Journal d'Ulrich, curé d'une cité de banlieue
premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième carnet
XXIV homélies
1.
Jeudi, 5 septembre. 9 h. Comme quelqu un, dans une chambre inconnue et dans l obscurité, cherche en vain la sortie, se heurte et se cogne dans le noir, et soudain la lumière s allume, et il va droit vers la porte, ainsi, moi, j ai vécu longtemps dans la nuit, cherchant et tâtonnant, me heurtant et me cognant, et enfin la lampe de ma foi m a éclairé, et j ai pu aller droit vers la porte de mon salut. Curé de cité, enfin. Ma charge est, malheureusement, bâtarde. L église et l appartement contigu sont construits sur un glacis, qui sépare la cité d un quartier de villas : le curé de la cité est aussi curé des villas. Faisons contre mauvaise fortune, bon coeur. Comme quelqu un qui venant d emménager dans un nouveau quartier, part explorer les rues voisines, je pars en reconnaissance dans la cité. Je supplie Dieu, qu il m apprenne à supporter avec courage la légitime hostilité avec laquelle je ne manquerai pas d être accueilli.
Revenu on ne peut plus abattu. Immeubles et passants m ont opposé le visage le plus fermé : Qu avez-vous à vous mêler de nos affaires ? Que ne vous penchez-vous sur votre propre cas. Etes-vous tellement meilleur que nous, pour croire que vous pourrez faire le bien ? Quelle prétention et quelle présomption de croire que vous pourrez nous aider mieux que nous nous aidons nous-mêmes. Ce qui, en fait, m a désespéré, pourquoi le cacher, c est que je n ai vu dans la cité que des femmes, des enfants, des adolescents, des personnes âgées. Comment n y avais-je pas pensé ? Les forces vives de la cité, hommes et femmes dans la force de l âge, jeunes gens, sont bien sûr au travail dans la journée. La cité m a semblé comme vidée de son sang! Que je tombe de haut ! Après tant de joie ardente, tant d amère tristesse.
Le soir. Incomparables vertus de la réflexion. De ce que j avais pensé, il me restait dans l esprit un méchant mécontentement de moi. J ai donc repensé à mes pensées, et, tout de suite, contre moi j ai protesté à grands cris. Que ferais-je avec les hommes et les femmes, qui sont dehors à travailler ? Ceux-là ont-ils besoin d aide ? Le travail ne les occupe-t-il pas en entier? Le travail n est-il pas leur consolation ? Ceux, au contraire, qui restent, les enfants, les jeunes, les vieillards, les malades, les chômeurs, les femmes, eux, ne sont-ils pas frappés d exclusion, écartés sans pitié, laissés de côté ? En les méprisant, est-ce que je ne partage pas le mépris de tout le monde à leur égard ? Heureux êtes-vous, si les hommes vous haïssent et vous frappent d exclusion. Réjouissez-vous, car votre récompense sera grande dans le ciel. Merveilleuse réflexion seconde, qui retourne l impression première. Ceux dont je m éloignais d abord, sont ceux dont je me rapproche ensuite. On sonne. Mon coeur, bondis dans ta poitrine. Quelqu un fait appel à moi.
Plus tard. Mme Blanche. Quelle dérision. Comme un jeune frère qui a dépassé en taille son vieil aîné et le regarde à son tour de haut, la société civile, de tout son haut, toise la religieuse, et lui fait la nique. C était une dame, d aspect solide comme un chêne.
- Bonjour, lui ai-je dit en ouvrant une large porte. Bienvenue à vous. Elle, sans dire un mot ni faire un pas, m a toisé, d en bas où elle était, de haut, comme si elle était en position de force.
- Je vous en prie, ai-je insisté, en reculant de deux pas, pour l inciter à avancer d autant. Autant j avais ouvert mon visage, autant elle tenait fermé le sien, avec ostentation, comme pour m indiquer, qu en m adressant à elle en tant que prêtre, je me trompais de rôle, et que j arrête donc mes singeries.
- Vous êtes le nouveau curé ? Confus comme si elle m avait pris en flagrant délit de cabotinage, je fis ce qu apparemment elle attendait, je pris la voix et l attitude d un simple pékin.
- Oui.
- Je suis Madame Blanche, la femme de ménage de votre prédécesseur. Je viens vous demander si vous reconduisez mon contrat de travail.
- Pour dire la vérité, il n était pas dans mes intentions d employer quelqu un pour le ménage. Je regrette.
- Pourquoi ? Il a dit du mal de moi ?
- Au contraire. Il m a dit qu il n avait jamais connu de personne aussi consciencieuse que vous
Ce n était pas vrai. Nous ne nous étions même pas vus, je ne savais même pas la tête qu il avait. C est un de ces vices dont je ne parviens pas à me défaire : je surcharge ma barque de verroteries impossibles pour soudoyer les indigènes.
- A vrai dire, ai-je ajouté, je ne supporte pas l idée que quelqu un d autre que moi, nettoie mes malpropretés. Il me semble que cela me salirait deux fois.
- Je fais d autres ménages dans la semaine que le vôtre. Croyez-vous qu en faire un de moins, me salira moins?.. .. Ce qui est certain, en tous cas, dit-elle avec sarcasme, c est que votre refus va me nettoyer proprement mon porte-monnaie.
- Mon Dieu. Où avais-je la tête, ai-je dit en me précipitant. Si. Si. Quelqu un m était nécessaire.Combien d heures faisiez-vous ?
- Trois fois trois heures, le lundi, le mercredi, le vendredi.
- .. C était suffisant ?
- Ca allait.
- Que cela allât ne me va pas. Je ne veux pas d un horaire trop juste, où vous vous sentiez à l étroit. Je veux un horaire ample et large, où vous vous sentez à l aise.
- Ca va, je vous dis, dit-elle, me tapant sèchement sur les doigts... .. Quel prix de l heure vous m offrez ?
- Voyez comme j ai peu le sens des réalités. Je ne sais pas les prix qui se pratiquent, dis-je, rouge comme une pivoine. .. .. Votre prix sera le mien.
- Votre prix sera donc celui des autres. 50 F de l heure.
- Davantage, si celui-là ne suffit pas.
- Non. Ca va. dit-elle d une voix nette.
- Je serais comblé d un prix qui vous comblerait.
- Je vous dis que ça va, dit-elle, me tapant derechef sur les doigts et un peu plus sèchement.
Je baissai la tête de honte. J avais affaire à une irréductible agnostique, qui ne se laisserait pas acheter. Je devais me faire une religion. Je me tus, m inclinai. Sur sa demande, et comme un petit garçon pris en faute, je lui ai donné timidement le double de mes clés. Tout charitable et humble que je m efforçai d être, je ne pus m empêcher de céder à la tentation d avoir le pauvre dernier mot. J ai ajouté que je les lui donnais mais qu elle n en aurait jamais besoin, parce que ma porte serait toujours ouverte. Mais là aussi, elle triompha de moi, parce qu elle fit comme si elle n avait rien entendu, tournant le dos et s en allant, sans autre forme de procès.
Voilà bien le genre de pieds de nez que vous fait la vie. Ma mère, si croyante, usait de notre femme de ménage comme d une serpillière, elle l essorait de ses forces jusqu à la dernière goutte : la condition sociale de femme de ménage, selon elle, lui en donnait le droit, et elle ne reconnaissait pas à la religion d interférer dans ce droit. Cela m a fait si honte à l époque, que je m étais juré que je ne serais de ma vie, l employeur de personne. Et voilà qu une femme de ménage revendiquait le droit d être ma femme de ménage comme un droit légitime, puisque c est le droit au travail. J aurais pu, bien sûr, faire valoir qu il n y a pas lieu de pourvoir à des besoins qui n existent pas. Faire le ménage de quelqu un qui n a pas de ménage, qui occupe une pièce sur cinq ? Nettoyer un peu de saleté que j aurais nettoyé en trois coups de balai ? Si quelqu un, cependant, me demande du travail, c est-à-dire de l argent, irais-je enquêter si cet argent secourt quelqu un qui est réellement dans le besoin ? Si, chaque fois que l on donnait, on ne voulait donner que ce qui est juste, dans notre peur de donner trop à qui a assez, donnerait-on ? Mais comme je pense que c est s abaisser, qu abaisser quelqu un à nettoyer ce que vous salissez, voici ce que je ferai : chaque jour, avant qu elle vienne, lavant le rouge de mon front, je nettoierai le plus malpropre de mon malpropre. Ainsi, je l abaisserai moins, et je ne lui ôterai pas le pain de la bouche.
Mercredi, 18 septembre. 17 h. Comme je répugne de faire du porte à porte, comme un démarcheur. Mais est-ce que je ne sais pas, que, de honte, le malheureux s enferme à double tour, que, de pudeur, la misère se verrouille et se cadenasse ? Celui qui se perd dans la nuit du désespoir, est-ce qu il s en va par les rues, criant et appelant à l aide ? Non ! A l image de son désespoir, il s enferme chez lui, ferme ses volets, va dans sa dernière chambre, et, dans le noir, se tapit dans un coin. La charité commande que je violente ma répugnance et que je force les portes d autrui ! En nous saoûlant de Notre Père, montons à l assaut.
Le soir. La femme aux assiettes. Comme après un tremblement de terre, je tremble et je frissonne encore du séisme qui a secoué ce foyer. La famille que je m étais prescrit d aller voir, habite, dans une de ces tours gigantesques à trente étages, un tout petit appartement, guère plus grand qu un belvédère, et, à cause de ses larges baies vitrées, presque aussi exposé aux intempéries. A peine ai-je sonné, le coeur battant, que le mari m a ouvert, comme s il était derrière la porte. Lui et sa femme, toute droite en fond du couloir, étaient face à face, gris comme statues de pierre. Le jean du mari était rose, tellement il était transparent, on voyait la chair au travers ; la robe d été de la femme, en cette fraîche saison, mince et légère, était sensible au moindre souffle d air.
- Je suis le nouveau curé. Je voulais me présenter... .. Dites un seul mot, et je disparais.
Dans les yeux de la femme, jusque là inhabités, s alluma une lueur.
- Tu as appelé curé-secours ? dit-elle d une voix âpre, en me pointant du doigt.
- Non.Non, ai-je dit avec précipitation. Personne ne m a appelé. Je suis venu de mon propre mouvement. Personne ne m a appelé que le hasard... .. M est avis qu il a eu tort.
J allais décrocher vers la porte, lorsque le mari, lançant son bras comme un harpon, a accroché ma manche.
- Vous. Vous allez servir.
Et il me poussa entre sa femme et lui, comme un bouclier. Il hésitait à parler. Ramassant enfin ses forces, prenant son élan, il dit d une traite :
- Pour tout te dire, Mariette, je pars. Je te quitte.
D en face, une voix, pas inquiète du tout, s informa :
- Comment, tu pars ?
- Je romps. Je reprends ma liberté.
La femme se tut, comme si elle réfléchissait.
- Tu veux dire que tu pars tout à fait ? C est ce que je dois comprendre ?
- Oui, dit-il d une voix hésitante.
- Tu peux t en aller. La porte est ouverte, dit-elle, avec un rire, en montrant la porte.
Comme s il devait entendre le contraire, loin de s en aller, le mari se rapprocha du bouclier.
- Je te tranquillise tout de suite, dit-il, ses mots s enchevêtrant les uns dans les autres. Telle je t ai rencontrée, telle tu te retrouveras. Tu seras comme neuve. Tu seras neuve. Chargée de la seule charge utile : l expérience... ..Je te cède la moitié de mon salaire et je prends à ma charge les enfants.
- Ainsi, tu t en vas, dit-elle, songeuse... .. On pensait qu on était partis pour jouer la pièce ensemble, on pensait que l autre ne manquerait jamais de vous donner la réplique, on se retourne, et on se retrouve seule sur le plateau comme une imbécile.
Le mari ouvrit les mains, désolé.
- C est simple comme bonjour, dit-elle mordante, les yeux sur moi. Changement de domicile. Je pars loger ailleurs. La vue ne me convient plus. S il vous plaît. Veuillez noter mon changement d adresse... .. Vous ne dites rien ? me dit-elle avec brutalité. Muet comme une sainte carpe. ..Motus et bouche cousue. Prions, mes frères, pour les âmes des trépassés.
Et elle ricana d un rire grinçant. Il y eut un silence, où l une qui avait parlé ne dit mot, comme si elle ne s opposait pas à ce que parte l autre, mais où l autre qui avait dit qu il partait, n en fit rien, comme s il ne la croyait pas.
- Si tu crois que je te retiendrai d un seul mot, dit la femme, plantant ses yeux dans ceux de son mari comme deux couteaux, tu te trompes. .. ..Qu est ce que tu attends ?.. .. Quand on dit, il faut faire. Quand on avance qu on part, il faut avancer, et partir... .. A la porte, commanda-t-elle d une voix forte.
Tout à coup, elle amassa les bras et la poitrine et hurla comme une furie :
- Va-t-en.C est moi qui te chasse... .. De l air. Brosse-toi... .. Aère-moi de ta puanteur. .. .. Du vent. Le mari alla vers la porte, mais à petite vitesse, comme s il entendait l inverse de ce qu il entendait.
Il saisissait la poignée, lorsqu elle s adressa à lui, sérieuse tout à coup :
- Saura-t-on le pourquoi de la chose, ou laisseras-tu l endroit de la réponse en blanc ? .. .. En supposant qu en me privant de toi, tu veux me punir, peut-on savoir de quoi ?.. ..Peux-tu me reprocher, dit-elle d une voix passionnée, le plus léger manquement ? Depuis que nous sommes ensemble, n ai-je pas été à votre seul service et à vos seuls soins ? N avez-vous pas été, quatre ans durant, chaque jour, les uniques objets de mes actes et de mes pensées ? Ne me suis-je pas refusée à tout, et donnée toute à vous ? C est pour ce dévouement sans relâche que tu me punis ?
- Dévouement. Oui. Dévouement. .. Combien cher tu nous l as fait payer, dit le mari, brûlant subitement ses vaisseaux... .. Ose reconnaître la vérité. La vérité, c est que tu ne nous a jamais servis que pour nous asservir. Tu ne te soumettais à nous que pour nous soumettre. Tu ne battais notre rappel sans cesse, tu ne nous voulais autour de toi, tu ne montais notre perpétuelle garde, que pour nous mettre sous clé. .. .. As-tu eu un seul souci de notre avenir ? Je gagne peu, mais je te donnais tout. Tu ne voulais pas que je fasse des heures supplémentaires. As-tu jamais mis un seul sou de côté, depuis que nous sommes ensemble ? Au contraire, chaque mois, notre fin de mois commençait plus tôt. Ce sont des dettes que nous avons mises de côté... .. Etre démuni de tout, et de liberté en plus, y a-t-il quelque chose de pire au monde ?.. .. Voyez-vous, dit-il en se tournant vers moi, j aurais tant voulu vivre de fidélité et de religion. Mais fidèles et croyants, pauvres ? Utopie. Vue de l esprit. Nous étions si pauvres et si vertueux, que notre îlot n était plus qu un bagne, avec pour tout paysage elle, moi, et moi, elle. Nous arpentions notre vie conjugale de long en large et en travers, moi en face d elle et elle en face de moi, comme des prisonniers leur cachot, trois pas dans un sens, trois pas dans l autre, trois pas en travers. Vertueux et fidèles contre vents et marées, mais pas une minute sans crier comme des bêtes, flamber en rages, hurler comme des loups. L homme, au regard de Dieu même, est-il fait pour vivre dans la haine, d un salaire de misère, au milieu d une famille nue, sur un rocher nu ?.. .. Si deux malheureux souffrent et meurent d obéir à une loi sacrée comme celle de l indissolubilité du mariage, ne faut-il pas que l un d eux, avec courage, commette le péché de la transgresser ?
Un silence les sépara comme un fossé.
- Qu est-ce que tu crois que tu vas devenir ? dit la femme avec véhémence. Pourquoi ton sort s améliorerait-il, parce que tu quittes les tiens ? Changeras-tu ton destin, parce que tu changes de compagnie ? Quelle paumée ou quelle folle voudra de toi ?.. .. Pauvre tu es, crois-tu que t appauvrir de ta famille te fera moins pauvre ?
- Je ne me fais aucune illusion, dit le mari. Mais que vaut-il mieux ? Bonheur vide ou malheur plein ? Est-ce vivre, que vivre malheureux comme les pierres, accroché à un rocher comme une huître? De gré ou de force, il faut s arracher, et je m arrache. Mieux vaut n être rien que moins que rien... ..Je m affirme seul coupable. C est moi seul qui dois payer. Je m étais engagé à te donner un état, qu en me désengageant je t ôte. Il est juste que je te replace dans l état précédent. Si j ai eu l idée folle, ayant fondé un foyer, de le consolider de deux enfants, à présent que je ruine la maison, il est juste que ce soit moi qui reloge ce petit monde. C est par ma faute que je nous ai mis sur le dos la charge de deux enfants, il est juste, si je m en vais, que je porte désormais la charge seul.
D un pas résolu, le mari alla à une chambre et en ressortit, une fillette presque chauve sur son bras gauche, un garçon mince et bouclé à sa main droite, - tous les deux, pauvres chats, avaient les yeux tout mangés. Il allait avec eux vers la porte, lorsque la femme d un bond de tigresse, sauta sur son mari, lui arracha du bras la fillette, qu elle balança sur sa hanche, le garçon qu elle tira derrière elle comme une barque, et serrant ces deux pauvres épaves sauvées du naufrage contre elle, face à son mari, hurla :
- Tu crois que tu vas m enlever mes otages ?.. .. Tu t en iras d ici endetté. Je veux que ta faillite te poursuive. Je veux que ces deux créanciers te talonnent comme des chiens.
Le mari se tourna, le visage transparent, mit la main sur la poignée, dit à sa femme d une voix pâle :
- La première heure, le sac peut paraître léger, mais au fur et à mesure de la montée, le sac pèse et scie les épaules... .. Lorsqu il te paraîtra trop lourd, fais-moi signe. Je prendrai le relais.
- Ces deux poux me démangeraient-ils jusqu au sang, je ne m épouillerais pas, dit la femme en hurlant... ..Fais un seul pas, et je te jure que de ta vie, tu n auras jamais pour compagnie que la misérable tienne.
Le mari alla à la porte à pas lents, en marchant de côté comme s il craignait qu elle ne lui plante un poignard dans le dos, ouvrit la porte en silence, sans bruit la referma, disparut comme un esprit. Il y eut un silence, comme si l appartement tout entier tendait l oreille. On entendit les portes de l ascenseur s ouvrir, rester ouvertes le temps d un soupir, se rabattre comme une guillotine, la cage disparaître dans les profondeurs.
La femme laissa glisser la fille sur sa hanche sans ménagement, comme une luge sur une bosse, poussa le garçon avec brusquerie comme on pousse une chaise qui vous gêne, s approcha de la fenêtre, baissa les yeux vers la rue, attrapa son mari des yeux, le suivit.
- La sale ordure... .. Il s en va pour de bon . Comme d une serre griffue, de sa main gauche elle empoigna le polo du garçon, de sa main droite comme d une serre griffue la salopette de la fillette, et les jeta avec violence dans leur chambre.
- Les chiures. .. .. On tire la chasse d eau.
Et du talon, elle claqua sur eux la porte avec force, comme si elle les avait jetés à la décharge.
- .. .. Dire, dit-elle à la cantonade, en pointant du doigt la vaisselle du placard, amoureusement rangée, que j ai acheté cette vaisselle pièce par pièce, dans l idée qu elle nous servirait toute notre vie... .. La déjection. Le sale étron.
Avant que je pusse intervenir, elle avait saisi, de la main droite, une assiette qu elle leva haut, comme un terrassier sa pioche, et jeta avec force sur le carreau, où elle éclata comme une grenade. Déjà sa main gauche en saisissait une deuxième, qu elle laissa suspendue en l air.
- Dire que ce trapéziste m avait enlevée à un autre, dit-elle avec rage. Il avait si bien surenchéri que je m étais adjugée à lui comme au mieux offrant. Le saltimbanque.. .. Mariette, ma chérie, dit-elle en singeant son mari, as-tu vu déjà un meuble qui tient debout sur deux pieds ? Pour qu une famille soit assise, il faut qu elle soit au moins trois... .. Trois pieds, Mariette chérie, cela ne porte que les petits meubles, les guéridons, les tabourets. Les belles armoires en ont au moins quatre... .. Le tout soldé en trois coups de maillet... .. Le sale casseur.
Comme l artilleur qui sert le canon, approvisionne sans cesse le magasin, afin que le tireur tire sa salve sans discontinuer, la main gauche servait la droite sans arrêt, et la droite, avec force, lançait les projectiles sur le carreau, et les projectiles explosaient comme des déflagrations, et les éclats des assiettes, verres, tasses, bouteilles, bocaux, comme shrapnells coupants jaillissaient de tous côtés. Le vacarme était si terrible qu affolé, je me suis jeté à genoux sur les éclats, et que j ai levé mes mains grandes ouvertes, en la suppliant :
- Je vous en prie. Non.
Mais, se décalant d un quart de cercle, elle continua ses tirs, comme si je n existais pas. J avançai vers elle, à genoux, sur les éclats, toujours écartant mes mains ouvertes, sentais mes genoux devenir chauds et humides, mais elle, se décalant toujours d un quart de cercle sur sa gauche ou sur sa droite, poursuivait son jeu de massacre avec une régularité d horloge.
- Vous étiez donc si heureuse ? ai-je hurlé. Ce fut comme si, subitement, un court-circuit éteignait les lampes. Ses deux mains restèrent suspendues en l air, puis s abaissèrent.
Les yeux, dessous, s égarèrent dans le vague.
- Je vivais dans une béatitude céleste, dit-elle avec un ricanement sauvage.
D un geste rond, comme un joueur de tennis, elle loba une dernière assiette, qui toucha le mur d en face. A cause de la caisse de résonance de la salle de bains voisine, sa percussion émit un son de peau de tambour. Puis la femme alla s asseoir lourdement sur un tabouret de la cuisine, appuya ses coudes sur ses cuisses, laissa pendre ses mains entre ses jambes.
- La vérité, c est que c était un enfer.
- Alors, pourquoi vous mettre en colère ?
Elle me regarda, les sourcils froncés.
-.. Qui a le droit de donner congé à l autre ? dit-elle avec fureur. Celle qui a été priée et à qui la cour a été faite, ou celui qui a prié et qui a fait la cour ? C est lui qui s est jeté à mes pieds et m a suppliée. Moi, je n ai fait que le laisser faire. Je ne l ai choisi qu entre d autres. C est moi qui aurais dû le quitter, pas lui, moi. Je me tus un moment.
.. .. Mais est-ce que vous l auriez fait ?.. .. Vous auriez rompu ? Cent fois non. Vous étiez trop honnête. Trop fidèle. Plutôt que guérir le mal qui vous torturait, vous auriez préféré souffrir. -.. Vous vous trompez. J aurais rompu à la longue.
- Croyez-vous ?.. ..N espériez-vous pas secrètement que le mal guérirait avec les années ?.. .. Pourquoi faire grief à votre mari d interrompre un si malencontreux voyage ? Ne devriez-vous pas plutôt reconnaître qu il a osé ce que vous n auriez jamais osé ?.. .. Certains malades souffrent depuis si longtemps, qu ils pensent que la maladie, c est la santé. Un heureux hasard les guérirait-il, qu ils souffriraient de ne plus souffrir. Ne soyez pas comme eux, je vous supplie... .. Ne souffrez-vous pas assez de privations de toute sorte, de la misère et du mépris où le monde vous tient, pour vous priver, en plus, du seul trésor humain ici bas, l amour entre un homme et une femme ? Qu est une vie privée de tout, si, d amour, elle est privée, en plus ? Est-ce vivre que n aimer pas vivre, et aime-t-on vivre, si on vit sans amour ?
- Et vous êtes curé ? dit-elle, ironique, en me détaillant des yeux.. .. Vous prônez notre séparation ? Savez-vous que nous nous sommes mariés à l église ?
- Qu est-ce que c est que le sacrement du mariage ? C est, béni par Dieu, l amour qui unit un homme et une femme... ..Une femme qui s unit à un homme, un homme qui s unit à une femme, sans amour, est-ce mariage? Non. C est prostitution. Que la prostitution soit pour de l argent ou des principes, est-ce que cela fait que la prostitution soit moins une prostitution ? D autant plus. D autant plus. Parce que les principes sont sacrés. Est-ce respect du sacrement du mariage ? Non. C est profanation. Quel est le premier cas de nullité du mariage ? Le manque d amour.
- Nous n allions pas non plus à la messe, mon mari et moi, dit-elle d une voix provocatrice.
- Je suis ministre du culte. Je dépends du ministère de l Intérieur. Je suis donc fonctionnaire public, et en tant que tel, je me dois de servir le public sans considération d âge, de sexe, de nationalité, de religion. En faisant ce que je fais, je ne fais que ce pour quoi je suis payé... .. En revanche, ai-je dit, en saisissant une petite pelle, que j ai glissée sous les débris, le nettoyage n est pas compris dans le service.
Elle a éclaté de rire, est allée chercher un sac poubelle dans un placard, m a pris la petite pelle des mains, et a commencé de ramasser les débris. A son geste, comme à la sonnerie un fonctionnaire, j ai laissé tout en plan et suis parti sur la pointe des pieds. Je ne suis pas sûr qu elle ait remarqué que je partais.
En passant devant les groupes de voisins inquiets, avec les gestes du gendarme sur des lieux d accident, je les ai apaisés des deux mains en disant:
- Tranquillisez-vous. La paix règne à nouveau. Tranquillisez-vous. La paix règne à nouveau, puis me suis dérobé par la porte dérobée de l escalier.
Au presbytère, bonne ménagère, j ai trempé et suspendu mes jeans, lavé au savon mes genoux, mis, en attendant, mes deuxièmes jeans, puis, comme un moine dans sa cellule, je me suis retiré dans mon coin à prière.
Dans la nuit. Forfaiture, diraient les fidèles. Devant ces époux athées, vous n avez pas même prononcé le nom de Dieu. Quelle est votre fonction de prêtre ? Annoncer la Bonne Nouvelle. Vraiment ? Annoncer une nouvelle qu on n a que trop entendue ? Quand on leur apprend quelque chose qu ils savent déjà, que disent les gens ? Mais je ne connais que cela. J ai entendu ça cent fois. Celui-là radote. Si j annonçais la Bonne Nouvelle, serais-je même écouté ? Qui ne voit que la Bonne Nouvelle n a été que trop annoncée ? Qui ne voit qu à force d être servi à toutes les sauces, le nom de Jésus, sel de la terre, s est affadi? Pour combien de fidèles, le nom de cet irréductible rebelle aux grands prêtres, de cet indéfectible ami des offensés, des humiliés, des désespérés, des malades, des mourants, lui-même offensé, humilié, désespéré, mis à mal, mis à mort, de ce supplicié volontaire, de ce crucifié par amour, de ce non-violent violenté, de ce sacrifice humain vivant, n évoque plus qu une gouache fade, un pastel mièvre, un chromo jauni, une bondieuserie en plâtre ou en maillechort, un santon de terre cuite, une star de star? Pire. Pire. Lui, jouet d une dérision atroce, victime d une infamie inhumaine, pendu comme un voleur, cloué comme un hibou à la porte d une grange, le modèle de l homme de trente ans qui a réussi, dévoiement abject entre tous ? Fut-ce pour expliquer ce qu il fut vraiment, n est-ce pas ajouter une exégèse à mille autres, qui portera à douter une mille et unième fois ? Faire comme la hiérarchie qui, sous prétexte de modernité, annonce Jésus à la télé, comme une lessive ? Mieux que tout message, spot, affiche, l objet lui-même, silencieux et nu, n est-il pas à lui-même, sa meilleure publicité? Autant les discours, sans les faits, causent d amères déceptions, autant les faits, sans les discours, causent d agréables surprises. Que vaut-il mieux ? Les mots sans les actes, du haut d un podium, d un Eminent Prêcheur, qui se retire ensuite dans ses appartements vivre sa vie privée, ou les actes, sans les prêches, d un curé, qui au sein du public, vit d une vie publique ? Les mots, entre eux, guerroient sans fin, le mot trouvera toujours en face de lui, un autre mot qui le combat. Mais qu est-ce qui balaie les armées de mots, d un revers de main, comme des mouches ? L acte. L acte seul. L acte paraît, et il triomphe. Quoi de plus beau, quoi de plus pur, qu un acte nu et muet ? Un mot, un seul, en plus, ajouté, le dilue, l affadit, l enlaidit, l altère. Qu est ce qui est véritablement aimer son prochain? Dire du haut d un podium : aimez-vous les uns les autres, ou ne rien dire et les aimer vraiment, en bas ? Qu on le veuille ou non, il faut choisir entre parler et faire. Celui qui parle, pour lui, parler, c est faire, et cela finit là son action. Tandis que celui qui fait, non seulement fait, mais, en faisant, dit aussi qu il fait, et de la meilleure des façons. Quelle est la dernière ressource, lorsque les paroles ne portent plus ? Les actes. Avant que les paroles portent, les actes n étaient-ils pas eux-mêmes la source de l Evangile ?
2.
Mercredi 2 octobre. 5 h. du matin. Première heure du catéchisme tout à l heure. Comme un professeur qui ne part pas le matin, sans savoir ce qu il va enseigner, je ne peux pas faire l économie d une réflexion sur le sujet du catéchisme. L Evangile ne cite qu un seul épisode d enfants : Alors, on lui présenta des petits enfants, pour qu il leur imposât les mains en priant ; mais les disciples les rabrouèrent. Jésus dit alors : Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi, car c est à leurs pareils qu appartient le Royaume de Dieu. Puis, il leur imposa les mains, et poursuivit sa route. Il est bien écrit : les disciples rabrouèrent les enfants. Jésus n avait donc pas accoutumé de les instruire. Il est aussi écrit que lorsque Jésus fut avec les enfants, il se contenta de leur imposer les mains, puis il poursuivit sa route. Les instruisit-il ? Leur enseigna-t-il ? Leur prêcha-t-il ? Rien. Du point de vue du droit de l enfant, de la part d un prêtre, n est-ce pas un abus de pouvoir de personne ayant autorité, lorsqu il baptise un nouveau-né, d engager la parole et jurer la foi chrétienne d un début d être, qui ne sait ni qui il est, ni où il est, pas même qu il fait partie de l espèce humaine ? .. .. A l école, n est-ce pas un deuxième abus, cette fois du point de vue du droit du Christ, qui dit qu il n y a qu une seule loi en deux articles, tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même, de présenter la religion comme une discipline scolaire, semblable aux mathématiques et à la géographie, et d en instruire les jeunes élèves, à raison d une heure par semaine, avec leçons et devoirs à la clé, et punitions le cas échéant ? Qui saurait expliquer à un enfant que Jésus est un homme qui a offert sa vie pour secourir les misères de l homme fait ? L âge de l enfance, n est-ce pas celui de la gaieté, du jeu, du rire, de l insouciance ? Un homme mûr se souvient de ses souffrances d enfant qu il a vécues, mais comment un enfant imaginerait-il les souffrances d un homme mûr, dont il n a pas idée? D où l enfant acquerrait-il la notion de l affreuse solitude, du désespoir atroce, qui sont le lot de l homme mûr, et qui ont été la raison d être du Christ ? L enfance, même, au fond, est-elle un âge chrétien ? Son âge est une maison pleine de poupées, d ogres, de monstres, de magiciens, de fées! Ses lectures sont si bien des Contes de Ma mère l Oye, qu à moins de faire de Jésus un prince charmant de plus, on ne voit pas comment on pourrait y insérer une histoire aussi vraie, aussi réaliste, aussi tragique que l Evangile. Est-il si surprenant que l enfant, quand il quitte l enfance, en quittant ses poupées, quitte aussi Jésus, si on le lui a glissé, parmi elles, comme une poupée de plus ? Les enfants que Jésus n instruisait pas, mêlés aux foules qu il évangélisait, ne le voyaient et ne l entendaient, pour ainsi dire, qu en passant, ne retenant de ses actes et de ses paroles que ce qu ils pouvaient et voulaient bien retenir, tout comme les enfants qui assistent à un spectacle pour adultes, ne saisissent que les bribes qui volent à leur hauteur. Pourquoi traiter les enfants, à notre époque, différemment que Jésus à la sienne ? Au nom de quoi les forcerais-je à comprendre et apprendre des vérités, qui passent largement au-dessus de leurs têtes ? Prêtres, apprenons l humilité. Le pouvoir de la religion ne peut être absolu sur toute la vie de l homme. Rappelons-nous les principes de droit civil et pénal : que la minorité est une cause d incapacité, et qu on définit la majorité, comme l âge où cesse la présomption de non-discernement. Quoi qu on fasse, l homme ne se porte de bon coeur à la Bonne Parole qu autant qu il s y porte avec réflexion, de lui-même et de son seul élan. Vous vous facilitez bien la vie, me diront quelques uns. Jouer avec les enfants, au lieu de leur enseigner le catéchisme.. Croyez-vous ? Jouer avec les enfants, dans le respect de leur liberté, de leur caractère, de leurs talents, avec le sérieux, la passion, l amusement propres à leur âge, et avec naturel, croyez-vous que la tâche soit si facile ? Je crois, moi, que c est la chose la plus difficile au monde.
Dans la nuit. Les enfants, sous la lointaine houlette de leurs mères, parquées plus loin, m observaient comme des élèves étudient un nouveau professeur pour savoir s ils devront s en méfier ou s ils pourront le manipuler.
- Permettez, leur ai-je dit, et à leurs mères. J ai une histoire à vous raconter. Et essayant d imiter le modèle, j ai parlé par parabole.
- Il était une fois un enfant qui n aimait qu une chose : rire et jouer. Il était toujours distrait et dissipé, et avait toujours l esprit ailleurs, et, au catéchisme, le curé désespérait de jamais s en faire écouter. Or le curé savait qu au-delà des grandes villes et des petits villages, au-delà de la verte campagne et de la mer liquide, dans le fond le plus aride de l aride désert, il y avait la plus vieille église du monde, gardée par le vieillard le plus vieux du monde, et que, dans cette église, il y avait, au fond du choeur, derrière un voile, l image du Saint le plus parfait, faite par Jésus lui-même, et si bien peinte que, lorsqu on la voyait, on ne désirait plus qu une chose : être le Saint que montrait l image. Ce portrait, se dit le curé, fera ce que mes sermons ne font pas. Le curé prit l enfant par la main, l emmena par-delà les grandes villes et les petits villages, la verte campagne et la mer liquide, dans le fond le plus aride de l aride désert. Le vieillard le plus vieux du monde demanda au curé ce qu il voulait. Le curé lui répondit qu il voulait montrer à l enfant le portrait du Saint le plus parfait, peint par le Seigneur lui-même, afin qu il prenne modèle sur le modèle. Inutile, dit le vieillard. Epargne-toi cette peine. Je connais tout mieux que quiconque. Si tu veux que cet enfant soit parfait, il faut que tu lui enseignes les dogmes, qu il croie en un Dieu unique en 3 personnes consubstantielles, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ; que le Fils est venu sur terre en la personne de Jésus, qu il a souffert, est mort et ressuscité pour sauver l homme du péché, et préparer l avènement du Royaume de Dieu; que l Eglise est une, sainte, catholique, apostolique ; qu il y a 7 péchés capitaux, qui conduisent à la damnation éternelle, 4 vertus cardinales et 3 vertus théologales qui conduisent au Royaume de Dieu. Qu il croie cela, s interdise ces péchés, et pratique ces vertus, et il sera sauvé. Crois-moi. Je sais ce que je dis. Le curé répondit qu il avait bien essayé d instruire l enfant de tout cela, mais l enfant, qui était toujours distrait et dissipé et ne pensait qu à jouer, ne l écoutait pas. Le vieillard accusa le curé de ne pas savoir enseigner Le curé se défendit le mieux qu il put, et insista si bien pour que l enfant voie l image du Saint le plus parfait, que le vieillard le plus vieux du monde donna au curé la clé de la plus vieille église du monde. Le curé et l enfant entrèrent dans l église, allèrent jusqu au fond du choeur : devant eux pendait un voile jusque par terre. Le curé plaça l enfant devant le voile, et dit à l enfant : Attention. Regarde bien.Tu vas voir l image du Saint le plus parfait, peint par Jésus lui-même. Prends modèle sur le modèle. Le curé se mit de côté pour observer l enfant et tira le voile. Il vit l enfant agrandir des yeux étonnés, puis l entendit soudain éclater d un rire qui résonna dans la plus vieille église du monde comme une volée de cloches. Le curé, alors, se pencha sur l image : c est alors qu il vit que l image du Saint le plus parfait était un miroir, et que ce miroir reflétait l enfant qui riait. A cette vue, le curé ne désira plus qu une chose : être le Saint le plus parfait que montrait l image. Aussi dit-il à l enfant d aller jouer dehors, et il sortit derrière lui, pour jouer avec lui.
Je me suis détaché des enfants, suis allé vers les mères, et leur ai lu l Evangile. Les disciples lui demandèrent : Qui donc est le plus grand dans le Royaume des Cieux ? Il appela un enfant, le plaça au milieu d eux, et dit: En vérité, si vous ne retournez pas à l état d enfant, vous ne pourrez pas entrer dans le Royaume de Dieu. Puis je me suis retourné vers les enfants et leur ai dit :
- Allez jouer, les enfants. Et je sortis avec eux au milieu de leurs éclats de rire et de leurs explosions de joie. J ai circulé un temps au milieu d eux, heureux spectateur, eux tout entiers dans l instant, et moi tout plein d eux, eux m ignorant, moi m instruisant, quand un garçon, le ballon sous le bras est venu vers moi.
