Un curé d'une cité de banlieue
premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième carnet
XXIV homélies
1.
Jeudi, 5 septembre. 9 h. Comme quelqu’un, dans une chambre inconnue et dans l’obscurité, cherche en vain la sortie, se heurte et se cogne dans le noir, et soudain la lumière s’allume, et il va droit vers la porte, ainsi, moi, j’ai vécu longtemps dans la nuit, cherchant et tâtonnant, me heurtant et me cognant, et enfin la lampe de ma foi m’a éclairé, et j’ai pu aller droit vers la porte de mon salut. Curé de cité, enfin. Ma charge est, malheureusement, bâtarde. L’église et l’appartement contigu sont construits sur un glacis, qui sépare la cité d’un quartier de villas : le curé de la cité est aussi curé des villas. Faisons contre mauvaise fortune, bon coeur. Comme quelqu’un qui venant d’emménager dans un nouveau quartier, part explorer les rues voisines, je pars en reconnaissance dans la cité. Je supplie Dieu, qu’il m’apprenne à supporter avec courage la légitime hostilité avec laquelle je ne manquerai pas d’être accueilli.
Revenu on ne peut plus abattu. Immeubles et passants m’ont opposé le visage le plus fermé : “Qu’avez-vous à vous mêler de nos affaires ? Que ne vous penchez-vous sur votre propre cas. Etes-vous tellement meilleur que nous, pour croire que vous pourrez faire le bien ? Quelle prétention et quelle présomption de croire que vous pourrez nous aider mieux que nous nous aidons nous-mêmes.” Ce qui, en fait, m’a désespéré, pourquoi le cacher, c’est que je n’ai vu dans la cité que des femmes, des enfants, des adolescents, des personnes âgées. Comment n’y avais-je pas pensé ? Les forces vives de la cité, hommes et femmes dans la force de l’âge, jeunes gens, sont bien sûr au travail dans la journée. La cité m’a semblé comme vidée de son sang! Que je tombe de haut ! Après tant de joie ardente, tant d’amère tristesse.
Le soir. Incomparables vertus de la réflexion. De ce que j’avais pensé, il me restait dans l’esprit un méchant mécontentement de moi. J’ai donc repensé à mes pensées, et, tout de suite, contre moi j’ai protesté à grands cris. Que ferais-je avec les hommes et les femmes, qui sont dehors à travailler ? Ceux-là ont-ils besoin d’aide ? Le travail ne les occupe-t-il pas en entier? Le travail n’est-il pas leur consolation ? Ceux, au contraire, qui restent, les enfants, les jeunes, les vieillards, les malades, les chômeurs, les femmes, eux, ne sont-ils pas frappés d’exclusion, écartés sans pitié, laissés de côté ? En les méprisant, est-ce que je ne partage pas le mépris de tout le monde à leur égard ? Heureux êtes-vous, si les hommes vous haïssent et vous frappent d’exclusion. Réjouissez-vous, car votre récompense sera grande dans le ciel. Merveilleuse réflexion seconde, qui retourne l’impression première. Ceux dont je m’éloignais d’abord, sont ceux dont je me rapproche ensuite. On sonne. Mon coeur, bondis dans ta poitrine. Quelqu’un fait appel à moi.
Plus tard. Mme Blanche. Quelle dérision. Comme un jeune frère qui a dépassé en taille son vieil aîné et le regarde à son tour de haut, la société civile, de tout son haut, toise la religieuse, et lui fait la nique. C’était une dame, d’aspect solide comme un chêne.
- Bonjour, lui ai-je dit en ouvrant une large porte. Bienvenue à vous. Elle, sans dire un mot ni faire un pas, m’a toisé, d’en bas où elle était, de haut, comme si elle était en position de force.
- Je vous en prie, ai-je insisté, en reculant de deux pas, pour l’inciter à avancer d’autant. Autant j’avais ouvert mon visage, autant elle tenait fermé le sien, avec ostentation, comme pour m’indiquer, qu’en m’adressant à elle en tant que prêtre, je me trompais de rôle, et que j’arrête donc mes singeries.
- Vous êtes le nouveau curé ? Confus comme si elle m’avait pris en flagrant délit de cabotinage, je fis ce qu’apparemment elle attendait, je pris la voix et l’attitude d’un simple pékin.
- Oui.
- Je suis Madame Blanche, la femme de ménage de votre prédécesseur. Je viens vous demander si vous reconduisez mon contrat de travail.
- Pour dire la vérité, il n’était pas dans mes intentions d’employer quelqu’un pour le ménage. Je regrette.
- Pourquoi ? Il a dit du mal de moi ?
- Au contraire. Il m’a dit qu’il n’avait jamais connu de personne aussi consciencieuse que vous
Ce n’était pas vrai. Nous ne nous étions même pas vus, je ne savais même pas la tête qu’il avait. C’est un de ces vices dont je ne parviens pas à me défaire : je surcharge ma barque de verroteries impossibles pour soudoyer les indigènes.
- A vrai dire, ai-je ajouté, je ne supporte pas l’idée que quelqu’un d’autre que moi, nettoie mes malpropretés. Il me semble que cela me salirait deux fois.
- Je fais d’autres ménages dans la semaine que le vôtre. Croyez-vous qu’en faire un de moins, me salira moins?.. .. Ce qui est certain, en tous cas, dit-elle avec sarcasme, c’est que votre refus va me nettoyer proprement mon porte-monnaie.
- Mon Dieu. Où avais-je la tête, ai-je dit en me précipitant. Si. Si. Quelqu’un m’était nécessaire.Combien d’heures faisiez-vous ?
- Trois fois trois heures, le lundi, le mercredi, le vendredi.
- .. C’était suffisant ?
- Ca allait.
- Que cela allât ne me va pas. Je ne veux pas d’un horaire trop juste, où vous vous sentiez à l’étroit. Je veux un horaire ample et large, où vous vous sentez à l’aise.
- Ca va, je vous dis, dit-elle, me tapant sèchement sur les doigts... .. Quel prix de l’heure vous m’offrez ?
- Voyez comme j’ai peu le sens des réalités. Je ne sais pas les prix qui se pratiquent, dis-je, rouge comme une pivoine. .. .. Votre prix sera le mien.
- Votre prix sera donc celui des autres. 50 F de l’heure.
- Davantage, si celui-là ne suffit pas.
- Non. Ca va. dit-elle d’une voix nette.
- Je serais comblé d’un prix qui vous comblerait.
- Je vous dis que ça va, dit-elle, me tapant derechef sur les doigts et un peu plus sèchement.
Je baissai la tête de honte. J’avais affaire à une irréductible agnostique, qui ne se laisserait pas acheter. Je devais me faire une religion. Je me tus, m’inclinai. Sur sa demande, et comme un petit garçon pris en faute, je lui ai donné timidement le double de mes clés. Tout charitable et humble que je m’efforçai d’être, je ne pus m’empêcher de céder à la tentation d’avoir le pauvre dernier mot. J’ai ajouté que je les lui donnais mais qu’elle n’en aurait jamais besoin, parce que ma porte serait toujours ouverte. Mais là aussi, elle triompha de moi, parce qu’elle fit comme si elle n’avait rien entendu, tournant le dos et s’en allant, sans autre forme de procès.
Voilà bien le genre de pieds de nez que vous fait la vie. Ma mère, si croyante, usait de notre femme de ménage comme d’une serpillière, elle l’essorait de ses forces jusqu’à la dernière goutte : la condition sociale de femme de ménage, selon elle, lui en donnait le droit, et elle ne reconnaissait pas à la religion d’interférer dans ce droit. Cela m’a fait si honte à l’époque, que je m’étais juré que je ne serais de ma vie, l’employeur de personne. Et voilà qu’une femme de ménage revendiquait le droit d’être ma femme de ménage comme un droit légitime, puisque c’est le droit au travail. J’aurais pu, bien sûr, faire valoir qu’il n’y a pas lieu de pourvoir à des besoins qui n’existent pas. Faire le ménage de quelqu’un qui n’a pas de ménage, qui occupe une pièce sur cinq ? Nettoyer un peu de saleté que j’aurais nettoyé en trois coups de balai ? Si quelqu’un, cependant, me demande du travail, c’est-à-dire de l’argent, irais-je enquêter si cet argent secourt quelqu’un qui est réellement dans le besoin ? Si, chaque fois que l’on donnait, on ne voulait donner que ce qui est juste, dans notre peur de donner trop à qui a assez, donnerait-on ? Mais comme je pense que c’est s’abaisser, qu’abaisser quelqu’un à nettoyer ce que vous salissez, voici ce que je ferai : chaque jour, avant qu’elle vienne, lavant le rouge de mon front, je nettoierai le plus malpropre de mon malpropre. Ainsi, je l’abaisserai moins, et je ne lui ôterai pas le pain de la bouche.
Mercredi, 18 septembre. 17 h. Comme je répugne de faire du porte à porte, comme un démarcheur. Mais est-ce que je ne sais pas, que, de honte, le malheureux s’enferme à double tour, que, de pudeur, la misère se verrouille et se cadenasse ? Celui qui se perd dans la nuit du désespoir, est-ce qu’il s’en va par les rues, criant et appelant à l’aide ? Non ! A l’image de son désespoir, il s’enferme chez lui, ferme ses volets, va dans sa dernière chambre, et, dans le noir, se tapit dans un coin. La charité commande que je violente ma répugnance et que je force les portes d’autrui ! En nous saoûlant de Notre Père, montons à l’assaut.
Le soir. La femme aux assiettes. Comme après un tremblement de terre, je tremble et je frissonne encore du séisme qui a secoué ce foyer. La famille que je m’étais prescrit d’aller voir, habite, dans une de ces tours gigantesques à trente étages, un tout petit appartement, guère plus grand qu’un belvédère, et, à cause de ses larges baies vitrées, presque aussi exposé aux intempéries. A peine ai-je sonné, le coeur battant, que le mari m’a ouvert, comme s’il était derrière la porte. Lui et sa femme, toute droite en fond du couloir, étaient face à face, gris comme statues de pierre. Le jean du mari était rose, tellement il était transparent, on voyait la chair au travers ; la robe d’été de la femme, en cette fraîche saison, mince et légère, était sensible au moindre souffle d’air.
- Je suis le nouveau curé. Je voulais me présenter... .. Dites un seul mot, et je disparais.
Dans les yeux de la femme, jusque là inhabités, s’alluma une lueur.
- Tu as appelé curé-secours ? dit-elle d’une voix âpre, en me pointant du doigt.
- Non.Non, ai-je dit avec précipitation. Personne ne m’a appelé. Je suis venu de mon propre mouvement. Personne ne m’a appelé que le hasard... .. M’est avis qu’il a eu tort.
J’allais décrocher vers la porte, lorsque le mari, lançant son bras comme un harpon, a accroché ma manche.
- Vous. Vous allez servir.
Et il me poussa entre sa femme et lui, comme un bouclier. Il hésitait à parler. Ramassant enfin ses forces, prenant son élan, il dit d’une traite :
- Pour tout te dire, Mariette, je pars. Je te quitte.
D’en face, une voix, pas inquiète du tout, s’informa :
- Comment, tu pars ?
- Je romps. Je reprends ma liberté.
La femme se tut, comme si elle réfléchissait.
- Tu veux dire que tu pars tout à fait ? C’est ce que je dois comprendre ?
- Oui, dit-il d’une voix hésitante.
- Tu peux t’en aller. La porte est ouverte, dit-elle, avec un rire, en montrant la porte.
Comme s’il devait entendre le contraire, loin de s’en aller, le mari se rapprocha du bouclier.
- Je te tranquillise tout de suite, dit-il, ses mots s’enchevêtrant les uns dans les autres. Telle je t’ai rencontrée, telle tu te retrouveras. Tu seras comme neuve. Tu seras neuve. Chargée de la seule charge utile : l’expérience... ..Je te cède la moitié de mon salaire et je prends à ma charge les enfants.
- Ainsi, tu t’en vas, dit-elle, songeuse... .. On pensait qu’on était partis pour jouer la pièce ensemble, on pensait que l’autre ne manquerait jamais de vous donner la réplique, on se retourne, et on se retrouve seule sur le plateau comme une imbécile.
Le mari ouvrit les mains, désolé.
- C’est simple comme bonjour, dit-elle mordante, les yeux sur moi. Changement de domicile. Je pars loger ailleurs. La vue ne me convient plus. S’il vous plaît. Veuillez noter mon changement d’adresse... .. Vous ne dites rien ? me dit-elle avec brutalité. Muet comme une sainte carpe. ..Motus et bouche cousue. Prions, mes frères, pour les âmes des trépassés.
Et elle ricana d’un rire grinçant. Il y eut un silence, où l’une qui avait parlé ne dit mot, comme si elle ne s’opposait pas à ce que parte l’autre, mais où l’autre qui avait dit qu’il partait, n’en fit rien, comme s’il ne la croyait pas.
- Si tu crois que je te retiendrai d’un seul mot, dit la femme, plantant ses yeux dans ceux de son mari comme deux couteaux, tu te trompes. .. ..Qu’est ce que tu attends ?.. .. Quand on dit, il faut faire. Quand on avance qu’on part, il faut avancer, et partir... .. A la porte, commanda-t-elle d’une voix forte.
Tout à coup, elle amassa les bras et la poitrine et hurla comme une furie :
- Va-t-en.C’est moi qui te chasse... .. De l’air. Brosse-toi... .. Aère-moi de ta puanteur. .. .. Du vent. Le mari alla vers la porte, mais à petite vitesse, comme s’il entendait l’inverse de ce qu’il entendait.
