La revanche de la vieille fille
un - deux - trois - quatre - cinq
1.
La maison des Navarre. Le salon. Entre Navarre, en pantalon élimé, trop court, avec bosses aux genoux, chemise délavée et rapiécée, portant un plateau de petit déjeuner, avec cigarettes et journal, et de Serres, en bleu de travail usagé, portant une boîte à outils et un évier double bac avec paillasse en inox.
Navarre.- Non ! Monsieur de Serres ! A la place d’honneur! A ma place ! (il décharge de Serres de sa boîte à outils, le place à table) Je veux que vous soyez ici comme si vous étiez moi. ..(il le sert) .. Que votre appétit daigne faire bonne figure et bon accueil à ces humbles hôtes ! Navarre sort, entrant dans son bureau, dont il ferme la porte.
De Serres.- (à part) .. Un Directeur, comme ce Navarre, que dans son empyrée, nous imaginons, nous autres petits, adonné aux plus nobles pensées, voué aux plus nobles activités, ne sommes-nous pas fondés, si l’occasion s’en offre, d’étudier cette sorte de singe de près? Je veux, par observation et expérimentation, faire une étude complète de l’animal et de son comportement, dans son milieu. Voilà pourquoi j’ai accepté de travailler chez lui ! De Serres va, vient dans le salon, inspectant tout de près. Entre Mme Navarre, qui, à la vue de de Serres, s’écarte.
De Serres.- (à part) Ah.La femelle du mâle dominant s’offre d’elle-même au champ d’observation. (Il retourne s’attabler à son petit déjeuner)
Mme Navarre.- (à part) Encore lui ! Cette fois, au salon ! Quelle est encore ici ma place ? .. .. Plus je sers mon mari avec dévouement, plus il me traite en servante. En quoi ai-je démérité? Quel être, plus que moi, lui a obéi ? A plus fait taire sa voix pour n’écouter que la sienne ? Comme une servante muette ne l’a plus servi en silence ? Voilà qu’achevant toutes ces avanies, me repoussant de ma place et la donnant à un de ses ouvriers, il me chasse de chez moi .. .. Je ne veux pas croire que mon dévouement ne sera pas, en fin de compte, dans notre lutte conjugale, le dernier vainqueur. Ce serait trop injuste. (elle s’avance et s’approche de de Serres) Bonjour.
De Serres.- (sans lever la tête, la bouche pleine) ‘ jour !
Mme Navarre.- Je vous demande pardon.Vous auriez vu mon mari?
De Serres. - (à part) La femme d’officier me prend pour son ordonnance. (haut, fort, vers la porte du bureau de Navarre) Je vous demande pardon. Vous auriez vu mon mari ?
La voix de Navarre.- Qu’est-ce qu’elle me veut encore ?
De Serres.- (à Mme Navarre d’une voix normale) Qu’est-ce qu’elle me veut encore ?
Mme Navarre.- Vous voulez bien lui dire que j’aimerais lui parler?
De Serres.- (haut, fort,vers la porte du bureau de Navarre) Vous voulez bien lui dire que j’aimerais lui parler ?
La voix de Navarre.- Dites-lui que j’arrive.
De Serres.- (à Mme Navarre d’une voix normale) Dites-lui que j’arrive. Entre Navarre. De Serres, la bouche pleine, en se pliant à demi, fait mine de se lever.
Navarre.- (à de Serres, lui faisant signe de se rasseoir) Vous êtes chez vous, Monsieur de Serres. Nous sommes chez nous après vous. Honorez-nous. (De Serres se rasseoit)
Mme Navarre.- (entraînant Navarre de côté, et lui montrant son pantalon) Tu n’as pas honte ? Tu as vu le pantalon que tu t’es mis ?
Navarre.- (tirant son pantalon de chaque côté, comme une femme fait d’une jupe, hilare) Tu préfèrerais mon troisième plus vieux ? Dont la braguette cassée bâille à se décrocher la mâchoire ? Ou mon deuxième, si élimé qu’on voit ma vieille chair rose au travers ? Ou mon pantalon de mariage, autrefois gris tourterelle, aujourd’hui jaune citron? Qu’est-ce que tu aimes de moi, ma chérie ? Mon faux-semblant ou ma vérité ? Vêtant l’usagé d’usagé, est-ce que je ne suis pas tout à fait véridique? Tel dedans, tel dehors. Mêmes plis, mêmes poches dessus que dessous. Ne te plains pas, je te prie, de ce que je sois honnête... .. Qu’est ce que tu veux ?
Mme Navarre.- Sur une affaire privée, ne pouvons-nous parler en privé ?
De Serres.- (à part) Ca se fait-y de faire des apartés, en présence d’un hôte tel qu’il avait dit que j’étais?(reculant avec bruit sa chaise, il pousse son plateau au bout de la table, prend le journal, et en tournant le dos aux Navarre, lit)
Navarre.- (à part à Mme Navarre) Tu vois comme tu le blesses ? Pourquoi lui faire un mystère de tout ? Depuis qu’il est chez nous, crois-tu qu’un seul d’entre nous l’un de nous a encore un secret pour lui ? (haut) De quoi s’agit-il ? (bas) Parle haut.
Mme Navarre.- (bas) D’Emeline !
Navarre.- (haut) D’Emeline ? (bas) Parle haut. (haut) Eh bien, quoi ?
Mme Navarre. - (bas) Tu lui as parlé ?
Navarre.- (haut) Non. Je ne lui ai pas parlé.
Mme Navarre.- (bas) Emeline est amoureuse folle d’un accordéoniste, sèche ses cours, rentre, comme cette nuit, à 5 heures du matin, et tu ne lui diras rien ?
Navarre.- Dans l’état de folie où elle est, ne faudrait-il pas être encore plus fou qu’elle, pour la chapitrer ? Dans un brasier brûlant, comme le sien, à quoi servirait un pauvre seau de raisons ? A faire craquer le feu, crépiter et jeter des étincelles, tout au plus. Il n’y a qu’un moyen d’éteindre un incendie comme le sien, c’est qu’elle l’éteigne elle-même ... .. Et si tu veux m’en croire, elle ne tardera pas à s’y employer. Qu’est-ce qui définit le mieux une personne, sinon son goût ? Plus le goût est sûr, plus le coût est sûr, lui aussi. N’avons-nous pas été, plus souvent qu’à notre tour, admiratifs du goût sûr et coûteux d’Emeline ? De sa faiblesse pour les maisons anciennes, les jardins anglais ? Pour les meubles d’époque, les tableaux de maître ? Pour les tissus de qualité, les robes de haute couture ? Les grandes réceptions, les voyages lointains ? Combien de temps crois-tu qu’un amour solitaire, pauvre, nu, désarmé, tiendra contre la troupe nombreuse de goûts si riches, si bien vêtus, si bien armés?.. .. Tu te plains qu’elle sèche ses cours ? Il est temps que je t’étrangle de tes idées reçues. Pourquoi crois-tu qu’elle s’est inscrite à la faculté de Médecine ? Pour faire des études ? Ou pour être parmi ceux qui en font ? Quelle redoublante de première année, plus qu’elle, je te prie, a noble public plus zélé, noble cour plus empressée, beau cortège plus déclaré tant de brillants internes que de professeurs émérites ? Ne dirait-on pas qu’après tous ces examens et concours qu’ils ont si brillamment réussis, il leur reste le concours suprême : celui de notre cancre ?.. .. Et moi, je te dis qu’elle sait déjà l’âge auquel elle se mariera, avec qui, dans quelle robe de quel couturier, quel solitaire de quels carats ornera son doigt, qui elle invitera pour son lunch et qui pour son repas et dans quel grand restaurant, dans quel quartier et quelle maison pour finir elle habitera. Je donnerai ma tête à couper qu’elle a la partition entière dans la tête, de la première note à la dernière, et qu’il n’y a plus qu’à attendre qu’elle veuille bien se mettre au piano . .. Ce ne sont pas les frasques de la plus jeune qui me tracassent, figure-toi, ce sont plutôt celles que ne fait pas l’aînée. Cette trop sage rivière, au cours trop tranquille, me préoccupe cent fois plus.
De Serres.- (n’arrivant plus à lire, agacé) Dans le carrefour de ma tête, leur mots qui m’entrent par l’oreille, heurtent de plein front les mots qui m’entrent par l’oeil. J’entends ce que je lis, je lis ce que j’entends. Ca me fait dans la tête un carambolage sans nom. Crénom !.. .. (Il met tout sur son plateau, et cigarette en bouche, va s’asseoir sur une chaise à l’autre bout du salon, pose le plateau sur les genoux )
Navarre.- (se précipitant vers de Serres) Monsieur de Serres. Ces apartés sont d’une goujaterie rare. Sachez une chose : nous n’avons pour vous aucun secret. Nous ne parlions que de nos filles.
De Serres.- Je n’ai rien dit.
