La revanche de la vieille fille.
Scénario.
Synopsis
Un adjoint au Maire, pour la caser, projette de marier sa fille aînée, déjà d’un certain âge, bâtie comme un déménageur, à un avocat, contre intéressement à ses affaires. L’arrivée d’un tiers, susceptible, ombrageux, bouleverse le projet.
Personnages
1. Mr Navarre, Adjoint au Maire, chargé des Jardins et des Cimetières
2. Mme Navarre, sa femme
3. Prisca, sa fille aînée
4. Emeline, sa seconde fille
5. Ludovic, interne, amoureux d’Emeline
6. Henri Willingen, chercheur CDD
7. Mr de Comminges, son chef de travaux
8. Maître Cox, avocat Ernest, collègue d’Henri
Divers : 5 collègues d’Henri, commerçante en jouets, juge, avocat de Mr de Comminges, assistance publique du tribunal, passants, 2 agents de police dont une femme.
La scène se passe à Toulouse.
Générique
Du ciel, vue d’approche de haut de l’agglomération de Toulouse, puis, de la façade du Capitole, puis de l’arrière du Capitole. Du porche, sort une fourgonnette de la Ville, qui est suivie jusque dans le quartier St Etienne, où elle se gare devant une vieille et noble maison de deux étages. A sa hauteur, de la fourgonnette, on voit en sortir de Serres, en bleu de la Ville, qui extrait par la porte arrière, un lavabo neuf avec ses accessoires, et une caisse à outils. De Serres passe la porte grillagée, le piètre jardin planté d’un vieux rosier fleuri de roses blanches, monte l’escalier, sonne trois coups, s’impatiente, sonne de nouveau trois coups. Ouvre Navarre, vêtu d’un vieux complet usé, aux pantalons trop courts, coiffé d’un béret troué de deux trous de mites. Navarre s’incline, ouvre grand la porte et fait signe d’entrer.
Navarre.– Mr de Serres.
De Serres.- (sèchement) Mr l’Adjoint.
De Serres entre. Navarre ferme sur lui la porte.
Acte I
Séquence 1
Scène 1. Le petit déjeuner de de Serres.
Le grand salon, meublé de meubles anciens toulousains. Entre de Serres, qui pose sur le Chiraz, au milieu du salon lavabo et boîte à outils. Il va, vient, sans gêne, touche des objets, les regarde. Entre Navarre, avec le plateau d’un petit déjeuner complet, journal, cigarettes, briquet, cendrier.
Navarre.- (empressé, posant son plateau sur la table, au bout) Mr de Serres. Je vous en prie.
De Serres s’asseoit. Navarre le sert en café, déplie le journal, pose les cigarettes et le briquet.
Navarre.– Que votre appétit fasse bon accueil à ces humbles hôtes.
De Serres grogne. Navarre, en s’inclinant, à reculons va dans son bureau, dont il ferme sur lui la porte. De Serres boit, mange, ouvre le journal, fume sans gêne.
De Serres.- (à la caméra) Un Adjoint au Maire, que nous imaginons, nous ouvriers municipaux, adonné aux plus divines activités, ne sommes-nous pas fondés, lorsque l’occasion s’en offre, d’étudier ce demi-dieu chez lui ?
Scène 2 : Survient Mme Navarre.
Par la porte du couloir, entre Mme Navarre, qui, sur le moment, n’aperçoit pas de Serres.
De Serres.- (à la caméra) L’épouse du demi-dieu s’offre d’elle-même à l’observation.
Mme Navarre aperçoit de Serres. Elle se reprend, noue ses mains devant sa poitrine.
Mme Navarre.- (à la caméra) Cette fois au salon.
Elle va vers de Serres.
Mme Navarre.– Bonjour.
De Serres.- (en fumant, sans lever les yeux de son journal) Jour.
Mme Navarre.– Je vous demande pardon, vous n’avez pas vu mon mari ?
De Serres.- (à la caméra) La femme d’officier me prend pour son ordonnance. (à voix forte) Je vous demande pardon, vous n’avez pas vu mon mari ?
La voix de Navarre.- (agacé) Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Mme Navarre.– Vous voulez bien dire à mon mari que j’aimerais lui parler ?
De Serres.- (à voix forte) Vous voulez bien dire à mon mari que j’aimerais lui parler ?
La voix de Navarre.– J’arrive.
De Serres.- (à voix forte à Mme Navarre) J’arrive.
Navarre sort de son bureau. De Serres, cigarette à la bouche, journal en mains, fait mine de se lever, mais reste plié en Z.
Navarre.– (lui faisant signe de se rasseoir) Nous sommes chez nous après vous, Mr de Serres. Je vous en prie.
Navarre entraîne Mme Navarre, devant le battant de la porte ouvert. Dans le fond, on voit de Serres déjeuner.
Mme Navarre.- (à voix basse, lui montrant son complet) Tu n’as pas honte ?
Navarre.– (hilare) Tu préfères mon 3ème plus vieux ? Dont la braguette ne s’ouvre plus ? Ou mon 2ème, si usé qu’on dirait du papier de soie, on voit ma vieille chair rose à travers ? Ou celui de notre mariage, non plus gris souris, mais jaune pisseux ?.. .. Même usure dessous que dessus... .. (agacé) Oui ?
Mme Navarre.- (montrant le couloir, à voix basse) On ne pourrait pas ?
Derrière eux, de Serres, tournant vers eux un visage froncé, fait glisser son plateau sur la table, et cigarette au bec, journal en mains, s’assied sur une chaise qui leur tourne le dos.
Navarre.- (à voix basse) Tu vois comme tu le blesses avec tes apartés. Parle haut. (haut) De quoi s’agit-il ?
Mme Navarre.- (bas) Tu as parlé à Emeline ?
Navarre.- (bas) Je te dis de parler à voix haute. (haut) Qu’est-ce qu’elle a fait ?
Mme Navarre.- (parlant à voix un peu plus haute, mais assez basse pour que de Serres ne puisse entendre qu’indistinctement) Elle t’a réveillé cette nuit ?
Navarre.- (parlant de la même voix) Je travaille, moi. J’use mes forces, le jour.
Mme Navarre.– Elle sèche ses cours, danse des nuits entières avec son accordéoniste, et tu ne lui dis rien ?
Navarre.– Une fois pour toutes, pourquoi crois-tu qu’elle est inscrite en Faculté de Médecine ? Pour faire des études? Ou pour être parmi ceux qui en font ? .. .. Et moi, je te dis qu’elle sait déjà avec quel fils de famille elle se mariera, dans quelle robe de quel couturier, qui elle invitera pour son lunch, qui pour son repas de noces, quel château elle se fera construire et dans quel quartier : je donne ma tête chauve à couper, qu’elle a la partition de son mariage entière dans la tête. Ne peut-elle pas en attendant se donner un peu de bon temps ?.. .. Ce ne sont pas les frasques de la plus jeune qui me tracassent, ce sont celles que ne fait pas l’aînée.
De Serres dit oh la la, met tout sur son plateau, et cigarette au bec, glisse le tout vers l’autre bout de la table.
Navarre.- (se précipitant vers de Serres) Je sais, Monsieur de Serres. Ces apartés sont d’une goujaterie rare.
De Serres.- (grognant ) Est-ce que je dis quelque chose ?
Navarre.– Vous nous avez fait la leçon sans la faire. (à Mme Navarre, haut, tout en jetant un coup d’œil à de Serres) .. .. .. . Tu ne peux savoir comme ça me pique au vif que cette chose à plaire, qu’est en principe ma fille, ne plaise à aucun garçon. ... .. Vendanges tardives, soit ! Mais c’est la dernière limite. Il est temps de donner du sécateur. .. J’ai trouvé un prétendant éventuel : Maître Cox, notre avocat.
Mme Navarre .- (parlant à mi-voix, de façon que de Serres ne l’entende qu’indistinctement) Maître Cox laisse Prisca parfaitement indifférente.
Navarre.– J’ai intéressé Maître Cox à ce mariage, figure-toi.. ... Je lui ai dit aussi que Prisca a une petite inclination pour lui.
Mme Navarre.– (avec véhémence) Mais c’est faux.
Navarre.– Jusqu’ici. A supposer qu’elle n’éprouve rien pour Maître Cox, ni Maître Cox pour elle, qu’en sais-tu, lorsqu’ils seront à table face à face samedi dans trois semaines
Mme Navarre.– Tu l’as invité ?
Navarre.– J’ai le droit ? .. ..si Maître Cox ne se laissera pas aller à vérifier du coin de l’oeil, si Prisca porte un oeil sur lui ? Si, froissé de voir qu’elle ne lui porte aucune attention, il ne désirera pas en susciter une ? .. ..Si l’intrigue tourne court, à qui aurai-je nui ?