- On n est que neuf pieds, Monsieur le Curé, quatre dans une équipe, cinq dans l autre. Vous voulez bien être le dixième ?
- J en serais très flatté d être votre dixième pied, ai-je dit en riant, mais j ai peur de n être pas à la hauteur. Je ne suis bon qu en supporter d équipe. Aucun de mes pieds n a jamais donné le plus traître coup au plus traître ballon.
- Un pied, c est pas une tête chercheuse, Monsieur le Curé. Pour taper dans le tas, il n a pas besoin d avoir passé le bac. .. Vous êtes sélectionné comme goal, a-t-il tranché. .. Benoît. Cherche le pantalon de training de ton frère pour Monsieur le Curé.
En pantalon de training trop grand, à l élastique relâché, que je retenais d une main pour qu il ne tombe pas, rouge comme une tomate, j ai brillé d une rare incompétence. Ou j en faisais trop ou pas assez, jouant toujours faux : ou je n étais pas où j aurais dû, ou j arrivais sur le ballon trop tard, ou trop tôt, ou j étais de l autre côté ; ou, immobile comme une statue, tout bête, je regardai la balle entrer dans le but devant mes pieds. De toute la partie, je n ai pas arrêté un seul ballon. Le plus étonnant fut que les enfants me témoignèrent une indulgence, que jamais des adultes n auraient témoignée à un jeune. Ils remettaient le ballon au milieu sans une remarque, ni un cri, ni un rire, ni un sourire, avec le même calme que si le ballon était sorti en touche. Et ils arrêtèrent le match tout à fait naturellement, sur coups de sifflet du jeune arbibre. Débordant de reconnaissance pour leur générosité, j ai passé le reste de l heure à circuler entre les groupes, m informant sur les règles des jeux, me récriant, déplorant, applaudissant, toujours en porte à faux et à l excès, trop conscient que trop bien faire, c est mal faire. A la fin de l heure, j avais de mon comportement comme un amer goût de cendres dans la bouche. La seule chose que je peux inscrire à mon actif, me suis-je dit, c est mon passif : je ne les ai pas ennuyés avec mon catéchisme. C était toujours ça. Me faisant ombre et leur laissant toute la lumière, je m apprêtai à disparaître dans l appartement curial sans demander mon reste, lorsqu ils ont couru vers moi, et m ont salué de visages radieux et d au revoir éclatants, dont le souvenir illumine ma nuit un magnifique feu d artifice.
Lundi, 14 octobre. Trois mariages hier. Le 3ième jour, il y eut des noces à Cana, en Galilée. La mère de Jésus y était. Jésus, aussi, fut invité à ces noces, ainsi que ses disciples. Or, il n y avait plus de vin, car le vin était épuisé... Jésus, à Cana, a-t-il fait un sermon ? Non, il s est soucié du vin qui manquait. Qu est au juste le sacrement du mariage ? Le sacre de ce prince et de cette princesse que sont le jeune homme et la jeune fille, en roi et reine, à leur tour. A ce titre, le sacrement du mariage est-il chrétien ? Honnêtement parler, non. Sous tous les cieux, tous les dieux, sous tous les prêtres et dans toutes les églises, et juive, entre autres, comme à Cana, toutes les familles ont arrêté un instant la marche de leur vie, pour célébrer et fêter le mariage du jeune homme leur fils avec la jeune fille leur fille. Sous toutes les latitudes et depuis des temps immémoriaux, le jeune homme et la jeune fille ont eu droit à cette fête. Criminel est celui qui prétend la leur gâcher... Comment un prêtre peut-il, au cours d entretiens prénuptiaux auxquels il les contraint, les inspecter et les contrôler sur leur pratique religieuse ? Leur donner mauvaise conscience, s ils ne pratiquent pas ? Et ne leur accorder le mariage que sous condition qu ils pratiquent à l avenir? Le mariage appartient-il à l Eglise pour qu elle imprime ainsi son tampon sur leur bras ? Qu ont donc, en commun les communs exercices de pratique religieuse avec cette splendide et humaine fête des noces? La misère, elle-même, ne se met-elle pas, ce jour-là, en congé ? Pourquoi pas la religion? Un prêtre, lorsqu il bénit un mariage, qu a-t-il à faire d autre, que prendre part à la liesse et à la joie de tous, comme Jésus, à Cana ? Le seul prône que je fais aux messes de mariage, est un prône de fête : je lis les Noces de Cana, mais jamais je ne fais de morale ni de religion.
Les jeunes mariés du 3ième mariage étaient pour moi des mariés à honorer entre tous. Leur noire misère ressortait, comme du corps les os. Le corps émacié et nerveux du jeune homme, celui, maigre et long de la jeune femme, leurs visages creux, leurs cernes d ombre, leurs yeux profonds comme des gouffres, le mince complet d été pour le premier, la robe de mariée lègère comme tulle pour la seconde, si fins qu on frissonnait de froid pour eux, en même temps que cet air d intense savoir et de colère sans fond, que donne aux corps et aux visages des pauvres la pauvreté, ne pouvaient que laisser un fils de famille, comme moi, sans voix. Ils étaient accompagnés de leurs seuls deux témoins. De famille aucune. En présence de tels êtres, un prêtre sait bien, qu en attribuant à lui seul le droit d instruire et d évangéliser, l Eglise lui attribue un pouvoir illégitime. Ce serait à eux nous faire des homélies, non nous à eux.
Bien qu ils m aient invité à leur buffet d un air rogue, ou justement à cause de cela, j y suis allé bien évidemment plutôt qu aux banquets des deux autres. Ils habitaient un immeuble si long, qu il faisait toute une rue. Leur deux-pièces était tapissé d un papier peint d un jaune hurlant. Les seuls meubles du salon étaient cinq chaises dépareillées. Leur buffet était placé sur deux de leurs portes ôtées de leurs gonds, posées sur des tréteaux. Pour que le vin ne manquât pas, faute de pouvoir faire un miracle, j avais apporté une petite bonbonne de tricastin, qui n a pas été de trop. Tout le temps que je fus chez eux, la mariée m évita soigneusement, comme si je n étais pas son genre. Bien que je ne l aie jamais vu regarder dans ma direction, toujours elle s est appliquée à ne me montrer que son dos, et à converser avec son mari et les témoins. Je surpris, par contre, sur moi, plus d un regard du mari. Un moment que j étais seul à une fenêtre, tout affligé de leur pauvreté et honteux d être prêtre, il mit le cap sur moi, pointa l index sur ma petite bonbonne.
- Vous vous souciez des choses profanes, mais Dieu là-dedans ?.. ..J ai beau tendre l oreille, je n entends rien... .. Vous ne démarchez plus le client ?
Son aigreur me laissa sans voix.
- Ne me dites pas que votre Sainte Boîte ne vous réclame par de comptes. Elle vous paie pour que vous placiez votre sainte camelote, que diable.... ...A moins que ce soit la nouvelle technique de vente ? Vous faites un petit cadeau en toc, vous coincez votre pied dans la porte, et une fois dans la place, vous vous farcissez le pigeon.
- Ai-je l air d employer la méthode ?
- Vous n êtes pas encore parti... .. Je parie qu avant votre départ, vous aurez placé un saint lacet ou un saint tapis.
- J ai peur de vous décevoir.
Il me regarda le sourcil froncé.
- .. ..Curé honteux ? dit-il, en ricanant. Pourvu qu on ne vous distingue plus du vulgum pecus ? Vous en rabattez, because les affaires ne marchent plus très fort ?... ...Mais alors, vous êtes payé à quoi ? Enfin, votre boulot, c est pas le prêche ?
- Vous savez, les mots, ai-je dit, pauvrement.
- Les mots. Les mots... ..Ramener les gens à l Eglise, le canon du droit canon dans les reins, et les y retenir, le feu de la damnation éternelle à la tempe, c est pas votre turbin ? C est là toute votre conscience professionnelle?
- Pardon. Je n ai pas été engagé comme vigile ou gendarme. .. .. Permettez-moi de vous rappeler à vos devoirs de maître de maison. Vous vous devez à vos invités, lui ai-je dit à bout de ressources, en lui montrant sa femme et les deux témoins, immobiles aux fenêtres comme trois chasseurs guettant le gibier au haut d un mirador.
Je bus du bout des lèvres, mangeai du bout des dents, et filai à l anglaise, en faisant un salut à la cantonade pour ne pas embarrasser la mariée.
Cette haine de la religion, et cette rancune contre l Eglise, c est aussi ma croix.
3.
Mardi, 29 octobre. La nuit. Misère. Prétendre aux plus hautes sphères spirituelles, et être précipité dans cet abîme de l immonde et du sordide. Que soit portée, à l instant de ma rédemption spirituelle, sur le devant de ma scène, la partie la plus sale de ma personne, au lieu de la plus haute, à laquelle je travaille, n est-ce pas la chose la plus pitoyable du monde ? Avoir ceci, et en cet endroit. Saisi d un dégoût irrésistible, j ai tiré comme par réflexe la chasse d eau, comme si, chassant de ma vue les signes du mal, je chassais le mal lui-même. Mon Dieu. Pauvre de moi. Qu est-ce que j ai à gémir ? Est-ce que je fais autre chose que rembourser mes dettes ?
Est-ce que je n ai pas vécu, pendant vingt ans, une vie double, que je paie ? Prêchant le dimanche d une chaire, la vertu et l abnégation, et camouflant le reste de la semaine, en mon privé, un confort et une gloutonnerie coupables ? Image inverse de mon amaigrissement d âme, est-ce que je n étais pas devenu gros et gras ? Exposant à tous sans honte mon ventre comme la partie la plus significative de ma personne, est-ce que j ai craint d étaler, pendant tant d années, avec combien d obscène impudeur, de toute sa largeur et de toute son ampleur, mon incroyance et mon scepticisme de gros ? Combien de temps ai-je vécu cette double vie? Vingt ans. Et depuis combien de temps je vis la nouvelle ? Deux mois. Comment une si courte guérison d âme peut-elle guérir un corps si longtemps maltraité ?
Couché, pendant deux jours, je suis resté couché. Comme un jouet cassé, je n avais plus de ressort. Lorsque j essayais de me lever, les jambes cédaient sous moi, je me roulais dans mon lit, me couvrais la tête, et sombrais dans une sombre inconscience. Si la nature te désavoue, me disais-je, c est que Dieu te renie. Si Dieu te renie, comment continuer de faire ? Je ne me suis levé, tout à l heure, que de lassitude. Pourquoi rester entre 4 murs? Ne sais-tu pas, que si la solitude et le désespoir te glacent d un froid mortel, n importe quelle compagnie, celle d un nourrisson, celle d un ivrogne, t enflamme et t embrase ? Dès lors, pourquoi ne pas laisser derrière toi une solitude qui te ronge comme un ulcère, et ne pas aller au-devant d une compagnie qui te sourit et t épanouit ? Si tu ne crois pas, même si tu es prêtre, qui le saura, puisque celui qui croit, croit dans le secret ? Mais si tu n aimes pas, qui l ignorera, puisqu il n est d amour que celui que l on témoigne ? .. ..Un prêtre qui ne croit pas, peut se tromper en ne croyant pas, mais qui scandalisera-t-il, puisque personne ne le saura ? Il ne fera mal qu à lui-même, ce qui est sans importance. Mais le prêtre, qui aime, peut-il se tromper en aimant ? Mais s il n aime pas, il scandalisera, puisque tout le monde le verra. Toi, sans t écouter un instant de plus, va à eux, et aime-les.
Homélie I.
Qui sont les saints ?
Qui sont les saints, mes frères ? Est-ce que ce sont ces célibataires, qui se font appeler Saint et Père? Qui tolèrent qu on les appelle Sa Sainteté ? Qui font blanche leur soutane et bien repassée, et d or leur mitre et leur chasuble ? Qui occupent des trônes sur des estrades, et affectent de faire, devant les foules, de longues prières, fermant les yeux et penchant leur tête ? Qui font des discours moraux aux peuples, et se retirent dans leur palais d hiver et d été vivre leur vie privée? Qui acceptent que les pauvres se prosternent devant eux, et baisent leur anneau ? Qui, en tout, agissent pour se faire remarquer des peuples? Qui sont les saints ? Eux qui se font appeler Saints ? Ou n est-ce pas plutôt les plus petits d entre les petits ? Ceux qui, esclaves d esclaves, s enchaînent en plus, des chaînes d un mariage, et s attachent au pied le boulet d une famille ? Qui suent, peinent et s épuisent toute leur vie, travailleurs de force, pour faire vivre de leurs trois sous, leur femme et leurs enfants ? Et qui, bien que peinant et suant et s épuisant, ne sont même pas sûrs que leur travail de forçat et gagne-pain d esclave ne leur sera pas ôté le lendemain ? Qui supportent qu on les loge, chair à travail, dans d infâmes chambrées, au flanc de casernes monstrueuses ? Qui, sous les railleries et les insultes des fonctionnaires arrogants, des politiciens hautains, des patrons cyniques, des syndicats despotiques, avancent leur vie entre ces haies haineuses, la tête haute, avec un héroïsme de martyr ? Qui sont les saints ? Ces martyrs, qu on appelle plèbe, populace, tourbe, vulgaire ? Ou ceux-là, qui s appellent eux-mêmes Saints ? Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie II
Le vrai péché, c est d être pauvre.
Quel est le vrai péché ? Le vrai péché, mes frères, c est d être pauvre. Pauvres, ayez honte d être pauvres. Pauvres, ne soyez pas endurcis dans votre péché. Pauvres, repentez-vous, avant qu il soit trop tard. Pauvres, battez votre coulpe. Dites : Mon Père, j ai péché contre Dieu et contre les hommes. Dites : Je suis pauvre, c est ma faute, ma très grande faute... ..Pauvres, faites contrition, parce que les temps sont proches. Ayez douleur vive et sincère. Confessez votre péché. Dites : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans mon taudis, mais dites une parole et je serai guéri. Réformez-vous. Promettez de ne plus succomber à la tentation. Jurez qu à l avenir, vous mettrez des sous de côté. Jurez de vous enrichir. Faites-en le serment devant Dieu. Allez, mes frères, et ne péchez plus. Ego vos absolvo. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti, Amen.
Homélie III
La catholique pratiquant et l autre.
Paraphrase de Luc Chap.18 vers. 9-14
Deux hommes allèrent pour assister à la messe. Le premier, catholique pratiquant, arriva avant le Sanctus, prit place tout devant, et l autre après la Consécration, et resta tout derrière. Le catholique pratiquant priait en lui-même : Mon Dieu, je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme celui qui est là, dans le fond, et qui arrive en retard à la Sainte Messe. Moi, j arrive avant le Sanctus, je plie le genou dans l allée, je dis à voix haute le Notre Père, je chante les cantiques qu on me dit, je me lève à l Evangile, je m agenouille à la consécration, j incline la tête à l élévation, je communie en fermant les yeux, je me signe à la bénédiction, et ne m en vais qu après l Ite Missa Est. Je sais quelle sera ma récompense. L autre, au fond de l église, priait en lui-même : Mon Dieu, j arrive tous les dimanches à la messe en retard. Ayez pitié du pauvre pécheur que je suis. Isaïe a bien joliment prophétisé de ces catholiques pratiquants, quand il a dit : Ce peuple m honore des lèvres, mais leur coeur est loin de moi. Vain est le culte qu ils me rendent. Les doctrines qu ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie IV
De la santé et de la maladie.
Quelle utilité y a-t-il pour un malade, de se complaire dans sa maladie, et de se laisser aller à l affreuse tristesse ? La tristesse creuse la tristesse comme l ulcère, et la perte de substance s accroît et s aggrave. Nous pleurons de perdre la santé ? Qu est-ce que nous gagnions, lorsque nous l avions ? Nous pleurons de voir nos jours comptés au plus court ? Mais qu est-ce que nous gagnions, lorsque les jours s étendaient devant nous, sans nombre, comme les vagues de la mer ? Sans conscience aucune de cet inestimable trésor de la santé dont nous étions si riches, est-ce que nous ne le dilapidions pas à pleines mains, à des bagatelles ? Au regard de ce que nous en faisions, pourquoi semblait faite une telle bonne santé si inconsciente ? Ne semblait-elle pas faite, justement, pour qu à force d excès, on la perde, et pour qu en la perdant, on prenne enfin conscience d elle ? Aussi, pourquoi pleurons-nous et gémissons-nous, puisque ce qui nous arrive, nous arrive par notre faute et pour notre salut? Si la bonne santé était molle incurie, lâche abandon, veule laisser-aller, est-ce que la maladie n est pas notre conscience enfin éveillée, et en alerte, et au travail ? La maladie diminue les forces, affaiblit ? Malade, si le malade monte toutes ses forces au front, s il ne laisse âme qui vive à l arrière et surtout pas sa maladie et la pensée de sa maladie, s il lance tout le monde à l assaut, dans une mobilisation générale, les réformés et les malades, les jeunes et les vieux, il n est aucun ennemi dont il ne triomphe. Celui qui, s oubliant, lance toutes ses forces à l assaut, est invincible. Ainsi donc, au travail. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie V
Aime ton prochain comme toi-même.
Jésus a-t-il dit : Aime ton prochain, comme un commandement impérieux, semblable aux commandements : tu ne tueras pas, tu ne voleras pas? Comment peut-on commander d aimer ? Aimer, n est-ce pas la seule chose au monde qui ne se commande pas ? L amour ne se décide et ne se commande que par lui-même, et c est son prix inestimable. Pourquoi aime-t-on quelqu un ? Va savoir. Comme disait Moutain and Co, parce que c était lui, parce que c était moi. A aimer qui vous plaît, n a-t-on pas le coeur en fête, n aime-t-on pas d un coeur large et généreux, mais à se forcer à aimer qui vous déplaît, aime-t-on autrement que du bout des lèvres, d un coeur avaricieux et resserré ? S armât-il de la plus grande volonté du monde, aucun coeur, au monde, ne peut aimer malgré lui sans trahir l aversion qu à grand peine et grande force, il surmonte. Non. Non. Jésus s est bien gardé de commander d aimer son prochain. Il ne pouvait vouloir que nous l aimions mal, et malgré nous, et avaricieusement. Aussi n a-t-il pas dit : Aime ton prochain. Il a dit : Aime ton prochain comme toi-même... .. Déplions, si vous voulez bien, cette comparaison comme une carte, afin qu elle nous guide. .. .. Il y a dans toute comparaison, un élément déterminant, qui est la relation entre les deux objets comparés, c est à dire que les deux objets comparés sont tels qu une modification de l un entraîne la modification de l autre. Si nous raisonnons d après ce principe, nous pouvons dire que celui qui s aime avec passion, aimera avec passion, son prochain. Celui qui, au contraire, s admet tout juste, se tolère à peine, tolèrera à peine, admettra tout juste, de même, son prochain. Ne se supporterait-il pas, aurait-il sa propre personne en aversion, s exècrerait-il, il exècrerait, aurait en aversion, ne supporterait pas son prochain, de même... .. Quoi, me direz-vous ? Mais qui ne s aime pas ? Le péché n est-il pas justement de s aimer de trop ?.. .. En êtes-vous si sûr? Celui qui porte gravement atteinte à sa santé, en buvant à s en rendre malade, en mangeant plus que de raison, en se droguant, celui qui risque sa vie sur un coup de dés, ou de folie, ou de désespoir, celui qui se blesse ou a un accident par sa faute, celui qui se mortifie à l excès, ou plus simplement celui qui se dénigre sans cesse, est-ce que toutes ces gens ne conduisent pas à penser, que pour se nuire, se détruire, s abaisser comme ils font, il faut qu ils se vouent une haine implacable ?.. ..On n aime que celui qu on choisit, dit-on. Or se choisit-on ? Non ! On nous impose à nous. Combien, étant imposés, se seraient-ils choisis, s ils avaient été libres ? Peu, avouez. Est-il, dès lors, si étonnant que tant d entre nous ne s aiment pas ? Cet amour, que nous n avons pas même en réserve pour nous, comment l aurions-nous en réserve pour d autres? Et quel homme serait assez injuste pour faire grief à celui qui se hait, de ne pas aimer autrui ? Pourtant, pourtant, s aimer soi-même, cela ne devrait-il pas être la pente naturelle de l homme ? Cela ne devrait-il pas être son premier penchant? Qui veillera sur soi, à toute heure, qui sera sans cesse à son chevet jusqu à son heure dernière, sinon soi seul ? Ne sommes-nous pas la personne, dont l avenir devrait nous occuper avant tout autre ? Celle pour laquelle nous devrions avoir les plus hautes ambitions et les plus grandes espérances ? Celle pour laquelle nous aimerions avoir la plus grande estime et le plus grand respect ? Amicale, la plus grande amitié ? Aimante, le plus grand amour ? La seule à laquelle nous devrions jurer loyauté sans faille, fidélité sans ombre ? .. .. Pour qu une telle inclination naturelle, ne puisse avoir libre cours, ne faut-il pas qu il y ait de bien puissants obstacles ? La première tâche de celui qui veut aimer son prochain, n est-elle pas, avant toute autre, de faire sauter ce barrage de haine, afin que cette retenue d amour, de toute sa masse accumulée, s épande d abord sur ses propres pâturages, et puis, ensuite, sur la campagne environnante ? Ne faites pas, mes frères, comme ces personnes qui se jugent indignes d elles, se dénigrent et se méprisent elles-mêmes. Ecoutez-vous au contraire. Entendez-vous. Donnez droit à vos doléances. Prêtez l oreille à vos réclamations.Trouvez grâce devant vous-même. Accordez-vous vos faveurs. Et, lorsque, comme une source timide sous la mousse, vous sentirez sourdre, dans la fraîche ombre de vous-même, pour vous, une tendresse timide, monter doucement en vous, puis vous baigner, couler enfin avec une telle abondance, que, comme la vasque d une fontaine, son eau déborde du bassin sur le bassin en contrebas, à ce signe vous saurez que vous vous aimez enfin. Je ne désire pas le sacrifice, dit le Seigneur, mais la miséricorde. Celui qui est sans pitié pour lui, comment aurait-il de la pitié pour l autre ? Celui qui se porte dommage, se sacrifie, s immole, comment aura-t-il pour son prochain, indulgence et miséricorde ? Quelle est la condition de l amour du prochain, mes frères ? L amour de soi. Si je veux aimer mon prochain, je dois m atteler à cette première tâche : m aimer, moi. Et l amour du prochain suivra l amour de soi, comme un frère son frère. Aime ton prochain comme toi-même, a dit Jésus. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
deuxième carnet
1.
Vendredi, 15 octobre. Dans la nuit.
Le chômeur. Comment aurais-je pu m imaginer, que dans cet immeuble bourré de vie, de rires et de cris, de galopades et de disputes, bourdonnant comme une ruche, il y avait en haut, à droite, et au fond, une alvéole vide, un blanc, un silence, un trou noir, de la non-vie ? La porte de l appartement était ouverte, ce qui fit que mon regard a pu le traverser de part en part. Le logement m a semblé si mince, que les yeux, en étendant simplement les bras, le traversaient tout entier, et touchaient le jour de l autre côté. J ai poussé la porte, appelé, deux fois, trois fois, élevé la voix. Le désordre et la saleté, qui, à l entrée, comme hôtes familiers, m accueillaient, les vêtements élimés jetés sur les chaises, la serviette tachée jetée sur un canapé, les assiettes sales par terre, les verres avec un fond de rouge sec, les chaussures poussiéreuses, les chaussettes éparses, tout cela m a fait signe, puisque c était là sans honte, que sans honte, je pouvais entrer.
Tout en balisant mon avancée de Monsieur ? Il y a quelqu un ? S il vous plaît ?, je jetais un coup d oeil, en passant, sur la salle de bains, répugnante, les toilettes, qui sentaient, la cuisine, dégoûtante : tout était dans un désordre et une saleté épouvantables. Le lino de la chambre à coucher, au fond du petit appartement, où j entrai, était jonché de casseroles non nettoyées, de boîtes de conserve ouvertes, de sacs plastiques froissés, de tasses brunes, de verres opaques. Suivant des yeux leur piste, comme le chasseur dans la boue fraîche les traces du sanglier, j ai abouti à un lit, où, inerte comme une chose, était couché sur le dos, un homme à barbe grise de huit jours, dont je ne voyais que le bas du visage. Son bras droit était replié sur son front et cachait ses yeux, mais comme son corps était raidi, j ai pensé qu il ne dormait pas.
- Je suis le nouveau curé de la paroisse. Je viens voir si je peux être utile à quelque chose.
Il eut un hochement de tête oblique, qui disait non. Dans la peur qu il me chasse, je me suis cloué sur place et cousu la bouche, et n ai pas fait plus de bruit qu une mouche. Nous étions tous les deux si immobiles comme des statues, ne bronchant ni ne soufflant mot, qu on aurait pu se demander s il y avait quelqu un dans la chambre. Quand son silence et son immobilité m eurent assuré qu il ne s opposerait pas à ma présence, en étouffant mes pas comme on fait avec un enfant qui dort, je suis allé fermer la porte de l appartement, puis, en faisant par-dessus le flot de tout ce qui traînait de grands pas plongeants, comme sur des cailloux quand on passe un gué, je suis revenu m asseoir sur une chaise. J ai posé mes coudes sur les genoux, joint mes mains, comme une personne dans une salle d attente qui s apprête à prendre patience. Lorsque j ai pensé que le moment était venu, je l ai questionné.
- Qu est-ce qui vous est arrivé ? Vous avez des ennuis de santé ?
Rien. Pas un mot.
- Vous avez des problèmes d argent ? ai-je dit sans me laisser démonter.
Pas un mot. Rien.
- Vous avez des soucis de famille ? ai-je dit, frappant avec obstination à la porte.
Toujours rien.
- Par pitié. Donnez signe de vie. Reparaissez. Monsieur. S il vous plaît.
Soudain, comme par miracle, les lèvres bougèrent, la bouche s ouvrit d une mince fente, et, d une voix éraillée, dit, avec peine, comme si, depuis longtemps il n avait pas parlé :
- .. Mettre la main sur moi, c est mettre la main sur rien. Vous perdez votre temps, Monsieur l abbé.
- Je suis hors fonctions, ai-je dit avec précipitation. D un quidam à un autre quidam. Je passais... .. Quel malheur vous est arrivé ? Vous confier à moi, c est vous confier à un autre vous-même. Il s est appuyé sur son coude avec difficulté, a glissé ses jambes hors du lit, et, affaissé comme un linge, comme si le repos l avait épuisé, il s assit au bord du lit.
- .. Ce qui m arrive ? Justement. Rien... .. Rien ne m a. Rien ne m est... .. Temps libre et oisiveté... .. J ai ce après quoi la terre entière soupire : la liberté. Rien ne me soumet, ni horaire, ni chef, ni règlement. Libre comme l air. Le bonheur total. La félicité complète.
Son pyjama fripé et malpropre était largement ouvert. Sa carence de pudeur, parfaite image de sa détresse, m affligea plus encore que le désordre et la saleté. Il a parlé d une voix sourde, la tête tournée et le regard posé en oblique par terre, comme s il exposait à un jury une thèse hasardeuse, à laquelle il avait beaucoup pensé et à laquelle il était sûr que personne n ajouterait foi, jamais.
-.. ..Jeunes, à quoi rêvons-nous ? De fêtes ! D amours. De jeux. De paresse... .. Et, un beau jour, sans que vous ayez rien demandé, de force vous acceptez que, de travail, on vous catéchise. De force, et parce qu il faut bien gagner sa vie, vous exercez un métier avec conscience et exactitude, comme on assiste à la messe. Pris par l élan donné, vous vous consacrez à la fin si bien, corps et âme, à cette vie laborieuse, vous communiez avec tant de ferveur et tant de camarades à ce culte sacré de l ouvrage bien fait, l entreprise devient si bien votre Eglise Militante, qu à la fin, vous ne savez même plus ce que c est que paresser, jouer, aimer, fêter, pour quoi vous aviez tant d amour dans votre jeunesse, et à présent tant de honte et de remords. Et puis, bien des années passant, un beau matin, tout croyant fervent et pratiquant sincère que vous êtes, sans qu on vous en ait averti, on vous excommunie... .. On vous licencie. A la porte.. .. On vous a drogué de travail à forte dose sur une longue période, on vous a mis dans une dépendance de corps et d esprit totale, et puis, un beau jour, sans crier gare, on vous sèvre. Et vous, d une minute à l autre, vous vous retrouvez dans cet état horrible de paresse forcée, de jeu obligé, d amour imposé, de fête contrainte, pour lesquels vous aviez tant de faiblesse dans votre jeunesse, et qu on vous a enseigné pendant quarante ans, comme le péché des péchés et le mal absolu! Connaissez-vous plus atroce contradiction ?.. ..Qu est ce que je suis, depuis que de force, on m a désappris d être ce qu on m a enseigné ? Rien. Un animal empaillé. Une peau de lapin. Du vide. Un trou... ..Si je me toquais pour me demander s il y a quelqu un, il n y aurait pas même quelqu un pour dire qu il n y a personne.
ai laissé passer un temps.
Vous avez cherché un nouvel emploi ?
- Si je n ai pas écrit cent lettres, je n en ai pas écrit une seule... .. Certains m ont répondu en me demandant de m épargner de m adresser à eux. D autres m ont inscrit sur une liste d attente, en me donnant un numéro, dans les 5 000 ou dans les 8 000. L un d eux m a même écrit qu il avait assez de recevoir des CV, et qu il s octroyait une année sabbatique de demandes d emploi. Mais la plupart ne m ont même pas répondu, comme si je n avais pas écrit. J ai fait mon deuil de tout emploi.
J ai laissé un blanc dans la conversation à nouveau.
- Vous connaissez un peu le foot, ai-je demandé ?
- Si je le connais. J allais à tous les matchs, dit-il avec un dernier reste de passion.
- Lorsque le demi d ouverture n arrive pas à ouvrir de ce côté-là, est-ce que de dépit, il lèvera la main et abandonnera le terrain ?
- Certainement non. Il tentera d ouvrir de ce côté-ci, s il n y parvient pas, de cet autre côté-là.
- Et puis d un autre, et d un autre encore, jusqu à la fin de la partie, n est-ce pas ?
- Oui.
- Et n est-ce pas au fait qu il ne se laisse jamais abattre et poursuit sans relâche ses tentatives d ouverture, qu on reconnaît le bon joueur ?
- C est certain.
- Et la fois où il ouvrira et marquera, n oubliera-t-il pas toutes les autres où il a échoué ?
- Oui. C est comme ça que ça se passe.
- .. ..Celui qui, aux cartes, ai-je dit, l attaquant d un autre côté, a perdu une partie, est-ce que de dépit, il s arrête de jouer ? Non. Il attaquera un nouveau jeu, avec le même espoir qu au précédent, et cela, jusqu à la fin de la partie.Comment appelle-t-on celui qui jette les cartes en pleine partie, pour la simple raison qu il perd? Ne dit-on pas de lui que c est un mauvais joueur ?
- C est certain.
Est-ce que trouver un emploi n est pas au moins aussi important que marquer un but, ou gagner une partie de tarot ? Il eut un froncement de front amer.
- Je doute que je réussisse jamais.
- ..Si vous doutez de vous, comment voulez-vous que les autres ne doutent pas de vous aussi ?.. .. Est-ce que nous ne sommes pas tous des intrus partout ? Et moi, chez vous ? Et est-ce que ce n est pas à nous qu il appartient de ne plus l être ?.. ..Celui qui ne dit les choses qu une fois, n est-il pas comme s il parlait à voix basse ? Mais celui qui les dit et les répète sans cesse, jusqu à ce qu on l entende, n est-il pas comme celui qui parle à haute et forte voix ? Frappez à la porte, on vous ouvrira, et si on ne vous ouvre pas, frappez à la fenêtre.
- Vous croyez ?
- J en suis sûr.
y eut un silence. Il se leva maladroitement, marcha avec difficulté, en se tenant aux meubles, comme s il avait perdu l habitude d être debout.
- .. Je vais essayer.
- N essayez pas. Réussissez.
Il s appuya sur le lit comme un convalescent. Devenu pudique, il rajusta son pantalon. A cela, je vis qu il avait repris possession de lui. Je ne dis mot. Il ne dit mot non plus.
- Vous m honoreriez, dis-je, en me levant, lorsque vous passerez devant le presbytère, de venir prendre un café avec moi.
Il fit trois pas incertains, se retourna.
- .. Pourquoi vous êtes-vous arrêté à moi ?.. .. Je n ai rien qui ressorte, rien qui dépasse. Je n ai rien de plus, tout de moins. Un chômeur, parmi les gens qui travaillent, est comme un malade parmi les gens sains... ..Est-ce que je rentre dans la liste des misères qu il est de votre devoir de secourir?
- Et si les malades étaient mon milieu sain à moi ? Et si je ne me portais bien qu au milieu d eux ? Et si c était dans la santé que je trouvais le plus de maladie, et dans la maladie le plus de santé ? Des malades à moi il n y a d obstacle aucun : je fais un pas ils font un pas, je suis chez eux ils sont chez moi, je leur tends la main ils me tendent la main. Personne n est plus proche d eux que moi, personne n est plus proche de moi qu eux.
- Proche. Proche, dit-il, amer. .. ..Les plus proches de mes proches, ma mère, corps de mon corps, ma femme, chair de ma chair, mes enfants, âme de mon âme, lorsque le chômage m a frappé de sa maladie, ont été les premiers à me fuir comme un pestiféré et à me mettre en quarantaine.. .. Mais de cette sorte de gens, qui étaient de moi les plus éloignés, de ces prêtres impérieux, de ces censeurs inflexibles, de ces directeurs de conscience implacables, de ces donneurs de leçons hautains, il a fallu que ce soit l un d eux, le chômage m abaissant plus bas que terre, qui s abaisse jusqu à moi, et s approche de moi plus près qu aucun de mes proches ne s est jamais approché... ..Aucun être humain, de ma vie, ne s est penché sur moi avec une sollicitude pareille à la vôtre. Retenir un regard comme le vôtre, à la place du reste du monde, qu est-ce qui peut aller au coeur davantage ? dit-il, les yeux embués.
- Et si ce qui vous touchait était ce qui me touchait ? Je viens à vous, mais qui vous dit si, en venant vers vous, ce n est pas vous qui venez à moi ? Avoir le bonheur de retenir votre attention, au moment où vous retenez la mienne, si rien non plus ne pouvait m aller plus au coeur à moi ?
Il hésita, tourna la tête vers l angle du mur et du plafond, passa deux doigts sur une paupière, puis sur l autre, puis le plat de la main sur les deux joues, puis se tourna vers moi.
- Serait-ce de la présomption si, appelant les choses par leur nom, je vous appelais du nom de frère ?
- Ce serait appeler de son nom le frère du frère, ai-je dit vivement. J eus un élan vers lui, que je déviai aussitôt.
omme un sauteur, lorsqu il avorte son élan, quitte sa trajectoire et dégage de côté, j avortai de même le mien, et fis un demi-cercle autour de lui. Je me retournai vers lui, demeurai un instant silencieux et immobile.
- Vous avez promis que vous viendrez chez moi prendre un café, dis-je, mon visage se rétrécissant au fur et à mesure que le sien s élargissait. Mais pas dans 107 ans. Je l ai quitté, mais sa pensée ne me quitte pas !
2.
Lundi, 18 novembre.La nuit. Depuis la vue, cet après-midi, d un terrassier turc, qui creusant une tranchée dans un trottoir, dans un effort vigoureux à chaque coup renouvelé, plantait son lourd pic dans la terre jaune dure et compacte ; de ces ouvriers d échafaudages, plus loin, qui, inlassables comme des fourmis, montaient, en les passant, d un étage d échafaudage à l autre, à bout de bras, lourds boulins et sapines épaisses, depuis mon retour au presbytère, je suis saisi un remords accablant. Comme je me sens oisif et parasite à ne pas gagner mon pain.
Séminariste Ulrich ! Copiez-moi le règlement ! Ulrich, me disait mon cher Abbé de M.. .. L homme ne vit-il que de pain et de gagne-pain ? A voir le monde autour de soi, il semble, oui. L argent à gagner et à dépenser remplissent si bien les rues et les places, les livres et les journaux, qu on dirait qu il n existe plus que ça au monde. Mais le travail, à la vérité, croyez-vous qu il n y ait que ça sur terre ? Sa vie gagnée, que reste-t-il au travailleur ? Ce qu il a gagné : à vivre. Si le patron, le syndicat, le parti, le gouvernement s occupent du gagne-pain, qui s occupera de ce pourquoi le travailleur gagne son pain, c est-à-dire sa vie ? .. ..Vous vous bercez de l illusion, vous autres jeunes séminaristes, que vous marquerez des points auprès des employés et des ouvriers, si vous vous faites ouvrier et employé comme eux. Si vous rêvez cela, réveillez-vous... .. Représentez-vous les choses comme elles se passent. A supposer que vous travaillez comme eux, travaillant même avec plus de conscience et d application qu eux puisque vous êtes ce que vous êtes, croyez-vous que, pendant le travail, vous aurez le temps, l esprit, les forces, sauf à vous distraire de votre travail ce que vous ne sauriez faire, pour évangéliser qui que ce soit ? Passé le travail, ensuite, rentrant chez vous comme eux rentrent chez eux, comme eux subissant la même loi humaine, croyez-vous que vous penserez à autre chose, qu à fuir toute cette tension et toute cette fatigue, tout ce tumulte et toute cette confusion, qui sont le propre du travail, et vivre enfin un petit bout de vie privée, et désirer, comme eux, vivre d un peu d amour de femme ?.. .. Les travailleurs affaiblis ne demandent pas votre aide en tant que travailleurs, mais en tant qu affaiblis. Si vous êtes aussi faible que le faible, qui aidera le faible ? Le faible affaiblit encore le faible de sa faiblesse à lui, si bien, qu à se soutenir l un l autre, tous les deux tombent. Non. Non. Servir demande la pleine vigueur de ses muscles, la pleine, totale et souveraine possession de soi, de ses idées et de ses sentiments, afin que sur celui qui sert, celui qui est servi, puisse se reposer tout entier. On ne peut, Ulrich, à la fois travailler et servir... .. D autant que travailler et gagner son pain est une vanité, qui est montée à la tête à plus d un. Etre désoeuvré et inactif vous apprendra l humilité. Travailler à servir avec humilité, voilà la seule chose que Dieu demande à ses apôtres. Voilà ma honte de ne pas gagner mon pain tout à fait lavée par le bon et saint savon et mon bon et saint abbé de M. !
