officiers à la fenêtre, se mettant sur la pointe des pieds, ou de côté pour voir passer au loin Himmler.

Zange.– Rien que le voir de loin, avec ses besicles, j’en ai froid dans le dos. J’ai l’impression que son regard est aiguisé par ses lunettes.

Chorknabe.– C’est vrai qu’il a l’air d’avoir quatre yeux.

Zange.– Observez son sourire mielleux : il me terrifie.

Chorknabe.– (se tenant au mur) Je ne me sens pas tellement sûr.

Schraube.– Vous savez qu’en principe vous n’avez rien à craindre ? Vous êtes du bon côté.

Zange.- (riant, lui serrant les bras) Tu fais bien de me le rappeler.

On entend une fanfare, des Heil Hitler.

Dietrich.– Il repart. C’est une visite au pas de course.

Zange.– On a beau être de son côté, on préfère qu’il ne soit pas trop près.

Les officiers rient, se détendent. Entre Le Commandant, qui ôte ses gants blancs, s’assied à la table. Les officiers s’asseoient aussi.

Le Commandant.– Un chaleureux bonjour du Reischführer… ...Je rouvre la séance. Communiqué de la Chancellerie. (lisant)   « Allemands, enfin l’Allemagne est de pure essence allemande, évaporée de toute substance étrangère. Nous voici entre purs Allemands de la pure Allemagne. Toute l’Allemagne, massée à ses frontières, forme un rempart d’une épaisseur formidable. Ou nous serons tout, ou nous serons rien. Comme il est impensable que nous ne soyons rien, nous serons tout. » (se levant, pas trop vigoureusement) Heil Hitler.

Les officiers.- (se levant, de même, mornes) Heil Hitler. (Tous se rassiéent)

Le Commandant.- (Le Commandant prend un feuillet devant lui) Suite de nos affaires. Lettre de l’IG Farben, à propos du matériel d’expérimentation, que nous lui avons fourni. (lisant) « M. le Commandant, Nous vous accusons réception des 150 êtres humains de sexe féminin. Quoique maigres, nous avons trouvé leur état de santé satisfaisant. Malheureusement, ces sujets n’ont pas survécu à l’expérimentation. Nous nous permettons de vous demander si vous seriez d’accord pour une nouvelle livraison. Veuillez croire, M. le Commandant .. »

Dietrich.– Quel gâchis. Travail d’amateur.

Schraube.– Je te rappelle que de toute façon, ce matériel est gaspîllé. Qu’est-ce que nous avons à critiquer ce qui nous aide à équilibrer notre budget.

La secrétaire entre du côté de la Kommandantur, laissant la porte ouverte.

La secrétaire.– Un communiqué du Dr Goebbels à la radio. Le Commandant fait un signe à la secrétaire, elle sort, laisse la porte ouverte, augmente le volume de la radio

La voix de Goebbels.- « Allemands, à l’heure où le Reich blessé se défend farouchement, des traîtres le poignardent dans le dos. Un lâche attentat à la bombe vient d’être perpétré contre le Führer et contre l’Etat-Major. Mais si la bombe a soufflé fenêtres et portes, jeté des généraux au sol, arraché deux jambes à un sténographe, arraché un bras à un général, une jambe à un colonel, poignardé un général d’un éclat de bois, mis l’uniforme du Führer en loques, la Providence veillait envers et contre tout sur l’Allemagne : notre Führer est sain et sauf. Heil Hitler. »

La voix d’un journaliste.– Allemands, le Führer vous parle. Hymne national.

La voix de Hitler.- (éraillée) « Allemands, une minuscule clique d’officiers stupides, ambitieux et sans scrupules, ont comploté de m’éliminer en même temps que l’Etat-Major des Forces Allemandes. Grâce à la Providence, l’attentat a échoué. Ma survie est un signe du destin. Il me dit ainsi de poursuivre mon œuvre. Je vais donc poursuivre ma tâche. » Hymne national. La radio est coupée.

