La revanche de la vieille fille.

 

Scénario.

 

Synopsis

Un adjoint au Maire, pour la caser, projette de marier sa fille aînée, déjà d’un certain âge, bâtie comme un déménageur, à un avocat, contre intéressement à ses affaires. L’arrivée d’un tiers, susceptible, ombrageux, bouleverse le projet.

Personnages

1. Mr Navarre, Adjoint au Maire, chargé des Jardins et des Cimetières

2. Mme Navarre, sa femme

3. Prisca, sa fille aînée

4. Emeline, sa seconde fille

5. Ludovic, interne, amoureux d’Emeline

6. Henri Willingen, chercheur CDD

7. Mr de Comminges, son chef de travaux

8. Maître Cox, avocat Ernest, collègue d’Henri

Divers : 5 collègues d’Henri, commerçante en jouets, juge, avocat de Mr de Comminges, assistance publique du tribunal, passants, 2 agents de police dont une femme.

La scène se passe à Toulouse.

 

 

 

 

Générique

Du ciel, vue d’approche de haut de l’agglomération de Toulouse, puis, de la façade du Capitole, puis de l’arrière du Capitole. Du porche, sort une fourgonnette de la Ville, qui est suivie jusque dans le quartier St Etienne, où elle se gare devant une vieille et noble maison de deux étages. A sa hauteur, de la fourgonnette, on voit en sortir de Serres, en bleu de la Ville, qui extrait par la porte arrière, un lavabo neuf avec ses accessoires, et une caisse à outils. De Serres passe la porte grillagée, le piètre jardin planté d’un vieux rosier fleuri de roses blanches, monte l’escalier, sonne trois coups, s’impatiente, sonne de nouveau trois coups. Ouvre Navarre, vêtu d’un vieux complet usé, aux pantalons trop courts, coiffé d’un béret troué de deux trous de mites. Navarre s’incline, ouvre grand la porte et fait signe d’entrer.

Navarre.– Mr de Serres.

De Serres.- (sèchement) Mr l’Adjoint.

De Serres entre. Navarre ferme sur lui la porte.

 

Acte I

Séquence 1

 

Scène 1. Le petit déjeuner de de Serres.

Le grand salon, meublé de meubles anciens toulousains. Entre de Serres, qui pose sur le Chiraz, au milieu du salon lavabo et boîte à outils. Il va, vient, sans gêne, touche des objets, les regarde. Entre Navarre, avec le plateau d’un petit déjeuner complet, journal, cigarettes, briquet, cendrier.

Navarre.- (empressé, posant son plateau sur la table, au bout) Mr de Serres. Je vous en prie.

De Serres s’asseoit. Navarre le sert en café, déplie le journal, pose les cigarettes et le briquet.

Navarre.– Que votre appétit fasse bon accueil à ces humbles hôtes.

De Serres grogne. Navarre, en s’inclinant, à reculons va dans son bureau, dont il ferme sur lui la porte. De Serres boit, mange, ouvre le journal, fume sans gêne.

De Serres.- (à la caméra) Un Adjoint au Maire, que nous imaginons, nous ouvriers municipaux, adonné aux plus divines activités, ne sommes-nous pas fondés, lorsque l’occasion s’en offre, d’étudier ce demi-dieu chez lui ?

 

Scène 2 : Survient Mme Navarre.

Par la porte du couloir, entre Mme Navarre, qui, sur le moment, n’aperçoit pas de Serres.

De Serres.- (à la caméra) L’épouse du demi-dieu s’offre d’elle-même à l’observation.

Mme Navarre aperçoit de Serres. Elle se reprend, noue ses mains devant sa poitrine.

Mme Navarre.- (à la caméra) Cette fois au salon.

Elle va vers de Serres.

Mme Navarre.– Bonjour.

De Serres.- (en fumant, sans lever les yeux de son journal) Jour.

Mme Navarre.– Je vous demande pardon, vous n’avez pas vu mon mari ?

De Serres.- (à la caméra) La femme d’officier me prend pour son ordonnance. (à voix forte) Je vous demande pardon, vous n’avez pas vu mon mari ?

La voix de Navarre.- (agacé) Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Mme Navarre.– Vous voulez bien dire à mon mari que j’aimerais lui parler ?

De Serres.- (à voix forte) Vous voulez bien dire à mon mari que j’aimerais lui parler ?

La voix de Navarre.– J’arrive.

De Serres.- (à voix forte à Mme Navarre) J’arrive.

Navarre sort de son bureau. De Serres, cigarette à la bouche, journal en mains, fait mine de se lever, mais reste plié en Z.

Navarre.– (lui faisant signe de se rasseoir) Nous sommes chez nous après vous, Mr de Serres. Je vous en prie.

Navarre entraîne Mme Navarre, devant le battant de la porte ouvert. Dans le fond, on voit de Serres déjeuner.

Mme Navarre.- (à voix basse, lui montrant son complet) Tu n’as pas honte ?

Navarre.– (hilare) Tu préfères mon 3ème plus vieux ? Dont la braguette ne s’ouvre plus ? Ou mon 2ème, si usé qu’on dirait du papier de soie, on voit ma vieille chair rose à travers ? Ou celui de notre mariage, non plus gris souris, mais jaune pisseux ?.. .. Même usure dessous que dessus... .. (agacé) Oui ?

Mme Navarre.- (montrant le couloir, à voix basse) On ne pourrait pas ?

Derrière eux, de Serres, tournant vers eux un visage froncé, fait glisser son plateau sur la table, et cigarette au bec, journal en mains, s’assied sur une chaise qui leur tourne le dos.

Navarre.- (à voix basse) Tu vois comme tu le blesses avec tes apartés. Parle haut. (haut) De quoi s’agit-il ?

Mme Navarre.- (bas) Tu as parlé à Emeline ?

Navarre.- (bas) Je te dis de parler à voix haute. (haut) Qu’est-ce qu’elle a fait ?

Mme Navarre.- (parlant à voix un peu plus haute, mais assez basse pour que de Serres ne puisse entendre qu’indistinctement) Elle t’a réveillé cette nuit ?

Navarre.- (parlant de la même voix) Je travaille, moi. J’use mes forces, le jour.

Mme Navarre.– Elle sèche ses cours, danse des nuits entières avec son accordéoniste, et tu ne lui dis rien ?

Navarre.– Une fois pour toutes, pourquoi crois-tu qu’elle est inscrite en Faculté de Médecine ? Pour faire des études? Ou pour être parmi ceux qui en font ? .. .. Et moi, je te dis qu’elle sait déjà avec quel fils de famille elle se mariera, dans quelle robe de quel couturier, qui elle invitera pour son lunch, qui pour son repas de noces, quel château elle se fera construire et dans quel quartier : je donne ma tête chauve à couper, qu’elle a la partition de son mariage entière dans la tête. Ne peut-elle pas en attendant se donner un peu de bon temps ?.. .. Ce ne sont pas les frasques de la plus jeune qui me tracassent, ce sont celles que ne fait pas l’aînée.

De Serres dit oh la la, met tout sur son plateau, et cigarette au bec, glisse le tout vers l’autre bout de la table.

Navarre.- (se précipitant vers de Serres) Je sais, Monsieur de Serres. Ces apartés sont d’une goujaterie rare.

De Serres.- (grognant ) Est-ce que je dis quelque chose ?

Navarre.– Vous nous avez fait la leçon sans la faire. (à Mme Navarre, haut, tout en jetant un coup d’œil à de Serres) .. .. .. . Tu ne peux savoir comme ça me pique au vif que cette chose à plaire, qu’est en principe ma fille, ne plaise à aucun garçon. ... .. Vendanges tardives, soit ! Mais c’est la dernière limite. Il est temps de donner du sécateur. .. J’ai trouvé un prétendant éventuel : Maître Cox, notre avocat.

Mme Navarre .- (parlant à mi-voix, de façon que de Serres ne l’entende qu’indistinctement) Maître Cox laisse Prisca parfaitement indifférente.

Navarre.– J’ai intéressé Maître Cox à ce mariage, figure-toi.. ... Je lui ai dit aussi que Prisca a une petite inclination pour lui.

Mme Navarre.– (avec véhémence) Mais c’est faux.

Navarre.– Jusqu’ici. A supposer qu’elle n’éprouve rien pour Maître Cox, ni Maître Cox pour elle, qu’en sais-tu, lorsqu’ils seront à table face à face samedi dans trois semaines

Mme Navarre.– Tu l’as invité ?

Navarre.– J’ai le droit ? .. ..si Maître Cox ne se laissera pas aller à vérifier du coin de l’oeil, si Prisca porte un oeil sur lui ? Si, froissé de voir qu’elle ne lui porte aucune attention, il ne désirera pas en susciter une ? .. ..Si l’intrigue tourne court, à qui aurai-je nui ?

De Serres.- (agacé, se levant soudain, fort) Ca suffit.

Navarre.- (se précipitant, suppliant) Monsieur de Serres !

De Serres.– Vous m’avez fait venir pour faire un certain travail. Je vais faire ce travail.

Navarre. - Monsieur de Serres

De Serres.– Je vais travailler, que ça vous plaise ou non.

De Serres sort, avec sa boîte à outils et son lavabo

Navarre.- (furieux, allant droit sur Mme Navarre) En me dominant comme une bête, je me subordonne à ce subalterne. De cette facture salée, tu ne peux pas payer ton écot ?

Mme Navarre.- .. ..Que vas-tu t’échiner à besogner dans la malhonnêteté, Jean-Baptiste ?

Navarre.- Toutes ces réunions le soir, à quoi le Maire nous oblige, je m’en rembourse par le travail, que de Serres me fait. Ce n’est pas de la malhonnêteté, c’est de l’honnêteté.

Mme Navarre.- Est-ce que tu te rends compte que tu laisses ce Mr de Serres avoir barre sur nous ?

Navarre.– Oui. A dépenser, comme on a le geste large et généreux, à gagner comme on a le geste petit et étroit. La dépense est toujours honnête, mais quel gain n’est pas honteux. … ... Tu as eu toujours les mains propres : j’entends désormais que tu ailles au charbon. Si tu me respectes, j’exige qu’à partir de maintenant, tu respectes aussi de Serres.

Mme Navarre.– Ta femme passe pour toi après un de tes ouvriers ? C’est bien.

Sort Mme Navarre, froissée, puis Navarre en colère, qui serre les poings, et rentre dans son bureau, en claquant la porte.

 

Scène 3 : A la cuisine, Emeline et Prisca, puis Mme Navarre, puis Navarre.

Une grande et belle cuisine, à l’ancienne. Contre le mur, une étroite desserte, qui porte une très vieille machine à écrire, accolée d’une vieille chaise. Prisca fait la vaisselle. Sur la table, un petit déjeuner prêt attend. Entre Emeline, en peignoir de soie, le visage défait, s’essuyant les yeux rougis de larmes.

Prisca.- (allant vivement vers Emeline, elle tient les gants de caoutchouc écartés pour ne pas la mouiller) Emeline.

Emeline.- (la tête dans le cou de Prisca) Tu ne peux pas savoir comme il me fait souffrir.

Prisca pousse doucement Emeline vers la chaise, l’asseoit, s’agenouille, ôte le gant droit, essuie les yeux d’Emeline, se relève, la sert de café et de lait, lui fait une tartine de beurre sur la moitié en longueur d’une ficelle, la lui met en main. Emeline mange bientôt avec appétit.

Mme Navarre entre, froissée, s’adosse contre le mur.

Mme Navarre.– La femme la plus modeste n’est-elle pas maîtresse chez elle? Ce Mr de Serres n’use avec moi que d’insolence.

Emeline.– Si devant un subordonné, Maman, tu fais la subordonnée, il ne faut pas s’étonner que le subordonné fasse avec toi le supérieur.

Mme Navarre.- Votre père m’a sommé d’avoir pour lui des égards.

Emeline.– Tu sais très bien te défendre contre papa, quand tu veux, Maman.

Mme Navarre.- C’est ce que tu crois.

Entre Navarre, qui voit sa femme pleurant.

 

Navarre.– .. .. La seule chose que je demande à votre mère, c’est de prêter à un ouvrier un petit peu de considération... .. Que croit-elle qu’elle a de plus qu’un de Serres ? Si l’on met en balance, sa culture à elle, futile et vaine, qui ne sert qu’à se pavaner, et le savoir technique de de Serres, pratique, utile, qui pousse à l’action positive, de quel côté croit-elle que penchera la balance ?

Mme Navarre.- .. .. Si je ne suis plus ici comme ta femme, ne vaut-il pas mieux que je sois ailleurs ?

Navarre ne disant rien, sort Mme Navarre, pleurant.

Prisca.- (alarmée) Maman ! (elle sort à sa suite)

Emeline fait un pas pour suivre Prisca.

Navarre.- (à Emeline) Laisse les enfiler les perles ensemble !.. .. Emeline. Dieu sait si t’est largement ouverte, dans un beau quartier, une boutique sélecte d’articles de premier choix. Or tu sembles t’acharner à t’approvisionner dans Dieu sait quel bric à brac de fin fond de cité.

Emeline.- .. .. Je souffre trop pour n’être pas à la veille de la guérison Papa.

Navarre.– La tête a toujours été chez toi le chef du corps, je le savais. Je me tais.

Navarre serre le bras d’Emeline. Emeline sort. Entre Prisca, s’essuyant les yeux avec mouchoir bien mouillé.

Prisca.- Maman est partie, papa.

Navarre.– (riant) Partie ? Et comment partie ?.. .. Avec quoi ? Sa valise ? Son sac à main ?

Prisca.- Son sac à main.

Navarre.- Qu’un soleil riant fasse place à cette méchante pluie... .. Dans son sac à main, elle a un antiseptique miracle contre les blessures d’amour-propre. Quand ta mère torture son porte-monnaie, elle souffre déjà moins. Ce soir, son porte-monnaie sera exsangue, mais sa santé se portera comme un charme. En plus, elle aura acheté des bricoles, qui me mettront en rage, ce qui achèvera de la rétablir tout à fait. .. Je parie qu’à cette heure, elle se porte déjà mieux.

Prisca renifle, se mouche, essuie ses yeux, range la vaisselle, va dans le réduit, sort chiffon à poussière et aspirateur.

Navarre.-... D’après ce que je vois, ta compagnie républicaine de sécurité va nettoyer mon quartier?

Prisca.- Il faut.

Navarre.– Passe à tabac tout ce que tu voudras, ma fille, mais veuille ne pas toucher même du bout de l’ongle un seul de mes papiers. Ils sont sous ma haute protection.

Prisca.- Je ferai attention.

Sortent Prisca, puis Navarre.

 

Scène 4. On sonne, c’est Ludovic.

Dans le bureau de Navarre, Prisca, seule, époussetant, sous la surveillance pointilleuse de Navarre. On sonne. Navarre va ouvrir. Emeline, en robe de chambre, entre en courant.

Emeline.- Prisca. C’est Ludovic. .. Sois gentille, sois ma soeur portière.Va lui dire que mon culte n’est pas ouvert aux fidèles le samedi matin.

Prisca.- (la priant) Ne me fais pas éconduire un amoureux malheureux, Emeline.

Emeline.– (agacée) Quelle idiote tu fais.

Entre Navarre.

Navarre.- (à Emeline, montrant derrière lui) Il y a là un Ludovic de Montréjean.

Emeline.– Je sais.

Navarre.– Est-ce que ce ne serait pas ce fameux Ludovic de Montréjean, qui est sorti major au concours d’internat ?

Emeline.– Maigrichon. Myope. C’est lui.

Navarre.– Ma fille remarquée par quelqu’un d’aussi remarquable. .. .. Ton Ludovic de Montréjean serait-il habilité à faire des ordonnances et remplir des feuilles de maladie ?

Emeline.- Il ne fait que ça.

Navarre.- Crois-tu qu’il accepterait de réassortir la pharmacie familiale, et remplir la feuille de maladie afférente ?

Emeline.- Il ne rêve que d’une chose, te faire plaisir...(rappelant Navarre) .. Ne le blesse pas. Ne lui paie pas le prix de la consultation.

Navarre.- Je lui proposerai de le payer, il refusera. J’insisterai, il insistera. Je le mettrai finalement dans un tel embarras, que ce sera un effet de ma grande âme de ne pas le payer.

Emeline.- (riant) Bien.

Sort Navarre. On le suit dans le couloir. Au travers de la porte vitrée, on voit dans le salon Navarre parlementer avec un Ludovic, habillé tout à fait communément, qui en souriant, sort de sa poche deux carnets à souches, remplit une ordonnance et une feuille de maladie. Navarre, à reculons, ouvre la porte, Ludovic le suit.

Navarre.- (à Ludovic, avec drôlerie) Docte docteur ! Vous êtes dans nos sociétés égalitaires, les derniers hommes de qualité, (il fait le geste de palper de ses doigts) et de quantité. (Ludovic éclate de rire ; Emeline apparaît , emmenant par la main Prisca ; Navarre s’inclinant) Quel honneur ne m’a pas fait la visite d’un tel homme d’honneur, qui touche tant d’honoraires. (Ludovic rit) .. .. Votre nez délicat préfère, je suppose, (montrant Emeline) le parfum délicat de la rose, à la puanteur fétide de ma marguerite. (s’inclinant) J’ai été honoré.

Ludovic.– (s’inclinant, riant). Et moi, enchanté.

Navarre sort.

Ludovic.- (à Emeline) Puisse l’accueil du père être de bon augure pour celui de la fille..

Emeline.– Mon père et moi nous avons des entrées séparées, figurez-vous.

Silence. Ludovic observe Emeline.

Ludovic.– Le temps n’est pas au beau, à ce que je vois.

Emeline.- Vous préfèreriez que je tende, derrière ma scène, une belle toile de fond factice, avec un beau ciel bleu ?

Ludovic.–Non, non.. C’est pour moi un honneur de vous trouver en votre naturel.

Silence. Ludovic recule.

Ludovic.- (timidement) .. .. Est-ce que j’aurais le plaisir de vous conduire à la Fac ?

Emeline.– Je ne sors pas ce matin. J’ai dansé toute la nuit. ..Vous savez quel va être mon programme ? Fermer soigneusement mes volets, me coucher, me border, et me conter des histoires. .. (partant, se retournant) Voulez-vous demander à Véronique Graulhat de me passer lundi ses cours ?

Ludovic.- Je n’y manquerai pas…

Silence. Ludovic reculant, Emeline partant.

Ludovic.- (timidement) .. .. Est-ce que je peux espérer vous revoir bientôt ?

Emeline.– Le passé et le présent ne sont-ils pas déjà assez débités en tronçons ? Ne pouvez-vous laisser à l’avenir les arbres sur pied ?

Ludovic.- Voilà ce que j’aime en vous. La vie est pour vous un impromptu perpétuel. (Emeline lui faisant un salut, il recule) Je ne vous fatigue pas plus longtemps. Au revoir

Emeline et Prisca.– Au revoir.

Ludovic sort.

Prisca.- .. .. Aimer et être aimée, d’un côté, et de l’autre, laisser vous aimer quelqu’un que vous n’aimez pas, est-ce que ce n’est pas inhumain ?

Emeline.- .. ..Et si ça rentre dans sa délectation de se ronger les sangs ? .. .. Il place son attente en espérant qu’un jour, il touchera des dividendes. Pourquoi, le priverai-je de son espoir ? .. ..Et moi, en me privant de l’en priver, pourquoi me priverais-je d’une poire pour ma soif ?.. .. (faisant une révérence ironique à Prisca) Soigner tout en ne guérissant pas, tel est l’art du médecin, Mademoiselle l’infirmière.

Sort Emeline, puis Prisca.

 

Scène 5. Navarre, Prisca.

Navarre monte l’escalier vers le premier étage. Sonne le téléphone, on entend Prisca qui répond. Navarre se penche, attend. Prisca apparaît.

Prisca.– Maman reste chez sa sœur quelques jours.

Navarre.– Grand bien me fasse.

Navarre continue de monter l’escalier.

 

Scène 6. Navarre, de Serres.

Le couloir du premier. Navarre, sur le seuil du cabinet de toilette dont la porte est grande ouverte, admire de Serres travailler un tube de cuivre au chalumeau.