3.
Jeudi, 28 novembre.A l aube. Hier, dans la nuit, aidant un jeune couple, les deux bras levés et la tête en arrière, je tendais au jeune homme sur son échelle un lé encollé, quand je fus pris de vertige, j eus l impression de tournoyer, il fallut que je m appuie au mur pour ne pas tomber. Le jeune homme s est alarmé, mais j ai plaisanté et dit que c était une crampe. Pour me prémunir contre ce guet, je me suis réfugié, chaque fois que je l ai pu, derrière son dos. Bien m en a pris. S il est un sentiment que je hairais de susciter chez autrui, après le dégoût, c est la pitié. Je hais cette lâche faiblesse qui saisit autrui devant votre faiblesse lâchement exhibée.
Mettre ce corps au pas et être sévère avec lui, il le faut, à cause de la chair et des espoirs de guérison, mais il ne le faut pas au point qu il se mette en grève et apitoie le monde. C est notre saine façon de nous nourrir et nos bonnes raisons de vivre qui sont nos juges et nos médecins. Si l une et l autre, jointes, ne nous donnent pas une forte et bonne santé à toute épreuve, c est que nous ne sommes pas faits pour elle. Médecins et médecine peuvent, certes, de leurs artifices, rétablir une santé provisoire, mais sans cette médecine naturelle que sont notre façon de nous nourrir et nos raisons de vivre, cette santé provisoire elle-même ne tardera pas à péricliter. Il faut que je me nourrisse bien. En plus des légumes, il faut que je mange de la viande.
Lundi, 2 décembre. Mme Blanche. Mme Blanche me dégrade tellement en se dégradant pour moi, que, pour me racheter, j exagère les politesses que je lui fais. Comme elle voit bien où le bât me blesse, plus mes politesses se font chaleureuses, plus elle me bat froid. Bien que je sache que, ce faisant, je lui donne barre sur moi, je poursuis mes assauts imbéciles.
- Madame Blanche. Nous fréquentons un même lieu, et pourtant nous ne nous voyons jamais. Nous ne rencontrons, en somme, que nos traces, propres pour les vôtres bien sûr, bien moins pour les miennes.
- Comme vous dites, dit-elle en trempant ostensiblement sa serpillière dans l eau sale, et en l essorant, ce qui m échauffa on ne peut plus.
- Je vous fais mon compliment, dis-je en allant et en venant. C est un vrai Palais des Glaces. Tout se reflète comme dans un miroir. Mon chez moi m impressionne tellement que, si je savais, je marcherais sur les mains.
- Je fais ce pour quoi je suis payée, dit-elle avec une certaine hargne. Voulant nous chasser elle de son rôle d employée, moi de mon rôle d employeur, si contraire à ma conception, je m acharnai.
- Madame Blanche. Justement.
C était la deuxième fois que je lui servais son nom de famille. Je me mordis la langue. Accrocher son nom de famille à mon Madame, quelle condescendance. C est monter de deux échelons et regarder le petit peuple d en haut. Tout Madame doit être suivi d un blanc de respect, sinon il sent son supérieur. La formule me trahissait pour la deuxième fois, mais je m entêtai.
- .. Vous m avez trompé. Vous vous volez... ..Vos heures sont payées 60 et non 50.
- C est vous qui voulez vous voler. Ce sont celles qui demandent 60 qui volent.
- Peut-être. Mais vous travaillez double. Vous devriez être payée double.En trois tours de main, vous faites ce que d autres font en six.
- Ce que je gagne est ma juste paie, dit-elle d une voix nette.
- Parce que pour vous, l exceptionnel, c est l ordinaire. Je regrette. Celui qui est estimé davantage, vaut davantage, et celui qui vaut davantage, doit être payé davantage.
- Je travaille comme il faut travailler et je suis payée comme il faut que je sois payée. Ce sont les faveurs qui sont la source de l injustice. C est mal agir que pousser les autres à accepter des traitements d exception, dit-elle, en colère.
a leçon m a laissé sans voix, mais la rage d en triompher, me tenant bien ferme entre ses crocs, je ne lâchai pas prise. Alors qu elle achevait les toilettes, honteux, en plus, qu elle soit à genoux en pareil lieu, je lui dis :
- Donnez-moi quelque chose à faire dont je sois capable. Je vous promets de suivre vos consignes point par point.
Elle donna la réponse que méritait mon acharnement imbécile : elle ne dit rien. Je m opiniâtrai, allai chercher la deuxième serpillière, la trempai dans le seau, avec l intention de laver le couloir. J étais en train de la tordre, quand elle me l arracha des mains et la jeta dans le seau.
- A la fin, qu est-ce que vous voulez ? dit-elle toute rouge.
Soudain, elle se pencha, la repêcha de deux doigts, et, toute dégoulinante, me la tendit.
- Vous voulez raccourcir mon nombre d heures ? Réduire mon salaire ? C est ça que vous voulez ?
J ai été si décontenancé qu elle ne m ait pas suivi sur mon terrain mais qu elle soit restée sur le sien, qu incapable d un seul mot, rouge comme une tomate, déniant de la tête, j ai baissé les bras, et battu retraite. Soyons honnête. Qu est-ce qu avec Mme Blanche je ne cesse d essayer ? Aux relations égalitaires du contrat qui nous lie, je ne cesse de chercher à substituer un rapport de force, où la générosité me donnerait l avantage. Petite chose ? Ce serait une petite chose de le croire. C est dans les petites choses, que les doctrines, qui gisent dans les hauts fonds, remontent à la surface, comme des cadavres. Il faut que je fasse amende honorable. Je suis allé battre ma coulpe à son départ.
- Je vous demande pardon. J ai voulu à tout prix vous payer plus que ce que je vous devais, pour que ce soit vous qui me deviez. J ai voulu, avec bassesse, vous forcer à de la gratitude, et vous avez résisté... .. Le rapport d égalité entre deux personnes est certainement le meilleur rapport qui puisse exister. Respecter la liberté de chacun et l égalité de tous est de toute évidence la plus belle preuve de fraternité. Merci de me l avoir rappelé.
- C est passé, dit-elle d une voix radoucie.
Elle est partie sans me saluer, dans un silence neutre. J ai pensé que si le monde entier était comme elle, des gens comme moi n auraient plus qu à vendre leurs burettes à un brocanteur, et leur chasuble à un fripier. Jeudi, 1er décembre.
4.
Midi. Le jeune quémandeur. Tout à l heure, un jeune homme rose, bien en chair, assez bien mis, est entré sans frapper, s est planté devant moi, et m a dit, les yeux crus :
- Vous êtes le curé ?
- Oui.
Je m adresse au bon guichet. J ai besoin d argent.
Sans différer même du temps d un soupir, tellement je suis rodé à l évènement, j ai mis ma main à la poche, j ai sorti mon porte-monnaie et l ai renversé sur la table, pièces et billet - chaque matin, j y mets ce que je compte donner par personne, et me réapprovisionne tout de suite après d autant -. Il a été interloqué, l a caché tant bien que mal, a ri.
- Merci, a-t-il dit, en tendant la main.
J ai posé vivement ma main sur l argent pour l empêcher de le prendre.
- En échange, je vous demande de retirer votre merci, ai-je dis sans aigreur, ni douceur, d un ton neutre de salarié.
- Parce que vous considérez que vous me le devez ? dit-il, le même regard épluché planté effrontément dans le mien.
- Si j avais cru que je vous le devais, je ne vous aurais rien donné. .. .. Je veux tout simplement, que, si vous revenez, et que, ce jour-là, je n ai pas d argent, m ayant remercié aujourd hui, vous ne vous sentiez pas en droit de m insulter.
- S il ne tient qu à cela, je retire mon merci... ..Voilà un argent qui fait doublement plaisir, dit-il fanfaron.
- D autant plus alors, ai-je dit.
Il ne dit plus rien, mais ne me quittait pas des yeux, et a montré une certaine gêne en ramassant le billet et les pièces, ce qui m a ravi. Je l ai raccompagné, comme un employé de banque, en affectant d avoir les yeux et l esprit ailleurs, afin qu il sache que toute la valeur que je lui accordai à lui, c était le seul argent que je lui avais donné. Je ne m estime pas juge du besoin des gens. Par contre, je refuse de laisser au quémandeur le plaisir de berner le donateur.
Le soir. Recousu à mort deux boutons. J ai tellement passé de fil et serré de noeuds, que le tissu s arrachera plutôt que les boutons. Brossé ensuite mon jean, coupé les effilochures des talonnettes, ciré mes chaussures. Rien ne m ennuie comme ces travaux, mais exhiber le dénuement est indigne.
5.
Vendredi, 13 décembre. Dans la nuit. Parmi la cohue hostile des prospectus, des tracts pour les sectes, des lettres administratives de l évêché, un cher visage ami : une lettre de mon cher Hugo O. Il faut croire que je me trouve dans un climat de sentiments bien aride, pour que cette lettre soit pour moi une douce pluie bienfaisante. J ai mis cette lettre entre blouson et chemise, tout contre mon coeur, comme une lettre d amour, ai attendu que la journée soit sur sa fin, fermé à clé l appartement, et suis allé me terrer dans la pièce du fond où je ne vais jamais. Là, assis par terre, le dos au mur, dans un coin où personne ne pouvait me voir, sans réserve ni retenue, je me suis livré corps et âme à la débauche de l amoureuse lecture. Combien de fois ai-je relu cette lettre ? Cinq fois ? Six fois ?
X...., le 11 décembre
Mon cher, bien cher Ulrich , [trop cher Hugo- chère amitié - trop chère amitié] Je t écris dans un café, dans un état de bonheur parfait. Comme je voulais jouir de cet instant de pure félicité seul, et ne le devoir qu à moi, j ai caché à Jeanne que je t écrivais . Elle me croit à la bibliothèque.
Que j ai attendu cet instant, mon Ulrich. Sans doute, n as-tu pas compté les jours comme moi, mais aujourd hui, ça fait exactement deux ans, jour pour jour, que j ai quitté l état ecclésiastique pour l état laïc. Bien qu il m en ait coûté, je m étais imposé ce délai, je voulais savoir si je m étais par trop aventuré. Je suis à présent sûr de moi. Aussi je m accorde enfin permission de t écrire, et de te donner les nouvelles de ce monde-ci, que tu m a réclamées par deux fois.
Sache tout d abord que je ne regrette pas d avoir quitté la vie religieuse. Je le referais, si c était à refaire. Fonder une famille, c est être dans le creuset de fusion de l humanité. Le merveilleux sentiment de liberté, en plus, que je sens à cette place de marié anonyme, est un sentiment dont je ne me passerais plus. Ne plus être fiché, classé, répertorié dans le même éternel rôle étroit de prêtre, ne plus être obligé de ne montrer, afin de n être pas un objet de scandale, de soi qu un seul côté, avec toujours les mêmes airs et les mêmes mines quoiqu on fasse compassés, au lieu de ce magnifique être multiple que nous sommes avec ses innombrables airs et mines variés, me procure une jouissance extraordinaire, dont je ne priverais plus. Cette indifférence générale, fantastique, à votre égard, qui vous laisse être tout et le contraire, dire et vous contredire, ne vous engager à rien et ne rien promettre, sans que personne ne songe à s en formaliser ni à vous donner mauvaise conscience, est une chose précieuse entre toutes. Cela vous la vie la plus large qui se puisse.
Au sujet de ce monde laïc où je suis entré, et en premier de ce service civil du travail, dont je suis humble deuxième classe, et qui était pour moi, à l époque, une telle Douce Utopie, le tableau se présente, aujourd hui, à mes yeux, je le confesse, avec des traits plus voyants et des couleurs plus crues. Excepté l honneur de travailler avec conscience et la fierté de gagner son pain, le travail n apporte pas grand chose de plus. La direction de l entreprise pèse sur le personnel comme un couvercle ; le délégué syndical, hormis la cotisation qu il encaisse, quand on veut mettre la main sur lui, s évanouit comme fumée ; quant au personnel lui-même, dès son arrivée le matin, il soupire après son départ le soir. Entre camarades, comme l on dit, quand on se croise, ou aux temps de pause, s allument bien quelques faibles ampoules d amitié, mais bien vacillantes, et s éteignent dès qu est coupée la connexion. C est un fait d expérience, hélas, on ne se fait pas d ami au travail.
Quant à la compagnie conjugale, sous le drapeau duquel, à présent, je sers, là aussi, il a fallu que j en rabatte, tant sur le service amoureux que sur le service domestique. Sache d abord, - un chat est un chat, tu me connais, tu sais que je n ai jamais mâché mes mots -, que la chair n est pas du tout cette facilité, qu on nous avait dit qu elle était. Dire que le péché de chair est un faux-pas, comme si l homme et la femme avaient naturellement la cheville faible, est un abus. C est de la part de nos professeurs avoir une bien vilaine idée de l homme et de la femme, que de les croire toujours prêts, à toute heure et en toute saison, à se sauter. Il n est pas, selon moi, au contraire, d acte qui soit plus concerté et plus exigeant. La chair exige plus que tout, maîtrise de soi et force d âme. M en serais-je jamais douté ?..
..Quant à la vie domestique, passé un premier temps, où Jeanne est restée bien soigneusement cloîtrée chez elle, porte close et volets baissés, elle n a pas pu ne pas faire qu elle mette un jour le nez à la fenêtre. Pour de mesquines histoires d habits, de chaussures, de vaisselle, de courses, elle s est mise peu à peu et de plus en plus ouvertement, à s agacer contre moi, à hausser les épaules, à se moquer, à me crier après même. Tout d un coup, sans que je sache ce qui la pique, elle me lance un coup de griffe, et, moi, tout bête, je suis là à regarder, bouche bée, la griffure. J ai déjà protesté, crié, honte, pleuré même, tellement je trouve son attitude i njuste, puisque je ne me permets pas ce qu elle se permet. Sur le moment, elle paraît en convenir , laisse passer un jour ou deux, et recommence.Ceci dit, ne faisons tout de même pas d une taupinière une montagne. Tout cela, ce ne sont, après tout, que petits bleus, petites bosses, petits pincements d amour-propre. Comment me laisserais-je arrêter par quelques péripéties, quand l histoire est là, bien construite, et l intrigue, bien solide ? Après tout, la femme est maîtresse en son logis et reine en son royaume, et le mari est son sujet. Le mari doit admettre cela comme une institution de nature, et le prendre avec philosophie....
.. Pour nos sorties et nos distractions, il n y a pas grand chose à dire. Je te passe nos passe-temps : télé, pas du tout, d un commun accord nous n en avons pas: concerts, quelques ; films, plus ; pièces de théâtre, moins ; livres, surtout. Musique, films, certes, ne nous font pas accroire, mais le théâtre, les livres? Eux, qui ont été mon pain et mon vin, me laissent sur ma faim et sur ma soif. Le théâtre moderne n est plus qu un vieux théâtre, qui, pour faire jeune, se tend la peau, se greffe des cheveux, s implante des prothèses, et sur des jambes décharnées, porte une mini-jupe : le résultat ne fait que hausser les épaules, tellement, avec cette chirurgie esthétique, hurle l âge.
Quant aux livres, la déception est plus grave. L essai, qui est aujourd hui le livre cultive, l intelligence pour l intelligence, comme les centres culturistes cultivent le muscle pour la gonflette. De première force et d une acuité sans égale pour ausculter philosophies e idéologies moribondes, aider à leur mise à mort, déclarer leur décès, donner le permis d inhumer, il est par contre totalement incapable d aider même à la naissance d une humanité nouvelle. C est l impuissant parfait, assis sur le bord de son lit, les mains entre les jambes, à pleurer à chaudes larmes le malheur de son impuissance. Et je ne suis pas loin de mêler mes larmes aux siennes , hélas.
Est-ce que je souffre de quelque chose ? Non. Je n ai pénurie de rien, ni de santé, ni d amour, ni d argent. La vie pourvoit à tous mes besoins et me borde dans son lit. Et pourtant, luxe des luxes, ne manquant de rien, je manque de quelque chose. Je suis comme cet autre moi-même, qui, nostalgique, erre sur les quais de la gare, et rêve devant des trains longs comme des chenilles. Il aimerait tant partir, mais où ? Rien, ni personne, ni nulle part ne les appelle, ni ne les attend...
.. Prends t en à toi-même, me diras-tu. Etonne-toi qu ivre autrefois du vin de la religion, tu ne trouves pas dans le monde, boisson qui te saoûle. Reviens de tes errements. Reviens-nous.. J en ai été tenté, je l avoue Tenté, c est le mot. Car c était lâche tentation. C eût été troquer la dureté de la chaise en bois de la cuisine contre le confort du coussin du prie-dieu. Au regret. La religion a passé son âge. Le Nouveau Testament est devenu l Ancien à son tour. L Eglise ne fait plus partie des forces vives, il faut tourner sa vieille page. L Eglise n est plus que l histoire de l Eglise. Autres peuples, autre vie, autre foi. Que sera cette nouvelle religion populaire que je cherche ? Le Nouveau Nouveau Messie, dont l époque moderne accouche, pourvu que je voie son étoile, afin que j aille à lui, le reconnaisse et que, tombant à genoux, je l adore.
Comme ces confidences, que je fais à l ami que j ai trahi, en cachette de la complice de ma trahison, en disent long sur la primauté de l amitié sur l amour. L amitié est sans calculs, sans arrière-pensées, sans fins dernières. Pure de tout défaut physique, moral, esthétique, elle est d ordre strictement idéal. En quoi a toujours consisté son exercice entre nous ? En un échange perpétuel sur nos conceptions de la vie, en premier lieu, sur l action à mener en conséquence, en un deuxième. Qu est au fond l exercice de l amitié ? La recherche de la vérité. On voit la distance qu il y a de l amitié, pur exercice idéal, à l amour, qui a des fins autrement matérielles et utilitaires. La vérité est, que celui qui habite si loin, et maintenant par-delà les Pyrénées, est de moi plus proche que celle, de mes proches, qui est la plus proche ! Ulrich.
Si nous nous rencontrions un jour, en quelque île des Faisans? Nous choisirions une ville entre nos deux villes équidistantes, et y passerions un lundi, notre jour de congé commun. S il te plaît, accepte. Fixe ton jour. Ton jour sera le mien. Ne tarde pas à m écrire. J ai faim d une lettre de toi. Je jeûne depuis si longtemps. Ton Hugo.
Son tiède embrassement m a réchauffé si bien, que je n ai pas eu le coeur de me laisser refroidir. Je lui ai répondu séance tenante.
Vendredi 13, décembre.
Hugo mon unique, Je ne crois pas du tout que nous soyons séparés par des Pyrénées. Nous professons la même foi fraternelle. Nous sommes offensés des mêmes offensés, humiliés des mêmes humiliés. Si le fond de notre coeur et de notre pensée est le même, qu importe la couche superficielle ? Que la guerre soit bénie ou non change-t-il quelque chose à la guerre ? Qu est-ce qui est le plus important ? Croire en Dieu, qui est chose personnelle et intime, dont le témoignage est fait par chacun, au tribunal secret de sa conscience ; qui ne se voit de l extérieur en rien, sinon par des singeries, telles que paupières fermées, lèvres remuées, mains jointes, genoux pliés ; qui, finalement, ne touche que soi et son propre salut seul? Ou faire ? Agir ? ..
..Comment d ailleurs croire en un Dieu, à la figure aussi fluctuante que le nôtre ? Père bon et compatissant, conquistador armé et mécène d art, sacreur de rois et bénisseurs d armées, comptable pointilleux de péchés et de pénitences, il y a tant de Dieux dans notre vrai Dieu, qu une vache n y reconnaîtrait pas son veau. Est-ce que je sais moi-même quelle figure a le Dieu que je prie ? Est-ce que je sais seulement si le Dieu que je prie est le bon ? Et tout le monde n est-il pas logé à la même enseigne ? Mais lequel d entre nous pourrait-il être condamné pour sa différence, puisqu il n existe pas de représentation canonique de Dieu ? Tout-Puissant, Très Haut, Eternel, Infini, Pur Esprit, et tutti quanti sont des définitions intellectuelles, non des représentations sensibles. Or voilà ce que c est que la foi : Dieu sensible au coeur, non à la raison , disait B. P. and Co.
Qui oserait en conséquence condamner celui qui, comme toi, ne peut se le représenter ? Crois-tu que je me soucie que tu croies ou non autrement que comme d une guigne ? Nous croyons dans le Dieu que nous pouvons. Quand des ouvriers travaillent ensemble sur un chantier, pour se juger les uns les autres, vont-ils se demander s ils croient ou non en Dieu ? Non, chacun observe si l autre accomplit sa part de travail, s il lui donne un coup de main quand il le lui demande, s il est respectueux, amical, et toute chose de ce genre.
Que nos croyances différentes ne nous séparent pas, Jean. Nous ne sommes séparés, en fait, que par la table où, en face, tu m as écrit, et où, assis de l autre côté, je te réponds. J ai faim comme toi de parler de riens, de tout, de toi, de moi. Comme toi, je soupire après une pause, nôtre. Mais je te laisse choisir le jour et le lieu, je peux m absenter comme je veux, toi, apparemment, non. Pour faire halte, sans doute dois-tu demander l avis de ta compagne de route. A toi pour la vie.
Ton Ulrich
Je ne me berce pas de vains espoirs. Je doute si je reverrai jamais Jean. S il n ose quémander à sa femme les trois sous d une heure pour m écrire, comment lui demandera-t-il pour me voir, le magot d une journée ? Lié par mes voeux, je suis libre, mais lui qui s en est libéré, et s en est lié d autres, en principe plus libres, est sous clé. Mon geôlier à moi, c est moi, mais son geôlier à lui, c est elle, et elle surveille ses sorties.
6.
Lundi, 16 décembre. Que j ai faim d une compagnie ... .. Faire de la retape ? Sonner à la porte de mon chômeur ? Je ressemblerais à des généralistes, qui accumulent les visites pour arrondir leurs fins de mois. Qu est-ce que c est d ailleurs que cette faim de compagnie, sinon vulgaire faim de compliments ? Pour l entendre dire que je suis le meilleur curé qu il ait connu ? Si je souffre de mon désert, pourquoi m être fait ermite ? Si je ne supporte pas ma cellule, pourquoi m être fait moine ? Qui me retient de jeter mon froc aux orties, comme Jean, et de retourner dans le monde ? Il faut savoir ce que je veux. Pour pénitence, je m impose, lorsque je circule dans la cité, de garder désormais les yeux au sol devant moi, et de ne les lever que lorsque quelqu un me hèle et me salue.
7.
Jeudi, 19 décembre. A l aube. Visite d une institutrice du groupe scolaire, hier.
La première pensée, toute masculine, quand je lui ai ouvert, a été qu avec ce visage à angles droits, semblable, avec ses méplats et ses saillies, à une tuile mécanique, avec ses petits yeux gris fer, ses épaules de débardeur, au rebours des canons féminins, un homme disgrâcié de son état comme un prêtre avait ses chances. Je me suis ri au nez, bien sûr.
- Monsieur, a-t-elle commencé.
Deuxième assaut. M appeler Monsieur, sans l estampille d un titre, abbé, curé, qu elle laissait pour ainsi dire libre de toute marque, comme si elle s adressait au mâle natif, m a flatté, je l avoue aussi. Me haussant les épaules là encore, j ai incliné la tête courtement.
La cité, a-t-elle ajouté, me compte parmi ses habitants, et le groupe scolaire parmi ses institutrices.
- L Eglise catholique, lui ai-je répondu, me compte parmi ses prêtres, et le diocèse parmi ses curés.
Troisième assaut : elle laissa le silence recouvrir tout. Cette mer de mutisme, dans laquelle elle sembla se perdre, poussait à ce que l on coure au plus vite à son secours, qu on lui tende la main avant qu elle se noie. Mais je me gardai de donner dans le piège.
- Oui ? ai-je dit, brièvement.
- Le mercredi, dit-elle, les enfants de la cité sont laissés à eux-mêmes, comme sont laissés à eux-mêmes les enseignants.
Elle faisait un pas vers moi. Je n ai pu que faire un pas vers elle.
- Les enseignants ? Je vous demande pardon, vous parlez pour qui ?
- Qui peut parler pour quelqu un d autre que pour lui ?
C était une diablesse de fille. Il fallait que je prenne sans cesse garde à ma droite, à ma gauche.
- Est-ce mal vous traduire, que dire que vous vous proposez ?
- N est-ce pas avilir les enfants, que les laisser enfermés pendant leur jour de congé dans une prison aussi dégradante ? dit-elle en montrant les immeubles. .. .. Je me propose à les évader, les mercredis après-midis, à la campagne.
Elle s exposait soudain si bien que malgré moi, je la défendis contre elle.
- A servir les enfants toute la semaine en classe, et à présent le mercredi après-midi en plus, ne craignez-vous pas de vous nuire, à vous?
- Prêchez pour vous ! dit-elle, abruptement. Vous êtes sur la brèche toute la semaine ! Je ne sache pas vous ayez congé le dimanche.
- Pardon. Moi, c est ma profession. Je suis d astreinte le dimanche, comme les employés du gaz et de l électricité... .. Et je ne suis pas , de plus, en charge d enfants. Les enfants se dépensent aux frais de ceux qui s occupent d eux. Les adultes, dont je m occupe, ne se dominent et ne se maîtrisent que trop... .. Je ne veux pas qu en vous occupant des enfants trop, vous vous fassiez tort.
- Faisons l essai, dit-elle. Testons la machine... .. Voulez-vous être assez aimable pour annoncer, à la messe, dimanche, qu une institutrice sortira les enfants de 7 et 8 ans, les mercredis après-midis ?
- Entendu.
Sur le trottoir, elle ne s en allant pas, je n en menai pas large, comme si à présent, à cause de son offre, j étais en dette vis à vis d elle, quand, sur le trottoir d en face, passa à point nommé un homme, dont le jean si transparent qu on voyait la chair au travers, me rappela quelque chose. Il cligna plusieurs fois la tête vers moi avec hésitation, comme la lampe à arc d un réverbère, avant qu elle claque, comme s il se demandait si j allais le saluer. Je le reconnus : c était le mari de la femme aux assiettes. Je lui souris largement, le saluai en levant la main, ce que, voyant, le visage radieux, il enjamba à l aveugle le bord du trottoir, vint droit sur moi, et serra ma main avec force. J allai un peu, avec lui, tout heureux de reprendre l avantage sur l institutrice. Je m adressai à elle de plus loin.
- Le conseil de fabrique, lui dis-je, a laissé s accumuler sur les comptes de la paroisse des sommes énormes. Il n est pas question de les laisser rapporter de seuls intérêts. J entends qu elles servent. Vous me direz vos besoins, afin que la paroisse y pourvoie.
Elle eut une mine dégoûtée à m entendre parler argent, et fit un geste de la main comme pour s éventer de la mauvaise odeur.
- Je regrette, dis-je avec fermeté. Si quelque chose se fait sous le couvert de la paroisse, c est la paroisse qui couvre les frais. Vous payez déjà d une chose sans prix : votre temps et votre attention. C est la dépense essentielle. Le reste, c est menus frais... .. Si vous refusez l offre de la paroisse, la paroisse refusera votre offre... .. Je veux vous entendre dire que vous acceptez.
- Si vous voulez, dit-elle du ton dont on accède au désir d un enfant gâté.
Là-dessus, elle alla vers moi à pas traînants, et me tendit une main languide. Sur mes gardes, je la serrai avec énergie, et, sans plus la regarder, suis allé avec le mari aux assiettes.
- Est-ce que j aurais la chance que vous soyez libre ? dit-il.
- Pardon, ai-je dit. C est moi qui ai cette chance.
- Puis-je vous offrir un café, me dit-il en me montrant le café sur la place.
- Vous me faites honneur.
Et à sa suite, comme deux camarades après le travail, fier comme Artaban, je suis entré dans le café de la cité.
- N êtes-vous pas intrigué, me dit-il, une fois que vous fûmes assis face à face, de me voir ici ? J ai subi dans cette cité, face à un démon, les peines de l enfer, et j erre dans ses rues comme une âme en peine. Je rage de la vie qu ici j ai vécue, et la nostalgie me ronge. J ai le souvenir tout frais de la discipline, des restrictions, de la surveillance, de la censure, de la prison horrible et ne voudrais pour rien au monde y retourner, et je pleure la cellule perdue.
Le prisonnier, ai-je dit, qui a pétri de ses souffrances les murs de sa cellule, après quoi soupire-t-il ? Après sa cellule, ou après les murs pétris de ses souffrances de sa cellule ?
Il eut un silence, et me regarda, les yeux tout embués.
- Vous ne me condamnez pas, parce que j ai abandonné ma famille ?
- Ne jugez pas, si vous ne voulez pas être jugé. Vous connaissez la chanson.
Il sembla considérer comme clos le débat qui le déchirait, et de lui, soudain se tourna vers moi.
- Dites. Vous vous occupez de tout le monde comme vous vous occupez de moi ?
- .. .M occuper des autres est un bien grand mot. Disons que je m occupe.
Il se tut, m examina avec attention.
- Et quelqu un s occupe de vous comme vous vous occupez des autres ?
- .. ..Je ne vois pas trop ce qu il aurait à faire avec moi. A part vous et les autres, ma vie est assez vide.
- Sauf à nous mépriser, dit-il vivement, vous n allez pas prétendre que vous êtes fait d une autre pâte que nous. Parce que vous vous occupez de ceux qui souffrent dans la peine, vous n allez pas me dire, que vous ne souffrez jamais vous-même.
A se tourner aussi brusquement de ses épreuves vers les miennes, ce fut comme si, d un coup de faux, il me tranchait les jarrets. Comme quelqu un dont les membres se désassemblent alors qu il pensait qu il les tenait bien serrés, mon courage s abattit soudain en tas, comme pauvre chose pantelante.
- S il vous plaît, dis-je de lèvres qui tremblaient, incontrôlables. Ne vous retournez pas contre moi. Ne commettez pas cette mauvais action.
Malgré moi, mes yeux se gonflèrent de larmes.
- Oh. Pardon, dit-il, affolé. Je ne voulais pas vous porter atteinte. Je vous en prie. Soyez comme avant. Par pitié. Reprenez votre beau courage. Soyez à nouveau solide comme un roc.
- Laissez-moi sauver un dernier reste d apparences, dis-je, les larmes me coulant sur les joues, me levant et bousculant ma chaise.
Découragement. Aussitôt que la porte du presbytère fût fermée à clé, je me suis laissé aller tout à fait. Me glissant dans mon sac de couchage comme dans une mer, j y ai enfoui la tête, et pleurant, sanglotant, et pensant à mon mal et à ma solitude, j ai sombré dans un noir désespoir sans fond. La fatigue ne fatiguant à la fin par trop, j ai émergé huit heures plus tard, alors que la nuit était tombée. La conscience de mon affreuse faiblesse me venant, et avec cette conscience, une honte atroce, plein d une contrition sincère, je me suis donné comme pénitence, de marcher toute la nuit à bonne allure, en faisant la grande ceinture de la ville.
J en reviens. Je suis épuisé. Mon découragement aussi.
Lundi, 23 décembre. Confession de l institutrice. Tour nouveau, sous mon regard, elle baissa les paupières, comme le fait la vierge effarouchée par des yeux trop ardents, puis les releva trois secondes plus tard, vierge un peu moins vierge, pour s assurer que mes yeux n avaient pas quitté les siens. Ce comportement, quoique de nature, me hérissa. Je lui ai répondu par un Oui ? froncé.
- Ceux qui sont chargés de paroisse, me dit-elle, ont-ils de l indulgence pour ceux de leurs paroissiens, qui ont de la faiblesse pour la confession particulière ?
- J aurais plutôt imaginé une faiblesse pour la lessive générale de la séance pénitentielle, ai-je répondu, ironique, malgré moi.
- Si certains pénitents, répondit-elle du tac au tac, pensent que laver ses péchés en vrac, sans examen de chaque tache ni traitement particulier ne peut que laisser des âmes grises, est-ce que ceux qui sont chargé de paroisse le leur imputeront à péché ?
- Pourquoi ne pas faire un sac du tout, ai-je dit vivement, et l expédier en une fois, sans le détail de ce qu il contient, puisque l Eglise le permet ?.. .. Pourquoi compter ses péchés comme un avare, comme si, comme un avare, on les amassait ? Au lieu que le pécheur s attache à tout cela, Dieu veut qu il s en détache. Dieu ne veut pas que le pécheur se torture de remords, Dieu ne veut qu une chose, la contrition sincère.
- Et si, bien que je ne songe qu à m en détacher, le péché ne voulait pas se détacher de moi ? Et si, la croyait-on lavée, la tache reparaissait au même endroit ? Et si cette tache laissait sur vous une telle lèpre, que vous ne vous sentez plus saine ? Et si j étais atteinte d un mal dont je ne savais pas me guérir ?.. .. Au moment où je sais que je vais pécher, la plus belle volonté du monde ne peut faire hélas que je ne pèche pas, au contraire, la volonté s inversant, augmente encore la volonté de pécher... .. Mon père, ne porterez-vous pas secours à celle qui appelle à l aide ? N aurez-vous pas pitié de ma misère ?
Sans mot dire, je me levai et me mis, dos au mur, et elle se mit face au mur, à côté de moi.
- Je vous écoute.
- Mon père. Une pensée chaste de toute impureté et blanche comme neige, c est pour moi l échelon le plus haut dans l échelle de la vertu... .. Hors de ma portée, hélas. Je ne suis que boue et immondice.Double frustration. Je me frustre d être pour moi celle que je suis et non pas celle que je me veux, et je frustre autrui d être pour lui celle que je me veux et non pas celle que je suis. Etre pour les autres celle qu on se veut, et n être pour soi que celle qu on est, y a-t-il pour un être humain état plus honteux ? Et être sûr que jamais cette situation ne s amendera, est-ce que ce n est pas la chose la plus désespérante du monde ?
Pendant tout ce temps que chastement elle parla d impureté, pudiquement elle garda ses yeux boutonnés jusqu au cou.
- Si vous ne précisez pas, dis-je, agacé, à la teinturerie la nature de la tache sur le vêtement que vous lui portez, comment la teinturerie peut-elle garantir quelque chose ?
Elle se tut un moment. N osant pas avouer son péché en le nommant de son nom cru, elle cherchait visiblement un nom d emprunt, qui l habillerait assez pour en cacher les affreux détails, sans dissimuler pour autant la forme générale.
- L image obscène, qui chaque nuit me souille l esprit, est celle de l organe génital masculin. En même temps qu elle dénudait son péché, elle dévêtit pareillement ses yeux, le haut et le bas, et me les exposa nus et brillants, avec une telle impudeur que j en détournai mes yeux. Je me tus un certain temps.
-.. .. Faites-vous partie de l espèce pucerons ?
Interloquée, elle ne répondit pas tout de suite.
- Non, bien sûr !
- Sachez, si vous ne le savez pas, que demoiselle puceron, sans écart de conduite avec un sieur puceron aucun, vierge et mère par conséquent, s en va droit du logis de sa maman à la maternité. Les pucerons se reproduisent par parthénogénèse... .. Je vous repose la question. Faites-vous partie de l espèce pucerons ?.. .. Pensez-vous qu il y ait une seule femme ou un seul homme sur terre, qui préférât faire partie de l espèce pucerons plutôt que de l espèce homme ?
Je me tus pour la laisser ne pas me répondre.
- L image de ce connecteur, dont vous plaignez qu elle vous hante, qu est-ce sinon le sceau, qui nous identifie comme animal supérieur ? En évoquant un sexe, que faites-vous ? Vous vous représentez que vous êtes sexuée. Est-ce vous outrager ? Non. C est vous nommer. Préfèreriez-vous être hantée par des images de pucerons ? N est-ce pas, alors, que vous pourriez vous inquiéter de vous, et à juste titre ?..
- C est là, dit-elle, toute rouge, avec véhémence, toute l élévation à laquelle vous conviez notre vie ? Réduire l homme à l exercice des fonctions de son organisme ? La reproduction de l espèce, voilà tout ce que vous lui laissez comme fins dernières ?