Navarre.- Vous nous avez fait la leçon sans la faire. Vous n’avez, silencieusement, que changé de place. J’espère que certaine, que je ne nommerai pas, fera leçon de votre leçon. (à Mme Navarre, haut) .. .. Parce que Monsieur de Serres est muet, tu le crois aveugle? Qu’il n’a pas vu que Prisca est faite comme un gymnaste?.. .(pris par la question, bas) Tu ne peux savoir comme cela me pique au vif que cette chose à plaire, qu’est en principe ma fille, ne plaise à aucun garçon. Ca me pique encore plus que si c’était moi... .. Aussi, ai-je décidé que cette vieille chose neuve ne resterait pas à s’empoussiérer sur mes étagères. Vendanges tardives, soit ! Mais c’est la dernière limite. Il est temps de donner du sécateur. Il y va de l’honneur d’un père de ne pas laisser sa fille sans mari.. .. Je crois avoir trouvé un prétendant éventuel : Maître Cox, notre avocat. Nous l’avons invité deux trois fois.
Mme Navarre .- Mais Maître Cox laisse Prisca parfaitement indifférente.
Navarre.- Qu’est-ce que tu en sais ? Qui sait quoi que ce soit de Prisca ? Qui sait où Prisca porte réellement ses yeux, quand elle ne les porte nulle part ? Quand elle détourne ses yeux, qui sait où traînent ses oreilles ? Sais-tu à quoi ou à qui elle pense, quand elle ne pense à rien ? A supposer même qu’elle n’éprouve rien pour Maître Cox, ni Maître Cox pour elle, que savons-nous, lorsqu’ils seront en présence l’un de l’autre, si Maître Cox ne se laissera pas aller à vérifier du coin de l’oeil, si Prisca porte un oeil sur lui ? Qui sait si, dépité de ne trouver en elle aucune inclination pour lui, il ne désirera pas en susciter une ? .. ..Si l’intrigue conduit à un dénouement heureux, n’aurai-je pas servi à quelque chose ? Si elle tourne court, en quoi aurai-je nui ?.. .. Nous saurons d’ailleurs rapidement ce qu’il en est. J’ai invité Maître Cox à dîner chez nous ce soir.
De Serres.- (plus qu’agacé, se levant soudain, fort) Monsieur Navarre ! Je m’en vais faire ce pourquoi vous m’avez commandé. Je m’en vais poser cet évier.
Navarre.- (se précipitant, suppliant) Monsieur de Serres ! Ne nous punissez pas avec cette rigueur. Accordez-vous encore un peu de bon temps.
De Serres.- Je serai de béton. Je ne me laisserai attaquer par la mèche d’aucune pitié.
Navarre. - Monsieur de Serres. S’il vous plaît.
De Serres.- Ma décision est irrévocable. De Serres sort, avec sa boîte à outils et son évier.
Navarre.- (furieux, allant droit sur Mme Navarre) Voilà de tes effets. En suant sang et eau, je me subordonne à ce subalterne. De cette facture salée, tu ne peux pas payer ton écot ? Ne pas désobliger de Serres, alors que je m’abaisse à nous le concilier ?
Mme Navarre.- .. ..Que vas-tu t’échiner à besogner dans la malhonnêteté, Jean-Baptiste ?
Navarre.- Pardon? Je ne fais que me rembourser de la Ville, ce que la Ville me doit. Toutes ces réunions le soir, hors des heures, à quoi l’adjoint nous oblige, et qui ne me sont pas payées, je m’en rembourse par le travail, que, pendant ses heures, de Serres me fait. Je transfère mon travail dans le sien? C’est équité et justice.
Mme Navarre.- Est-ce que tu te rends compte que ce Monsieur de Serres a barre sur nous ? Et moi, je te dis qu’il n’a pas fini de tirer des chèques sur nous... .. Si tu cèdes devant ce Monsieur de Serres, crains le pire.
Navarre.- S’il te plaît. N’avance pas ta morale d’innocente pour t’épargner de t’humilier un peu. De Serres est pour nous économie et gain, comme est gain tout ce à quoi je me voue. A qui va tout ceci? A toi et à nos filles... .. A toi la gloire de dépenser, bien sûr, à moi la bassesse de gagner. A dépenser, comme on a le geste large et généreux, à gagner comme on a le geste petit et étroit. La dépense est honnête, mais quel gain n’est pas honteux. Je regrette, celui qui dépense avec libéralité, ne doit pas renier celui qui, avaricieusement, a gagné. Tu as eu toujours les mains propres et nettes dans un ménage à l’abri, l’argent immanquablement dans le tiroir du bureau. J’entends désormais que tu ailles au charbon. Si tu me respectes, j’exige qu’à partir de maintenant, tu respectes aussi de Serres. Je m’humilie assez devant lui, pour que tu ne m’humilies pas en plus, en l’humiliant. Je ne te demande rien de ce que je ne me demande à moi. Sort Mme Navarre , froissée, puis Navarre en colère, qui rentre dans son bureau.
2.
La cuisine. Table où un petit déjeuner est prêt. Prisca, coiffée à la diable, habillée à l’emporte-pièce, fait la vaisselle.Entre Emeline, ensommeillée, en déshabillé qui va à Prisca, et l’embrasse..
Prisca.- Mon Emeline !
Emeline.- (l’embrassant) Chère Prisca ! Que bonté et disgrâce reposent de beauté et cruauté ! Après bataille amoureuse acharnée, beauté cruelle, nuit brûlante, jalousie horrible, tes sens éteints, ton apaisante laideur, ta paix reposante sont d’un réconfort sans égal. Quel doux abri que tes bras vigoureux, ma Prisca !
Prisca.- Oublie cette nuit, mon Emeline, ne pense pas à aujourd’hui, savoure ton matin ! (Elle assied Emeline à la table et la sert) Entre Mme Navarre, les joues humides de larmes.
Prisca.- (allant vivement à Mme Navarre, et essuyant ses joues) Maman ! Sèche cette pluie affreuse ! Taris la source de tes yeux ! Maman !
Mme Navarre.- Ah, mes filles ! La femme la plus modeste n’a-t-elle pas un chez elle, où elle est maîtresse ? Votre père a ôté à la maîtresse de sa maison, sa place, et l’a donnée à quelqu’un qui n’y avait pas sa place. Ce Monsieur de Serres n’use avec moi que d’insolence.
Emeline.- Si, devant le subordonné, on fait le subordonné, Maman, il ne faut pas s’étonner que le subordonné fasse le supérieur. Celui qui, avec un impoli, est poli, n’est pas poli, il manque de bon sens.
Mme Navarre.- Votre père m’a sommé d’avoir pour Monsieur de Serres des égards. Quelle autre ressource ai-je que d’obéir ?
Emeline.- Tel qui pleure, tient l’autre de sa poigne de fer. Tu sais très bien te défendre contre papa, quand tu veux.
Mme Navarre.- C’est ce que tu crois, ma pauvre Emeline. Entre Navarre, qui voit sa femme pleurant.
Navarre.- Je suppose que la patronne se plaint d’avoir été jetée aux lions ?.. .. Ecoutez. La seule chose que je demande à votre mère, c’est de prêter à ce de Serres qui nous rénove notre maison, un petit peu de considération... Traiter un humble d’égal à égal ? Vous n’y pensez pas. Je suis issue de noble famille ... .. En quel siècle se croit-elle? Ne voit-elle pas qu’aujourd’hui, le pot au feu est général? Et, à la réflexion, n’est-ce pas justice ? Que croit-elle qu’elle a de plus qu’un de Serres, à part le daim de son manteau et le chevreau de ses escarpins ? Parce que son esprit est orné de quelques fanfreluches littéraires, alors que celui de de Serres va tout nu les fesses à l’air, croit-elle qu’elle vaut plus que lui ? Si l’on met en balance sur un plateau, son bagage à elle, littéraire, artistique, futile et laid si l’on pense à l’art et aux lettres modernes, et malfaisant en ceci qu’il se croit la précellence même, et sur l’autre plateau, le riche savoir technique de de Serres, pratique et utile, qui pousse à l’action positive, et modeste en plus, de quel côté croyez-vous que penchera la balance ? Tu as nécessité de lui et de ses pareils toute ta vie, mais, toi, en quoi lui sers-tu une seconde ? .. .. Compare, je te prie, l’activité d’un de Serres, à tes activités à toi ou, plutôt, à tes inactivités, dis-moi lequel des deux mérite des égards ?.. .. Emeline !.. Dis quelque chose.. .. Emeline ! Je te parle.
Emeline.- Je ne prends pas parti, papa.
Navarre.- Je sais que tu penses comme moi.
Emeline.- Vous m’avez connue tous les deux, en tant que vous vous êtes unis. Permets que, désunis, je ne vous connaisse pas.
Mme Navarre.- (à Navarre) Ainsi, je ne suis plus à côté de toi, que celle qui vient après Monsieur de Serres. Que je sois ici, ou non, ou ailleurs, c’est donc pour toi la même chose ! .. .. Si je suis ici, comme si je n’y suis plus, ne vaut-il pas mieux que je sois ailleurs ? Sort Mme Navarre, froissée.