Navarre.- (joignant les mains) Quels magiciens ! Qui savez nettoyer deux tubes de cuivre à la laine d’acier, allumer le chalumeau, au chalumeau chauffer les deux tubes, à leur interstice présenter la baguette d’étain, la faire fondre. Vous êtes aujourd’hui nos derniers artistes...

De Serres.- (à la caméra) Quel âne. Non, mais, quel âne.

De Serres se lève. Navarre le regarde.

De Serres. - (haut, méchant) Eh bien, quoi. Il est neuf heures. C’est l’heure de la pause.

Navarre.- Bien sûr.

Navarre descend en courant l’escalier, revient avec un plateau, portant une bouteille de vieux Bordeaux, un en-cas, des cigarettes, un cendrier, qu’il pose sur une desserte du couloir, à côté de laquelle se trouve une chaise médaillon qu’il avance.

Navarre.– Je vous en prie.

De Serres.- (se servant de vin, tirant une cigarette du paquet, fumant, faisant deux pas, puis se retournant) Qu’est-ce que je voulais dire ?

Navarre.- (revenant, vivement) Dites. Veuillez.

De Serres.– Et puis non.

Navarre.– Mr de Serres. Ne vous ai-je pas donné des acomptes de mon dévouement ?

De Serres.- L’expérience m’a appris qu’à un supérieur, il ne faut pas dire trop ce qu’on pense.

Navarre.- Je ne me reconnais pas dans votre portrait, Mr de Serres..

De Serres.- (méchant) En étant d’astreinte deux dimanches d’élections, je m’étais constitué une petite épargne de quatre jours de congé. Vous m’aviez demandé de venir travailler chez vous aujourd’hui. Or, j’avais justement l’intention de dépenser un de ces quatre jours aujourd’hui.

Navarre.– Non seulement vous ne l’avez pas pris, mais encore vous travaillez chez moi. Double ennui, double charge. Il est juste que je vous dédommage doublement. Un dimanche compte double : je double le double. Vous n’avez pas à présent une épargne de quatre jours, mais de huit. Ca vous va?

De Serres.- C’est vous, le chef.

Navarre.- Pour vous remercier de votre gentillesse, je vous accorde aussi lundi, aux frais de la Ville..

De Serres.– C’est qui commandez.

Navarre.- .. .. Je fatigue votre temps de repos par le travail d’écouter mes bavardages. J’ai honte, Mr de Serres.

Sort Navarre.

De Serres.- (haut, faisant deux flexions sur ses jambes) Compressibilité. Flexibilité. Quelle andouille, non mais quelle andouille..

Il se promène dans le couloir, son verre à la main, sa cigarette dans l’autre, regardant les tableaux.

 

 

Séquence 2.

 

Scène 1. Entrée en scène d’Henri Willingen.

S’envolant de la maison des Navarre, survolant Toulouse, on se dirige vers le pôle industriel de la ville, on atterrit en face du Centre de Recherches de la Cristallographie, on y pénètre par l’entrée, on suit le couloir jusqu’à une certaine distance de l’entrée de la salle de réunion, laquelle est en verre. Devant cette entrée, patientent 5 chercheurs, dossier en mains, qui bavardent entre eux. Arrive Henri Willingen, en chemise rouge dernier bouton ouvert, veste gris clair, pantalon noir, lui aussi dossier en main ; il s’approche des 5 chercheurs, les salue en s’inclinant avec cérémonie, eux en s’inclinant le saluent à leur tour. Puis, Henri, s’écartant, se trouve posté près de la porte. Vue sur une porte non loin, où est inscrit : Mr de Comminges, directeur de recherches. Cette porte s’ouvre, en sort Mr de Comminges, qui va vers les chercheurs, passe devant eux tournés vers lui, sans les saluer. Au moment où il s’approche d’Henri, on voit Henri s’incliner, dire Bonjour Monsieur, mais Mr de Comminges, sans lui jeter un regard, ni dire un mot, la tête droit devant lui, entre dans la salle. Froissé, Henri le regarde d’un sourcil froncé. Les cinq chercheurs entrent, en le regardant en riant. Du dehors, à travers la paroi en verre de la salle, on voit Mr de Comminges s’asseoir au bout de la table, les six chercheurs autour ; Mr de Comminges ouvrir sa chemise, consulter ses dossiers, donner la parole aux cinq chercheurs tout à tour, qui s’adressent à Henri, la donner à Henri, qui intervient un peu plus longtemps ; prendre la parole lui-même, lever la séance, ranger ses dossiers dans sa chemise ; les cinq chercheurs sortir de la salle, rester non loin de la porte, comme ils étaient à l’entrée, et Henri rester à côté de la porte, comme précédemment ; Mr de Comminges sortir à son tour, Henri s’incliner à son passage, dire : Au revoir, Monsieur, Mr de Comminges , la tête droit devant lui comme précédemment, passer sans lui jeter un regard, ni dire un mot, et disparaître dans son bureau. Henri regarde la porte de Mr de Comminges, furieux, ses collègues qui l’observent rient largement, puis tous les six disparaissent dans le Centre. Henri se retourne deux fois, le visage colérique vers la porte de Mr de Comminges.

 

Scène 2. Henri et Mr de Comminges, Avenue Alsace-Lorraine.

Samedi, grand soleil. Sur le trottoir, parmi les passants qui avancent, on aperçoit Henri, portant dans des sachets ses courses du dimanche. Puis, nous sommes lui, et nous avançons dans le même sens que lui. Au loin, parmi les passants qu’il croise, on aperçoit Mr de Comminges ; on se fixe sur lui, on le regarde s’approcher, on le voit voir Henri, puis remettre sa tête droite. Puis, nous sommes un peu en arrière de Mr Comminges, avançant dans son sens, Mr de Comminges de dos restant dans le champ : nous voyons arriver vers nous Henri, avec ses sachets, ne pas quitter Mr de Comminges des yeux, s’incliner, dire : Bonjour, Monsieur, Mr de Comminges passer sans saluer ni rien, en gardant la tête droit devant lui. Puis, nous tournant de nouveau dans le sens de marche d’Henri, nous voyons Henri faire quelques pas, se tourner, suivre des yeux Mr de Comminges le sourcil froncé, prendre les jambes à son cou, dans le même sens que Mr de Comminges. Nous nous retournons pour le suivre, nous le voyons dépasser Mr de Comminges largement, faire demi-tour, remonter vers Mr de Comminges comme précédemment, le fixer des yeux, un peu avant qu’il le croise s’incliner à nouveau, lui dire : Bonjour, Monsieur, Mr de Comminges, comme précédemment, ne pas le saluer ni rien, et passer la tête droite. Fou furieux, sans tergiverser, Henri dépose ses courses sur le trottoir, rattrape Mr de Comminges, se place devant lui, à le toucher.

Henri.– Monsieur. Je suis Henri Willingen, un de vos chercheurs. A moins d’être votre jumeau ou votre sosie, vous êtes Mr de Comminges, mon directeur de recherches. J’ai eu l’honneur de vous saluer tout à l’heure, quand je vous ai croisé. Il m’a semblé que vous n’avez pas répondu à mon salut.

Mr de Comminges, ignorant Henri, détourne la tête et veut continuer son chemin, mais Henri le rattrape, le saisit par les revers, approche son visage du visage de Mr de Comminges.

Henri.- Faut-il que je me zoome pour que vous me voyiez ?

Mais Mr de Comminges, tire son visage à droite, pour éviter à avoir à regarder Henri.

Henri.- (approchant son visage de celui de Mr de Comminges) En plus d’être aveugle, vous êtes sourd ? Je vous somme de me présenter sur le champ vos salutations.

Mr de Comminges tire son visage à droite, en faisant une mine dégoûtée. Henri se met à le secouer comme un prunier. Nous envolant, on voit la scène de haut, Henri secouer Mr de Comminges, l’agonir d’injures, un cercle de curieux se former autour d’eux, une agente et un agent de police intervenir, l’agente le ceinturant arracher Henri de Mr de Comminges, qui se rajustant, quitte les lieux. Henri cherche à s’échapper des mains de l’agente pour courir après Mr de Comminges, mais il est rattrapé par elle, ceinturé de nouveau. Il va à ses sachets, les reprend en main, veut à nouveau courir après Mr de Comminges, mais l’agente l’arrête et du bras lui indique le sens opposé. Henri, finalement, s’en va, se retournant deux fois, l’air furieux.

 

Scène 3. Devant la maison où habite Henri.

15 jours plus tard. Le temps a changé, est couvert. Fin d’après-midi. Quartier St Cyprien, une vieille maison en briques, très étroite. Henri rentre du travail, sac sur le dos comme en ont les jeunes gens, ouvre la porte. On entre avec lui. On le voit détacher de sa boîte à lettres une lettre jaune recommandée du Tribunal Correctionnel, monter l’étroit escalier, tout en décachetant la lettre, ouvrir chez lui, entrer, (au fond de son studio, suspendues au mur on distingue « les Marguerites Fanées »), poser son sac, lire la lettre

Henri.- (à voix haute lisant) .. ...       « Cite à comparaître devant notre tribunal le sieur Henri Willingen, chercheur de son état, comme prévenu d’injures et de voies de fait, sur la voie publique, à l’encontre de Mr de Comminges, directeur de recherches » (fort) Le goujat.

On le voit dévaler les escaliers.

 

Scène 4. Dans le magasin de jouets.

Survolant, on voit Henri sortir de sa maison, entrer dans un magasin de jouets. On descend, on entre avec lui. La commerçante lui tend un pistolet à fléchettes à ventouse, ainsi qu’une fléchette à ventouse, Henri paie, les prend, sort.

 

Scène 5. Au Palais de Justice.

Survolant, par les rues on suit Henri, qui se rend au Palais de Justice, on le voit entrer, on entre avec lui. Il cherche le tableau des avocats du barreau, le trouve, arme son pistolet de sa fléchette à ventouse, se place à une certaine distance du tableau, le vise, met sa main gauche devant ses yeux, tire. Il s’approche. La fléchette à ventouse a atteint Maître Cox, Henri prend note mentale de son adresse, pose pistolet et fléchette au pied d’une colonne, sort .

 

Scène 6. Chez Maître Cox.

Survolant toujours, on voit Henri sortir en se pressant du Palais de Justice, on le suit dans une rue adjacente, il s’arrête devant une maison cossue, il en vérifie la plaque, sonne, entre. On le suit. La porte de l’étude s’ouvre, on voit dans le couloir Maître Cox aller au-devant d’Henri, lui faire signe d’entrer dans son bureau, puis par la porte vitrée du bureau, lui faire signe de s’asseoir. Henri lui tend la lettre recommandée, que l’avocat lit. On voit Henri commencer à mimer la scène du trottoir avec véhémence.

 

Scène 7. Au Tribunal Correctionnel.

8 jours plus tard. Beau temps avec quelques nuages. C’est le matin. On est face au Tribunal, on entre, monte l’escalier, s’arrête à une porte, qui comporte un hublot, par lequel on voit, entre Mr de Comminges et son avocat, Henri et le sien, le juge donner la parole à Maître Cox. On voit par le hublot Maître Cox commencer sa plaidoirie. On entre dans la salle.

Maître Cox.-“C’est à 18 ans, Monsieur le juge, que le législateur a fixé la responsabilité pénale : mon client présente, certes, tous les caractères sexuels de la maturité : mue de la voix, stabilisation de la taille et du poids, pilosité sur le menton et sur les joues : tel qu’il apparaît à l’oeil, l’ensemble paraît mûr. ...Mais, Monsieur le Juge, en matière humaine, quelle erreur est plus humaine que se fier en ses seuls sens ? L’âme, que l’on ne voit pas, de ce Goliath de corps, que l’on ne voit que trop, se trouve être un David. A l’âge même où l’âme titubante du garçonnet nécessitait la double béquille de son père et de sa mère pour assurer ses premiers pas, l’une des deux cannes vint à manquer. Henri Willingen n’avait pas achevé la 9ème année de sa vie, que son père achevait la dernière année de la sienne. Subitement, Monsieur le juge, d’un jour à l’autre, une des deux béquilles s’en vint à choir à celui qui ne savait pas encore marcher. Et voilà, d’un jour à l’autre, notre jeune âme boîteuse, pleine de rancoeur et de haine contre la moitié manquante de son appareil orthopédique... ..”

On jette un regard sur l’assistance, qui commence à sourire, sur le juge qui réprime un sourire, sur Mr de Comminges impassible, sur son avocat et sur Henri, qui froncent le sourcil.

Maître Cox.– Or Mr Freud nous a appris que pour ces jeunes handicapés de l’âme, tout homme de pouvoir devient le substitut du père absent. Mr de Comminges, supérieur hiérarchique d’Henri Willingen, l’a ignoré dans la rue, comme son père, par sa disparition, l’avait ignoré à ses 9 ans. En ne le reconnaissant pas, il a payé pour le père, qu’il n’avait pas connu… .. Le plaignant, monsieur le juge, se plaint d’injures et de voies de fait. Se plaint est bien grand mot. Monsieur de Comminges peut-il faire état d’une seule trace dont le prévenu aurait sur sa peau signé son acte ? La seule chose que l’inculpé a peut-être, par ses piques, un peu dégonflé, de son supérieur, c’est son enflure… ... Je conclus. Le prévenu, comme nous l’avons démontré, étant un mineur affectif, il est à l’âge où joue la présomption de non-discernement : il ne saurait donc être tenu pour reponsable de ses actes.

On jette un œil sur l’assistance qui rit franchement, sur le juge qui fait plus que sourire, sur Mr de Comminges impassible, son avocat qui a le sourcil de plus en plus froncé, enfin sur Henri qui lance sur Maître Cox des regards furibonds.

Maître Cox.– La seule chose, qui pourrait, à la rigueur, être prescrit à mon client, ce serait un traitement psychologique. Pourtant, à votre place, Monsieur le juge, je n’en ferais rien. Ne voyez-vous, par les rues et les places, toutes ces foules silencieuses ? Trop de crainte, trop de honte, trop d’autocensure bride trop de monde. La société n’est plus qu’une classe, les bras croisés, l’index sur la bouche, qui monte en rangs par deux, sous l’oeil sévère de la maîtresse. Que représente, pour une telle société bridée, un Henri Willingen ? Un abcès de fixation ! C’est le tempérament à l’emporte-pièce, comme peu d’hommes osent encore l’être. On le pique, stimulus, réflexe : il envoie une torgnole.

On jette un œil sur l’assistance hilare, sur l’avocat général et sur le juge qui rient jusqu’aux oreilles, sur Mr de Comminges impassible, sur son avocat qui a ses mains sur ses yeux, sur Henri furieux, qui se lève.

Henri.– Monsieur le Juge, je proteste.

Le Juge.– (le doigt pointé sur Henri) Si le prévenu dit encore un mot, c’est moi qui aurai le dernier(à Maître Cox) Concluez, Maître.

Maître Cox.- On le dégoupille, on ne compte pas jusqu’à 4, il explose. Et vous voudriez censurer un tel sociodrame vivant ? De cet autocuiseur sous pression qu’est la société, vous voudriez ôter l’une des rares soupapes ? Des êtres soupe-au-lait comme Henri Willingen ne sont-ils pas notre dernier théâtre libre?.... Pour toutes ces raisons, Monsieur le Juge, je vous demande de déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre l’instruction contre mon client, et de décider de clore l’affaire par un non-lieu.

Maître Cox regagne sa place. Le juge tape de son maillet.

Le Juge.– (avec un large sourire) Accusé levez-vous. Dans l’affaire qui oppose Mr de Comminges, directeur de recherches, à Mr Willingen, chercheur, je déclare que les charges relevées contre le prévenu n’apparaissent pas suffisantes, et décide l’acquittement pur et simple. La séance est levée.

Le juge se lève et sort. Henri se tourne vers Maître Cox. Maître Cox a disparu. On suit Henri : il se lance à la poursuite de Maître Cox dans le palais, s’arrête à la salle où chaque avocat a son casier, aperçoit Maître Cox au loin qui sort du palais, le suit. Dehors, il aperçoit Maître Cox qui passe le coin, au coin, Maître Cox entrer dans son étude. On voit Henri s’arrêter devant la porte : il a les poings fermés, comme s’il se préparait à un pugilat. Il entre.

 

 

Séquence 3. Chez Navarre.

 

Scène 1. Dans la cuisine.

Le même jour. La fin de l’après-midi. Navarre, dans son complet usé, le béret deux fois troué sur la tête, tape de deux doigts sur la vieille machine à écrire, pendant que Prisca repasse chemises et blouses, qu’au fur et à mesure, elle suspend à des cintres aux clés des éléments suspendus. Navarre pivote sur sa chaise et se tourne vers Prisca.

Navarre.– Même si ça t’agace, il faut que je te dise quelque chose que je t’ai tue. A la dernière visite que je lui ai faite, il a rougi comme un collégien, et m’a avoué en bredouillant, que sauf à me froisser, il avait un faible pour ma fille aînée. .. .. Ceci dit, après réflexion, mon Dieu, pourquoi pas ? Il n’est pas laid, il exerce une profession lucrative. C’est un parti comme un autre.

Prisca.- (les larmes lui venant aux yeux) Je m’attarde trop chez vous ?

Navarre.– Crois-tu que nous voulions garder ma fille pour fille de service jusqu’à la fin des temps ? Je sais que ta mère s’accommode de ton aide que trop... .. Pour te parler franchement, je t’avoue que l’aveu de Maître Cox m’a un peu consolé. J’ai apprécié qu’il t’apprécie. J’ai eu pour toi de la reconnaissance pour lui. .. .. Prisca ! Tu ne veux pas fonder une famille ?

Prisca.- Qu’irais-je en fonder, quand j’en ai déjà une ?

Navarre.- Dieu sait que tu es un réceptacle de belles qualités, Prisca. mais, ce que je ne supporte pas, c’est que, dans le service matrimonial, tu restes une perpétuelle sursitaire. … ... Il se trouve que quelqu’un s’offre pour te faire passer de 2ième classe de célibataire au grade de femme mariée. Est-ce un abus de pouvoir paternel, de te demander d’examiner au moins sa candidature ?..(Prisca se détourne et pleure) .. Enfin, Prisca ! Il faut être réaliste. Je ne veux pas t’offenser, mais sur ton marché à toi, c’est plutôt la pénurie. (agacé) Arrête de pleurer, à la fin. Tu ne peux pas savoir comme tu m’oxydes.

On sonne. Au moment où Prisca, posant son fer, allait pour ouvrir, surgit de Serres, tout ému, qui laisse la porte ouverte et montre du doigt quelqu’un derrière lui.

De Serres.- Il y a là une espèce de hobereau, qui m’enjoint comme à son ordonnance, de vous l’annoncer comme un messager de Maître Cox. La façon qu’il a eue de me traiter en serf ne m’a pas plu du tout..

Navarre.- Nous allons lui décapiter ses grands airs, Monsieur de Serres. Introduisez le ci-devant parmi notre peuple de torchons et de casseroles ?

De Serres.- (par la porte) Psst ! (il indique du pouce la cuisine)

Entre Henri Willingen.

Henri.- (s’arrêtant sur le seuil, et découvrant qu’on l’introduit dans la cuisine) Mille pardons. Je force votre privé.

Navarre.- (rappelant Henri) Hep ! L’office est ouvert au public. Je tiens cuisine ouverte.

Henri revient, entre dans la cuisine, découvre la tenue négligée de Navarre.

Henri.– Mille pardons. Je vous surprends dans votre négligé. (Il va pour sortir)

Navarre.- (rappelant Henri) Hep. C’est ma tenue d’intérieur. Je suis en tenue domestique.

Henri.- (se retournant et revenant) Si votre tenue s’offre sans haut-le corps, je serais mal venu de m’en offusquer. .. ..Suis-je en présence de Monsieur Jean-Baptiste Navarre, dont Maître Cox s’honoraire d’être l’avocat ?

Navarre.- Vous l’êtes. Je suis lui.

Henri.– (s’inclinant) Je me présente : Henri Willingen, Alsacien.

Navarre.- (étudiant Henri) Pardonnez-moi, la question est peut-être un peu démodée, voire inconvenante : vous n’êtes pas Français ?