- Non pas moi. Non pas moi. Dieu. Dieu, dis-je en élevant la voix. Pouvez-vous d un chat faire autre chose qu un chat ? Nos mains peuvent-elles d une tige de fer faire autre chose qu une tige de fer ? Elles peuvent la courber, la tordre, mais peuvent-elles faire qu elle ne soit plus de fer ? Un homme et une femme peuvent-ils faire d eux autre chose que ce qu en a fait Dieu, c est à dire un homme et une femme ? Ils peuvent se dénaturer, se contrefaire, s altérer, mais peuvent-ils faire qu ils ne soient plus, l un et l autre, les deux éléments destinés, par leur conjonction, à la reproduction de l espèce ? Quelle est, pour l homme et pour la femme, la noblesse la plus haute ? Se nier avec orgueil et se prétendre asexuée, contre leur nature même ? Ou humblement, s avouer ce qu ils sont, c est à dire des choses dépendantes et tributaires ?.. ..Sur quoi avons-nous pouvoir ? Sur ce que nous sommes ou sur ce que nous faisons ? Faire. Ah Faire. Jugez, si nous luttons avec la même férocité contre la misère, que les presque parfaits luttent pour approcher de la perfection, jugez des victoires que nous remporterons. Aider, assister, secourir, aimer autrui, et user pour cela de nos talents, de nos forces, de notre temps, de notre attention, toutes choses communes à tous et qui ne nécessitent en rien d être un surhomme, avouez que c est une tâche infiniment plus utile et plus sensée, plus facile et plus chrétienne.
Je me tus un instant. Elle ne dit mot.
- Je serais tenté de ne pas vous donner de pénitence, la faute dont vous vous accusez étant une manifestation de nature, et ne donnant par conséquent lieu à l application d aucune sanction... ..Je vous en donnerais néanmoins une tout de même : en prenant pour péché ce qui n en est pas un, ce faux péché en commettait un vrai, celui de cacher la vraie vertu, qui est d aimer Dieu et d aimer son prochain. .. .. Comme pénitence, vous vous examinerez vous-même en conscience, telle que Dieu vous a faite en toutes vos parties, et l homme votre complément, de même. Et je vous interdis de vous interdire, lors de cet examen, toute complaisance. Sans complaisance, nous ne nous porterions jamais à tous ces travaux, porteurs de tant de travaux... ..Vous rendrez ensuite grâce à Dieu de la merveille que nous sommes, une prodigieuse machine automotrice, autorégulatrice, entre homme et femme autoreproductrice, équipée d organes qui, tous, si mal réputés qu ils soient, concourent également à son entretien et à sa reproduction... .. Vous ferez cet examen de conscience en pénitence, et ensuite, oubliant péché et pénitence, vous rendrez grâce à Dieu. Sans lui tendre la main, ni lui jeter un regard, ni la saluer, je suis allé dans mon coin à prière. Je l ai entendu partir, à pas lents.
8.
Mardi, 24 décembre. Nuit de Noël. Un compagnon. Un seul. Un instant. Rien qu un, un instant, qui jette un regard par-dessus l épaule, qui m approuve, tandis qu en hésitant j écris, voilà ce après quoi, pitoyablement, je soupire. Mon Maître attend de moi que j assure mon service, mais me dit-il si j agis bien ? Ceux que je sers attendent de moi que je les serve, mais me disent-ils si j agis bien ? L un comme l autre, une fois que j ai servi, retournent à leurs affaires. Mais, si tu étais approuvé, Ulrich, est-ce que tu servirais ? Non. Tu serais approuvé.
Samedi, 29 décembre. La double confession. Dans l ombre crépusculaire de l église, se détachait la silhouette grise d une pénitente, restée seule et dernière. Nous étions tous des deux immobiles comme des pierres, l un attendant, l autre attendant d attendre. Le mouvement lent qu à la fin, je fis pour me lever et partir la fit se lever avec précipitation pour me retenir. Ma honte d être à l écoute d êtres qui ont honte est pour moi un supplice intolérable.
Mon père, j ai péché, dit-elle, dans un souffle.
Une éternité passa. Je la sentais, suspendant son souffle, tendue comme un arc.
- Mon père, j ai péché, dit-elle, la voix volontaire, puis lâche et s abandonnant tout à coup, comme si, ayant assemblé ses forces, de fatigue elle les laissait se défaire.
Pris de vertige de son vertige, le front couvert de sueur, je la coupai :
- Il suffit. Le tout comprend le un. Dans le mot péché, sont contenus tous les péchés. Vous êtes confessée... .. Ego te absolvo
- Non, dit-elle avec force. C est camoufler le tout que cacher le détail. C est taire le détail que le comprendre dans le tout. Et taire le détail, c est le nier... .. J ai osé le faire, je dois oser le dire... .. Mon Dieu, donnez-moi la force, dit-elle en tordant ses mains.
- Vous ne cachez rien. Quand vous dites : j ai péché, vous dites votre péché. Un péché n est qu un péché semblable à tous les péchés. Aucun péché ne pèse d un poids plus grand qu un autre.
- Sauf les pires.
- Même les pires.
- Secourez-moi, mon père. Armez-moi de courage, dit-elle, suppliante. Comment un coupable peut-il se sentir expié, s il n avoue pas son péché à voix haute, et, ensuite, n accomplit pas de son péché la pénitence ?
- La meilleure des confessions, ma soeur, la plus complète et la plus exacte, est celle qu on se fait à soi-même. Soi-même seul, on sait si la volonté de pécher a été pleine et entière, si les intentions ont été réfléchies et méditées, si l acte a été lucide et conscient. Se confesser à soi-même est la meilleure des confessions particulières, car se confesser à soi, c est se confesser à Dieu qui est en vous. Au prêtre de donner son humble part, l absolution.
- Mais si je ne me fais pas honte à confesser mon péché, qui me fera assez honte pour que je ne pèche plus ?.. .. Mon corps n a pas eu honte de le faire, il faut que ma bouche ait honte de le dire. Le feu du péché m a embrasée, il faut que le froid de l aveu me glace... ..Ma langue, ose former en mots mon péché, comme mon esprit a osé le former en pensée, et mon corps en acte... .. Mon père, je m accuse
- Moi d abord, ai-je dit avec brutalité... .. Moi avant.
En hâte, pour la prévenir, je me suis agenouillé sur la dalle, j ai courbé mon front jusqu à ce qu il touche le sol, j ai posé mes mains à plat sur la pierre.
- Saint prêtre de notre sainte religion, n est-ce pas ce que je devrais être? N est-ce pas l air que je veux avoir ? Ce n est pas ce que je suis.. .. Celui qui devrait être un exemple de vertu pour les pécheurs, est, pour les pécheurs, un exemple de péché. Un pécheur plus pécheur que le pécheur peut-il confesser le pécheur ? Il ne le peut.! Sauf à se confesser, en premier, lui, plus pécheur que le pécheur, au pécheur... ..Ma soeur, j ai péché contre Dieu, contre vous, contre moi.
- Je vous en prie, supplia-t-elle. Penchée sur moi, comme deux ailes timides, ses deux mains planaient, n osant se poser.
- Ces deux mains, ai-je dit en les levant, deux fois saintes, saintes parce que, consacrant l hostie, elles touchent de leurs doigts, comme des linges sacrés le corps du Christ, saintes parce que, mains de la main divine, elles bénissent et consacrent les fidèles en son nom, ces deux mains, ma soeur, sont deux fois sacrilèges.
- Pitié. Grâce, dit-elle, un sanglot dans la voix.
- Au lieu de se garder pures et sans taches pour le Corps Saint qu elles touchent, et pour le signe de Croix dont elles bénissent les fidèles, se prostituant, avec ignominie, elles ont étreint le corps charnel de mes parties honteuses et se sont polluées et salies de la volupté la plus immonde. Elles auront beau se frotter jusqu au sang, elles auront beau s arracher la peau, jamais elles ne seront lavées de leurs souillures, leurs hontes et leurs remords vivants. Quel pécheur est plus pécheur, que le prêtre sacrilège qui profane son sacerdoce ?
- Pitié, mon Père. Ne chargez pas ma honte de la vôtre.
- Ecoutez-moi en confession ma soeur. J ai aussi gravement péché contre ma mère.
- Je me soumets, supplia-t-elle. Je me soumets si vous vous soumettez. Je ne dirai mot si vous ne dites plus mot. Si vous-même, à Dieu seul, vous vous confessez, moi-même, à Dieu seul je me confesserai... .. Mais si vous ne lavez pas mon âme de mon péché, mon Père, sanglota-t-elle, qui m en lavera ?
- Et moi ? .. .. Qui m en lavera du mien ?
Je me redressai, me mis à genoux.
- Nous nous absoudrons l un l autre. Répétez après moi. Je vous absous. Répétez.
- Non. Je ne suis pas digne, cria-t-elle.
- Donc, vous l êtes. Répétez : je vous absous.
- Je vous absous
- De tous les péchés
- De tous les péchés
- Qu être humain a jamais commis sur terre.
- Qu être humain a jamais commis sur terre.
De mon pouce et de mon index droit, j ai saisi sa main droite, je l ai levée, et la guidant et dirigeant, sa main droite vers moi, pendant que je dirigeai la mienne vers elle, je lui dis :
- Répétez Ego
- Ego
- Te absolvo
- Cette main ne peut rien
- Cette main maculée peut davantage ?.. .. Te absolvo. Absolution contre absolution. Si vous voulez que je vous absolve, il faut que vous m absolviez.
- Je ne suis pas prêtre.
- Un prêtre pécheur est-il prêtre ? Si j ai en commun avec vous que je suis à absoudre, vous avez en commun avec moi que vous pouvez absoudre. Tout croyant est apôtre.Aucune âme n est supérieure à une autre. Ceux qui sont du premier rang du sacerdoce seront les derniers. Répétez. Ego te absolvo.
- Ego te absolvo. dit-elle.
- In nomine Patris
- Je suis sacrilège.
- C est moi qui le suis, dis-je en serrant son poing de ma main. In nomine Patris
- In nomine Patris
- Et Filii
- Et Filii
- Et Spiritus Sancti. Amen.
Et Spiritus Sancti. Amen.
Tout en prononçant les paroles sacramentelles, sa main et la mienne firent, elle sur moi et moi sur elle, le signe de croix rédempteur.
-Que la paix du Christ soit avec vous... .. Non avec moi ? ai-je dit sévèrement.
- Que la paix du Christ soit avec vous.
Sans que je pusse l arrêter, elle s est baissée subitement a saisi la manche de mon blouson, l a baisée, puis elle s est relevée, et, dans l obscurité, par leur reflet, son visage brillait de larmes. Elle s est levée, et est allée s agenouiller dans la nef.
Tout honteux de son geste, et mes pensées volant de tous côtés comme oiseaux effrayés, en aveugle j allai droit à l appartement curial, et fermai la porte sur moi. Lorsqu à force de prières, tremblements et secousses se furent apaisés, faisant de l ordre, j ai rangé émotions et pensées à leur place sage, et repris mon humble méditation quotidienne.
L assiette de l âme et de l esprit, du coeur et du corps, est le seul état désirable, pour qui désire penser sa vie, et vivre sa pensée. Quelle ne doit pas être la gêne affreuse du prêtre, qui se retrouve nez à nez, au détour d une rue, ou dans un cercle de famille ou une réunion amicale, avec une femme ou un homme qui lui a dénudé son âme avec la plus totale impudeur, s il la ou le reconnaît. Et quel ne doit pas être l horrible malaise de la pénitente et du pénitent, qui reconnaît que le prêtre le ou la reconnaît. Comme il est important que tous ceux qui se confessent à vous, vous restent inconnus.
Homélie VI
Que personne ne se sacrifie !
Un père aimait et louait sa femme et ses deux fils, autant qu il se haïssait et se méprisait. Non seulement il donnait tout son gain à sa femme sans en distraire un franc pour lui, mais encore, ombre silencieuse, il pourvoyait à toutes les réparations et tous les aménagements que nécessite tout logis, faisait les courses, et vaquait à bien d autres humbles travaux ménagers, en plus de l ingrat métier que, huit heures par jour, il exerçait. Pour tout remerciement et toute reconnaissance, sa femme le harcelait sans cesse, le critiquant et le persiflant pour ses travaux à la maison, et les courses qu il faisait, pour les traces que partout il laissait sur son passage, pour son ordre à elle dans la maison qu il ne respectait pas, pour sa façon de manger, de s habiller, pour ce qu il disait, le coupant quand il parlait, et tranchant sans cesse en tout... .. Ses deux fils, par contre, au regard de la mère, avaient droit à toute liberté : ils envahissaient la maison de leurs manières vulgaires, de leurs loisirs bruyants, de leurs amis douteux, comme les moisissures envahissent les murs d une cave humide. Et la mère s amusait de leur effronterie, de leur tenue, de leur parler, de leurs retards, de leurs absences, de leurs dépenses, de leurs amis, bref, en tout, ne manquait pas de leur donner la première place. Un jour, cependant, le père s écoeura d aimer en vain. Ayant gagné le mépris des siens, il pensa qu il ne risquait plus que de gagner leur haine, sentiment à la vérité plus honorable que le mépris. Voyant, devant lui, le nombre de ses années à vivre réduit, jouant son va-tout, il décida de se donner la préférence, et les quitta. Poussant hors de son coeur sa femme et ses fils, il s y accueillit avec chaleur, et se mettant à son aise, y occupa bientôt toute la place. Puis, avec délice, goûta, à longues et précieuses gorgées, cet amour pour lui tout neuf. Dans un dernier reste de remords, il pensa d abord qu il ne tiendrait pas longtemps à être séparé du mépris de sa femme et de ses fils, mais à sa grande surprise, plus il soignait sa tenue et son habillement, plus il s adonnait aux activités qu il affectionnait et qui l affectionnaient, aux amis qu il aimait et qui l aimaient, plus il prenait goût à lui, et moins il avait regret des siens. Dans une balance, cependant, comme vous savez, lorsqu un plateau baisse, l autre monte. Sa femme et ses enfants, sentant que le plancher sur lequel ils avaient tant dansé la sarabande avait cédé sous eux, se détournant subitement les uns des autres comme font les enfants gâtés, se mirent à la recherche du mari et père disparu. Le père et mari fut bien sûr retrouvé : sûr de son bon droit, il ne se cachait guère. Et revint, bien sûr aussi : on n enterre pas facilement vingt ans de vie commune. Et le père, revenu, assista à cette chose miraculeuse, que cet amour tout neuf de lui-même rameutait en plus un amour tout neuf de sa femme et de ses fils, tel qu il ne l avait jamais connu. L amour de soi avait accompli ce que n avait pas accompli le sacrifice de soi, tellement il est vain de se sacrifier en vain. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie VII
S il est plus avantageux de complimenter le puissant ou le misérable.
Vous savez comme le puissant est entouré. Comme une ruche bourdonnante, bruissent autour de lui des parents par dizaines, des amis par centaines, des connaissances par milliers. Rejoindriez-vous sa cour, du dernier rang où vous seriez, lui crieriez-vous à pleine voix des compliments gros comme des montagnes, votre voix et vos compliments ne seraient tout au plus, à son oreille, qu un aigre grincement de porte. Votre voix et vos compliments ne seraient tout au plus, dans cette mer de flatteries autour de lui, qu une goutte d eau. Ce n est pas sous-estimer la chose, que d évaluer le taux de rentabilité de vos efforts investis, à 1 pour 1000, et encore, c est bien payé. A l inverse, vous savez comme le miséreux est seul. A la vérité, il est plus seul qu un rat mort. Sa femme, depuis longtemps l a quitté. Ses enfants, après elle, abandonné. Ses amis le fuient. Ses connaissances l évitent. Vous présenteriez-vous face à lui, et lui murmureriez-vous, dans sa muette solitude, d un mince filet de voix le mince filet d un aigre compliment, votre mince filet de voix et votre mince filet d aigre compliment seraient, à son oreille, la plus exaltante des musiques. Votre mince filet de voix et votre mince filet d aigre compliment, seraient, dans son désert aride, des cataractes plus luxuriantes que les chutes du Niagara. Ce n est pas surestimer la chose que d évaluer le taux de vos efforts investis à 1000 pour 1, et encore, c est donné. Que vaut-il mieux, mes frères ? Avec un petit investissement, se faire cent amis fidèles, ou avec un grand, se faire une relation problématique? Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. Homélie VIII Comment donner ? Pour celui qui reçoit un cadeau, quel est le vrai plaisir ? C est, seul et en tête à tête avec son cadeau, le découvrir, l examiner sous toutes ses faces, le voir de loin, de près, en jouir tout à loisir et pleinement, sans que, pendant ce temps, aucun regard ne vienne perturber son plaisir ! Quelle est la meilleure façon de donner ? C est déposer le cadeau en douce, et s en aller. Si tu donnes, fais comme si de ton cadeau tu n étais que le livreur. Que le don soit ton seul salaire, ne va pas escompter en plus, un vil pourboire de gratitude. Si donner se paie de gratitude, est-ce chose gratuite ? Non. C est chose payante, et coûteuse, parce que la gratitude coûte. Que ton cadeau soit donc fait pour rien, comme il est censé être fait, et donc oublié si tôt fait, et il aura le prix le plus élevé qui se puisse, puisqu il sera totalement gratuit. Mieux encore : fais ton cadeau sans même donner ton nom. Ainsi la joie de recevoir sera tout à fait pure. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie VIII
Nous sommes de pauvres choses dépendantes.
Un homme libre et souverain, voilà ce dont se vante d être l homme. Je suis maître de moi, comme de l univers. Et il en fait des gorges chaudes partout. Ei il s en va écrire des sommes sur le sujet. Mais a-t-il seulement la moindre notion de lui. Ne sait-il pas d expérience que, même en bonne santé, il est trois fois esclave ? De l air qu il respire, de la nourriture qu il arrache aux règnes animal, végétal, minéral, et de l être humain complémentaire ? Ane trois fois âne, celui qui prétend libre et souverain. Privez-le d air cinq minutes. Privez-le de vivres cinq jours. Astreignez-le, dès la puberté, à la continence totale. Et qu il vous donne de ses nouvelles, et des nouvelles de ses enfants. A la vérité, l homme et la femme sont aussi dépendants qu un nourrisson ou un grabataire, même s ils le sont un peu moins. La dépendance n est qu une affaire de degrés... .. A supposer même, pour approcher de la perfection comme on prêche, qu il donne dans l abstinence la plus cruelle et la continence la plus féroce, que gagne l homme à de tels exercices de jeûnes implacables et de macérations impitoyables ? Une supériorité glacée. Une solitude haineuse. Sont-ce là des vertus chrétiennes ? Je ne désire pas le sacrifice, je désire la miséricorde... ..Suivons la loi divine, mes frères. Sans pitié, sacrifions le sacrifice. Abstenons-nous d abstinence. Contenons la continence. Reconnaissons-nous comme de pauvres choses dépendantes, et nous gagnerons la vertu la plus humaine, la plus haute, celle qu il n est aucun homme au monde, qui ne la révère et ne la vénère : la gentille humilité. Quel est le défi chrétien ? D être parfaits ? Chose impossible. Ou d être miséricordieux ? A quoi bon gaspiller notre énergie en vains combats ? Etre ceci ou cela, chastes plus ou moins, tempérants moins ou plus, puisque rien ne fera que nous ne le serons tout à fait ? Sur quoi avons-nous pouvoir ? Sur ce que nous sommes ou sur ce que nous faisons ? Faire. Mes frères. Faire. Jugez, si nous luttons avec la même férocité contre la misère que les presque parfaits luttent pour approcher de la perfection, jugez des victoires que nous remporterons. Aider, assister, secourir, aimer autrui, et user pour cela de nos talents, de nos forces, de notre temps, de notre attention, toutes choses communes à tous et qui ne nécessitent en rien d être un surhomme, avouez que c est une tâche infiniment plus utile, plus sensée, plus facile, plus humaine, et plus chrétienne. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. Homélie X L émigré. Un émigré était, seul dans un pays étranger, ignorant de la langue. Le matin, pressé par le temps, et pensant à l argent à envoyer aux siens, il s oublie et part au travail avec un beau courage. Mais le soir, se retrouvant seul et le temps se relâchant, se blottissant dans son lit, il met sa figure dans ses mains, et s abandonne au noir désespoir. Heureux est-il cependant, tant que, le matin, se laissant se lever avec précipitation et penser à l argent à envoyer aux siens, avec courage il part au travail. Mais que se passera-t-il, le matin, où son courage épuisé, il ne se lèvera plus ? Lui-même n ose y penser. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
troisième carnet
1.
Jeudi, 2 janvier. Le jeune homme aux maths.
L homme et la femme m ont reçu avec un honneur dont j ai fait semblant d être honoré, mais il ne me fait honneur du tout : l égalité seule est pour moi l honneur suprême. Mais faire fi de cet honneur les aurait offensés. Ils m avaient à peine assis dans l unique fauteuil, vénérable, quand leur grand jeune homme de fils, qui, au jugé, devait être en première ou en terminale, me prenant pour bouclier, a tendu à son père, son bulletin, avec crainte, comme un petit écolier. Le père a descendu des yeux l échelle des notes, s est arrêté à un échelon.
- Les maths, a-t-il dit.
A ce mot sacré, la mère s absenta tout de suite de notre conversation, et m oublia tout à fait.
- Quelle note tu as ? demanda-t-elle, alarmée.
- 6, dit le fils, retenu.
- Quel était le sujet de la composition ?
- Les dérivées des fonctions, dit le fils, réservé.
- Le professeur les avait traitées en classe ?
- ..Oui, dit le fils avec peine.
- Il les a traitées avec clarté ? Il n a laissé aucun point dans l ombre ?
-.. Je pense, dit le fils avec effort.
- Il faut croire que non, puisqu il y avait au moins un de ses élèves, pour lequel elles présentaient des obscurités... .. Il a demandé si tout le monde avait compris ?
- .. Oui, dit le fils en baissant les yeux.
- Tu as levé la main ?
- .. Oui, dit le fils, sur les charbons ardents.
- Il te les a réexpliquées ?
- .. Oui, dit le fils la voix étranglée.
C a été plus clair pour toi ?
..Pas trop, dit le fils qui avalait sa salive
- Et tu lui as dit ?
- .. Non, dit le jeune homme rouge comme une pivoine
- .. Julie, dit le mari, prenant la parole.
La femme, arrêtant son pilonnage, se tourna vers son mari.
- En une heure, dit le mari, le professeur ne peut guère consacrer à chaque élève plus que ce qu en 50 minutes est contenu 30, soit 1 minute 3/4. Et la fin de l heure est un couperet : la fin de l heure sonne la fin de la leçon. On ne peut pas demander au professeur plus qu il peut.
La mère, battant en retraite, attaqua le sujet d un autre côté.
- Pourquoi ne travailles-tu pas avec Régis, comme je te l ai demandé ? Pourquoi ne te lies-tu pas d amitié avec un élève qui réussit, afin que sa réussite, aussi, se lie d amitié avec toi ?
- Sa mère m a demandé d espacer mes visites.
Le jeune homme était livide. Le père, confus, baissait la tête.
- Sans doute, serait-ce à moi de l aider, dit-il, avec bien de l amertume.... .. Hélas, avant que le père aide le fils, il faudrait qu il s aide lui-même. La vérité est que le père en sait moins que le fils, et plus mal. Le fils enseignerait mieux et plus au père, que le père au fils. De nous deux, je devrais être l aîné, hélas, c est lui. Quel père est le père qui n est même pas le fils de son fils, dit le père, accablé.
Le silence pesa sur tous, comme un couvercle.
- Permettez, dis-je. Je cheminais dans la même obscurité que votre fils. Un professeur a eu la charité d éclairer ma nuit. Permettez que je le rembourse, et que j aide votre fils à mon tour.
- Il n en est pas question, dit la mère d une voix tranchante. Des fonctions sacerdotales ne peuvent être dissipées en tâches profanes.
- Et si les fonctions sacerdotales ne pouvaient justement être dissipées qu en tâches profanes ? Les jeunes filles d autrefois passaient leur temps à peindre à l aquarelle des fleurs, à jouer du piano, à broder un canevas; le prêtre s occupe aujourd hui à exactement les mêmes futilités. Qu elles soient saintes n empêche pas que les futilités soient des futilités.
- Mon fils, a hérité de moi mon esprit compliqué. dit le père, tout malheureux. Nous nous perdons dans les lignes droites, et dans les lignes sinueuses, nous ne retrouvons pas notre chemin. Redresser une jambe tordue est une tâche impossible. Nous avons l esprit en désordre. Vous perdriez votre peine.
- .. Si l on veut ranger, ai-je dit, un tiroir qui est en désordre, que faut-il faire ? Le vider tout à fait, jeter, trier, classer, et ranger ensuite chaque chose en ordre l une après l autre. Au rebours de vous, je crois qu aucun esprit ne comprend mieux les ensembles complexes que les esprits compliqués. Celui qui a l habitude de chercher les choses partout sauf là où elles sont, les trouvera plus facilement que les autres, si on lui dit de quel côté il faut chercher... .. Que coûte-t-il d essayer ? L activité intellectuelle est à elle-même son épreuve chaque fois remportée. Ce ne sera peine perdue ni pour lui, ni pour moi.
- Accepte avec simplicité l offre qui t est faite avec simplicité, dit la mère.
- Soit, dit le père. Mais à condition que nous nous entendions sur une juste rémunération.!
- Vous ne voudriez pas que je tonde deux fois la laine des moutons, ai-je dit en riant.
Il rit avec moi et ne dit plus rien. Je pris note des noms de l auteur, de l éditeur et du niveau du manuel, convins avec eux que je viendrai deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, de 5 h à 7 h.
- Laissez-nous payer une dette réelle d un semblant de salaire : acceptez de dîner avec nous ces soirs-là, dit la mère.
Présentée ainsi, l offre ne pouvait être refusée, car elle éteignait toute dette, mais je me fis réflexion que je ne les offenserais pas si je la déclinais par la suite, au coup par coup, sous des prétextes divers.
2.
Mercredi 7 janvier. Le baron.
Le baron X., industriel, Président du Conseil de Fabrique m a convoqué comme un jardinier. Quelle superbe demeure que la sienne. J ai traversé un parc splendide de hauts platanes, larges érables, trembles tremblants. Dans l épais tapis de feuilles jaune beurre, rouge bordeaux, pain brûlé, mon pied soulevait dans des effluves d humus frais, des brassées de feuilles. Les couloirs de sa propriété étaient sombres, brillants, odorants de cire, comme ceux d un monastère de moniales, et le salon était vaste et haut comme une église. Goûter à tant de luxe était pour moi comme un anniversaire, des souvenirs de mon adolescence me revenaient en foule..
- Comme je ne vous ai vu, malgré mes invitations, à aucune des réunions de notre Conseil de Fabrique, dit le baron, en m invitant à m enfoncer dans un fauteuil de cuir noir, frais et profond comme une grotte, j ai pensé que si je voulais vous voir, il fallait que je m enfonce dans votre emploi de temps à coups de masse, comme un coin dans une souche. Voilà pourquoi je me suis permis de vous fixer un rendez-vous... .. C était une démarche tout à fait cavalière, j en conviens, pour laquelle je déverse à vos pieds un tombereau d excuses.
C était pure formule : il avait la lèvre ironique. Sans relever rien, je l ai invité de la tête et de la main à poursuivre.
- Sans doute, avez-vous eu du temps assez, pour faire connaissance de la cité !.. .. Alors, que vous en semble ? Pas trop noir le spectacle? Pas trop patibulaires, les figures ? Vous n avez pas été trop effrayé ?.. .. A la décharge des jeunes, il faut reconnaître qu ils n y sont strictement pour rien!.. .. Il faut être juste. Ils ne rêvent que d une chose, peiner et suer à travailler, mais voilà, peiner et suer à travailler, il faut en plus, aujourd hui, le mériter. .. Ironie du sort. Rentiers sans rente. Oisifs comme des pourvus, mais dépourvus. Oisifs comme des retraités, sans l âge et sans la retraite. Oisifs malgré eux, et sans le sou. Jeunes et pleins de vigueur, mis au repos, sans fatigue. Et comme ils sont sans qualification, ce n est pas demain la veille, qu ils seront en activité. Jugés inaptes et indignes d un travail honnête et utile, étonnez-vous que, non sans logique, ils pensent qu on ne les juge dignes que d activités malhonnêtes et nuisibles... .. Voilà pourquoi, pour les distraire de telles nocives activités, votre prédécesseur a enserré la cité d un filet dense de clubs et d associations. Tous ces sports, musique, rap, peinture, théâtre, même si elles font un peu jeux de salon, ont l incomparable mérite, occupant jambes, bras, têtes, de détourner têtes, bras, jambes des mauvaises pensées et des mauvaises actions. Une telle politique a un triple et remarquable effet, moral de sauvegarde des jeunes, social de sécurité de la cité, religieux de renouveau de l Eglise.
- Les jeunes n ont aucun besoin de moi, ai-je dit sur le même ton péremptoire que lui. La jeunesse n a besoin que d une chose : d elle, d elle, et encore d elle. Un aumônier les encombre. Une bénédiction même, pour eux, est de trop... .. Ce ne sont pas les jeunes qui sont mes paroissiens.
- Quoi ? dit le baron, les yeux ronds.. .. Et qui donc ?
- Leur père. Leur mère.
- Leur père ? Leur mère ?
Le baron avait la bouche ouverte.
- Leurs parents ? Mais qui menacent-ils ? Que menacent-ils ? En quoi vous donnent-ils du souci ? Eux ont compris. On n a même pas à lever la baguette, ils ôtent la main avant. Avant même qu on fronce le sourcil, ils sont à genoux. Les pères et les mères sont sages comme des images... ..Leurs jeunes sont d autres durs à cuire. Ils vous cognent, avant même que vous ayez levé le petit doigt. Ils cassent tout avant même qu on ait ouvert la bouche. Ce sont ces barbares qu il faut contenir. Et le curé est en première ligne. Son devoir est de préserver le jeune et la cité de leur pire ennemi : le jeune.
- Préserver la cité ?
- La cité. Parfaitement. Les personnes et les biens.
- Et les biens ?
- Et les biens !
Quelles personnes et quels biens ?
- Oh. Je vous en prie. Ne faites pas de personnalités. Les biens de l honnête patron ont autant droit d être protégés que les biens de l honnête travailleur.
- De l honnête ?
De l honnête !
- Je ne sache pas, dis-je , hérissé, qu on protège moins les biens du malhonnête que les biens de l honnête... Permettez, ai-je repris d une voix ardente. Des jeunes, ou de leur père et mère, qui, selon vous, est le plus à plaindre ?.. .. Qui s étiole et dépérit dans le silence et l obscurité ? Qui, vivant, ne vit plus ? Qui, dégradé et humilié, s éclipse, s efface, vit à l écart, se cache, homme sous-homme, dans l ombre ? Les jeunes ou leur père et mère ? Et chez qui vivent les premiers ? Chez les seconds. Quels sont ceux que les jeunes ont toujours sous les yeux ? Sont leur horizon, leur futur lointain, leur lendemain proche ? Leur avenir promis ? Sinon leur père et mère ?.. ..De leur marche vers ce but fatal, on peut, bien sûr, comme vous faites, détourner leur regard un moment, les amuser de sport, de musique, de théâtre, mais peut-on, lorsqu ils continueront leur route, qu ils ne voient à la fin le sort qui les attend ? Plutôt que soigner les héritiers, ne vaut-il pas mieux soigner l héritage?
- J entends. J entends. Au lieu des fils des pauvres, vous vous occupez des pauvres eux-mêmes... .. Mais savez-vous bien ce que vous faites ? Croyez-vous que vous assècherez la mer ? Des pauvres, croyez-vous qu il n y ait qu un seau, et que le seau vidé, il n y en aura plus ? A supposer que vous moissonniez votre champ de pauvres, que croyez-vous qu il pousse dans le champ voisin ? Des pauvres plus pauvres encore. Et dans le champ après Des pauvres si pauvres, que vos pauvres à vous, en comparaison, sont des riches ! Faire un premier trou, puis un deuxième et remplir le premier avec la terre du second ? Puis un troisième, et remplir le deuxième avec la terre du troisième? A quoi bon ? Pourquoi ne pas laisser la terre tout simplement comme elle est ?
- J ai pitié de cette foule, dit Jésus, car voilà trois jours qu ils n ont pas mangé.
- Ha ha. Très mauvais exemple. Comment les a-t-il nourris ce jour-là? Il a prélevé sur un enfant, une contribution de 5 pains d orge et de 2 poissons, et puis, miracle du fisc, il les a tellement multipliés, qu après qu il les eût redistribués, il resta un excédent budgétaire de 12 couffins.. .. Qui fait l aumône plus que moi ? Par les impôts que je paie, combien de pauvres est-ce que je nourris et loge ? Je paie même leurs impôts, puisqu ils n en paient pas. N est-ce pas la charité portée à son comble ? Je suis le Secours Populaire à moi tout seul.
- Quel est le plus grand commandement de la Loi ? demanda le Pharisien. Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. Tel est le premier commandement. Le second lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même.
- Vous vous adressez au mauvais public ! J adore mon prochain. Je l adore et bien plus que je voudrais. Je fais pour lui de vraies folies, trois fois par an, au 1er tiers, au 2ième tiers, au troisième.
- Que veut dire, aimer son prochain ? Est-ce que cela veut dire l aimer de loin, en lui envoyant un chèque ? Mais alors, c est faire d un prochain, un lointain. Le pauvre est prisonnier de sa pauvreté. Aimer un prisonnier, est-ce que ce n est pas s écrouer dans sa prison ? Est-ce que ce n est pas s emmurer dans ses murs ? Se dépouillant de sa peau, muer dans la sienne ? S oublier soi, et s apprendre lui ? Etre tellement lui, et si peu soi, que les offenses qui l offensent vous fustigent comme des fouets, les humiliations qui l humilient vous brûlent comme des fers rouges, les désespoirs qui ne désespèrent vous rongent comme des ulcères ? Etre tellement lui, que vous n avez plus d autre échappatoire qu être lui, et lui, et lui encore ?
- Ca, mon ami, comptez dessus et buvez de l eau fraîche. C est ce que je ne ferai jamais. Il faudrait que je sois fou. Autant retourner l arme contre moi et appuyer sur la gachette... .. Vous voyez un patron dire à ses employés : Quoi ? Vous vivez de si peu ? Vous supportez les cadences infernales que vous imposent les chronométreurs ? Vous souffrez les insultes et les humiliations des surveillants et des agents de maîtrise ? Vous endurez tous ces plans sociaux, et ces licenciements secs ? Je devrais les pousser à se syndiquer peut-être. A faire grève aussi ? Me prendre en otage même, pourquoi pas ? Autant mettre tout de suite la clé sous le paillasson... ..Vous n avez aucune notion des choses comme elles sont, mon pauvre curé. Toute force, entre autres économique, doit être en équilibre.! Il n y a de pauvres et de défenseurs des pauvres sur un plateau de la balance, que s il y a des riches, et plus d un, et plus riches que moi, sur l autre. Où seraient vos troupes, si elles ne nous avaient pas en face. Nous participons de la chrétienté autant que vous. Riches et pauvres font partie du même plan divin. Même s il est plus difficile à nous d y entrer qu à vous, le Royaume de Dieu nous est promis comme à vous, car il est écrit, lisez vos évangiles, que rien n est impossible à Dieu. Si cela nous est plus difficile, nous n en avons donc que plus de mérite, et plus de vertu! Je ne vous permets pas de me prêcher et de me faire la leçon. .. .. Par quel coup de dés, d ailleurs, feriez-vous de vos perdants joués, des gagnants placés ? Pourquoi leur donner espoir le matin, s ils sont promis à le perdre le soir? Pourquoi les bercer d espérances illusoires ? Pourquoi leur donner une assurance en eux, si la vie la leur ôte sans cesse ? Leur vie, le matin, ne trompe-t-elle pas leurs espoirs de la veille ? N est-ce pas les jeter d un désespoir commun dans un désespoir d exception ? La plus haute charité ne consiste-t-elle pas justement, constatant leur inéluctable disgrâce, de ne leur montrer miroir magique aucun ?.. .. De quoi vous mêlez-vous d ailleurs de pauvreté, puisque la pauvreté n est plus notre partie ? Charitablement, l Eglise a fait charité de la charité à l Etat. C est l impôt, qui aujourd hui fait l aumône, et le contribuable qui la donne et l Etat qui redistribue la manne... ..Les pères, mères, frères, soeurs de charité, de Vincent de Paul, toute cette munificence de Dame d Oeuvres, tout ce luxe n est plus le nôtre. Il faut que l Eglise retrousse ses manches, et, institution sociale, concoure à la vie sociale. Si elle ne peut pas dépérir, il faut qu elle s accroche à ce dernier pain de munition. Vous n avez qu une seule et unique, et dernière fonction : vous occuper des jeunes.. .. Je vous vois têtu, mais je le suis plus que vous. Je laisserai votre tartre tremper dans mon vinaigre. Je ne doute pas qu avec le temps il finira par se dissoudre.. .. Permettez que je prenne congé, moi, je travaille, figurez-vous.
Il me salua d une inclinaison de tête, et me laissa dans son salon, haut et vaste comme une église, comme s il me plantait dans la rue. Chassé sans être chassé, il ne me restait plus qu à me chasser moi-même.
3.
Dimanche, 19 janvier. Moi qui ai tant lu les 4 évangiles, je ne les ouvre plus que pour vérifier les textes. Je ne supporte plus entre Dieu Notre Père et moi, son fils, et le prochain mon frère, la moindre formule. Je ne veux plus de cet épais voile sacré, dont la Tradition a revêtu La Bonne Nouvelle, et qui empêche tout contact sensible avec le Divin. Jésus reste, certes, pour moi, une référence, mais non dans la lettre, mais dans l esprit. Il le reste justement pour sa récusation de la lettre et de la tradition, pour son indépendance d esprit, pour son amour des humbles. Le copier mot à mot, l imiter comme un auteur en plagie un autre, ce serait singerie. S il vivait aujourd hui, se copierait-il lui-même ? Certainement pas. On ne vit pas dans une cité d employés et d ouvriers, comme il a vécu dans une contrée de pêcheurs et de bergers. Je veux faire oeuvre originale. Si je révère le Grand Ancien, voulant me fabriquer mon propre modèle, je récuse tout exemple.