Prisca.- (alarmée) Maman ! (elle sort à sa suite) Emeline fait un pas pour suivre Prisca.
Navarre.- (à Emeline) Laisse les tresser leurs pleurs ensemble. Emeline !.. .. Emeline, il faut que je te parle... (Emeline fait la grimace) Sois sans crainte. L’huissier ne veut pas faire des sommations, il ne veut faire qu’un simple état des lieux... ..(Emeline s’approche de Navarre).. .. Dieu sait, Emeline, si t’est largement ouverte, dans un beau quartier, une boutique sélecte d’articles de premier choix où tu n’aurais qu’à puiser. Or tu sembles t’acharner à t’approvisionner dans Dieu sait quel bric à brac de fin fond de cité, des pacotilles on ne peut plus ordinaires.
Emeline.- .. .. Je souffre trop pour n’être pas à la veille de la guérison. Je sais combien cette nécessaire amputation sera mutilation cruelle, combien longtemps la plaie me fera souffrir, et affreusement le moignon se rappeler à moi. Mais je sais aussi que je ne veux pas souffrir à longueur de vie d’un mal cruel dont je serais à jamais la chose pantelante.
Navarre.- (allant à elle) Plus un mot ! Chez toi, la tête a toujours été le chef du corps. Jamais elle n’a accepté bien longtemps qu’il se soustraie à son autorité. Celui qui parle de son indépendance ne peut qu’il ne veuille et ne puisse à la fin l’acquérir. (il l’accompagne jusqu’à la porte) Emeline sort. Entre Prisca, chiffon et balai à la main, pleurant.
Navarre.- (à Prisca) Allons bon ! Quelle méchante tempête cause un tel dégât des eaux ?
Prisca.- Méchante tempête, tu l’as dit. Maman est partie.
Navarre.- Partie ? Comment partie ? Qu’est-ce qu’elle a dit ?
Prisca.- Elle est partie : c’est ce qu’elle a dit.
Navarre.- Sinon elle, du moins ce qu’elle a emporté a-t-il fait son commentaire ? Qu’est-ce qu’elle a emporté? Un sac ? Une valise ?
Prisca.- Son sac à main.
Navarre.- Rien de plus ?
Prisca.- Rien de plus.
Navarre.- Qu’un beau ciel bleu et riant soleil remplace ces nuages noirs et cette pluie incessante, Prisca ! Ta mère n’ira pas plus loin que le centre ville.. .. Elle a, dans son sac, un antiseptique miracle contre les blessures d’amour-propre : son porte-monnaie. Quand elle torture son porte-monnaie, elle souffre déjà moins. Ce soir, son porte-monnaie sera exsangue et sans vie, mais sa santé, elle, sera tout à fait remise. Elle aura acheté, en plus, des babioles, qui me mettront en rage, ce qui achèvera tout à fait sa convalescence. .. Sèche tes larmes ! Je parie qu’à cette heure, elle est déjà en plein convalescence... (montrant le chiffon à poussière et le balai) D’après ce que je vois, ta compagnie républicaine de sécurité va nettoyer ma zone?
Prisca.- Il le faut.
Navarre.- Passe à tabac tout ce que tu voudras, ma fille, mais veuille ne pas toucher même du bout de l’ongle à un seul cheveu de mes papiers. Ils sont sous ma haute protection.
Prisca.- Je ferai attention. Je te le promets. Sortent Prisca, puis Navarre.
3.
Dans le salon. Entre Emeline, en déshabillé, pressée.
Emeline.- (appelant) Prisca !.. Prisca ! Sort Prisca du bureau de Navarre, chiffon à poussière en main.
Emeline.- (montrant la fenêtre) C’est Ludovic. .. (l’entraînant vers la porte) Sois ma soeur portière.Va lui dire que mon culte n’est pas ouvert aux fidèles ce matin.
Prisca.- Epargne-moi cela. Econduire un amoureux malheureux me met à la torture.
Emeline.- (agacée) Que vas-tu compatir avec quelqu’un qui ne t’est rien ? Tu ne vas pas pleurer sur tous les chiens abandonnés de la terre.
Prisca.- Veuille que je ne pleure pas. Epargne-moi cela. On sonne. Elles ne bougent pas. Entre Navarre.
Navarre.- (à Emeline) Ce Ludovic de Montréjean qui te cherche, est-ce que ce ne serait pas ce fameux Ludovic de Montréjean, qui est sorti major au concours d’internat ?
Emeline.- (souriant) C’est lui.
Navarre.- Remarquée par quelqu’un d’aussi remarquable ! Tous mes compliments !.. .. Dis-moi ! Ton Ludovic de Montréjean est-il habilité à faire des ordonnances et remplir des feuilles de maladie pour des particuliers ?
Emeline.- Il ne fait que ça.
Navarre.- Crois-tu qu’il accepterait de me rédiger une ordonnance, me prescrivant des médicaments, pansements, antiseptiques d’usage courant pour notre pharmacie familiale, et remplir la feuille de maladie attenante ?
Emeline.- Tu l’honorerais ! Il ne rêve que d’une chose, c’est faire ta connaissance !..(rappelant Navarre) .. Papa. Ne le blesse pas. Ne lui paie pas le prix de la consultation.
Navarre.- Pour qui me prends-tu ? Je lui proposerai de le payer, il refusera. J’insisterai, il insistera de son côté. Je le mettrai finalement dans un tel embarras, que ce sera un effet de mon infinie générosité de ne pas payer.
Emeline.- (riant) Ainsi, tout est bien. Sortent Navarre, Emeline, Prisca. Le salon. Emeline, retenant de la main Prisca. Entre Navarre, feuille de maladie et ordonnance à la main à reculons, devant Ludovic, habillé d’une manière convenue..
Navarre.- (à Ludovic) Docte docteur ! Vous êtes dans nos sociétés démocratiques, les derniers hommes de qualité, ..(il fait le geste de palper de ses doigts) et de quantité. (s’inclinant) Quel honneur ne m’a pas fait, en me traitant d’égal à égal, un tel homme d’honneur, qui touche tant d’honoraires !
Ludovic.- (riant, à Emeline) Je craignais du père d’Emeline un front hautain, des yeux absents, une bouche distante, et je découvre un homme de plain-pied, liant, plein d’humour. Votre père me ravit, Emeline. .. .. (à Navarre) Enchanté d’avoir fait votre connaissance.
Navarre.- Et moi, honoré de vous. .. Votre nez délicat préfère, je suppose, (montrant Emeline) humer le parfum délicat de la rose, à la puanteur fétide de ma marguerite. Ludovic rit, Navarre sort. Prisca veut sortir, mais Emeline la retient par la manche.
Ludovic.- Puisse le bel accueil du père être de bon augure pour l’accueil de la fille.
Emeline.- Vous savez, mon père et moi nous avons des entrées séparées. Personne ne m’a jamais introduit personne, je me le suis toujours introduit moi-même.
Ludovic.- A ce que je vois donc, le père ne m’est pas propice... .. Le ciel a la mine basse, grise et sombre et le front nuageux.
Emeline.- C’est vrai. Je suis de mauvaise humeur. .. .. Peut-être auriez-vous aimé que je tire sur le fond de ma scène, une toile de fond postiche, avec un beau ciel bleu peint ?
Ludovic.- Non. Non. Je prends le temps comme il vient. Je me prends même à aimer son mauvais temps, tellement j’aime la région. C’est pour moi un honneur, au contraire, de vous trouver en votre naturel... .. Aurai-je le plaisir de vous conduire à la Fac, belle Emeline ?
Emeline.- Pas aujourd’hui. Je suis en froid avec les études. ..Vous savez ce que je vais faire : fermer soigneusement mes volets, allumer ma lumière, me coucher, me border, et me raconter des histoires. .. Voulez-vous être assez gentil pour demander à Véronique Graulhat de me passer ses cours ?
Ludovic.- Je n’y manquerai pas... ..(Emeline cache de sa main un bâillement) .. .. Puis-je espérer vous revoir bientôt ?
Emeline.- Ludovic. Le passé et le présent ne sont-ils pas déjà assez débités en tronçons ? Ne pouvez-vous laisser à l’avenir au moins les arbres sur pied ? Laissons aux rencontres leur improvisation.
Ludovic.- Voilà ce que j’aime en vous. Chaque frais présent est pour vous un perpétuel impromptu. A chaque fois nouvelle, je trouve nouvelle Emeline .. .. (Emeline lui faisant un salut, il recule) Emeline jamais ne me lassant, je ne lasserai pas Emeline. Ludovic sort.
Prisca.- .. .. Aimer, être aimée, et en même temps, laisser vous aimer quelqu’un d’autre que vous n’aimez pas, Emeline, n’est-ce pas d’une cruauté inhumaine ? En raison de cet amour que tu portes au premier et qui ne peut que te rendre sensible, ne peux-tu pas être assez sensible pour décourager le second, et ne pas le laisser espérer en vain?