Henri.- Pourquoi ? Vous pas ?

Navarre.- Si ! Si ! Enfin ! Je crois. Si ! Tout de même ! Il y a indiqué sur ma carte d’identité : nationalité française.

Henri.- Vous ne vous sentez pas Français ?

Navarre.- Si ! Si ! Quoiqu’avec cette Europe. Enfin, si, peut-être un peu, par la langue du moins, quoiqu’elle ait bien dégénéré. Si ! Tout de même assez. A tout prendre, si, quand même.

Henri.- Si nous sommes Français tous les deux, pourquoi l’aurais-je précisé ? Je précise Alsacien pour me distinguer de vous. (s’inclinant) Ma personne vous ayant été présentée, permettez à cette personne de vous présenter ses civilités.

Navarre.- (à la caméra) Qui est-ce qui a pu m’édifier une bâtisse baroque pareille ?

Henri s’est tourné vers Prisca, attendant que Navarre la lui présente.

Navarre.- (pivotant , s’en apercevant) Ma fille aînée, Prisca.

Henri.- (à la caméra) Prisca ! Pristi, la belle pièce ! Le beau cheptel, tudieu! (haut, à Prisca) J’ai l’honneur, Madame, de vous présenter mes compliments.

Navarre.- (agacé) Mademoiselle. Bon, bon.

Prisca.- (s’inclinant, l’air sévère, à Henri) Merci.

Henri s’est tourné vers de Serres, attendant que Navarre le lui présente.

Navarre.- (pivotant, s’en apercevant) .. .. Ce Monsieur est Monsieur de Serres. Nous sommes tous les deux employés par la Municipalité.

De Serres.-(rectifiant) Sauf que Monsieur Navarre me domine dans le domaine dominant de la place et du salaire. Il est Adjoint au Maire, je ne suis que technicien d’entretien.

Navarre.- Monsieur de Serres sait bien que je n’en suis pas plus fier pour autant.

De Serres.- Monsieur Navarre sait bien que si peu fier qu’il soit, il n’en occupe pas moins sa place, et n’en touche pas moins son salaire.

Henri.- (à Navarre, les montrant tous les deux) Votre accointance est familiale ?

De Serres.- Monsieur Navarre n’a avec moi que des rapports de supérieur à subordonné. Monsieur l’Adjoint a affecté un de ses ouvriers à son domicile.

Navarre.- Je vous affecte chez moi peut-être, Mr de Serres, mais vous oubliez quelque chose, c’est que j’ai pour vous beaucoup d’affection.(à Henri) Veuillez avoir l’obligeance de traiter Monsieur de Serres comme quelqu’un de ma famille.

De Serres.- (donnant du poing sur le bras d’Henri) Salut, vieux.

Henri, choqué, tourne le dos résolument à de Serres, sans le saluer.

Navarre.- Vous ne saluez pas Monsieur de Serres ?

Henri.– Je ne suis pas venu demander à Monsieur le technicien d’entretien, de changer le joint de robinet de ma cuisine. L’entregent veut qu’on ignore ceux dont on n’a aucune raison de faire connaissance.

Navarre.- (à la caméra) Qui est-ce qui m’a bistourné un fil de fer tordu pareil ?

Prisca continue son repassage, sortant, revenant, comme si elle était tout à fait en dehors de la conversation.

Navarre.- (haut) C’est à quel sujet ?

Henri.– J’ai le regret, Monsieur, de vous faire part, qu’au grand regret de Maître Cox, l’aspect désavantageux de son nez lui interdit d’honorer votre invitation à dîner.

Navarre.– Il a eu un accident ? Eh bien, tant pis. Que voulez-vous que j’y fasse. (Il se retourne vers sa machine à écrire et tape de deux doigts)

Henri.– Justement, il n’a pas eu d’accident... .. Comme je suis le fauteur des troubles dont son nez souffre, je me suis offert à Maître Cox pour l’excuser et m’expliquer auprès de vous. Il a accepté.

Navarre.– (tout en tapant de deux doigts) … ... Ce sera long ?

Henri.– (hésitant) .. ..Ce ne sera pas tellement court.

Navarre.- Vous ne pouvez pas prendre une traverse ?

Henri.– Je tiens à ce que vous jugiez de la responsabilité de chacun, en pleine connaissance de cause... … (se lançant) Il y a 3 semaines..

Navarre.– 3 semaines !

Henri.– .. .. Oui ?

Navarre.– 3 semaines, c’est bien, je m’en voudrais de les allonger. . .. Allez. Allez.

Henri.– Je faisais Avenue Alsace-Lorraine la bien nommée

Navarre.– La bien nommée ?

Henri.– Est-ce que je ne vous ai pas dit que j’étais Alsacien ?. .. .. mes courses pour le dimanche, lorsque je croise sur le trottoir mon directeur de recherches, Monsieur de Comminges. Par un honteux réflexe, je tire les coins de mes lèvres vers les oreilles en un sourire obséquieux, pendant que mes lèvres bredouillent un cauteleux : Bonjour, Monsieur. Mal m’en prit ! Ses yeux posés droit sur les miens, Monsieur de Comminges est passé à côté de moi, sans plus faire attention à moi, que si j’étais un panneau stop.

Navarre.- (haussant les épaules) Bon. Et alors ?

De Serres.– Permettez. Pour se percher où il est perché et pour y rester perché, il faut qu’un Directeur de Recherches sente bien ses Chercheurs sous ses pieds. Monsieur de Comminges me connaît comme le loup blanc.

Navarre.- (pivotant sur sa chaise, et se tournant vers Henri) Mais ... c’est votre supérieur !

Henri.– Pardon. Il ne m’est supérieur que de son bureau, qui est à un étage plus haut que le mien... .. Croyez-vous que son cerveau comprenne plus de neurones, ou ses neurones plus de synapses, ou que ses synapses se communiquent davantage d’informations que les miens ? A écouter ses interventions lors de nos colloques, je pencherais bien que non. A-t-il six doigts à chaque main ? Deux nez ? Quatre oreilles ? Je lui suis même, du point de vue des mesures, qui, dans les disciplines scientifiques, sont la clé de toute évaluation, ostensiblement supérieur : mon pied chausse du 44, le sien du 42, je fais 1 m 80, lui, en montant sur ses pieds, 1 m 50, avec peine. Pour nommer les choses par leur nom : c’est un nabot.

Navarre.- Mais... Mais...Mais.

Henri.– Mais..mais..mais ?

Navarre.- Son petit 42 fillette peut flanquer un grand coup de pied au derrière de votre 1 m 80 et vous jeter à la porte.

Henri.- Son pied ne peut rien. Mon derrière est protégé par une convention collective.

Navarre.- Je suis un supérieur, Monsieur Willingen, je sais ce dont je parle. Si X subordonnés n’ont qu’un supérieur, un supérieur a X subordonnés. Reconnaissez qu’il est cent fois plus malcommode à un supérieur de saluer chacun de ses 100 subordonnés, qu’à chacun de ces 100 subordonnés de saluer son unique supérieur.

Henri.- Un supérieur doit à chacun de ses subordonnés le même salut que chacun de ses subordonnés lui doit à lui. Est-ce de ma faute s’il doit serrer tant de louches ?

Navarre.- Vous vous compliquez bien la vie... . Enfin. Allez. (Il lui fait signe de poursuivre, mais reste tourné vers lui)

Henri.- Doutant de ce que j’avais vu, j’ai suspendu mon jugement. Du même pas que j’étais allé, j’ai fait demi-tour, l’ai dépassé, refait demi-tour, refait front, et, une deuxième fois, replongeant, j’ai refait mon plat.

Navarre.- Et alors ?

Henri.- Ses yeux vides ont glissé sur moi, comme si j’étais un panneau publicitaire, et ont poursuivi leur chemin devant eux comme si de rien n’était.

Navarre.- Il fallait vous y attendre.

Henri.- (la caméra s’éloignant, et sa voix diminuant au fur et à mesure que la caméra s’éloigne) Eh bien moi, je ne m’y attendais pas. M’éperonnant, j’ai bondi, en 4 coups de mes 4 fers. “Monsieur ! Je suis Henri Willingen, un de vos chercheurs. Il m’a semblé que vous n’avez pas répondu à mon salut. »

La caméra quitte la cuisine, et descend devant la maison des Navarre.

 

Scène 2. Devant la maison des Navarre.

Une vieille 2 CV est garée devant la maison, devant la fourgonnette municipale de de Serres. Ernest, qui est assis à côté du conducteur, et dont les genoux arrivent à hauteur de la poitrine, regarde, en se penchant, par la vitre la façade de la maison de Navarre : on voit qu’il s’impatiente. N’y tenant plus, il ouvre la porte de la 2 CV : on s’aperçoit que la 2 CV n’a plus de plancher, et qu’Ernest avait posé son pied gauche sur la colonne du milieu, son pied droit sur le bas de la portière. Il s’extrait de la 2 CV, va et vient sur le trottoir, impatient, en regardant la façade, puis s’arrête devant le rosier fleuri. Mouvement inverse de la caméra, qui remonte dans la cuisine.

 

Scène 3. On retourne dans la cuisine.

Henri.- (sa voix augmentant au fur et à mesure que la caméra se rapproche de lui) Je l’ai secoué comme un prunier, lui ai pépié à la figure tous les noms d’oiseau que je connaissais. La foule a commencé à envahir le parterre, le balcon, la première galerie, la deuxième. Rétablissant l’ordre, deux gardiens de l’ordre ont séparé l’insulté de l’insulteur. Tel fut l’incident primitif.

Navarre.- Croyez-vous que votre houspillade aura rabaissé votre supérieur d’un pouce ? Au contraire. C’est vous, déjà bas, qui serez rabaissé plus bas encore.

De Serres.– Je parie qu’il vous a eu au tournant.

Henri.- Non. Monsieur le mécanicien ! Il ne m’a pas eu au tournant. (à la caméra) Ce masseur-kinesithérapeute est en train de me gonfler sérieusement le biceps droit.

Navarre s’étire bras et jambes, et bâille largement et avec bruit.

Henri.- (piqué) Je vois que la fatigue vous gagne. Permettez que je me retire, le temps que vous repreniez vos forces..

Navarre.- (piqué à son tour) Ne prenez donc pas la mouche à tout propos. Ne dirait-on que chaque mot, chaque attitude comporte à l’abdomen un aiguillon qui vous pique ?.. .. Avancez. Nous traînons.

Henri.– (après avoir regardé Navarre un instant, reprenant) 3 semaines plus tard, à ma stupéfaction, je reçois une lettre recommandée du tribunal, qui me cite à comparaître comme prévenu d’injures et de voies de fait, sur la voix publique, à l’encontre du sieur de Comminges, directeur de recherches de son état.

Navarre.- C’est bien fait pour vous. Chaque boxeur doit rester dans sa catégorie.

De Serres.- C’était le retour du bâton.

Henri.- Non, Monsieur le Guignol, ce n’était pas le retour du bâton. (à la caméra) Ce garçon de bain commence à m’exciter furieusement le jumeau interne droit.

A la stupéfaction d’Henri, Navarre se cure la narine droite délicatement avec son auriculaire droit, longuement.

Navarre.- Allez. Allez.

Henri.- Permettez que je m’éclipse le temps que vous terminiez votre toilette.

Navarre.- Savez-vous que vous commencez à m’agacer à lever sans cesse votre petit doigt ? .. Reconnaissez que nous sommes une vulgaire machine, qu’il faut soumettre régulièrement à des travaux d’entretien. Pourquoi cette fausse prétention de ne pas s’avouer tributaire de ses organes ?

Henri.- Est-il si indipensable de vivre toujours tout devant tout le monde ?

Navarre.- Est-il si nécessaire de ne jamais rien vivre devant personne ? N’est-ce pas bien de l’hypocrisie ?.. Je suis derrière vous à klaxonner comme un sourd, et vous n’avancez pas. Vous bouchonnez. Démarrez, mon vieux.

Henri.- (après avoir regardé Navarre un instant, poursuivant) Je cours au Palais de Justice. Dans mon ignorance des avocats, devant leur tableau, je vise au hasard, et touche.. ... Maître Cox.

Navarre. - Enfin.

Henri.- Comment enfin ?

Navarre.- Nous arrivons.

Henri.- Comment nous arrivons ?

Navarre.– A Maître Cox. A présent que nous sommes arrivés à destination, ayez l’obligeance de ne pas tarder à descendre du train.

Henri.- (après avoir regardé Navarre un instant, poursuivant) Je descends. Notre affaire arrive au tribunal. Maître Cox prend la parole, et fait ce pour quoi je le paie, il plaide. Ses hors d’oeuvre ne donnent pas matière à critique : il expose les faits passablement. Mais quand il s’en vient au plat de résistance, par contre, j’ai vite déchanté, parce qu’il a servi ma tête en tête de veau vinaigrette.

Navarre.- (riant) Il s’est moqué de vous, et vous n’avez pas aimé ?

Henri.- Je n’ai pas aimé du tout.

De Serres.- Moi, la tête de veau vinaigrette, j’aime.

Henri.- (piqué, à de Serres) Messieurs les techniciens d’entretien sont priés de se contenter du steak-frites de la cantine municipale... ..(à Navarre, sa voix diminuant en même temps que la caméra s’éloigne, comme précédemment) Voilà ce maître coq de Maître Cox qui nous sert de cette affreuse nouvelle cuisine aux petits légumes psychologiques.“Pour ces jeunes handicapés comme est mon client, Monsieur le Juge……

La caméra sort de la cuisine, redescend, retrouve Ernest devant le rosier fleuri.

 

Scène 4. Devant la maison.

Ernest, observant la façade, à la fin pousse la porte grillée, entre, s’arrête devant le rosier chargé de roses, jette un coup d’œil à droite, à gauche, sort un opinel de sa poche, coupe une rose le plus bas possible. Il prend la rose délicatement, observe la façade, à pas lents se met à faire le tour de la maison, en observant les fenêtres soigneusement. La caméra fait à nouveau la marche inverse., retrouve Henri dans la cuisine.

 

Scène 5. Dans la cuisine

Henri.- (sa voix augmentant au fur et à mesure que la caméra s’approche) .. … L’assistance se tapait les cuisses, le juge irradiait comme un tournesol... ..Je bouillais dans mon autoclave. Ma température atteignait des sommets.

Navarre.- Je parie que le juge a tranché contre vous.

Henri.- Vous avez perdu. J’ai été acquitté.

De Serres.- Mais c’est injuste.

Henri.- Comment c’est injuste ?

De Serres.- C’était lui le supérieur.

Navarre.- Monsieur de Serres dit vrai. Vous avez été acquitté grâce aux subterfuges de votre avocat. On peut dire que vous devez à Maître Cox une fière chandelle.

Henri.- Comment je dois à Maître Cox une fière chandelle ? Voilà un caricaturiste, qui me crayonne le portrait au crayon gras, et je devrais lui avoir de la reconnaissance ? Justice ne m’ayant pas été faite, je n’ai plus songé au contraire qu’à me faire justice moi-même. .. ... Je sonne droit à son étude. Il arrive, la bouche en couronne de lauriers : « Avouez que nous revenons de loin. Vous avez vu comme j’ai pris le juge à revers ? » Cette impudence m’a fait exploser. “ Vous avez fait rire le juge à mes dépens ! .. ..En garde ! Rendez-moi raison de vos délires ! L’épée, le revolver, le poignard sont des armes de lâche. Place au noble art. A l’arme native ! Aux poings ! En garde !”

Navarre.- Vous avez boxé votre avocat ?

De Serres.- Qui vous avait acquitter ?

Henri.- Qui m’avait fustigé de son sanglant persiflage.... .. Quand il me voit posé sur mon assiette, il tend ses deux mains comme deux petites passoires à thé, recule. “Défends-toi, pleutre ! ” Pour le mettre en jambes, je le tape de petites calottes, le brocarde de petites pitchenettes. Mes accrochages le piquent. Il prend de l’assurance, tente des incursions dans mon espace, s’enhardit, pour finir lançant un raid, me frappe avec force dans le creux de l’abdomen. Furieux de ce coup bas, par réflexe, en retour, avec force, je lui blasonne l’avancée nasale. Déclenchant sa sirène, l’accidenté porte sa main à son capot. Il se regarde dans la glace : le nez avait changé de forme et de couleur. C’était un cèpe violet. Une betterave rouge cuite. Un rable de lièvre aubergine, marinant dans son Châteauneuf-du-Pape, avec son clou de girofle, sa branche de thym, ses petits oignons... .. Mon sang de secouriste ne faisant qu’un tour, j’ai porté Maître Cox encoxé à l’hôpital, me suis rongé les sangs à attendre dans le couloir. Lorsqu’à la sortie des ateliers, j’ai récupéré l’appareil réparé, il avait le cockpit tout blanc. Avec cet échafaudage devant la façade, il ne pouvait pas se rendre à votre dîner, (il regarde en direction de Prisca) où, si j’ai bien compris, il voulait être à son avantage. .. ... Je saurais, lui ai-je dit, exposer l’affaire devant Mr. Navarre, avec l’impartialité requise. C’est ce que je viens de faire…(un silence) … Dois-je lui porter de votre part une réponse ?

Navarre.- ..Que voulez-vous que je lui écrive ? .. .. (son regard s’arrête sur Prisca) Si je ne ressens rien pour Maître Cox, il faut que je ressens quelque chose tout de même. .. .. La barbe ! Mon Dieu ! Que cela me rase !.. ..Bon.

Sort Navarre.

De Serres.– Vous ne savez pas que la seule chose qui nous est permise quand notre supérieur nous botte le train, c’est dire : amen, merci, encore ?

Henri.– Je regrette, un supérieur est subordonné aux mêmes règles de politesse que son subordonné.

De Serres.- Au fou ! .. ..Combien d’années comptez- vous survivre avec des principes pareils ?

Henri.- (piqué, avec force, faisant face à de Serres) Je vous somme, bonne Pauline, revêtant votre tablier à festons, d’aller à l’office remplir les devoirs de votre office.

De Serres.- (interdit, bouche bée) .. D’accord.

Sort de Serres. Un silence.

Henri.- J’ose former le voeu, Mademoiselle, que mon passage dans votre maison ne laissera pas des traces trop boueuses.

Prisca.- Vous serez comme si vous n’étiez jamais passé. (s’inclinant) Monsieur.

Henri.– (s’inclinant) Mademoiselle.

Sort Prisca avec son panier à linge repassé.

Henri.- (à la caméra) Voilà un seau d’eau froide qui m’a tout à fait noyé mon début de feu.

Entre Ernest, par la terrasse, cherchant Henri, son églantine à la main, qu’il essaie de dissimuler derrière lui.

Ernest.- Je me demandais si quelque sorcière ne t’avait pas dissipé en fumée.

Henri.– Je t’ai fait attendre, excuse-moi. (montrant l’églantine) Elle fleurissait entre les pavés ? Tu l’as cueillie sur le trottoir ?

Ernest.– Dans le jardin, il y a un pauvre rosier perdu, qui fait naufrage. J’ai sauvé un passager.

Henri.- (l’observant) Ne me dis pas, Ernest, que tu as soustrait du patrimoine du propriétaire de ce jardin, un de ses biens propres.

Ernest.- A voir comme il délaisse cette friche, je dirais qu’il compte cette broussaille non parmi ses biens, mais parmi ses maux.

Henri.- Porter atteinte à la propriété, même inculte, de quelqu’un, même inculte, c’est porter atteinte à sa propre personne.

Ernest.- J’ai donc mal fait ?

Henri.– Tu n’as pas bien agi.

Ernest.- (baissant le nez) Je descends à cent pieds sous terre.

Un silence.

Henri.- (au bout d’un moment) Tu peux remonter maintenant. .. .. .Où est le père ? Dans quel égout se cache ce rat ? (regardant vers la porte du bureau de Navarre) Ce colon nous prend-il pour son boy, à qui il dit : attends ! et il attend ? Proclamons notre indépendance. Conquérons notre liberté, Ernest !

Ils sortent, Ernest écartant de lui l’églantine, qu’il tient loin de lui, de deux doigts dégoûtés La caméra les suit jusqu’à la 2 CV, où on les voit entrer tous les deux, en prenant des précautions pour bien placer leurs pieds.