Vendredi, 24 janvier. Le chômeur.
e corps lancé vers le mien, le visage radieux, la main tendue :
- Monsieur le Curé. Reconnaissez-moi... ..Rappelez-vous. J étais plus mort que mort. J avais le visage enveloppé d un suaire, je sentais déjà, et puis vous avez dit : Lazare. Sors. Dehors... .. Souvenez-vous. Votre chômeur.
- Que je suis heureux. Comme j ai pensé à vous.
- Réjouissez-vous. J ai fait ce que vous avez dit. J ai cherché un emploi et je l ai trouvé. Je revis. Je vis deux fois plus.
- Et qui vous plaît ? ai-je dit tout réjoui. Vous êtes heureux ?
- Qui m enchante. Je fleuris. Je m épanouis.. ..C est la chute libre, dit-il en rompant le ton. Mon travail m épuise deux fois plus, et je suis payé deux fois moins. Avancement inattendu. Promotion inespérée. Je fais carrière.
- Pour vous tourner en dérision ainsi, comme il faut que cela vous désespère.
- Pas du tout. Détrompez-vous. .. ..Les coups arment la résistance. L eau glacée tonifie la peau. Mon nouveau gagne-pain nourrit mon scepticisme comme jamais. Les autres montent, moi je descends. Je prends leurs devants. Je me mets à leur tête. Car quiconque s élève sera abaissé... .. Ils me licencieraient demain, je me déclasserais plus bas. Dans un gagne-pain plus épuisant encore. Et plus mal payé. Et plus malodorant... .. Et ainsi, de chute en chute. Jusqu à ce que je sois, déchet, à la rue, d où je ne pourrais pas descendre plus bas, parce qu au plus bas, je serai... .. Je ne raille pas, Monsieur le Curé, ni ne suis amer. Notre travail nourrit un beau feu de haine et de rage, et nous sommes toute une bande à nous chauffer tout autour. J ai appris ce que c est que la fraternité... .. C est à vous que je dois cette découverte unique.
- J ai peur malheureusement, dis-je, que vous ne tardiez pas à déchanter. La rage n est qu un feu de paille, qui s éteint aussi vite qu il s allume.
- Pas celui-là. Injustices, inégalités, humiliations, nous avons des combustibles jusqu à notre dernier jour. Je suis couvert pour tout mon hiver. Je mourrai chauffé. C est à vous que je dois ce dernier magnifique feu de bois... .. Que je vous ai de gratitude. La sélection naturelle qui épure l espèce et élimine les plus faibles, n est pas absolue. Il y en a un qui s oppose à la loi. Et c est le dernier que j aurais attendu... .. Vous êtes un ange descendu du ciel.
Et avant que j aie pu m en défendre, il a pris ma main, et l a baisée, et puis il a tourné le dos et il est parti. Ce ne fut que lorsque je me fus assuré que personne ne nous avait vus que je laissai une joie immense m inonder comme une mer. S il dit vrai, que la rage est un abri bâti à chaux et à sable, je me console à la pensée, qu il vaut mieux de cent fois cet abri-là, tout précaire que je crois néanmoins qu il est, que la lande nue et désolée, où, vagabond sans toit ni loi, il errait autrefois.
4.
Mercredi, 5 février. Il faut que je rende justice à mon institutrice.
Des cris aigus m avaient attiré à la fenêtre. Un grand frappait à grands coups de poing un petit, qui, les mains sur les oreilles et les coudes en avant, lançait des cris perçants. Mon sang ne faisant qu un tour, j allais bondir dehors pour m interposer, quand je vis mon institutrice approcher d eux, à pas traînants, le visage comme amusé, faire halte à quelque distance, dire quelques mots. Mais le grand ne tint aucun compte de ce qu elle disait, et coups de poing de pleuvoir comme grêlons. Elle ouvrit la bouche à nouveau, dit à nouveau quelques mots. Je ne tenais pas en place, j allais m élancer pour mettre fin au massacre, lorsque, brusquement, le grand, s arrêtant de frapper, se tourna vers elle, et ses mains battirent l air avec force, pendant que de sa langue il se justifiait avec fougue. Puis, intervenant à son tour, le petit battit l air de ses petits bras et débattit avec force de sa voix aiguë. L institutrice dit derechef quelques mots. Soudain, les deux garçons, se tournant l un vers l autre, signant le compromis qui mettait fin à leur dispute, se serrèrent la main, puis s en allèrent de concert, sans plus jeter un seul regard à l institutrice, qui s en alla comme elle était venue, à pas traînants. Cet incident renversa, d un coup, le sablier de mon jugement sur elle.
Entre les enfants, je suis partisan sectaire, non arbitre impartial. Mon âme vole vers celui qui a le dessous, si je m interpose c est pour sécher des larmes insupportables. Bien que je sache d expérience qu entre celui qui a le visage sec et celui qui a les joues humides, des deux ce n est pas nécessairement le deuxième qui souffre le plus, il m est impossible de me contrôler. La maîtrise de soi et le sens de l enfant de mon institutrice m ont paru proprement admirables ! Cette chose parfaite à laquelle je venais d assister démantela si bien toutes mes défenses vis à vis d elle, que je ne lui fis bientôt pas plus grief d être une femme, qu à moi d être un homme. 19 h. J ai bien failli me prendre à mon propre piège.
A son retour de leur sortie, après qu elle eut lâché son troupeau, qui s égailla comme volée de moineaux, je mentirais si je disais que je ne la vis pas sans déplaisir, monter vers l appartement curial. Elle me fit de nouveau le coup. Vêtant ses yeux jusqu aux chevilles comme d une robe longue, les dénudant brutalement, elle me les offrit, nus et brillants. Cette coquetterie, qui m avait tant heurté la première fois, me flatta cette fois-ci plus que j aurais pensé.
- J ai quelque chose à vous demander. Je suis en quelque sorte votre déléguée auprès des enfants et de leurs familles. Vous ne croyez pas qu il serait pertinent que je vous rende compte de temps à autre de la façon dont je remplis mon contrat ?
Le plaisir, plus intense qu à son arrivée, que suscita en moi la perspective de la voir seul à seule à intervalles réguliers, me donna une sérieuse alerte. Comme par réflexe, se déroula en moi le film complet : je savais que, gourmand, l amour ne se contente jamais de ce qu il a, mais en veut toujours plus, et de plus en plus, mettant bientôt les bouchées doubles, puis triples, jusqu à ce qu enfin, il jouisse de la volupté suprême, dont il ne se contente pourtant pas, parce qu il ne tarde pas à réclamer un suprême au suprême, qui est la conception. Nos hédonistes ont beau chanter trilles et roulades sur le plaisir amoureux, ils ne pourront faire que sa fin dernière ne soit, en fin de compte, l engendrement. Si la boucle de l amour n est pas bouclée par la conception, le cercle restera béant, et la faim de la nature inassouvie : quelle femme en quête d enfant me démentira ?.. ..Dès l engendrement mis en route, le mécanisme est enclenché. Qui dit engendrement, dit, pour le père, tâche éducative pendant 20 ans !
Un prêtre peut-il se vouer à sa femme et à ses enfants, sans que son ministère se rappelle à lui ? Peut-il, à l inverse, se vouer à son ministère, sans que sa femme et ses enfants lui fassent signe de ne pas les oublier ? L homme est un tout un. S il s assigne deux tâches à la fois, il ne peut s acquitter de chacune qu à moitié, d autant qu en l occurrence, ce sont deux tâches de même sorte, mais inverse, dans sa famille, le père se voue aux mêmes personnes, dans son ministère, le prêtre se voue à des personnes chaque fois autres. Se donner tout entier aux mêmes, et en même temps, se partager entre d autres, c est, je pense la quadrature du cercle. Est-ce que c est ce que je veux ? Il y a des eunuques qui sont nés ainsi du ventre de leur mère, il y a des eunuques qui le sont devenus par l action des hommes, et il y a des eunuques qui se sont faits eux-mêmes tels, en vue du Royaume des Cieux! Comprenne qui pourra ! Cette implacable revue des fins dernières de l amour, séance tenante, passant par les armes mon timide amour naissant, lui donna le coup de grâce.
- Vous vous conduisez avec les enfants avec un sens inné, lui dis-je en hochant la tête, quand moi, je suis sans cesse obligé d avoir recours au manuel ! Jugez à qui ce serait de rendre compte de son mandat à l autre. Elle ne dit mot.
Puis, d une voix plaintive, elle dit :
- De toutes les mains qui se tendent vers vous, la mienne sera la seule à qui vous ne ferez pas l aumône?
- Le dénuement se partage-t-il ? Celui qui a peu ne peut pas demander à celui qui n a rien, sinon il perdra le peu qu il a... .. Celui qui n a guère le moral ne peut pas demande que l encourage quelqu un qui est tout à fait démoralisé, sinon il sera tout à fait démoralisé, lui aussi. Ne faites pas appel à moi. Je vous rendrais mauvais service.
Je me suis incliné, l ai saluée. Elle est sortie, et puis elle s est éloignée de moi tout à fait.
Vendredi, 7 février. Mme Blanche.
Mme Blanche étant arrivée avec vingt minutes de retard, pure charité, tout en riant en moi-même tellement son retard m était égal, je lui ai signalé, l index sur la montre, la voix grave et le sourcil froncé, qu elle avait vingt minutes de retard. J avais visé juste. Cela lui a plu comme tout. Au lieu d être gelée et congelée comme à son habitude, fondant de la tête.aux pieds, s adoucissant le visage, se détendant l échine, elle s est confondue en excuses, et m a assuré avec chaleur qu elle rattraperait le temps perdu.
- J espère bien, dis-je sévèrement, en me détournant, pour qu elle ne voie pas le rire qui me débordait sur le visage.
Jamais, Mme Blanche n a été plus affable et plus aimable, plus courtoise et plus gracieuse qu aujourd hui. Selon quoi, on plaît parfois, en déplaisant.
5.
Dimanche, 9 février, 5 heures du matin. Le bébé hurlait à pleins poumons comme un veau, suspendait son cri, reprenait son souffle comme un soufflet de forge, puis repartait et beuglait comme une vache, et ses hurlements transperçaient porte, murs, fenêtre.
La jeune femme qui m a ouvert, n était vraiment pas à son avantage. Mèches à demi décolorées dressées sur sa tête comme serpents de la Gorgone, un large pli d exaspération lui barrant le front, deux cernes sombres lui mangeant le visage, le chemisier en désordre, mal fermé et lui sortant de la jupe, et taché, le tablier de travers, elle avait visiblement autre chose à penser qu à un curé en tournée, et je fus touché de pitié.
- Je suis le curé de la cité. Je viens voir si je peux être utile.
Elle m a regardé sans me regarder, comme si j étais un luxe inutile et un embarras de plus. En quelle piteuse renommée nous tient-on, ai-je pensé. Nous l avons bien cherché.
- Vous ne frappez pas à la bonne porte. Je ne suis pas croyante.
- Je ne vous demande pas un certificat de baptême.
- Si vous venez pour des oeuvres, je n ai pas tellement les moyens, et si vous venez pour solliciter mon aide, je n ai pas tellement le temps.
- Je ne viens pas pour tendre la main, je viens pour prêter main-forte.
Derrière elle, le bébé hurlait à longs coups, coupés de courtes rémissions, comme la sirène de premier mercredi du mois. Elle fit un tour des yeux derrière elle, pour voir en quoi un homme aussi futile qu un curé pourrait aider une femme dans le besoin comme elle.
- Je n ai besoin de rien, dit-elle, en écartant les bras.
- Et ça ? dis-je en pointant, par-dessus son épaule, le bébé hurlant.
- Quoi, ça ?
- Vous pensez qu il donne un récital ?
Du coup, elle fut tout bec et griffes.
- Si vous trouvez que le son est trop fort, comme il n est pas dans mes moyens de le couper, il ne vous reste qu à vous boucher les oreilles... .. Adressez-vous à la crèche. Elle ne garde pas les bébés le samedi, et moi j ai autre chose à faire qu à jouer l âne et le boeuf et lui souffler dessus. .. .. Sachez, en plus, pour vous ficeler le paquet, que je ne suis pas mariée.
- Est-ce que je peux le voir ?
- Ca. Et même l entendre, dit-elle, en riant, et reculant de deux pas, et ouvrant grand la porte du salon. Emplissez-vous les oreilles.
Le chiffon violet hurlait à rendre l âme, dans un feulement rauque reprenait son souffle, puis rembouchait sa trompette et poussait son solo de plus belle. Des commissures des paupières sinuaient sur les joues, deux minces ruisselets, qui allaient se perdre dans l oreiller comme des oueds dans le sable brûlant. Les petits poings rouges étaient si serrés que les doigts étaient blancs.
- Délicieux, les poupons, dit-elle en criant. Il pousse ainsi la chansonnette depuis qu il est sur scène. Et je vous jure qu il la poussera jusqu à extinction de la voix.
Les hurlements me déchiraient, me mettaient en lambeaux.
- Vous permettez ? dis-je, n en pouvant plus, tendant les mains vers celui qui appelait à l aide si désespérément.
lle est allée droit sur moi comme une furie, et du poing sur la poitrine, comme d un bélier, elle me repoussa en arrière avec violence.
ous n êtes pas malade ?.. .. Vous voulez me le pourrir ? Vous voulez que ses caprices fassent ici la loi ? J ai une vie qui vaut la sienne, figurez-vous. Nous sommes, au moins, à parts égales.
Les hurlements étaient devenus intolérables.
- Que diriez-vous, si vous étiez ficelée des pieds à la tête sans pouvoir bouger, que vous mouriez de soif, ou de faim, ou de chaud, et que celle à la merci de laquelle vous êtes, et qui est à côté de vous, ne dit pas un mot et ne fait pas un geste ? Est-ce que vous ne hurleriez pas à fendre l âme ?
- Et moi ? Et moi ? hurla-t-elle avec colère. qui pensera à moi, si ce n est moi ? Que je sois l esclave d un embryon de vie, d une ébauche de cervelle, d un tube digestif ?.. ..Tous ses besoins sont satisfaits. Il est nourri: bien. Il a sa promenade et son bain tous les jours. Je le change plus souvent qu à son tour. Il ne peut désirer rien de plus que ce qu il a... ..Quand il est comblé de tout trois fois, moi trois fois de tout, je manque. Alors que, chez lui, il y a abondance, chez moi, il y a disette. Et vous voudriez qu en plus, ma vie se pende à la sienne ? Que je fasse de ce gnome l homme de ma vie ? Que je mette la corde de ses caprices au cou de mes nécessités ? Que je subordonne mes besoins à la tutelle de sa fantaisie ? Je suis, imaginez-vous, à la fleur de l âge et à l âge de m épanouir. A l âge de briller à la ville et à la cour ! A l âge de la taille la mieux prise et de la ligne la plus svelte, de l esprit le plus aiguisé et de la langue la plus pointue, et vous voudriez que je laisse ce nabot me coffrer sous clé ?.. ..Si nous sommes destinés à partager notre vie, est-ce trop exiger que requérir au moins une égalité de sorts ? Pourquoi le bercerais-je davantage que la vie me berce ? Vous croyez juste que je sacrifie mes loisirs aux siens ?.. ..Je veux pouvoir sortir un jour, rendez-vous compte! Je veux l habituer à rester seul.
- Sortez. Je vous le garde.
Elle ouvrit les yeux et la bouche tout grands
- J ai des loisirs en excès. Offrez-leur de se rendre utiles.
- Vous ?.. ..Savez-vous seulement comment est fait un bébé ?
- Oh. Pas d insulte, je vous prie... .. Ce n est pas parce que je suis ce que je suis, que je n ai pas tout ce qu il faut pour en faire... .. Croyez-vous que le père d un premier bébé, simplement parce que c est un laïc, en sache, quand il le lui naît, plus que moi ?
- Quelle drôle d idée. Un curé. C est insensé, dit-elle en remuant la tête de droite à gauche et de gauche à droite, comme si j étais fou.
- C est tout à fait sensé, et l idée n est pas drôle du tout.
- Vous pensez. Ce que diraient les gens.
- Que disent-ils déjà ?.. .. Quand la boulangère a enfourné son bâtard, s est-elle souciée de ce que penseraient les gens ?
Elle eut un bref galop de rires qu elle brida dès qu elle put.
Mais que diraient-ils du curé, s il fréquentait la boulangère ?
Ils ne diront pas que le curé ne défend pas le petit commerce... .. Confiez-le moi. Je vous jure que je ne me vengerai pas sur lui, de ne pas l avoir fait.
- Jamais, dit-elle du voix nette. Allez-vous en. Vous me le gâterez pendant deux heures, et moi, après, je devrai le remettre au pain sec. Vous croyez que je vais m enchaîner à cette galère ?
- Qu est-ce que vous allez penser ? J aurais le plaisir de l achat, et je vous laisserais payer les traites ? Vous n êtes pas plus sensée que cela ? Vous pensez bien que je ne vais pas m atteler à une tâche, pour vous mettre entre les brancards le lendemain... .. Je fais promesse solennelle de prendre en charge ces hurlements, jusqu à ce que, ces hurlements se déposant eux-mêmes, vous ne les ayez plus en charge. Je fais le pari que je le calmerai. .. .. Partez et ne rentrez qu au petit matin. Mes insomnies ont de quoi se réjouir. Elles ont un compagnon.
- Vous viendriez tous les soirs ? - Au presbytère, je suis seul comme un rat mort. Au moins, ici j aurai un animal de compagnie.
Sans attendre de réplique, j allai droit sur la sirène, saisis délicatement mon singe hurleur sous les aisselles, le levai avec révérence comme s il était le corps du Christ lui-même. Il criait à fendre les pierres. Je l assis sur ma main droite, face à moi, l appuyai doucement de la main gauche tout contre moi. Il hurla comme une orfraie, fut tout en palpitations et convulsions, comme carpe hors de l eau. Inversant sa position, je le mis face vers l avant, le dos vers moi, l assis bien au creux de ma main droite, et de ma main gauche, enserrant sa poitrine comme un corset, appuyai doucement son dos contre le dossier de ma poitrine. Il était dans le même sens que moi, et sa tête était juste sous le menton de la mienne. Et le miracle soudain eut lieu : comme un robinet tourné d un coup, il stoppa net ses hurlements. J en fus si surpris et en crus si peu mes oreilles, que je cherchai partout dans la pièce, pour voir si les hurlements ne s étaient pas cachés quelque part.
Manipulant ce silence béni le plus religieusement que je pus, je glissai un pas sur le sol avec douceur, afin qu aucun faux mouvement ne remette en marche par malencontre la sirène. Je risquai un deuxième pas, un troisième, puis d autres : je pouvais dormir sur mes deux oreilles, j avais fondé une dynastie, le silence régnait en roi absolu. Assis comme sur un trône, de sa petite tête, le petit voyait au rez-de-chaussée ce qu à l étage voyait la grande mienne. Après une si forte houle de surface, le silence était maintenant profond comme la mer.
La mère, qui, hésitante, s était balancée tout ce temps-là d un pied sur l autre, se décida soudain, et disparut dans le cabinet de toilette. J allais à pas lents, de long en large dans le salon : une paix bienheureuse s allongeait devant nous comme une vaste plaine. Alors que j amoçais un virage, parut à l autre bout, l ingrate Cendrillon, par un coup de baguette de la Fée Toilette, changée en princesse et fille de roi, coiffée au cordeau, tirée à quatre épingles, stricte de toute sa personne comme un jardin japonais bien ratissé.
Elle fit de la main invite à la relève, de la suivre à la cuisine, prépara les armes et les munitions : couches, huile de paraffine, talc, lait en poudre, eau minérale, sachet de tisane, biberon, tétines, dont de deux doigts elle indiqua le double débit, passa les consignes à respecter : proportions de poudre de lait, heure du biberon, quantité à donner, heure de la tisane, quantité à ne pas dépasser, heure du change. Puis, me laissant fermer derrière elle la porte de l appartement, elle s enfuit à toutes jambes, comme si, enfin, elle s attelait aux choses sérieuses.
La première chose que je fis de retour au salon, ce fut que mes pieds s ôtent leurs chaussures mutuellement : je voulais que la paix universelle régnât pour tous, pour les voisins de mes chaussures aussi. Et regagnant le circuit, je poursuivis ma course. Je ne sais pas combien, dans le crépuscule grisonnant, puis dans le bleu-nuit de la nuit, je fis d aller et retour. Quelquefois, j interrompais ma marche forcée, faisais halte à la porte-fenêtre : comme deux montagnards, sur une plate-forme rocheuse, nous nous remplissions les yeux des mille lumières de la cité, puis, plus tard, les lumières une à une s éteignant, des mille étoiles du ciel. Durant ces pérégrinations, jamais je ne dis un mot -parler pour parler n est pas mon fort-, comme jamais non plus, me penchant sur le bébé, je n épiai son visage. Tournés tous les deux droit vers l avant, nous allions comme porteur et chaises à porteur. Jamais non plus je ne pus réfléchir à quelque chose d autre, comme à une homélie : je ne pensais qu à ne pas heurter les meubles, bien négocier les virages, suspendre le bébé mollement, comme sur un coussin.
Je n ai bien sûr respecté ni les heures, ni les doses officielles. Je suis allé à la cuisine au petit bonheur la chance : du biberon de lait, que je refroidis longuement sous le robinet, il n en but pas une goutte, et je n insistai pas; le biberon de tisane, il le lappa d un trait, et je le laissai faire, et il claqua la langue ; et je l ai changé à une heure indéterminée. Et puis, toujours, comme une comète chevelue, je reprenais ma course éternelle dans l espace.
Vers deux heures du matin, risquant le tout pour le tout, le prenant en traître, retenant mon souffle, le descendant de mes mains sous lui aussi précautionneusement qu un ascenseur, je déposai le bébé dans le berceau, mais à peine eut-il senti la taie de l oreiller, il poussa un tel hurlement à briser vitres et tympans, prémisse d un deuxième et d un troisième, que dare-dare, je me remis dans le droit chemin.
La nuit était noire, la cité voguait sur la mer des rêves, et l animal était frais comme un gardon. Devant une telle belle santé, ce fut moi qui eut un instant de défaillance : l espace d un éclair, sa mère me prêcha que j avais tort, que c était affermir la tyrannie que céder au despote ; mais ma fierté me raisonna : à nous deux, mon bonhomme, je t userai avant que tu m uses. Le deuxième essai fut le bon.
A trois heures et demie, je sentis brusquement, à sa tenue de tête, qu il s était endormi. Je le posai délicatement, comme oeufs, dans son lit de toile, puis, un long moment, comme statue de sel, demeurai immobile à son côté. Comme une ombre, j allai fermer derrière moi les deux portes du salon. Puis, comme un homme, qui prépare un mauvais coup, les souliers à la main, je me suis posté dans le noir, derrière la porte d entrée.
Quand, enfin, de son bal, rentra la belle Cendrillon, vers les quatre heures et demie, le long de la coursive, sur la pointe de ses souliers de verre, je lui ouvris silencieusement la porte. Elle se glissa à l intérieur, resta un instant immobile, de sa main serra avec force mon bras.
Gêné, je mis un doigt sur les lèvres.
- Demain soir, 9 heures.
- Ni 9 heures, ni jamais, dit-elle catégorique.
- 9 heures. Je vous carillonne jusqu à ce que vous m ouvriez. Je bourre votre porte à coups de poing. Je fais un esclandre.
- Je couperai la sonnette. Je ferai la morte. Ce sont les autres qui ouvriront la porte et vous regarderont de travers.
- Je viendrai avec mon sac de couchage et je camperai devant la porte. Vous ne me connaissez pas... .. 9 h, dis-je en m en allant.
- 10 h suffiront, chochota-t-elle derrière moi.
Chaussures à la main, je m éloignai furtivement, comme un voleur.
6.
Lundi, 17 février. Le mari aux assiettes sort du presbytère.
Il m avait demandé une audience officielle, dans les règles. Il voulait soumettre une affaire à ma juridiction ecclésiastique.
- J irai droit au but. Voilà ce dont il s agit, Monsieur le Curé... .. Je vais me remarier avec une autre femme. .. .. Mon cas de conscience, c est que j avais contracté un mariage religieux avec ma première femme. D après les canons de l Eglise, le divorcé qui se remarie, s excommunie lui-même. Je vous pose donc la question de confiance : est-il vrai que si je me remarie, je suis excommunié ?
- Vous savez ce qui est écrit : Tu ne commettras pas d adultère. Et : Tu ne désuniras pas ce que Dieu a uni.
- A une condition, Monsieur le Curé. Vous le dites vous-même. Que ce soit Dieu qui nous ait unis... ..Et si ce n avait pas été Dieu, mais son cadenas ? Pas le sacrement du mariage, mais ses menottes ?.. .. Il faut que je passe sous les fourches caudines d un aveu difficile, Monsieur le Curé. Ce si sacré sacrement du mariage n a été, entre nos mains, à ma femme et à moi, qu un vil outil au service d une jalousie sordide. Si l amour est divin et la jalousie diabolique, ce n est pas Dieu qui a béni notre mariage, mais le diable qui l a maudit. Mariage chrétien ? Union diabolique. Sous le signe de croix du prêtre, nous nous épiions comme des démons. Si bien que, lorsque j ai trompé ma femme, ce n est pas Dieu que j ai outragé, mais le malin que j ai trompé. J ai fait acte de vertu... .. L Eglise peut-elle condamner quelqu un qui s est converti au bien ?
- Je prends acte de votre courage ! S il est un vice dont le pécheur a aussi atrocement honte qu atrocement elle le torture, c est bien l ignoble jalousie. C est faire acte de vertu rare, qu avouer un tel vice, je vous en donne acte... .. Encore faudrait-il, marié et divorcé, et vous remariant, que vous libérant des vicieuses chaînes d une première jalousie, vous n alliez pas vous enferrer dans les chaînes d une deuxième. Tel croit se libérer d une prison, qui court s enfermer dans la même.
- Justement, non, Monsieur le Curé. Là est le miracle. De l enfer le plus sombre, je suis monté dans le plus radieux paradis. La jeune femme dont j ai fait connaissance est d une espèce dont je ne soupçonnais pas l existence. Elle ne me crie pas après, ni ne m insulte, mais, merveille, m écoute et me consulte. Ne me questionne, ni ne m espionne, mais me laisse libre. Ne me fuit pas pour rechercher l autre, mais me recherche, moi. Eprouve pour moi ce merveilleux amour, dont je croyais qu il n existait que sous forme de philtre et dans les romans. Merveille. L amour existe bien sur terre. Miracle. J aime et je suis aimé... ..Tolérez-vous ce paradoxe intolérable : autrefois, je vivais dans un sombre enfer de haine, béni par l Eglise, élu parmi les élus, saint de la Communion des Saints. Et aujourd hui, je vis dans un paradis de pur amour, interdit d église par l Eglise, excommunié, voué à la damnation éternelle. Dieu accepte-t-il une contradiction aussi inacceptable ?.. ..Sans compter que, pour ma première femme, aussi, mon avatar a été salutaire. Par mon abandon d elle, ma femme a été faite autre. Comme d un coup de baguette magique, son humeur acariâtre, son sale caractère, ses mauvaises manières ont été changés dans l humeur la plus gaie, le caractère le plus heureux, les manières les plus douces. Une telle conversion d avec moi à sans moi m aurait mortifié autrefois on ne peut plus, j en aurais conçu une jalousie folle, si je n avais subi l exacte et même conversion d avec elle à sans elle. Mariés, nous ne faisions qu une seule et malheureuse chair, divorcés, nous en faisons deux heureuses. Un double malheur, multiplié en deux bonheurs, n est-ce pas double gain? .. ..Quant à nos enfants, ma femme et moi, rassérénés, l esprit désormais tout à eux, nous les prenons chacun à tour de rôle : avant ils souffraient d un monde unique et néfaste, à présent, ils bénéficient de deux mondes propices. Qui n a pas gagné au change ?.. .. Vous avez les pièces du procès en main. Jugez-moi. Parce qu il se repent de son erreur, que d un nouveau péché annulant l ancien il l expie, interdirez-vous de prière et d amour de Dieu et d élévation de l âme, un homme, qui ne peut se passer de Dieu ?
- Quel chrétien, dis-je, serait si peu chrétien qu il interdise à quiconque, de prier Dieu, d élever son âme vers lui, et de l aimer de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces ? Ce ne serait pas un chrétien plein d amour, mais un païen plein de haine.
- Répondez-moi avec netteté, Monsieur le Curé. .. .. Si je divorce d avec une femme que je n aime pas et que je remarie avec une femme que j aime, est-ce que je suis réprouvé par l Eglise ?
- Quel fidèle de cette religion qui bénit, glorifie et exalte l amour peut réprouver celui qui ne veut pas ne pas aimer ?
- Est-ce que j aurai le droit d aller à l Eglise ?
Quel pauvre pécheur de prêtre serait assez impudent pour condamner à un autre pauvre pécheur, la porte de son église ?
- Est-ce que j aurai le droit de m approcher de la Sainte Table ?
- Quel pauvre pécheur de prêtre serait assez éhonté pour refuser à un autre pauvre pécheur, une communion, qu il ne se refuse pas à lui-même?
- L Eglise m excommuniera-t-elle si je me remarie ?
- L Eglise vous répond elle-même. Que fait l Eglise dans le cas inverse au vôtre ? Si un homme, à son premier mariage, se marie seulement civilement, ensuite qu il divorce, puis, qu il se remarie, s il veut se remarier à l Eglise, l Eglise le lui refusera-t-elle ? Non, dira-t-elle, puisque je n ai pas béni le premier mariage, et que je le tiens pour nul. Or, son premier mariage, tout civil seulement qu il ait été, a-t-il vraiment été nul ? L Eglise elle-même sait bien que non. Ce que l Eglise autorise dans un sens, pourquoi l interdirait-elle dans l autre ?.. .. Pour des motifs politiques, ensuite, n a-t-elle pas autrefois annulé bien des mariages de bien des Rois et de bien des Princes ? Pourquoi n en annulerait-elle pas pour des motifs privés? Comment ayant jugé pour les uns, pourrait-elle se déjuger pour les autres ? Le mari se leva, les yeux brillants et le visage éclatant, et m étreignit les mains des deux siennes.
- Vive Dieu, dit-il. .. .. Loin de Dieu, j étais malheureux comme les pierres! Celui que l on prive de Dieu, on le prive aussi de son âme. N étant plus qu un corps, il se traite comme on traite les bêtes, il se mène paître, faire du lard, saillir, tirer la carriole, et lorsqu il a bien donné sa graisse, son cuir, son sperme, sa force, inutile et trop vieux, il se mène lui-même à l abattoir, se saigne, s abat, et s achève équarri et broyé en farine, à nourrir les veaux, dit-il, et il s agenouilla devant moi. Merci de me rendre mon âme. Comme il faut que vous ayez de la religion, pour ne pas me condamner à l irreligion.
Je le relevai vivement. Il avait les yeux pleins de larmes. Je le regardai, et comme le regard de ce croyant heureux fit ma croyance heureuse. Ne nous abusons pas. Jésus a dit : Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère ! Bien qu il m ait forcé la main et que je me sois laissé faire, il n empêche que, divorçant et se remariant, il est bien en état de péché. Et pourtant, bien qu il soit en état de péché, il n y est plus, parce que j ai déchargé le fardeau de son péché de ses épaules sur les miennes, car il est écrit aussi : Tout ce que vous lierez sur la terre sera tenu au ciel pour lié, et tout ce que vous délierez sur la terre, sera tenu au ciel pour délié ! Etant de bonne foi, il ne pèche plus. C est moi qui pèche à sa place, étant de mauvaise foi.
7.
Samedi, 8 mars. Le bouffeur de curés.
Visite à un type de famille qui se rencontre assez : la femme est catholique, le mari est athée. La première, rude et revêche, signalait sa foi par le crucifix et les rameaux au-dessus de la porte, le second, doux et tendre, la sienne par les pancartes de manifestations dans un coin et les affiches syndicales au mur. C était la femme qui avait manifestement la haute main sur la vie domestique. Dans le temps que j y fus, elle prit aussi bien garde à ce que ses deux filles ne se distraient pas de leurs devoirs, qu à la tache sur la chemise de son mari qu elle lui fit changer, à ses chaussures que sans ménagement, elle lui fit mettre devant la porte, à l assiette à gâteaux qu elle ôta de sous la main de son mari, pour la placer de mon côté. Et si elle laissa son mari parler contre la religion, en ne signalant son mécontentement que par des sourcils froncés et des yeux furieux, ce fut très visiblement, parce qu on ne peut pas sans cesse crier à son chien assis, couché, panier, au pied, sans le détacher de sa laisse, et le laisser courir à fond de train un bon coup. Chose curieuse, si la femme et moi, bien que nous fussions, en principe du même bord, nous nous sommes regardés, le temps de ma visite, comme des chiens de faïence, le mari et moi, nous nous sommes tout de suite entendus comme larrons en foire.
- Ah, vous êtes le curé, me dit-il, à la porte. Moi, je suis un bouffeur de curés. Enchanté... ..Si vous n essayez pas de m empoisser de votre glu, ma porte vous est ouverte. Et il m a ouvert largement sa porte.
- Pas de colle, ni de pot de colle, ai-je dit, en renversant mes poches.
- Sans-culotte contre calotte. Debout les damnés de la terre contre Plus près de toi, mon Dieu. Je vous convie à une rencontre sur le pré, me dit-il en me faisant signe vers la salle à manger.
J ai accepté dans un éclat de rire. Comme au lieu des états de santé égrotants et maladifs des nôtres, une telle belle santé tonique vous met de joyeuse humeur. Quand nous fûmes assis face à la table, comme joueur d échecs, il lâcha sa première bordée.
- Alors, comment va la Sainte Famille ? dit-il, encouragé par mon rire, en jetant un coup d oeil amusé sur sa femme, qui fronçait les sourcils et le fusillait du regard, mais ne dit mot.. .. Les Saints Petits Pères ? Les Saintes Petites Mères ? Les Petits Frères ? Les Petites Soeurs ?.. .. A part certains jours de fête, on ne les voit plus guère. On voit bien votre Saint Touriste tous les deux mois dans ses voyages organisés. Mais les jours ouvrables, où est donc l Eglise ? Ah, oui, dit-il en éclatant de rire. Elle est à l église.
- Pardon. Il y a un homme d église qui s aventure hors de la sienne, dis-je, en levant la main, comme si mon hôte avait fait l appel.
- Oui, mais vous, vous êtes le représentant de commerce, qu on envoie au charbon... .. A propos, Monsieur le le technico-commercial. Il y a une question que depuis longtemps je voulais poser à quelqu un de vos services, c est au sujet de la cible de votre Sainte Firme. Expliquez-moi cette ségrégation que fait votre Boîte Sacrée. Elle prétend ne s intéresser, de toutes les parties de l homme, qu à une seule, l âme. Les âmes, c est la seule clientèle qu elle se reconnaît. Elevez vos âmes vers les Saintes Altitudes, vous connaissez le slogan... .. Mais, l âme, qu est-ce que c est, dites-moi ?
Je m aperçus que mon bouffeur de curés passait subitement du railleur au grave.
- Est-ce une chose, une personne, un être ? L âme est-elle ici, et le corps là, comme la boîte est là, et les chocolats ici ? Lorsque le corps subit des mauvais traitements, est-ce que l âme ne souffre pas des mêmes mauvais traitements ? Lorsque le corps, par la misère et le mépris est tourmenté, l âme, comme son calque, n est-elle pas tourmentée de même ? Essayez d avoir l âme pure et noble, lorque le corps est dégradé et avili. Celui qui aurait pour but sincère, d élever les âmes, est-ce que le vrai chemin pour y parvenir, ce ne serait pas de faire que les corps soient moins bas ?
- C est à quoi vous vous employez, dis-je en montrant les pancartes dans le coin et les affiches au mur.
- Parfaitement. Je suis syndicaliste. C est ma religion à moi. Et j en suis le croyant fervent, et le pratiquant actif. Et je vous jure qu il n y a pas un seul de vos grands croyants dans votre religion désincarnée, qui ait le centième de la foi du plus petit des nôtres dans la nôtre de chair et d os.
- Soyez heureux, dis-je, enthousiaste.
- Comment, soyez heureux ? répéta-t-il, étonné.
- Soyez heureux de votre foi si ardente, et de votre zèle si actif. Soyez heureux de n avoir rien à jalouser à l Eglise, et l Eglise tout à jalouser de vous... .. De nous deux, qui triomphe et écrase l autre sous le talon ? Vous m attaquez, mais qui se targue de faire ce que devrait faire l autre ?.. .. Il ne semble pas, de nous deux, que ce soir vous qui ayez choisi le plus mauvais parti.
- Ce n est pas en effet le plus mauvais parti, dit-il amer, en montrant, d un geste, à travers la baie vitrée la cité montrueuse, puis son logement misérable, puis sa famille nécessiteuse.. .. Et comme nous triomphons de vous, hommes d Eglise. Comme nous vous écrasons du talon, vous, ecclésiastiques... ..Quand aucune multinationale n a pignon sur rue, et ne tient le haut du pavé, comme votre Sainte Eglise. Quand aucun pouvoir ne brasse les masses, avec un mépris hautain et une indifférence glacée, comme vos Princes de l Eglise et Saints Pontifes, Eminences et Révérendissimes. Quand aucun discoureur, au pied de leurs estrades, les parquant comme troupeaux, ne les chapître et ne les sermonne, comme vos donneurs de leçons et professeurs de morale ? Au regard de leur haute main sur l univers, de leurs encycliques urbi et orbi et autres lettres pastorales, de leurs Congrégations pour la Doctrine de la foi et l Evangélisation des peuples, qu est-ce que c est que ces pauvres insultes que je marmonne entre les dents, dans mon coin.