De Serres.- (agacé, se levant soudain, fort) Ca suffit.
Navarre.- (se précipitant, suppliant) Monsieur de Serres !
De Serres.– Vous m’avez fait venir pour faire un certain travail. Je vais faire ce travail.
Navarre. - Monsieur de Serres
De Serres.– Je vais travailler, que ça vous plaise ou non.
De Serres sort, avec sa boîte à outils et son lavabo
Navarre.- (furieux, allant droit sur Mme Navarre) En me dominant comme une bête, je me subordonne à ce subalterne. De cette facture salée, tu ne peux pas payer ton écot ?
Mme Navarre.- .. ..Que vas-tu t’échiner à besogner dans la malhonnêteté, Jean-Baptiste ?
Navarre.- Toutes ces réunions le soir, à quoi le Maire nous oblige, je m’en rembourse par le travail, que de Serres me fait. Ce n’est pas de la malhonnêteté, c’est de l’honnêteté.
Mme Navarre.- Est-ce que tu te rends compte que tu laisses ce Mr de Serres avoir barre sur nous ?
Navarre.– Oui. A dépenser, comme on a le geste large et généreux, à gagner comme on a le geste petit et étroit. La dépense est toujours honnête, mais quel gain n’est pas honteux. … ... Tu as eu toujours les mains propres : j’entends désormais que tu ailles au charbon. Si tu me respectes, j’exige qu’à partir de maintenant, tu respectes aussi de Serres.
Mme Navarre.– Ta femme passe pour toi après un de tes ouvriers ? C’est bien.
Sort Mme Navarre, froissée, puis Navarre en colère, qui serre les poings, et rentre dans son bureau, en claquant la porte.
Scène 3 : A la cuisine, Emeline et Prisca, puis Mme Navarre, puis Navarre.
Une grande et belle cuisine, à l’ancienne. Contre le mur, une étroite desserte, qui porte une très vieille machine à écrire, accolée d’une vieille chaise. Prisca fait la vaisselle. Sur la table, un petit déjeuner prêt attend. Entre Emeline, en peignoir de soie, le visage défait, s’essuyant les yeux rougis de larmes.
Prisca.- (allant vivement vers Emeline, elle tient les gants de caoutchouc écartés pour ne pas la mouiller) Emeline.
Emeline.- (la tête dans le cou de Prisca) Tu ne peux pas savoir comme il me fait souffrir.
Prisca pousse doucement Emeline vers la chaise, l’asseoit, s’agenouille, ôte le gant droit, essuie les yeux d’Emeline, se relève, la sert de café et de lait, lui fait une tartine de beurre sur la moitié en longueur d’une ficelle, la lui met en main. Emeline mange bientôt avec appétit.
Mme Navarre entre, froissée, s’adosse contre le mur.
Mme Navarre.– La femme la plus modeste n’est-elle pas maîtresse chez elle? Ce Mr de Serres n’use avec moi que d’insolence.
Emeline.– Si devant un subordonné, Maman, tu fais la subordonnée, il ne faut pas s’étonner que le subordonné fasse avec toi le supérieur.
Mme Navarre.- Votre père m’a sommé d’avoir pour lui des égards.
Emeline.– Tu sais très bien te défendre contre papa, quand tu veux, Maman.
Mme Navarre.- C’est ce que tu crois.
Entre Navarre, qui voit sa femme pleurant.
Navarre.– .. .. La seule chose que je demande à votre mère, c’est de prêter à un ouvrier un petit peu de considération... .. Que croit-elle qu’elle a de plus qu’un de Serres ? Si l’on met en balance, sa culture à elle, futile et vaine, qui ne sert qu’à se pavaner, et le savoir technique de de Serres, pratique, utile, qui pousse à l’action positive, de quel côté croit-elle que penchera la balance ?
Mme Navarre.- .. .. Si je ne suis plus ici comme ta femme, ne vaut-il pas mieux que je sois ailleurs ?
Navarre ne disant rien, sort Mme Navarre, pleurant.
Prisca.- (alarmée) Maman ! (elle sort à sa suite)
Emeline fait un pas pour suivre Prisca.
Navarre.- (à Emeline) Laisse les enfiler les perles ensemble !.. .. Emeline. Dieu sait si t’est largement ouverte, dans un beau quartier, une boutique sélecte d’articles de premier choix. Or tu sembles t’acharner à t’approvisionner dans Dieu sait quel bric à brac de fin fond de cité.
Emeline.- .. .. Je souffre trop pour n’être pas à la veille de la guérison Papa.
Navarre.– La tête a toujours été chez toi le chef du corps, je le savais. Je me tais.
Navarre serre le bras d’Emeline. Emeline sort. Entre Prisca, s’essuyant les yeux avec mouchoir bien mouillé.
Prisca.- Maman est partie, papa.
Navarre.– (riant) Partie ? Et comment partie ?.. .. Avec quoi ? Sa valise ? Son sac à main ?
Prisca.- Son sac à main.
Navarre.- Qu’un soleil riant fasse place à cette méchante pluie... .. Dans son sac à main, elle a un antiseptique miracle contre les blessures d’amour-propre. Quand ta mère torture son porte-monnaie, elle souffre déjà moins. Ce soir, son porte-monnaie sera exsangue, mais sa santé se portera comme un charme. En plus, elle aura acheté des bricoles, qui me mettront en rage, ce qui achèvera de la rétablir tout à fait. .. Je parie qu’à cette heure, elle se porte déjà mieux.
Prisca renifle, se mouche, essuie ses yeux, range la vaisselle, va dans le réduit, sort chiffon à poussière et aspirateur.
Navarre.-... D’après ce que je vois, ta compagnie républicaine de sécurité va nettoyer mon quartier?
Prisca.- Il faut.
Navarre.– Passe à tabac tout ce que tu voudras, ma fille, mais veuille ne pas toucher même du bout de l’ongle un seul de mes papiers. Ils sont sous ma haute protection.
Prisca.- Je ferai attention.
Sortent Prisca, puis Navarre.
Scène 4. On sonne, c’est Ludovic.
Dans le bureau de Navarre, Prisca, seule, époussetant, sous la surveillance pointilleuse de Navarre. On sonne. Navarre va ouvrir. Emeline, en robe de chambre, entre en courant.
Emeline.- Prisca. C’est Ludovic. .. Sois gentille, sois ma soeur portière.Va lui dire que mon culte n’est pas ouvert aux fidèles le samedi matin.
Prisca.- (la priant) Ne me fais pas éconduire un amoureux malheureux, Emeline.
Emeline.– (agacée) Quelle idiote tu fais.
Entre Navarre.
Navarre.- (à Emeline, montrant derrière lui) Il y a là un Ludovic de Montréjean.
Emeline.– Je sais.
Navarre.– Est-ce que ce ne serait pas ce fameux Ludovic de Montréjean, qui est sorti major au concours d’internat ?
Emeline.– Maigrichon. Myope. C’est lui.
Navarre.– Ma fille remarquée par quelqu’un d’aussi remarquable. .. .. Ton Ludovic de Montréjean serait-il habilité à faire des ordonnances et remplir des feuilles de maladie ?
Emeline.- Il ne fait que ça.
Navarre.- Crois-tu qu’il accepterait de réassortir la pharmacie familiale, et remplir la feuille de maladie afférente ?
Emeline.- Il ne rêve que d’une chose, te faire plaisir...(rappelant Navarre) .. Ne le blesse pas. Ne lui paie pas le prix de la consultation.
Navarre.- Je lui proposerai de le payer, il refusera. J’insisterai, il insistera. Je le mettrai finalement dans un tel embarras, que ce sera un effet de ma grande âme de ne pas le payer.
Emeline.- (riant) Bien.
Sort Navarre. On le suit dans le couloir. Au travers de la porte vitrée, on voit dans le salon Navarre parlementer avec un Ludovic, habillé tout à fait communément, qui en souriant, sort de sa poche deux carnets à souches, remplit une ordonnance et une feuille de maladie. Navarre, à reculons, ouvre la porte, Ludovic le suit.
Navarre.- (à Ludovic, avec drôlerie) Docte docteur ! Vous êtes dans nos sociétés égalitaires, les derniers hommes de qualité, (il fait le geste de palper de ses doigts) et de quantité. (Ludovic éclate de rire ; Emeline apparaît , emmenant par la main Prisca ; Navarre s’inclinant) Quel honneur ne m’a pas fait la visite d’un tel homme d’honneur, qui touche tant d’honoraires. (Ludovic rit) .. .. Votre nez délicat préfère, je suppose, (montrant Emeline) le parfum délicat de la rose, à la puanteur fétide de ma marguerite. (s’inclinant) J’ai été honoré.