 

 

Acte II

 

Dans le salon des Navarre.

 

Scène 1.Le bureau de Navarre. Mme Navarre revient.

Navarre a retourné une enveloppe Mairie de Toulouse qui a déjà servi, écrit dessus le nom de Maître Cox, y glisse le mot qu’il a écrit sur une feuille de bloc à spirale Mairie de Toulouse, d’un pinceau trempé dans un pot de colle Mairie de Toulouse encolle les bords de l’enveloppe, les colle, sort de son bureau. Il cherche des yeux Henri, entend la 2 CV démarrer, va à la fenêtre, voit la 2 CV s’éloigner, déchire l’enveloppe et en met les morceaux dans sa poche. On entend une clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée. Il se penche pour voir qui c’est. Mme Navarre entre, en manteau et en sac.

Mme Navarre.– (souriante) Bonjour. (elle s’approche de lui, l’embrasse)

Navarre.- (se laissant embrasser) Je croyais que tu restais chez ta soeur.

Mme Navarre.– J'ai changé d'avis. ... ...Sois heureux que je n’aime que la paix… ... Surtout, ne me dis pas que je t’aurais manqué.

Navarre.- J’avoue qu’il me serait manqué vaguement quelque chose quelque part. (De la main, il montre derrière lui) A propos, quand je t’ai téléphoné, je t’ai rappelé une fausse nouvelle. Maître Cox ne viendra pas dîner ce soir.

Mme Navarre.- Tu t’es ravisé ?

Navarre.– C’est son nez qui l’a décommandé. Parce que Maître Cox lui avait gagné son procès, en faisant de lui la risée du public, son client a fait mordre au nez de Maître Cox, la poussière. Le nez de Maître Cox ne sera pas visible pendant 15 jours. Le fauteur du coup est venu excuser sa victime… ….. C’est une espèce d’anarchiste du nom d’Henri Willingen.

Mme Navarre.– .. ...L’Alsacien ?

Navarre.- (étonné) Tu le connais ?

Mme Navarre.– C’est un de mes locataires de la rue du May... .. Que voilà un homme charmant... .. Tiens. Nous parlions de Prisca. Rêverie extravagante. Je lui verrais bien un mari comme lui.

Navarre.- L’homme des bois n’est pas marié ?

Mme Navarre.– Pas que je sache.

Navarre.- Ca a une situation sur une branche quelconque, un chimpanzé pareil ?

Mme Navarre.– Il est chargé de recherche au CNRS.

Navarre.- Fonctionnaire ! .. .. Si j’avais su ! Lorsqu’il était là, plus d’une fois, de sa butte, il a dirigé sa lorgnette sur les bataillons de ta fille.

On sonne.

 

Scène 2. Henri revient avec un bouquet de roses.

Au moment où tous deux, d’un même pas, allaient vers la porte d’entrée, de Serres les double, ouvre la porte, referme à moitié, ému va vers les Navarre.

De Serres.- (montrant du pouce la porte) Le hobereau..

Navarre.- (ravi) Quand on parle du loup.(Joyeux, vers la porte d’entrée) Entrez, Monsieur Willingen.

De la porte paraît une immense gerbe de roses que porte, derrière, Henri. Henri va droit aux Navarre, de Serres le suivant. Au moment où Henri franchit la porte du salon, du pied,au nez de de Serres, il ferme la porte.

Henri.- (se tournant vers Navarre) Un camarade qui m’attendait en bas, pendant que j’étais en haut, vous a ravi une rose.. .. Je suis venu rendre le capital soustrait avec les intérêts.(il met de force la gerbe dans les bras de Navarre, bien ennuyé)

Navarre.- ( allant partout, et ne sachant où poser ce bouquet, bougonnant) .. .. .. Qu’est-ce qu’on a besoin d’un jardin dans la maison, quand on a déjà un jardin dans le jardin ?

Mme Navarre.- (se découvrant à Henri, et prenant la gerbe, qu’elle pose sur la table, et dispose dans un vase) Le message fleuri nous enchante comme nous enchante le messager fleuriste.

Henri.- (stupéfait) Madame Navarre.

Mme Navarre.– (faisant une révérence) Monsieur Willingen.

Henri.- (regardant tour à tour Mme Navarre et Navarre) La similitude de patronyme n’avait pas échappé à mon esprit, mais certaine incongruité l’avait poussé à ne pas la retenir... .. Comment aurais-je pu imaginer que vous habitiez tous deux le même domicile ?

Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Non seulement Madame Navarre et moi habitons le même domicile, mais encore nous sommes mari et femme... ..Je vois que votre stupéfaction confine à la consternation.(s’inclinant, hilare) Désolé.

Henri.- (à Navarre) Sans doute, ne cessez-vous de rendre grâce au ciel pour la bonne fortune qui vous a imparti Madame Navarre pour épouse.

Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Comme je ne cesse de plaindre ma femme de l’incroyable malchance qui m’a adjugé pour son époux.

Henri.- Je n’oserai pas vous contredire.

Navarre.- (à la caméra) Avec quelle infinie délectation, j’infligerais à ce mécréant les supplices les plus raffinés, si j'étais certain qu'il se laisserait faire.

Henri.- (reculant, s’inclinant, vers Mme Navarre) Madame, vous avez été le beau coin bleu d’un ciel aujourd’hui bien chargé. (il ouvre la porte du salon et se dirige vers la porte d’entrée)

Navarre.- (resté dans le salon, à Mme Navarre) Mathilde. Le parti de ta fille part. (Mme Navarre ne bougeant pas, arrangeant le bouquet) (il court après Henri) Monsieur, un mot ! Un seul !

Henri.- (de l’escalier de la maison) Un ?

Navarre.- Un !

Henri.– S’il n’a pas traîné partout.

Navarre.- Un tout neuf !

Henri remonte dans l’escalier, entre dans l’entrée

Navarre.- Réparation.. .. .. Bien que ce soit pour rattraper une double faute vôtre, une : la châtaigne par vous sur le nez de Maître Cox assénée, deux : la rose par votre collègue à mon jardin arrachée, que vous avez dilapidé tant de minutes de votre journée, je vous offre de vous en rembourser une partie. .. .. Je vous invite à dîner avec nous à la place de Maître Cox.

Henri.- (piqué) J’assurerai, à votre table, l’intérim de Maître Cox?

Navarre.- Sans Maître Cox, sa part serait perdue. Avec vous, elle servira.

Henri.- (piqué) Vous m’offrez d’être un débouché à vos surplus ?

Navarre.- .. Nous avons l’habitude, dans notre famille, que rien ne se perde. Voyez que nous ne pouvons pas être plus entre nous.

Henri.- Croyez bien que je respecte vos traditions, mais je regrette, une poêlée forestière m’attend au frais dans mon congélateur.

Navarre.- Monsieur Willingen. Ne faites pas de manières.

Henri.- Désolé. C’est au-dessus de mes forces.

Navarre.- (piqué à son tour) Peut-être aurais-je dû vous envoyer une invitation sur papier Japon, imprimée en nobles italiques, trois semaines à l’avance ?

Henri.– Là n’est pas la question.

Navarre.– Ou j’eusse dû peut-être vous offrir le repas gastronomique, avec champagne en apéritif, trois entrées, deux poissons, trois viandes, plateau de fromages, dessert, glace, café, pousse-café, Château-Yquem 90 pour le poisson, Château Petrus 90 pour les viandes, Côtes du Rhône 89 pour les fromages, aux Armes du Duc de Gascogne ?

Henri.– J’aurais accepté encore moins.

Navarre.- Dois- je en conclure que vous êtes un homme, qui bondit au plafond pour une piqûre d’épingle ? En un mot comme en mille, dois-je vous prendre pour un homme susceptible ?

Henri.-(allant droit sur Navarre) Rentrez ce mot dans la gorge ou je vous casse les dents.

Navarre.- (défiant Henri, pointant son index sur lui) Prouvez-le, que vous n’êtes pas susceptible.Acceptez l’invitation.

Henri.- (faisant sur lui grand effort, décollant ses vêtements) J’accepte.

Navarre.– L’invitation.

Henri.– L’invitation.

Navarre.- Je savais que vous étiez un homme simple. Prenez patience, je vais donner des ordres..

Sort Navarre. Henri regarde la porte.

 

Scène 3. Mme Navarre persuade Henri.

Henri.- (à Mme Navarre) Après réflexion, Madame, je ne prolongerai pas mon séjour dans votre contrée. Je ne supporte pas son anarchie constitutionnelle.

Il salue Mme Navarre, et recule d’un pas, pour sortir.

Mme Navarre.- (le suivant) Vous ne souffrez pas mon mari.

Henri.– Je vous avoue, docteur, qu’au contact de certain agent pathogène, mon organisme développe des symptômes morbides irrépressibles

Mme Navarre.- S’il est un être, pourtant, depuis les 30 années que je connais mon mari, qui ait jamais ébranlé ce roc, c’est vous.

Henri.– (niant de la tête) Depuis sa naissance, il n’a pas bougé d’un pouce. C’est un massif hercynien primaire.

Mme Navarre.– Vous vous trompez. Vos coups de boutoir l’ont ébranlé. .. .. .. ..Si quelqu’un peut avoir raison un jour de la coriacité de mon mari c’est un homme de tempérament, comme vous.

Henri.– J’ai hélas, un tempérament à l’emporte-pièce, qui fait mon désespoir.

Mme Navarre.- Quand le caractère est la qualité la plus précieuse d’un homme ? Quand une mère ne peut que rêver d’avoir pour gendre un homme comme vous ?

Henri.- Voeu pieux d’une mère pour sa fille, non de la fille pour elle-même !

Mme Navarre.- Voeu d’une fille pour elle-même ! Je connais ma fille comme moi-même.

Henri.- Permettez-moi d’être sceptique ! Tout à l’heure, malgré ma présence réelle, elle était en adoration éperdue devant Mesdemoiselles les Chemises de Monsieur son père.

Mme Navarre.- Vous êtes-vous signalé à elle ? Lui avez-vous fait des avances ?

Henri.– Je venais à peine de faire sa connaissance, Madame.

Mme Navarre.– Quand les auriez-vous faites, sinon ? Etiez-vous destiné à la revoir ?.. .. ..Vous allez me dire : marieuse, vous faites un joli métier. Je vous réponds : lorsqu’une fille choisit elle-même son compagnon, le choisit-elle tellement à bon escient ? Les parents ne connaissent-ils pas leur fille mieux qu’elle-même ? Et, partant, ne sont-ils pas cent fois plus à même de mieux choisir qu’elle ?.. ... Promettez-moi de ne pas partir.

Sort Mme Navarre.

Henri.- (à la caméra) A mon vieil âge ? Vieil étudiant, qui tant de concours a passé et toujours, en parfait cancre, échoué, je m’assiérai de nouveau sur les bancs de l’école ? (voyant entrer Prisca) Mon coeur. Pas de panique.

Entre Prisca, avec un plateau portant de la vaisselle, et mettant la table.

 

Scène 4. Prisca essaie de persuader Henri sans le persuader.

Henri.- Je ne sais pas si vous savez que Monsieur votre père m’a invité à dîner, à la place de Maître Cox. Que le massacreur prenne la place de sa victime doit vous offusquer on ne peut plus. …(Prisca ne dit mot) … Monsieur votre père m’a semblé m’inviter dans votre ignorance. J’aimerais savoir si vous approuvez son invitation. (Prisca ne dit mot) Comme je veux tout sauf m’imposer, je vous prierais de faire part à Monsieur votre père, que je décline son invitation. Mademoiselle.

Prisca.– Vous me voyez désavouer mon père?

Henri.– Là, vous vous retranchez derrière lui… ... Il s’agit de vous, non de lui. J’aimerais que vous me précisiez si vous voyez ma présence d’un bon ou d’un mauvais oeil.

Prisca.– Sachant que c’est mon père qui vous a invité, voyez-vous quelque chose qui pourrait faire que je vous voie d’un bon ou d’un mauvais œil ?

Henri.– (désarmé) Non.

Prisca.– Que récriminez-vous ? (paraît Emeline, à Henri, fière de sa soeur) Je vous présente ma sœur Emeline.Qu’est-ce que vous en dites ?

Henri.- (se levant, à Emeline) Je vous présente mes compliments.

Emeline.– Merci. (Henri suit des yeux Prisca)

Sort Prisca.

 

Scène 5. Scène entre la belle Emeline et Henri.

Emeline.- C’est vous qui usez contre votre supérieur d’arguments si dissuasifs ?

Henri.- (les yeux fixés sur la porte, par laquelle est sortie Prisca) A ma confusion. Je suis, hélas, d’un caractère colérique.

Emeline.- Les plus fiers de nos jeunes gens rivalisent à quêter humblement une place, et vous, parce qu’il est impoli, vous vous rebellez contre votre supérieur, et vous en êtes confus ?

Henri.- Rien n’est plus humiliant que de sortir de ses gonds pour un rien. A quoi distingue-t-on un homme ? Au fait qu’il se domine.

Elle passe et repasse devant Henri, qui ne quitte pas des yeux la porte.

Emeline.- Vous êtes ici, mais vous avez les yeux ailleurs et l’esprit perdu dans ses pensées.

Henri.- J’ai les yeux tout à fait ici.

Emeline.- Vous ne m’avez pas regardée une seule fois.

Henri.- (regardant vers la porte) Si, si. Je vous ai vue, quand vous êtes entrée.

Emeline passe et repasse devant lui. Il ne la regarde toujours pas.

Emeline.– Vous portez des lunettes chez vous, et par coquetterie vous les ôtez, quand vous sortez et rendez visite aux gens ?

Henri.– Mes yeux se conduisent très bien. Ils ont 10 sur 10.

Emeline.- A vous voir épier la porte, on dirait que vous attendez quelqu’un.

Henri.- (tout en regardant vers l’entrée) Dissipez un doute, Mademoiselle. Est-il vrai que Maître Cox a pris une option sur Mademoiselle votre soeur ?

Emeline.- Ma soeur ? Vous l’avez regardée ? Quel homme opterait pour une configuration pareille ?

Henri.- Votre soeur est libre ? Vous n’auriez pu m’annoncer meilleure nouvelle.

Un instant, Emeline observe Henri.

Emeline.– Prisca ?.. ..Vous avez le penchant charitable ? Vous avez de l’inclination pour les gens, en proportion de leurs difformités?

Henri.- Ce qui me pousse, c’est un mouvement de pure bestialité. Navré de déchoir dans votre estime.

Paraît Prisca, avec un deuxième plateau de vaisselle pour la table ; Henri a la tête tournée vers Prisca, mais les yeux à ses pieds.

Emeline.- (à la caméra) Je suis on ne peut plus mortifiée.

Sort Emeline.

 

Scène 5. Henri ose se déclarer à Prisca.

Prisca.- (voyant qu’Henri tient les yeux baissés) N’est-ce pas qu’elle est belle ?

Henri.– Pour vous faire plaisir, elle n’est pas laide.

Prisca.– Ah. Ne le bredouillez pas d’une fausse bouche dégoûtée.

Henri.– Si votre soeur offrait son profil gauche, levait son menton pour tendre son double menton, et à condition que les spots l’éclairent d’en haut et qu’elle garde la pose, elle ferait une photo passable.

Prisca.– Elle vous a plu on ne peut plus, vous lui avez plu on ne peut moins, ce qui vous déplaît on ne peut plus.

Henri.- Conclure du peu de goût un excès de goût, c’est un contre-sens caractérisé. .. ..Sur votre demande, je vous ai dit le goût que je n’avais pas Me laisserez-vous vous dire le goût que j’ai ?

Prisca.– C’est une chose dont je ne suis absolument pas curieuse.

Henri.-Vous m’avez prôné le culte d’une certaine personne, je vous ai écouté chanter ses hymnes avec beaucoup de bénignité. Je ne vous demande de faire preuve de la même tolérance

Prisca.– Ca ne peut être qu’une chose tout à fait déplaisante. Qui peut désirer écouter des horreurs?

Henri.– Donnant donnant.

Prisca, les sourcils froncés, va à la porte, met la main sur la poignée, n’écoutant plus que d’une oreille.

Prisca.-Ce poil à gratter, ça vient ?

Henri.- Si votre goût s’incline d’un fort penchant pour votre soeur, mon goût à moi s’incline d’un non moins fort penchant pour la soeur de votre soeur.

Prisca.- Ma soeur n’a pas de soeur.

Henri.- Madame votre mère n’a qu’une fille ?

Prisca.- A part moi, oui, ma mère n’a qu’une fille.

Henri.– Si je parlais justement de celle qui dit à part moi ?

Prisca.- De moi ?

Henri.– Oui.

Prisca.- Vous êtes en train de me dire

Henri.- Que c’est pour vous que j’ai ce penchant.

Prisca.- (riant d’un rire grinçant) Rions. Riez. Cela devrait être drôle. C’est drôle... .. Qu’est-ce qui vous inspire de pareilles histoires macabres ? Vous en avez une autre comme ça ? A la vérité, ce n’est même pas drôle.

Henri.- Je jure sur ma tête que je suis sérieux.

Prisca.- Il jure. Rions. Riez. Ha ha. C’est drôle, mais un peu méchant. S’il vous plaît, n’en rajoutez pas. La raillerie est finalement inepte.

Henri.– Dans la vie, je n’ai jamais fait rire que par mon ridicule.

Prisca.- Si vous êtes sérieux, c’est pire que tout. Vous avez le goût corrompu et dépravé. Vous êtes un malade mental chronique. Le juge avait raison. Vous avez un urgent besoin d’un traitement psychologique. .. ..Comment pouvez-vous dire des atrocités pareilles? Vous n’avez pas honte ? J’en rougis pour vous.

Sort Prisca, en claquant la porte, mais pas trop fort. On la devine qui revient, rouvre la porte et la referme doucement.

Henri.- (à la caméra) Comment dire mieux que je la dégoûte, qu’en me disant que mon goût la dégoûte? Il va pour sortir.

Entre Mme Navarre, qui se presse.

 

Scène 6. Mme Navarre essaie de persuader Henri de rester

Mme Navarre.- Monsieur Willingen. Où allez-vous ?

Henri.- Je fuis qui me fuit.

Mme Navarre.- Que lui avez-vous dit ? Venez. Rentrez. Racontez-moi.

Henri.- Mademoiselle votre fille m’a loué sa soeur, que je n’ai pas louée de mon côté. Ca ne lui a pas plu du tout. Ce qui a achevé de lui déplaire, c’est lorsque je lui ai dit que c’était elle qui me plaisait. Avouez que c’est le monde renversé.

Mme Navarre.– C’est tout Prisca. Ce que Prisca veut qu’on adopte en premier lieu, c’est sa famille.

Henri.- A notre époque ? Combien de jeunes filles, aujourd’hui, avancent leur soeur, comme composante de leur personne ? Cette sorte de fille était pour moi une espèce disparue.

Mme Navarre.- Vous autres, les garçons, vous êtes toujours à chiner par les rues et les places. Ces perles de filles se serrent précieusement dans le trésor caché des familles. Comment sauriez-vous qu’elles existent ?..(elle prend le bras d’Henri, ramène vers le centre du salon, le fait s’asseoir) S’il vous plaît, que votre retraite batte en retraite. (au bout d’un moment, Henri se détend)

Sort Mme Navarre. Entre de Serres, par une autre porte.

 

Scène 7. Malheureusement De Serres ajoute son grain de sel.

De Serres.– Dites ! .. .. Vous mobilisez les populations. .. Dans la cuisine, c’est le branle-bas de combat.

Henri.- (piqué) Soldat ! Votre service militaire a pris fin. Je vous somme de regagner vos foyers.

De Serres.– Quand j’espionne pour vous dans cette maison de traîtres ? Que je vous dévoile le complot qui se trame contre vous ?

Henri.– Le complot ?

De Serres.– Les uns sont à l’affût, prêts à vous tirer comme un lapin, les autres font la traque.. .. Vous pensez. Un client pour l’article hors d’âge. Et fonctionnaire. .. .. ..L’avocat ? Fini, l’avocat. On vend de l’avocat. Les Fonds d’Etat, il n’y a plus que ça..(montrant du pouce Prisca qui entre) .. Je vous laisse chiner.