Emeline.- Ma pauvre Prisca ! Qu’est-ce que tu connais de l’amour? .. ..Et si celui qui attend se plaît à attendre ? Si cela rentre dans sa délectation amoureuse de se ronger les sangs ? Il y a des tortueux ainsi faits qu’ils estiment le prix d’une faveur à la longueur de temps qu’ils ont dû l’attendre. Ludovic place son attente en espérant qu’un jour, il touchera des dividendes amoureux. Pourquoi, le priverai-je de son espoir ? Et moi, en me privant de l’en priver, pourquoi me priverais-je d’une poire pour ma soif ?.. .. (faisant une révérence ironique à Prisca) Soigner tout en ne guérissant pas, tel est l’art de la médecine, Mademoiselle l’infirmière. Sort Emeline, puis Prisca. Un couloir. De Serres, les mains dans les poches, regarde partout. Entre Navarre.
Navarre.- Merveilleux artisans ! Qui savez souder deux tubes de cuivre nettoyés à la laine d’acier, les chauffant au chalumeau et présentant la baguette de soudure aux tubes rougis, aussi bien que faire un mortier homogène, mélangeant les bonnes parts de sable, de ciment et de chaux, et les incorporant, dans leur cratère aménagé, à l’eau soigneusement. Vous êtes nos derniers artistes... Votre amateur fervent peut-il vous être utile en quelque chose ?
De Serres.- (à part) Quel âne. Non, mais, quel âne. (haut, méchant) Il est neuf heures, quoi. C’est l’heure de la pause.
Navarre.- Faites. Bien sûr. Vous êtes chez vous. (Il va pour sortir)
De Serres.- (haut, allant pour sortir de son côté, toujours les mains dans les poches) Qu’est-ce que je voulais dire ?
Navarre.- (revenant vivement) Veuillez. Dites.
De Serres.-Non. Vous refuserez.
Navarre.- Vous me froissez, Monsieur de Serres. Ne vous ai-je pas donné des acomptes de ma bonne foi et de mon dévouement ?
De Serres.- L’expérience m’a appris qu’à un supérieur, il ne faut pas se montrer trop nu, et dire trop ce qu’on pense.
Navarre.- Sauf à moi, Monsieur de Serres. Je ne me reconnais pas dans votre portrait. Je ne suis pas homme à vous refuser quoique ce soit.
De Serres.- (méchant) En étant d’astreinte les dimanches d’élections, je me suis constitué un petit magot de jours de congé. Quand vous m’avez demandé de venir chez vous, j’avais justement l’intention de tirer une unité de ma petite épargne et de la dépenser aujourd’hui... ..N’en parlons plus.
Navarre.- Je vais vous prouver que je suis pas celui que vous craignez.Je vous paie votre jour de congé son prix. Un dimanche compte double. Je double la mise. Taux = 2. Je vous offre deux jours de congé pour un.
De Serres.- (méchant) Aujourd’hui, en plus, je travaille chez vous.
Navarre.- Double ennui ! Double charge ! Double privation ! Je vous ai fait dépenser votre jour chez moi. Je vous donne raison. Vous avez doublement perdu. Il est juste que je vous dédommage 4 fois. Je vous dois 4 jours. Vous les avez.. .. Quand désirez-vous les prendre ? Demain ? (De Serres ne répond pas) Suis-je sot ! Vous préférez les rattacher à un samedi dimanche, pour avoir un train continu de six jours de suite de congé. Lundi, cela vous va ?
De Serres.- C’est vous, le chef.
Navarre.- C’est moi, le chef. Je le décide. Vous les avez. Absentez-vous lundi. Vous serez dans votre droit... .. Comme vous devez mal me juger, Monsieur de Serres. Je fatigue votre temps de repos par le travail d’écouter mes bavardages. Sort Navarre.
De Serres.- (à part, hilare) Compressibilité. Flexibilité. A la pointe. Il sort, hilare, les mains dans les poches, regardant partout.
4.
Dans la cuisine. Navarre, dans la même tenue usagée, un béret poussiéreux sur la tête, assis à une petite table poussée contre le mur, tape à deux doigts sur une vieille machine à écrire, pendant que Prisca repasse sur la table de cuisine.
Navarre.- .. A propos, Mademoiselle la cuisinière ! Nous avons un invité ce soir, Maître Cox, mon avocat. .. .. Quelque chose va t’amuser. Au lieu de l’habituel fanfaron qui se pavane et fait la roue, à la visite que je lui ai faite lundi dernier, j’ai vu Maître Cox piquer du nez, rougir de la face comme un collégien, et d’une voix étouffée me confier, sous le sceau du secret, que sauf à me froisser, il osait avoir un faible pour la fille aînée d’un de ses clients. A sa figure cramoisie et à ses yeux par-dessous, j’ai deviné qu’il s’agissait de toi .. .. Mon Dieu, j’ai pris la nouvelle comme n’importe quelle nouvelle .. .. Pour ne pas t’embarrasser, je lui ai fait promettre que ce soir, il ne t’importunerait ni de regards, ni de paroles, et ne s’adresserait à toi qu’avec la politesse la plus conventionnelle... ..Ceci dit, mon Dieu, pourquoi pas ? C’est un parti comme un autre. Prisca.- (les larmes lui venant aux yeux) Je m’attarde trop chez vous, pour que tu souhaites que je m’en aille ?
Navarre.- Ah, n’inverse pas les rôles, je t’en prie ! Crois-tu que nous voulions garder notre fille pour fille de service ad perpetuum? Ta mère s’accommode de ton aide que trop... .. J’ai le coeur attristé, Prisca, qu’un trésor aussi précieux que toi, n’ait été apprécié jusqu’à présent par aucun garçon. Cela me mortifie tu ne peux savoir combien.
Prisca.- (pleurant) Tristesse et mortification que tu peux t’épargner, parce qu’elles ne sont pas miennes.
Navarre.- Elles sont miennes doublement, pour toi et pour moi. Je t’avouerais que la confidence de Maître Cox m’a un peu consolé. J’ai apprécié qu’il t’apprécie. Je confesse que j’ai eu pour toi de la reconnaissance pour lui. .. .. Prisca ! Tu ne veux pas fonder une famille ?
Prisca.- (les larmes aux yeux) Qu’irais-je en fonder, quand j’en ai déjà une ? Qui m’a donné le goût exclusif de votre goût ? Vous êtes tels qu’hors de vous, il n’y a rien qui ne soit déjà en vous. Ce qui est rare, parmi les gens rares, est chez vous courant. Qu’irais-je chercher ailleurs ?
Navarre.- Dieu sait que tu es une beau réceptacle de belles qualités, Prisca, mais tu as, malheureusement, un défaut, qui comme un fruit pourri les gâte toute la corbeille : en tout, tu te contentes d’un rien. Ta seule ambition, c’est de ne pas en avoir... ..Infirmière de 2ième classe ! Tu ne brigues qu’une chose, c’est de le rester. S’il n’avait tenu qu’à moi, je t’aurais depuis longtemps menée au concours d’infirmière-chef, pistolet dans les reins. Mais que peut faire un père, dans sa profession, sinon de laisser libre sa fille ?.. ..Par contre, ce que je ne supporte pas, c’est que, dans le service matrimonial, tu restes une perpétuelle sursitaire. Moi vivant, aucune de mes deux filles ne restera sur le carreau. Ni l’une ni l’autre n’iront grossir le troupeau des laissées pour compte. Il se trouve que quelqu’un s’offre pour te faire passer de 2ième classe de célibataire au grade de femme mariée. Est-ce un abus de pouvoir paternel, de te demander d’examiner au moins sa candidature ?.. .. Enfin, Prisca ! Il faut être réaliste. Tu fais la grimace, comme si un vaste marché s’offrait à toi. Je ne veux pas t’offenser, mais sur ton marché à toi, c’est plutôt la pénurie. Pour ton bien, je te prie de ne pas faire mauvais visage à celui qui se présente.. .. (Prisca pleure) Pleure, ma fille. La pluie fait la terre plus souple et plus meuble. (au bout d’un moment agacé) S’il te plaît, prends deux pinces à linge et suspends-toi à sécher. Je ne supporte plus toute cette humidité. Prisca s’essuie les yeux et se mouche. Navarre tape à deux doigts sur sa machine. On sonne. Au moment où Prisca, posant son fer, allait pour ouvrir, surgit de Serres, tout ému, qui laisse la porte ouverte et montre du doigt quelqu’un derrière lui.
De Serres.- ..M’sieur Navarre. Il y a là une espèce de hobereau, qui m’a enjoint comme à son ordonnance, de vous l’annoncer comme un messager de Maître Cox. Je vous avoue que la façon qu’il a eue de me traiter en serf ne m’a pas trop plu.
Navarre.- Nous allons lui décapiter ses grands airs, Monsieur de Serres, pour lui apprendre que nous vivons en démocratie. Voulez-vous bien introduire le ci-devant parmi notre populace de casseroles ?
De Serres.- (par la porte) Psst ! (il indique du pouce la cuisine) Entre Henri Willingen.