Ludovic.– (s’inclinant, riant). Et moi, enchanté.
Navarre sort.
Ludovic.- (à Emeline) Puisse l’accueil du père être de bon augure pour celui de la fille..
Emeline.– Mon père et moi nous avons des entrées séparées, figurez-vous.
Silence. Ludovic observe Emeline.
Ludovic.– Le temps n’est pas au beau, à ce que je vois.
Emeline.- Vous préfèreriez que je tende, derrière ma scène, une belle toile de fond factice, avec un beau ciel bleu ?
Ludovic.–Non, non.. C’est pour moi un honneur de vous trouver en votre naturel.
Silence. Ludovic recule.
Ludovic.- (timidement) .. .. Est-ce que j’aurais le plaisir de vous conduire à la Fac ?
Emeline.– Je ne sors pas ce matin. J’ai dansé toute la nuit. ..Vous savez quel va être mon programme ? Fermer soigneusement mes volets, me coucher, me border, et me conter des histoires. .. (partant, se retournant) Voulez-vous demander à Véronique Graulhat de me passer lundi ses cours ?
Ludovic.- Je n’y manquerai pas…
Silence. Ludovic reculant, Emeline partant.
Ludovic.- (timidement) .. .. Est-ce que je peux espérer vous revoir bientôt ?
Emeline.– Le passé et le présent ne sont-ils pas déjà assez débités en tronçons ? Ne pouvez-vous laisser à l’avenir les arbres sur pied ?
Ludovic.- Voilà ce que j’aime en vous. La vie est pour vous un impromptu perpétuel. (Emeline lui faisant un salut, il recule) Je ne vous fatigue pas plus longtemps. Au revoir
Emeline et Prisca.– Au revoir.
Ludovic sort.
Prisca.- .. .. Aimer et être aimée, d’un côté, et de l’autre, laisser vous aimer quelqu’un que vous n’aimez pas, est-ce que ce n’est pas inhumain ?
Emeline.- .. ..Et si ça rentre dans sa délectation de se ronger les sangs ? .. .. Il place son attente en espérant qu’un jour, il touchera des dividendes. Pourquoi, le priverai-je de son espoir ? .. ..Et moi, en me privant de l’en priver, pourquoi me priverais-je d’une poire pour ma soif ?.. .. (faisant une révérence ironique à Prisca) Soigner tout en ne guérissant pas, tel est l’art du médecin, Mademoiselle l’infirmière.
Sort Emeline, puis Prisca.
Scène 5. Navarre, Prisca.
Navarre monte l’escalier vers le premier étage. Sonne le téléphone, on entend Prisca qui répond. Navarre se penche, attend. Prisca apparaît.
Prisca.– Maman reste chez sa sœur quelques jours.
Navarre.– Grand bien me fasse.
Navarre continue de monter l’escalier.
Scène 6. Navarre, de Serres.
Le couloir du premier. Navarre, sur le seuil du cabinet de toilette dont la porte est grande ouverte, admire de Serres travailler un tube de cuivre au chalumeau.
Navarre.- (joignant les mains) Quels magiciens ! Qui savez nettoyer deux tubes de cuivre à la laine d’acier, allumer le chalumeau, au chalumeau chauffer les deux tubes, à leur interstice présenter la baguette d’étain, la faire fondre. Vous êtes aujourd’hui nos derniers artistes...
De Serres.- (à la caméra) Quel âne. Non, mais, quel âne.
De Serres se lève. Navarre le regarde.
De Serres. - (haut, méchant) Eh bien, quoi. Il est neuf heures. C’est l’heure de la pause.
Navarre.- Bien sûr.
Navarre descend en courant l’escalier, revient avec un plateau, portant une bouteille de vieux Bordeaux, un en-cas, des cigarettes, un cendrier, qu’il pose sur une desserte du couloir, à côté de laquelle se trouve une chaise médaillon qu’il avance.
Navarre.– Je vous en prie.
De Serres.- (se servant de vin, tirant une cigarette du paquet, fumant, faisant deux pas, puis se retournant) Qu’est-ce que je voulais dire ?
Navarre.- (revenant, vivement) Dites. Veuillez.
De Serres.– Et puis non.
Navarre.– Mr de Serres. Ne vous ai-je pas donné des acomptes de mon dévouement ?
De Serres.- L’expérience m’a appris qu’à un supérieur, il ne faut pas dire trop ce qu’on pense.
Navarre.- Je ne me reconnais pas dans votre portrait, Mr de Serres..
De Serres.- (méchant) En étant d’astreinte deux dimanches d’élections, je m’étais constitué une petite épargne de quatre jours de congé. Vous m’aviez demandé de venir travailler chez vous aujourd’hui. Or, j’avais justement l’intention de dépenser un de ces quatre jours aujourd’hui.
Navarre.– Non seulement vous ne l’avez pas pris, mais encore vous travaillez chez moi. Double ennui, double charge. Il est juste que je vous dédommage doublement. Un dimanche compte double : je double le double. Vous n’avez pas à présent une épargne de quatre jours, mais de huit. Ca vous va?
De Serres.- C’est vous, le chef.
Navarre.- Pour vous remercier de votre gentillesse, je vous accorde aussi lundi, aux frais de la Ville..
De Serres.– C’est qui commandez.
Navarre.- .. .. Je fatigue votre temps de repos par le travail d’écouter mes bavardages. J’ai honte, Mr de Serres.
Sort Navarre.
De Serres.- (haut, faisant deux flexions sur ses jambes) Compressibilité. Flexibilité. Quelle andouille, non mais quelle andouille..
Il se promène dans le couloir, son verre à la main, sa cigarette dans l’autre, regardant les tableaux.
Séquence 2.
Scène 1. Entrée en scène d’Henri Willingen.
S’envolant de la maison des Navarre, survolant Toulouse, on se dirige vers le pôle industriel de la ville, on atterrit en face du Centre de Recherches de la Cristallographie, on y pénètre par l’entrée, on suit le couloir jusqu’à une certaine distance de l’entrée de la salle de réunion, laquelle est en verre. Devant cette entrée, patientent 5 chercheurs, dossier en mains, qui bavardent entre eux. Arrive Henri Willingen, en chemise rouge dernier bouton ouvert, veste gris clair, pantalon noir, lui aussi dossier en main ; il s’approche des 5 chercheurs, les salue en s’inclinant avec cérémonie, eux en s’inclinant le saluent à leur tour. Puis, Henri, s’écartant, se trouve posté près de la porte. Vue sur une porte non loin, où est inscrit : Mr de Comminges, directeur de recherches. Cette porte s’ouvre, en sort Mr de Comminges, qui va vers les chercheurs, passe devant eux tournés vers lui, sans les saluer. Au moment où il s’approche d’Henri, on voit Henri s’incliner, dire Bonjour Monsieur, mais Mr de Comminges, sans lui jeter un regard, ni dire un mot, la tête droit devant lui, entre dans la salle. Froissé, Henri le regarde d’un sourcil froncé. Les cinq chercheurs entrent, en le regardant en riant. Du dehors, à travers la paroi en verre de la salle, on voit Mr de Comminges s’asseoir au bout de la table, les six chercheurs autour ; Mr de Comminges ouvrir sa chemise, consulter ses dossiers, donner la parole aux cinq chercheurs tout à tour, qui s’adressent à Henri, la donner à Henri, qui intervient un peu plus longtemps ; prendre la parole lui-même, lever la séance, ranger ses dossiers dans sa chemise ; les cinq chercheurs sortir de la salle, rester non loin de la porte, comme ils étaient à l’entrée, et Henri rester à côté de la porte, comme précédemment ; Mr de Comminges sortir à son tour, Henri s’incliner à son passage, dire : Au revoir, Monsieur, Mr de Comminges , la tête droit devant lui comme précédemment, passer sans lui jeter un regard, ni dire un mot, et disparaître dans son bureau. Henri regarde la porte de Mr de Comminges, furieux, ses collègues qui l’observent rient largement, puis tous les six disparaissent dans le Centre. Henri se retourne deux fois, le visage colérique vers la porte de Mr de Comminges.
Scène 2. Henri et Mr de Comminges, Avenue Alsace-Lorraine.