Sort de Serres. Entre Prisca avec les hors-d’oeuvre, la salade, les eaux, les vins.

Henri.- Veuillez, Mademoiselle, alléger votre table d’une assiette, d’un verre et d’un couvert. Je ne dîne pas avec vous.

Prisca.- Vous partez de nouveau ? Vous ne savez pas ce que vous voulez.

Henri.- En post-scriptum, je tiens à corriger une demi-contre-vérité. Qui dit chargé de recherches, dit certes fonctionnaire. Mais ceux qui vous ont instruite, vous ont mal renseignée : je ne suis pas fonctionnaire à plein temps, je suis sous contrat d’un an renouvelable.

Prisca.– Je suppose que c’est de votre choix.

Henri.- Il ne faut pas non plus prendre pour argent comptant, le faux bruit qu’un chargé de recherches fait des choux gras. Un chargé de recherches plafonne à l’indice 495 .

Prisca.– Qui vous demande quelque chose ?

Henri.- Je tenais simplement à corriger la fiche signalétique qui circule dans vos services.

Prisca.- Que me racontez-vous là ? . ... .. Qui voudrait savoir quelque chose de vous ?

Henri.– Autant pour moi. Votre accent certifie votre sincérité. Je retire ce que j’ai dit... ..A mon faux portrait, permettez, que je substitue le vrai. Je me présente: Henri Willingen. Age : vieux. Tout ce que ce vieux a et est, il l’a et il l’est sur lui. Tel qu’il est, le vieux de la vieille, sans le sou ose néanmoins vous faire sa déclaration... .. (Prisca continue de disposer ses plats) .. .. Vous ne dites mot : c’est témoigner d’une sensibilité à laquelle je suis sensible... .. (reculant, levant la main) Que l’ordonnateur des pompes funèbres forme le convoi. ..Mademoiselle. (Il s’incline et va pour sortir)

Prisca.- Savez-vous que vous m’agacez?

Henri.- Bonheur. Je ne vous fais pas rien.

Prisca.- Vous partez ? Pour que, dans cinq minutes, rattrapé par mon père, vous reveniez ? .. .. Vous revenez ? Non, vous partez. Vous partez ? Non, vous revenez… ... On ne dit rien? Vous vous piquez. On dit un rien ? Vous vous piquez aussi… … Est-ce qu’on sait à quoi s’en tenir avec vous ? Je vous demande de vous décider une fois pour toutes. Est-ce que je dois laisser ou est-ce que je dois ôter votre assiette?

Henri.– J’aurais assez de bravoure pour braver la désinvolture de Monsieur votre père, mais je n’en ai pas assez pour affronter l’hostilité de Mademoiselle sa fille, parce que visiblement, vous êtes contre moi.

Prisca.- Je vous trouve bien suffisant de penser que je puisse être pour ou contre vous.

Henri.-Vous n’êtes pas contre moi ?

Prisca- Aussi peu que je suis pour.

Henri.- Les deux plateaux sont en parfait équilibre ?

Prisca.- L’aiguille est sur le parfait zéro.

Henri.-.. .. Est-il tellement inimaginable qu’un jour la balance s’incline de mon côté ?

Prisca.- Comment voulez-vous que quoi que ce soit pèse de vous ? .. .. Quelque chose tombe d’un étage, passe devant votre fenêtre, avez-vous le temps de voir ce que c’est ? Vous savez simplement que quelque chose est passé. Il faut attendre que ça s’écrase sur le sol, pour que vous sachiez enfin ce que c’est.

Henri.- .. Entendu. Note est prise. .. .. Je sais votre profession. Je sais dans quel hôpital vous travaillez. Au sortir de vos sorties et à l’entrée de vos entrées, devant l’hôpital, comme un arbre, je me planterai…(Il recule de quelques pas) ..Ma statue, perchoir fleuri par les pigeons, attendra, impassible, que vous voudrez bien vous approcher d’elle et lire sa plaque... .. Je dépose à vos pieds mes humbles espérances.

Sort Henri, puis Prisca, qui ôte une assiette, un verre et un couvert, serre les autres, regarde le tout, et sort impassible.

 

 

Acte III

 

 

Séquence 1.

 

Scène 1. La saison a changé. Vue des rues de Toulouse. La façade des Navarre. L’églantier porte des fruits. Dans le salon des Navarre. Emeline et Ludovic, puis Navarre.

Emeline, habillée avec un goût coûteux, fâchée, lui tournant le dos, et Ludovic, habillé communément, comme prévcédemment.

Emeline.– (fâchée) Demander chaque mois de l’argent à son fils : ta mère n’a pas honte ? .. .. Une mère, qui demande à son fils des comptes du placement qu’elle a fait dans ses études, et en attend une rente, n’est plus une mère, mais une usurière. Et toi, tu donnes dans elle… ..Tu ne seras jamais qu’un petit garçon, mon pauvre Ludovic. Un cordon ombilical te rattachera à jamais à ta mère.

Ludovic.- Je le coupe. Je m’en détache. Je ne lui donnerai plus un sou, je te promets. .. ..... ...Emeline, je t’en supplie. Travailler et gagner, n’importe qui le peut, il suffit de retrousser les manches. Mais faire des dépenses de goût, et avoir le goût des dépenses de goût, combien le peuvent ?. .. A quoi sert un riche gisement de travail et d’argent, si l’on n’en extrait pas un peu d’art ? Donne, par pitié, un sens à ce travail insensé et à ces gains absurdes. Dépense, je t’en prie.(il lui offre les clés de sa voiture) La caisse pourrie est assez bonne pour les visites… ... Sois bonne. Fais moi bon à quelque chose. Prends la neuve.

Emeline prend les clés et va pour sortir. Entre Navarre, en vieux béret poussiéreux, vieux pantalon, vieille chemise rapiécée, vieilles pantoufles trouées à l’endroit du gros orteil, avec sous le bras 4 Monde. Il arrête Emeline.

Navarre.- (à Emeline) . .. Tu te serais doutée de ça d'elle ?.. .. Sérieuse, raisonnable, et tout et tout ?. .. … Et lui ? Si chatouilleux sur le chapître de l’honneur ?.. ... Se laisser aller à un pareil concubinage ?.. ...Toute parole tombée de ta bouche était, pour Prisca, parole d’Evangile.

Emeline.– Ne compte pas sur moi pour lui dire quoi que ce soit. (elle va pour sortir) Au revoir, Papa.

Ludovic.- (à Emeline) Ce n’est pas parce que je suis d’astreinte cette nuit que tu dois l’être aussi. Dispose de ton temps.

Sort Emeline, sans un regard pour Ludovic. Silence.

 

Scène 2. Navarre et Ludovic

Navarre.- (fait de la main : après tout,moi, s’installe sur le canapé, en étendant ses jambes, ses Monde sur son ventre) Alors, docteur ? Vous faites les 3 huit ? (Ludovic sourit) Au tarif dimanche/jours fériés, avec déplacement ? C’est la lettre K au carré ?.. .. Dites donc, schlang. C’est le jackpot. . .. Le tiroir-caisse doit sonner plus souvent qu’à son tour.

Ludovic.- (riant) Assez.

Navarre.- Savez-vous, que je me retrouve en vous ? Gommez de moi ce qui avec l’âge s’est ajouté (il montre son ventre), ajoutez-moi ce qui, avec l’âge, s’est gommé (il montre son crâne), et vous m’êtes. Que seraient, je vous prie, ces deux belles fleurs de nos femmes, sans notre sale humus terreux, qui nourrit leurs racines dans l’obscurité ? (Ludovic rit) (il montre ses 4 Monde tout neufs) Ca fait 4 matins que je lui fais faux bond. Il faut que je rattrape mon retard. (Il ouvre le 1er journal)

Ludovic.– Est-ce que vous me permettez d’attendre mon heure de garde en votre compagnie ?

Navarre.– A condition que vous ne disiez pas un mot. Ludovic.– Je me tairai.

Ludovic prend une chaise d’autour de la table, la place à côté du canapé, les pieds de la chaise sur le tapis, va s’asseoir.

Navarre.- Malheureux ! Pas sur le tapis !.. .. (Ludovic se relève d’un bond) Sur les 4 talons-aiguilles des pieds de cette chaise seraient répartis vos.. ?

Ludovic.- 68 kilos

Navarre.- Vous êtes un gringalet, mais, avouez, 68 kilos, comme charge, ce n’est pas rien... ..Calculez : 68 par 2, 34, 34 par 2, 17. 17 kilos par talon. Par mm2 ? Transformez la masse en force. Pensez une tête de clou frappée avec force par une masse, sur 15 fils noués de mon vieux Chiraz. Imaginez les dégâts.

Ludovic ôte vivement la chaise du tapis et la pose sur le plancher nu.

Navarre.- (tout en lisant) J’aime, quand je lis mes journaux, qu’ils soient vierges. Je me berce de l’illusion, qu’ils se donnent à moi en premier. (Ludovic rit) Quand je les aurai déflorés, je vous laisserai les besogner à votre aise.

Ludovic.- (riant, faisant un signe de dénégation) Je vous en prie.

Silence. Pendant que Navarre lit, il remue ses orteils par la crevure de ses pantoufles.

Navarre.- (tout en lisant, caché par son journal) Je sais parfaitement que certaines extrémités miennes n’ont rien à faire dehors. Mais vous ne pouvez savoir comme ces pantoufles me sont chères. Bien que je les aie tant fait souffrir, il n’y a rien, dans ma vie, qui m’ait témoigné plus de reconnaissance.

Ludovic.- (riant) Même à moi, elles me sont devenues amies.

Navarre.-On se met martel en tête pour trouver des sujets de conversation, et, voyez, (montrant ses orteils de son journal) il s’en trouve sous les pas.

Ludovic.- (riant) Vos pantoufles ont été la voie royale.

Silence. Navarre lit le journal. Entre de Serres, porteur de deux rouleaux de laine de verre.

 

Scène 3. De Serres y va de ses demandes.

Navarre.- (tournant la tête, Navarre aperçoit de Serres. A la hâte, il pose ses journaux et se lève) Mr de Serres ! Mr de Serres, permettez-moi de vous présenter Ludovic, un médecin, mon gendre. Monsieur de Serres, un homme qui a les mains en or.

Ludovic.- (allant à de Serres et lui serrant la main) Ma droite, si gauche, s’honore de serrer une droite si adroite.

De Serres.- Ouah ! (il tourne le dos à Navarre, va plus loin) Qu’est-ce que je voulais dire déjà ?

Navarre.– La voix gronde. Que se passe-t-il , Mr de Serres ?

De Serres.- Je bous. Monsieur Seysse, notre nouveau chef d’atelier, nous chauffe à grand feu.

Navarre.- Monsieur Seysse est un petit chef, Monsieur de Serres.

De Serres.– C’est ce que vous dites. .. … Savez-vous le premier arrêté que ce nouveau chef a pris ? Il a suspendu tous nos arrêts de travail. Pause crème-croissants de 9 heures ? Halte-apéro de 11 heures ? Arrêt café de 14 heures ? Toutes ces douceurs de nos rudes journées ? Sucrées. Mr Seysse nous veut tellement sans cesse occupés, qu’il est préoccupé, quand il nous voit inoccupés.

Navarre.- Encore un qui fait suer le 2ième classe, parce qu’il est monté en grade. S’il déborde d’énergie, je m’en vais la lui tarir. Dès demain, l’incroyant sera converti, Monsieur de Serres.

De Serres.- Qui vivra verra.

Navarre.- Vous vivrez et vous verrez.

De Serres.- (allant pour sortir, et s’arrêtant) Qu’est-ce que je voulais encore dire ?

Navarre.- Rendez-moi service : laissez-moi vous rendre service… .. Si je ne peux rien, que vous coûte-t-il de le dire ?

De Serres.- (se tournant à demi et grondant) Figurez-vous qu’un lavabo tout neuf doit remplacer le lavabo encore en excellent état du cabinet de toilettes des Adjoints du niveau 1.

Navarre.- Un lavabo tout neuf doit remplacer un lavabo en excellent état ?

De Serres.- Le lavabo en place est un peu déverni, mais il n’a pas un pet.

Navarre.– Une telle flagornerie vous étonne ? Autour des Adjoints se presse toute une cour, prête à toutes les bassesses pour bien se placer. .. ..Nous ne réformerons pas le lavabo en place, Monsieur de Serres, nous réformerons le lavabo neuf. Il faudrait voir à être économe des biens de la commune... ..Par hasard, nous rendriez-vous service ? Auriez-vous un usage pour ce lavabo neuf inutile ?

De Serres.– A la rigueur. Pour ma résidence secondaire.

Navarre.- Un, deux, trois, adjugé. Il est à vous... .. Grâce à vous, une chose toute neuve, achetée inutilement, trouve un emploi. Soyez félicité pour cet acte de civisme.

De Serres.- (se tournant, et poursuivant son chemin, quoiqu’à petits pas, méchant) Et puis, non. Je renonce au lavabo.

Navarre.- Monsieur de Serres.

De Serres.- Le transport occasionnerait plus de dégâts qu’il ne rendrait de services.

Navarre.– Mr de Serres. Que vaut une aide si elle n’est pas totale ? (de Serres s’arrête) Quelle est la difficulté ? De

Serres.- (arrêté, tourné à demi, grondant) La plaque d’isorel du fond du coffre de ma voiture ne supporterait pas le poids du lavabo. Je ne vais tout de même pas détériorer un mien bien privé pour un bien public.

Navarre.- Il n’est pas de maison sérieuse, qui n’assure aussi la livraison. Le service fait partie du service... .. Je vous affecte pour le transport de ce lavabo une fourgonnette. Cela va de soi.

De Serres.- C’est vous qui commandez.

Navarre.-.. .. Rendez-vous, lundi matin, à mon bureau. Je vous donnerai un bon signé. Vous pouvez compter sur moi.

De Serres.– Bon. Il faut bien aller travailler.

Navarre.– Rien ne presse. Vous savez que vous êtes ici chez vous.

De Serres.– C’est vous qui ferez le travail à ma place ?

Sort de Serres, qui grogne, ferme la porte, qu’on entend monter les escaliers. Navarre s’étend sur son canapé, et reprend sa lecture.

Navarre.– Il me roule dans la farine, pensez-vous. Ce qu’il ne sait pas c’est que ma générosité est profonde comme la mer. Avec son petit seau, il essaie de me vider. Il s’épuisera, avant qu’il m’épuise.

Entre Prisca, toujours aussi négligée de coiffure et de vêture, mettant un vieil imper.

 

Scène 4. Prisca, qui passait, s'en va en saluant son père.

Prisca.– Papa, je m’en vais.

Navarre.- (à Ludovic) Discernant avec sagacité que le beau-père désire s’entretenir avec sa fille aînée en privé, le gendre s’éclipse avec une discrétion appréciée. - Restez donc un peu. - Au regret, il faut que j’aille. - Je me plie à vous. Au revoir.

Ludovic.- (riant) Au revoir.

Sort Ludovic.

Navarre.- .. ..Comment as-tu pu, Prisca ? T’offrir à la première dent venue, quitte à ce qu’elle te jette, à peine entamée, avec la trace de ses dents bien visible ? Ne pouvais-tu laisser cette chose aux petites jeunes filles des banlieues ? Pourquoi n’as-tu pas attendu d’être mariée pour habiter chez lui ?

Prisca.- L’amour ne se donne-t-il pas le premier jour tel qu’il se donnera le dernier ?

Navarre.– Là où la fille est honnête, scrupuleuse, Prisca, le garçon ne cherche qu’à marauder, et filer, le forfait accompli.. .. Je ne peux pas tolérer une telle situation, ça endommage la réputation de la famille. Aussi, j’ai décidé une

chose : si dans le mois qui vient, tu ne légitimes pas ton concubinage par un mariage civil et religieux, je ne te reconnaîtrai plus pour ma fille.

Prisca.– Papa.

Navarre.– Tu mènes une vie indécente. En quoi es-tu encore de ma famille ?

Prisca.- (pleurant) Papa.

Navarre.- Redeviens ma petite fille aimée et je redeviendrai ton père aimant.

Sort Prisca, pleurant. Navarre envoie sa main par-dessus l’épaule, comme s'il s'en moquait, et se replonge dans son journal.

 

 

Séquence 2.

Quartier St Georges. Un immeuble de 5 étages.

L’appartement de 4 pièces de Prisca et d’Henri.

 

Scène 1. Le soir. La cuisine.

La table est mise pour une personne. Prisca assise, pleurant. Entre du dehors, Henri, qui vient l’embrasser, puis l’observe.

Henri.- .. ..(lui montrant ses larmes) C’est ton père, la source de ces larmes ?.. .. .. ..Pour être pleuré, est-ce que je dois me faire absent, et arriver plus tard ?

Prisca.- Essaie d’arriver plus tard. Tu sais où tu me trouveras ? Au lit.

Henri.- Que j’aimerais. Accueilli par tes bras tièdes.

Prisca.- Sauf que je serai déjà dans ceux de Morphée.

Henri.– Qu’avec douceur, je te ferai passer d’un rêve rêvé à un rêve éveillé.

Prisca.- Essaie un peu. Si tu me réveilles, je te mets aux arrêts de 30 jours sur le divan.

Henri.- Si tu fais ça, la nuit où tu auras quelque élan, il faudra que tu me rejoignes dans le maquis.

Prisca.-Heureux êtes-vous, forces brutales, qui nous prenez si facilement en otages.

Amoureuse, elle va vers Henri, passe sa main sous son bras, l’entraîne vers la table et le sert.

 

Scène 2. Plus tard. La salle de séjour. Au mur, les "marguerites fanées".

Prisca et Henri entrent dans la salle de séjour. Henri, passant devant un placard ouvert, voit ce qu’il y a, l’ouvre grand.

Henri.- (montrant suspendus les vieux habits de Prisca, ensemble aubergine, redingote violette, tailleur kaki, cape prune) Est-ce que je ne t’avais pas dit d’écouler tes oripeaux au Secours Populaire ?

Prisca.- Ces habits m’habillent, mon cher mari.

Henri.- Te fagotent, ma chère femme.

Prisca.– M’habillaient, quand j’ai eu l’heur de te plaire.

Henri.- Tu m’as plu malgré eux, dont en pensée, je t’avais dévêtue .. ..Une beauté qui s’enlaidit offense ses proches. Je te préviens, si tu ne démobilises pas tes tenues dans les huit jours, ma commission décrétera leur réforme.

Prisca.- Essaie un peu pour voir.

Henri.- J’essaierai et tu verras. ..(Il lui tire ses cheveux raides) De même, fin de semaine, ces bouts de ficelle seront changées en aimables volutes, sous la baguette d’un artiste capillaire. Première et dernière sommation.

Prisca.- Ces bouts de ficelle resteront telles que les a fabriqués le Créateur.

Henri.- Ne peut-on décorer une Chapelle Sixtine d’un peu d’art humain ?

Prisca.- Dépenser un coûteux argent en frisettes est une insulte aux déshérités. ... ..Je m’offre telle que ma mère m’a faite.

Henri.-.. .. Tu ne te vois pas, moi, je te vois. Je veux que tu apprennes à respecter les yeux de ton mari. ..Tu iras chez le coiffeur. Je ne te le répèterai pas deux fois.

 

Scène 3. Plus tard, la salle de séjour, d'un autre point de vue.

Henri lisant le journal, Prisca consultant le Vidal et prenant des notes.

Prisca.– Comme je comprends que tu t’attardes à ton centre, à midi. Le plus joli paysage du monde t’y retient.

Henri.– Paysage ? On a vue que sur du béton et de l’asphalte.

Prisca.– Visage blanc comme neige, cheveux d’argent comme givre, yeux bleus comme glace, j’en ai eu les yeux aveuglés.

Henri.- (après un instant, riant) Tu parles d’Albane ?

Prisca.– Elle s’appelle Albane ? Enchantée. Moi, c’est Prisca.

Henri.– Elle a le visage plus criblé de crevasses que l’astre de la nuit. Si on lui raclait toute sa farine, ce serait une vraie rape à fromage !