Il saisissait la poignée, lorsqu’elle s’adressa à lui, sérieuse tout à coup :
- Saura-t-on le pourquoi de la chose, ou laisseras-tu l’endroit de la réponse en blanc ? .. .. En supposant qu’en me privant de toi, tu veux me punir, peut-on savoir de quoi ?.. ..Peux-tu me reprocher, dit-elle d’une voix passionnée, le plus léger manquement ? Depuis que nous sommes ensemble, n’ai-je pas été à votre seul service et à vos seuls soins ? N’avez-vous pas été, quatre ans durant, chaque jour, les uniques objets de mes actes et de mes pensées ? Ne me suis-je pas refusée à tout, et donnée toute à vous ? C’est pour ce dévouement sans relâche que tu me punis ?
- Dévouement. Oui. Dévouement. .. Combien cher tu nous l’as fait payer, dit le mari, brûlant subitement ses vaisseaux... .. Ose reconnaître la vérité. La vérité, c’est que tu ne nous a jamais servis que pour nous asservir. Tu ne te soumettais à nous que pour nous soumettre. Tu ne battais notre rappel sans cesse, tu ne nous voulais autour de toi, tu ne montais notre perpétuelle garde, que pour nous mettre sous clé. .. .. As-tu eu un seul souci de notre avenir ? Je gagne peu, mais je te donnais tout. Tu ne voulais pas que je fasse des heures supplémentaires. As-tu jamais mis un seul sou de côté, depuis que nous sommes ensemble ? Au contraire, chaque mois, notre fin de mois commençait plus tôt. Ce sont des dettes que nous avons mises de côté... .. Etre démuni de tout, et de liberté en plus, y a-t-il quelque chose de pire au monde ?.. .. Voyez-vous, dit-il en se tournant vers moi, j’aurais tant voulu vivre de fidélité et de religion. Mais fidèles et croyants, pauvres ? Utopie. Vue de l’esprit. Nous étions si pauvres et si vertueux, que notre îlot n’était plus qu’un bagne, avec pour tout paysage elle, moi, et moi, elle. Nous arpentions notre vie conjugale de long en large et en travers, moi en face d’elle et elle en face de moi, comme des prisonniers leur cachot, trois pas dans un sens, trois pas dans l’autre, trois pas en travers. Vertueux et fidèles contre vents et marées, mais pas une minute sans crier comme des bêtes, flamber en rages, hurler comme des loups. L’homme, au regard de Dieu même, est-il fait pour vivre dans la haine, d’un salaire de misère, au milieu d’une famille nue, sur un rocher nu ?.. .. Si deux malheureux souffrent et meurent d’obéir à une loi sacrée comme celle de l’indissolubilité du mariage, ne faut-il pas que l’un d’eux, avec courage, commette le péché de la transgresser ?
Un silence les sépara comme un fossé.
- Qu’est-ce que tu crois que tu vas devenir ? dit la femme avec véhémence. Pourquoi ton sort s’améliorerait-il, parce que tu quittes les tiens ? Changeras-tu ton destin, parce que tu changes de compagnie ? Quelle paumée ou quelle folle voudra de toi ?.. .. Pauvre tu es, crois-tu que t’appauvrir de ta famille te fera moins pauvre ?
- Je ne me fais aucune illusion, dit le mari. Mais que vaut-il mieux ? Bonheur vide ou malheur plein ? Est-ce vivre, que vivre malheureux comme les pierres, accroché à un rocher comme une huître? De gré ou de force, il faut s’arracher, et je m’arrache. Mieux vaut n’être rien que moins que rien... ..Je m’affirme seul coupable. C’est moi seul qui dois payer. Je m’étais engagé à te donner un état, qu’en me désengageant je t’ôte. Il est juste que je te replace dans l’état précédent. Si j’ai eu l’idée folle, ayant fondé un foyer, de le consolider de deux enfants, à présent que je ruine la maison, il est juste que ce soit moi qui reloge ce petit monde. C’est par ma faute que je nous ai mis sur le dos la charge de deux enfants, il est juste, si je m’en vais, que je porte désormais la charge seul.
D’un pas résolu, le mari alla à une chambre et en ressortit, une fillette presque chauve sur son bras gauche, un garçon mince et bouclé à sa main droite, - tous les deux, pauvres chats, avaient les yeux tout mangés. Il allait avec eux vers la porte, lorsque la femme d’un bond de tigresse, sauta sur son mari, lui arracha du bras la fillette, qu’elle balança sur sa hanche, le garçon qu’elle tira derrière elle comme une barque, et serrant ces deux pauvres épaves sauvées du naufrage contre elle, face à son mari, hurla :
- Tu crois que tu vas m’enlever mes otages ?.. .. Tu t’en iras d’ici endetté. Je veux que ta faillite te poursuive. Je veux que ces deux créanciers te talonnent comme des chiens.
Le mari se tourna, le visage transparent, mit la main sur la poignée, dit à sa femme d’une voix pâle :
- La première heure, le sac peut paraître léger, mais au fur et à mesure de la montée, le sac pèse et scie les épaules... .. Lorsqu’il te paraîtra trop lourd, fais-moi signe. Je prendrai le relais.
- Ces deux poux me démangeraient-ils jusqu’au sang, je ne m’épouillerais pas, dit la femme en hurlant... ..Fais un seul pas, et je te jure que de ta vie, tu n’auras jamais pour compagnie que la misérable tienne.
Le mari alla à la porte à pas lents, en marchant de côté comme s’il craignait qu’elle ne lui plante un poignard dans le dos, ouvrit la porte en silence, sans bruit la referma, disparut comme un esprit. Il y eut un silence, comme si l’appartement tout entier tendait l’oreille. On entendit les portes de l’ascenseur s’ouvrir, rester ouvertes le temps d’un soupir, se rabattre comme une guillotine, la cage disparaître dans les profondeurs.
La femme laissa glisser la fille sur sa hanche sans ménagement, comme une luge sur une bosse, poussa le garçon avec brusquerie comme on pousse une chaise qui vous gêne, s’approcha de la fenêtre, baissa les yeux vers la rue, attrapa son mari des yeux, le suivit.
- La sale ordure... .. Il s’en va pour de bon . Comme d’une serre griffue, de sa main gauche elle empoigna le polo du garçon, de sa main droite comme d’une serre griffue la salopette de la fillette, et les jeta avec violence dans leur chambre.
- Les chiures. .. .. On tire la chasse d’eau.
Et du talon, elle claqua sur eux la porte avec force, comme si elle les avait jetés à la décharge.
- .. .. Dire, dit-elle à la cantonade, en pointant du doigt la vaisselle du placard, amoureusement rangée, que j’ai acheté cette vaisselle pièce par pièce, dans l’idée qu’elle nous servirait toute notre vie... .. La déjection. Le sale étron.
Avant que je pusse intervenir, elle avait saisi, de la main droite, une assiette qu’elle leva haut, comme un terrassier sa pioche, et jeta avec force sur le carreau, où elle éclata comme une grenade. Déjà sa main gauche en saisissait une deuxième, qu’elle laissa suspendue en l’air.
- Dire que ce trapéziste m’avait enlevée à un autre, dit-elle avec rage. Il avait si bien surenchéri que je m’étais adjugée à lui comme au mieux offrant. Le saltimbanque.. .. Mariette, ma chérie, dit-elle en singeant son mari, as-tu vu déjà un meuble qui tient debout sur deux pieds ? Pour qu’une famille soit assise, il faut qu’elle soit au moins trois... .. Trois pieds, Mariette chérie, cela ne porte que les petits meubles, les guéridons, les tabourets. Les belles armoires en ont au moins quatre... .. Le tout soldé en trois coups de maillet... .. Le sale casseur.
Comme l’artilleur qui sert le canon, approvisionne sans cesse le magasin, afin que le tireur tire sa salve sans discontinuer, la main gauche servait la droite sans arrêt, et la droite, avec force, lançait les projectiles sur le carreau, et les projectiles explosaient comme des déflagrations, et les éclats des assiettes, verres, tasses, bouteilles, bocaux, comme shrapnells coupants jaillissaient de tous côtés. Le vacarme était si terrible qu’affolé, je me suis jeté à genoux sur les éclats, et que j’ai levé mes mains grandes ouvertes, en la suppliant :
- Je vous en prie. Non.
Mais, se décalant d’un quart de cercle, elle continua ses tirs, comme si je n’existais pas. J’avançai vers elle, à genoux, sur les éclats, toujours écartant mes mains ouvertes, sentais mes genoux devenir chauds et humides, mais elle, se décalant toujours d’un quart de cercle sur sa gauche ou sur sa droite, poursuivait son jeu de massacre avec une régularité d’horloge.
- Vous étiez donc si heureuse ? ai-je hurlé. Ce fut comme si, subitement, un court-circuit éteignait les lampes. Ses deux mains restèrent suspendues en l’air, puis s’abaissèrent.
Les yeux, dessous, s’égarèrent dans le vague.
- Je vivais dans une béatitude céleste, dit-elle avec un ricanement sauvage.
D’un geste rond, comme un joueur de tennis, elle loba une dernière assiette, qui toucha le mur d’en face. A cause de la caisse de résonance de la salle de bains voisine, sa percussion émit un son de peau de tambour. Puis la femme alla s’asseoir lourdement sur un tabouret de la cuisine, appuya ses coudes sur ses cuisses, laissa pendre ses mains entre ses jambes.
- La vérité, c’est que c’était un enfer.
- Alors, pourquoi vous mettre en colère ?
Elle me regarda, les sourcils froncés.
-.. Qui a le droit de donner congé à l’autre ? dit-elle avec fureur. Celle qui a été priée et à qui la cour a été faite, ou celui qui a prié et qui a fait la cour ? C’est lui qui s’est jeté à mes pieds et m’a suppliée. Moi, je n’ai fait que le laisser faire. Je ne l’ai choisi qu’entre d’autres. C’est moi qui aurais dû le quitter, pas lui, moi. Je me tus un moment.
.. .. Mais est-ce que vous l’auriez fait ?.. .. Vous auriez rompu ? Cent fois non. Vous étiez trop honnête. Trop fidèle. Plutôt que guérir le mal qui vous torturait, vous auriez préféré souffrir. -.. Vous vous trompez. J’aurais rompu à la longue.
- Croyez-vous ?.. ..N’espériez-vous pas secrètement que le mal guérirait avec les années ?.. .. Pourquoi faire grief à votre mari d’interrompre un si malencontreux voyage ? Ne devriez-vous pas plutôt reconnaître qu’il a osé ce que vous n’auriez jamais osé ?.. .. Certains malades souffrent depuis si longtemps, qu’ils pensent que la maladie, c’est la santé. Un heureux hasard les guérirait-il, qu’ils souffriraient de ne plus souffrir. Ne soyez pas comme eux, je vous supplie... .. Ne souffrez-vous pas assez de privations de toute sorte, de la misère et du mépris où le monde vous tient, pour vous priver, en plus, du seul trésor humain ici bas, l’amour entre un homme et une femme ? Qu’est une vie privée de tout, si, d’amour, elle est privée, en plus ? Est-ce vivre que n’aimer pas vivre, et aime-t-on vivre, si on vit sans amour ?
- Et vous êtes curé ? dit-elle, ironique, en me détaillant des yeux.. .. Vous prônez notre séparation ? Savez-vous que nous nous sommes mariés à l’église ?
- Qu’est-ce que c’est que le sacrement du mariage ? C’est, béni par Dieu, l’amour qui unit un homme et une femme... ..Une femme qui s’unit à un homme, un homme qui s’unit à une femme, sans amour, est-ce mariage? Non. C’est prostitution. Que la prostitution soit pour de l’argent ou des principes, est-ce que cela fait que la prostitution soit moins une prostitution ? D’autant plus. D’autant plus. Parce que les principes sont sacrés. Est-ce respect du sacrement du mariage ? Non. C’est profanation. Quel est le premier cas de nullité du mariage ? Le manque d’amour.
- Nous n’allions pas non plus à la messe, mon mari et moi, dit-elle d’une voix provocatrice.
- Je suis ministre du culte. Je dépends du ministère de l’Intérieur. Je suis donc fonctionnaire public, et en tant que tel, je me dois de servir le public sans considération d’âge, de sexe, de nationalité, de religion. En faisant ce que je fais, je ne fais que ce pour quoi je suis payé... .. En revanche, ai-je dit, en saisissant une petite pelle, que j’ai glissée sous les débris, le nettoyage n’est pas compris dans le service.
Elle a éclaté de rire, est allée chercher un sac poubelle dans un placard, m’a pris la petite pelle des mains, et a commencé de ramasser les débris. A son geste, comme à la sonnerie un fonctionnaire, j’ai laissé tout en plan et suis parti sur la pointe des pieds. Je ne suis pas sûr qu’elle ait remarqué que je partais.
En passant devant les groupes de voisins inquiets, avec les gestes du gendarme sur des lieux d’accident, je les ai apaisés des deux mains en disant:
- Tranquillisez-vous. La paix règne à nouveau. Tranquillisez-vous. La paix règne à nouveau, puis me suis dérobé par la porte dérobée de l’escalier.
Au presbytère, bonne ménagère, j’ai trempé et suspendu mes jeans, lavé au savon mes genoux, mis, en attendant, mes deuxièmes jeans, puis, comme un moine dans sa cellule, je me suis retiré dans mon coin à prière.