Samedi, grand soleil. Sur le trottoir, parmi les passants qui avancent, on aperçoit Henri, portant dans des sachets ses courses du dimanche. Puis, nous sommes lui, et nous avançons dans le même sens que lui. Au loin, parmi les passants qu’il croise, on aperçoit Mr de Comminges ; on se fixe sur lui, on le regarde s’approcher, on le voit voir Henri, puis remettre sa tête droite. Puis, nous sommes un peu en arrière de Mr Comminges, avançant dans son sens, Mr de Comminges de dos restant dans le champ : nous voyons arriver vers nous Henri, avec ses sachets, ne pas quitter Mr de Comminges des yeux, s’incliner, dire : Bonjour, Monsieur, Mr de Comminges passer sans saluer ni rien, en gardant la tête droit devant lui. Puis, nous tournant de nouveau dans le sens de marche d’Henri, nous voyons Henri faire quelques pas, se tourner, suivre des yeux Mr de Comminges le sourcil froncé, prendre les jambes à son cou, dans le même sens que Mr de Comminges. Nous nous retournons pour le suivre, nous le voyons dépasser Mr de Comminges largement, faire demi-tour, remonter vers Mr de Comminges comme précédemment, le fixer des yeux, un peu avant qu’il le croise s’incliner à nouveau, lui dire : Bonjour, Monsieur, Mr de Comminges, comme précédemment, ne pas le saluer ni rien, et passer la tête droite. Fou furieux, sans tergiverser, Henri dépose ses courses sur le trottoir, rattrape Mr de Comminges, se place devant lui, à le toucher.
Henri.– Monsieur. Je suis Henri Willingen, un de vos chercheurs. A moins d’être votre jumeau ou votre sosie, vous êtes Mr de Comminges, mon directeur de recherches. J’ai eu l’honneur de vous saluer tout à l’heure, quand je vous ai croisé. Il m’a semblé que vous n’avez pas répondu à mon salut.
Mr de Comminges, ignorant Henri, détourne la tête et veut continuer son chemin, mais Henri le rattrape, le saisit par les revers, approche son visage du visage de Mr de Comminges.
Henri.- Faut-il que je me zoome pour que vous me voyiez ?
Mais Mr de Comminges, tire son visage à droite, pour éviter à avoir à regarder Henri.
Henri.- (approchant son visage de celui de Mr de Comminges) En plus d’être aveugle, vous êtes sourd ? Je vous somme de me présenter sur le champ vos salutations.
Mr de Comminges tire son visage à droite, en faisant une mine dégoûtée. Henri se met à le secouer comme un prunier. Nous envolant, on voit la scène de haut, Henri secouer Mr de Comminges, l’agonir d’injures, un cercle de curieux se former autour d’eux, une agente et un agent de police intervenir, l’agente le ceinturant arracher Henri de Mr de Comminges, qui se rajustant, quitte les lieux. Henri cherche à s’échapper des mains de l’agente pour courir après Mr de Comminges, mais il est rattrapé par elle, ceinturé de nouveau. Il va à ses sachets, les reprend en main, veut à nouveau courir après Mr de Comminges, mais l’agente l’arrête et du bras lui indique le sens opposé. Henri, finalement, s’en va, se retournant deux fois, l’air furieux.
Scène 3. Devant la maison où habite Henri.
15 jours plus tard. Le temps a changé, est couvert. Fin d’après-midi. Quartier St Cyprien, une vieille maison en briques, très étroite. Henri rentre du travail, sac sur le dos comme en ont les jeunes gens, ouvre la porte. On entre avec lui. On le voit détacher de sa boîte à lettres une lettre jaune recommandée du Tribunal Correctionnel, monter l’étroit escalier, tout en décachetant la lettre, ouvrir chez lui, entrer, (au fond de son studio, suspendues au mur on distingue « les Marguerites Fanées »), poser son sac, lire la lettre
Henri.- (à voix haute lisant) .. ... « Cite à comparaître devant notre tribunal le sieur Henri Willingen, chercheur de son état, comme prévenu d’injures et de voies de fait, sur la voie publique, à l’encontre de Mr de Comminges, directeur de recherches » (fort) Le goujat.
On le voit dévaler les escaliers.
Scène 4. Dans le magasin de jouets.
Survolant, on voit Henri sortir de sa maison, entrer dans un magasin de jouets. On descend, on entre avec lui. La commerçante lui tend un pistolet à fléchettes à ventouse, ainsi qu’une fléchette à ventouse, Henri paie, les prend, sort.
Scène 5. Au Palais de Justice.
Survolant, par les rues on suit Henri, qui se rend au Palais de Justice, on le voit entrer, on entre avec lui. Il cherche le tableau des avocats du barreau, le trouve, arme son pistolet de sa fléchette à ventouse, se place à une certaine distance du tableau, le vise, met sa main gauche devant ses yeux, tire. Il s’approche. La fléchette à ventouse a atteint Maître Cox, Henri prend note mentale de son adresse, pose pistolet et fléchette au pied d’une colonne, sort .
Scène 6. Chez Maître Cox.
Survolant toujours, on voit Henri sortir en se pressant du Palais de Justice, on le suit dans une rue adjacente, il s’arrête devant une maison cossue, il en vérifie la plaque, sonne, entre. On le suit. La porte de l’étude s’ouvre, on voit dans le couloir Maître Cox aller au-devant d’Henri, lui faire signe d’entrer dans son bureau, puis par la porte vitrée du bureau, lui faire signe de s’asseoir. Henri lui tend la lettre recommandée, que l’avocat lit. On voit Henri commencer à mimer la scène du trottoir avec véhémence.
Scène 7. Au Tribunal Correctionnel.
8 jours plus tard. Beau temps avec quelques nuages. C’est le matin. On est face au Tribunal, on entre, monte l’escalier, s’arrête à une porte, qui comporte un hublot, par lequel on voit, entre Mr de Comminges et son avocat, Henri et le sien, le juge donner la parole à Maître Cox. On voit par le hublot Maître Cox commencer sa plaidoirie. On entre dans la salle.
Maître Cox.-“C’est à 18 ans, Monsieur le juge, que le législateur a fixé la responsabilité pénale : mon client présente, certes, tous les caractères sexuels de la maturité : mue de la voix, stabilisation de la taille et du poids, pilosité sur le menton et sur les joues : tel qu’il apparaît à l’oeil, l’ensemble paraît mûr. ...Mais, Monsieur le Juge, en matière humaine, quelle erreur est plus humaine que se fier en ses seuls sens ? L’âme, que l’on ne voit pas, de ce Goliath de corps, que l’on ne voit que trop, se trouve être un David. A l’âge même où l’âme titubante du garçonnet nécessitait la double béquille de son père et de sa mère pour assurer ses premiers pas, l’une des deux cannes vint à manquer. Henri Willingen n’avait pas achevé la 9ème année de sa vie, que son père achevait la dernière année de la sienne. Subitement, Monsieur le juge, d’un jour à l’autre, une des deux béquilles s’en vint à choir à celui qui ne savait pas encore marcher. Et voilà, d’un jour à l’autre, notre jeune âme boîteuse, pleine de rancoeur et de haine contre la moitié manquante de son appareil orthopédique... ..”
On jette un regard sur l’assistance, qui commence à sourire, sur le juge qui réprime un sourire, sur Mr de Comminges impassible, sur son avocat et sur Henri, qui froncent le sourcil.
Maître Cox.– Or Mr Freud nous a appris que pour ces jeunes handicapés de l’âme, tout homme de pouvoir devient le substitut du père absent. Mr de Comminges, supérieur hiérarchique d’Henri Willingen, l’a ignoré dans la rue, comme son père, par sa disparition, l’avait ignoré à ses 9 ans. En ne le reconnaissant pas, il a payé pour le père, qu’il n’avait pas connu… .. Le plaignant, monsieur le juge, se plaint d’injures et de voies de fait. Se plaint est bien grand mot. Monsieur de Comminges peut-il faire état d’une seule trace dont le prévenu aurait sur sa peau signé son acte ? La seule chose que l’inculpé a peut-être, par ses piques, un peu dégonflé, de son supérieur, c’est son enflure… ... Je conclus. Le prévenu, comme nous l’avons démontré, étant un mineur affectif, il est à l’âge où joue la présomption de non-discernement : il ne saurait donc être tenu pour reponsable de ses actes.
On jette un œil sur l’assistance qui rit franchement, sur le juge qui fait plus que sourire, sur Mr de Comminges impassible, son avocat qui a le sourcil de plus en plus froncé, enfin sur Henri qui lance sur Maître Cox des regards furibonds.
Maître Cox.– La seule chose, qui pourrait, à la rigueur, être prescrit à mon client, ce serait un traitement psychologique. Pourtant, à votre place, Monsieur le juge, je n’en ferais rien. Ne voyez-vous, par les rues et les places, toutes ces foules silencieuses ? Trop de crainte, trop de honte, trop d’autocensure bride trop de monde. La société n’est plus qu’une classe, les bras croisés, l’index sur la bouche, qui monte en rangs par deux, sous l’oeil sévère de la maîtresse. Que représente, pour une telle société bridée, un Henri Willingen ? Un abcès de fixation ! C’est le tempérament à l’emporte-pièce, comme peu d’hommes osent encore l’être. On le pique, stimulus, réflexe : il envoie une torgnole.