Chorknabe.– Ceux qui sont proches du pouvoir, que le pouvoir comble de faveurs, ce sont ceux qui trahissent, et ceux qui sont au loin, que le pouvoir oublie, ce sont ceux qui lui sont fidèles. C’est toujours la même chose.

Le Commandant.- (morne) Heil Hitler.

Les officiers.– (mornes)Heil Hitler.

Le Commandant.- La séance est levée.

Tous sortent, silencieux, mornes.


 

 

 

CINQUIEME PARTIE

 

 

Séquence 1

 

 

 

Scène 1

La caméra survole la Kommandantur. Dehors il neige. Dans le bureau du Commandant. La caméra est derrière le fauteuil du Commandant. Le Commandant, les officiers, le sergent Abram sont debout. Le Commandant tient deux télégrammes à la main.

Le Commandant.– (présentant le 1er télégramme) Officiers, sergent, les Russes étant à un jour d’ici, j’ai reçu, du Führer, l’ordre impératif de faire sauter dès réception de l’ordre, les fours crématoires. Ne soyez pas surpris de ce que vous allez entendre. (On entend des explosions, les tours des crématoires s’écroulent. Le Commandant lit le 2 ème télégramme) Du Reichsführer. « Quel athée comprendrait notre religion aryenne et ses rites ? L’heure est venue, où pasteurs et troupeaux doivent faire retour dans la mère patrie. Par ordre du Führer, notre camp polonais est transféré au camp allemand de Gross-Reisen, en Silésie. Les trains étant mobilisés par la Wehrmacht, le transfert sera fait à pied. Heil Hitler» Tous sont atterrés.

Abram.- (rageur, montrant le poing) Ponce-Pilate veut se laver les mains avant d’aller à la table de négociations. Ils nous mettent tout sur le dos. Hitler et Himmler sales traîtres.

Personne ne dit mot. Le Commandant écarte les bras, comme pour dire qu’il n’y peut rien.

Schraube.– Nous avions élevé un feu gigantesque, où bouillaient des troncs entiers, le visage cuit et recuit, en détournant le visage, nous chargions le feu, et voilà que par la faute d’un seul, l’énorme bûcher s’effondre dans une éclatement d’étincelles.

Dietrich.– Ce que ne tolère pas une armée de son général, c’est qu’il perde la guerre. A bas Hitler.

Zange.– Camarades, ça vous étonne ? Qui croyait que ça durerait ? … ...Moi, j’ai toujours trouvé que tout ce sang, ces tortures, ces chambres à gaz, ces fours crématoires, c’était sale, dégoûtant. Je me suis toujours gardé, vous êtes témoins, de toucher à un seul cheveu d’un seul détenu. Aussi, la conscience tranquille, je vais aller me perdre au milieu des civils allemands. (il ôte sa vareuse et la jette par terre)

Baudis.– A fréquenter certains détenus, j’ai fini par penser que l’idée que l’Allemagne était supérieure à toute autre nation, était une forfanterie ridicule et honteuse. J’ai honte d’être un SS. Je remets ma démission. (Il ôte sa vareuse, arrache ses galons, la jette par terre).

Chorknabe.— Grâce au Führer, pendant 5 ans, j’ai vécu dans les hauteurs, en seigneur, plein d’orgueil et d’arrogance. Plutôt que me crasher simple citoyen, je préfère finir, avec lui. Même si je suis le seul, je lui reste fidèle.

Sortent tous. Le Commandant restant seul, se dévêt de sa tunique, et revêt un habit civil.

 

 

Scène 2.

Au dehors, hors de leurs maisons, la caméra embrassant à droite et à gauche le commencement de leurs maisons, Baudis et Zange, tous deux en civil, portant leur sac militaire.