Dans la nuit. “Forfaiture, diraient les fidèles. Devant ces époux athées, vous n’avez pas même prononcé le nom de Dieu. Quelle est votre fonction de prêtre ? Annoncer la Bonne Nouvelle.” Vraiment ? Annoncer une nouvelle qu’on n’a que trop entendue ? Quand on leur apprend quelque chose qu’ils savent déjà, que disent les gens ? “Mais je ne connais que cela. J’ai entendu ça cent fois. Celui-là radote.” Si j’annonçais la Bonne Nouvelle, serais-je même écouté ? Qui ne voit que la Bonne Nouvelle n’a été que trop annoncée ? Qui ne voit qu’à force d’être servi à toutes les sauces, le nom de Jésus, sel de la terre, s’est affadi? Pour combien de fidèles, le nom de cet irréductible rebelle aux grands prêtres, de cet indéfectible ami des offensés, des humiliés, des désespérés, des malades, des mourants, lui-même offensé, humilié, désespéré, mis à mal, mis à mort, de ce supplicié volontaire, de ce crucifié par amour, de ce non-violent violenté, de ce sacrifice humain vivant, n’évoque plus qu’une gouache fade, un pastel mièvre, un chromo jauni, une bondieuserie en plâtre ou en maillechort, un santon de terre cuite, une star de star? Pire. Pire. Lui, jouet d’une dérision atroce, victime d’une infamie inhumaine, pendu comme un voleur, cloué comme un hibou à la porte d’une grange, le modèle de l’homme de trente ans qui a réussi, dévoiement abject entre tous ? Fut-ce pour expliquer ce qu’il fut vraiment, n’est-ce pas ajouter une exégèse à mille autres, qui portera à douter une mille et unième fois ? Faire comme la hiérarchie qui, sous prétexte de modernité, annonce Jésus à la télé, comme une lessive ? Mieux que tout message, spot, affiche, l’objet lui-même, silencieux et nu, n’est-il pas à lui-même, sa meilleure publicité? Autant les discours, sans les faits, causent d’amères déceptions, autant les faits, sans les discours, causent d’agréables surprises. Que vaut-il mieux ? Les mots sans les actes, du haut d’un podium, d’un Eminent Prêcheur, qui se retire ensuite dans ses appartements vivre sa vie privée, ou les actes, sans les prêches, d’un curé, qui au sein du public, vit d’une vie publique ? Les mots, entre eux, guerroient sans fin, le mot trouvera toujours en face de lui, un autre mot qui le combat. Mais qu’est-ce qui balaie les armées de mots, d’un revers de main, comme des mouches ? L’acte. L’acte seul. L’acte paraît, et il triomphe. Quoi de plus beau, quoi de plus pur, qu’un acte nu et muet ? Un mot, un seul, en plus, ajouté, le dilue, l’affadit, l’enlaidit, l’altère. Qu’est ce qui est véritablement aimer son prochain? Dire du haut d’un podium : aimez-vous les uns les autres, ou ne rien dire et les aimer vraiment, en bas ? Qu’on le veuille ou non, il faut choisir entre parler et faire. Celui qui parle, pour lui, parler, c’est faire, et cela finit là son action. Tandis que celui qui fait, non seulement fait, mais, en faisant, dit aussi qu’il fait, et de la meilleure des façons. Quelle est la dernière ressource, lorsque les paroles ne portent plus ? Les actes. Avant que les paroles portent, les actes n’étaient-ils pas eux-mêmes la source de l’Evangile ?
2.
Mercredi 2 octobre. 5 h. du matin. Première heure du catéchisme tout à l’heure. Comme un professeur qui ne part pas le matin, sans savoir ce qu’il va enseigner, je ne peux pas faire l’économie d’une réflexion sur le sujet du catéchisme. L’Evangile ne cite qu’un seul épisode d’enfants : “Alors, on lui présenta des petits enfants, pour qu’il leur imposât les mains en priant ; mais les disciples les rabrouèrent. Jésus dit alors : Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi, car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. Puis, il leur imposa les mains, et poursuivit sa route.” Il est bien écrit : les disciples rabrouèrent les enfants. Jésus n’avait donc pas accoutumé de les instruire. Il est aussi écrit que lorsque Jésus fut avec les enfants, il se contenta de leur imposer les mains, puis il poursuivit sa route. Les instruisit-il ? Leur enseigna-t-il ? Leur prêcha-t-il ? Rien. Du point de vue du droit de l’enfant, de la part d’un prêtre, n’est-ce pas un abus de pouvoir de personne ayant autorité, lorsqu’il baptise un nouveau-né, d’engager la parole et jurer la foi chrétienne d’un début d’être, qui ne sait ni qui il est, ni où il est, pas même qu’il fait partie de l’espèce humaine ? .. .. A l’école, n’est-ce pas un deuxième abus, cette fois du point de vue du droit du Christ, qui dit qu’il n’y a qu’une seule loi en deux articles, tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même, de présenter la religion comme une discipline scolaire, semblable aux mathématiques et à la géographie, et d’en instruire les jeunes élèves, à raison d’une heure par semaine, avec leçons et devoirs à la clé, et punitions le cas échéant ? Qui saurait expliquer à un enfant que Jésus est un homme qui a offert sa vie pour secourir les misères de l’homme fait ? L’âge de l’enfance, n’est-ce pas celui de la gaieté, du jeu, du rire, de l’insouciance ? Un homme mûr se souvient de ses souffrances d’enfant qu’il a vécues, mais comment un enfant imaginerait-il les souffrances d’un homme mûr, dont il n’a pas idée? D’où l’enfant acquerrait-il la notion de l’affreuse solitude, du désespoir atroce, qui sont le lot de l’homme mûr, et qui ont été la raison d’être du Christ ? L’enfance, même, au fond, est-elle un âge chrétien ? Son âge est une maison pleine de poupées, d’ogres, de monstres, de magiciens, de fées! Ses lectures sont si bien des Contes de Ma mère l’Oye, qu’à moins de faire de Jésus un prince charmant de plus, on ne voit pas comment on pourrait y insérer une histoire aussi vraie, aussi réaliste, aussi tragique que l’Evangile. Est-il si surprenant que l’enfant, quand il quitte l’enfance, en quittant ses poupées, quitte aussi Jésus, si on le lui a glissé, parmi elles, comme une poupée de plus ? Les enfants que Jésus n’instruisait pas, mêlés aux foules qu’il évangélisait, ne le voyaient et ne l’entendaient, pour ainsi dire, qu’en passant, ne retenant de ses actes et de ses paroles que ce qu’ils pouvaient et voulaient bien retenir, tout comme les enfants qui assistent à un spectacle pour adultes, ne saisissent que les bribes qui volent à leur hauteur. Pourquoi traiter les enfants, à notre époque, différemment que Jésus à la sienne ? Au nom de quoi les forcerais-je à comprendre et apprendre des vérités, qui passent largement au-dessus de leurs têtes ? Prêtres, apprenons l’humilité. Le pouvoir de la religion ne peut être absolu sur toute la vie de l’homme. Rappelons-nous les principes de droit civil et pénal : que la minorité est une cause d’incapacité, et qu’on définit la majorité, comme l’âge où cesse la présomption de non-discernement. Quoi qu’on fasse, l’homme ne se porte de bon coeur à la Bonne Parole qu’autant qu’il s’y porte avec réflexion, de lui-même et de son seul élan. Vous vous facilitez bien la vie, me diront quelques uns. Jouer avec les enfants, au lieu de leur enseigner le catéchisme.. Croyez-vous ? Jouer avec les enfants, dans le respect de leur liberté, de leur caractère, de leurs talents, avec le sérieux, la passion, l’amusement propres à leur âge, et avec naturel, croyez-vous que la tâche soit si facile ? Je crois, moi, que c’est la chose la plus difficile au monde.
Dans la nuit. Les enfants, sous la lointaine houlette de leurs mères, parquées plus loin, m’observaient comme des élèves étudient un nouveau professeur pour savoir s’ils devront s’en méfier ou s’ils pourront le manipuler.
- Permettez, leur ai-je dit, et à leurs mères. J’ai une histoire à vous raconter. Et essayant d’imiter le modèle, j’ai parlé par parabole.
- Il était une fois un enfant qui n’aimait qu’une chose : rire et jouer. Il était toujours distrait et dissipé, et avait toujours l’esprit ailleurs, et, au catéchisme, le curé désespérait de jamais s’en faire écouter. Or le curé savait qu’au-delà des grandes villes et des petits villages, au-delà de la verte campagne et de la mer liquide, dans le fond le plus aride de l’aride désert, il y avait la plus vieille église du monde, gardée par le vieillard le plus vieux du monde, et que, dans cette église, il y avait, au fond du choeur, derrière un voile, l’image du Saint le plus parfait, faite par Jésus lui-même, et si bien peinte que, lorsqu’on la voyait, on ne désirait plus qu’une chose : être le Saint que montrait l’image.“Ce portrait, se dit le curé, fera ce que mes sermons ne font pas.” Le curé prit l’enfant par la main, l’emmena par-delà les grandes villes et les petits villages, la verte campagne et la mer liquide, dans le fond le plus aride de l’aride désert. Le vieillard le plus vieux du monde demanda au curé ce qu’il voulait. Le curé lui répondit qu’il voulait montrer à l’enfant le portrait du Saint le plus parfait, peint par le Seigneur lui-même, afin qu’il prenne modèle sur le modèle. “Inutile, dit le vieillard. Epargne-toi cette peine. Je connais tout mieux que quiconque. Si tu veux que cet enfant soit parfait, il faut que tu lui enseignes les dogmes, qu’il croie en un Dieu unique en 3 personnes consubstantielles, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ; que le Fils est venu sur terre en la personne de Jésus, qu’il a souffert, est mort et ressuscité pour sauver l’homme du péché, et préparer l’avènement du Royaume de Dieu; que l’Eglise est une, sainte, catholique, apostolique ; qu’il y a 7 péchés capitaux, qui conduisent à la damnation éternelle, 4 vertus cardinales et 3 vertus théologales qui conduisent au Royaume de Dieu. Qu’il croie cela, s’interdise ces péchés, et pratique ces vertus, et il sera sauvé. Crois-moi. Je sais ce que je dis.” Le curé répondit qu’il avait bien essayé d’instruire l’enfant de tout cela, mais l’enfant, qui était toujours distrait et dissipé et ne pensait qu’à jouer, ne l’écoutait pas. Le vieillard accusa le curé de ne pas savoir enseigner Le curé se défendit le mieux qu’il put, et insista si bien pour que l’enfant voie l’image du Saint le plus parfait, que le vieillard le plus vieux du monde donna au curé la clé de la plus vieille église du monde. Le curé et l’enfant entrèrent dans l’église, allèrent jusqu’au fond du choeur : devant eux pendait un voile jusque par terre. Le curé plaça l’enfant devant le voile, et dit à l’enfant : “Attention. Regarde bien.Tu vas voir l’image du Saint le plus parfait, peint par Jésus lui-même. Prends modèle sur le modèle.” Le curé se mit de côté pour observer l’enfant et tira le voile. Il vit l’enfant agrandir des yeux étonnés, puis l’entendit soudain éclater d’un rire qui résonna dans la plus vieille église du monde comme une volée de cloches. Le curé, alors, se pencha sur l’image : c’est alors qu’il vit que l’image du Saint le plus parfait était un miroir, et que ce miroir reflétait l’enfant qui riait. A cette vue, le curé ne désira plus qu’une chose : être le Saint le plus parfait que montrait l’image. Aussi dit-il à l’enfant d’aller jouer dehors, et il sortit derrière lui, pour jouer avec lui.”
Je me suis détaché des enfants, suis allé vers les mères, et leur ai lu l’Evangile. “Les disciples lui demandèrent : Qui donc est le plus grand dans le Royaume des Cieux ? Il appela un enfant, le plaça au milieu d’eux, et dit: En vérité, si vous ne retournez pas à l’état d’enfant, vous ne pourrez pas entrer dans le Royaume de Dieu.” Puis je me suis retourné vers les enfants et leur ai dit :
- Allez jouer, les enfants. Et je sortis avec eux au milieu de leurs éclats de rire et de leurs explosions de joie. J’ai circulé un temps au milieu d’eux, heureux spectateur, eux tout entiers dans l’instant, et moi tout plein d’eux, eux m’ignorant, moi m’instruisant, quand un garçon, le ballon sous le bras est venu vers moi.
- On n’est que neuf pieds, Monsieur le Curé, quatre dans une équipe, cinq dans l’autre. Vous voulez bien être le dixième ?
- J’en serais très flatté d’être votre dixième pied, ai-je dit en riant, mais j’ai peur de n’être pas à la hauteur. Je ne suis bon qu’en supporter d’équipe. Aucun de mes pieds n’a jamais donné le plus traître coup au plus traître ballon.
- Un pied, c’est pas une tête chercheuse, Monsieur le Curé. Pour taper dans le tas, il n’a pas besoin d’avoir passé le bac. .. Vous êtes sélectionné comme goal, a-t-il tranché. .. Benoît. Cherche le pantalon de training de ton frère pour Monsieur le Curé.