On jette un œil sur l’assistance hilare, sur l’avocat général et sur le juge qui rient jusqu’aux oreilles, sur Mr de Comminges impassible, sur son avocat qui a ses mains sur ses yeux, sur Henri furieux, qui se lève.
Henri.– Monsieur le Juge, je proteste.
Le Juge.– (le doigt pointé sur Henri) Si le prévenu dit encore un mot, c’est moi qui aurai le dernier(à Maître Cox) Concluez, Maître.
Maître Cox.- On le dégoupille, on ne compte pas jusqu’à 4, il explose. Et vous voudriez censurer un tel sociodrame vivant ? De cet autocuiseur sous pression qu’est la société, vous voudriez ôter l’une des rares soupapes ? Des êtres soupe-au-lait comme Henri Willingen ne sont-ils pas notre dernier théâtre libre?.... Pour toutes ces raisons, Monsieur le Juge, je vous demande de déclarer qu’il n’y a pas lieu de poursuivre l’instruction contre mon client, et de décider de clore l’affaire par un non-lieu.
Maître Cox regagne sa place. Le juge tape de son maillet.
Le Juge.– (avec un large sourire) Accusé levez-vous. Dans l’affaire qui oppose Mr de Comminges, directeur de recherches, à Mr Willingen, chercheur, je déclare que les charges relevées contre le prévenu n’apparaissent pas suffisantes, et décide l’acquittement pur et simple. La séance est levée.
Le juge se lève et sort. Henri se tourne vers Maître Cox. Maître Cox a disparu. On suit Henri : il se lance à la poursuite de Maître Cox dans le palais, s’arrête à la salle où chaque avocat a son casier, aperçoit Maître Cox au loin qui sort du palais, le suit. Dehors, il aperçoit Maître Cox qui passe le coin, au coin, Maître Cox entrer dans son étude. On voit Henri s’arrêter devant la porte : il a les poings fermés, comme s’il se préparait à un pugilat. Il entre.
Séquence 3. Chez Navarre.
Scène 1. Dans la cuisine.
Le même jour. La fin de l’après-midi. Navarre, dans son complet usé, le béret deux fois troué sur la tête, tape de deux doigts sur la vieille machine à écrire, pendant que Prisca repasse chemises et blouses, qu’au fur et à mesure, elle suspend à des cintres aux clés des éléments suspendus. Navarre pivote sur sa chaise et se tourne vers Prisca.
Navarre.– Même si ça t’agace, il faut que je te dise quelque chose que je t’ai tue. A la dernière visite que je lui ai faite, il a rougi comme un collégien, et m’a avoué en bredouillant, que sauf à me froisser, il avait un faible pour ma fille aînée. .. .. Ceci dit, après réflexion, mon Dieu, pourquoi pas ? Il n’est pas laid, il exerce une profession lucrative. C’est un parti comme un autre.
Prisca.- (les larmes lui venant aux yeux) Je m’attarde trop chez vous ?
Navarre.– Crois-tu que nous voulions garder ma fille pour fille de service jusqu’à la fin des temps ? Je sais que ta mère s’accommode de ton aide que trop... .. Pour te parler franchement, je t’avoue que l’aveu de Maître Cox m’a un peu consolé. J’ai apprécié qu’il t’apprécie. J’ai eu pour toi de la reconnaissance pour lui. .. .. Prisca ! Tu ne veux pas fonder une famille ?
Prisca.- Qu’irais-je en fonder, quand j’en ai déjà une ?
Navarre.- Dieu sait que tu es un réceptacle de belles qualités, Prisca. mais, ce que je ne supporte pas, c’est que, dans le service matrimonial, tu restes une perpétuelle sursitaire. … ... Il se trouve que quelqu’un s’offre pour te faire passer de 2ième classe de célibataire au grade de femme mariée. Est-ce un abus de pouvoir paternel, de te demander d’examiner au moins sa candidature ?..(Prisca se détourne et pleure) .. Enfin, Prisca ! Il faut être réaliste. Je ne veux pas t’offenser, mais sur ton marché à toi, c’est plutôt la pénurie. (agacé) Arrête de pleurer, à la fin. Tu ne peux pas savoir comme tu m’oxydes.
On sonne. Au moment où Prisca, posant son fer, allait pour ouvrir, surgit de Serres, tout ému, qui laisse la porte ouverte et montre du doigt quelqu’un derrière lui.
De Serres.- Il y a là une espèce de hobereau, qui m’enjoint comme à son ordonnance, de vous l’annoncer comme un messager de Maître Cox. La façon qu’il a eue de me traiter en serf ne m’a pas plu du tout..
Navarre.- Nous allons lui décapiter ses grands airs, Monsieur de Serres. Introduisez le ci-devant parmi notre peuple de torchons et de casseroles ?
De Serres.- (par la porte) Psst ! (il indique du pouce la cuisine)
Entre Henri Willingen.
Henri.- (s’arrêtant sur le seuil, et découvrant qu’on l’introduit dans la cuisine) Mille pardons. Je force votre privé.
Navarre.- (rappelant Henri) Hep ! L’office est ouvert au public. Je tiens cuisine ouverte.
Henri revient, entre dans la cuisine, découvre la tenue négligée de Navarre.
Henri.– Mille pardons. Je vous surprends dans votre négligé. (Il va pour sortir)
Navarre.- (rappelant Henri) Hep. C’est ma tenue d’intérieur. Je suis en tenue domestique.
Henri.- (se retournant et revenant) Si votre tenue s’offre sans haut-le corps, je serais mal venu de m’en offusquer. .. ..Suis-je en présence de Monsieur Jean-Baptiste Navarre, dont Maître Cox s’honoraire d’être l’avocat ?
Navarre.- Vous l’êtes. Je suis lui.
Henri.– (s’inclinant) Je me présente : Henri Willingen, Alsacien.
Navarre.- (étudiant Henri) Pardonnez-moi, la question est peut-être un peu démodée, voire inconvenante : vous n’êtes pas Français ?
Henri.- Pourquoi ? Vous pas ?
Navarre.- Si ! Si ! Enfin ! Je crois. Si ! Tout de même ! Il y a indiqué sur ma carte d’identité : nationalité française.
Henri.- Vous ne vous sentez pas Français ?
Navarre.- Si ! Si ! Quoiqu’avec cette Europe. Enfin, si, peut-être un peu, par la langue du moins, quoiqu’elle ait bien dégénéré. Si ! Tout de même assez. A tout prendre, si, quand même.
Henri.- Si nous sommes Français tous les deux, pourquoi l’aurais-je précisé ? Je précise Alsacien pour me distinguer de vous. (s’inclinant) Ma personne vous ayant été présentée, permettez à cette personne de vous présenter ses civilités.
Navarre.- (à la caméra) Qui est-ce qui a pu m’édifier une bâtisse baroque pareille ?
Henri s’est tourné vers Prisca, attendant que Navarre la lui présente.
Navarre.- (pivotant , s’en apercevant) Ma fille aînée, Prisca.
Henri.- (à la caméra) Prisca ! Pristi, la belle pièce ! Le beau cheptel, tudieu! (haut, à Prisca) J’ai l’honneur, Madame, de vous présenter mes compliments.
Navarre.- (agacé) Mademoiselle. Bon, bon.
Prisca.- (s’inclinant, l’air sévère, à Henri) Merci.
Henri s’est tourné vers de Serres, attendant que Navarre le lui présente.
Navarre.- (pivotant, s’en apercevant) .. .. Ce Monsieur est Monsieur de Serres. Nous sommes tous les deux employés par la Municipalité.
De Serres.-(rectifiant) Sauf que Monsieur Navarre me domine dans le domaine dominant de la place et du salaire. Il est Adjoint au Maire, je ne suis que technicien d’entretien.
Navarre.- Monsieur de Serres sait bien que je n’en suis pas plus fier pour autant.
De Serres.- Monsieur Navarre sait bien que si peu fier qu’il soit, il n’en occupe pas moins sa place, et n’en touche pas moins son salaire.
Henri.- (à Navarre, les montrant tous les deux) Votre accointance est familiale ?
De Serres.- Monsieur Navarre n’a avec moi que des rapports de supérieur à subordonné. Monsieur l’Adjoint a affecté un de ses ouvriers à son domicile.