Henri.- (s’arrêtant sur le seuil, et découvrant qu’on l’introduit dans la cuisine) Mille pardons. Je force votre privé. Daignez accepter mes plus humbles excuses. (Il va pour sortir)
Navarre.- (rappelant Henri) Hep hep hep ! L’office est ouvert au public. Je tiens cuisine ouverte. Henri se retourne, se dirige avec précaution entre les tables, les chaises, les casseroles le panier à linge, découvre la tenue négligée de Navarre.
Henri.- Deux mille pardons. Je vous surprends dans votre négligé. Veuillez accepter mes regrets les plus sincères. (Il va pour sortir)
Navarre.- (rappelant Henri) Hep hep hep ! C’est ma tenue d’intérieur. Je suis en tenue domestique.
Henri.- (se retournant et revenant) Si votre tenue s’invite telle quelle sans que vous ayez le haut-le corps, il serait mal venu de ma part de m’en offusquer. .. ..Monsieur ! Avant que ma parole ne se mette en route, elle aimerait s’assurer qu’elle se trouve dans la bonne direction. .. ..Suis-je en présence de Monsieur Jean-Baptiste Navarre, dont Maître Cox s’honore et s’honoraire d’être l’avocat ?
Navarre.- Vous l’êtes. Je suis lui.
Henri.- Permettez-moi de me présenter : (s’inclinant) Henri Willingen, Alsacien.
Navarre.- Alsacien ?
Henri.- Alsacien !
Navarre.- Pourquoi Alsacien ?
Henri.- Parce que je ne suis pas Breton.
Navarre.- Pardonnez-moi ce propos hors de propos, peut-être un peu démodé, voire inconvenant : vous n’êtes pas Français ?
Henri.- Pourquoi ? Vous pas ?
Navarre.- Si ! Si ! Enfin ! Je crois. Si ! Si ! Il me semble bien qu’il y a indiqué sur ma carte d’identité : nationalité française.
Henri.- Pourquoi ? Vous ne vous sentez pas Français ?
Navarre.- Si ! Si ! Quoiqu’avec cette Europe. Enfin, si, peut-être un peu, par la langue du moins, quoiqu’elle ait bien dégénéré. Si ! Tout de même assez. A tout prendre, si, quand même.
Henri.- Si nous sommes Français tous les deux, pourquoi le dire ? Je précise ce qui nous distingue et qui me situe.
Navarre.- Vous savez, moi, je ne m’épuise pas à viser longuement ce que je vais dire, pour ne tirer que le mot juste. Je tire par rafales. Je balaie à mitraille. L’essentiel, pour moi, est de me faire comprendre. Alors, vous savez, pour moi, les mots.Celui-ci ou celui-là.
Henri.- (s’inclinant) Ma personne vous ayant été présentée, permettez à cette personne de vous présenter ses civilités.
Navarre.- (à part) Qui est-ce qui a pu m’édifier une bâtisse pareille, avec un pareil foisonnement baroque d’ornements ? Pendant ce temps, Henri s’est tourné vers Prisca, attendant que Navarre la lui présente.
Navarre.- (s’en apercevant) Ma fille aînée, Prisca !
Henri.- (à part) Prisca ! Pristi, la belle pièce ! Le beau cheptel, tudieu! Par Artémis, la belle venaison ! .. .. Dommage que cette Prisca ne soit pas un Prisco ! Mes inhibitions inhibées, ma timidité intimidée, et le père, sans méfiance, j’aurais pu aller droit sur elle et lui déclarer tout cru ma flamme.. .. Hélas ! Cette Prisco est une Prisca ! Il va falloir feindre que cette fille ne m’attire pas plus que si elle était un garçon. .. (haut, à Prisca) Laissez-moi, mademoiselle, en passant devant votre autel, plier un genou, et faire un rapide signe de croix. (à part) J’ai annoncé ma couleur. A elle d’enchérir, si le jeu lui dit.
Navarre.- (à part) Ne dirait-on pas que ce libertin pointe sur le gibier de ma fille, le fusil à lunette de son regard libidineux ? Henri s’est tourné vers de Serres, attendant que Navarre le lui présente.
Navarre.- (s’en apercevant) Ah... .. Ce Monsieur est Monsieur de Serres. Monsieur de Serres et moi, sommes tous deux employés de la Municipalité. Mais là s’arrête notre égalité. Monsieur de Serres me domine superbement dans toutes les éminentes branches des éminents corps du bâtiment. Dans tous ces domaines dominants, il me domine sans conteste.
De Serres.-(rectifiant) Mais Monsieur Navarre me domine dans le domaine dominant de la place et du salaire. Lui est Directeur des Jardins et des Cimetières, moi, technicien d’entretien.
Navarre.- Monsieur de Serres sait bien que je n’en suis pas plus fier pour autant.
De Serres.- Monsieur Navarre sait bien que si peu fier qu’il soit, il n’en occupe pas moins sa place, et n’en touche pas moins son salaire.
Henri.- (à Navarre) Votre accointance est familiale ?
De Serres.- Pas du tout ! Monsieur Navarre n’a avec moi que des rapports de supérieur à subordonné.Comme Directeur à la Ville, Monsieur Navarre m’affecte à son domicile en tant que technicien d’entretien.
Navarre.- Vous n’êtes pas très juste avec moi, Monsieur de Serres. Je vous affecte chez moi peut-être, mais vous oubliez quelque chose, c’est que j’ai pour vous beaucoup d’affection.(à Henri) Je vous prie de bien vouloir traiter Monsieur de Serres comme quelqu’un de ma famille.
Henri.- (tournant le dos résolument à de Serres, sans le saluer, à part) Curieuse maison. Le domestique parle au maître en maître, et le maître parle au domestique en domestique.
Navarre.- Vous ne saluez pas Monsieur de Serres ?
Henri.- Ne venez-vous pas de dire qu’il n’est pas de vos parents ? Je n’ai pas pour habitude, en entrant dans une boutique, de serrer la main à tout le personnel. Ils ne seraient pas les derniers à penser que ce serait de la dernière incongruité. .. Je ne viens pas non plus demander à Monsieur le technicien d’entretien, de changer le joint de robinet de ma cuisine. L’entregent veut qu’on ignore ceux dont on n’a aucune raison de faire connaissance.
Navarre.- (à part) Qui est-ce qui m’a bistourné un fil de fer tordu pareil ? (haut) Passons. Au fait.
Henri.- J’y viens... ..D’ordre de Maître Cox, j’ai le regret, Monsieur, de vous faire part, qu’à son regret, l’aspect oedémateux et sanguinolent de son nez lui interdit d’honorer votre invitation à dîner ce soir... .. Comme je suis le fauteur des troubles dont son nez souffre, je me suis offert comme son petit télégraphiste. Assuré qu’il était de ma franchise, il a accepté mon offre d’explication. Je suis donc mandaté par lui pour vous exposer les faits.
Navarre.- Je vous demande pardon. Est-ce que ça sera long ?
Henri.- Ca ne sera pas court.
Navarre.- Je n’ai pas trop de temps. Vous ne pouvez pas prendre une traverse ?
Henri.- Pardonnez-moi, mais je ne pourrai vous faire grâce d’aucun tour ni détour. Il vous faudra suivre la route dans son entier déroulement. Je veux que vous jugiez dans leur nuance, de l’innocence et de la culpabilité de chacun...(prenant son élan) Il y a 6 semaines..
Navarre.- 6 semaines !
Henri.- Un commentaire ?
Navarre.- Non. Non. Par Dieu ! 6 semaines, c’est assez, je m’en voudrais de les allonger... .. Le ciel veuille que vous ne dérouliez pas votre récit en temps réel.
Henri.- (piqué) Vous aurez droit au récit classique, c’est à dire au texte intégral. Je ne me priverai pas, même, si besoin est, d’ajouter, à l’imitation des chers professeurs, de copieuses notes en bas de page.
Navarre.- Ne prenez donc pas la mouche à tout propos. Ne dirait-on que chaque mot comporte à l’abdomen un aiguillon qui vous pique ?.. .. Editez-moi votre pavé puisqu’’il faut en passer par là.
Henri.- Il y a six semaines.. ..(il observe Navarre un temps) c’était un samedi, avenue Roosevelt. Payant mes gages à la nécessité, je faisais mes courses pour le dimanche, lorsqu’en ce jour férié, je croise sur le trottoir, mon supérieur hiérarchique, Monsieur de Comminges, mon directeur de recherches... .. Par un honteux réflexe, je tire les coins de mes lèvres vers les oreilles en un sourire obséquieux, pendant que mes lèvres bredouillent un cauteleux : Bonjour, Monsieur le Directeur. Mal m’en prit de mon indigne flagornerie ! Ses yeux posés droit sur les miens, mais étrangement absents, Monsieur de Comminges est passé à côté de moi, sans plus faire attention à moi que si j’étais un panneau stop.
Navarre.- (haussant les épaules) Et alors ?
Henri.- Comment et alors ? Je m’étais déjà honteusement humilié par mon sourire et mon bonjour, Monsieur le Directeur courtisans, il a fallu qu’en plus Monsieur de Comminges m’humilie à son tour, en ne me rendant ni mon sourire ni mon bonjour, et vous dites et alors ?