En pantalon de training trop grand, à l’élastique relâché, que je retenais d’une main pour qu’il ne tombe pas, rouge comme une tomate, j’ai brillé d’une rare incompétence. Ou j’en faisais trop ou pas assez, jouant toujours faux : ou je n’étais pas où j’aurais dû, ou j’arrivais sur le ballon trop tard, ou trop tôt, ou j’étais de l’autre côté ; ou, immobile comme une statue, tout bête, je regardai la balle entrer dans le but devant mes pieds. De toute la partie, je n’ai pas arrêté un seul ballon. Le plus étonnant fut que les enfants me témoignèrent une indulgence, que jamais des adultes n’auraient témoignée à un jeune. Ils remettaient le ballon au milieu sans une remarque, ni un cri, ni un rire, ni un sourire, avec le même calme que si le ballon était sorti en touche. Et ils arrêtèrent le match tout à fait naturellement, sur coups de sifflet du jeune arbibre. Débordant de reconnaissance pour leur générosité, j’ai passé le reste de l’heure à circuler entre les groupes, m’informant sur les règles des jeux, me récriant, déplorant, applaudissant, toujours en porte à faux et à l’excès, trop conscient que trop bien faire, c’est mal faire. A la fin de l’heure, j’avais de mon comportement comme un amer goût de cendres dans la bouche. La seule chose que je peux inscrire à mon actif, me suis-je dit, c’est mon passif : je ne les ai pas ennuyés avec mon catéchisme. C’était toujours ça. Me faisant ombre et leur laissant toute la lumière, je m’apprêtai à disparaître dans l’appartement curial sans demander mon reste, lorsqu’ils ont couru vers moi, et m’ont salué de visages radieux et d’au revoir éclatants, dont le souvenir illumine ma nuit un magnifique feu d’artifice.
Lundi, 14 octobre. Trois mariages hier. “Le 3ième jour, il y eut des noces à Cana, en Galilée. La mère de Jésus y était. Jésus, aussi, fut invité à ces noces, ainsi que ses disciples. Or, il n’y avait plus de vin, car le vin était épuisé...” Jésus, à Cana, a-t-il fait un sermon ? Non, il s’est soucié du vin qui manquait. Qu’est au juste le sacrement du mariage ? Le sacre de ce prince et de cette princesse que sont le jeune homme et la jeune fille, en roi et reine, à leur tour. A ce titre, le sacrement du mariage est-il chrétien ? Honnêtement parler, non. Sous tous les cieux, tous les dieux, sous tous les prêtres et dans toutes les églises, et juive, entre autres, comme à Cana, toutes les familles ont arrêté un instant la marche de leur vie, pour célébrer et fêter le mariage du jeune homme leur fils avec la jeune fille leur fille. Sous toutes les latitudes et depuis des temps immémoriaux, le jeune homme et la jeune fille ont eu droit à cette fête. Criminel est celui qui prétend la leur gâcher... Comment un prêtre peut-il, au cours d’entretiens prénuptiaux auxquels il les contraint, les inspecter et les contrôler sur leur pratique religieuse ? Leur donner mauvaise conscience, s’ils ne pratiquent pas ? Et ne leur accorder le mariage que sous condition qu’ils pratiquent à l’avenir? Le mariage appartient-il à l’Eglise pour qu’elle imprime ainsi son tampon sur leur bras ? Qu’ont donc, en commun les communs exercices de pratique religieuse avec cette splendide et humaine fête des noces? La misère, elle-même, ne se met-elle pas, ce jour-là, en congé ? Pourquoi pas la religion? Un prêtre, lorsqu’il bénit un mariage, qu’a-t-il à faire d’autre, que prendre part à la liesse et à la joie de tous, comme Jésus, à Cana ? Le seul prône que je fais aux messes de mariage, est un prône de fête : je lis les Noces de Cana, mais jamais je ne fais de morale ni de religion.
Les jeunes mariés du 3ième mariage étaient pour moi des mariés à honorer entre tous. Leur noire misère ressortait, comme du corps les os. Le corps émacié et nerveux du jeune homme, celui, maigre et long de la jeune femme, leurs visages creux, leurs cernes d’ombre, leurs yeux profonds comme des gouffres, le mince complet d’été pour le premier, la robe de mariée lègère comme tulle pour la seconde, si fins qu’on frissonnait de froid pour eux, en même temps que cet air d’intense savoir et de colère sans fond, que donne aux corps et aux visages des pauvres la pauvreté, ne pouvaient que laisser un fils de famille, comme moi, sans voix. Ils étaient accompagnés de leurs seuls deux témoins. De famille aucune. En présence de tels êtres, un prêtre sait bien, qu’en attribuant à lui seul le droit d’instruire et d’évangéliser, l’Eglise lui attribue un pouvoir illégitime. Ce serait à eux nous faire des homélies, non nous à eux.
Bien qu’ils m’aient invité à leur buffet d’un air rogue, ou justement à cause de cela, j’y suis allé bien évidemment plutôt qu’aux banquets des deux autres. Ils habitaient un immeuble si long, qu’il faisait toute une rue. Leur deux-pièces était tapissé d’un papier peint d’un jaune hurlant. Les seuls meubles du salon étaient cinq chaises dépareillées. Leur buffet était placé sur deux de leurs portes ôtées de leurs gonds, posées sur des tréteaux. Pour que le vin ne manquât pas, faute de pouvoir faire un miracle, j’avais apporté une petite bonbonne de tricastin, qui n’a pas été de trop. Tout le temps que je fus chez eux, la mariée m’évita soigneusement, comme si je n’étais pas son genre. Bien que je ne l’aie jamais vu regarder dans ma direction, toujours elle s’est appliquée à ne me montrer que son dos, et à converser avec son mari et les témoins. Je surpris, par contre, sur moi, plus d’un regard du mari. Un moment que j’étais seul à une fenêtre, tout affligé de leur pauvreté et honteux d’être prêtre, il mit le cap sur moi, pointa l’index sur ma petite bonbonne.
- Vous vous souciez des choses profanes, mais Dieu là-dedans ?.. ..J’ai beau tendre l’oreille, je n’entends rien... .. Vous ne démarchez plus le client ?
Son aigreur me laissa sans voix.
- Ne me dites pas que votre Sainte Boîte ne vous réclame par de comptes. Elle vous paie pour que vous placiez votre sainte camelote, que diable.... ...A moins que ce soit la nouvelle technique de vente ? Vous faites un petit cadeau en toc, vous coincez votre pied dans la porte, et une fois dans la place, vous vous farcissez le pigeon.
- Ai-je l’air d’employer la méthode ?
- Vous n’êtes pas encore parti... .. Je parie qu’avant votre départ, vous aurez placé un saint lacet ou un saint tapis.
- J’ai peur de vous décevoir.
Il me regarda le sourcil froncé.
- .. ..Curé honteux ? dit-il, en ricanant. Pourvu qu’on ne vous distingue plus du vulgum pecus ? Vous en rabattez, because les affaires ne marchent plus très fort ?... ...Mais alors, vous êtes payé à quoi ? Enfin, votre boulot, c’est pas le prêche ?
- Vous savez, les mots, ai-je dit, pauvrement.
- Les mots. Les mots... ..Ramener les gens à l’Eglise, le canon du droit canon dans les reins, et les y retenir, le feu de la damnation éternelle à la tempe, c’est pas votre turbin ? C’est là toute votre conscience professionnelle?
- Pardon. Je n’ai pas été engagé comme vigile ou gendarme. .. .. Permettez-moi de vous rappeler à vos devoirs de maître de maison. Vous vous devez à vos invités, lui ai-je dit à bout de ressources, en lui montrant sa femme et les deux témoins, immobiles aux fenêtres comme trois chasseurs guettant le gibier au haut d’un mirador.
Je bus du bout des lèvres, mangeai du bout des dents, et filai à l’anglaise, en faisant un salut à la cantonade pour ne pas embarrasser la mariée.
Cette haine de la religion, et cette rancune contre l’Eglise, c’est aussi ma croix.
3.
Mardi, 29 octobre. La nuit. Misère. Prétendre aux plus hautes sphères spirituelles, et être précipité dans cet abîme de l’immonde et du sordide. Que soit portée, à l’instant de ma rédemption spirituelle, sur le devant de ma scène, la partie la plus sale de ma personne, au lieu de la plus haute, à laquelle je travaille, n’est-ce pas la chose la plus pitoyable du monde ? Avoir ceci, et en cet endroit. Saisi d’un dégoût irrésistible, j’ai tiré comme par réflexe la chasse d’eau, comme si, chassant de ma vue les signes du mal, je chassais le mal lui-même. Mon Dieu. Pauvre de moi. Qu’est-ce que j’ai à gémir ? Est-ce que je fais autre chose que rembourser mes dettes ?
Est-ce que je n’ai pas vécu, pendant vingt ans, une vie double, que je paie ? Prêchant le dimanche d’une chaire, la vertu et l’abnégation, et camouflant le reste de la semaine, en mon privé, un confort et une gloutonnerie coupables ? Image inverse de mon amaigrissement d’âme, est-ce que je n’étais pas devenu gros et gras ? Exposant à tous sans honte mon ventre comme la partie la plus significative de ma personne, est-ce que j’ai craint d’étaler, pendant tant d’années, avec combien d’obscène impudeur, de toute sa largeur et de toute son ampleur, mon incroyance et mon scepticisme de gros ? Combien de temps ai-je vécu cette double vie? Vingt ans. Et depuis combien de temps je vis la nouvelle ? Deux mois. Comment une si courte guérison d’âme peut-elle guérir un corps si longtemps maltraité ?
Couché, pendant deux jours, je suis resté couché. Comme un jouet cassé, je n’avais plus de ressort. Lorsque j’essayais de me lever, les jambes cédaient sous moi, je me roulais dans mon lit, me couvrais la tête, et sombrais dans une sombre inconscience. Si la nature te désavoue, me disais-je, c’est que Dieu te renie. Si Dieu te renie, comment continuer de faire ? Je ne me suis levé, tout à l’heure, que de lassitude. Pourquoi rester entre 4 murs? Ne sais-tu pas, que si la solitude et le désespoir te glacent d’un froid mortel, n’importe quelle compagnie, celle d’un nourrisson, celle d’un ivrogne, t’enflamme et t’embrase ? Dès lors, pourquoi ne pas laisser derrière toi une solitude qui te ronge comme un ulcère, et ne pas aller au-devant d’une compagnie qui te sourit et t’épanouit ? Si tu ne crois pas, même si tu es prêtre, qui le saura, puisque celui qui croit, croit dans le secret ? Mais si tu n’aimes pas, qui l’ignorera, puisqu’il n’est d’amour que celui que l’on témoigne ? .. ..Un prêtre qui ne croit pas, peut se tromper en ne croyant pas, mais qui scandalisera-t-il, puisque personne ne le saura ? Il ne fera mal qu’à lui-même, ce qui est sans importance. Mais le prêtre, qui aime, peut-il se tromper en aimant ? Mais s’il n’aime pas, il scandalisera, puisque tout le monde le verra. Toi, sans t’écouter un instant de plus, va à eux, et aime-les.
Homélie I.
Qui sont les saints ?
Qui sont les saints, mes frères ? Est-ce que ce sont ces célibataires, qui se font appeler Saint et Père? Qui tolèrent qu’on les appelle Sa Sainteté ? Qui font blanche leur soutane et bien repassée, et d’or leur mitre et leur chasuble ? Qui occupent des trônes sur des estrades, et affectent de faire, devant les foules, de longues prières, fermant les yeux et penchant leur tête ? Qui font des discours moraux aux peuples, et se retirent dans leur palais d’hiver et d’été vivre leur vie privée? Qui acceptent que les pauvres se prosternent devant eux, et baisent leur anneau ? Qui, en tout, agissent pour se faire remarquer des peuples? Qui sont les saints ? Eux qui se font appeler Saints ? Ou n’est-ce pas plutôt les plus petits d’entre les petits ? Ceux qui, esclaves d’esclaves, s’enchaînent en plus, des chaînes d’un mariage, et s’attachent au pied le boulet d’une famille ? Qui suent, peinent et s’épuisent toute leur vie, travailleurs de force, pour faire vivre de leurs trois sous, leur femme et leurs enfants ? Et qui, bien que peinant et suant et s’épuisant, ne sont même pas sûrs que leur travail de forçat et gagne-pain d’esclave ne leur sera pas ôté le lendemain ? Qui supportent qu’on les loge, chair à travail, dans d’infâmes chambrées, au flanc de casernes monstrueuses ? Qui, sous les railleries et les insultes des fonctionnaires arrogants, des politiciens hautains, des patrons cyniques, des syndicats despotiques, avancent leur vie entre ces haies haineuses, la tête haute, avec un héroïsme de martyr ? Qui sont les saints ? Ces martyrs, qu’on appelle plèbe, populace, tourbe, vulgaire ? Ou ceux-là, qui s’appellent eux-mêmes Saints ? Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie II
Le vrai péché, c’est d’être pauvre.
Quel est le vrai péché ? Le vrai péché, mes frères, c’est d’être pauvre. Pauvres, ayez honte d’être pauvres. Pauvres, ne soyez pas endurcis dans votre péché. Pauvres, repentez-vous, avant qu’il soit trop tard. Pauvres, battez votre coulpe. Dites : Mon Père, j’ai péché contre Dieu et contre les hommes. Dites : Je suis pauvre, c’est ma faute, ma très grande faute... ..Pauvres, faites contrition, parce que les temps sont proches. Ayez douleur vive et sincère. Confessez votre péché. Dites : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans mon taudis, mais dites une parole et je serai guéri. Réformez-vous. Promettez de ne plus succomber à la tentation. Jurez qu’à l’avenir, vous mettrez des sous de côté. Jurez de vous enrichir. Faites-en le serment devant Dieu. Allez, mes frères, et ne péchez plus. Ego vos absolvo. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, Amen.