Navarre.- Je vous affecte chez moi peut-être, Mr de Serres, mais vous oubliez quelque chose, c’est que j’ai pour vous beaucoup d’affection.(à Henri) Veuillez avoir l’obligeance de traiter Monsieur de Serres comme quelqu’un de ma famille.
De Serres.- (donnant du poing sur le bras d’Henri) Salut, vieux.
Henri, choqué, tourne le dos résolument à de Serres, sans le saluer.
Navarre.- Vous ne saluez pas Monsieur de Serres ?
Henri.– Je ne suis pas venu demander à Monsieur le technicien d’entretien, de changer le joint de robinet de ma cuisine. L’entregent veut qu’on ignore ceux dont on n’a aucune raison de faire connaissance.
Navarre.- (à la caméra) Qui est-ce qui m’a bistourné un fil de fer tordu pareil ?
Prisca continue son repassage, sortant, revenant, comme si elle était tout à fait en dehors de la conversation.
Navarre.- (haut) C’est à quel sujet ?
Henri.– J’ai le regret, Monsieur, de vous faire part, qu’au grand regret de Maître Cox, l’aspect désavantageux de son nez lui interdit d’honorer votre invitation à dîner.
Navarre.– Il a eu un accident ? Eh bien, tant pis. Que voulez-vous que j’y fasse. (Il se retourne vers sa machine à écrire et tape de deux doigts)
Henri.– Justement, il n’a pas eu d’accident... .. Comme je suis le fauteur des troubles dont son nez souffre, je me suis offert à Maître Cox pour l’excuser et m’expliquer auprès de vous. Il a accepté.
Navarre.– (tout en tapant de deux doigts) … ... Ce sera long ?
Henri.– (hésitant) .. ..Ce ne sera pas tellement court.
Navarre.- Vous ne pouvez pas prendre une traverse ?
Henri.– Je tiens à ce que vous jugiez de la responsabilité de chacun, en pleine connaissance de cause... … (se lançant) Il y a 3 semaines..
Navarre.– 3 semaines !
Henri.– .. .. Oui ?
Navarre.– 3 semaines, c’est bien, je m’en voudrais de les allonger. . .. Allez. Allez.
Henri.– Je faisais Avenue Alsace-Lorraine la bien nommée
Navarre.– La bien nommée ?
Henri.– Est-ce que je ne vous ai pas dit que j’étais Alsacien ?. .. .. mes courses pour le dimanche, lorsque je croise sur le trottoir mon directeur de recherches, Monsieur de Comminges. Par un honteux réflexe, je tire les coins de mes lèvres vers les oreilles en un sourire obséquieux, pendant que mes lèvres bredouillent un cauteleux : Bonjour, Monsieur. Mal m’en prit ! Ses yeux posés droit sur les miens, Monsieur de Comminges est passé à côté de moi, sans plus faire attention à moi, que si j’étais un panneau stop.
Navarre.- (haussant les épaules) Bon. Et alors ?
De Serres.– Permettez. Pour se percher où il est perché et pour y rester perché, il faut qu’un Directeur de Recherches sente bien ses Chercheurs sous ses pieds. Monsieur de Comminges me connaît comme le loup blanc.
Navarre.- (pivotant sur sa chaise, et se tournant vers Henri) Mais ... c’est votre supérieur !
Henri.– Pardon. Il ne m’est supérieur que de son bureau, qui est à un étage plus haut que le mien... .. Croyez-vous que son cerveau comprenne plus de neurones, ou ses neurones plus de synapses, ou que ses synapses se communiquent davantage d’informations que les miens ? A écouter ses interventions lors de nos colloques, je pencherais bien que non. A-t-il six doigts à chaque main ? Deux nez ? Quatre oreilles ? Je lui suis même, du point de vue des mesures, qui, dans les disciplines scientifiques, sont la clé de toute évaluation, ostensiblement supérieur : mon pied chausse du 44, le sien du 42, je fais 1 m 80, lui, en montant sur ses pieds, 1 m 50, avec peine. Pour nommer les choses par leur nom : c’est un nabot.
Navarre.- Mais... Mais...Mais.
Henri.– Mais..mais..mais ?
Navarre.- Son petit 42 fillette peut flanquer un grand coup de pied au derrière de votre 1 m 80 et vous jeter à la porte.
Henri.- Son pied ne peut rien. Mon derrière est protégé par une convention collective.
Navarre.- Je suis un supérieur, Monsieur Willingen, je sais ce dont je parle. Si X subordonnés n’ont qu’un supérieur, un supérieur a X subordonnés. Reconnaissez qu’il est cent fois plus malcommode à un supérieur de saluer chacun de ses 100 subordonnés, qu’à chacun de ces 100 subordonnés de saluer son unique supérieur.
Henri.- Un supérieur doit à chacun de ses subordonnés le même salut que chacun de ses subordonnés lui doit à lui. Est-ce de ma faute s’il doit serrer tant de louches ?
Navarre.- Vous vous compliquez bien la vie... . Enfin. Allez. (Il lui fait signe de poursuivre, mais reste tourné vers lui)
Henri.- Doutant de ce que j’avais vu, j’ai suspendu mon jugement. Du même pas que j’étais allé, j’ai fait demi-tour, l’ai dépassé, refait demi-tour, refait front, et, une deuxième fois, replongeant, j’ai refait mon plat.
Navarre.- Et alors ?
Henri.- Ses yeux vides ont glissé sur moi, comme si j’étais un panneau publicitaire, et ont poursuivi leur chemin devant eux comme si de rien n’était.
Navarre.- Il fallait vous y attendre.
Henri.- (la caméra s’éloignant, et sa voix diminuant au fur et à mesure que la caméra s’éloigne) Eh bien moi, je ne m’y attendais pas. M’éperonnant, j’ai bondi, en 4 coups de mes 4 fers. “Monsieur ! Je suis Henri Willingen, un de vos chercheurs. Il m’a semblé que vous n’avez pas répondu à mon salut. »
La caméra quitte la cuisine, et descend devant la maison des Navarre.
Scène 2. Devant la maison des Navarre.
Une vieille 2 CV est garée devant la maison, devant la fourgonnette municipale de de Serres. Ernest, qui est assis à côté du conducteur, et dont les genoux arrivent à hauteur de la poitrine, regarde, en se penchant, par la vitre la façade de la maison de Navarre : on voit qu’il s’impatiente. N’y tenant plus, il ouvre la porte de la 2 CV : on s’aperçoit que la 2 CV n’a plus de plancher, et qu’Ernest avait posé son pied gauche sur la colonne du milieu, son pied droit sur le bas de la portière. Il s’extrait de la 2 CV, va et vient sur le trottoir, impatient, en regardant la façade, puis s’arrête devant le rosier fleuri. Mouvement inverse de la caméra, qui remonte dans la cuisine.
Scène 3. On retourne dans la cuisine.
Henri.- (sa voix augmentant au fur et à mesure que la caméra se rapproche de lui) Je l’ai secoué comme un prunier, lui ai pépié à la figure tous les noms d’oiseau que je connaissais. La foule a commencé à envahir le parterre, le balcon, la première galerie, la deuxième. Rétablissant l’ordre, deux gardiens de l’ordre ont séparé l’insulté de l’insulteur. Tel fut l’incident primitif.
Navarre.- Croyez-vous que votre houspillade aura rabaissé votre supérieur d’un pouce ? Au contraire. C’est vous, déjà bas, qui serez rabaissé plus bas encore.
De Serres.– Je parie qu’il vous a eu au tournant.
Henri.- Non. Monsieur le mécanicien ! Il ne m’a pas eu au tournant. (à la caméra) Ce masseur-kinesithérapeute est en train de me gonfler sérieusement le biceps droit.
Navarre s’étire bras et jambes, et bâille largement et avec bruit.
Henri.- (piqué) Je vois que la fatigue vous gagne. Permettez que je me retire, le temps que vous repreniez vos forces..
Navarre.- (piqué à son tour) Ne prenez donc pas la mouche à tout propos. Ne dirait-on que chaque mot, chaque attitude comporte à l’abdomen un aiguillon qui vous pique ?.. .. Avancez. Nous traînons.
Henri.– (après avoir regardé Navarre un instant, reprenant) 3 semaines plus tard, à ma stupéfaction, je reçois une lettre recommandée du tribunal, qui me cite à comparaître comme prévenu d’injures et de voies de fait, sur la voix publique, à l’encontre du sieur de Comminges, directeur de recherches de son état.
Navarre.- C’est bien fait pour vous. Chaque boxeur doit rester dans sa catégorie.
De Serres.- C’était le retour du bâton.
Henri.- Non, Monsieur le Guignol, ce n’était pas le retour du bâton. (à la caméra) Ce garçon de bain commence à m’exciter furieusement le jumeau interne droit.