Navarre.- Bon. Il n’y a pas de quoi en faire une affaire.
De Serres.- Dites. Comment croyez-vous que sont faits les supérieurs ?
Henri.- (à de Serres) Mon agence de presse ne fournit pas l’information pour être commenté par un petit journal de province.(à Navarre) Il se trouve que Monsieur de Comminges est mon directeur de recherches. Je pends à lui comme un fruit à son arbre. Sans fruits, pas d’arbre. Sans chercheurs, pas de directeur de recherches. Pour se percher où il est perché et pour y rester perché, il faut qu’il me sente bien sous ses pieds. Monsieur de Comminges me connaît comme le loup blanc.
Navarre.- Mais .. .. C’est votre supérieur !
Henri.- Il ne m’est supérieur que de son bureau, qui est à un étage plus haut que le mien... .. Mais de lui à moi, qu’a-t-il de plus que moi ? Croyez-vous que son cerveau comprenne plus de neurones, ou ses neurones plus de synapses, ou que ses synapses se communiquent plus d’informations que les miens ? A écouter ses interventions lors de nos colloques, je pencherais pour que non. A-t-il six doigts à chaque main ? Deux nez ? Quatre oreilles ? Je lui suis même, du point de vue des mensurations, qui, dans les disciplines scientifiques, sont la clé de toute évaluation, ostensiblement supérieur : mon pied chausse du 44, le sien du 42 fillette, et je fais 1 m 80, et lui, en montant sur ses pieds, 1 m 54, avec peine. En fait, pour nommer les choses par leur nom : c’est un nabot.
Navarre.- Mais... Mais...Mais.
Henri.- Quoi mais..mais..mais ?
Navarre.- Son petit 42 fillette peut flanquer un grand coup de pied au derrière de votre 1 m 80 et vous jeter à la porte.
Henri.- Pas du tout. Son pied ne peut rien. Mon derrière est protégé par une convention collective.
Navarre.- Vous devriez avoir plus de bon sens, Monsieur Willingen. Je suis un supérieur, je sais ce dont je parle. Si X subordonnés n’ont qu’un supérieur, un supérieur a X subordonnés. Reconnaissez qu’il est cent fois plus malcommode à un supérieur de saluer chacun de ses 100 subordonnés, qu’à chacun de ces 100 subordonnés de saluer son unique supérieur.
Henri.- Qu’est-ce que j’y peux ? Qui lui a imposé de s’imposer ? Qu’il soit sur une échelle à repeindre le plafond, ou à même le sol à cirer le plancher, un homme est un homme. Un supérieur doit à chacun de ses subordonnés le même salut que chacun de ses subordonnés lui doit à lui. Est-ce de ma faute s’il doit serrer tant de louches ? C’est lui qui l’a choisi.
Navarre.- Dans la vie, il faut glisser mon ami. S’il fallait monter sur ses grands chevaux pour tout ou rien, on ne mettrait jamais pied à terre. .. ..Pensons par devers nous, de nos supérieurs pis que pendre, et passons notre chemin. Au premier coin, l’oubli aura effacé l’incident de nos tablettes.
Henri.- Eh bien, moi, je n’ai pas passé mon chemin.
Navarre.- Vous vous compliquez bien la vie... . Allez. Avancez.
Henri.- J’avance.. .. Sur le moment, à parler franchement, mes yeux n’en crurent pas les siens. J’ai trouvé irréel qu’un supérieur ait des façons aussi inférieures. Doutant de ce que j’avais vu, et ne voulant pas commettre d’erreur judiciaire, en attendant de vérifier le fait, j’ai suspendu mon jugement au bénéfice du doute. ..Du même pas que j’allais, j’ai fait demi-tour, l’ai dépassé, refait demi-tour, refait front, et, une deuxième fois, replongeant, j’ai refait mon plat.
Navarre.- Et alors ?
Henri.- Expérience, hélas, couronnée de succès. Mes soupçons ont été confirmés... .. Ses yeux vides ont glissé sur moi, comme si j’étais un panneau publicitaire, et ont poursuivi leur chemin devant eux comme si de rien n’était, et lui, derrière eux, avec.
Navarre.- Qu’alliez-vous supposer ? Il fallait vous y attendre.
Henri.- Eh bien moi, je ne l’attendais pas et je ne l’ai pas accepté... Mon sang ne fit qu’un tour. M’éperonnant, me cravachant, je bondis. En 4 coups de mes 4 fers, je me retrouve nez à nez avec lui! “Monsieur ! Je suis Henri Willingen, un de vos chercheurs. A moins d’être votre jumeau ou votre sosie, vous êtes Monsieur de Comminges, mon directeur de recherches. J’ai eu l’honneur de vous saluer tout à l’heure, devant le bar des Américains. Il m’a semblé que vous n’avez pas répondu à mon salut. “Lui, hélas, derechef, glisse ses yeux aveugles sur mon néant, prend des yeux et des jambes la tangeante, sans plus se frapper que si j’étais un poteau télégraphique... . Je bouillonnais à gros bouillons. Plein de fureur, je me tamponne à lui, lui met mon visage en gros plan sur l’objectif. Je lui envahis tout l’écran panoramique. Il ne voit plus que moi. Je lui demande si, à présent que je suis zoomé, il me reconnaît. Mais lui, à nouveau, comme si je n’avais pas plus d’existence qu’un feu rouge, décroche son oeil de ma photo, veut prendre le large. Ivre de rage, fou de fureur, je l’agrippe à ses hauts bords de tous mes grappins, le secoue comme un prunier, le met en demeure de me présenter, sur le champ, ses salutations et ses excuses. Mais lui, une troisième fois, sans un mot, lève le menton et déporte la tête sur la droite, en faisant une affreuse grimace dégoûtée, comme s’il soustrayait son nez à ma puanteur. Aussitôt, sa muflerie déchaîna la mienne. Je l’éclaboussai d’insultes, l’agonis d’anathèmes, l’étranglai d’invectives, le fustigeai de noms d’oiseau, de fruits secs, d’agriculteur. La foule commença à envahir autour de nous le parterre, le balcon, la première galerie, la deuxième. Le malheur a voulu, qu’interrompant le spectacle, deux gardiens de l’ordre aient voulu rétablir l’ordre, et aient séparé l’insulté de l’insulteur. Tel fut l’incident primitif, tel qu’il s’est déroulé de point en point.
Navarre.- Mon Dieu. Une petite ronce vous égratigne, et toute la forêt retentit de vos cris.. Pourquoi vouloir faire à tout prix d’un rond un carré ? Cela rentre dans les prérogatives d’un supérieur d’être malpoli envers ses inférieurs.C’est même à cela que l’on reconnaît un supérieur. Sinon, quel avantage et quel plaisir y a-t-il à l’être ?.. .. Croyez-vous d’ailleurs que votre houspillade aura rabaissé votre supérieur d’un pouce ? Au contraire. C’est vous, déjà bas, qui serez rabaissé plus bas encore. Laissez donc vos supérieurs sur leur nuage de rêve, et contentez-vous de votre positif ici-bas. Croyez-moi. Vous y trouverez suffisamment à faire.
Henri.- Vous vous en contentez peut-être, mais pas moi.Que voulez-vous, je suis maniaque. J’aime bien voir tout monde autour de moi, à même hauteur. Je suis comme ça.
De Serres.- Je parie qu’il vous a eu au tournant.
Henri.- Non. Monsieur le chauffeur-mécanicien ! Il ne m’a pas eu au tournant. (à part) Ce masseur-kinesithérapeute est en train de me gonfler sérieusement le biceps droit. Navarre s’étire bras et jambes, et bâille largement et avec bruit.
Henri.- (piqué) Je vois que la fatigue vous gagne. Je vous laisse recouvrer vos forces. Permettez que je me retire, le temps de votre sieste.
Navarre.- Il ne vous arrive jamais, Monsieur Willingen, de vous mettre à la position repos ?.. .. Relâchez votre cravate et vos bretelles, nous sommes entre nous, que diable... .. Allez-y. Passez devant. Je vous suis.
Henri.- Je fais le black out. Je passe devant... ..Confiant que la correction donnée avait redressé la difformité de ses manières, j’attends de la part de Monsieur de Comminges une lettre d’excuses. J’attends une semaine, deux semaines
De Serres.- Trois semaines, quatre semaines, trois mois, six mois
Henri.- (à de Serres) Je prie Mademoiselle la secrétaire sténo-dactylo de rectifier son agenda : je n’ai pas attendu 6 mois, j’ai attendu 6 semaines. (à Navarre) 6 semaines plus tard, à ma stupéfaction, je reçois bien une lettre, mais recommandée, et non pas de mon insulteur, mais du tribunal, qui me cite à comparaître comme prévenu d’injures et voies de fait, sur la voix publique, à l’encontre du sieur de Comminges, directeur de recherches de son état. Quel poids coq dispute un match avec un poids mi-lourd ? Il est sûr d’aller au tapis au premier round. Il faut rester dans sa catégorie, que voulez-vous.