Homélie III
La catholique pratiquant et l’autre.
Paraphrase de Luc Chap.18 vers. 9-14
Deux hommes allèrent pour assister à la messe. Le premier, catholique pratiquant, arriva avant le Sanctus, prit place tout devant, et l’autre après la Consécration, et resta tout derrière. Le catholique pratiquant priait en lui-même : “Mon Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme celui qui est là, dans le fond, et qui arrive en retard à la Sainte Messe. Moi, j’arrive avant le Sanctus, je plie le genou dans l’allée, je dis à voix haute le Notre Père, je chante les cantiques qu’on me dit, je me lève à l’Evangile, je m’agenouille à la consécration, j’incline la tête à l’élévation, je communie en fermant les yeux, je me signe à la bénédiction, et ne m’en vais qu’après l’Ite Missa Est. Je sais quelle sera ma récompense.” L’autre, au fond de l’église, priait en lui-même : “ Mon Dieu, j’arrive tous les dimanches à la messe en retard. Ayez pitié du pauvre pécheur que je suis.” Isaïe a bien joliment prophétisé de ces catholiques pratiquants, quand il a dit : “ Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur coeur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent. Les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains.” Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie IV
De la santé et de la maladie.
Quelle utilité y a-t-il pour un malade, de se complaire dans sa maladie, et de se laisser aller à l’affreuse tristesse ? La tristesse creuse la tristesse comme l’ulcère, et la perte de substance s’accroît et s’aggrave. Nous pleurons de perdre la santé ? Qu’est-ce que nous gagnions, lorsque nous l’avions ? Nous pleurons de voir nos jours comptés au plus court ? Mais qu’est-ce que nous gagnions, lorsque les jours s’étendaient devant nous, sans nombre, comme les vagues de la mer ? Sans conscience aucune de cet inestimable trésor de la santé dont nous étions si riches, est-ce que nous ne le dilapidions pas à pleines mains, à des bagatelles ? Au regard de ce que nous en faisions, pourquoi semblait faite une telle bonne santé si inconsciente ? Ne semblait-elle pas faite, justement, pour qu’à force d’excès, on la perde, et pour qu’en la perdant, on prenne enfin conscience d’elle ? Aussi, pourquoi pleurons-nous et gémissons-nous, puisque ce qui nous arrive, nous arrive par notre faute et pour notre salut? Si la bonne santé était molle incurie, lâche abandon, veule laisser-aller, est-ce que la maladie n’est pas notre conscience enfin éveillée, et en alerte, et au travail ? La maladie diminue les forces, affaiblit ? Malade, si le malade monte toutes ses forces au front, s’il ne laisse âme qui vive à l’arrière et surtout pas sa maladie et la pensée de sa maladie, s’il lance tout le monde à l’assaut, dans une mobilisation générale, les réformés et les malades, les jeunes et les vieux, il n’est aucun ennemi dont il ne triomphe. Celui qui, s’oubliant, lance toutes ses forces à l’assaut, est invincible. Ainsi donc, au travail. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie V
Aime ton prochain comme toi-même.
Jésus a-t-il dit : Aime ton prochain, comme un commandement impérieux, semblable aux commandements : tu ne tueras pas, tu ne voleras pas? Comment peut-on commander d’aimer ? Aimer, n’est-ce pas la seule chose au monde qui ne se commande pas ? L’amour ne se décide et ne se commande que par lui-même, et c’est son prix inestimable. Pourquoi aime-t-on quelqu’un ? Va savoir. Comme disait Moutain and Co, parce que c’était lui, parce que c’était moi. A aimer qui vous plaît, n’a-t-on pas le coeur en fête, n’aime-t-on pas d’un coeur large et généreux, mais à se forcer à aimer qui vous déplaît, aime-t-on autrement que du bout des lèvres, d’un coeur avaricieux et resserré ? S’armât-il de la plus grande volonté du monde, aucun coeur, au monde, ne peut aimer malgré lui sans trahir l’aversion qu’à grand’peine et grande force, il surmonte. Non. Non. Jésus s’est bien gardé de commander d’aimer son prochain. Il ne pouvait vouloir que nous l’aimions mal, et malgré nous, et avaricieusement. Aussi n’a-t-il pas dit : Aime ton prochain. Il a dit : Aime ton prochain comme toi-même... .. Déplions, si vous voulez bien, cette comparaison comme une carte, afin qu’elle nous guide. .. .. Il y a dans toute comparaison, un élément déterminant, qui est la relation entre les deux objets comparés, c’est à dire que les deux objets comparés sont tels qu’une modification de l’un entraîne la modification de l’autre. Si nous raisonnons d’après ce principe, nous pouvons dire que celui qui s’aime avec passion, aimera avec passion, son prochain. Celui qui, au contraire, s’admet tout juste, se tolère à peine, tolèrera à peine, admettra tout juste, de même, son prochain. Ne se supporterait-il pas, aurait-il sa propre personne en aversion, s’exècrerait-il, il exècrerait, aurait en aversion, ne supporterait pas son prochain, de même... .. Quoi, me direz-vous ? Mais qui ne s’aime pas ? Le péché n’est-il pas justement de s’aimer de trop ?.. .. En êtes-vous si sûr? Celui qui porte gravement atteinte à sa santé, en buvant à s’en rendre malade, en mangeant plus que de raison, en se droguant, celui qui risque sa vie sur un coup de dés, ou de folie, ou de désespoir, celui qui se blesse ou a un accident par sa faute, celui qui se mortifie à l’excès, ou plus simplement celui qui se dénigre sans cesse, est-ce que toutes ces gens ne conduisent pas à penser, que pour se nuire, se détruire, s’abaisser comme ils font, il faut qu’ils se vouent une haine implacable ?.. ..On n’aime que celui qu’on choisit, dit-on. Or se choisit-on ? Non ! On nous impose à nous. Combien, étant imposés, se seraient-ils choisis, s’ils avaient été libres ? Peu, avouez. Est-il, dès lors, si étonnant que tant d’entre nous ne s’aiment pas ? Cet amour, que nous n’avons pas même en réserve pour nous, comment l’aurions-nous en réserve pour d’autres? Et quel homme serait assez injuste pour faire grief à celui qui se hait, de ne pas aimer autrui ? Pourtant, pourtant, s’aimer soi-même, cela ne devrait-il pas être la pente naturelle de l’homme ? Cela ne devrait-il pas être son premier penchant? Qui veillera sur soi, à toute heure, qui sera sans cesse à son chevet jusqu’à son heure dernière, sinon soi seul ? Ne sommes-nous pas la personne, dont l’avenir devrait nous occuper avant tout autre ? Celle pour laquelle nous devrions avoir les plus hautes ambitions et les plus grandes espérances ? Celle pour laquelle nous aimerions avoir la plus grande estime et le plus grand respect ? Amicale, la plus grande amitié ? Aimante, le plus grand amour ? La seule à laquelle nous devrions jurer loyauté sans faille, fidélité sans ombre ? .. .. Pour qu’une telle inclination naturelle, ne puisse avoir libre cours, ne faut-il pas qu’il y ait de bien puissants obstacles ? La première tâche de celui qui veut aimer son prochain, n’est-elle pas, avant toute autre, de faire sauter ce barrage de haine, afin que cette retenue d’amour, de toute sa masse accumulée, s’épande d’abord sur ses propres pâturages, et puis, ensuite, sur la campagne environnante ? Ne faites pas, mes frères, comme ces personnes qui se jugent indignes d’elles, se dénigrent et se méprisent elles-mêmes. Ecoutez-vous au contraire. Entendez-vous. Donnez droit à vos doléances. Prêtez l’oreille à vos réclamations.Trouvez grâce devant vous-même. Accordez-vous vos faveurs. Et, lorsque, comme une source timide sous la mousse, vous sentirez sourdre, dans la fraîche ombre de vous-même, pour vous, une tendresse timide, monter doucement en vous, puis vous baigner, couler enfin avec une telle abondance, que, comme la vasque d’une fontaine, son eau déborde du bassin sur le bassin en contrebas, à ce signe vous saurez que vous vous aimez enfin. Je ne désire pas le sacrifice, dit le Seigneur, mais la miséricorde. Celui qui est sans pitié pour lui, comment aurait-il de la pitié pour l’autre ? Celui qui se porte dommage, se sacrifie, s’immole, comment aura-t-il pour son prochain, indulgence et miséricorde ? Quelle est la condition de l’amour du prochain, mes frères ? L’amour de soi. Si je veux aimer mon prochain, je dois m’atteler à cette première tâche : m’aimer, moi. Et l’amour du prochain suivra l’amour de soi, comme un frère son frère. Aime ton prochain comme toi-même, a dit Jésus. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
deuxième carnet
1.
Vendredi, 15 octobre. Dans la nuit.
Le chômeur. Comment aurais-je pu m’imaginer, que dans cet immeuble bourré de vie, de rires et de cris, de galopades et de disputes, bourdonnant comme une ruche, il y avait en haut, à droite, et au fond, une alvéole vide, un blanc, un silence, un trou noir, de la non-vie ? La porte de l’appartement était ouverte, ce qui fit que mon regard a pu le traverser de part en part. Le logement m’a semblé si mince, que les yeux, en étendant simplement les bras, le traversaient tout entier, et touchaient le jour de l’autre côté. J’ai poussé la porte, appelé, deux fois, trois fois, élevé la voix. Le désordre et la saleté, qui, à l’entrée, comme hôtes familiers, m’accueillaient, les vêtements élimés jetés sur les chaises, la serviette tachée jetée sur un canapé, les assiettes sales par terre, les verres avec un fond de rouge sec, les chaussures poussiéreuses, les chaussettes éparses, tout cela m’a fait signe, puisque c’était là sans honte, que sans honte, je pouvais entrer.
Tout en balisant mon avancée de Monsieur ? Il y a quelqu’un ? S’il vous plaît ?, je jetais un coup d’oeil, en passant, sur la salle de bains, répugnante, les toilettes, qui sentaient, la cuisine, dégoûtante : tout était dans un désordre et une saleté épouvantables. Le lino de la chambre à coucher, au fond du petit appartement, où j’entrai, était jonché de casseroles non nettoyées, de boîtes de conserve ouvertes, de sacs plastiques froissés, de tasses brunes, de verres opaques. Suivant des yeux leur piste, comme le chasseur dans la boue fraîche les traces du sanglier, j’ai abouti à un lit, où, inerte comme une chose, était couché sur le dos, un homme à barbe grise de huit jours, dont je ne voyais que le bas du visage. Son bras droit était replié sur son front et cachait ses yeux, mais comme son corps était raidi, j’ai pensé qu’il ne dormait pas.
- Je suis le nouveau curé de la paroisse. Je viens voir si je peux être utile à quelque chose.
Il eut un hochement de tête oblique, qui disait non. Dans la peur qu’il me chasse, je me suis cloué sur place et cousu la bouche, et n’ai pas fait plus de bruit qu’une mouche. Nous étions tous les deux si immobiles comme des statues, ne bronchant ni ne soufflant mot, qu’on aurait pu se demander s’il y avait quelqu’un dans la chambre. Quand son silence et son immobilité m’eurent assuré qu’il ne s’opposerait pas à ma présence, en étouffant mes pas comme on fait avec un enfant qui dort, je suis allé fermer la porte de l’appartement, puis, en faisant par-dessus le flot de tout ce qui traînait de grands pas plongeants, comme sur des cailloux quand on passe un gué, je suis revenu m’asseoir sur une chaise. J’ai posé mes coudes sur les genoux, joint mes mains, comme une personne dans une salle d’attente qui s’apprête à prendre patience. Lorsque j’ai pensé que le moment était venu, je l’ai questionné.
- Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Vous avez des ennuis de santé ?
Rien. Pas un mot.
- Vous avez des problèmes d’argent ? ai-je dit sans me laisser démonter.
Pas un mot. Rien.
- Vous avez des soucis de famille ? ai-je dit, frappant avec obstination à la porte.
Toujours rien.
- Par pitié. Donnez signe de vie. Reparaissez. Monsieur. S’il vous plaît.
Soudain, comme par miracle, les lèvres bougèrent, la bouche s’ouvrit d’une mince fente, et, d’une voix éraillée, dit, avec peine, comme si, depuis longtemps il n’avait pas parlé :
- .. Mettre la main sur moi, c’est mettre la main sur rien. Vous perdez votre temps, Monsieur l’abbé.
- Je suis hors fonctions, ai-je dit avec précipitation. D’un quidam à un autre quidam. Je passais... .. Quel malheur vous est arrivé ? Vous confier à moi, c’est vous confier à un autre vous-même. Il s’est appuyé sur son coude avec difficulté, a glissé ses jambes hors du lit, et, affaissé comme un linge, comme si le repos l’avait épuisé, il s’assit au bord du lit.
- .. Ce qui m’arrive ? Justement. Rien... .. Rien ne m’a. Rien ne m’est... .. Temps libre et oisiveté... .. J’ai ce après quoi la terre entière soupire : la liberté. Rien ne me soumet, ni horaire, ni chef, ni règlement. Libre comme l’air. Le bonheur total. La félicité complète.