A la stupéfaction d’Henri, Navarre se cure la narine droite délicatement avec son auriculaire droit, longuement.
Navarre.- Allez. Allez.
Henri.- Permettez que je m’éclipse le temps que vous terminiez votre toilette.
Navarre.- Savez-vous que vous commencez à m’agacer à lever sans cesse votre petit doigt ? .. Reconnaissez que nous sommes une vulgaire machine, qu’il faut soumettre régulièrement à des travaux d’entretien. Pourquoi cette fausse prétention de ne pas s’avouer tributaire de ses organes ?
Henri.- Est-il si indipensable de vivre toujours tout devant tout le monde ?
Navarre.- Est-il si nécessaire de ne jamais rien vivre devant personne ? N’est-ce pas bien de l’hypocrisie ?.. Je suis derrière vous à klaxonner comme un sourd, et vous n’avancez pas. Vous bouchonnez. Démarrez, mon vieux.
Henri.- (après avoir regardé Navarre un instant, poursuivant) Je cours au Palais de Justice. Dans mon ignorance des avocats, devant leur tableau, je vise au hasard, et touche.. ... Maître Cox.
Navarre. - Enfin.
Henri.- Comment enfin ?
Navarre.- Nous arrivons.
Henri.- Comment nous arrivons ?
Navarre.– A Maître Cox. A présent que nous sommes arrivés à destination, ayez l’obligeance de ne pas tarder à descendre du train.
Henri.- (après avoir regardé Navarre un instant, poursuivant) Je descends. Notre affaire arrive au tribunal. Maître Cox prend la parole, et fait ce pour quoi je le paie, il plaide. Ses hors d’oeuvre ne donnent pas matière à critique : il expose les faits passablement. Mais quand il s’en vient au plat de résistance, par contre, j’ai vite déchanté, parce qu’il a servi ma tête en tête de veau vinaigrette.
Navarre.- (riant) Il s’est moqué de vous, et vous n’avez pas aimé ?
Henri.- Je n’ai pas aimé du tout.
De Serres.- Moi, la tête de veau vinaigrette, j’aime.
Henri.- (piqué, à de Serres) Messieurs les techniciens d’entretien sont priés de se contenter du steak-frites de la cantine municipale... ..(à Navarre, sa voix diminuant en même temps que la caméra s’éloigne, comme précédemment) Voilà ce maître coq de Maître Cox qui nous sert de cette affreuse nouvelle cuisine aux petits légumes psychologiques.“Pour ces jeunes handicapés comme est mon client, Monsieur le Juge……
La caméra sort de la cuisine, redescend, retrouve Ernest devant le rosier fleuri.
Scène 4. Devant la maison.
Ernest, observant la façade, à la fin pousse la porte grillée, entre, s’arrête devant le rosier chargé de roses, jette un coup d’œil à droite, à gauche, sort un opinel de sa poche, coupe une rose le plus bas possible. Il prend la rose délicatement, observe la façade, à pas lents se met à faire le tour de la maison, en observant les fenêtres soigneusement. La caméra fait à nouveau la marche inverse., retrouve Henri dans la cuisine.
Scène 5. Dans la cuisine
Henri.- (sa voix augmentant au fur et à mesure que la caméra s’approche) .. … L’assistance se tapait les cuisses, le juge irradiait comme un tournesol... ..Je bouillais dans mon autoclave. Ma température atteignait des sommets.
Navarre.- Je parie que le juge a tranché contre vous.
Henri.- Vous avez perdu. J’ai été acquitté.
De Serres.- Mais c’est injuste.
Henri.- Comment c’est injuste ?
De Serres.- C’était lui le supérieur.
Navarre.- Monsieur de Serres dit vrai. Vous avez été acquitté grâce aux subterfuges de votre avocat. On peut dire que vous devez à Maître Cox une fière chandelle.
Henri.- Comment je dois à Maître Cox une fière chandelle ? Voilà un caricaturiste, qui me crayonne le portrait au crayon gras, et je devrais lui avoir de la reconnaissance ? Justice ne m’ayant pas été faite, je n’ai plus songé au contraire qu’à me faire justice moi-même. .. ... Je sonne droit à son étude. Il arrive, la bouche en couronne de lauriers : « Avouez que nous revenons de loin. Vous avez vu comme j’ai pris le juge à revers ? » Cette impudence m’a fait exploser. “ Vous avez fait rire le juge à mes dépens ! .. ..En garde ! Rendez-moi raison de vos délires ! L’épée, le revolver, le poignard sont des armes de lâche. Place au noble art. A l’arme native ! Aux poings ! En garde !”
Navarre.- Vous avez boxé votre avocat ?
De Serres.- Qui vous avait acquitter ?
Henri.- Qui m’avait fustigé de son sanglant persiflage.... .. Quand il me voit posé sur mon assiette, il tend ses deux mains comme deux petites passoires à thé, recule. “Défends-toi, pleutre ! ” Pour le mettre en jambes, je le tape de petites calottes, le brocarde de petites pitchenettes. Mes accrochages le piquent. Il prend de l’assurance, tente des incursions dans mon espace, s’enhardit, pour finir lançant un raid, me frappe avec force dans le creux de l’abdomen. Furieux de ce coup bas, par réflexe, en retour, avec force, je lui blasonne l’avancée nasale. Déclenchant sa sirène, l’accidenté porte sa main à son capot. Il se regarde dans la glace : le nez avait changé de forme et de couleur. C’était un cèpe violet. Une betterave rouge cuite. Un rable de lièvre aubergine, marinant dans son Châteauneuf-du-Pape, avec son clou de girofle, sa branche de thym, ses petits oignons... .. Mon sang de secouriste ne faisant qu’un tour, j’ai porté Maître Cox encoxé à l’hôpital, me suis rongé les sangs à attendre dans le couloir. Lorsqu’à la sortie des ateliers, j’ai récupéré l’appareil réparé, il avait le cockpit tout blanc. Avec cet échafaudage devant la façade, il ne pouvait pas se rendre à votre dîner, (il regarde en direction de Prisca) où, si j’ai bien compris, il voulait être à son avantage. .. ... Je saurais, lui ai-je dit, exposer l’affaire devant Mr. Navarre, avec l’impartialité requise. C’est ce que je viens de faire…(un silence) … Dois-je lui porter de votre part une réponse ?
Navarre.- ..Que voulez-vous que je lui écrive ? .. .. (son regard s’arrête sur Prisca) Si je ne ressens rien pour Maître Cox, il faut que je ressens quelque chose tout de même. .. .. La barbe ! Mon Dieu ! Que cela me rase !.. ..Bon.
Sort Navarre.
De Serres.– Vous ne savez pas que la seule chose qui nous est permise quand notre supérieur nous botte le train, c’est dire : amen, merci, encore ?
Henri.– Je regrette, un supérieur est subordonné aux mêmes règles de politesse que son subordonné.
De Serres.- Au fou ! .. ..Combien d’années comptez- vous survivre avec des principes pareils ?
Henri.- (piqué, avec force, faisant face à de Serres) Je vous somme, bonne Pauline, revêtant votre tablier à festons, d’aller à l’office remplir les devoirs de votre office.
De Serres.- (interdit, bouche bée) .. D’accord.
Sort de Serres. Un silence.
Henri.- J’ose former le voeu, Mademoiselle, que mon passage dans votre maison ne laissera pas des traces trop boueuses.
Prisca.- Vous serez comme si vous n’étiez jamais passé. (s’inclinant) Monsieur.
Henri.– (s’inclinant) Mademoiselle.
Sort Prisca avec son panier à linge repassé.
Henri.- (à la caméra) Voilà un seau d’eau froide qui m’a tout à fait noyé mon début de feu.
Entre Ernest, par la terrasse, cherchant Henri, son églantine à la main, qu’il essaie de dissimuler derrière lui.
Ernest.- Je me demandais si quelque sorcière ne t’avait pas dissipé en fumée.
Henri.– Je t’ai fait attendre, excuse-moi. (montrant l’églantine) Elle fleurissait entre les pavés ? Tu l’as cueillie sur le trottoir ?
Ernest.– Dans le jardin, il y a un pauvre rosier perdu, qui fait naufrage. J’ai sauvé un passager.
Henri.- (l’observant) Ne me dis pas, Ernest, que tu as soustrait du patrimoine du propriétaire de ce jardin, un de ses biens propres.
Ernest.- A voir comme il délaisse cette friche, je dirais qu’il compte cette broussaille non parmi ses biens, mais parmi ses maux.
Henri.- Porter atteinte à la propriété, même inculte, de quelqu’un, même inculte, c’est porter atteinte à sa propre personne.