Prisca.- Je l’ai très bien vue. Son visage me semble une dangereuse artillerie qui doit mettre à mal bien des hommes de troupe.

Henri.– Crois-tu que ce qui est beau à tes yeux, est fatalement beau aux miens ?

Prisca.– Par quelle magie, le sens du beau serait-il autre, de l’homme à la femme ?

Henri.– Ce qui plaît à une femme, plaît il à un homme ? Heureux pour notre descendance que nous ayons des goûts différents... ..Tu as tellement de crainte que ça ?

Prisca.- (souriant) Si j’en avais un peu trop, il m’en reste juste assez.

 

 

Scène 4. Plus tard, la salle de séjour, un autre point de vue.

Prisca dépose son Vidal. Henri se lève.

Henri.- Tu t’es levée tôt ce matin. Tu dois être épuisée.

Prisca.- Non. Toi. Tu as veillé tard hier soir.

Henri.- .. ..Te sentirais-tu, par hasard, en veine d’un débat contradictoire ?

Prisca.- ..(riant) ..Si tu engages la controverse, comment ne pas te donner la réplique ?

Se lève en souriant Prisca, qui baise en souriant la joue Henri, entre dans la chambre à coucher, puis Henri derrière elle.

 

 

Séquence 3.

Le même appartement un autre soir.

 

Scène 1. La cuisine.

Un autre soir. Même lieu. La table mise pour une personne. Prisca, à présent bellement coiffée, mais toujours vêtue à la diable attend à la fenêtre. Entre du dehors Henri.

Henri.- (s’asseyant, abattu, les mains sur le visage) .. .. Que suis-je pour te mériter ? . .. Aime n’importe qui. Il sera plus digne de toi que moi.

Prisca.- Qu’est-ce qui se passe ?..

Henri.(Elle va à lui, le serre contre elle) (se retenant de pleurer) J’ai passé mon travail au banc d’essai. L’échec est total.

Prisca.- .. ..Heureuse mauvaise nouvelle, mon chéri ! Heureuse mauvaise saison, qui te serre contre moi ! .. .. Hélas, j’ai peur que cet heureux échec n’ait qu’un temps.

Henri.- (l’entourant de ses bras) Que serai-je sans toi ?

 

Scène 2. Plus tard, le salon, tous deux y entrant.

Henri ouvre grand le placard

Henri.- (montrant l’intérieur) Prisca ? Le sursis est écoulé. (il cherche de grands ciseaux, sort une jupe-culotte aubergine)

Prisca.- (criant) Henri ! Non !

Henri.- (la singeant) Prisca ! Si !

Prisca.- (essayant de le lui arracher) C’est le premier habit que je me suis acheté.

Henri.- Il y a longtemps. (Il le découpe et le déchire, passe à une redingote violette)

Prisca.- (essayant de la lui arracher) Pas ma redingote. La mode est en train d’en revenir.

Henri.– Je doute qu’elle y ait jamais été. (Il la découpe et la déchire, passe à un tailleur kaki)

Prisca.- (essayant de le lui arracher) Pas mon tailleur. C’est un cadeau de Maman, pour mon anniversaire.

Henri.– C’était pour un vieil anniversaire. (il le découpe et le déchire, passe à une cape prune)

Prisca.- (essayant de la lui arracher) Pas ma cape. Je l’avais achetée en solde ! Elle était neuve ! C’était une affaire ! Je ne l’ai jamais portée !

Henri.- Neuve, achetée en solde, jamais portée ? C’était une si bonne affaire ? (il la découpe et la déchire, et fourre le tout au fond du placard)

Prisca.- (pleurant ) C’est moi qui les avais choisis. Voilà comme tu respectes mon choix.

Henri.– Eux, t’avaient-ils choisie ? N’aurais-tu pas pu leur demander leur avis ?.. ..Je veux qu’à la fin de la semaine, tu renouvelles ta garde-robe. Je t’accompagnerai en personne.

Prisca.- On en reparlera.

Henri.– On en reparlera… ... Ca fera d’excellents torchons.

Henri ramasse les habits tailladés, et les fourre en tas au fond du placard.

 

Scène 3. Le salon.Quelques instants plus tard.

Prisca, lisant un journal, Henri, recousant un bouton à son imper, tous deux assis.

Henri.– Cet homme qui t’accompagnait à midi, m’a paru bedonnant, rose porcelet. Il l’est vraiment, ou je me suis trompé ?

Prisca.- (riant) Tu veux parler de Jeannot ?

Henri.- Jeannot, Pierrot, Jacquot, ce n’est pas tellement au nom que j’en ai. Si tuas du goût pour ce type d’hommes, je te fais remarquer que ce goût ne me semble pas très sûr.

Prisca.- Jeannot Chapelain est un interne de notre service.

Henri.– Interne, pensionnaire, demi-pensionnaire, externe, externe surveillé, externe libre, qu’il ait ou non un correspondant pour sortir le dimanche, ça ne me préoccupe pas tellement. Simplement, avec lui, tu es mal fagotée. Il fallait que je te le dise.

Prisca.- Nous nous sommes retrouvés devant ma porte. C’était un pur hasard.

Henri.- D’où je vous ai vus, vous m’avez paru assez intimes. Il promenait son ventre, en pleine nef, comme un saint sacrement, toi comme une dévote, tu courais, sur les bas-côtés. Tu tendais la tête vers lui. Tu riais comme une baleine. Tu étais rouge pivoine. Tu flambais.

Prisca.- Tu sais qui est Jeannot Chapelain ? C’est le clown de service. Quand il tire ses salves, le personnel se tient les côtes, les malades se plient en deux. C’est le pince-sans rire de l’hôpital.

Henri.- (après un instant, ouvrant les bras, désolé)Pardonne mes soupçons injurieux. (il va pour lui baiser le front) Je te promets d’être désormais lucide, je t’aimerai en aveugle.

 

Scène 4. Le salon, d'un autre point de vue.Plus tard.

Henri, ayant fini sa couture reste assis, Prisca se lève.

Prisca.– Qu’est-ce que tu aimerais faire ?

Henri.- Je veux ce que tu veux. Je choisis ce que tu choisis.

Prisca.– .. ..Je trouverais le silence une assez belle occupation.

Henri.– Je suis ouvert à tout. Mais se taire à quoi ?

Prisca.– Si je romps le silence, le silence n’est plus le silence.

Henri.- Si de ton silence tu me renvoies au mien, je n’en sais guère plus.

Prisca.– Si de ton silence, tu me renvoies à ton tour, au mien, voilà le mien bien embarrassé.

Henri.– Est-ce que j’interprète mal : tu aimeras te vouer à un silence nu ?

Prisca rougit, détourne le visage, Henri se lève, l’embrasse, Prisca sort, puis Henri.

 

 

Séquence 4.

Le même appartement, l'entrée, du temps a passé, c'est le plein été.

 

Le soir. Henri, seul, guette à la fenêtre, nerveux. Entre du dehors Prisca, à présent bellement coiffée, bellement vêtue.

Henri.– .. .. Alors

Prisca.- .. .. Apprends ce que je savais : je ne me suis jamais mieux portée... ..(Henri la regarde, interrogateur) Nous ne sommes plus seuls. Il y a du monde qui vient.

Henri.– Aïe

Prisca.– (gênée) Oui.

Henri.- .. .. Tu ne crois pas qu’il aurait pu prendre un numéro et attendre qu’on l’appelle ?

Prisca.- C’est nous qui avons lancé l’ invitation, note.

Henri.- S’introduire sans crier gare dénote un manque total de savoir-vivre.

Prisca.- Nous ne lui avions pas fermé la porte, que je sache.

Henri.– Flûte alors. Le 2ème fléau d’Egypte. De la grenouille partout : sur le parquet, sur la chaise, dans le lit ; dans les bras, sur les genoux, sur le dos ; debout, assis, couché ; à une, à deux, à trois, à quatre pattes ; hurlant de tous ses poings, bavant de toutes ses gencives ; le jour, la nuit ; de 20, de 30, de 40 ans, nous ne serons plus ni toi à moi, ni moi à toi, mais nous à lui. (pointant son index) ..Il n’aura pas le temps de faire de moi son jouet, je te garantis.

Prisca.- (inquiète) Henri.

Henri.-(il ouvre les bras) J’aurai fait de moi son jouet avant.... ..(mettant son imper) Un âge passe, un âge arrive. Faites place, les anciens, nous arrivons ! .. .. N’ôte pas ton manteau, Prisca, nous allons chez ton père… …(Prisca l’interroge du regard) .. .. Je veux lui demander la seule chose de toi que je n’ai pas… ... Ta main.

Prisca.- Tu ne lui demanderas rien.

Henri.- Le couple qu’a uni la nature, ne veux-tu pas que Dieu et la loi, même si on ne croit ni à l'une ni à l'autre, l’unissent à leur tour ?

Prisca.- Tu veux te marier pour divorcer dans 3 mois ?

Henri.- Tu veux que ce petit reconnaisse un de ses parents avec gêne, et avec honte nie l’autre? Du petit de deux vagabonds, tu veux en faire un troisième?.. .. (Il lui tend la main) .. Reconnaissons, Prisca, que nous ne sommes qu’un chaînon d’une chaîne.

Henri prend au passage dans le placard une cravate noire, ils sortent.

 

 

Acte IV

 

Séquence 1.

Chez les Navarre, l'arrière, la terrasse,

qui donne sur le salon.

 

Scène 1. Premier affrontement Navarre Henri.

Traversent le salon des Navarre, un Navarre en short anglais, maillot de corps et sandales, une tapette à mouches dans la main, et derrière lui, Henri, en cravate. Il avancent côté jardin, vers la large terrasse avec balustrade, qui a pour toit la base du balcon de l’étage au-dessus, base de laquelle pend une lampe. Sur la terrasse, il y a un transat, à sa gauche un tabouret en bois, à sa droite une chaise pliante. Henri, offusqué, toise Navarre, derrière lui.

Navarre.- (tout en avançant ) A votre air dans mon dos, je devine que ma tenue vous offusque. Figurez-vous que c’est moi qui souffre de la chaleur, pas vous. C’est vous dire, si je me soucie si votre grand-mère fait du vélo …(Il s’allonge sur le transat, pose sa tapette sous lui) Je témoigne hautement comment à 69 ans, la Nature me fait. Si vous cherchez à tout prix un responsable, veuillez vous adresser (du pouce il indique en haut) aux instances supérieures. Moi, je ne suis qu’aux ordres. … … Je suppose que vous ne venez pas pour rien.

Henri.- (s’asseyant sur la chaise pliante) Monsieur Navarre.

Navarre.– Je vous ois.

Henri.- (se tenant très droit, tandis que Navarre, s’étirant, met ses deux mains sous la tête) Vous prenant pour exemple, je vêtirai avec simplicité ma question d’un petit short anglais de verbe, et d’un maillot de corps de complément.

Navarre.- (après avoir regardé Henri d’un air soupçonneux, à la caméra) J’ai l’impression que l’Alsacien nasarde le Toulousain.

Henri.- (se levant) Monsieur, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille Prisca.

Navarre.– Enfin.

Henri.– Comment enfin ?

Navarre.– Vous aviez pris la suite et la fin sans permission, c’est bien le moment de demander le début.

Henri.- Je vous demande pardon. La suite et la fin ne vous appartenaient pas.

Navarre.- (à la caméra) Il réplique sec. Je ne cherche pas de réponse, je me connais, je ne trouverai pas la réplique avant demain. (observant Henri, haut) Je ferai mieux que vous. J’ôterai, à ma réponse, son maillot et son short, et vous la donnerai toute nue.. .. C’est : oui.

Henri.– Merci. (s’inclinant) J’ai l’honneur, Monsieur, de vous saluer. (Il va pour sortir)

Navarre.- Hep !.. ... Il n’y a rien de fait. (il lui indique la chaise, d’un index répété) J’entends que nous donnions à notre marché, la bonne et due forme d’un contrat.

Henri.- (se relevant) Les contrats, c’est bon pour les assurances, avec leurs clauses de nullité, de déchéance et d’exclusion, en petits caractères, pas pour un mariage.

Navarre.- Vous ne voulez pas de dot ?

Henri.- Vous considérez votre fille comme un abonnement difficile à placer, que vous offriez un réveil en plus ? Ayez honte de vous, Monsieur son père.

Navarre.- (tout heureux, claquant des mains) Savez-vous, mon futur gendre, que vous me renversez la vapeur ? Je vous imaginais procédurier, prêt à faire appel à l’huissier, saisir mes biens, et m’envoyer en maison de retraite. Savez-vous que vous me plaisez ? (Henri va pour sortir) Hep. Vous n’aurez pas moins à honneur d’être aussi strict sur les droits de Prisca.

Henri.- (réfléchissant) Certainement. (Il revient s’asseoir)

Navarre.- Savez-vous que nous ne connaissons rien de vous ? Vous n’êtes pourtant pas né de personne.

Henri.– J’ai un père, une mère, deux soeurs, un frère. Mon grand-père, mon père et moi, sommes Alsaciens... .. Mon arrière-grand-père était Allemand.(Navarre le regarde, bouche bée) Vous dites ?

Navarre.- Rien.

Henri.- Quand je vous ai dit que mon arrière-grand-père était allemand, vous avez béé la bouche.

Navarre.– Et de quoi aurais-je béé la bouche, je vous prie ?

Henri.- De ce que mon arrière-grand-père fût allemand.

Navarre.- Figurez-vous que je m’en fiche comme de l’an 40. .. .. Est-ce que je vous jette au nez que l’arrière-arrière-grand-père de ma femme était polonais ? .. .. Un de nos premiers ministres a débuché des forêts de la Silésie orientale, un autre déboulé des plateaux de l’Anatolie occidentale, un troisième surgi de la fosse croate, pourquoi vitupèrerais contre un Européen, qui a passé le Rhin ? Avez-vous la tête en forme de casque à pointe ? Jujotez-vous les ch?. .. Ce qui m’intéresse dans les articles, ce n’est pas leur origine, c’est leur qualité et leur prix. En population aussi, Monsieur Willingen, nous vivons en économie de marché.

 

Scène 2. Navarre entend une mouche.

Navarre entend une mouche, la cherche des yeux, des yeux l’attrape, des yeux ne la quitte plus.

Navarre.- Allez. Allez.

La mouche s’est posée sur la lampe. Sans la quitter des yeux, Navarre saisit, sous le transat la tapette, se lève du transat, grimpe sur un tabouret.

Henri.- (à part, contemplant Navarre du haut en bas, à la caméra) France, mère des arts. Patrie du bon goût.

Navarre tape la mouche d’un coup sec, descend de l’escabeau, cherche où elle est tombée, la ramasse avec la tapette, la jette dans le jardin, se penche pour regarder où elle est tombée, se rallonge sur le transat, repose la tapette dessous.

Henri.- (à la caméra) Après un tel haut fait, il n’y a plus qu’à se retirer dans son village natal et écrire ses mémoires. (se levant) Monsieur. J’ai l’honneur de vous informer, qu’après des minutes aussi bien remplies, je fais valoir mes droits à la retraite. (il va pour sortir, mais Navarre le retient par le pantalon)

Navarre.– (agacé) A cause de la mouche ?.. .. J’étais tout yeux à la mouche, mais à vous j’étais tout oreilles. Vous ne disiez rien. . .. ..

 

Scène 3. Suite de l'affrontement Navarre Henri.

Navarre (pointant le pliant à côté de lui d’un index répété). - Savez-vous qu’on ne sait même pas votre état-civil ? Vous nous tombez comme un parachutiste, on ignore tout des armées que vous nous amenez par derrière.

Henri.- (il se rasseoit) Je suis prêt à répondre à toute question.

Navarre.- J’ai tout un interrogatoire…(Il sort de sa poche un fragment de journal, le déplie, lit ce qu’il a griffonné dans les marges, faisant le tour du journal au fur et à mesure) .. . Etes-vous ou avez-vous été déjà marié ? Si oui, combien de fois ? Avez-vous divorcé ? Si oui, combien de fois? Avez-vous des enfants ? Si oui, à combien d’unités se monte leur petite troupe ? Si oui encore, à combien se montent leurs pensions alimentaires ? .. .. Avez-vous des traites à payer ? Si oui, de quel montant et de quelle durée? Avez-vous des dettes ? Si oui, de quel montant, et à quelle échéance ? Est-ce que vous jouez ? Si oui, jouez-vous pour de l’argent, et pour combien ?.. … Avez-vous un casier judiciaire ? Si oui, vous voudrez bien m’en fournir un extrait. .. .. Tels sont les légitimes renseignements que tout père responsable aimerait connaître de son futur gendre.

Henri.- Je réponds.. .. Si j’ai ou ai eu des femmes ? Un certain nombre. Elles ont cependant été si bien toutes de passage, qu’elles n’ont même pas eu le temps de mettre leur nom sur la sonnette. .. Des enfants ? Je n’en sais rien. Ce que je vous garantis, c’est que je n’ai jamais rien fait qui fasse que je n’en ai pas fait. Sur le demi-milliard de vaillants petits vibrions, qui à chaque assaut, attaquaient les redoutes, il n’est pas impossible qu’il y ait eu l’un ou l’autre assez vif et gaillard, pour pénétrer par la poterne basse. Mais s’il l’a fait, il ne me l’a pas dit, et je n’en ai rien su. Comprenez qu’il est difficile de reconnaître quelqu’un qu’on ne connaît pas... .. Je n’ai pas de traites, je n’ai pas de dettes. .. .. Mon casier judiciaire est vierge, mon permis a tous ses points.

Navarre.- (ironique) Vous n’avez jamais commis d’infraction au code de la route ?

Henri.- Jamais.

Navarre.- Ne me dites pas que, lorsqu’il est sûr de ne pas être flashé, votre pied ne se laisse pas aller.

Henri.- Le code de la route oblige tous les usagers à respecter tous ses articles.

Navarre.- (clignant de l’oeil) Mon fils. Déchargez votre conscience. Le secret de la confession vous couvre. Combien de fois ? Henri.- Même pour flatter vos défaillances, je ne travestirai pas la vérité.

Navarre.- Savez-vous que vous n’êtes pas drôle ? Prisca ne doit pas rire tous les jours.

Henri.- ..Je mets la deuxième. .. Je joue, j’ai joué au : ping-pong, pétanque, échecs, scrabble, moulin, dames, petits chevaux, alma, bataille navale, morpion, bridge, rami, crapette, barbu, huit américain, bataille, belotte, tarot: à ce dernier jeu, avec mes collègues, nous jouons une fois par semaine, à un centime le point, et nous versons nos gains dans une cagnotte.

Navarre.– Votre passif est passif, j’en suis heureux… ... Parlons de l’actif…(Navarre se lève, pose sur la balustrade la feuille de journal mais sur l’autre face, la lisse, sort de la poche un minuscule crayon, qu’il mouille de sa langue, se prépare à écrire sur une marge libre) .... .. Vos pères ont été et n’ont plus été, ce qui est de la nature humaine. Passons à ce qui subsiste, qui est immortel, le patrimoine. .. Parlons bref : que vous a laissé votre père ?

Henri.- D’un mot : rien.

Navarre.- Comment rien ?

Henri.- Pas même la terre d’un pot de fleurs. Mon père n’est pas trépassé.

Navarre.– Mille regrets. Toutes mes condoléances. ... .. Notez, vous n’y perdez rien. Votre héritage est, somme toute, placé. Et qui sait, peut-être y gagnerez-vous ? La pierre sera peut-être au plus haut, lorsque votre père sera au plus bas ?.. .. Ce qui est est, que voulez-vous. De toute façon, un héritage n’est qu’une rallonge. De quoi est fait le principal d’un homme ? Du métier qu’il exerce. D’après ce que je sais, vous êtes chargé de recherche?

Henri.– Vous savez bien.

Navarre.- Fonctionnaire : de l’entrée à la sortie, toute la route d’un seul coup d’oeil. Un futur qui a un futur assuré, voilà ce qui comble un père.

Henri.- Pardonnez-moi d’ajuster votre tir. Les chargés de recherche comme moi, sont contrat d’un an renouvelable.