De Serres.- C’était le retour du bâton.
Henri.- (à de Serres) Non, Monsieur le Guignol, ce n’était pas le retour du bâton. (à part) Ce garçon de bain commence à m’exciter furieusement le jumeau interne droit.
De Serres.- Vous disiez à l’instant qu’il vous assignait devant les tribunaux.
Henri.- (à de Serres) Je signale à Monsieur le greffier stagiaire qu’il n’a pas encore la minute de tout le procès. Mon histoire n’est pas encore arrivée au mot fin. A la stupéfaction d’Henri, Navarre se cure la narine droite délicatement avec son auriculaire droit, longuement.
Navarre.- Allez. Allez. Marchez. Marchez.
Henri.- Je vous surprends au milieu de vos soins de propreté. Permettez que je m’éclipse le temps que vous terminiez votre toilette.
Navarre.- (tout en continuant) Savez-vous que vous commencez à m’agacer à lever sans cesse votre petit doigt, comme une précieuse. Et si j’aime que ma cheminée tire bien ?.. .. Reconnaissez-vous donc, avec simplicité, pour ce que vous êtes, une vulgaire machine comme les autres, qu’il faut soumettre régulièrement à des travaux d’entretien. Pourquoi cette fausse prétention de ne pas s’avouer tributaire de ses organes ?
Henri.- Est-il si indipensable de vivre toujours tout devant tout le monde ?
Navarre.- Est-il si nécessaire de ne jamais rien vivre devant personne ? Est-ce que ce n’est pas bien de l’hypocrisie ?.. Ecoutez. Nous n’allons pas discuter du sexe des anges, nous serons encore ce soir, à chanter complies... .. Je suis derrière vous à klaxonner comme un sourd, et vous n’avancez pas. Vous ne voyez pas que vous bouchonnez ? Démarrez, mon vieux. Démarrez.
Henri.- Je démarre. Je mets la première.. ..Je résume le numéro précédent. Monsieur de Comminges portant plainte contre moi, le tribunal me cite à comparaître... ..Dans mon ignorance des procédures, je consulte, au tribunal, le tableau des avocats. Dans mon ignorance des avocats, devant le tableau, je ferme les yeux, mets le feu à mon doigt, qui s’autopropulse, et, tête chercheuse, touche un objectif. J’ouvre l’oeil, prends le flash : c’était Maître Cox.
Navarre. - Enfin.
Henri.- Comment enfin ?
Navarre.- Nous arrivons.
Henri.- Comment nous arrivons ?
Navarre.- Ecoutez. Prenez-le comme vous voudrez. Mais à présent que le train est en gare, veuillez descendre du wagon, et ne pas oublier les bagages, s’il vous plaît.
Henri.- Je descends et n’oublie pas les bagages... .. A Maître Cox, je me fie en aveugle, comme en aveugle, je m’étais fié à mon doigt.. ..Je prends l’interurbain, je saute les petites bourgades. Notre affaire arrive devant le juge. Nous entrons dans son bureau. Maître Cox rend la parole, et fait ce pour quoi je le paie, il plaide. Ses hors d’oeuvre ne donnent pas matière à critique : il expose les faits passablement. Mais quand il s’en vient au plat de résistance, par contre, j’ai vite déchanté, parce qu’il a servi ma tête en tête de veau vinaigrette.
Navarre.- (riant) Il s’est moqué de vous, et vous n’avez pas aimé ?
Henri.- Je n’ai pas aimé du tout.
De Serres.- Moi, la tête de veau vinaigrette, j’aime.
Henri.- (piqué, à de Serres) Messieurs les techniciens d’entretien sont priés de se contenter du steak-frites de la cantine municipale... ..(à Navarre) J’accélère, débraie, passe en deuxième. Maître Cox, me montrant du plat de sa main, dit au juge : “A quel âge Monsieur le juge, le législateur a-t-il fixé la responsabilité pénale ? 18 ans. Je vous prie d’examiner avec attention le prévenu. Mon client présente, certes, tous les caractères sexuels de la maturité requis : mue de la voix, stabilisation de la taille et du poids, pilosité sur le menton et sur les joues : tel qu’il paraît, l’ensemble en impose et fait impression, je ne le conteste pas. .. Et, pourtant, monsieur le juge, quelle erreur plus humaine que se fier en ses seuls sens ? L’âme, que l’on ne voit pas, de ce Goliath, que l’on ne voit que trop, ne s’est malheureusement pas développée comme le corps. A l’âge même où l’âme titubante du garçonnet nécessitait de la double béquille de son père et de sa mère, pour assurer ses premiers pas, juste à cet âge-là, l’une des deux cannes est venue soudain à lui manquer. Henri Willingen n’avait pas achevé la 9ième année de sa vie, que son père achevait la dernière année de la sienne. Subitement, Monsieur le juge, d’un jour à l’autre, une des deux béquilles s’en vint à choir à celui qui n’était encore qu’un infirme. Et voilà, d’un jour à l’autre, notre jeune âme boîteuse, pleine de rancoeur et de haine contre la moitié manquante de son appareil orthopédique... ..” Et patati, patata ! Roulez, watman ! Le train en provenance de Vienne entre en gare, éloignez-vous des bords du quai, s’il vous plaît. Voilà ce maître coq de Maître Cox nous servant de cette affreuse nouvelle cuisine aux petits légumes psychologiques... .. “Par transfert projectif, Monsieur le juge, pour ces jeunes handicapés, tout homme de pouvoir devient substitut du père absent. Monsieur de Comminges, supérieur hiérarchique d’Henri Willingen, l’a ignoré dans la rue, comme son père l’ignora lors de ses 9 ans ? En ne le reconnaissant pas, il a payé pour le père que le prévenu ne connaissait plus.” .. .. Je ne racle pas l’assiette. Je renvoie les rogatons à la cuisine. Passons au dessert ! .. .. “Le plaignant, monsieur le juge, se plaint d’injures et de voies de fait ? Se plaint est bien grand mot. Monsieur de Comminges peut-il faire état d’une seule griffure dont le prévenu aurait sur sa peau signé son acte ? La seule chose que l’inculpé ait un peu dégonflé à son supérieur hiérarchique, c’est sa bouffissure.Etait-ce un acte si nuisible que de faire faire un petit régime à ses adiposités ? Concluons, monsieur le juge. Le prévenu étant, comme nous l’avons démontré, un mineur affectif, il est à l’âge où joue la présomption de non-discernement et ne saurait être tenu pour reponsable de ses actes. Il y a donc lieu de prononcer un non-lieu... ..La seule chose que vous pourriez à la rigueur, prescrire, c’est un traitement psychologique. Pourtant, à votre place, Monsieur le juge, je n’en ferais rien. Ne voyez-vous assez, par les rues et les places, toutes ces foules silencieuses ? Trop de crainte, trop de honte, trop d’autocensure bride trop de monde. La société n’est plus qu’une classe muette, rangée deux par deux, après la sonnerie, et qui monte, les bras croisés, sous l’oeil sévère de la maîtresse. Que représente, pour une telle société bridée, un Henri Willingen ? Un bouc émissaire, un abcès de fixation ! C’est le tempérament à l’emporte-pièce, comme peu de femmes et d’hommes osent encore l’être. On le pique, pan, il envoie une gifle. On le dégoupille, on n’a pas le temps de compter jusqu’à 4, il explose. Et vous voudriez censurer un tel sociodrame vivant ? De cet autocuiseur sous pression qu’est la société, vous voudriez ôter l’une des rares soupapes ? Des êtres soupe-au-lait comme Henri Willingen ne sont-ils pas notre dernier théâtre libre?” .. .. Et roulez, tambours. Du clown à l’équilibriste, on a eu droit à toute la parade du cirque. .. J’étais rouge de colère, vert de rage. Il avait à peine commencé à m’éclabousser de cette boue infecte, que j’ai bondi : “Monsieur le Juge. Mon défenseur prétend me blanchir d’une accusation qui me souille, et il déverse sur moi des tombereaux d’ordures. Je le déboute de ma défense. Je récuse Maître Cox pour mon avocat. - Si le prévenu dit encore un seul mot, m’a répondu le juge, c’est moi qui dirai le dernier et conclurai.” Le juge hilare irradiait comme un tournesol, ses yeux étaient pendus aux lèvres de Maître Cox, comme s’il buvait du petit lait... ..Je bouillais dans mon autoclave. Ma température atteignait des sommets.
Navarre.- Je donne ma tête à couper que le juge a tranché contre vous.
Henri.- Vous avez perdu votre tête. J’ai été acquitté.
De Serres.- Mais c’est injuste.
Henri.- Comment c’est injuste ?
De Serres.- C’est vous le subalterne.
Henri.- J’étais la veuve et l’orphelin. C’est moi que la loi devait protéger. (à part) Ce maraîcher commence à me courir sérieusement sur le haricot.
Navarre.- Monsieur de Serres dit vrai. C’est injuste. Vous n’avez pas été acquitté par la force de votre droit. Vous avez été acquitté grâce aux subterfuges de votre avocat. Votre avocat avait fait habile diversion. Vous devez à Maître Cox une fière chandelle.