- Réjouissez-vous. Soyez heureux.
- D être pris de haut et d être tenu pour quantité négligeable ? dit-il, sarcastique.
- Chérissez la glaciale indifférence qu on vous témoigne. Aimez les leçons impérieuses, dont on vous chapître. Rendez grâce pour le hautain mépris où on vous tient... .. Souffrez-vous, en votre anonymat, autre chose que le Christ, dans le sien, pendant sa passion ?.. .. N êtes-vous pas les seuls à défendre la dernière cause noble, celle des humbles ?.. .. Toujours jeté à terre, toujours vous relevant, toujours mis en fuite toujours revenant à la charge, et toujours l humble drapeau à la main, connaissez-vous, de nos jours, une vie qui soit plus d honneur que la vôtre ?.. .. Et soyez heureux d être humble vous-même, parce que si vous ne l étiez pas, défendriez-vous la cause des vôtres avec cette fièvre ?.. .. Heureux l humble qui s insurge pour ses frères. Il n y a pas coeur plus gonflé d amour, âme plus brûlante de passion, joie plus entière que les siens. Quelle vie est plus nombreuse que la vôtre, puisque nombreuse de cent mille en plus de la vôtre. Fier êtes-vous de cent mille humbles. Riche êtes-vous de cent mille pauvres. Trop heureux seriez-vous, pauvres et humbles qui défendez les humbles et les pauvres, si vous connaissiez votre bonheur. Mon bouffeur de curés me regardait, médusé.
- Qu est-ce que c est que ce bâtard ?dit-il, les yeux sur sa femme.. ..Malgré la religieuse hygiène où l Eglise élève son personnel, comment diable ce réfractaire a-t-il pu attraper notre maladie ?.. .. A moins que les nouveaux curés soient pris de la folie des grandeurs ? dit-il, goguenard. Qu ils veuillent ressusciter l humble Eglise des Humbles ?
La conversation prenant un virage dangereux, je n ai plus pensé qu à descendre en marche. Coupant court, comme un cheveu sur la soupe, j ai prétexté un rendez-vous urgent, et me suis levé. Surpris, il me suivit, sa main retint la mienne, pour prolonger le contact, mais je me dégageai.
- Je ne suis peut-être pas des vôtres, me dit-il, mais ce dont je suis sûr, c est que vous êtes des miens. Et si vous êtes des miens, je suis un peu des vôtres. J espère, dit-il de sa porte pendant que je fuyais, que nous ne serons pas connus pour nous ignorer aussitôt. Si vous passez devant chez nous, vous m honorerez, si vous montez.
- A l occasion, dis-je de loin, ce qui, joint au ton, lui disait : c est une gentille pensée, mais où voulez-vous qu elle nous mène ?
Jeudi, 12 mars. 20 h. Rentré chez moi, sous prétexte de prier agenouillé devant mon lit, soudain, les mauvaises pensées m envahissant , comme un fagot dont la ficelle se rompt, me laissant aller, comme un enfant nu parmi ses vêtements épars, je me suis mis à pleurer et sangloter comme une Madeleine. J avais beau me raisonner, me dire que de ma vie je n étais pas le maître d oeuvre, le désespoir m a envahi comme une mer. Cela a duré un temps infini. Mais il n est pas de nuit qui ne trouve sa fin.
Au petit matin, comme celui qui allant au travail le matin, pressé par le temps, s habille sans y penser, je me suis rhabillé machinalement, mais au lieu d aller dire la messe, allant à confesse, je me suis agenouillé droit, en plein milieu du couloir. A quoi servent de pareilles scènes, sinon à me nuire, puisque je suis bien amené à en sortir une heure ou une autre ? Je me devais de m infliger une pénitence qui me dissuade à jamais de céder à la tentation. J allais m apprendre à vivre dans la décomposition. Me couvrant la tête du capuchon de mon blouson, que j ai serré de sa cordelette bien étroitement des sourcils au menton, afin que personne ne me reconnaisse, tout le jour et le suivant, dans le petit bois, à pleines mains nues, j ai saisi gazinières rouillées, matelas souillés et crevés, pneus et carcasses de vélos, linge et cartons pourris, bouteilles et sachets plastiques, et, triant, tirant, ensachant, j ai entassé le tout sur le bord de la route.
A la fin du deuxième jour, j ai téléphoné au service de voierie de la ville, et, tel que j étais, sordide sur sordide, - l ordure, sur moi était mon péché fait chair-, je suis allé me confesser au jeune curé de la paroisse voisine. Il a semblé plus horrifié de ma puanteur que de mon péché de désespoir, et avoir plus hâte que je le quitte que de m acquitter. L âme lavée, retourné chez moi, j ai lavé le corps. Propre de tous côtés, croyant plus fervent que jamais, j ai redit ce soir la messe, dans un bonheur indescriptible. Rien n est plus propice à une foi fervente, que la réalité sordide.
Homélie IX
Sur le péché et les catholiques.
A quoi reconnaît-on, dans une population, les catholiques ? Au fait qu ils vont à la messe le dimanche ? Accessoirement, qu ils se confessent, communient ? Parce que pour ce qui est des autres sacrements, baptême, confirmation, mariage, extrême-onction, même les non-catholiques s en approchent : ils ne sauraient donc être le signe propre du catholique. Ainsi, la messe du dimanche, accessoirement la confession, la communion, serait le seul signe de reconnaissance du catholique ? On aurait donc des chances de reconnaître un catholique, le dimanche, entre onze heures vingt et midi moins dix ? Parce que pour le reste, pour les dits, les faits, les gestes de la vie quotidienne, qui reconnaît un luthérien d un bouddhiste,un musulman d un juif, un agnostique d un catholique? Certifierez-vous que celui-là, que vous voyez là-bas, qui a un mot pour chacun, toujours le sourire à la bouche, et prêt à donner un coup de main à tout le monde, est catholique? Non, bien sûr. La vertu, le bien, la bonté est générale, et le vice, le mal, la méchanceté, pareillement. Si du dehors, donc, rien ne distingue un catholique croyant et pratiquant d un autre croyant ou d un incroyant, il s en va tout autrement du dedans. Chaque soir, en effet, avec un scrupule infini, le catholique croyant et pratiquant met sa balance doit et avoir à jour, et faisant et refaisant sans cesse ses additions et ses soustractions, met son point d honneur à ce que ses comptes soient exacts au centime de péché près. Ce que je trouve qui fait problème dans ces calculs, mes frères, ce sont justement ces centimes. Car, non content, de comptabiliser ses vrais péchés, il chiffre en plus les péchés potentiels, les intentions de pécher, les propensions à pécher, les velléités de péché, les mauvaises pensées, les mauvaises arrière-pensées, jusqu aux péchés par omission. Pour ces quelques centimes de péchés virtuels, le scrupuleux comptable est capable de gaspiller sur les livres de son âme, par jour, une heure complète de vie payée au taux le plus fort. N est-ce pas le plus mauvais investissement possible ? Le pécheur ne cherche pas à briller par ses bonnes actions, mais à être bien lavé de tous ses péchés, jusqu au plus petit. N est-ce pas pousser l hygiène jusqu à l obsession ? Il ne recherche pas l innocence, il recherche de n être pas coupable. C est la faute qu il traque, non la vertu... .. Est-ce pour de tels comptes d apothicaire, que Jésus s est offert à la risée de la couronne d épines, à la souffrance des clous, à l infamie de la pendaison? Désabusons-nous de ces abus, mes frères. Toutes les pensées et toutes les images, qui nous viennent à l esprit à chaque seconde en foule, ne sont qu un flot de propositions que nous offre la vie. Est-ce péché que ces propositions nous soient soumises? Est-ce péché que nous les examinions, les soupesions ? Celui qui impute à crime les tentations, de quel nom appellera-t-il les péchés eux-mêmes ? Le péché, mes frères, ce ne sont ni les pensées, ni les intentions, ni les désirs, c est, donnant suite à nos désirs, à nos intentions, à nos pensées, les actes interdits que nous commettons ! Quels sont les actes interdits ? Ils sont dix selon Moïse, et non pas sept , - je ne sache pas que Jésus en ait supprimé.
Alors Dieu prononça ces paroles : 1. Tu n auras pas d autre Dieu que moi. 2. Tu ne te feras aucune image sculptée, ni rien de ce qui ressemble à ce qui est dans les cieux ou sur la terre, ou dans les eaux. Tu ne te prosterneras pas devant ces images, ni ne les serviras. 3. Tu ne prononceras pas le nom de Dieu à faux. 4. Souviens-toi du jour du Sabbat pour le sanctifier. 5. Honore ton père et ta mère. 6. Tu ne tueras pas. 7. Tu ne commettras pas d adultère. 8. Tu ne voleras pas. 9. Tu ne porteras pas de témoignage mensonger contre ton prochain. 10. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, ni rien de ce qui est à lui.
Et moi, je vous dis que c est un péché de s attarder aux péchés qui n en sont pas, parce que s y attarder, c est rester à la traîne de l amour de Dieu et de l amour du prochain. Dieu veut que nous soyons bons, mes frères, il ne veut pas que nous soyons parfaits. Etre parfait, c est une chose inaccessible pour tout le monde, tandis qu être bon, tout le monde peut l être.
Le premier commandement, dit Jésus, c est d aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit et de toutes ses forces. Et le deuxième commandement, c est d aimer son prochain comme soi-même. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie X
Pour l amour, parfois le courage est nécessaire.
Vous avez appris qu il a été dit : Si quelqu un te donne un soufflet sur la joue droite, tends la joue gauche ! Voire. Un jour, un brutal donna à un faible un soufflet sur la joue droite, que ce soit au propre ou au figuré, ces choses-là arriveront toujours. Si, comme il le lui a été enseigné, le faible tend la joue gauche, que fera le brutal ? Parce qu il se sentira défié, le brutal donnera un second soufflet sur la joue gauche, avec plus de force que le premier. Et si, comme il lui a été enseigné, le faible tend derechef la joue droite, il est non moins certain qu un troisième soufflet lui sera donné, et un quatrième, et ainsi de suite, et chaque fois avec une violence accrue, la colère du brutal devenant fureur, et la fureur rage. La suite des soufflets et leur aggravation n ayant pas de fin, était-il si sage, pour le faible, de suivre ce qui lui a été enseigné, et de tendre sa première joue gauche ?
Aimez vos ennemis ! vous a-t-on appris. Mais était-ce aimer son ennemi que tendre la joue gauche quand l ennemi lui avait souffleté la droite, puisqu il la lui a souffletée en retour, avec une violence accrue ? N était-ce pas le haïr, au contraire, puisque c était le fortifier dans sa haine ?Pour leur amour commun, donc, voici ce que fera le faible : si le brutal gifle sa joue droite, s armant de courage, s opposant à ce qui lui a été enseigné, il s opposera à ce que le brutal lui gifle aussi la joue gauche. Et alors, le brutal, voyant que le faible se défend en égal, le respectera et le traitera en frère. C est ainsi que, parfois, pour l amour, le courage est nécessaire. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XI
Qu est-ce qui distingue le pauvre du riche ?
Le riche, qui a trop de temps libre, pense, rassasse ses pensées, philosophe et désespère, mais le pauvre qui en manque, boit et fait la fête. Le riche qui trouve sur le marché plus qu il ne peut acheter, se plaint de vivre dans une société de consommation, mais le pauvre s en réjouit, parce qu une économie d abondance lui offre le choix et baisse les prix. Le pauvre qui travaille dehors, affronte le gel de l hiver glacé, la fournaise de l été brûlant, les pâles brumes du printemps frileux, les pluies battantes des tempêtes automnales, et ne s ennuie pas une seconde ; le riche qui travaille dans son bureau, regarde l hiver et l été, le printemps et l été à travers les vitres de sa fenêtre, s ennuie à mourir et se demande ce qu il fait sur la terre. Le riche a une assurance en lui déplaisante et déplacée, parce que c est son argent qui lui donne son assurance et non lui ; le pauvre est plein d une humilité plaisante, mais tout aussi déplacée, parce que c est sa pauvreté qui lui donne cette humilité, et non lui. Mais si l on fait le compte du débit et du crédit, la pauvreté profite plus au pauvre, que la richesse profite au riche. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XII
Seul le pauvre peut aimer Dieu.
Le riche a une soif d aimer et d être aimé tout aussi impérieuse que le pauvre. Mais lorsqu il veut plaire, le riche, hélas pour lui, a à son service un homme de main tout à fait grossier et vulgaire, qu il envoie travailler et séduire à sa place : son argent. Aurait-il en lui des trésors d esprit, de charme, de talent, jamais il ne se donnera la peine de s en servir, mais toujours il recourra à la facilité d envoyer son grossier serviteur soudoyer et acheter à sa place. Ne s abandonnant, ne se livrant, ni ne s exposant jamais, mais toujours se couvrant de son sbire, il fait le beau, fait la roue, décoche des traits d esprit, badine, marivaude, toutes façons, qui sont certainement les dernières façons pour se faire aimer de quiconque, et aimer par conséquent. Le pauvre, au contraire, n a d homme de peine aucun, puisqu il est lui-même son propre homme de peine. Obligé par force de faire tout par lui-même, il est obligé de puiser sans cesse dans ses propres inépuisables ressources d esprit, de charme, de talent. S abandonnant, se livrant, s exposant, puisqu il n est rien et n a rien, il confesse qu il n est qu une chose tendre, qui souffre, toutes façons et tout état qui sont certainement les premières façons et le premier état pour se faire aimer de tout le monde, et aimer par conséquent. L amour ne se partage pas en profane et en divin. Qui aime, aime Dieu. Qui n aime pas, n aime pas Dieu. Si le riche ne peut pas aimer, il ne peut pas aimer Dieu. Si seul le pauvre peut aimer, seul il peut aimer Dieu. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XIII
Tu ne voleras pas.
Au plus honnête, mes frères, au plus vaillant chevalier d une droiture absolue, il ne peut pas ne pas arriver un jour, que, par folie, fantaisie, dépit, ou humeur, ou contrariété, ou rage, ou vengeance, ou jalousie aussi, il ne se laisse aller à un lapsus de son honnêteté. Puisque la chose est crue, disons le mot cru : à voler. Il n est personne au monde, pape ou président, s il était écrit un compte exact des actes de sa vie, qui lirait à la rubrique vol, le mot néant. - Sauf vous, bien sûr, me dirait avec un parfait bon sens, mon interlocuteur. - Pas du tout. Il n y a pas d exception, à la règle. - Quoi ? Vous avez volé, vous ? - Hélas, et pas qu un peu. - Bon. Vous avez avoué que vous avez volé. Que vous avez volé. Autrefois. Mais n est-ce pas gommer son vol que d en parler au passé ? Dire que l on a volé, n est-ce pas dire : J ai volé peut-être. Mais attention. Je me suis amendé. Je ne vole plus. Ce péché n est plus le mien. N est-ce pas dire que voleur, certes, vous l avez été, mais que Dieu merci, vous ne l êtes plus ? Est-ce que vous ne faites pas le jésuite ? - Je vous demande pardon. Le vol me tente de façon aussi pressante aujourd hui, qu autrefois. A un tel point que pour ne pas lui céder, je suis contraint de me raisonner plus que jamais... ..Et Dieu sait qu essayer de se convaincre est difficile. Voler est si facile. Tant de choses vous sont offertes, et vous vous trouvez toujours tellement d excuses... .. Heureusement que, contre le vol, le vol lui-même vous porte aide. Car, si voler est facile, profiter du produit du vol l est beaucoup moins. Si le vol est d un objet, comment, en effet, user de cet objet ouvertement et à la vue de tous, puisqu il vous accuse ? En user, en s en cachant, est-ce que cela ne restreint pas considérablement sa jouissance ? Et même caché, l objet ne demeure-t-il pas, à vie, un témoin imprescriptible, toujours prêt à vous trahir ?.. Si le vol est, maintenant, d argent, en jouissez-vous mieux? Dépenserais-je l argent volé à des choses utiles, à quoi je dépenserais un salaire ? Certainement pas. Tout le temps que, travaillant, on gagne, on étudie sa future dépense, on la médite, on la mûrit, on la prépare, il vous en naît un goût, qui se précise et s accroît, et lorsque sonne l heure bénie de l achat, on en jouit pleinement et sans restriction, et à la vue de tous. Avec l argent volé, au contraire, a-t-on le temps, l esprit, le goût, à lentement mûrir son achat, comparer les articles et les prix, l examiner sous toutes ses faces, en sentir l appétit lentement croître en vous, et pousser et s épanouir en achat ? Non. Il vous faut tout vous fourrer dans la bouche tout de suite, et jeter ce qui est en trop. Cet argent volé, qui vous tombe du ciel, il faut que vous le flambiez au plus vite en largesses, prodigalités, pourboires, plus fous les uns que les autres. On dirait, chose étrange, que vous brûlant les doigts, vous êtes pris de la rage de vous en débarrasser au plus vite. En d autres termes, qu il parte aussi vite qu il est venu. Passe encore que vous n en jouissiez guère, mais il y a pis. Un premier vol en appelle un second. Qui vole un oeuf, vole un boeuf. Voler est un tel jeu d enfant, tellement à la portée de tous. Sans qu on ait même besoin de n avoir pas froid aux yeux, ne suffit-il pas, bien souvent, de tout simplement se baisser et se servir ? Tant de vols restent impunis, et l impunité grise tant. On se pique tant à piquer. Au nom de quoi s interdirait-on sottement une telle facilité ?.. .. Sauf que cette sotte facilité, malheureusement, n est qu un attrape-nigaud. Car si neuf vols sur dix, restent impunis, le dixième ne l est pas. Celui qui vole neuf fois, le dixième sera puni, c est mathématique. Celui qui commence à voler, jamais ne s arrêtera, et celui qui ne s arrête pas, un jour est arrêté, c est fatal. Et ce jour-là sera un jour d amers regrets et de plaintes déchirantes. Tant que la Déesse Fortune roule carrosse et déverse sur vous sa corne d abondance, tant que Dame Chance vous accorde ses faveurs et vous dispense ses bontés, tant que votre Bonne Etoile, vous devançant, vous indique le chemin, vous jouez un vaudeville, une comédie légère, un opéra-bouffe, une caleçonnade, vous vous amusez comme un petit fou. La vie est pour vous une fête sans fin. Mais le jour trois fois funeste, où la Déesse Fortune, amorçant son virage, bifurque, où Dame Chance, s étant trop offerte, fait la moue et se refuse à vous, ou votre Bonne Etoile disparaît soudain de votre ciel, alors, l aimable vaudeville tourne en affreux cauchemar, et la joyeuse fête en drame horrible. Car, en un instant, vous voilà de votre flamboyante salle de bal, précipité dans l infect caniveau. Vous jouiez à voler, vous vous amusiez à marauder et cambrioler, à présent, une marque ignominieuse, imprimée au fer rouge, flétrit pour votre vie votre front. Dès cet instant, vous n aurez plus ni nom de famille, ni prénom, ni surnom, ni profession, vous ne serez ni mari, ni femme, ni père, ni mère : vous n aurez plus qu un seul état-civil, que sous tous les yeux et sous tous les cieux, vous promenerez au-dessus de vous, comme une pancarte, et ce sera : VOLEUR... .. Vous aurez beau plaider, vous défendre des arguments les plus justes, représenter l arrogante richesse des riches et l avilissante pauvreté des pauvres, les jeunesses dorées et les enfances déshéritées, que la propriété c est le vol, qu à l origine de toute fortune, il y a un privilège ou un brigandage, ou autres salades, vous aurez beau présenter la défense la plus argumentée, toujours un mot criera plus fort que tout : VOLEUR. Tu ne voleras pas, dit le Seigneur. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
quatrième carnet
1.
Jeudi, 20 mars. Elève Ulrich. Au bureau des surveillants. N oubliez pas votre carnet de correspondance.
Je suis convoqué à l évêché, comme un lycéen par un pion. Il n y a pas deux ans, une telle convocation m aurait terrifié. En ces temps-là, où la discipline faisait pour moi, la force principale de l Eglise, mes supérieurs obtenaient de moi une obéissance aveugle et une soumission de tous les instants. Je prévenais leurs lettres pastorales. Je devançais leurs circulaires. Aujourd hui, elle me fait juste l effet inverse : son roulement de tambour bat au contraire, le rappel de mes armées en déroute, les rassemble, les réunit, les dispose en ordre de bataille. Puisqu on veut me faire obstacle, c est que je suis sur la bonne voie.
Mercredi, 26 mars, 16 h. Retour de l Evêché.
e fut le corps comme un seul homme et le coeur sonnant de toutes ses trompettes, que mes croquenots sont montés à l assaut du Palais Episcopal. Signe de mépris, le Prince de l Eglise m a reçu entre deux portes, m a traité en trois coups de cuiller à pot, ne m a pas laissé dire un mot.
- L abbé V. ? L abbé V. ? Voyons. Voyons, dit-il devant son bureau, en cherchant parmi ses dossiers, comme si accablé d affaires, il ne savait pas au juste de laquelle il s agissait. .. .. Ah, je vois. C est vous, dit-il, en tenant, pincées entre son pouce et ses doigts, une poignée de lettres... Je suppose que cela ne vous étonne pas que les pavés que vous jetez dans la mare fassent des vagues jusqu ici... .. Toutes, des lettres anonymes. Je ne dirais pas qu il n y a pas bien de la vase remuée, et que ces lettres ne sont pas nauséabondes.
Je tombai de haut. Dans ce désert de religion où nous vivons, j imaginais qu il n y avait âme qui vive : sous le sable, toute une vie m épiait.
- Chose curieuse, dans ces lettres anonymes, contrairement à ce qu on pourrait penser, il n y a pour ainsi dire pas de fautes d orthographe. Nos bons chrétiens s en tirent avec plus d honneur en orthographe qu en honnêteté. Il est vrai qu on dit que la culture va de pair avec une certaine veulerie. Composer avec les idées et avec les mots, dit-on, vous apprend à composer avec votre conscience. Glissons sur cela. Simple considération générale. Ce n est pas le sujet. .. .. Vous savez qu ils n y vont pas de main morte ? dit-il en feuilletant les lettres aux passages surlignés. Ils vous accusent de rien moins que de sacrilège. Vous auriez déboulonné les statues de la Vierge et de St Antoine, remisé le crucifix et les candélabres de l autel, les stations du chemin de croix, les confessionnaux, les bénitiers; vous célébreriez le saint sacrifice en tenue sacerdotale aventureuse, dans de la vaisselle hasardeuse ; vous auriez supprimé la chorale, interdit les cantiques ; vous n honoreriez plus que les déclassés et frapperiez d ostracisme les fidèles ; vous n enseigneriez plus le catéchisme, ni ne prépareriez à la communion solennelle ; vous auriez eu dans vos homélies quelques écarts de langage, dont je veux bien croire qu ils vous ont échappé. Ils disent que votre carence au Conseil de Fabrique et aux réunions des associations sera source dans la cité d une désaffection de la religion, et d une carence dans la sécurité. Ils disent qu ils ne savent pas du tout ce que vous pouvez bien faire toute la sainte journée, ni où vous êtes. .. .. A propos, c est vrai. Où êtes-vous donc ?
- Dans les familles. Chez les gens.
- Chez les gens à nous ? -
.. Non.
- Les déclassés ?.. .. Ils ont donc raison ? .. ..La vraie charité, l abbé, se sélectionne-t-elle ? Dose-la-t-on, selon que son prochain et plus proche ou plus éloigné ? Ne devez-vous pas votre amour à toute le monde également ? Nos fidèles ne sont-ils pas vôtres au moins autant que vos infidèles, sinon seriez-vous, vous leur curé, et eux, vos paroissiens ?.. ..Et puis, faites votre examen de conscience, l abbé. Vous vous affichez comme miséreux, ami des miséreux. Interrogez-vous si cette ostentatoire misère ne recèle pas un fond de vanité. Soyez honnête. Par hasard, ne chercheriez-vous pas à briller par votre dénuement ? En vous déclassant avec les déclassés, ne chercheriez-vous pas à vous classer ? Humble prêtre des humbles. Cela sonne bien. N est-ce pas le relief en creux de votre médaille que vous burinez ?.. .. Mais quel est le plus saint ? Celui qui s habille de hardes, ou celui qui, par ses vêtements propres, essaie de ne se démarquer des autres en rien ?.. ..Ne répondez pas. Si la ménagère touche d un doigt la pâte qu elle a brassée avec la levure, la pâte tombe et s affaisse, et le gâteau est gâché. Laissez mes paroles lever en vous. Je suis persuadé que vous en ferez votre profit.. .. Dieu vous ait en sa sainte garde, a-t-il dit, en me tournant le dos, comme un fonctionnaire qui, ayant traité une affaire, passe à la suivante.
- Monseigneur, ai-je dit en m inclinant, par pur réflexe, comme un petit garçon.
La vérité m oblige à dire que, tant que je fus à descendre les marches du somptueux Palais, longer les nobles rues, traverser les belles places du centre, je ne fus pas loin de lui donner raison : toutes ces harmonieuses architectures, qui m entouraient comme une cour de Rome, prêchaient avec force pour le Vicaire Général. Qu avais-je, moi, obscur prêtre, à me distinguer et faire mon numéro ?
Il suffit cependant que le bus m eut déposé, en bout de ligne, dans notre misérable cité, devant l abribus pulvérisé, pour qu avec violence, le penchant de la balance s inverse. Notre hideux camp de concentration avec ses déportés, condamna avec vigueur le Vicaire Général et son somptueux Palais, comme hérésiarques. Ne faut-il pas, pourtant, que j avoue que personne ne serait plus au comble du bonheur que moi, si l une de ces brebis perdues, à la recherche desquelles j ai été, se sentait assez secourue pour faire un crochet par l église, et assister à un petit bout de messe ?
Samedi, 29 mars. J ai honte, quand je pense à la naissance de ma vocation, pire que profane : rhétorique.
Elle a été le fait, à mes 14 ans, du carême d un dominicain. La beauté de ses périodes, la puissance de son verbe, son style Grand Siècle m avaient enchanté comme un roman. L éloquence religieuse était pour moi un pouvoir magique. J avais alors décidé que je serai Frêche Prêcheur. Si le greffon sur l arbre primitif est aujourd hui religieux, je ne peux pas nier que la souche fut profane. Ne nous en faisons pas un crime. Les saints, eux aussi, n ont-ils pas parcouru de bien curieux chemins ? En pensant à eux, pourquoi retiendrais-je contre ma vocation religieuse, sa naissance profane ?
2.
Vendredi, 11 avril. Mon singe hurleur.
Mon tonneau des Danaïdes. L ulcère du doute parfois me ronge. Je retrouve chaque soir, mon singe hurleur hurlant de tous ses poumons, le dépose au milieu de la nuit endormi et paisible comme un ange, mais le retrouve le lendemain soir, plus hurlant que jamais. Il me semble que ce sera sans fin. Quand au tonneau des Danaïdes de mon jeune homme, plus je le remplis de mathématiques, et plus, - le professeur creusant sans cesse l écart et l élargissant - il y a à remplir. Là aussi, il me semble que je me bats contre des moulins à vent. Une chose me console , je partage la charge d autres.
Mercredi, 16 avril. Mon jeune homme aux maths et son père me quittent à l instant.
J ai une mauvaise nouvelle à mon annoncer, dit le père, désolé. La peine et le temps que vous avez dépensés pour mon fils, l ont été en pure perte. Mon fils abandonne les études, et sa mère et moi, nous souscrivons à sa décision... .. Je regrette que votre temps et vos soins aient été volés à d autres, à qui ils auraient bien servi.
- A qui il aurait semblé qu ils servent, ai-je dit avec précipitation. Je doute que les services que l ont rend, rendent autant service qu on pense. Rendre service à quelqu un n est après tout, que faire pour lui quelque chose qu il ne veut pas prendre le temps ni fournir l effort de faire lui-même.
- Vous pensez cela, et vous l avez aidé.
- Je voyais que la chose vous travaillait. Pour vous, je ne voulais pas que l essai n en soit pas tenté.
- Vous avez cédé à une tête têtue. Soyez remercié pour votre tolérance... ..Voyez-vous. J aurais tant voulu que mon fils ne vive pas dans la pauvreté, où j ai vécu. J étais prêt à lui offrir toutes les études qu il aurait voulues... .. Mon fils, hélas, qui n a pas connu la gêne, veut se l offrir, dit-il à regret.
- ..Vous êtes deux êtres étranges, dit, coupant le père, le fils, qui me sembla mûr soudain comme un homme... .. Vous prêchez de mots le contraire de ce que vous prêchez d exemple. Avez-vous répondu, et l un et l autre, à l appel de votre vocation, vous, Monsieur le Curé de la vôtre, toi, Papa, de la tienne, en vous enquérant d abord sur le gain qu elle vous apporterait, la carrière que vous y feriez, la retraite qu elle vous procurerait ? Elle vous a appelés, vous avez répondu présent sans autre forme de procès... .. Je sais, papa, que ta prudence aurait aimé me payer une maison connue, cossue, qui offre des places sûres, de bons salaires, une bonne notoriété, et bourgeoise. Je regrette... .. Vos leçons de Maths, Monsieur le Curé, m ont donné le courage de libérer ce que je cachais dans les cachots de mon coeur. Depuis longtemps, je rêvais d habiter une bâtisse noble entre toutes, et de m en payer la pension moi-même. Grâce à vous, j ai osé le révéler au grand jour et et le dire à mon père.
- Une pauvre bâtisse toute en ruines, pleine de miséreux, qui vit de sa seule réputation et ne fait vivre personne. Voilà la demeure où il ambitionne de loger, dit le père désolé.
- S il te plaît, supplia le fils.
- Si tu as honneur de la choisir, aie honneur de la nommer... .. Mon fils veut écrire du théâtre. Le jeune homme, rouge comme une écrevisse, épia sur mon visage un sourire ironique ou une moue de dédain, en vain.
- Quel père, dit le père, tout attristé, à l annonce d une aventure aussi folle, n est pas saisi d une folle crainte, que pauvreté gardée et désespoir sans fin, ne fassent un jour amèrement regretter à l aventurier qu il soit parti.
- Je n ai pas peur pour votre fils, ai-je dit. .. Je voyais, bien qu il se dominât, qu il avait de l aversion pour les mathématiques, et qu il n avait aucune envie de s embarquer sur cette galère-là... .. S il a le premier courage de partir pour le Continent Théâtre, il aura le deuxième de poursuivre. Le jour à venir se nourrit du jour passé, comme la route à faire se nourrit de la route faite. A supposer qu au bout de jours ou de mois, aucune Amérique ne se profile à l horizon, et qu affreusement, il doute s il y a, seulement, devant lui, une terre à découvrir, il poursuivra néanmoins sa route, car il se dira que la route des Nouveaux Continents ne peut être que longue et ardue, sinon elle serait plus fréquentée que la Vieille Europe. L âpre désespoir même le saisirait à la gorge, il pensera, en conséquence, qu il n est pas loin du but. Votre fils aura l opiniâtreté! Il réussira au théâtre! D après ce à quoi il parvenait quand il se dominait, je devine ce à quoi il parviendra quand il ne se dominera plus.
- On dirait que vous avez passé par là, dit le père.
- Sans doute faut-il la même vaillance et la même obstination pour exercer l art que pour pratiquer la religion. Peut-être y a-t-il entre eux plus de parenté qu on croit... .. Mais je crois la vie d artiste plus hostile et plus ingrate que la vie de prêtre. Les gens reconnaissent dans le prêtre, son caractère sacré, et viennent à lui, sans qu il ait besoin de les rallier. L artiste, lui, doit fonder sa propre religion, écrire sa propre bible, prêcher sa propre Bonne Parole. Il a à fonder sa propre église, que le prêtre trouve toute construite, quand il est nommé curé... .. Ma pensée suivra la vôtre comme son ombre, ai-je dit au fils.
Je me levai et fis un pas vers la porte, pour les libérer. Si le père répondit à l invite, mais le fils, lui, fit un pas vers moi.
- Je n aurais jamais pensé, dit-il, qu un prêtre pût se porter au secours d un artiste, sans lui faire un petit signe de croix sur le front. .. .. Quelle ne serait pas l église d un prêtre qui agirait par pure bonté d âme. Il n y aurait pas d âme qui n irait vers elle.
Il hésita des bras un instant, puis, comme je reculais, s arrêta les bras ballants. Le visage d autant plus distant qu il s était rapproché, je les ai salués brièvement. Lorsque je les ai vu s éloigner par la fenêtre, le fils tout au père et le père tout au fils, je les ai suivis des yeux, avec la même mortelle nostalgie, qu un célibataire, accoudé à son balcon, suit des yeux un couple d amoureux
3.
Samedi, 26 avril Je reviens de chez mon singe hurleur, enflammé d une joie ardente,que rabat, hélas, l aigre vent d un fort dépit.
J arrivais vers les 10 h du soir, comme à mon habitude, quand au bout de la coursive, j ai vu mon hôtesse qui m attendait, le visage rayonnant de mille soleils. Son attente, son embellie insolite, et le silence de mort de l appartement m inquiétèrent au plus haut point.
- Où vous l avez mis ? Elle m a fait signe de l index de la suivre, a franchi porte et entrée en dansant, s est arrêtée au pied du lit de toile, le visage épanoui. J en crus si peu mes yeux, qu il me fallut de longues secondes pour souscrire à ce qu ils voyaient : l angelot dormait comme un bienheureux. Il fallut que mes yeux étanchent longuement leur soif de cette vue, avant qu ils se sentent complètement désaltérés.
- Depuis quand ? murmurai-je. Elle sourit jusqu aux oreilles de mon sourire incrédule.
- Depuis ce soir, chuchota-t-elle, et elle me précéda à la cuisine, fermant silencieusement les portes derrière nous. ..Triomphez. Le faux père est arrivé, où le vrai ne s est pas même aventuré, me dit-elle, avec un élan vers moi, me serrant les bras de ses mains. .. .. Et là ne s arrête pas le miracle, dit-elle, marchant de part et d autre, et riant et jacassant. Prêtre, vous avez été auprès du fils comme un père, mais prêtre, vous avez fait aussi que le père reparaisse chez la mère... ..Curieuse espèce que les mâles ordinaires, ne trouvez-vous pas ? dit-elle, s arrêtant et ricanant. Le père professe hautement la solidarité avec les exclus, participe à toutes les manifestations pour les sans-papiers, signe à tour de bras des pétitions pour le Rwanda et le Kosovo, un fils, tout près de lui, requérait plus que tout autre ses soins, une femme, tout près de lui, se réservait à lui, l attendait, l espérait, tous deux étaient suspendus à lui comme à un fil, et il ne se souciait ni de l enfant, ni de la mère, pas plus que si l enfant n était pas de lui, et que si la mère était une gourgandine. Et il a fallu qu un de ces curés, qu il hait comme des parasites et méprise comme des survivances, non seulement comble ses lacunes et apaise son fils, mais encore, lié par ses voeux au célibat, qu il le rende jaloux, au point que la jalousie fasse ce que ni l honneur, ni la conscience n avaient pu faire, et le ramène à sa mère. Est-ce que ce n est pas rigolo comme tout ?