Navarre.– Coriace comme je vous connais, vous le ferez renouveler d’année en année ad vitam aeternam, je n’ai pas peur... .. Parlons de votre salaire, si vous voulez bien..(il se prépare de nouveau à écrire)

Henri.– C’est une question comptable ?

Navarre.– Tout ce qui est chiffre se dénombre.

Henri.– Sachez qu’à la date d’aujourd’hui, je suis au 6ième echelon de l’échelle D1 du groupe 1 de la fonction publique ; mon indice nouveau majoré est de 359 depuis 13 mois et 17 jours. Si j’avais fait connaissance de Mademoiselle votre fille, il y a 13 mois et 18 jours, je n’aurais été qu’au 5ième échelon de la même échelle du même groupe, mon indice nouveau majoré n’aurait été que de 350. Par contre, si j’avais fait la connaissance de votre fille dans 16 mois et 13 jours, et si j’avais passé, à cette date, à l’ancienneté, j’aurais été au 7ième échelon et mon indice majoré aurait été de 373.

Navarre.- Qu’avez-vous à me faire monter et descendre vos échelons à toute vitesse, comme une grenouille dans son bocal? Vous me donnez le tournis.

Henri.- Vous souhaitiez que je vous fasse visiter ma situation. Je vous l’ai fait visiter de la cave au grenier.

Navarre.- On ne peut pas dire que vous ne l’avez pas fait dans la transparence. .... ..Passons à votre apport. Ne me dites pas, qu’en bon petit écureuil, pendant la jolie saison de votre célibat, vous n’avez pas amassé dans les trous d’arbres, quelques graines.

Henri.- (se levant) Vous voulez la liste de mes biens ?

Navarre.- Si ça ne vous dérange pas. (il se prépare à écrire)

Henri.- Ca me dérange, mais ça me dérange moins, quand je pense aux yeux que vous allez faire, quand vous l’entendrez … ...Immeubles par moi possédés, dont j’use, jouis et dispose, soit en terres soit en bâtiments, soit neuf soit vieux. Etat : néant.(souriant jusqu’aux oreilles) Désolé ! Je n’ai pas un caillou.. (Navarre le regarde stupéfait, la bouche ouverte, le crayon en l’air)..Meubles ! Du plus grand au plus petit, du dehors au dedans, j’ai : item, une 2 CV de 15 ans d’âge, devenue voiture à pédales, parce que, le plancher effrité par la rouille, ayant cédé, lorsque les pieds se posent par terre, ils pédalent sur l’asphalte ; item, une table en panneaux de particules décor charme, accompagnée de ses quatre chaises en pin teinté hêtre ; item, deux couverts et deux casseroles en inox, tout à fait émouvantes, parce que toutes cabossées ; item, trois draps, dont deux titulaires et un remplaçant ; item, du linge de corps, du vêtement, du linge de toilette, en double exemplaire, chacun effectuant son service à mi-temps ; item, une cravate, une, de couleur noire, multicarte, valable pour baptêmes, mariages, enterrements, demandes en mariage, présentement en service ; item, un pull-over de laine épais, tricoté par ma tante Marie-Thérèse, tout à fait touchant parce qu’aux coudes, il est dans un état de démaillage avancé ; item, un sommier à ressort avec son matelas de crin, de 180, plus une couette garnie de mousse de polyuréthane ; item, une boîte métallique à outils, rouillée dans le fond, garnie d’un assortiment d’outils d’usage courant, de la clé de 12 à la scie égoïne de 51 ; item, pour finir, oeuvre d’art, qui m’est plus précieuse que la prunelle de mes yeux, un tableau à l’huile “Les Marguerites Fanées”, peinte par mon cousin le peintre. .. Tel est mon apport complet en meubles et immeubles... .. Quant à mes revenus, ils consistent, c’est là ma gloire et mon soutien, en mon seul salaire, qui décompte fait des cotisations Sécurité Sociale, Mutuelle, CSG, se monte ou descend, selon que l’on se place de mon point ou du vôtre, à 1 256 euros.

Navarre.– (pointant son index sur Henri) Je parie que vous dites le moins pour taire le plus. Qui aujourd’hui n’a pas de titres en dépôt dans une banque ?

Henri.- (triomphant) Des titres ? J’ai ! (Navarre se prépare à écrire. Henri sort son portefeuille, l’ouvre) Trois titres au porteur : trois timbres-postes auto-collants, de valeur chacun 50 cents. Je vous informe que prenant quelques risques, je compte investir sous peu dans l’achat d’un nouveau carnet.

Navarre.– (pointant son index sur Henri) Et les espèces ? Vous ne parlez pas des espèces. Qui n’a pas dans une chaussette son petit bas de laine ?

Henri.- Au centime près. (Navarre se prépare à écrire. Henri sort son chéquier) Décompte fait de la note d’électricité qui sera prélevée le 25, il me reste pour finir le mois, 271 euros 80. (Il sort son porte-monnaie) Pour finir la semaine, il me reste, 40 euros en billets, 7 euros 13 cents en pièces. Je n’ai pas de compte de dépôt, rien sous le matelas, ni dans une boîte en fer-blanc, ni dans un tiroir, ni dans un gant de toilette... Ai-je bien compté vos petits sous sur vos petits doigts? ..

Navarre.- Quel compte de mes comptes me demandez-vous ?

Henri.- Si j’étais l’auteur d’une oeuvre d’art comme votre fille, et qu’il était question de la confier à quelqu’un, je ne palperais pas le portefeuille, j’ausculterais dans la poitrine, le coeur.

Navarre.- Soyez certain, Monsieur, que si vous étiez démuni de tout moyen d’existence, je ne vous donnerais pas Prisca.

Henri.- Du jour au lendemain, je serais privé de ma place ? Aussi sec, il me priverait de sa fille. Si, non de mon fait, mais du fait du budget de l’Etat, j’étais mis à pied ? Illico, il me mettrait à pied de Prisca. Telle est la loi de fer du libéralisme paternel.

Navarre.-(ne se dominant plus) Mais c’est le feu de l’enfer que cet homme-là !..(bouillant, mais se retenant) Ecoutez, mon petit père. Je suis réputé, à la Ville, pour avoir la suspension la plus souple, capable d’amortir les nids de poule les plus acariâtres. Votre chemin à vous est si peu carrossable que vous finirez par me casser les amortisseurs... .. (se dominant) Le souci d’un père est sa fille. Est-ce que vous en convenez?

Henri.- A son âge ?

Navarre.- Il fallait que ça vienne. Je l’attendais. Vous allez me signaler son âge comme un vice caché... .. Je vous réponds que son âge était visible de loin. Et apparemment vous n’avez pas considéré ma fille comme impropre à l’usage. .. .. Un père qui a pour fille une bonne âme comme Prisca a pour premier devoir de défendre sa fille contre sa bonté.

Henri.- Si j’avais comme vous le souci de ma fille, je lui choisirais pour mari un vieux directeur, qui, grâce à ses courbettes, a eu toutes ses promotions au grand choix, et culmine à 50 ans au 11ième échelon hors classe. Croyez que, sans hésiter, je lui donnerais la préférence au monde entier.

Navarre.-(ne se dominant plus) Qui vous parle d’un directeur au 11ième échelon hors classe ? Vous croyez que ça se trouve sous le pas d’un cheval ? Je prends ce qui s’offre, figurez-vous.. (s’approchant d’Henri, bouillant, se retenant) Savez-vous, mon petit vieux, que toute ma vie, je me suis discipliné à m’assouplir l’échine, courber la tête, fléchir le genou, m’aplatir, et vous faites que je me redresse, que je relève le front, que je monte sur les talons ! Ma voix ? Avec grand effort, je l’avais faite murmure approbateur, silence révérencieux. Et vous me la haussez ! Vous me l’enflez ! Je crie, je tempête, je tonitrue ! Je me conduis exactement comme je vous reproche de vous conduire ! Vous êtes un poison, Monsieur !

A la porte, sont frappés de forts coups redoublés.

Navarre.- (hurlant) Entrez !

 

 

Séquence 2. De Serres se met de la partie.

 

Scène 1. De Serres expose une nouvelle demande.

Entre De Serres, timide et craintif, portant une gouttière de 25 en PVC de 2m.

Navarre.- (se radoucissant aussitôt) Pardon, mille pardons. C'est mon futur gendre qui avait généré ma fureur...(allant à lui)...Monsieur de Serres. Heureuse surprise. A la place du visage sévère de la surveillante en chef, apparaît l’aimable figure d’un camarade... .. Cher monsieur de Serres; qu’y a-t-il pour votre service ?

De Serres.– (allant vers la sortie) Qu’est-ce que je voulais de nouveau dire ?

Navarre.- Dites.

De Serres.-(s’arrêtant) Je l’avais sur la langue.

Navarre.- Cherchez, Monsieur de Serres.... .. De quoi s’agit-il ? De quelque chose qui doit équiper une pièce de votre logement? De quelque chose qui doit équiper une pièce de votre résidence secondaire ? .. ..S’agit-il de vous, de quelqu’un des vôtres ?

De Serres.- (pointant l’index) Mon neveu.

Navarre.- Votre cher neveu. Que devient votre bien aimé neveu ?

De Serres.- Rien, justement. Son patron l’a mis à pied.

Navarre.- Son patron s’est accordé la licence de le licencier. ... .. De quel prétexte fallacieux a-t-il couvert cette turpitude ?

De Serres.- Il a allégué cette pauvre raison, que mon neveu n’arrivait pas à l’heure.

Navarre.- Pour un peu de temps perdu, il lui a fait perdre sa place ?

De Serres.– Mon neveu n’a qu’un handicap, c’est qu’il n’est pas du matin. A minuit, il réveillé comme nous à midi. A 1 heure du matin, il déploie une énergie d’enfer. Mais à 6 heures du matin, sans qu’il y puisse rien, ses paupières s’alourdissent, il pique du nez. .. .. Et, pourtant, ce n’est pas faute d’essayer de renverser la vapeur. Chaque nuit, il se dépense sans compter. De minuit à 5 heures, il danse le rock en boîte. Mais plus il se dépense, plus il tient bon. Si bien que plus ça va, moins ça va... .. ”Vous venez en retard ? Venez donc en retard tout à fait, mon jeune ami.”.. .. Voilà comme son patron l’a récompensé.

Navarre.- (pointant son doigt).. .. Je parie que votre neveu travaillait dans le privé.

De Serres.- Pari gagné... .. Il travaillait dans le privé.

Navarre.- Une administration publique fera justice de l’injustice d’une entreprise privée.. .. Monsieur de Serres, que votre neveu se présente, demain matin, au Service du Personnel. J’aurai donné mes ordres. (De Serres se tait, Navarre le questionne du regard) .. .. Ca ne va pas ?

De Serres.- (faisant la grimace) A la Ville. L’enlèvement des ordures. Courir, soulever, soulever, courir. C’est pas la gloire.

Navarre.–Je sais la place qui lui faut. Il pourra y aller en pantoufles, tellement le travail sera de tout repos. Et même, si être présent lui pèse, il aura liberté de s’absenter... ..(De Serres se tait, le sourcil froncé) Ca ne va pas ?

De Serres.- (faisant la grimace) Tout est dans le chef.

Navarre.- Je sais qui je lui nommerai. Son supérieur n’en est pas un, tout simplement. Jamais un mot plus haut qu’un autre, quand il en a un. Face à un subalterne, on se demande qui est le supérieur, du supérieur ou du subalterne... ..(De Serres se tait, le sourcil froncé) Que coûte à votre neveu d’essayer ? Disons : la Ville s’engage vis à vis de lui, mais lui ne s’engage pas vis à vis de la Ville .. .. Ca vous va ?

De Serres.- On peut toujours prendre la Ville à l’essai, que voulez-vous.

Navarre.- (lui serrant la main avec reconnaissance) Que vous avez l’âme généreuse, Monsieur de Serres. .. ..Voulez-vous dire à votre affectionné neveu qu’il se présente demain matin à 7 heures, au Service du Personnel ?.. ..(de Serres se tait) .. .. Pas à 7 pardon ! A 11 ! A 11 !.. .. (de Serres se tait, le sourcil froncé).. ..Mille excuses ! Où ai-je la tête? A l’heure qu’il voudra... ..(de Serres se tait, le sourcil froncé) .. ..Ou après-demain. Ou le jour qu’il voudra. Précisons qu’il sera payé à partir d’aujourd’hui, puisque c’est d’aujourd’hui que court son engagement. .. .. Ca vous va ?

De Serres.- C’est vous le chef .

Navarre.- (lui serrant la main avec chaleur) .. Que je vous sais gré de votre compréhension, Monsieur de Serres.

De Serres va pour sortir.

 

Scène 2. En présence de De Serres, suite de l'affrontement Henri-Navarre.

En passant devant Henri, qui observé toute la scène les sourcils froncés, de Serres s’arrête.

De Serres.- .. ..(indiquant de l’index Henri, à Navarre) Vous lui avez passé un anneau dans le nez, à l’ours ?

Navarre.- Je suis en plein dressage

De Serres.-Je peux assister à la séance ?

Navarre.- (montrant la gouttière) Tant de choses ici sont de vous, que vous êtes ici chez vous. (De Serres s’adosse et croise les bras. A Henri) Mon gendre ? Que disiez-vous que vous aviez ?

Henri.– Rien.

Navarre.– C’est vrai. Vous avez été d’une franchise parfaite. .. .... Vous me direz : il est facile d’être franc quand on n’a pas le sou. Peut-être devrait-on souhaiter de votre part moins de franchise, parce que ça trahirait davantage de fonds... .. Enfin! Que voulez-vous ? Ce qui n’est pas, n’est pas.… ..Maintenant que nous savons ce que vous mettez au pot, ou plutôt ce que vous n’y mettez pas, apprenez ce que moi j’y mets. .. .. Mon apport à votre communauté conjugale sera la même qu’à celle d’Emeline : 1 million. (sifflement de de Serres)

Henri.– 1 million ?

Navarre.– 1 million.

Henri.– De francs ? Anciens ?

Navarre.– D’euros, nouveaux.

Henri.- Aucun salarié honnête ne peut épargner une somme pareille.

Navarre.- (fort, pointant son index) Retirez vos paroles, ou je fais appel à Maître Cox.

Henri.– Volé ou gagné, jamais votre million ne sera recelé par ma femme ou par moi.

Navarre.– (souriant jusqu’aux oreilles) Et moi, cher monsieur, je vous dis que la nécessité vous poussera à l’accepter.

Henri.- La nécessité ne me forcera jamais qu’au nécessaire.

Navarre.– Et moi, je vous dis que de prochaines dépenses creuseront sous vos pas de telles fondrières, qu’il ne vous faudra rien moins que mon million pour les combler... ..Si vous chérissez Prisca autant que vous le dites, vous voudrez, je suis certain, le jour de ses noces, la fêter aussi chèrement que l’apprécient vos sentiments : robe de mariée de haut couturier ; bague de platine de grand bijoutier ; à la basilique Saint-Cernin, mariage par l’archevêque, deux évêques co-célébrants, diacres, sous-diacres, enfants de chœur ; fleurs, gerbes, bouquets sur tous les autels ; dans la tribune orchestre, chorale, soliste ; dans l’assistance ban et arrière-ban des deux familles, que vous aurez à honneur de loger dans des hôtels trois étoiles, véhiculer dans des voitures de maître ; repas de noces et fêtes de trois jours, dans un restaurant 3 étoiles ; pour couronner le tout, voyage de noces dans les mers du Sud : est-ce du maigre filon de votre traitement, que vous extrairez l’argent, que nécessiteront de telles dépenses ?

Henri.- ..Pourquoi, pour vous, le mariage c’est bringue et bamboula ? On fête quoi ? Mardi-Gras, Carnaval, la quille?.. ... La vie modeste étant la plus parfaite des vies, des noces modestes sont les plus parfaites des noces. De ce principe, tout s’ensuit. Robe de mariée ? Habit de tous les jours. Bague, fleurs ? Un seul bijou, une seule fleur : votre fille. Cathédrale, grand-messe ? Simple église de quartier, messe du jour. Restaurant 3 étoiles ? Bouchon toulousain. Ban et arrière-ban d’invités ? Les 2 mariés, les 2 témoins. Un voyage de noces dans les mers du Sud ? Une promenade sur les quais de la Garonne. Je veux que le jour de nos noces soit le jour exemplaire de notre longue vie quotidienne.

Navarre.- (souriant jusqu’aux oreilles) Admettons que vous donniez dans cette économie. Si pour vous, Pâques, c’est Carême, ça vous regarde. .. .. Mais il est une chose en quoi vous ne saurez faillir. Si vous voulez perpétuer une famille, vous ne pourrez moins, que perpétuer un patrimoine. Qui veut fonder une maison, doit, pour cette maison, construire une maison. Avec quel argent, s’il vous plaît ?

Henri.- Me voyez-vous capitaine d’un bataillon de parpaings ? Au rapport chaque matin vérifier, si tout mon petit monde de tuiles et de briques est rangé à sa place ? .. .. Et être planté, à jamais, comme un imbécile d’arbre, dans le même carré de terrain pourri jusqu’à la fin de mes jours ? Par la fenêtre de la cuisine, subir à jamais, toute sa vie la vue de la même façade lépreuse de la maison d’en face ? Libre locataire, tel est la liberté suprême. … ... Chimère que croire que sur terre, nous soyons autre chose que locataires. Soyons locataires tout à fait.

Navarre.– Que cela vous plaise ou non, je virerai ce million sur le compte de Prisca. Vous en ferez ce que vous voudrez.

Henri.- Le jour même, je les retire du compte en espèces, et les dépose sur le premier banc venu.

Navarre.– C’est tout le respect que vous avez pour les économies de toute une vie ?

Navarre.- Pour qui me preniez-vous pour croire que je comptais que vous me comptiez vos petits sous ?

Navarre.- (priant, les mains jointes) Hommage d’un père à sa fille, mon gendre, acceptez cette part de ma vie, fruit de mes sueurs et de mes fatigues.

Henri.– Désolé. C’est au-dessus de mes forces

Navarre regarde Henri rêveur.

 

Scène 3. De Serres prend le relais de Navarre. Henri, excédé, lui donne un soufflet.

De Serres.- (à Navarre) Psst ! Le relais. .. .. (Navarre fait de la tête un geste affirmatif) (à Henri, montrant Navarre) Que croyez-vous qu’il en ferait, de son million, vieux comme il est ? Vous le voyez dépenser ce qu’il a mis de côté, alors qu’il s’est mis déjà lui-même de côté ? Il a tellement passé sa belle santé à économiser, que pour lui, économiser, c’est bien se porter. C’est dépenser qui le rendrait malade. Vous voulez hâter sa fin ?

Navarre.– Le bon sens est du côté de Monsieur de Serres.

Henri.- Virez-moi un seul franc, le soir même, je le vire à l’Union des Banques Suisses... .. (de loin, pointant l’index, à de Serres) De quoi vous mêlez-vous, vous ? A votre âge, que savez-vous de l’âge de Mr Navarre ? En vieil âge, petit galopin, vous êtes le parfait arriéré. Et moi, je vous dis que l’âge de Monsieur Navarre est l’âge souverain, c’est l’âge où l’intelligence est à son couronnement, le caractère à sa perfection.... .(il se rapproche tout près de de Serres). ..Ceci dit, pour en venir aux principes, pouvez-vous me dire, ce que fait la domesticité avec les invités au salon ? Le petit personnel est habilité à s’entretenir avec les casseroles, converser avec des poêles, discuter avec les cocottes. (il montre du doigt la porte) A l’office, l’officier.

De Serres.- Ce n’est pas un être humain, cet animal. C’est un porc-épic.

Henri.- (s’approchant de de Serres) Je vous demande pardon ! Qu’est-ce que vous avez dit que j’étais ?

De Serres.- (se reculant par précaution, timidement) Un porc-épic.

Henri.- Voyez-vous, mon ami, du barrage puissantde ma volonté, j’ai longtemps arrêté contre vous ma rage. Vous avez eu tort d’ouvrir les vannes. Vous êtes faute que je me déleste. (Il donne à de Serres un soufflet)

Silence. Stupéfait, de Serres se tient la joue, regarde Navarre , regarde Henri, regarde Navarre qui ne dit mot.