Son pyjama fripé et malpropre était largement ouvert. Sa carence de pudeur, parfaite image de sa détresse, m’affligea plus encore que le désordre et la saleté. Il a parlé d’une voix sourde, la tête tournée et le regard posé en oblique par terre, comme s’il exposait à un jury une thèse hasardeuse, à laquelle il avait beaucoup pensé et à laquelle il était sûr que personne n’ajouterait foi, jamais.
-.. ..Jeunes, à quoi rêvons-nous ? De fêtes ! D’amours. De jeux. De paresse... .. Et, un beau jour, sans que vous ayez rien demandé, de force vous acceptez que, de travail, on vous catéchise. De force, et parce qu’il faut bien gagner sa vie, vous exercez un métier avec conscience et exactitude, comme on assiste à la messe. Pris par l’élan donné, vous vous consacrez à la fin si bien, corps et âme, à cette vie laborieuse, vous communiez avec tant de ferveur et tant de camarades à ce culte sacré de l’ouvrage bien fait, l’entreprise devient si bien votre Eglise Militante, qu’à la fin, vous ne savez même plus ce que c’est que paresser, jouer, aimer, fêter, pour quoi vous aviez tant d’amour dans votre jeunesse, et à présent tant de honte et de remords. Et puis, bien des années passant, un beau matin, tout croyant fervent et pratiquant sincère que vous êtes, sans qu’on vous en ait averti, on vous excommunie... .. On vous licencie. A la porte.. .. On vous a drogué de travail à forte dose sur une longue période, on vous a mis dans une dépendance de corps et d’esprit totale, et puis, un beau jour, sans crier gare, on vous sèvre. Et vous, d’une minute à l’autre, vous vous retrouvez dans cet état horrible de paresse forcée, de jeu obligé, d’amour imposé, de fête contrainte, pour lesquels vous aviez tant de faiblesse dans votre jeunesse, et qu’on vous a enseigné pendant quarante ans, comme le péché des péchés et le mal absolu! Connaissez-vous plus atroce contradiction ?.. ..Qu’est ce que je suis, depuis que de force, on m’a désappris d’être ce qu’on m’a enseigné ? Rien. Un animal empaillé. Une peau de lapin. Du vide. Un trou... ..Si je me toquais pour me demander s’il y a quelqu’un, il n’y aurait pas même quelqu’un pour dire qu’il n’y a personne.
’ai laissé passer un temps.
Vous avez cherché un nouvel emploi ?
- Si je n’ai pas écrit cent lettres, je n’en ai pas écrit une seule... .. Certains m’ont répondu en me demandant de m’épargner de m’adresser à eux. D’autres m’ont inscrit sur une liste d’attente, en me donnant un numéro, dans les 5 000 ou dans les 8 000. L’un d’eux m’a même écrit qu’il avait assez de recevoir des CV, et qu’il s’octroyait une année sabbatique de demandes d’emploi. Mais la plupart ne m’ont même pas répondu, comme si je n’avais pas écrit. J’ai fait mon deuil de tout emploi.
J’ai laissé un blanc dans la conversation à nouveau.
- Vous connaissez un peu le foot, ai-je demandé ?
- Si je le connais. J’allais à tous les matchs, dit-il avec un dernier reste de passion.
- Lorsque le demi d’ouverture n’arrive pas à ouvrir de ce côté-là, est-ce que de dépit, il lèvera la main et abandonnera le terrain ?
- Certainement non. Il tentera d’ouvrir de ce côté-ci, s’il n’y parvient pas, de cet autre côté-là.
- Et puis d’un autre, et d’un autre encore, jusqu’à la fin de la partie, n’est-ce pas ?
- Oui.
- Et n’est-ce pas au fait qu’il ne se laisse jamais abattre et poursuit sans relâche ses tentatives d’ouverture, qu’on reconnaît le bon joueur ?
- C’est certain.
- Et la fois où il ouvrira et marquera, n’oubliera-t-il pas toutes les autres où il a échoué ?
- Oui. C’est comme ça que ça se passe.
- .. ..Celui qui, aux cartes, ai-je dit, l’attaquant d’un autre côté, a perdu une partie, est-ce que de dépit, il s’arrête de jouer ? Non. Il attaquera un nouveau jeu, avec le même espoir qu’au précédent, et cela, jusqu’à la fin de la partie.Comment appelle-t-on celui qui jette les cartes en pleine partie, pour la simple raison qu’il perd? Ne dit-on pas de lui que c’est un mauvais joueur ?
- C’est certain.
Est-ce que trouver un emploi n’est pas au moins aussi important que marquer un but, ou gagner une partie de tarot ? Il eut un froncement de front amer.
- Je doute que je réussisse jamais.
- ..Si vous doutez de vous, comment voulez-vous que les autres ne doutent pas de vous aussi ?.. .. Est-ce que nous ne sommes pas tous des intrus partout ? Et moi, chez vous ? Et est-ce que ce n’est pas à nous qu’il appartient de ne plus l’être ?.. ..Celui qui ne dit les choses qu’une fois, n’est-il pas comme s’il parlait à voix basse ? Mais celui qui les dit et les répète sans cesse, jusqu’à ce qu’on l’entende, n’est-il pas comme celui qui parle à haute et forte voix ? Frappez à la porte, on vous ouvrira, et si on ne vous ouvre pas, frappez à la fenêtre.
- Vous croyez ?
- J’en suis sûr.
y eut un silence. Il se leva maladroitement, marcha avec difficulté, en se tenant aux meubles, comme s’il avait perdu l’habitude d’être debout.
- .. Je vais essayer.
- N’essayez pas. Réussissez.
Il s’appuya sur le lit comme un convalescent. Devenu pudique, il rajusta son pantalon. A cela, je vis qu’il avait repris possession de lui. Je ne dis mot. Il ne dit mot non plus.
- Vous m’honoreriez, dis-je, en me levant, lorsque vous passerez devant le presbytère, de venir prendre un café avec moi.
Il fit trois pas incertains, se retourna.
- .. Pourquoi vous êtes-vous arrêté à moi ?.. .. Je n’ai rien qui ressorte, rien qui dépasse. Je n’ai rien de plus, tout de moins. Un chômeur, parmi les gens qui travaillent, est comme un malade parmi les gens sains... ..Est-ce que je rentre dans la liste des misères qu’il est de votre devoir de secourir?
- Et si les malades étaient mon milieu sain à moi ? Et si je ne me portais bien qu’au milieu d’eux ? Et si c’était dans la santé que je trouvais le plus de maladie, et dans la maladie le plus de santé ? Des malades à moi il n’y a d’obstacle aucun : je fais un pas ils font un pas, je suis chez eux ils sont chez moi, je leur tends la main ils me tendent la main. Personne n’est plus proche d’eux que moi, personne n’est plus proche de moi qu’eux.
- Proche. Proche, dit-il, amer. .. ..Les plus proches de mes proches, ma mère, corps de mon corps, ma femme, chair de ma chair, mes enfants, âme de mon âme, lorsque le chômage m’a frappé de sa maladie, ont été les premiers à me fuir comme un pestiféré et à me mettre en quarantaine.. .. Mais de cette sorte de gens, qui étaient de moi les plus éloignés, de ces prêtres impérieux, de ces censeurs inflexibles, de ces directeurs de conscience implacables, de ces donneurs de leçons hautains, il a fallu que ce soit l’un d’eux, le chômage m’abaissant plus bas que terre, qui s’abaisse jusqu’à moi, et s’approche de moi plus près qu’aucun de mes proches ne s’est jamais approché... ..Aucun être humain, de ma vie, ne s’est penché sur moi avec une sollicitude pareille à la vôtre. Retenir un regard comme le vôtre, à la place du reste du monde, qu’est-ce qui peut aller au coeur davantage ? dit-il, les yeux embués.
- Et si ce qui vous touchait était ce qui me touchait ? Je viens à vous, mais qui vous dit si, en venant vers vous, ce n’est pas vous qui venez à moi ? Avoir le bonheur de retenir votre attention, au moment où vous retenez la mienne, si rien non plus ne pouvait m’aller plus au coeur à moi ?
Il hésita, tourna la tête vers l’angle du mur et du plafond, passa deux doigts sur une paupière, puis sur l’autre, puis le plat de la main sur les deux joues, puis se tourna vers moi.
- Serait-ce de la présomption si, appelant les choses par leur nom, je vous appelais du nom de frère ?
- Ce serait appeler de son nom le frère du frère, ai-je dit vivement. J’eus un élan vers lui, que je déviai aussitôt.
omme un sauteur, lorsqu’il avorte son élan, quitte sa trajectoire et dégage de côté, j’avortai de même le mien, et fis un demi-cercle autour de lui. Je me retournai vers lui, demeurai un instant silencieux et immobile.
- Vous avez promis que vous viendrez chez moi prendre un café, dis-je, mon visage se rétrécissant au fur et à mesure que le sien s’élargissait. Mais pas dans 107 ans. Je l’ai quitté, mais sa pensée ne me quitte pas !
2.
Lundi, 18 novembre.La nuit. Depuis la vue, cet après-midi, d’un terrassier turc, qui creusant une tranchée dans un trottoir, dans un effort vigoureux à chaque coup renouvelé, plantait son lourd pic dans la terre jaune dure et compacte ; de ces ouvriers d’échafaudages, plus loin, qui, inlassables comme des fourmis, montaient, en les passant, d’un étage d’échafaudage à l’autre, à bout de bras, lourds boulins et sapines épaisses, depuis mon retour au presbytère, je suis saisi un remords accablant. Comme je me sens oisif et parasite à ne pas gagner mon pain.
Séminariste Ulrich ! Copiez-moi le règlement ! “Ulrich, me disait mon cher Abbé de M.. .. L’homme ne vit-il que de pain et de gagne-pain ? A voir le monde autour de soi, il semble, oui. L’argent à gagner et à dépenser remplissent si bien les rues et les places, les livres et les journaux, qu’on dirait qu’il n’existe plus que ça au monde. Mais le travail, à la vérité, croyez-vous qu’il n’y ait que ça sur terre ? Sa vie gagnée, que reste-t-il au travailleur ? Ce qu’il a gagné : à vivre. Si le patron, le syndicat, le parti, le gouvernement s’occupent du gagne-pain, qui s’occupera de ce pourquoi le travailleur gagne son pain, c’est-à-dire sa vie ? .. ..Vous vous bercez de l’illusion, vous autres jeunes séminaristes, que vous marquerez des points auprès des employés et des ouvriers, si vous vous faites ouvrier et employé comme eux. Si vous rêvez cela, réveillez-vous... .. Représentez-vous les choses comme elles se passent. A supposer que vous travaillez comme eux, travaillant même avec plus de conscience et d’application qu’eux puisque vous êtes ce que vous êtes, croyez-vous que, pendant le travail, vous aurez le temps, l’esprit, les forces, sauf à vous distraire de votre travail ce que vous ne sauriez faire, pour évangéliser qui que ce soit ? Passé le travail, ensuite, rentrant chez vous comme eux rentrent chez eux, comme eux subissant la même loi humaine, croyez-vous que vous penserez à autre chose, qu’à fuir toute cette tension et toute cette fatigue, tout ce tumulte et toute cette confusion, qui sont le propre du travail, et vivre enfin un petit bout de vie privée, et désirer, comme eux, vivre d’un peu d’amour de femme ?.. .. Les travailleurs affaiblis ne demandent pas votre aide en tant que travailleurs, mais en tant qu’affaiblis. Si vous êtes aussi faible que le faible, qui aidera le faible ? Le faible affaiblit encore le faible de sa faiblesse à lui, si bien, qu’à se soutenir l’un l’autre, tous les deux tombent. Non. Non. Servir demande la pleine vigueur de ses muscles, la pleine, totale et souveraine possession de soi, de ses idées et de ses sentiments, afin que sur celui qui sert, celui qui est servi, puisse se reposer tout entier. On ne peut, Ulrich, à la fois travailler et servir... .. D’autant que travailler et gagner son pain est une vanité, qui est montée à la tête à plus d’un. Etre désoeuvré et inactif vous apprendra l’humilité. Travailler à servir avec humilité, voilà la seule chose que Dieu demande à ses apôtres.” Voilà ma honte de ne pas gagner mon pain tout à fait lavée par le bon et saint savon et mon bon et saint abbé de M. !
3.
Jeudi, 28 novembre.A l’aube. Hier, dans la nuit, aidant un jeune couple, les deux bras levés et la tête en arrière, je tendais au jeune homme sur son échelle un lé encollé, quand je fus pris de vertige, j’eus l’impression de tournoyer, il fallut que je m’appuie au mur pour ne pas tomber. Le jeune homme s’est alarmé, mais j’ai plaisanté et dit que c’était une crampe. Pour me prémunir contre ce guet, je me suis réfugié, chaque fois que je l’ai pu, derrière son dos. Bien m’en a pris. S’il est un sentiment que je hairais de susciter chez autrui, après le dégoût, c’est la pitié. Je hais cette lâche faiblesse qui saisit autrui devant votre faiblesse lâchement exhibée.
Mettre ce corps au pas et être sévère avec lui, il le faut, à cause de la chair et des espoirs de guérison, mais il ne le faut pas au point qu’il se mette en grève et apitoie le monde. C’est notre saine façon de nous nourrir et nos bonnes raisons de vivre qui sont nos juges et nos médecins. Si l’une et l’autre, jointes, ne nous donnent pas une forte et bonne santé à toute épreuve, c’est que nous ne sommes pas faits pour elle. Médecins et médecine peuvent, certes, de leurs artifices, rétablir une santé provisoire, mais sans cette médecine naturelle que sont notre façon de nous nourrir et nos raisons de vivre, cette santé provisoire elle-même ne tardera pas à péricliter. Il faut que je me nourrisse bien. En plus des légumes, il faut que je mange de la viande.