Zange.– (allant à Baudis) Un mot. Ne penses-tu pas que la seule chose sensée à faire dans la vie, c’est de fonder la richesse de sa famille ? .. ... J’avais beaucoup lu sur le sujet de l’argent avant la guerre. J’avais appris une chose extrêmement intéressante, c’est que toutes les grandes fortunes se sont bâties à la faveur des troubles, pendant les guerres, les révolutions. … …… Aussi, quand ce fou est monté au pouvoir, qu’il a déclenché la 2ème guerre mondiale, j’ai pensé que ce temps-là s’offrait, qu’il serait court, que je devais me hâter d’exploiter la situation. Je me suis engagé dans les SS, je me suis lancé dans mes petites manustuprations. J’ai adopté pour principe de ne voler aucun particulier, de ne voler que ce que volait l’Etat. Mais, de l’Etat, j’ai pillé tout ce que je pouvais piller… ... J’avais prévu que la folie nazie ne durerait pas : mes pronostics étaient exacts. La république va être réinstaurée. Je m’en vais fonder dans un Etat de droit une grande famille honnête.. … … Tu étais le seul sain dans cette chambrée de malades. Je t’offre de t’associer avec moi.

Baudis.– Votre générosité me va droit au cœur, capitaine. J’ai d’autres projets.

Zauge.– Si jamais tu ne sais pas où aller, ma porte t’est ouverte.

Baudis.– (des deux mains il serre la main de Zange) Vous êtes le seul, avec Kelch, dont je garderai bon souvenir. .

Zauge.– N’hésite pas. Tu apaiserais le léger remords que je me sens. Bonne chance à toi.

Ils s’embrassent, et sortent.

 

 

Scène 3

Du côté Kommandantur, la caméra visionne, au-delà de la double porte grillée grande ouverte de la Kommandantur, la Mercedes de Johanna. Johanna en imper attend, nerveuse. Au bout d’un moment, Ingo en costume civil apparaît, longeant la caméra. Johanna va à lui, en quémandeuse.

Ingo.– (s’inclinant) Madame (il allait parler)

Johanna.– (rectifiant) Johanna .

Ingo.– Madame Johanna.

Johanna.– Johanna

Ingo.– Laissez-moi m’accoutumer...

Johanna.– Vous vouliez me dire ? Ingo.– Pitié et terreur sont répulsifs d’amour. Je vous demanderais, auparavant, de me laisser libre un peu.

Johanna.– J’avais peur de cela. .. .. Pensez, Ingo, de quelle opération je relève, combien je suis faible. Mauvaise épouse, mauvaise mère, mauvaise Allemande, je serai sujette à l’opprobre de tous. . …(Elle tombe à genoux, embrasse ses mains) .. .. Pardonnez-moi. Impatiente, je me forcerai à la patience.. .. Je vous laisserai libre.

Ingo ne dit mot.

Johanna.- (se relevant) Ne méprisez pas la pauvre loque.

Elle va à Ingo, l’embrasse, lui l’entoure mollement de ses bras. La caméra visionne le visage d’Ingo, pendant que :

Ingo.- (off) Teutonne à tétons, vache à lait boche, qu’est-ce que tu pensais ? Que j’allais vivre des produits de ta ferme ?.. .. Le Boche m’a séparé de ma femme, j’ai séparé le Boche de sa femme boche : nous sommes quittes.

Johanna.– (inquiète) Mais vous venez ?

Ingo.– (montrant du pouce le camp) Vous croyez que je resterais ?

Johanna retient ses larmes, détournant le visage. Ils vont à la voiture.. On voit la voiture s’éloigner, disparaître. La caméra tourne à 180°, vers l’intérieur du camp : Abram est là, qui regarde la voiture disparaître.

 

 

 

Séquence 2.

 

 

La caméra embrasse à droite le block 00, au centre, au fond, l’entrée du camp, à gauche le reste du camp. On entend la voix off un peu étouffée de Bettler, mais on ne le voit pas.