De Serres.- (à Navarre, en secouant sa main) Pour vous, les choses sont bien comme elles sont ?

Navarre.- (à Henri) .. Avouez, Mr Willingen, vous avez un peu exagéré.

De Serres.- (à Navarre) C’est tout ce que vous lui direz ?.. ..

Navarre.- Mr de Serres, retiré dans mon bureau intérieur, avec équanimité, je suis en train de consulter mon code pénal.

Navarre regarde Henri, regarde de Serres, réfléchit, les bras croisés, le menton dans une main.

 

Scène 4. Sur ces entrefaites, survient Prisca. Navarre lui explique ce qui s'est passé, et rompt avec Henri.

Navarre.- (à Prisca) ..Figure-toi que, chez moi, ici même, sous mes yeux, certain concubin de ma fille aînée, à Monsieur de Serres, plus qu’un proche, un ami, sur la joue gauche, avec force, a appliqué sa main droite.

Henri.-(à Prisca, expliquant) Avec force : le terme est trop fort. C’était, disons, une forte caresse. Son injure à lui, par contre, m’a transpercé de part en part : il m’a traité de porc-épic.

Navarre.- (levant la main) Oyez, oyez. La cour rend son jugement. (à Henri) Monsieur. Je ne vous connais plus. J’ai l’honneur de ne pas vous saluer. (à de Serres) Au titre du pretium doloris, je vous alloue , Mr de Serres, dix journées de congé supplémentaires, sur le temps de travail que vous devez à la Ville

Sortent Navarre et de Serres.

 

Scène 5. Devant les pleurs de Prisca, puis devant Mme Navarre, Henri accepte de présenter des excuses à De Serres.

Henri.– (à Prisca) Vois-tu ton père, je suis prêt à passer beaucoup de choses. Dans la vie, il a dû faire sa fosse septique tout seul. Je lui vote les circonstances atténuantes.. .. Mais que par prévarication, il protège un parasite, qui me traite de porc-épic, je ne peux pas l’admettre.

Prisca fond en larmes.

Henri.- (allant s’agenouiller devant elle) .. Stop! Canossa ! Je me traînerai aux genoux de ton père, pieds nus, un cierge à la main. Je serai plat, obséquieux, servile. Je lui dirai qu’en maillot de corps et en short anglais, il ressemble à un éphèbe grec. Je dirai qu’avec ses doigts dans le nez, il a les gracieuses manières d’un aristocrate. Toutes les pompes au sol imaginables, je les ferai, je le jure sur ma tête.

Entre Mme Navarre, en messagère de son mari.

Henri.- (à Mme Navarre, allant vers elle les bras tendus, lui serrant les mains) Lumineuse échappée de ciel bleu, soyez la bienvenue !

Mme Navarre.- Porteuse de mauvaise nouvelles : mon mari m’envoie vous prier de quitter sa maison.

Henri.- Désolé ! Ravi ! Je refuse… ..J’ai promis à Prisca de me dominer. Langue coupée, peau de la tête arrachée, jeté à frire dans l’huile bouillante, je resterai fidèle (montrant Prisca) à ma foi jurée.

Mme Navarre.– J’ai bien peur que vous n’acceptiez pas de vous plier aux conditions de mon mari.

Henri.- Vous ne savez pas, pour Prisca, jusqu’à quel Anapurna de bassesse je peux descendre. Je serai un prix Goncourt de la platitude! Un César de l’obséquiosité ! (il questionne de la main Mme Navarre)

Mme Navarre.- .. .. Mon mari veut que vous présentiez des excuses à Mr de Serres.

Henri.-(s’écartant vivement) Plonger devant le maître-nageur ? Jamais. Plutôt un lumbago.

Prisca refond en larmes.

Henri.- (allant vivement à Prisca, s’agenouillant) Stop ! Platitude! Bassesse ! Je me hache menu. Je me coupe en dés. Je me mouline en purée. Qu’il en soit fait selon ton bon plaisir ! Je lui présenterai des excuses. Mais, s’il te plaît, sèche tes larmes ! (Prisca essuie ses yeux. Henri va de ci de là, s’adressant aux portes) Où est l’appelé ? J’intime l’ordre à la bleusaille de se présenter au rapport incontinent.

Prisca.– Je le cherche.

Sort Prisca.

Mme Navarre.- Je vais prévenir mon mari

Sort Mme Navarre.

 

Scène 6. Henri s'exerce à présenter des excuses.

Henri.- (pour lui) Aurai-je de caractère assez pour ne pas en avoir ?.. .. Henri, pour Prisca ! . .. ((Il place devant lui une chaise) Ce bon Monsieur de Serres ! Ce cher Monsieur de Serres ! Cet affectionné Monsieur de Serres ! (il va vers la chaise, la main tendue) En réparation du geste malencontreux que ma main a eu contre votre joue, recevez (il donne un violent coup de pied à la chaise, qui tombe) . Des clous... .. (regardant la chaise) Honte à toi. Tu ne tiens pas même devant une chaise. (de colère, il va vers la chaise, lui donne un second coup de pied) Soupe au lait. Porc-épic.

 

 

Séquence 3. Tout le monde se rabiboche

 

Entrent Prisca, de Serres, Navarre, Mme Navarre, Henri ramasse vivement la chaise.

Henri.- (tous le regardant, s’avançant vers de Serres, s’épongeant) Monsieur de Serres. En réaction au stimulus de votre insulte, ma main a eu un mouvement réflexe. Elle le reconnaît.

De Serres.- C’est tout ?

Henri.- (à la caméra) Pour cet aveu, dont je m’accouche au forceps, je souffre toutes les douleurs de l’enfantement, et ce poupon ne trouve à dire que : c’est tout... .. (Tous le regardent sans mot dire) Henri ! Memento ! . ..(il se rapproche de nouveau de de Serres, se dominant) Ce cher Monsieur de Serres ! Ce bon Monsieur de Serres ! Serait-ce un effet de votre générosité d’accepter

De Serres.- D’accepter ?

Henri.- (avec peine) des.. .. explications ? (de Serres regarde Navarre)

Navarre.- Ce n’est pas ce qui était promis.

Henri.- (à Navarre) Sachez traduire. Ce sont des mots pour un autre.

Navarre.- Il y a un mot que nous attendons.

Henri.- (montrant sa gorge) Il me reste en travers de la gorge.

Navarre.–Toussez-le.

Henri.- (il tourne le dos à de Serres, se penche, montre ainsi à de Serres le bas de son dos) J’essaie ! (après plusieurs essais, toussant) Excuses ! (il se dégage, va plus loin, à Navarre) J’ai tenu parole.

Navarre.- Vous avez tiré le mot de votre dictionnaire. Reste à l’employer dans une phrase.

Henri.- (Il va résolument vers de Serres) Gracieux Monsieur de Serres. (il tend brusquement la main) De bipède à bimane. Il n’y a que la main.

De Serres tend une petite main. Henri la saisit d’une large main, en faisant pivoter, pour que la famille ne voie pas sa figure.

Henri.- Je vous prie d’agréer (il souligne le mot) l’expression, je dis l’expression, de mes excuses. (il broie la main de de Serres, qui monte sur ses pieds) Dites que je suis quitte.

De Serres.- (haut, à Navarre) Il est quitte. Il est quitte.

Henri lâche la main de de Serres, lui tourne le dos.

Henri.- (à Navarre) Je me suis soumis à vos dures exigences.

Navarre.- (allant vers lui, lui serrant la main) N’êtes-vous un peu content que tout le monde soit content ?

Henri.- J’ai rempli mon contrat, à vous de signer le vôtre.

Navarre.- (il va à Prisca, prend sa main, va à Henri) Prisca est à vous.

Henri.- (recevant la main de Prisca et la baisant) Autant est toute à moi Prisca, autant est tout à Prisca Henri.

Prisca embrasse Henri.

Navarre.- (de derrière Henri, en tirant sur la manche de sa veste) Mon gendre, en dessous de table, acceptez donc mon million.

Henri.– Un euro, mon beau-père, je le donne au fisc.

Navarre.- J’aurai amassé sou par sou pour personne ?

Henri.– Qui a pris la peine à économiser, qu’il prenne la peine de dépenser. .. .. Avez-vous interrogé Madame Navarre ? Peut-être, aurait-elle des souhaits, au sujet de cet argent ?

Navarre.- (à Mme Navarre, l’interrogeant) Mathilde ?

Mme Navarre.- J’en avais peut-être, mais ils ont attendu tellement de temps, qu’ils se sont endormis .. .. Maintenant que tu te penches sur eux, certains se réveillent.

Prisca.- (embrassant de ses bras ses parents, elle s’approche d’Henri derrière lui, et de côté le baise sur la joue) .. .. Des parents aimants, des époux aimants, des époux aimants aimant des parents aimant, quel trésor est plus précieux au monde ?

Henri.- (se détachant, et allant vers la porte) En dénouement, comme il ne saurait y avoir de fête que de famille, nous vous invitons, beau beau-père, belle belle-mère, à venir fêter la famille dimanche chez nous.

S’avance de Serres.

De Serres.- Et moi ?

Henri.- (de loin) Monsieur de Serres fait-il partie de notre famille, qu’il veuille fêter la famille avec nous ?

De Serres.- (réfléchissant) Non.

Henri.- Qu’est-ce que c’est le dimanche ? C’est le jour où mineurs de fond ou autres travailleurs au noir remontent à la surface, et rejoignent leur maisonnée. . .. .. Je convie Monsieur de Serres à aller fêter dimanche sa famille dans sa famille, comme nous fêtons la nôtre dans la nôtre. (montrant la porte) Allez. .

De Serres.- Je vais.

Henri.- Et ne revenez plus... .. Je sais trop combien sur votre conscience pèse lourd votre remords de faire ici ce que vous devriez faire à la Ville. Qui donnera l’exemple aux autres classes, si ce n’est le peuple ?

De Serres.– .... .. Monsieur Willingen ?

Henri.- Monsieur de Serres ?

De Serres.- Qu’il plaise à cet homme libre de serrer la main d’un homme que cet homme libre a libéré.

Henri.- (lui serrant la main) Il me plaît.

Henri raccompagne de Serres. Tous sont tournés vers de Serres, tous le saluent. Sort de Serres.

Navarre dit : ouf, en s’épongeant le crâne.

Henri.- (revenant, prenant Prisca par la main, et l’entraînant) Il est écrit que la fille quittera son père, et sa mère et suivra son mari .. ..jusqu’à dimanche prochain.

Prisca.- (entraînée par Henri, en sortant) Nous ne nous éloignons que pour quelques jours.

Sortent Prisca et Henri. Navarre et Mme Navarre se regardent, s’approchent timidement l’un de l’autre, et s’entourent de leurs bras.

 

 

 

Acte V

Chez Prisca-Henri

 

 

La salle de séjour, où une table de fête est en train d’être mise par Henri.

 

Scène 1. Reparaît Emeline.

On sonne. Henri regarde l’heure, Prisca, en tablier, paraît à la porte, interrogative. Tous deux vont à la porte de l’appartement, ouvrent. C’est Emeline, visage pâle, habillée de noir, une petite valise à la main.

Emeline.– J’ai quitté Ludovic.

Tous deux la font entrer, Henri ferme la porte. Emeline pose sa valise, Prisca va à elle, l’embrasse. On voit le visage d’Emeline qui pleure.

Emeline.– (chuchotant à l’oreille de Prisca) Tu avais raison. On ne peut pas vivre sans amour.

Prisca serre Emeline dans ses bras. Henri va à Emeline, lui tend les bras parallèlement : Emeline lui serre les bras dans ses bras.

Emeline.– (montrant sa valise) Je n’ai emporté que ce que j’avais apporté.

Henri.- (prenant la valise, et allant) La chambre d’ami sera la chambre de la sœur.

Emeline.– (le suivant avec Prisca, à Prisca) Merci de m’accepter un jour.

Henri.– Tous les jours.

Emeline.- (à Henri, joignant les mains) Un seul, s’il te plaît, le temps de trouver une chambre. (à Prisca) J’ai trouvé une place de laborantine, je commence après-demain.

Prisca et Emeline embrassées, Henri vont dans la chambre d’ami. Ils l’y laissent. En s’embrassant au passage, Prisca retourne dans la cuisine, Henri dans la salle de séjour.

 

Scène 2. Chez les Navarre.

Du cabinet de toilettes à l’étage, sort Navarre, en complet neuf bleu sombre, bien repassé avec les plis, et chemise d’un bleu un peu moins sombre, dont le dernier bouton est ouvert, et en escarpins. Il marche en montant sur ses pieds, et écartant ses jambes, qu’il n’ose pas plier, comme si ses jambes étaient en bois.

Navarre.- (pour lui) Comme je me sens gêné aux entournures... … (descendant l’escalier en pliant les jambes avec embarras) J’ai l’impression que mes plaques de fer articulées cliquètent à chaque pas.

Dans l’entrée, Navarre attend, gêné. Paraît du cabinet de toilettes du rez-de-chaussée Mme Navarre, en manteau, qui va vers Navarre, voit le complet neuf, toise son mari, est interdite.

Mme Navarre.– (choquée) Qu’est-ce qui se passe ?.. .. Quel démon te prend en ton minuit ?

Navarre.- (tirant des mains vers l’extérieur ses jambes de pantalon) Souhait muet du commandant. Je sais qu’il aimerait que je revête ma tenue de cérémonie.

Mme Navarre.– .. .. C’est quelqu’un que je connais ?.. … C’est cette Adjointe écologique ?

Navarre.– Celui à qui je veux plaire a du poil au menton, Mathilde.

Mme Navarre.– C'est ce que tu dis. Ne t’imagine pas que je vais lui laisser le champ libre. Je t’aurai à l’œil.

Navarre.- (à la caméra) Jalouse… ... Il y a longtemps que je n’avais goûté un tel délicieux bonbon acidulé… … Qu'Emeline demande le divorce, j’admire. C’est un caractère.

Navarre ferme la porte.

 

Scène 3. Chez Henri et Prisca.

Du dehors, entrent dans l’entrée Mme Navarre, Navarre. Les accueillent Henri, Prisca, qui a ôté son tablier. Entre du couloir Emeline.

Mme Navarre.- (allant vers Emeline, elles s’étreignent) Mon Emeline.

Emeline va vers son père, hésite.

Navarre.- (lui ouvrant les bras) Heureuse rescapée des guerres conjugales.

Prisca.– Papa. (Ils s’étreignent)

Henri ouvre un magnum de champagne.

Henri.– (appelant) Prisca. Belle famille, s’il vous plaît.

Tous prennent place autour de la table basse. Henri remplit aux 2/3 les flûtes.

Henri.– En tant qu’hôte, j’aimerais porter un toast. Salomon a fait le portrait de la femme parfaite. (il lève le verre vers Prisca) Je veux faire, moi, le portrait de la femme plus que parfaite.

Tous sourient vers Prisca.

Prisca.- (fâchée) C’est quoi, ces insanités ?.. ..(à tous) Ne l’écoutez pas. Ca le prend toujours à midi.

Henri.- (à Navarre) Vous avez mal éduqué votre fille, mon beau-père. Elle est toujours à me couper, quand je parle.

Navarre.– (ne comprenant pas) Ce n’est pas dans ses habitudes.

Henri.– Détrompez-vous. Je ne peux pas terminer une phrase.

Navarre.– (de même) Ecoutez. Jusqu’à preuve du contraire.

Henri.- (étendant la main vers Navarre) Parions.

Navarre.- (étendant la sienne) Parions.

Henri.– Si, avant 5 minutes, Prisca m’interrompt, je lui offre un diamant de 25 carats, taillé en diamant à 58 facettes, dussé-je faire un emprunt remboursable sur 25 ans. ..(Navarre hésitant) ..Qu’est-ce que vous risquez ? Si je perds, votre fille gagne.

Navarre.- (souriant tout d’un coup) Pari tenu.

Henri.- (levant sa flûte) Je mettrai en avant celle qui se met toujours à l’écart.

Prisca.- (fort) Henri.

Henri ouvre les mains vers Navarre.

Navarre.- (à Prisca) Prisca. Ne mets pas ton mari sur la paille.

Prisca pose son verre, quitte la salle de séjour, en claquant la porte, mais pas trop fort. On devine qu’elle revient, elle rouvre la porte, et la referme doucement.

Henri.- Comment énumérerais-je toutes ses qualités ? .. … .. ...Quel ami est plus mon ami qu’elle ? Autant elle est prête à m’encourager et à m’applaudir, autant elle l’est à me désapprouver et me contredire. Quel ami en ferait autant ? .. ..Est meilleure épouse qu’elle ? Bien qu’elle voie son mari tous les jours, jamais un seul instant elle ne se montre à son égard lasse ou excédée, mais toujours, elle lui témoigne déférence et respect. Quel homme peut en dire autant de sa femme ?.. .. A plus le sens du beau qu’elle ? Malgré les discordances de style et d’époque, elle habille son logis, malgré les excès de la mode, elle s’habille elle-même, habille son mari avec un goût, qui enchante l’œil et charme l’esprit : n’est-ce pas, pour une femme, l’art suprême ? .. .. Fait une cuisine plus délicieuse qu’elle ? De sa rascasse au coulis de tomates, poivrons, fenouil et oignons, à sa croustade aux reinettes, humectée de graisse d’oie, qui ne connaît pas ses merveilles ? Il y a mieux que cuisine de cuisinier, c’est cuisine de cuisinière.... ..Est plus soigneuse de son ménage ? Qu’un ménage ne soit pas fait, la malpropreté déshonore la femme, le mari, les amis. Ici tout brille et étincelle comme un Palais des Glaces… ... Infirmière, enfin : qui sait mieux que ses parents comment elle exerce son métier ?... .. Maîtresse bref en tout, et amante par-dessus le marché : qui le sait mieux que son mari ? (il lève son verre) Belle famille, au parangon des femmes.

Navarre.-(prenant le verre de champagne de Prisca, allant à la porte, et appelant) Prisca.

Entre Prisca.Tout le monde lève le verre vers elle.

Prisca.- (posant son verre, fusillant Henri du regard) Toujours à tout gâcher. Toujours à en rajouter et renchérir. Tu veux finir par nous porter la guigne?

Navarre.- (à Prisca) Il est temps que la bonté soit à la mode. Le cynisme a eu trop longtemps la cote d’enfer. Je donne raison à Henri.

Emeline.- (levant son verre à Prisca) Comme sont les plus beaux trésors sont les trésors cachés, la bonté cachée est la plus belle.

Mme Navarre.- (levant son verre) On humiliait l’humilité. Que l’humilité humblement triomphe.

Prisca.- (les larmes aux yeux) Vous plombez mon cercueil ? Vous me rendez les derniers devoirs? .. .. Le seul amour que vous puissiez me porter, c’est de me laisser où j’étais.(priant, joignant les mains) J’ai choisi la meilleure place, celle derrière vous, aimez-moi, ne me l’ôtez pas !. ..(levant son verre à Henri) Je récuse le toast de mon mari, par contre nous lui en devons tous un .. .. Levons notre verre à notre inventeur. Avant lui, nous étions vacarme discordant, il est arrivé, et voilà que notre choeur trouve un bel unisson. A Henri.

Tous (sauf Henri) A Henri.

Henri.- (les coupant) A tous !

Tous.- (levant leur verre) A tous ! (Ils boivent)

Prisca.- Mon four !

Elle sort en courant.

Henri.- (avec cérémonie, il place tout le monde) Menu : cassoulet ! Non pas celui de Carcassonne, ni celui de Castelnaudary, ni celui de Toulouse, mais celui de Prisca : cuissots d’oie confits, porc frais, jarret de porc, couennes fraîches, épaules d’agneau, saucisses de Toulouse. (prenant la bouteille de vin rouge et l'ouvrant) Un Graves bien sûr.

Entre Prisca à pas pressés, portant la terrine fumante, et la posant à table.

Prisca.– La seule chose qu’il faut désarmer au monde, c’est l’appétit.

Tous rient et applaudissent, Prisca commence à servir le cassoulet, et Henri le vin.