Ernest.- J’ai donc mal fait ?
Henri.– Tu n’as pas bien agi.
Ernest.- (baissant le nez) Je descends à cent pieds sous terre.
Un silence.
Henri.- (au bout d’un moment) Tu peux remonter maintenant. .. .. .Où est le père ? Dans quel égout se cache ce rat ? (regardant vers la porte du bureau de Navarre) Ce colon nous prend-il pour son boy, à qui il dit : attends ! et il attend ? Proclamons notre indépendance. Conquérons notre liberté, Ernest !
Ils sortent, Ernest écartant de lui l’églantine, qu’il tient loin de lui, de deux doigts dégoûtés La caméra les suit jusqu’à la 2 CV, où on les voit entrer tous les deux, en prenant des précautions pour bien placer leurs pieds.
Acte II
Dans le salon des Navarre.
Scène 1.Le bureau de Navarre. Mme Navarre revient.
Navarre a retourné une enveloppe Mairie de Toulouse qui a déjà servi, écrit dessus le nom de Maître Cox, y glisse le mot qu’il a écrit sur une feuille de bloc à spirale Mairie de Toulouse, d’un pinceau trempé dans un pot de colle Mairie de Toulouse encolle les bords de l’enveloppe, les colle, sort de son bureau. Il cherche des yeux Henri, entend la 2 CV démarrer, va à la fenêtre, voit la 2 CV s’éloigner, déchire l’enveloppe et en met les morceaux dans sa poche. On entend une clé tourner dans la serrure de la porte d’entrée. Il se penche pour voir qui c’est. Mme Navarre entre, en manteau et en sac.
Mme Navarre.– (souriante) Bonjour. (elle s’approche de lui, l’embrasse)
Navarre.- (se laissant embrasser) Je croyais que tu restais chez ta soeur.
Mme Navarre.– J'ai changé d'avis. ... ...Sois heureux que je n’aime que la paix… ... Surtout, ne me dis pas que je t’aurais manqué.
Navarre.- J’avoue qu’il me serait manqué vaguement quelque chose quelque part. (De la main, il montre derrière lui) A propos, quand je t’ai téléphoné, je t’ai rappelé une fausse nouvelle. Maître Cox ne viendra pas dîner ce soir.
Mme Navarre.- Tu t’es ravisé ?
Navarre.– C’est son nez qui l’a décommandé. Parce que Maître Cox lui avait gagné son procès, en faisant de lui la risée du public, son client a fait mordre au nez de Maître Cox, la poussière. Le nez de Maître Cox ne sera pas visible pendant 15 jours. Le fauteur du coup est venu excuser sa victime… ….. C’est une espèce d’anarchiste du nom d’Henri Willingen.
Mme Navarre.– .. ...L’Alsacien ?
Navarre.- (étonné) Tu le connais ?
Mme Navarre.– C’est un de mes locataires de la rue du May... .. Que voilà un homme charmant... .. Tiens. Nous parlions de Prisca. Rêverie extravagante. Je lui verrais bien un mari comme lui.
Navarre.- L’homme des bois n’est pas marié ?
Mme Navarre.– Pas que je sache.
Navarre.- Ca a une situation sur une branche quelconque, un chimpanzé pareil ?
Mme Navarre.– Il est chargé de recherche au CNRS.
Navarre.- Fonctionnaire ! .. .. Si j’avais su ! Lorsqu’il était là, plus d’une fois, de sa butte, il a dirigé sa lorgnette sur les bataillons de ta fille.
On sonne.
Scène 2. Henri revient avec un bouquet de roses.
Au moment où tous deux, d’un même pas, allaient vers la porte d’entrée, de Serres les double, ouvre la porte, referme à moitié, ému va vers les Navarre.
De Serres.- (montrant du pouce la porte) Le hobereau..
Navarre.- (ravi) Quand on parle du loup.(Joyeux, vers la porte d’entrée) Entrez, Monsieur Willingen.
De la porte paraît une immense gerbe de roses que porte, derrière, Henri. Henri va droit aux Navarre, de Serres le suivant. Au moment où Henri franchit la porte du salon, du pied,au nez de de Serres, il ferme la porte.
Henri.- (se tournant vers Navarre) Un camarade qui m’attendait en bas, pendant que j’étais en haut, vous a ravi une rose.. .. Je suis venu rendre le capital soustrait avec les intérêts.(il met de force la gerbe dans les bras de Navarre, bien ennuyé)
Navarre.- ( allant partout, et ne sachant où poser ce bouquet, bougonnant) .. .. .. Qu’est-ce qu’on a besoin d’un jardin dans la maison, quand on a déjà un jardin dans le jardin ?
Mme Navarre.- (se découvrant à Henri, et prenant la gerbe, qu’elle pose sur la table, et dispose dans un vase) Le message fleuri nous enchante comme nous enchante le messager fleuriste.
Henri.- (stupéfait) Madame Navarre.
Mme Navarre.– (faisant une révérence) Monsieur Willingen.
Henri.- (regardant tour à tour Mme Navarre et Navarre) La similitude de patronyme n’avait pas échappé à mon esprit, mais certaine incongruité l’avait poussé à ne pas la retenir... .. Comment aurais-je pu imaginer que vous habitiez tous deux le même domicile ?
Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Non seulement Madame Navarre et moi habitons le même domicile, mais encore nous sommes mari et femme... ..Je vois que votre stupéfaction confine à la consternation.(s’inclinant, hilare) Désolé.
Henri.- (à Navarre) Sans doute, ne cessez-vous de rendre grâce au ciel pour la bonne fortune qui vous a imparti Madame Navarre pour épouse.
Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Comme je ne cesse de plaindre ma femme de l’incroyable malchance qui m’a adjugé pour son époux.
Henri.- Je n’oserai pas vous contredire.
Navarre.- (à la caméra) Avec quelle infinie délectation, j’infligerais à ce mécréant les supplices les plus raffinés, si j'étais certain qu'il se laisserait faire.
Henri.- (reculant, s’inclinant, vers Mme Navarre) Madame, vous avez été le beau coin bleu d’un ciel aujourd’hui bien chargé. (il ouvre la porte du salon et se dirige vers la porte d’entrée)
Navarre.- (resté dans le salon, à Mme Navarre) Mathilde. Le parti de ta fille part. (Mme Navarre ne bougeant pas, arrangeant le bouquet) (il court après Henri) Monsieur, un mot ! Un seul !
Henri.- (de l’escalier de la maison) Un ?
Navarre.- Un !
Henri.– S’il n’a pas traîné partout.
Navarre.- Un tout neuf !
Henri remonte dans l’escalier, entre dans l’entrée
Navarre.- Réparation.. .. .. Bien que ce soit pour rattraper une double faute vôtre, une : la châtaigne par vous sur le nez de Maître Cox assénée, deux : la rose par votre collègue à mon jardin arrachée, que vous avez dilapidé tant de minutes de votre journée, je vous offre de vous en rembourser une partie. .. .. Je vous invite à dîner avec nous à la place de Maître Cox.
Henri.- (piqué) J’assurerai, à votre table, l’intérim de Maître Cox?
Navarre.- Sans Maître Cox, sa part serait perdue. Avec vous, elle servira.
Henri.- (piqué) Vous m’offrez d’être un débouché à vos surplus ?
Navarre.- .. Nous avons l’habitude, dans notre famille, que rien ne se perde. Voyez que nous ne pouvons pas être plus entre nous.
Henri.- Croyez bien que je respecte vos traditions, mais je regrette, une poêlée forestière m’attend au frais dans mon congélateur.
Navarre.- Monsieur Willingen. Ne faites pas de manières.
Henri.- Désolé. C’est au-dessus de mes forces.
Navarre.- (piqué à son tour) Peut-être aurais-je dû vous envoyer une invitation sur papier Japon, imprimée en nobles italiques, trois semaines à l’avance ?
Henri.– Là n’est pas la question.
Navarre.– Ou j’eusse dû peut-être vous offrir le repas gastronomique, avec champagne en apéritif, trois entrées, deux poissons, trois viandes, plateau de fromages, dessert, glace, café, pousse-café, Château-Yquem 90 pour le poisson, Château Petrus 90 pour les viandes, Côtes du Rhône 89 pour les fromages, aux Armes du Duc de Gascogne ?
Henri.– J’aurais accepté encore moins.
Navarre.- Dois- je en conclure que vous êtes un homme, qui bondit au plafond pour une piqûre d’épingle ? En un mot comme en mille, dois-je vous prendre pour un homme susceptible ?
Henri.-(allant droit sur Navarre) Rentrez ce mot dans la gorge ou je vous casse