Lundi, 2 décembre. Mme Blanche. Mme Blanche me dégrade tellement en se dégradant pour moi, que, pour me racheter, j’exagère les politesses que je lui fais. Comme elle voit bien où le bât me blesse, plus mes politesses se font chaleureuses, plus elle me bat froid. Bien que je sache que, ce faisant, je lui donne barre sur moi, je poursuis mes assauts imbéciles.
- Madame Blanche. Nous fréquentons un même lieu, et pourtant nous ne nous voyons jamais. Nous ne rencontrons, en somme, que nos traces, propres pour les vôtres bien sûr, bien moins pour les miennes.
- Comme vous dites, dit-elle en trempant ostensiblement sa serpillière dans l’eau sale, et en l’essorant, ce qui m’échauffa on ne peut plus.
- Je vous fais mon compliment, dis-je en allant et en venant. C’est un vrai Palais des Glaces. Tout se reflète comme dans un miroir. Mon chez moi m’impressionne tellement que, si je savais, je marcherais sur les mains.
- Je fais ce pour quoi je suis payée, dit-elle avec une certaine hargne. Voulant nous chasser elle de son rôle d’employée, moi de mon rôle d’employeur, si contraire à ma conception, je m’acharnai.
- Madame Blanche. Justement.
C’était la deuxième fois que je lui servais son nom de famille. Je me mordis la langue. Accrocher son nom de famille à mon Madame, quelle condescendance. C’est monter de deux échelons et regarder le petit peuple d’en haut. Tout Madame doit être suivi d’un blanc de respect, sinon il sent son supérieur. La formule me trahissait pour la deuxième fois, mais je m’entêtai.
- .. Vous m’avez trompé. Vous vous volez... ..Vos heures sont payées 60 et non 50.
- C’est vous qui voulez vous voler. Ce sont celles qui demandent 60 qui volent.
- Peut-être. Mais vous travaillez double. Vous devriez être payée double.En trois tours de main, vous faites ce que d’autres font en six.
- Ce que je gagne est ma juste paie, dit-elle d’une voix nette.
- Parce que pour vous, l’exceptionnel, c’est l’ordinaire. Je regrette. Celui qui est estimé davantage, vaut davantage, et celui qui vaut davantage, doit être payé davantage.
- Je travaille comme il faut travailler et je suis payée comme il faut que je sois payée. Ce sont les faveurs qui sont la source de l’injustice. C’est mal agir que pousser les autres à accepter des traitements d’exception, dit-elle, en colère.
a leçon m’a laissé sans voix, mais la rage d’en triompher, me tenant bien ferme entre ses crocs, je ne lâchai pas prise. Alors qu’elle achevait les toilettes, honteux, en plus, qu’elle soit à genoux en pareil lieu, je lui dis :
- Donnez-moi quelque chose à faire dont je sois capable. Je vous promets de suivre vos consignes point par point.
Elle donna la réponse que méritait mon acharnement imbécile : elle ne dit rien. Je m’opiniâtrai, allai chercher la deuxième serpillière, la trempai dans le seau, avec l’intention de laver le couloir. J’étais en train de la tordre, quand elle me l’arracha des mains et la jeta dans le seau.
- A la fin, qu’est-ce que vous voulez ? dit-elle toute rouge.
Soudain, elle se pencha, la repêcha de deux doigts, et, toute dégoulinante, me la tendit.
- Vous voulez raccourcir mon nombre d’heures ? Réduire mon salaire ? C’est ça que vous voulez ?
J’ai été si décontenancé qu’elle ne m’ait pas suivi sur mon terrain mais qu’elle soit restée sur le sien, qu’incapable d’un seul mot, rouge comme une tomate, déniant de la tête, j’ai baissé les bras, et battu retraite. Soyons honnête. Qu’est-ce qu’avec Mme Blanche je ne cesse d’essayer ? Aux relations égalitaires du contrat qui nous lie, je ne cesse de chercher à substituer un rapport de force, où la générosité me donnerait l’avantage. Petite chose ? Ce serait une petite chose de le croire. C’est dans les petites choses, que les doctrines, qui gisent dans les hauts fonds, remontent à la surface, comme des cadavres. Il faut que je fasse amende honorable. Je suis allé battre ma coulpe à son départ.
- Je vous demande pardon. J’ai voulu à tout prix vous payer plus que ce que je vous devais, pour que ce soit vous qui me deviez. J’ai voulu, avec bassesse, vous forcer à de la gratitude, et vous avez résisté... .. Le rapport d’égalité entre deux personnes est certainement le meilleur rapport qui puisse exister. Respecter la liberté de chacun et l’égalité de tous est de toute évidence la plus belle preuve de fraternité. Merci de me l’avoir rappelé.
- C’est passé, dit-elle d’une voix radoucie.
Elle est partie sans me saluer, dans un silence neutre. J’ai pensé que si le monde entier était comme elle, des gens comme moi n’auraient plus qu’à vendre leurs burettes à un brocanteur, et leur chasuble à un fripier. Jeudi, 1er décembre.
4.
Midi. Le jeune quémandeur. Tout à l’heure, un jeune homme rose, bien en chair, assez bien mis, est entré sans frapper, s’est planté devant moi, et m’a dit, les yeux crus :
- Vous êtes le curé ?
- Oui.
Je m’adresse au bon guichet. J’ai besoin d’argent.
Sans différer même du temps d’un soupir, tellement je suis rodé à l’évènement, j’ai mis ma main à la poche, j’ai sorti mon porte-monnaie et l’ai renversé sur la table, pièces et billet - chaque matin, j’y mets ce que je compte donner par personne, et me réapprovisionne tout de suite après d’autant -. Il a été interloqué, l’a caché tant bien que mal, a ri.
- Merci, a-t-il dit, en tendant la main.
J’ai posé vivement ma main sur l’argent pour l’empêcher de le prendre.
- En échange, je vous demande de retirer votre merci, ai-je dis sans aigreur, ni douceur, d’un ton neutre de salarié.
- Parce que vous considérez que vous me le devez ? dit-il, le même regard épluché planté effrontément dans le mien.
- Si j’avais cru que je vous le devais, je ne vous aurais rien donné. .. .. Je veux tout simplement, que, si vous revenez, et que, ce jour-là, je n’ai pas d’argent, m’ayant remercié aujourd’hui, vous ne vous sentiez pas en droit de m’insulter.
- S’il ne tient qu’à cela, je retire mon merci... ..Voilà un argent qui fait doublement plaisir, dit-il fanfaron.
- D’autant plus alors, ai-je dit.
Il ne dit plus rien, mais ne me quittait pas des yeux, et a montré une certaine gêne en ramassant le billet et les pièces, ce qui m’a ravi. Je l’ai raccompagné, comme un employé de banque, en affectant d’avoir les yeux et l’esprit ailleurs, afin qu’il sache que toute la valeur que je lui accordai à lui, c’était le seul argent que je lui avais donné. Je ne m’estime pas juge du besoin des gens. Par contre, je refuse de laisser au quémandeur le plaisir de berner le donateur.
Le soir. Recousu à mort deux boutons. J’ai tellement passé de fil et serré de noeuds, que le tissu s’arrachera plutôt que les boutons. Brossé ensuite mon jean, coupé les effilochures des talonnettes, ciré mes chaussures. Rien ne m’ennuie comme ces travaux, mais exhiber le dénuement est indigne.
5.
Vendredi, 13 décembre. Dans la nuit. Parmi la cohue hostile des prospectus, des tracts pour les sectes, des lettres administratives de l’évêché, un cher visage ami : une lettre de mon cher Hugo O. Il faut croire que je me trouve dans un climat de sentiments bien aride, pour que cette lettre soit pour moi une douce pluie bienfaisante. J’ai mis cette lettre entre blouson et chemise, tout contre mon coeur, comme une lettre d’amour, ai attendu que la journée soit sur sa fin, fermé à clé l’appartement, et suis allé me terrer dans la pièce du fond où je ne vais jamais. Là, assis par terre, le dos au mur, dans un coin où personne ne pouvait me voir, sans réserve ni retenue, je me suis livré corps et âme à la débauche de l’amoureuse lecture. Combien de fois ai-je relu cette lettre ? Cinq fois ? Six fois ?
X...., le 11 décembre
Mon cher, bien cher Ulrich , [trop cher Hugo- chère amitié - trop chère amitié] Je t’écris dans un café, dans un état de bonheur parfait. Comme je voulais jouir de cet instant de pure félicité seul, et ne le devoir qu’à moi, j’ai caché à Jeanne que je t’écrivais . Elle me croit à la bibliothèque.
Que j’ai attendu cet instant, mon Ulrich. Sans doute, n’as-tu pas compté les jours comme moi, mais aujourd’hui, ça fait exactement deux ans, jour pour jour, que j’ai quitté l’état ecclésiastique pour l’état laïc. Bien qu’il m’en ait coûté, je m’étais imposé ce délai, je voulais savoir si je m’étais par trop aventuré. Je suis à présent sûr de moi. Aussi je m’accorde enfin permission de t’écrire, et de te donner les nouvelles de ce monde-ci, que tu m’a réclamées par deux fois.
Sache tout d’abord que je ne regrette pas d’avoir quitté la vie religieuse. Je le referais, si c’était à refaire. Fonder une famille, c’est être dans le creuset de fusion de l’humanité. Le merveilleux sentiment de liberté, en plus, que je sens à cette place de marié anonyme, est un sentiment dont je ne me passerais plus. Ne plus être fiché, classé, répertorié dans le même éternel rôle étroit de prêtre, ne plus être obligé de ne montrer, afin de n’être pas un objet de scandale, de soi qu’un seul côté, avec toujours les mêmes airs et les mêmes mines quoiqu’on fasse compassés, au lieu de ce magnifique être multiple que nous sommes avec ses innombrables airs et mines variés, me procure une jouissance extraordinaire, dont je ne priverais plus. Cette indifférence générale, fantastique, à votre égard, qui vous laisse être tout et le contraire, dire et vous contredire, ne vous engager à rien et ne rien promettre, sans que personne ne songe à s’en formaliser ni à vous donner mauvaise conscience, est une chose précieuse entre toutes. Cela vous la vie la plus large qui se puisse.
Au sujet de ce monde laïc où je suis entré, et en premier de ce service civil du travail, dont je suis humble deuxième classe, et qui était pour moi, à l’époque, une telle Douce Utopie, le tableau se présente, aujourd’hui, à mes yeux, je le confesse, avec des traits plus voyants et des couleurs plus crues. Excepté l’honneur de travailler avec conscience et la fierté de gagner son pain, le travail n’apporte pas grand chose de plus. La direction de l’entreprise pèse sur le personnel comme un couvercle ; le délégué syndical, hormis la cotisation qu’il encaisse, quand on veut mettre la main sur lui, s’évanouit comme fumée ; quant au personnel lui-même, dès son arrivée le matin, il soupire après son départ le soir. Entre camarades, comme l’on dit, quand on se croise, ou aux temps de pause, s’allument bien quelques faibles ampoules d’amitié, mais bien vacillantes, et s’éteignent dès qu’est coupée la connexion. C’est un fait d’expérience, hélas, on ne se fait pas d’ami au travail.
Quant à la compagnie conjugale, sous le drapeau duquel, à présent, je sers, là aussi, il a fallu que j’en rabatte, tant sur le service amoureux que sur le service domestique. Sache d’abord, - un chat est un chat, tu me connais, tu sais que je n’ai jamais mâché mes mots -, que la chair n’est pas du tout cette facilité, qu’on nous avait dit qu’elle était. Dire que le péché de chair est un faux-pas, comme si l’homme et la femme avaient naturellement la cheville faible, est un abus. C’est de la part de nos professeurs avoir une bien vilaine idée de l’homme et de la femme, que de les croire toujours prêts, à toute heure et en toute saison, à se sauter. Il n’est pas, selon moi, au contraire, d’acte qui soit plus concerté et plus exigeant. La chair exige plus que tout, maîtrise de soi et force d’âme. M’en serais-je jamais douté ?..
..Quant à la vie domestique, passé un premier temps, où Jeanne est restée bien soigneusement cloîtrée chez elle, porte close et volets baissés, elle n’a pas pu ne pas faire qu’elle mette un jour le nez à la fenêtre. Pour de mesquines histoires d’habits, de chaussures, de vaisselle, de courses, elle s’est mise peu à peu et de plus en plus ouvertement, à s’agacer contre moi, à hausser les épaules, à se moquer, à me crier après même. Tout d’un coup, sans que je sache ce qui la pique, elle me lance un coup de griffe, et, moi, tout bête, je suis là à regarder, bouche bée, la griffure. J’ai déjà protesté, crié, honte, pleuré même, tellement je trouve son attitude i njuste, puisque je ne me permets pas ce qu’elle se permet. Sur le moment, elle paraît en convenir , laisse passer un jour ou deux, et recommence.Ceci dit, ne faisons tout de même pas d’une taupinière une montagne. Tout cela, ce ne sont, après tout, que petits bleus, petites bosses, petits pincements d’amour-propre. Comment me laisserais-je arrêter par quelques péripéties, quand l’histoire est là, bien construite, et l’intrigue, bien solide ? Après tout, la femme est maîtresse en son logis et reine en son royaume, et le mari est son sujet. Le mari doit admettre cela comme une institution de nature, et le prendre avec philosophie....