Bettler.- (off, s’accusant, agressif) Pourquoi tu en as réchappé ? Quelles tristes précautions as-tu prises, pour préserver ta vie ? A quelle cour à l’ignoble, à quelles flatteries à l’infâme dois-tu sa survie ? Mille parmi les meilleurs ont péri, toi, ni bon ni mauvais, tu en as réchappé, explique ? Ta survie est suspecte. .. .. (se défendant, véhément) Qu’est ce que je devais faire ? Me laisser tuer, les laisser triompher ? N’était-ce pas mon devoir d’user de tout, même de ruse, pour survivre, et triompher d’eux, moi ?.. .. Un malade dans l’inconscience, qui bave et qui souille ses draps, est-ce que sa famille s’en sent déshonorée ? S’il se rétablit, est-ce que sa famille lui reprochera ses misères physiques ? Ou, au contraire ne se réjouira-t-elle pas de sa guérison ?.. .. Lorsqu’une soudaine éruption volcanique fait trembler la terre et le ciel, qui reprocherait à quelqu’un de ne pas régler son pas sur le plus infirme ? On est gardien de son frère, certes, mais est-on le gardien, de n’importe qui ? Si j’ai un motif assez fort pour m’en tirer, dois-je faire bénéficier n’importe qui, qui ne sait pas quoi faire de sa vie, de mon motif, à ma place ?

On entend au loin, tout proches, les coups de canon des chars russes, et des mitraillades. Paraît Siewert, venant du camp, un fusil en main.

Siewert.– Reiterknecht, Reiterknecht. C'est Siewert. (Sort du block 00, Reiterknecht) Dietrich nous emmène. Toi, garde d’enfants, moi, garde du corps. Dépêche. (appelant tous azimuts) Bettler. Bettler.

Reiterknecht.– Pas vu.

Siewert crie Beetler, Bettler, Bettler, tout en s’enfuyant avec Reiterknecht, par la porte du camp.

Paraît venant du camp, un bock à la main, Abram. Les explosions de grenades et les mitraillades sont toutes proches.

Abram.–(tendant son bock, comme s'il portait un toast) Cocu, battu, qui est content ? Abram... ...Cocufié par le Bohémien Ingo par devant, baisé par l’Autrichien Hitler par derrière, cornu devant comme la licorne, cornu derrière comme le diable, qui est deux fois content ? Le sergent... ...Prost. . …(hurlant) Bettler. Bettler ma cocotte, viens ma poule. (sortant son pistolet, l’armant) Bettler. Viens ma biche, on va finir en beauté.

Paraît le sergent Kuntz, le pistolet à la main.

Kuntz.– Abram, les Russes.

Abram.– Bettler. Tes libérateurs.

Abram rejoint Kuntz. Paraissent, s’approchant avec prudence, de la porte du camp. des soldats russes. Kuntz et Abram vont vers eux, tirant de leur pistoler, abattant chacun un Russe. De sa mitraillette, un Russe abat Abram et Kuntz.

De dessous le block OO, sort Bettler, qui, en titubant, va vers les Russes, manque de tomber. Soutenu par les Russes, il sort.


 

Personnages

Côté détenus
Côté SS
Autres

Bettler, intellectuel

Bock, juif

Hohenstaufen, noble

Hamber David, juif

Hamber Salomon, juif

Ingo, bohémien

Kaefferkop, Inspecteur Général de la poste

Muth, homosexuel

Nichts, employé de la poste

Reiterknecht, témoin de Jehovah

Schere, communiste

Zaccarias, artiste décadent

Autres détenus, à la pharmacie.

 

 

 

Officiers

Le Commandant

Capitaine Chroknabe

Capitaine Dietrich

Capîtaine Schraube

Lieutenant Kelch

Lieutenant Baudis

 

Sous-officiers

Sergent Abram, chargé du block 00

Johanna Abram, sa fmeme

Sergent Kuntz

 

Soldats

Schiesser, garde affecté au block 00

Autres soldats

 

 

Un civil allemand

Oehler, Adjoint au Maire

 

Russes

Un prisonnier russe

Soldats russes

 

 

Lieux

 

 

Gare de Campagne
KOMMANDANTUR
CAMP
EXTERIEUR

 

Place de la Gare

Dans la gare

Le quai de la gare

 

Le bureau du Commandant

La villa des Abram, salle à manger, terrasse, jardin

Les villas du Capitaine Zange et du Lieutenant Baudis

La porte de la Kommandantur vers la campagne

 

La place devant le block 00

L'intérieur du Block 00

L'infirmerie

 

Une route, avec une flaque

Une carrière

Une route dans les sables

Une route dans les marais