Volubile, elle m a raconté que, la veille, pendant que je gardais le petit, étant allée dîner au restaurant avec une amie, elle avait vu le père du petit attablé deux tables plus loin avec sa troupe ; que, quand il l avait vue, il était allé droit sur elle, lui avait demandé d un ton rogue ce qu elle avait fait du gosse. - Je l ai confié, avait-elle dit. - Comment peux-tu croire qu une nourrice s en occupe convenablement, quand toi tu vas t amuser dehors ? - Il est entre les mains les plus vigilantes. Et il le garde chez moi. Et chez moi, et avec lui, et sans moi, le bébé est plus heureux qu avec toi ou moi. - Il ? avait-il dit, stupéfait. - Il. - C est un homme ? - A moins que dans vos milieux, il puisse être autre chose... ..Quoiqu à la réflexion, tu as raison, on peut en douter. C est un homme, et pourtant, ce n en est pas : il l est en ce qu il est un homme, mais il ne l est pas en ce qu il n est pas un homme du modèle courant. .. .. Je t ôte de tes charbons ardents. C est le curé de la paroisse. Venant d un homme de théâtre, qu aucune situation ne devrait surprendre, son étonnement me surprit. - Quoi ? Le curé t a offert ses services ? - En toute simplicité. En toute simplicité, je les ai acceptés. - Un curé qui garde un bébé. Il ne confond pas la tête avec les pieds ? - Il le prend dans un meilleur sens, que d autres, qui ne le prennent dans aucun sens du tout. - Quand tu reviens, qu est-ce qu il fait ? Il s en va ? avait-il dit, le sourcil froncé. - Je laisse à ton inventivité d homme du nouveau théâtre d imaginer le dénouement à la mode, avait-elle répondu en riant. - C est comme ça qu il avance ses pions vers toi ? A moins que ce soit la dame qui fasse l ouverture ? - Si je savais qu il joue à cette sorte de jeux, je serais rassurée. J aurais éclairci son énigme. - On ne souffre pas un calvaire comme ton démon pour la pure joie de l âme... .. Que veut-il troquer ? Ta conversion contre ton diable ? - Désolée de te décevoir. Il ne veut quelque chose que contre rien... .. Je sais que cela t est impossible à imaginer, mais il est désintéressé. De ces êtres utopiques, il en existe au moins un. Note ça dans tes papiers. - Ce que je n ai pas besoin d imaginer en tous cas c est que tu es une dinde, qui se laisse faire comme d habitude... .. Tu ne t aperçois même pas qu en ne te piégeant pas, il te piège plus encore que s il te piégeait. Le fil blanc dont c est cousu est gros comme une ficelle. Il te creuse d une telle dette de reconnaissance que tu n auras plus qu une idée : remplir le trou. Je te parie, que dans trois mois, tu prendras le voile chez les Chanoinesses de St Augustin... .. Plutôt que t arrêter à cette sotte idée du rien pour rien, interroge-toi plutôt sur le doute que ce rien pour rien commence à t éveiller... .. Tu as dit au curé que le petit a un père ?, avait-il dit, l air de rien. - Si je lui avais dit qu il n en avait pas, je ne sais pas s il m aurait tellement crue. - Drôle !.. .. Il pourrait en avoir dix, non ? Avec ta conduite, ce serait si invraisemblable ?.. .. Tu lui as dit mon nom ? - Pas moi. Toi, avait-elle dit, les yeux pleins de larmes, mais pre nant sur elle. Tu as donné ton nom à ton fils ! Aurais-je dû te contre dire ? - J avais juste besoin de ça, avait-il dit, furieux, en plein restaurant allant et venant. Je n étais pas assez riche de travail. Il fallait que tu m ajoutes cette sorte d heures supplémentaires. Je n ai pas les pieds et les poings liés par assez de liens, il a fallu que tu m ajoutesun ridicule ruban rose en plus. - Qui te demande quelque chose ? avait-elle dit en rage.. ..Celui qui a le petit en charge, ne demande qu une chose, c est que le petit reste à sa charge. - Moi, qui suis athée comme 36 000 diables, avait-il dit en levant le poing, je laisserais entre les mains d un curé un bâtard que j ai conçu dans l adultère ? Il faudrait que j aie toute honte bue. Le fruit de l adultère d un homme de théâtre qui se veut modèle laïc, exemple social, gardé en nourrice par un curé. Tu penses. Il doit en faire des gorges chaudes. Comme il doit se goberger... .. Pour peu qu il connaisse mon nom en plus. Il doit chanter des Te Deum dans son choeur à pleine voix... .. C est le plus beau soufflet, depuis que je suis homme, qu un homme m ait donné. - Enfin. Tu ne te contredis pas ? avait-elle dit avec véhémence. Tu veux que je te ressorte tes discours ? N as-tu pas dit toi-même, qu un artiste, en ce qui concer la vie, ne doit se fier aux livres en rien ? Que comme il n est pas nécessaire de lire des histoires extraordinaires, il n est pas non nécessaire de vivre des aventures exceptionnelles ? Que le volu me de la vie d un homme ordinaire comporte déjà suffisamment de chapîtres, qu il suffit tout simplement de les lire à fond ? Qu il te faudra bien passer un jour, entre autres, par élever un enfant? N as-tu pas dit ça en toutes lettres ? - Je l ai dit et je le redis. Je ne suis pas contre d élever un enfant... .. Mais est-ce que ça avait un tel caractère d urgence ? - J aurais dû dire au petit de ne pas arriver avant samedi 3 mai à 11 h 5O, parce que son père avait une répétition jusqu à 11 h 49 ? .. Si nous lui avions demandé de venir à certaine date, serait-il seulement venu ? N y aurait-il toutes les chances, pour qu il nous fasse faux bond ? Laisser la vie se choisir elle-même, est-ce que cela aus- si, ce n est pas vivre ? - Ah, cs bonnes femmes. Toutes les mêmes. Vous croyez qu elles vous nouent de doux noeuds, vous lient de faveurs délica- tes et de rubans de soie, essayez de vous dégager, ce sont menottes d acier... .. Ces femelles et leur portée... .. Bon, ça va, dit-il en hachant l air de sa main. Je viendrai torcher ton chiard. Ayant fini son récit, elle s est tournée vers moi, rieuse. - Double miracle par vous opéré, dit-elle, en me faisant la plus charmante des révérences. Ni père, ni conjoint, vous avez ramené le père au fils, et le conjoint à la mère. Mille grâces vous soient rendues... .. Savez-vous que je l attends d une minute à l autre ?
Elle me demanda, comme une faveur de rester jusqu à sa venue, parce que j étais le certificat, en quelque sorte, qui authentifiait le récit qu elle avait fait. Il arriva en effet une demi-heure après, comme une tornade, tourbillonna dans l entrée, jeta des regards assassins sur la jeune femme, m ignora, alla au salon.
- Où est le merdeux ?.. .. Qu est-ce que tu disais qu il hurlait ? Il dort comme une bûche !
- Depuis ce soir.
- Bien sûr. Comme ça se trouve. Depuis ce soir. Allons donc. Ce que j appréhendais plus que tout arriva : j entendis un grincement de lit sinistre, prélude d un hurlement horrible, lui-même credo du chapelet tant entendu.
- Je me dis aussi, dit le père. On n a pas mis longtemps à dévoiler sa riche nature.. .. Pourquoi c est fait les chiards ? Pour emmerder les pères d un copieux caca. Le voilà rendu à lui.
Je fis un pas vers le salon pour intervenir, et lui demander de reposer le bébé dans son lit, mais la mère, lançant une main vers ma bouche, de l autre m accrochant la manche, me tira vers la porte, en hochant la tête de la gauche vers la droite et de la droite vers la gauche, avec une mimique expressive : il fallait laisser le théâtreux jouer à faux le rôle de père, pour l incliner à le jouer ensuite pour de vrai, pour le bien de tous je devais laisser faire. Aussi me suis-je laissé faire sans dire un mot, et l ai-je laissé fermer sur moi la porte.
Tout le long de la coursive, mes oreilles ont traîné derrière moi à écouter les hurlements, mais ce fut l éloignement seul, peu à peu les étouffant, qui les réduisit au silence. Du dépit. Que j en avais, à mon retour. Et qui me mordait. A l instant où je remportais la victoire, et où le bébé s était calmé, je m en voyais frustré. Du dépit ? De quel droit ? Je ne suis qu un dépanneur. L appareil réparé et remis en marche, que reste-t-il au dépanneur ? A laisser le client en jouir en bon père de famille.
4.
Mercredi, 29 avril. La nuit.
Un Saint
Laurent, qui brûle vif, comme une pièce de boeuf, dans l atroce odeur de ses
propres chairs carbonisées, auréole ce saint de la plus noble et de la plus
riche couronne du martyre. Mais dans un procès de canonisation, défendre que le
postulant est mort sur un siège de toilettes, la cuvette éclaboussée d une
soupe de sang et d excréments, est-ce que ce n est pas se faire l avocat du
diable avant l avocat du diable ? Arrêtez la plaidoierie. Son mal le condamne
mieux que le plus sévère des réquisitoires. Sain et saint vont de pair, comme
malsain et maudit. Concluons. Il n a pas été saint. Il n a eu que l intention
de l être. Ah, misère.
Jeudi, 1er mai. Heureuse récréation. Visite d un confrère qui, par ses rires et ses coups de coude, m a sorti de mes idées noires. ..
.. Je l ai trouvé au retour de ma pénitence nocturne, à l aise dans mes êtres comme si c étaient les siennes! Colosse, le cheveu rare, sale et gominé, le visage couperosé et les yeux larmoyants, des cernes comme des soubretaches, une cigarette chiffonnée au coin de la bouche, le pull rouge coco taché, un bedon qui débordait des côtes comme une brioche de son moule, s arrondissait comme un ballon, et rentrait sous la ceinture comme dans une sous-ventrière, le pantalon de toile beurre informe flottant comme un torchon, les pieds petits dans de délicates chaussures noires et vernies, malgré cet aspect peu ragoûtant, il a été tellement tout de suite sans façon, me tutoyant dès l abord, que je lui ai été acquis dès la première minute. Il est allé, est venu, jugeant de mon décor, comme un critique.
- Très réussi... .. Miséreux sans l être. Entre le carton du sans domicile fixe et la cellule du moine. Avec ça, les fidèles doivent cracher au bassinet.. .. Les chaises et les tables de camping : génial. Le réchaud à gaz, le quart, la gamelle. Neuf, mais pauvre. Pauvre, mais neuf. Chapeau, l artiste... .. Oserais-je, cependant ? Le lit de camp, il me semble, est de trop. Ca sent le ministre de Dieu qui se prélasse. Couché à même le sol, à la dure. Que tes brebis aient mal au dos rien qu à voir le sac de couchage par terre... ..Et, pourquoi cet abat-jour ? Ca fait beau monde. L ampoule nue et crue, avec les os qui sortent, c est ça qui ferait peuple.
Ce côté potache, bourrade dans les côtes, ricanement de coin de bouche, m a plu comme tout. Je ne pouvais plus m arrêter de rire. Il est venu vers moi, m a ouvert une large main, s est présenté.
- Un rat qui nage dans les mêmes égoûts que toi : Fred. Curé de la cité des X. Enchanté.
Il a sorti un brûlot, qui ressemblait à une lampe à souder, et d une flamme haute comme une torche, en penchant la tête, il a allumé son chiffon, qui brûla comme du papier, m a entraîné vers mon bureau, s est assis sans façon sur ma chaise, moi sur une chaise de visiteur, et a ouvert un carton à pâtisseries, où se serraient, au coude à coude, toute une troupe de millefeuilles, éclairs, religieuses, tartelettes.
- Régale-toi. Saisissant de deux doigts délicats et l auriculaire levé, une tartelette, en deux coups de pelle, il l enfourna.
De la tête, je lui fis non en riant.
- Une religieuse ? Ca ne te tente pas ? Qui ne se défend pas ?.. ..Allons ! Allons... .. Continence et abstinence ? Comme tu voudras. - Mm, fut la brève exégèse qu il fit de son oraison manducatoire. - Zoyons Zérieux, dit-il. .. .. Au travail. Voilà l objet de ma venue. Toi et moi, on est singes de boîtes identiques : même usine, même production en série, même essai de transformation de matériaux bruts païens en produits semi-finis chrétiens. J ai pensé qu il ne serait pas sans instruction, que nous exposions l un à l autre notre façon de pratiquer notre divin métier, même si chacun, à part lui, pense qu il la pratique bien évidemment mille fois mieux que l autre.
Je hochai la tête en riant, et levai la main en signe d approbation.
- A qui inflige-t-on en premier le supplice de la question ?
Je hochai la tête en riant et levai la main, derechef.
- A toi. Comment exerces-tu ta profession sacrée ? D abord qu est-ce que tu fais toute la sainte journée ?
- Je vais chez les gens.
- Ah... .. Et ?
- Je me présente. S ils ne me ferment pas la porte au nez, je leur demande si je peux leur être utile à quelque chose. - Ah... .. Et ?
- J ai parfois la bonne fortune de pouvoir rendre service.
- Quel genre de services ?
J ai aéré l air de la main, comme d un éventail, pour dire que cela pouvait être des choses très diverses.
- Tu joues au psychiâtre ? Au conseiller familial ? Au sexologue ? Et tutti quanti ?
- Entre autres, ai-je dit, en riant.
- Et puis ?.. .. Quoi d autre ?
- C est tout .
Il me regarda en fronçant les sourcils.
- L ami des familles ? Le compagnon des bonnes soirées ? Les veillées des chaumières ? Le confident de ces dames ? .. .. Tu ne crois pas que c est un peu agir à la façon dont on les a perdus ?
- .. .. Quelle est ta pratique, à toi ?
- En quoi nos gens sont-ils les plus démunis ? En ce qu ils ne savent pas parler. Ou ils sont maladroits de leur langue, et ils ont peur que les plus adroits se moquent d eux, et ils se taisent ; ou bien, il n osent pas parler, parce qu ils ont peur que ce qu ils disent se retourne contre eux, et ils se taisent encore. Ne crois-tu pas que notre fonction serait de nous faire leur langue ? Et notre devoir, de nous faire leurs avocats dans tous les procès où leur défense est en jeu, aux syndicats, dans les partis politiques, les comités, les offices, les bureaux, et tous organismes et associations diverses? Est-ce que ça ne serait pas notre fonction moderne, à nous, curés ?
Et du pouce, comme d une pelle à tarte, et l auriculaire levé, il se glissait dans la cuisinière tartelettes, religieuses, éclairs, millefeuilles
- Permets, dis-je.
- Tu n es pas d accord avec mon analyse ?
- Oserais-je te demander ce que tu ferais en certain cas ?
- Ose. Pose.
- Que dirais-tu si un employé ou un ouvrier de ta cité venait chez toi et te disait : Curé. Tu n y connais rien en religion. Demain, c est moi qui dirai la messe et ferai le sermon.
- Je lui dirais : Désolé, mon vieux. Tu n es pas habilité. Tu n as pas reçu le troisième ordre majeur de la religion catholique, et tu n a pas été nommé curé de la paroisse par l évêque du diocèse. Ta messe et ton sermon seront nuls et non avenus.
- Bien... .. Que dirais-tu maintenant si un délégué syndical, ou un délégué du personnel, ou un secrétaire de cellule, ou un représentant de salarié venait te trouver et te disait : Curé. Qu est-ce que tu viens faire dans mes plates-bandes ? As-tu été élu ? Quelqu un t a délégué ? Es-tu seulement des nôtres ? On menace de te licencier? On t a coupé le gaz et l électricité ? On te fait faire des heures supplémentaires qu on ne te paie pas ? On t expulse de ton logement ? Tu es surendetté ?.. .. Parce que c est bien à défendre ces causes-là que tu t emploies, si j ai bien compris ?
- Et pourquoi ne doublerions-nous pas l action de ceux qui agissent ? Est-ce que pour défendre tant de gens qui manquent de tout, un homme de plus est un homme de trop ? Est-ce qu une aussi belle cause a jamais trop de défenseurs ?.. .. Faire que les humiliés relèvent la tête ? Que les démunis ne le soient plus ? Que ceux qui manquent de tout, soient à leur tour comblés ? Que ceux qui vivent en marge vivent une vie normale ? Que ceux qui ne connaissent que la gêne, connaissent le bien-être ? Est-ce que ce ne serait pas la plus sainte des causes à laquelle pourrait se consacrer un curé ?
- Tu permets ?
Je t en prie.
- Est-ce que je peux te poser une question personnelle ?
- Je t en prie.
- Est-ce que tu connais de ces gens qui sont comblés et connaissent le bien-être, que tu présentes comme modèles, pour tes gens ?
- .. Oui, dit-il en hésitant.
- J entends nommément ! Des gens sur lesquels tu mets un visage ?
- .. .. Oui. La famille du côté de mon père .
- Vivant dans le bien-être, peux-tu m assurer qu ils sont satisfaits de leur sort ? Assouvis, qu ils sont assouvis par leur assouvissement ?.. .. Manquant ni du nécessaire ni du superflu, que ce sont des merveilles de santé physique et mentale ? Des prodiges d équilibre ? Des miracles d harmonie ? Que, gorgés, ils ne sont rongés d aucune ver ? Que, n étant plus harcelés par la nécessité, nostalgiques, ils ne courent pas après elle ? Qu ayant tout et de manquant de rien, ils ne courent pas de tous côtés, pour chercher des raisons de vivre ? Que, privilégiés, et serrant contre eux de toutes leurs griffes leurs privilèges, ils ne gémissent pas, comme s ils étaient des victimes ? Peux-tu m en jurer ? J ai dans ma famille aussi des exemples... .. Pour les pauvres, sur lesquels tu t apitoies, crois-tu qu ils soient tellement à plaindre ? A cause de leur pauvreté, n ont-ils pas un amour de la vie, un sens de la valeur des choses, à nuls autres pareils ? A être au bas de l échelle, et personne sous eux, ne gagnent-ils pas une franchise et une simplicité entre toutes fécondes ? A ne pouvoir compter que sur eux, ne sont-ils pas ceux qui exploitent au mieux les riches ressources de leurs talents ? Pressés, harcelés de tant d ennemis, ne se défendent-ils pas entre eux d une amitié et d une solidarité, à nulles autres comparables ? .. .. Vois-tu, au rebours de toi, plutôt que vouloir changer la condition des pauvres, je leur demanderais de la conserver précieusement comme la plus précieuse de leurs richesses.
Mon curé me regarda comme s il n en croyait pas ses oreilles, puis hocha la tête écoeuré.
- Toi, pour aimer tant la pauvreté, il faut que tu ne sois pas né de parents pauvres !
- .. Ils étaient entre les deux.
- Je l aurais deviné. Tu l as connue du bout des lèvres. Elle a été pour toi un pays exotique. .. .. Pour qui, par contre, a-t-elle été plus que pour moi, une patrie ? Qui, plus que moi, a vécu en son sein ? Qui, dans sa hiérachie, a été plus que moi, gradé? J en suis l élite, la fine fleur, l aristocratie. Je suis le fils d une bonne ! Qui dit mieux ?.. ..Veux-tu que t en instruise quelqu un, qui, dans sa science, est savant entre tous ? La pauvreté, c est le mal absolu. Sais-tu ce que c est qu un pauvre ? C est quelqu un qui n a plus ni corps ni visage. Il va à la rencontre des gens : ils passent à travers lui. Il court après eux, il veut les rattraper : c est lui qui passe à travers eux. Il veut attirer leur attention, les tirer par le bras : sa main passe à travers leur bras. Pris de rage, il les hèle alors, s indigne, s emporte, peine perdue : aucun son ne sort de sa bouche, ni ne frappe aucune oreille. De fureur, il s en prend au premier venu, il le gifle et le rosse : ses mains et ses poings ne battent que l air. Désespéré, il s asseoit alors, met ses mains sur son visage et pleure toutes les larmes de son corps : dernier malheur, le vide rencontre le vide, et il ne sent même pas les larmes couler sur ses joues. Son désespoir même n est plus un désespoir, c est un désespoir purifié, distillé, raffiné, un esprit de désespoir. .. .. Sais-tu encore ce que c est encore qu un pauvre ? La perpétuelle victime d une erreur judiciaire. Tout le monde sait qu il est innocent. La police n a aucun indice. Le juge n a aucune preuve. Et pourtant le pauvre est condamné à la pauvreté perpétuelle... ... Sais-tu encore ce que c est qu un pauvre ? Un éternel souffre-douleur. Tout le monde se moque de lui et lui donne des coups. Comme il se croit coupable, puisqu on lui dit qu il l est, au lieu de se défendre il met ses mains sur la tête, et tout le monde alors sur sa tête redouble de moqueries et de coups... ..Celui qui aime le pauvre et hait la pauvreté, voudra, avec lui, le défendre contre elle.
- Ou avec lui, la partager !
- La partager, sans la combattre ?
- Peut-on à la fois partager et combattre ce que l on partage ? Si le prêtre n est pas à côté des pauvres, et ne partage pas leur pauvreté, qui le sera et qui le fera ?
- Mon pauvre vieux. L éternel bon apôtre, tel que l éternité à jamais le change. Le prêtre tel qu il s éclipse. L Eglise telle qu elle s évapore. ....On peut dire que je tombe de haut. On t avait élevé aux nues.
Il partit peu de temps après, en froid avec moi, ce qui m a navré, quand j ai pensé à sa chaleur du début. La fumée de ses cigarettes descendait en nappes épaisses, comme la brume blanche dans l aube froide. J ai vidé les cendriers, ouvert grand les fenêtres, secoué mon blouson tellement il sentait la nicotine, toussé un bon coup, jeté enfin le carton à pâtisseries sali, triste relief.
A l aube. Qu il est important, pour un curé, avant qu il prenne en charge sa cure, de savoir comment il entend jouer son rôle, vis à vis de quel public, ce qu il doit s imposer, ce qu il doit s interdire. Les saints n ont-ils pas été les premiers à s être livrés à cette étude préalable ? Avant même de s engager, ne se sont-ils pas choisi un chemin, qui leur fût propre et dont ils ne se sont départis leur vie durant ? Que vaut-il mieux, bien connaître son chemin et aller droit devant soi, avec économie, ou aller à la brouillonne, au gré des lettres pastorales et des encycliques, des conflits et des humeurs, des modes et des styles ? La vie n est-elle pas d abord et avant tout, une affaire à raisonner ? Mais qui enseigne cela à qui ?
Homélie XIV
Réjouissez-vous ! L Eglise s appauvrit et s affaiblit !
Rappelez-vous, mes frères. Rappelez-vous. Aux temps somptueux et cruels, L Eglise avait posé sur la tête de son Vicaire, la tiare à triple couronne, la sienne surmontant celle des Empereurs et des Rois. Rappelez-vous. Toute-puissante sur les tout-puissants, l Eglise déposait les Rois, détrônait les Empereurs, excommuniait les Nations. Plus riche que les plus riches, elle se construisait dans la Babylone des Babylones, une basilique qui contenait toutes les cathédrales, et, pour son Pontife Souverain, le plus beau Palais de la Terre, brillant des plus beaux marbres, riche des plus belles sculptures, rutilant des plus belles peintures. Rappelez-vous. Plus noble que les plus nobles, l Eglise réglait pour sa Cour, hiérarchie des grades, des costumes et des joyaux, cérémonial des préséances, des décorums et des ornements, étiquette telle qu elle dépassait toute étiquette de toute autre Cour Terrestre. Rappelez-vous. En ces temps-là, ivre de puissance et d argent, plus impitoyable que le César le plus implacable, pour un infirme point de sa doctrine contesté, pour une thèse contre ses fastes et ses débauches, contre sa simonie et son népotisme, sur simple décret, l Eglise lançait des croisades, envoyait ses inquisiteurs, arrêtait, mettait à la question, flagellait, confisquait les biens, brûlait vif les chrétiens vertueux, qui s opposaient à ses excès et à ses débordements. Rappelez-vous... .. Rappelez-vous. Pas plus tard qu hier, sa puissance temporelle arrachée mais sa puissance spirituelle conservée, rappelez-vous comme elle incarcérait les âmes, les soumettait à la question, leur faisait subit un calvaire, les crucifiait sur la croix de la mauvaise conscience éternelle. Rappelez-vous les abus et les dérèglements de l Eglise, quand elle était riche et puissante. Bien que du haut de son nuage, elle menace encore le monde de la foudre de ses interdits et de ses excommunications, tel un nouveau Jupiter, sur terre, néanmoins, elle s appauvrit et s affaiblit. Elle s appauvrit et s affaiblit, réjouissez-vous, mes frères. Plus pauvre et plus faible, elle devient plus chrétienne. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il. Homélie XVII Il lui dit : Suis-moi ! Et, se levant, il le suivit. En passant Jésus aperçut Lévy, fils d Alphée, assis au bureau de la douane, et il lui dit : Suis-moi ! Et, se levant, il le suivit. Jésus a-t-il imposé à Levy pour le suivre, des conditions, comme croire et tenir pour vrai tel ou tel dogme ? Dans la vie quotidienne, mes frères, qui est la vraie vie chrétienne, quel rôles jouent la scolastique et la casuistique, qui sont les deux parties du dogme ? Qu est-ce qu un vrai chrétien, vis à vis de son prochain, a à faire avec le dogme d un Dieu unique en 3 personnes consubstantielles ? De l Immaculée Conception, que Marie a été conçue dans le péché originel ? De l infaillibilité du pape, dogme qui accrédite les autres dogmes ? Est-ce que la croyance, que le Fils est de substance identique à celle du Père, ou non pas identique, mais seulement semblable, comme l ont soutenu pour la première les orthodoxes, pour la seconde les hérésiarques, pour cela condamnés et excommuniés, a la plus légère incidence aujourd hui sur la vie quotidienne du chrétien ? Celui qui respire a-t-il besoin pour respirer, de savoir de quels éléments est composé l air, de l oxygène, de l azote, des gaz rares, de la vapeur d eau, du gaz carbonique, de l ozone ? Non, il respire et il vit, et cela lui suffit. Que diriez-vous de celui qui lui dirait : Attention. Tu n as le droit de respirer que si tu me récites par coeur, dans l ordre et sans faute, la liste des éléments qui composent l air. Ne le traiteriez-vous pas d intellectuel ? Le chrétien, de même, à qui Jésus a dit que la Loi se résumait à la Loi d amour, a-t-il besoin, pour obéir à la Loi d amour, d autre chose que d aimer ? Le reste n est-il pas des querelles byzantines hors d âge, qui n arrivent pas à l entendement d une personne sur cent, et détournent ceux qui les entendent de la charité qui leur est commandée ? L Eglise n est-elle plus que foi et intelligence ? Mais alors, en quoi diffère-t-elle d une autre religion ou d une autre philosophie ? Que l Eglise soit l Eglise, c est-à-dire charité chrétienne. En passant, Jésus aperçut Levy, fils d Alphée, assis au bureau de la douane, et il lui dit : Suis-moi ! Et, se levant, il le suivit. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XV
Je hais, j abomine vos solennités !
Paraphrase du Prophète Amos Chap. 5 vers. 4
Je hais, j abomine vos solennités ! Vos célébrations et concélébrations m offensent ! De vos grands messes chantées je me détourne, De vos calices d or et de vos patènes d argent je m écarte ! Votre eau bénite et vos saintes huiles me donnent la nausée ! Ne m écorchez plus les oreilles de vos Glorias triomphants, Ne m écoeurez plus de vos cantiques mièvres ! Dans les sonneries de cloches et les arômes d encens, En mitre blanche, christ d or, et chasuble brodée, vous défilez En procession, au milieu de la révérence et de la vénération Des fidèles, Mais du Testament en déshérence, vous ne vous sentez pas Déshérités ! Contre la misère des peuples, vous ne criez pas misère ! Et le désespoir des hommes ne vous désespère pas ! Mes frères ! Que l humilité, dans vos contrées, coule comme l eau, Et la charité comme un torrent qui ne tarit pas ! Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XVI
De quoi l homme doit-il avoir peur ?
Entendant un bruit dehors, un homme peureux descend la nuit dans son jardin. Il avance avec précaution dans le noir. Prêt à changer toute tache sombre ou claire, en ombre menaçante, il scrute avec avidité les sombres buissons et les noirs feuillages. Il passe le coin au large, dans sa peur, lorsqu il le tourne, qu une noire silhouette ne saute sur lui. Il se détrompe certes, au fur et à mesure de son avancée, mais son courage ne va cependant pas jusqu à affronter les broussailles sombres et les bosquets noirs du fond du jardin. Rassuré à moitié par sa superficielle inspection, il fait demi-tour, rentre chez lui, ferme avec soin sa porte à double tour : il se fait réflexion que les malfaiteurs ont pu s être dissimulés à son approche, n avait-il pas fait assez de bruit pour cela ? L homme, de même, dans sa vie, a peur de tout, jusque du passant qu il double ou qu il croise. Quand il ne s alarme pas d autrui, il s effraie d évènements, non pas tellement des évènements eux-mêmes que de leur éventualité, non pas tant des catastrophes et des cataclysmes que de leur probabilité : guerre, émeute, accident nucléaire, chute d astéroïde, précession des équinoxes, effet de serre, épidémie, jamais sa peur ne se trouve en reste, toujours elle trouvera de quoi se mettre sous la dent. Ainsi l homme s épouvante et se terrifie de tout, et pourtant, que peut-il lui arriver de pire que cette simple chose : rejoindre ses pères, comme ses pères ont rejoint leurs pères ? Plus tôt ou plus tard, lorsque le moment arrive, n est-ce pas toujours trop tôt ? Si bien que, tôt ou tard, cela importe-t-il tellement ? Au nom de Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XVII
Sur les Princes de l Eglise.
Paraphrase de Matthieu Chap. 23 vers. 1-12
Observez des Princes de l Eglise, qui occupent la chaire de Pierre. Célibataires, ils lient les pesants fardeaux de la Loi sur les familles, dont ils ignorent pourtant les lourdes charges. En tout, ils agissent pour se faire remarquer des hommes. C est ainsi qu ils font bien blanches et bien repassées leurs soutanes et bien hautes leurs mitres, et d or et d argent et de pierreries leurs anneaux, leurs croix pectorales et leurs crosses. Ils aiment à occuper les premiers sièges dans les églises, à s agnouiller sur des coussins de velours devant les foules , à s asseoir sur des trônes et sous des dais, à recevoir des salutations sur les places publiques, dans les Palais des Etats, à s entendre appeler Saint, et Père, et Monseigneur, et Docteur de l Eglise. Pour vous, mes frères, ne vous faites appeler ni Saint ni Père, parce que vous n avez qu un Saint et qu un Père, le Père céleste, et que vous êtes tous frères. Ne vous faites pas appeler Monseigneur, ni n appelez personne Docteur de l Eglise, parce que vous n avez qu un Seigneur et qu un Docteur de l Eglise, Dieu Notre Père. Que le plus grand parmi vous, se fasse le serviteur du serviteur. Car quiconque s élève sera abaissé, et quiconque s abaisse sera élevé. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ansi soit-il.
cinquième carnet
1.
Lundi, 5 mai.Nouvelle coupure, de celles dont, maniant en fanfarons leur canif, les enfants se blessent eux-mêmes. Mme Blanche n était pas plutôt arrivée, que le visage gris, elle a jeté devant moi seau, serpillière, gants de caoutchouc et tout ce qui lui sert pour le ménage.
- Vous avez ce que vous voulez. Je vous rends mon tablier.
J eus l impression que le ciel s écroulait sur ma tête. Devant ce qui ne pouvait être qu un malentendu, j ai bondi.
- Qu est-ce qui se passe ? Qu est ce que j ai fait ?
- Que vous me cachiez que vous laviez avant moi, c est de la dissimulation. Que vous fassiez semblant que je vous l apprenne, c est de l hypocrisie. Le sol des toilettes est encore humide.
- Je plaide la bonne intention. Si je lavais avant vous, c est par honte de moi. Je ne voulais que vous offenser moins.
- A vider mon travail de son contenu, soit-disant pour ne pas m offenser, vous m offensez deux fois plus.
- Pardon. Afficher son beau côté et son noble profil comme si on n était qu une tête ou qu une buste, et laisser à d autres le soin d escamoter ce qui est bas et vil de vous, ses saletés et ses ordures, sans prendre part soi-même à l escamotage, est-ce que ce n est pas ça de la dissimulation et de l hypocrisie ? Je ne voulais pas vous laisser seule face à mes malpropretés! Je ne voulais sauver qu un peu de mon amour-propre... .. Permettez. Je vous avais laissé du sale assez. J avais bien pris soin de ne jamais nettoyer à fond. Je n ai voulu vous ôter des mains que ce qui vous souillait par trop... .. Faites-moi la grâce de me faire grâce. Donnez à ma sottise le sort que mérite toute sottise : oubliez-la.
- Vous croyez que j accepterais d être payée à rien ? Vous doublez l insulte d une deuxième insulte.
- Vous m avez mal entendu. Je vous rends toute votre charge. Je ne vous en soustrairai plus rien.
- Trop tard. J ai fait une croix sur vous... .. Je ne me sens pas à mon aise ici. Ca sent trop l hôpital. J ai l impression d être au chevet d un malade. Je sens que je finirais par tomber malade moi-même... .. Je ne désire plus qu une chose, retrouver des gens sains.
Et elle est partie. Elle n a pas voulu même que je lui paie sa semaine. Elle a dit des choses si vraies que je refuse que ces vérités me pénètrent l esprit. Si je me laissais aller à elles, Dieu sait jusqu à quelles extrémités j irais.
Mercredi, 7 mai. Défection de l institutrice.
Les enfants égaillés comme étourneaux, lorsque, de son pas alangui et traînant l aile comme un pigeon amoureux, j ai vu mon institutrice monter vers l appartement curiel, ce qui a attiré mon attention, c est l ensemble flambant neuf, de deux rouges, rouge garance, rouge brique, qu elle portait.
- Monsieur, a-t-elle dit de nouveau. Assise, elle a baissé les yeux, puis relevé, passé le bout de sa langue sur sa lèvre inférieure comme si elle lèchait de la crème, balancé et frotté avec innocence et impudeur, ses jambes l une sur l autre, toutes expressions propres à éperonner le mâle à son enlèvement et à son rapt, toutes choses que j ai observées avec bien de l amusement.
- Je viens pour que vous me départagiez. Mes parents désirent que je me rapproche d eux... .. Deux forces égales tirent la corde à chaque bout : les parents me tirent à eux, mais les enfants me retiennent ici. La balance est en parfaite équilibre.. ..Un simple coup de pouce la ferait pencher. Je m en remets à vous. Devant cette balance, ce fut à mon tour de balancer. Si j appuyais la cause de ses parents et la poussais à partir, avec ingratitude je méconnaîtrais sa tâche passée ; si j appuyais la cause des enfants, est-ce la cause des enfants qui pèserait dans la balance, ou la mienne ?
- Je ne suis qualifié pour vous départager, ai-je dit d une voix nette.
- Si vous n êtes pas partisan que je reste, vous êtes donc partisan que je parte ?
- Je ne suis d aucun parti. C est à vous de voter pour votre propre candidature.
- Vous restez bien, vous. Est-ce que rester, ce n est pas aussi me dire de rester ?
- Nous ne sommes pas dans la même situation. Vous n êtes destinée qu à séjourner ici. Vous prêtez vos services un temps, et puis vous les prêtez ailleurs, et un autre, à votre place, prêtera les siens à son tour. Les alternances bonifient les terres... .. Moi, je suis destiné à finir ici.
- Dites que je n étais pas à ma place. Je n étais pas apte et ne faisais pas l affaire.
- Vous faisiez merveille, au contraire. Tout ce que vous touchiez réussissait. Aux accrocs entre les enfants, ou avec les parents, vous aviez des doigts de fée : vous recousiez tout en trois coups d aiguille.
- Mais. Vous êtes contre je reste.
- Pardon. Je suis contre que vous restiez contre vous.
- Et si c était contre moi que je partais ?
- C est vous qui avez mis la carte départ sur le tapis. Pas moi.
- Pas moi. Mes parents. Ce sont eux qui aimeraient que je me rapproche d eux.
- Mais c est vous qui me soumettez l alternative... ..Vous semblez vous disculper de votre départ comme d une lâcheté. Il ne faut pas penser de la sorte. Vous vous êtes acquittée de votre dette envers autrui suffisamment, il est juste, à présent, que vous vous acquittiez de celle envers vous.
-.. Et si la balance était dans un équilibre si fragile qu un souffle suffirait pour la faire pencher ?
- Désolé... .. Chacun a devant lui sa copie et compose à sa table. Il faut qu il l honore, seul... ... Je sèche d ailleurs moi-même bien trop devant la mienne, pour souffler quoi que ce soit de certain à quiconque. Ses yeux brillants semblèrent s agripper aux miens comme à une épave.
- Pour tout dire, un jeune homme me fait des avances.
- D autant plus : ai-je dit, en me levant.
Nous y voilà, me suis-je dit. C est l époque du brame. Vieux dix corps contre jeune dix-cors, pendant que la biche pait les mûriers... .. Est-ce que je m étais compromis par une attitude équivoque ? Il ne me semblait pas.
- Adieu, dit-elle dans un dernier défi.
- Adieu, ai-je dit, avec une chaleureuse poignée de main.
C est ainsi que mon institutrice a rompu avec la paroisse ses chastes fiançailles.
Samedi, 10 mai. Réflexions, tristes. Comme il se trompe, celui qui se croit auteur de ses paroles et de ses actes dans son petit théâtre. Quelle vocation est libre ? Mon père était syndicaliste, ma mère catholique. Le résultat d un tel parallèlogramme de forces ne fait-il pas géométriquement, de leur fils, un curé de cité ? .. .. Si dans la chaudière de l alambic, on mélange à la soupe, un syndicalisme qui décline et une religion qui périclite, est-ce que cela ne fait pas, comme produit de distillation, un curé de cité qui désespère ? Je ne suis qu un fruit de gènes et d époque, hélas.
Vendredi, 16 mai. Rien ne m agace plus que les enterrements.
A dépenser de ma vie pour des morts, j ai l impression de la gaspiller. Que suit l assistance, sinon un rien, même si elle croit que ce rien est encore quelque chose ? Combien d êtres humains, aux guerres et aux catastrophes, pourrissent à l endroit où ils meurent, et dans les postures les plus insolites, ou bien sont dévorés, et il n en reste rien, bref, n ont ni convoi, ni cimetière ? Qui se soucie des restes des hommes d autrefois, morts n importe où, n importe comment, excepté, à l occasion, les ethnologues, et pour les uniques besoin de leur science ? L assistance pense-t-elle que ces vieux morts sont plus morts que son mort à elle tout frais ? Quant aux pleurs qu elle verse sur le corps, qui ne conviendra, s il est honnête, qu il les verse sur lui ? S imaginant vivant à la place du mort qu il suit, dans cette boîte vissée, étouffant s il lui reste quelque souffle, trop faible pour soulever le couvercle vissé et la terre au-dessus de lui, s il lui reste quelques forces ? Emmuré pour l éternité sous trois mètres de terre compacte et gluante, habitée d arthropodes à mandibules et d annélides à suçoirs ? Promis à un proche et définitif oubli de la part de ses proches? Bref, s imaginant, sensible, tel qu il sera, insensible ? Lorsque l homme a exhalé son âme, qu est-il d autre, pourtant, que de la viande qui s avarie, à jeter à la hâte avant qu elle sente ? Laissez les morts enterrer les morts ! a dit Jésus.
2.
Vendredi, 23 mai. Nouvelle convocation de l Evêché, pour lundi.Ils se trompent, s ils croient qu ils me feront taire.