.. Pour nos sorties et nos distractions, il n’y a pas grand chose à dire. Je te passe nos passe-temps : télé, pas du tout, d’un commun accord nous n’en avons pas: concerts, quelques ; films, plus ; pièces de théâtre, moins ; livres, surtout. Musique, films, certes, ne nous font pas accroire, mais le théâtre, les livres? Eux, qui ont été mon pain et mon vin, me laissent sur ma faim et sur ma soif. Le théâtre moderne n’est plus qu’un vieux théâtre, qui, pour faire jeune, se tend la peau, se greffe des cheveux, s’implante des prothèses, et sur des jambes décharnées, porte une mini-jupe : le résultat ne fait que hausser les épaules, tellement, avec cette chirurgie esthétique, hurle l’âge.
Quant aux livres, la déception est plus grave. L’essai, qui est aujourd’hui le livre cultive, l’intelligence pour l’intelligence, comme les centres culturistes cultivent le muscle pour la gonflette. De première force et d’une acuité sans égale pour ausculter philosophies e idéologies moribondes, aider à leur mise à mort, déclarer leur décès, donner le permis d’inhumer, il est par contre totalement incapable d’aider même à la naissance d’une humanité nouvelle. C’est l’impuissant parfait, assis sur le bord de son lit, les mains entre les jambes, à pleurer à chaudes larmes le malheur de son impuissance. Et je ne suis pas loin de mêler mes larmes aux siennes , hélas.
Est-ce que je souffre de quelque chose ? Non. Je n’ai pénurie de rien, ni de santé, ni d’amour, ni d’argent. La vie pourvoit à tous mes besoins et me borde dans son lit. Et pourtant, luxe des luxes, ne manquant de rien, je manque de quelque chose. Je suis comme cet autre moi-même, qui, nostalgique, erre sur les quais de la gare, et rêve devant des trains longs comme des chenilles. Il aimerait tant partir, mais où ? Rien, ni personne, ni nulle part ne les appelle, ni ne les attend...
.. Prends t’en à toi-même, me diras-tu. Etonne-toi qu’ivre autrefois du vin de la religion, tu ne trouves pas dans le monde, boisson qui te saoûle. Reviens de tes errements. Reviens-nous.. J’en ai été tenté, je l’avoue Tenté, c’est le mot. Car c’était lâche tentation. C’eût été troquer la dureté de la chaise en bois de la cuisine contre le confort du coussin du prie-dieu. Au regret. La religion a passé son âge. Le Nouveau Testament est devenu l’Ancien à son tour. L’Eglise ne fait plus partie des forces vives, il faut tourner sa vieille page. L’Eglise n’est plus que l’histoire de l’Eglise. Autres peuples, autre vie, autre foi. Que sera cette nouvelle religion populaire que je cherche ? Le Nouveau Nouveau Messie, dont l’époque moderne accouche, pourvu que je voie son étoile, afin que j’aille à lui, le reconnaisse et que, tombant à genoux, je l’adore.
Comme ces confidences, que je fais à l’ami que j’ai trahi, en cachette de la complice de ma trahison, en disent long sur la primauté de l’amitié sur l’amour. L’amitié est sans calculs, sans arrière-pensées, sans fins dernières. Pure de tout défaut physique, moral, esthétique, elle est d’ordre strictement idéal. En quoi a toujours consisté son exercice entre nous ? En un échange perpétuel sur nos conceptions de la vie, en premier lieu, sur l’action à mener en conséquence, en un deuxième. Qu’est au fond l’exercice de l’amitié ? La recherche de la vérité. On voit la distance qu’il y a de l’amitié, pur exercice idéal, à l’amour, qui a des fins autrement matérielles et utilitaires. La vérité est, que celui qui habite si loin, et maintenant par-delà les Pyrénées, est de moi plus proche que celle, de mes proches, qui est la plus proche ! Ulrich.
Si nous nous rencontrions un jour, en quelque île des Faisans? Nous choisirions une ville entre nos deux villes équidistantes, et y passerions un lundi, notre jour de congé commun. S’il te plaît, accepte. Fixe ton jour. Ton jour sera le mien. Ne tarde pas à m’écrire. J’ai faim d’une lettre de toi. Je jeûne depuis si longtemps. Ton Hugo.
Son tiède embrassement m’a réchauffé si bien, que je n’ai pas eu le coeur de me laisser refroidir. Je lui ai répondu séance tenante.
Vendredi 13, décembre.
Hugo mon unique, Je ne crois pas du tout que nous soyons séparés par des Pyrénées. Nous professons la même foi fraternelle. Nous sommes offensés des mêmes offensés, humiliés des mêmes humiliés. Si le fond de notre coeur et de notre pensée est le même, qu’importe la couche superficielle ? Que la guerre soit bénie ou non change-t-il quelque chose à la guerre ? Qu’est-ce qui est le plus important ? Croire en Dieu, qui est chose personnelle et intime, dont le témoignage est fait par chacun, au tribunal secret de sa conscience ; qui ne se voit de l’extérieur en rien, sinon par des singeries, telles que paupières fermées, lèvres remuées, mains jointes, genoux pliés ; qui, finalement, ne touche que soi et son propre salut seul? Ou faire ? Agir ? ..
..Comment d’ailleurs croire en un Dieu, à la figure aussi fluctuante que le nôtre ? Père bon et compatissant, conquistador armé et mécène d’art, sacreur de rois et bénisseurs d’armées, comptable pointilleux de péchés et de pénitences, il y a tant de Dieux dans notre vrai Dieu, qu’une vache n’y reconnaîtrait pas son veau. Est-ce que je sais moi-même quelle figure a le Dieu que je prie ? Est-ce que je sais seulement si le Dieu que je prie est le bon ? Et tout le monde n’est-il pas logé à la même enseigne ? Mais lequel d’entre nous pourrait-il être condamné pour sa différence, puisqu’il n’existe pas de représentation canonique de Dieu ? “Tout-Puissant, Très Haut, Eternel, Infini, Pur Esprit, et tutti quanti” sont des définitions intellectuelles, non des représentations sensibles. Or “voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au coeur, non à la raison”, disait B. P. and Co.
Qui oserait en conséquence condamner celui qui, comme toi, ne peut se le représenter ? Crois-tu que je me soucie que tu croies ou non autrement que comme d’une guigne ? Nous croyons dans le Dieu que nous pouvons. Quand des ouvriers travaillent ensemble sur un chantier, pour se juger les uns les autres, vont-ils se demander s’ils croient ou non en Dieu ? Non, chacun observe si l’autre accomplit sa part de travail, s’il lui donne un coup de main quand il le lui demande, s’il est respectueux, amical, et toute chose de ce genre.
Que nos croyances différentes ne nous séparent pas, Jean. Nous ne sommes séparés, en fait, que par la table où, en face, tu m’as écrit, et où, assis de l’autre côté, je te réponds. J’ai faim comme toi de parler de riens, de tout, de toi, de moi. Comme toi, je soupire après une pause, nôtre. Mais je te laisse choisir le jour et le lieu, je peux m’absenter comme je veux, toi, apparemment, non. Pour faire halte, sans doute dois-tu demander l’avis de ta compagne de route. A toi pour la vie.
Ton Ulrich
Je ne me berce pas de vains espoirs. Je doute si je reverrai jamais Jean. S’il n’ose quémander à sa femme les trois sous d’une heure pour m’écrire, comment lui demandera-t-il pour me voir, le magot d’une journée ? Lié par mes voeux, je suis libre, mais lui qui s’en est libéré, et s’en est lié d’autres, en principe plus libres, est sous clé. Mon geôlier à moi, c’est moi, mais son geôlier à lui, c’est elle, et elle surveille ses sorties.
6.
Lundi, 16 décembre. Que j’ai faim d’une compagnie ... .. Faire de la retape ? Sonner à la porte de mon chômeur ? Je ressemblerais à des généralistes, qui accumulent les visites pour arrondir leurs fins de mois. Qu’est-ce que c’est d’ailleurs que cette faim de compagnie, sinon vulgaire faim de compliments ? Pour l’entendre dire que je suis le meilleur curé qu’il ait connu ? Si je souffre de mon désert, pourquoi m’être fait ermite ? Si je ne supporte pas ma cellule, pourquoi m’être fait moine ? Qui me retient de jeter mon froc aux orties, comme Jean, et de retourner dans le monde ? Il faut savoir ce que je veux. Pour pénitence, je m’impose, lorsque je circule dans la cité, de garder désormais les yeux au sol devant moi, et de ne les lever que lorsque quelqu’un me hèle et me salue.
7.
Jeudi, 19 décembre. A l’aube. Visite d’une institutrice du groupe scolaire, hier.
La première pensée, toute masculine, quand je lui ai ouvert, a été qu’avec ce visage à angles droits, semblable, avec ses méplats et ses saillies, à une tuile mécanique, avec ses petits yeux gris fer, ses épaules de débardeur, au rebours des canons féminins, un homme disgrâcié de son état comme un prêtre avait ses chances. Je me suis ri au nez, bien sûr.
- Monsieur, a-t-elle commencé.
Deuxième assaut. M’appeler Monsieur, sans l’estampille d’un titre, abbé, curé, qu’elle laissait pour ainsi dire libre de toute marque, comme si elle s’adressait au mâle natif, m’a flatté, je l’avoue aussi. Me haussant les épaules là encore, j’ai incliné la tête courtement.
La cité, a-t-elle ajouté, me compte parmi ses habitants, et le groupe scolaire parmi ses institutrices.
- L’Eglise catholique, lui ai-je répondu, me compte parmi ses prêtres, et le diocèse parmi ses curés.
Troisième assaut : elle laissa le silence recouvrir tout. Cette mer de mutisme, dans laquelle elle sembla se perdre, poussait à ce que l’on coure au plus vite à son secours, qu’on lui tende la main avant qu’elle se noie. Mais je me gardai de donner dans le piège.
- Oui ? ai-je dit, brièvement.
- Le mercredi, dit-elle, les enfants de la cité sont laissés à eux-mêmes, comme sont laissés à eux-mêmes les enseignants.
Elle faisait un pas vers moi. Je n’ai pu que faire un pas vers elle.
- Les enseignants ? Je vous demande pardon, vous parlez pour qui ?
- Qui peut parler pour quelqu’un d’autre que pour lui ?
C’était une diablesse de fille. Il fallait que je prenne sans cesse garde à ma droite, à ma gauche.
- Est-ce mal vous traduire, que dire que vous vous proposez ?
- N’est-ce pas avilir les enfants, que les laisser enfermés pendant leur jour de congé dans une prison aussi dégradante ? dit-elle en montrant les immeubles. .. .. Je me propose à les évader, les mercredis après-midis, à la campagne.
Elle s’exposait soudain si bien que malgré moi, je la défendis contre elle.
- A servir les enfants toute la semaine en classe, et à présent le mercredi après-midi en plus, ne craignez-vous pas de vous nuire, à vous?
- Prêchez pour vous ! dit-elle, abruptement. Vous êtes sur la brèche toute la semaine ! Je ne sache pas vous ayez congé le dimanche.
- Pardon. Moi, c’est ma profession. Je suis d’astreinte le dimanche, comme les employés du gaz et de l’électricité... .. Et je ne suis pas , de plus, en charge d’enfants. Les enfants se dépensent aux frais de ceux qui s’occupent d’eux. Les adultes, dont je m’occupe, ne se dominent et ne se maîtrisent que trop... .. Je ne veux pas qu’en vous occupant des enfants trop, vous vous fassiez tort.
- Faisons l’essai, dit-elle. Testons la machine... .. Voulez-vous être assez aimable pour annoncer, à la messe, dimanche, qu’une institutrice sortira les enfants de 7 et 8 ans, les mercredis après-midis ?
- Entendu.
Sur le trottoir, elle ne s’en allant pas, je n’en menai pas large, comme si à présent, à cause de son offre, j’étais en dette vis à vis d’elle, quand, sur le trottoir d’en face, passa à point nommé un homme, dont le jean si transparent qu’on voyait la chair au travers, me rappela quelque chose. Il cligna plusieurs fois la tête vers moi avec hésitation, comme la lampe à arc d’un réverbère, avant qu’elle claque, comme s’il se demandait si j’allais le saluer. Je le reconnus : c’était le mari de la femme aux assiettes. Je lui souris largement, le saluai en levant la main, ce que, voyant, le visage radieux, il enjamba à l’aveugle le bord du trottoir, vint droit sur moi, et serra ma main avec force. J’allai un peu, avec lui, tout heureux de reprendre l’avantage sur l’institutrice. Je m’adressai à elle de plus loin.
- Le conseil de fabrique, lui dis-je, a laissé s’accumuler sur les comptes de la paroisse des sommes énormes. Il n’est pas question de les laisser rapporter de seuls intérêts. J’entends qu’elles servent. Vous me direz vos besoins, afin que la paroisse y pourvoie.
Elle eut une mine dégoûtée à m’entendre parler argent, et fit un geste de la main comme pour s’éventer de la mauvaise odeur.
- Je regrette, dis-je avec fermeté. Si quelque chose se fait sous le couvert de la paroisse, c’est la paroisse qui couvre les frais. Vous payez déjà d’une chose sans prix : votre temps et votre attention. C’est la dépense essentielle. Le reste, c’est menus frais... .. Si vous refusez l’offre de la paroisse, la paroisse refusera votre offre... .. Je veux vous entendre dire que vous acceptez.