Lundi 2 juin. 18 h. De retour de l Evêché. Pendant tout mon retour, mon âme a chanté d allégresse à pleine voix. Une telle sérieuse menace vaut sérieuse reconnaissance. A son air junker, j ai tout de suite vu que le Vicaire Général portait son grand uniforme, avec ses galons sur l épaule, et le droit canon au côté. C était du sérieux. Il n a plus usé du subterfuge de chercher mon dossier, pour savoir à qui il avait affaire.
- Alors, l abbé, a-t-il dit en allant droit sur moi.. .. Avez-vous acquis un peu de modestie, depuis la dernière fois? Faites-vous maintenant, avec humilité, votre humble travail de curé ? Vous êtes-vous remis, comme un bon berger, à la tête de votre troupeau de brebis fidèles ? C est dès la première minute qu il fallait que je ne me laisse pas intimider, pour la suite le pli serait pris.
- Vous savez ce qui est écrit, Monseigneur. Si le berger parvient à retrouver la centième brebis perdue, il tirera plus de joie d elle que des 99 autres qui ne s étaient pas égarées.
- S il parvient, dit-il d une voix âpre, et en pointant son doigt vers moi, comme un pistolet. S il parvient. Et s il ne parvient pas ?.. .. Soyez franc, de toutes ces brebis perdues, en avez-vous ramené une seule au bercail ?
Comment dire l indicible ? Comment expliquer à ce comptable que je ne travaille pas pour un salaire ? Que, pour moi, le prosélytisme n est qu une rapacité ? Comme tous ceux qui ont un grade, le Vicaire Général est dans une logique d administration de masse, où seule compte la quantité, quand moi, le sans-grade, je suis dans une logique de relation de personne à personne, où seule compte la qualité. Mais comment faire comprendre cela à des ecclésiastiques qui ont des plans de carrière ? Il aurait fallu le convaincre auparavant de renoncer à sa dignité épiscopale et de reprendre une charge de simple curé.
- Qui ne dit rien, dit non, dit-il. La réponse vous répond... J en viens au casus belli qui arme tellement Monseigneur contre vous. Il se mit face à moi et planta ses yeux droit dans les miens.
- Faire ce que l on pense, comme on le pense, est une nécessité absolue, et personne, je pense, ne peut vous l interdire. Mais pourquoi éprouvez-vous le besoin d en rajouter ... ... Qu est-ce qui vous prend ? Pourquoi ces tollés d invectives subits contre votre hiérarchie, par ailleurs si tolérante? Quel bénéfice comptez-vous tirer à diffamer du haut d une chaire que vous lui devez, une Eglise qui vous abrite ? Fils dénaturé, à outrager une Sainte Mère, qui vous confie cette même église, d où contre elle, vous lancez vos anathèmes ? Quel sens cela a-t-il ?.. ..Serait-ce une réputation de prêcheur frondeur, que sur des scandales, vous voulez fonder ? Parce que je n imagine pas que vous le fassiez dans un but d apostolat. Vous savez bien que les mots ne sont que des bruits parasites, qui n offensent que les oreilles, et que les belles actions de qualité se font dans l ombre et le silence. Si je devais brandir mon drapeau et le défendre chèrement un jour, c était maintenant.
- Sauf, permettez, si on veut rendre aux mots, leur sens, ai-je dit en contenant ma voix. Qu est la parole sans l action ? Verbiages. Mais qu est l action sans la parole ? Chose non reconnue. Chose tue, c est chose niée... ..Celui qui combat en silence, et qui ne dit rien, ne dira-t-on pas qu il a honte de son combat, puisqu en se taisant, il laisse la parole à ceux-là mêmes qu il combat ? Aussi lâche est celui qui agit en ne soufflant mot, que celui qui parle en ne levant pas le petit doigt... .. L Eglise, Monseigneur, est-elle une pierre tombale, à laquelle on ne touche plus, et que l on fleurit une fois par an, en souvenir ? Est-elle une statue de pierre, à l éternel sourire pétrifié, à l attitude hiératique immuablement immobile, devant laquelle on n a plus que le droit d allumer un cierge, de s agenouiller et de prier ? Ou est-elle un être vivant, d âge en âge autre, de son enfance à son adolescence méconnaissable, de son adolescence à sa maturité dissemblable, se développant et s épanouissant, comme un corps vivant, de Concile de Nicée en Concile de Trente, de Concile de Trente en Concile de Vatican, se modifiant d autrefois à aujourd hui, si bien qu il n y a pas plus grande disparate entre ce qu elle est en époque moderne et ce qu elle était en son âge primitif ? Lui refuserez-vous de croître et de se développer encore ? Voulez-vous faire de cette vivante une morte, et de cette morte, une momie à jamais ?.. .. Si on l avait laissée entre les mains des papes simoniaques et népotiques, sanglants et débauchés, autocrates et fastueux, si, d entre les rangs des fidèles, ne s étaient pas levés, prêchant l insubordination à la tyrannie religieuse, de simples moines ou paroissiens, honnêtes et vertueux, des Wyclif, des Hus, des Luther, des Valdo, l Eglise se serait-elle réformée ? Contre les bulles et les excommunications fulminées par les papes contre eux, ces purs et ces saints n ont-ils pas riposté par leurs Thèses et leurs Sermons ? A la parole n ont-ils pas osé répondre par la parole ? N est-ce pas à cause de cela, qu ils ont été saints et martyrs ? Si l on ne se prive pas de l acte, comment peut-on se priver du mot ?
- Ainsi, c est ce que veut ce petit curé. Abattre une belle vieille Eglise de 15 siècles, qui s élève au-dessus du monde, comme une église de campagne au-dessus de son village. Détrôner un Saint-Père, Vicaire du Christ, Souverain Pontife, Amour et Dévotion de la Terre entière. Mais à supposer, mon pauvre curé, que votre voix aille plus loin que dans le fond de votre jardin, quel villageois accepterait de voir abattre son église de campagne, même si elle est vide ? Même si elles sont peu croyantes, quelles foules, troupeau en débandade, accepteraient que soit déposé leur Chef Spirituel, Pasteur Suprême, Evêque Universel, Successeur de Pierre, assis là-bas, en mitre et en crosse, qui les chapître et les bénit d un seul geste et d une seule parole, comme s ils n étaient qu un seul pénitent ? A supposer que votre voix dépasse les murs de votre jardin, l abbé. Mais qui vous entend ?.. ..Avec la multiplication humaine, ne voyez-vous pas que les époques ne sont plus les mêmes ?.. .. Les gens courent trop dans tous les sens, comme des troupeaux. Ils se déplacent trop de tous côtés, en masses. Nous ne sommes plus aux temps, où les quelques flâneurs qu il y avait, s arrêtaient aux gesticulations ou aux discours d un forcené? Seule aujourd hui attire l attention des masses, une masse de leur taille : d un parti un autre parti, d une philosophie une autre philosophie, d une religion une autre religion, ou d une masse un homme d une masse comparable à la sienne. Les individus anonymes, mon pauvre abbé, sont aujourd hui choses trop infimes. Les petites homélies acrimonieuses comme les vôtres, n attirent plus sur elles, à la rigueur, que la vigilance d un service d ordre, lequel avisera au plus tôt à faire taire le perturbateur... .. C est d ailleurs ce à quoi s emploie Monseigneur.
- Une voix seule qui ne dit les choses qu une fois, ne risque guère d être entendue, vous avez raison. Mais si elle le dit deux fois ? Dix ? Cent ? Mille? Cela ne fait-il pas comme autant de voix ? A la fin, faire rumeur? De rumeur, tumulte ? De tumulte, vacarme ? Je ne désespère pas d être entendu.
- Je ne parviendrai pas à vous faire taire ?
- Il faudra plutôt me mettre un bâillon sur la bouche.
- Vous êtes témoin que vous me forcez de recourir à la force. .. .. Monseigneur vous met en demeure, Monsieur l abbé. Si, à l avenir, vous ne vous limitez pas à prêcher des homélies, qui aient trait à l évangile du jour, et soient conformes à la doctrine de l église, Monseigneur prononcera l interdit contre vous, et vous ôtera votre cure. Vous savez qu il en a le pouvoir... .. Votre sort de prêtre de l Eglise catholique est entre vos mains. .. Dieu vous aide !
Il me tourna le dos, ce qui me fit tourner le dos à mon tour.
S ils croient qu ils interrompront mon flot, ils se trompent. De cette eau, je les désaltèrerai jusqu à plus soif. Mais je ne crois pas qu ils mettront leur menace à exécution. Jamais, ils n oseront couper de la vieille souche, un vert et dru rejet. Trop d exemples passés, qui leur furent si dommageables, le leur déconseilleront. Et s ils m interdisent, qu ils m interdisent. Je prêcherai dans les parcs, debout sur une caisse à savon.
3.
Vendredi, 6 juin. 21 h. J étais, à l heure des retours des travailleurs dans la cité, les yeux au sol, tout à une chose cherchée pour une homélie, lorsque je me suis aperçu que quelqu un marchait derrière moi. Je ralentis l allure pour le laisser me doubler. Au moment où il dépassait, il ralentit son pas, adopta le mien, si bien que nous fûmes de front.
- Pardonnez-moi si je vous interromps dans vos pensées, dit la voix, timidement. Je levai les yeux, et le reconnus sur le champ, tellement il m avait fait vive impression : c était mon bouffeur de curés.
J eus un tremblement de joie qu il eut fait ce pas vers moi.
- Ah, bonjour, dis-je en serrant sa main avec chaleur.
- Bonjour, dit-il, avec un sourire radieux, comme si j étais un ami très cher. .. .. Dites. Vous pouvez être fier de vous. Depuis votre visite, je ne dors plus tellement votre énigme me travaille.
- Mon énigme ? ai-je dit, en ouvrant de larges mains, pour montrer que je ne cachais rien.
- Votre énigme. Ce qui me travaille, c est que vous faites tout pour ne pas vous donner l air prêtre... .. Regardez-vous. Pas de croix. Pas de costume anthracite. Vous ne joignez pas les mains, vous ne levez pas les yeux au ciel, vous ne penchez pas la tête de côté, vous ne parlez pas en pinçant le nez. Et vous parleriez des heures durant, sans que Dieu montre seulement le bout de son nez.. .. On serait tout à fait justifié de penser que vous ne croyez pas en Dieu. Et pourtant, on est certain que pour vous n existe que lui ... .. Qu est-ce qui se passe ? Qu est-ce que vous avez derrière la tête ? Vous tairiez ainsi Dieu pendant 107 ans ?
- Qu est-ce que vous avez à m agiter le chiffon rouge devant les yeux ? Vous voulez que je vous donne de la corne ?.. Supposez que, répondant à vos voeux, un curé soit derrière vous à vous parler de Dieu sans arrêt, est-ce que vous vous retourneriez pour l écouter ?
- Par le diable, non. Je déguerpirais en quatrième vitesse.
- Il aurait donc plus de chance que vous vous retourniez et l écoutiez, s il ne soufflait mot.
Il me sauta dessus sur le champ.
Vous vous trahissez. Vous y pensez donc. Vous pensez à me convertir. Avouez.
- Vous aimeriez peut-être ?.. .. Navré de vous décevoir.
- N est-ce pas votre pratique à tous ? Tapis pendant des heures, immobiles, comme des chats, pendant que nous autres pauvres moineaux, sautillons avec insouciance, et tout d un coup, crac, d un bond, entre leurs crocs.
- Guetter des heures le païen, jusqu à ce qu il vous tombe tout rôti dans la bouche. Prendre la patience en patience. Rien que d y penser, ça m épuise d avance. J en serais incapable.
- Ah, si vous pouviez ne pas être curé. Plût à Dieu.
- Plût à Dieu. Comme vous y allez. .. .. Vous n êtes, d ailleurs, pas très cohérent dans vos propos : d un côté, vous me reprochez de n être pas assez prêtre, mais, de l autre, vous auriez peur que je le sois trop... ..Ne pouvez-vous pas plutôt accéder à votre souhait ? Vous sortir une fois pour toutes Dieu de la tête, et me voir comme un homme comme les autres ?
- Je vous mets au défi. D accord. Sautons le pas. .. .. Ca y est. C est fait. Vous êtes un homme comme moi. Vous êtes un pékin comme tout un chacun... .. Mais ne me reprochez pas mes questions de pékin. Dites donc, me dit-il. Célibataire par force. Comment pouvez-vous tenir votre voeu de chasteté ? Pauvre moitié gigotante, comment souffrez-vous d être amputé de l autre moitié ? Vous n avez pas pourtant l air veuf. .. .. A moins que vous ne contreveniez à vos voeux ?
- Au regret.
- Ni à découvert, ni en douce ?
- Désolé, ai-je dit, en ouvrant les mains.
- Ni ici, ni ailleurs ?
- Non plus.
- Ni par titulaire, ni par remplaçant ?
- Non, dis-je en éclant de rire.
- En union, ni charnelle, ni platonique ?
- Ni l une, ni l autre.
- Seul dans votre chair, comme sur une île déserte ?
- Je n ai aucun mérite. A mon âge, la chair se règle. A moins nourrir de chair la chair, la chair se fait moins chair. Ce n est pas plus compliqué que ça.
- .. .. Vous approvisionnez-vous au moins en sentiments dans votre famille?
- Non plus, ai-je dit, n en menant pas large.
-.. .. A moins que vous n étanchiez votre soif à la fraîche fontaine d un ami de jeunesse ?
- Non plus. Navré.
-.. .. Vous partagez, peut-être, de temps à autre, un petit goûter, avec un confrère, pendant une interclasse ?
- Pas davantage. En un mot comme en mille, vous m assurez que vous n avez d amitié ni d amour pour homme, ni femme, ni enfant, ni animal, ni chose ?
- Oui, dis-je, en écartant les bras.
- Vivre seul comme ça, c est inhumain. La solitude totale, c est l enfer.
- Qui vous a dit que j étais seul ?
- Vous venez de dire que vous ne fréquentez âme qui vive... .. De qui parlez-vous ?.. .. Ah, vous vous êtes trop avancé... .. Je vous somme de nommer l être en question.
- En quoi cela vous occupe ? Il s agit de moi, non de vous, ai-je dit, en faisant un pas en arrière, et en m en allant.
- Cela m occupe parce que cela vous occupe. Vous n êtes pas vous. Vous êtes prêtre, dit-il, me suivant et me retenant par ma manche.
- Ne faites pas semblant... .. Comme si vous ne vous en doutiez pas. - Je veux vous entendre dire son nom en toutes lettres !
- Pour que vous vous moquiez de moi, lorsque je l aurai dit ? .. ..Puisque vous savez de qui il s agit, pourquoi ne pas dire son nom vous-même, puisque je ne veux pas le dire et que vous désirez tellement l entendre ?
- Soit. J oserai dire à voix haute ce nom que vous n osez que taire... .. Ce ne serait pas Dieu, par hasard ?
- C est vous qui l avez dit, ai-je dit, rouge comme un coquelicot. Vous êtes témoin que je ne vous ai pas même mis sur le chemin. Vous vous y êtes amené vous-même.
D une humeur massacrante j ai voulu fuir et j ai doublé le pas. Mais lui m a rattrapé et m a agrippé par la manche, et m a tourné face à lui.
- Sérieusement, entre nous, vous croyez vraiment qu il existe ?
Je n ai répondu mot.
- .. .. Vous semblez craindre que je craigne que vous me prêchiez. Rassurez-vous. Je sais que vous redoutez de prêcher plus que moi !.. .. Ecoutez. Mettez-moi hors course. Imaginez que vous débattez avec vous-même: vous vous questionnez, et vous vous répondez. .. .. De vous à vous, sérieusement, vous croyez que Dieu existe ?
- De moi à moi ? Vous n interviendrez pas en tant que vous ?
- Je vous en donne ma parole. De vous à vous, vous croyez que Dieu existe?
- Oui; dis-je d une voix claire, les yeux droit devant moi, comme si je me parlais à moi-même.
- Ce oui est-il aussi net dans vos pensées que dans vos paroles ?
- Oui, fut ma nette réponse.
- C est un oui clair et transparent, sans ombre aucune ?
- Oui.
- Soit.. .. Allons plus loin. Quelle forme a ce Dieu pour vous ? On dit que c est un Pur Esprit. Pur Esprit, qu est-ce que ça veut dire ? Avez-vous seulement une notion de ce qu est un Pur Esprit ? Où que mon regard se tourne, dit-il, avec un geste qui englobait la terre et le ciel et nous-mêmes, des nébuleuses galactiques à notre atome composé d un noyau et d un nuage d électrons, il ne voit partout que matière, et d esprit, aucun, nulle part, sauf en un point minuscule, gros comme une tête d épingle : notre cervelle. Est-ce que ce n est pas un peu gros de café, que de faire de ce tout petit esprit, simple terminaison nerveuse, entre les mains humaines arme, outil, le principe général de l Univers ? Est-ce que ce n est pas un abus phénoménal que de faire d une de ces chétives idées que fabrique notre intelligence, d un de ces piteux êtres logiques que fabrique notre logique, le Créateur du Ciel et de la Terre ?
- .. .. Le Royaume de Dieu est en vous, est-il écrit .
Il me regarda, songeur.
- .. .. Pour vous, Dieu est en nous ?
- Oui.
- En chacun de nous ?
- Oui.
- Oui, mais si Dieu est en chacun de nous, de vous à moi, il est autre, puisque nous sommes autres.
- Et autre, de moi tel que je suis, à moi tel que j étais !.. .. Comment le Dieu du bébé rouge brique qui hurle dans son berceau et ne pense qu à têter, pourrait-il être le même que le Dieu du moine, qui étudie l Evangile et les Pères de l Eglise et prie et médite sur les fins dernières de l homme, s il veut être l intime de l un et de l autre ? Jésus lui-même a-t-il été le même tel qu il était à 8 ans, et tel qu il fut à 30 ? Il est écrit qu enfant, il croissait en sagesse, en taille et en grâce. A tout âge, nous avons, comme Jésus à lui-même, le Dieu propre à notre âge.
-.. .. Vous croyez vraiment en ce que vous avancez ?
- Oui.
- Alors, expliquez-moi alors une dernière énigme : pourquoi ne faites-vous pas part aux gens de vos certitudes? Je ne répondis mot. -.. .. Vous ne me vanterez pas la vie chrétienne d une seule parole ?.. ..Quel satané diable vous faites, dit-il en me saisissant le bras et en me secouant. Vous savez parfaitement que si vous me poussiez si peu que ce soit par les épaules, rien que par réflexe, je me repousserais en arrière avec violence... .. Vous êtes un démon. Vous savez fort bien que n est pas né l homme qui me piègera, mais que, par contre, je suis homme à m enferrer moi-même en premier.. .. Dire que j essuie de moi des fleuves de sermons, quand je n en aurais pas souffert une goutte de vous.
Brusquement, il vint à moi, me serra étroitement de ses bras, tout vieux qu il était, comme un fils retrouve son père, me tourna le dos, et disparut.
Rentré au presbytère, j ai longuement rendu grâce à Dieu d avoir fait la nature humaine si innocente, qu elle épargne au prêtre de se prostituer pour sa paroisse.
4.
Samedi, 7 juin. Nouveau bonheur. O bonheur.
- Vous permettez à une aventurière de s aventurer par vos contrées, me dit une femme, qui de ses pas pointus avait traversé la rue vers moi.
Elle me rappelait quelqu un. Je l ai décoiffée, relâché ses vêtements, déboutonné son chemisier, et avec le personnage, toute la pièce m est revenue : c était la mère de mon singe hurleur. A sa vue, je pâlis, je rougis, mon coeur battit à grands coups, mon front se couvrit de sueur, un nom se pressa sur mes lèvres. Elle avait les paupières rouges et gonflées comme de pus, les yeux roses et noyés de larmes comme d inflammation, le visage plaqué de nappes rouges comme de scarlatine, mais un sourire radieux, par-dessus tout cela, m engagea à ne tenir aucun compte de tous ces signes cliniques.
- Le bébé ? ai-je dit.
- Le miracle persiste. Il ne crie plus, dit-elle avec précipitation.. .. Mais le malheur, à présent, c est que c est avec son père qu il hurle, et que c est avec moi que hurle le père... ..Il est arrivé quelque chose que le faux père n avait pas prévu : le fils ne supporte pas le vrai, et le vrai ne supporte pas que le fils ne le supporte pas... ..De fureur, le père veut forcer le destin et habituer de force le petit à lui, mais le petit hurle et se débat tellement comme un beau diable, que le père, mettant les pouces, finit par reposer le fils dans son berceau. Alors, c est sur la mère que le père passe le relais des hurlements du fils. Il me hurle et me crache après, comme si j étais une moins que rien. Vous n avez pas idée de ce que j endure. A cette évocation, son visage s effondra, mais, se détournant, et se maîtrisant, elle le recomposa, et me sourit à travers ses larmes.
- Vous ne pourriez pas bercer le père aussi ? C était si inattendu, que j éclatai de rire.
- Remarquez, lui ai-je dit. Il ne vous cracherait ni ne vous hurlerait après, s il n était pas près de vous. Il vous est revenu. Tenez-en compte.
- Sauf qu il n est pas revenu pour moi, il est revenu contre vous. C est sa fureur de ne pas venir à bout de ce qu un prêtre menait à bien si facilement qui le fait s accrocher. C est l âpre jalousie qui le retient, et non aucun tendre sentiment.
- Mon Dieu. Quel attachement ne grandit pas. Laissez donc le sien pousser! La boutonneuse jalousie n est de l amour que l âge ingrat. Laissez-le croître et se développer. Vous verrez qu avec les années, cette ingrate jalousie fera le plus joli amour qui se puisse. Sa tête oscilla d un balancement dubitatif, ses lèvres se rebroussèrent en une moue sceptique.
- Si je lui suggérais de se faire prêtre ?
Rouge comme un coq, je mentirais si je n avouais pas que j eus un gloussement de poule. Elle ne songeait pas à me quitter. Comme je sentais que je commençais à prendre plaisir à sa compagnie, je prétextai une affaire urgente à régler. Elle me pria de ne pas garder trop mauvais souvenir des tâches ingrates accomplies chez elle.
- C est d avoir été de quelque utilité que je suis heureux.
Pour couper court, sans lui toucher la main, je reculai de deux pas, et saluai en levant le bras. Mais dès que j eus le dos tourné, distillant la scène dans l alambic de mon coeur, je savourai longuement une goutte de joie pure.
Dimanche, 15 juin. Cette messe de 11 heures. Lorsque je vois les fidèles arborer complet et toilettes de dimanche, comme s ils allaient une visite à un supérieur hiérarchique, plier le genou comme s ils se grattaient l oreille, dévisager l assistance comme s ils feuilletaient de leur journal les pages régionales, filer en douce à la bénédiction, comme des gamins qui se défilent des rangs de leur classe, j enrage contre moi. Que leur offrir le service divin est leur rendre mauvais service. Ces gens-là ne sont-ils ceux-là qui s habillent éternellement des mêmes habits de chez le même faiseur ? Se font coiffer et permanenter de la même coupe et du même chignon par la même coiffeuse, au même salon de coiffure ? Tiennent les mêmes conversations convenues ? Emettent les mêmes opinions toutes faites ? Suivront toute leur vie les mêmes ornières et les mêmes chemins battus ? Cette messe de 11 heures n est-elle pour de telles gens, routine suprême, et bénédiction divine pour toutes les autres routines de leur vie ? Ne sont-ils pas les mêmes qui auraient cru à Jupiter, père des dieux et des hommes, s ils avaient vécu à l époque romaine, et crié au scandale si on avait voulu les convertir au christianisme, comme ils crient aujourd hui au scandale lorsque, chrétiens, on veut les convertir au socialisme ? Le meilleur office à leur rendre, est-ce que ce ne serait pas de leur ôter cet office-là, afin de leur ôter tous les autres, qui s enchaînent à lui comme la dizaine d Ave au Notre Père ? Si j étais saint, est-ce que je n aurais pas ce courage-là ? N était que, plus lâche que saint, je redoute de causer du scandale. Ce qui fait que, le dimanche, à la messe de 11 heures, ma belle et sainte rage finit en queue de poisson, c est à dire en vulgaire mauvaise humeur. Il est vrai que je réserve mon courage à d autres combats.
5.
Dimanche, 22 juin. 13 h. Mon coeur est une coupe débordante. Mon coeur est une fontaine jaillissante. Jour après jour, comme la taupe aveugle, je creusais mes sombres galeries dans l obscurité de la terre, ramassant, la terre sous moi et la rejetant derrière moi, sans arrêt, et la nuit succédait tellement à la nuit, que le jour était devenu ma nuit, et voilà que, sur une simple brassée de terre, semblable à toutes les autres, je débouche au jour, et l éblouissante lumière m inonde et m aveugle. Jour de gloire.
J allais, pour la messe de 6 heures, de la sacristie vers l autel, quand j aperçus, barrant le fond de l église d une barrière noire, un rang de personnes, que je n avais pas accoutumé de voir. Je levai les yeux, et j eus l immense stupeur de voir debout, en ligne, l une à côté de l autre, mais distantes, ces mêmes brebis perdues, à la recherche desquelles j avais été, et que je désespérais de voir jamais revenir au bercail. S étaient-elles donné le mot ?
Je fus si interdit de les voir que, cloué sur place, je les considérai et les fixai des yeux un par un, et eux, de leurs yeux, fixaient les miens avec détermination : il y avait là le mari de la femme aux assiettes, le chômeur, la mère de mon singe hurleur, le jeune homme aux maths, le bouffeur de curés, et sept autres, que je ne reconnus que de visage. Tout ce long temps que je les regardai, mon visage ne bougea pas plus que la pierre, mais mon coeur vacillait et chavirait dans ma poitrine, comme un homme ivre. Serrant à toute force mon coeur dans mon poing pour qu il soit sage et ne me trahisse pas, je suis allé à l autel, ai dit la messe, et rendu grâces à Dieu.
Qui avait converti l autre ? Les aurais-je convertis, s ils ne m avaient convertis en premier ? Si j étais resté impie en eux, ne seraient-ils pas, eux, restés impies en Dieu ? Sans l oppression d aucune parole, le coeur aimant seul, j étais allé vers eux, et eux, en retour étaient allés vers Dieu, le coeur aimant seul, sans l oppression d aucune parole ! A présent, enliés les uns dans les autres, comme briques vivantes, nous bâtissons la Nouvelle Eglise. Au moment de la bénédiction, j ai levé une main toute particulière vers ma Barre du Fond, ma Squelettique Eglise, et, eux, suivant ma main, se sont signés après moi.
Revenu à la sacristie, serrant ce cher trésor de leur retour au bercail tout contre mon coeur, je me suis enfui droit vers l appartement curial, comme un voleur.
Mardi, 8 juillet. Au fond du gouffre où mon coeur est tombé, je gémis vers toi, Seigneur. A l instant même. A l instant même. L évêque m interdit, et m ôte la cure.
Note. Lorsque le 8 juillet, l abbé Ulrich V. prit connaissance de l interdit qui le frappait, il quitta le presbytère le jour même. Il alla loger en ville et vécut d intérim. Début septembre de la même année, il fut hospitalisé aux Hospices Civils, où il vécut encore quatre jours.
Homélie XVIII
Sur l interruption volontaire de grossesse.
On vous a dit, mes frères, que celle qui interrompt volontairement une grossesse, commet un crime. Et moi, je vous dis que celui qui a dit cela, n a pas été assez sévère. Interrompre une grossesse avant 12 semaines est un crime certes, mais refuser une grossesse, qui chaque mois s offre comme une bénédiction, est un crime multiplié. Immoler une possibilité de grossesse, n est-ce pas immoler la grossesse elle-même ? Qu un être humain, de sexe féminin, et nubile, spolie chaque mois son ovule de sa fécondation est un crime d autant plus grave, que chaque mois il se perpètre. N est-ce pas proprement du crime en série ? Jugez le nombre de crimes, durant sa vie, que commet une vieille fille qui n est jamais mère. Le droit à la vie, vous a-t-on dit, n est pas une question d idéologie, ni un droit religieux. C est un droit de l homme, et même le plus fondamental d entre eux. Une civilisation qui refuserait les êtres sans défense, mériterait le nom de barbare. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XIX
Où est le Royaume de Dieu ?
Certains d entre vous, mes frères, demandent : Y a-t-il un Paradis là-haut ? Un Enfer, en bas ? Un Purgatoire, je ne sais pas, quelque part, au milieu ? Si le Royaume de Dieu, mes frères, a été situé dans le ciel, ce ne peut être que par image, car l on voit bien que dans le ciel, il n y a que le ciel. Et si l Enfer a été situé sous terre, ce ne peut être aussi que par image, car l on sait que, sous terre, il n y a qu un noyau de nickel et de fer en fusion, couvert d une couche de silice et de magnésie incandescente, sur lequel flotte une couche de plaques durcies. Si le Purgatoire a été situé dans l entre deux, cela ne peut être aussi que par image, car l on voit bien que dans les nuages, il n y a que des nuages. Certains d entre vous se demandent quand aura lieu le Jugement Dernier, s il y aura un Jugement Dernier, où Dieu jugerait, en dernier ressort, les âmes des vivants et des morts. Qui sait si Dieu a importé chez lui notre Code Pénal, qui, pour chaque infraction, détermine la sanction applicable? N est-ce pas de la dernière fatuité de la part des humains, de croire que Dieu a délocalisé leur justice républicaine dans son Royaume divin ? Est-ce Dieu qui a fait l homme à son image, ou l homme, Dieu, à la sienne ? Ne voyez-vous d ailleurs pas, que sur toutes ces questions, Paradis, Enfer, Purgatoire, Jugement dernier, l Eglise moderne, embarrassée, est étrangement silencieuse ? Lorsqu on met nos modernes Docteurs de la Loi au pied du mur, tournant la difficulté et faisant la pirouette, ne répondent-ils pas que le Paradis et l Enfer, c est la présence ou l absence de Dieu, chevauchant ainsi un très vieux cheval de bataille laïc ? L existence même d un au-delà où règnerait Dieu, n est-elle pas cette vérité indémontrable qu on appelle axiome, qui est évident pour qui l admet, et fausse, pour qui ne l admet pas ? D axiomes en effet ne peut-on disputer à l infini, sans que personne, dans un camp comme dans l autre, jamais ne taille l autre en pièces ? Pourquoi tabler sur des certitudes incertaines ? Espérer en un Dieu au-delà, n est-ce pas désespérer de Lui ici-bas ? Quelle est la seule chose certaine, dont aucun homme ne peut douter, sauf à douter de tout ? De lui-même, en propre. Pourquoi sortir d un soi si certain, vers un au-delà si incertain ? N abritons-nous pas en nous, une âme ? Ne sommes-nous pas des Temples de Dieu vivants ? Aussi, consacrons nos Temples vivants au culte de Dieu, et aimons-le, et, sans aller le chercher au diable vauvert, adorons-le en nous, et en nous seuls. Pour l extérieur ? Eh bien, pour l extérieur, aimons notre prochain. Ainsi, nous aurons au-dehors de nous, le travail, et au-dedans de nous, la récompense. Interrogé par les Pharisiens sur le moment où arriverait le royaume de Dieu, il leur répondit : La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer, et on ne saurait dire : le voici, le voilà ! Car, sachez-le, le Royaume de Dieu est en vous ! Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XX
Comment devenir pauvre à peu de frais.
Vous dites : Vous me demandez de devenir pauvre. Je ne vais tout de même pas descendre tout ce que j ai sur le trottoir, le vendre à bas prix, et le donner aux pauvres. Ce déshabillage sur la voie publique a quelque chose d indécent. Et moi, je vous réponds : Pour être un vrai pauvre, point n est besoin de gagner ses galons de pauvre, il suffit de ne pas gagner ses galons de riche. Cessez, mes frères, de vouloir dépasser ceux qui, dans la course des places, sont devant vous, laissez ceux qui sont juste derrière vous vous dépasser à leur tour, et le peloton du tout loin derrière doucement vous rejoindre, et vous serez juste à la place qu il faut, sans vous mettre autrement dans l embarras. Ne pas chercher à s enrichir, c est gagner une honnête pauvreté. Et n être pas riche parmi ceux qui ne le sont pas, c est être entre compagnons et amis. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXI
Les Nouveaux Docteurs de la Loi.
Paraphrase de Matthieu Chap. 23 vers. 29
Nouveaux Docteurs de la Loi ! Que la perfection de la vie de Jésus ne vous donne pas prétexte à déclarer sacrilège celui qui, dans les temps modernes, ambitionne de faire ce qu il a fait dans les temps anciens. Ne soyez pas sacrilèges, ne dites pas : Faute de faire ce qu il a fait, qui est impossible, contentez-vous, mettant un genou en terre, de l adorer ! Malheur à vous, Nouveaux Docteurs de la Loi, qui bâtissez le sépulcre du Christ, et décorez les tombeaux des saints, tout en disant : Si nous avions vécu du temps de nos Pères, nous ne nous serions pas joints à eux, pour verser le sang du Christ et des saints. Vous témoignez contre vous-mêmes et comblez la mesure de vos pères, puisque si eux ont tué et assassiné le Christ et les saints, et vous, vous leur avez construit un sépulcre et fait décorer leurs tombeaux ! Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXII
La Perfection.
Posons-nous la question, mes frères : la perfection est-elle possible ? Dans l art de la peinture, y a-t-il une seule toile dont vous diriez : c est la perfection parfaite, c est le chef d oeuvre absolu ? Non, bien sûr. Vous diriez, au mieux : la belle troupe de ses qualités est telle qu elle emporte mon amour, sans que je prête seulement attention à la laide patrouille de ses défauts. Un peintre recherche-t-il la perfection ? Certainement non, car qui cherche la perfection pour la perfection, trouve son inverse, qui est la médiocrité. Un peintre n approche de la perfection, que si, poursuivant un autre dessein, il essaie de faire le mieux qu il peut par-dessus le marché. La sainteté est comparable à la peinture. Qui veut faire l ange fait la bête. N approche de la sainteté que celui qui, poursuivant un autre dessein, une autre charité, essaie, dans la foulée, de vivre le mieux qu il peut. Comme l art, la sainteté est approximative. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXIII
Où trouver Dieu ?
Certains cherchent Dieu à l autre bout de la terre, dans les pagodes courbes, parmi les tuniques safran et les moulins à prière ; Certains cherchent Dieu parmi les montagnes abruptes ou les vallées encaissées, dans les monastères muets et les cellules nues, en robe blanche, scapulaire et capuchon noirs ; Certains le cherchent dans les cryptes et les chapelles secrètes, au sein de cérémonies occultes et de rites secrets ; Certains le cherchent dans le verset crypté d un livre ésotérique ; ou dans le trésor d une île perdue à découvrir ; ou dans une énigme posée par un monstre. Mais Dieu est-il quelqu un qui joue à cache-cache, ou aux devinettes, ou à colin-maillard, ou au portrait ? Et si Dieu est toujours ailleurs que là où l on est, pourquoi pour les gens de là-bas, ne serait-il pas ailleurs aussi, c est à dire ici ? Mais si Dieu n est pas ailleurs, et s il est ici, où est-il ? Est-il au bout de la rue, dans l église paroissiale ? Mais s il est dans l église paroissiale, il ne serait pas dans la boulangerie à côté ? Est-il alors dans la maison d en face ? Mais s il est dans la maison d en face, il ne serait pas dans votre maison à vous ? Mais s il est dans votre maison à vous, où est-il ? Dans la chambre d en haut ? Ou dans votre chambre à vous ? Et s il est dans votre chambre à vous, où est-il ? Dans le placard ? Sur l armoire? Ou sous le lit ? Pour trouver Dieu, mes frères, il n est pas besoin de faire un pas dehors ni dedans, ni de plier le genou, ni de lever les yeux au ciel ! Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est là dans le secret, et ton Père qui est dans le secret te le rendra ! Car le Royaume de Dieu n est ni ici, ni là, il est en toi, a dit le Christ. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.
Homélie XXIV
L âme sans Dieu.
Comme un homme qui, à table, a fait bombance, mais ventre plein et estomac comble jusqu à la gorge, va et vient dans sa cuisine, cherchant encore quelque chose à manger, inassouvi, insatisfait ; Comme une jeune femme qui se réjouit toute la semaine de passer son samedi en ville, fraîche coiffée, permanentée, visage fardé et ongles vernis, s habille avec recherche et fait longuement toilette, et puis sort, et puis rentre le soir désappointée et les chaussures poudrées de poussière, désenchantée, insatisfaite ; Comme un homme qui, jamais content de l aujourd hui qu il vit, vit du lendemain, et le lendemain devenu aujourd hui, en est mécontent à son tour, et, ainsi, de rêve de lendemain en réveil d aujourd hui, et de réveil d aujourd hui en rêve de lendemain, vit dans une perpétuelle illusion chaque fois déçue, insatisfait éternellement ; Comme une femme, qui, entreprenant de séduire un homme, déploie toute la roue de ses charmes et l éventail de ses séductions, et elle parvient au-delà de ses fins, et l homme à ses pieds soupire et se meurt d amour, mais elle, froide et de pierre soudain, détourne les yeux et cherche une nouvelle victime, à jamais inquiète et sans repos, insatisfaite; Comme un homme et une femme, qui vivent dans un Palais Enchanté, servis avec abondance par ces quatre bonnes Fées, qui ont pour nom Santé, Famille, Richesse, Célébrité, et pourtant, tournant les yeux de tous les côtés, cherchent eux-mêmes ils ne savent quoi, comblés et pourtant insatisfaits ; Ainsi, toujours inquiète et désespérée, toujours malheureuse et insatisfaite, est l âme sans Dieu. Au nom du Père du Fils, du Saint-Esprit, Ainsi soit-il.