Henri.- Comment je dois à Maître Cox une fière chandelle ? Voilà un bonimenteur, qui fait le commerce de sa langue, qui est pourtant la seule chose gratuite du monde, que je paie cher de mes deniers pour qu’il défende mon honneur, et qui me crayonne le portrait au crayon gras, et m’expose à la risée du juge, ce qui m’humilie on ne peut plus, et je devrais lui avoir de la reconnaissance ? Justice ne m’ayant pas été faite, je n’ai plus songé au contraire qu’à me faire justice moi-même... ..Passons au café et au pousse-café. Le juge m’acquitte, l’avocat se dérobe par une porte dérobée. Je passe le Tribunal au peigne fin pour débusquer ce pou, il s’en est fallu d’un cheveu que je l’attrape. Je vais à son étude voisine, je le fais demander. Il arrive, la bouche en couronne de lauriers, roule les tambours, embouche les trompettes : “ Avouez que nous revenons de loin. Vous avez vu comme je l’ai pris à revers ? Le rire est le meilleur ami de l’inculpé. C’est le parfait traître du barreau. Il a raison des causes les plus justes.” Cette impudence éhontée m’a fait exploser. “Vous m’avez cloué au pilori ! Vous avez fait rire le juge à mes dépens ! Vous avez gagné mon affaire, mais vous avez perdu mon honneur !” Je lui lance les piécettes que je lui devais la figure. “Et maintenant ! En garde ! Rendez-moi raison de vos délires ! L’épée, le revolver, le poignard sont des armes de lâche et d’assassin. Place au noble art! A l’arme native ! Aux poings ! En garde !”
Navarre.- Vous avez boxé votre avocat ?
De Serres.- Qui vous avait fait acquitter ?
Henri.- Qui m’avait fustigé de son sanglant persiflage. Lui, en tous cas, je ne l’ai pas acquitté... .. Quand il me voit en équilibre sur mon assiette, la gauche en avant, la droite en retrait, il tend ses deux mains comme deux passoires à thé, recule, perd l’équilibre, se rattrape, se replie en désordre, dans sa retraite grimpe à reculons sur sa chaise, à reculons sur son bureau. Je le saisis aux jambes, le descend de force sur le ring. “Défends-toi, pleutre ! Appelle tes troupes de réserve à la rescousse !” Pour le mettre en jambes et en poings, je l’amuse de petites calottes, le brocarde de petites pitchenettes, le nasarde de petits emplâtres. Mes accrochages le piquent, lui chatouillent le courage. Il s’enhardit, s’essaie en petites reconnaissances, tente de petites incursions dans mon espace national, pour finir lance un raid et me frappe au coeur de mes oeuvres vives, id est me tape en plein dans le tarin. Vexé on ne peut plus de cette privauté, la fâcherie décuplant ma force, pour faire symétrie, en retour de son coup nasal, je lui blasonne son blair à lui. Soit que j’eusse mal évalué la distance, parce que son nez était plus long que je pensais, soit que mon réflexe fût trop vif parce que ma vexation était trop prononcée, l’impact de mon poing sur son nez ne fut pas l’exact pendant du sien sur le mien. Mais un poil de nez plus fort. Il y eut, à mon regret, emboutissement du nez tarbouif... .. Illico, l’accidenté, déclenchant sa sirène, porte sa main à son capot. Je remarquai avec désolation, que, par-dessous sa calendre, le radiateur pissait le sang. Délicatement, de deux doigts prudents, il tâta son appendice, pour voir si le fruit était mûr et à point. Force fut de faire le constat : à la suite du choc, le nez avait changé de direction. Il n’indiquant plus le Sud, mais votre Sud-Ouest. C’était devenu un cèpe violet, où ne manquaient plus que les mouches. Une betterave rouge cuite. Un rable de lièvre aubergine, marinant dans son Châteauneuf-du-Pape, avec son clou de girofle, sa branche de thym, ses petits oignons... .. Frappe, sans conteste, totalement disproportionnée avec les installations portuaires. Mon sang de secouriste ne fit qu’un tour. En un instant, je me changeai en ambulance, dans le brancard de mes bras je portai Maître Cox encoxé de son étude chez son médecin, de son médecin dans ma voiture hippomobile à l’hôpital, le confiai au médecin de service, me rongeai les sangs dans le couloir. Lorsqu’à la sortie des ateliers, hélas, je récupérai l’appareil réparé, il avait le cockpit tout blanc. Loin devant ses premières lignes, il avait un bunker peint à la chaux. Avec cet échafaudage devant sa façade, j’en convins avec lui, il ne pouvait guère se rendre à votre dîner. Où, si j’ai bien compris, il aurait aimé ne pas paraître trop à son désavantage. En fait, soyons franc, il était insortable. .. Cela se passait hier soir. Son nez ne sera pas sur pied avant 15 jours. .. Vous téléphoner ? Vous le lui interdisiez. Vous êtes sur une ligne rouge. Vous écrire? Dire en 3 mots l’indicible et le ridicule ? Son faux nez sentait le faux prétexte à plein nez. Je lui ai donc proposé de me porter moi-même comme pièce à conviction. Je saurais, lui ai-je dit, montrer à Monsieur Navarre le corps du délit. (il met son poing sous le nez de Navarre) Voyez et croyez.
Navarre.- Je crois. Je crois. .. .. N’empêche. Quel feuilleton. Vous êtes un Alexandre Dumas. C’est une histoire invraisemblable. ..
Henri.- Je vous ai transmis le message de Maître Cox. Dois-je lui porter une réponse ?
Navarre.- (le calmant de la main).. Permettez que mon esprit s’accoutumant peu à peu à cette histoire insolite, recouvre lentement ses esprits. .. Par Labiche ! Quel vaudeville !.. ..Que voulez-vous que je lui réponde ? Mm? Est-ce que j’y peux quelque chose s’il s’est fait bouffer le nez ? Est-ce de ma faute, s’il s’est mis dans la tête de faire acquitter un Ostrogoth comme vous ? Si j’avais été à sa place, je vous garantis, j’aurais prêté main forte à l’avocat de l’autre partie, et je vous aurais fait condamner bel et bien. Votre ingratitude ne l’a que justement puni. .. .. (son regard s’arrête sur Prisca) Je ne peux pourtant pas faire l’économie d’une lettre compatissante. Si je ne ressens rien pour Maître Cox, il faut que je ressente quelque chose tout de même. .. .. Veuillez prendre quelque peu patience ! Rien n’est plus inhumain que feindre de l’humanité. Il n’y a pas pire supplice que d’affecter de l’affection. Il est vraisemblable que je mette un certain temps pour écrire cette lettre... La barbe ! Dieu ! Que cela me rase ! Sort Navarre.
De Serres.- Vous ne savez pas encore que la seule chose à nous permise quand notre supérieur nous botte le train, c’est dire oui, amen, c’est bien, ça me plaît, merci, encore ?
Henri.- Permettez à un particulier de contredire la sagesse populaire. Un supérieur est subordonné aux mêmes règles de politesse que son subordonné.
De Serres.- Au fou ! Vous êtes bon à enfermer !.. ..Combien d’années comptez- vous survivre avec des principes pareils ?
Henri.- (piqué, explosant) Mademoiselle la soubrette. Je vous somme d’aller revêtir votre tablier à festons, et d’aller à l’office remplir des devoirs de votre office.
De Serres.- (interdit, bouche bée, puis) .. Bon ! D’accord. Sort de Serres.
Henri.- (s’approchant de Prisca) Sans doute, Mademoiselle, n’éprouvez-vous à mon égard que de la rancoeur. Apparemment la visite de Maître Cox vous visait.
Prisca.- Oui et non. Elle ne me visait qu’autant qu’elle visait mon père !
Henri.- Pour vous parler franchement, vous me rassurez. Je ne voyais pas, ce qui, dans ce vautour déplumé au bec crochu, pouvait fasciner une blanche et innocente agnelle. Quels sont les talents de Maître Cox ? Médire et persifler. Louer et complimenter est d’une âme noble et fière, railler et dénigrer est d’un esprit envieux et jaloux. Maître Cox a l’exact talent pour briller en société. Votre personne détonne avec la sienne. Vous me rassérénez....(saluant Prisca) J’ose former le voeu, Mademoiselle, que mon passage dans votre maison ne laissera pas derrière moi des traces trop boueuses.
Prisca.- Tranquillisez-vous. De vous il ne reste aucune trace. Vous êtes ici comme si vous n’étiez jamais passé. Sort Prisca avec son panier à linge repassé.
Henri.- (à part) C’est sec... .. Voilà un bon petit seau d’eau froide qui m’a tout à fait noyé mon petit début de feu... .. Espoir ailé envole-toi! J’aurais peut-être été heureux, mais elle ne sera pas malheureuse. Je resterai veuf, mais elle ne sera pas ma veuve.. .. Où est le père ? Dans quel égoût se cache ce rat ? S’il croit que pour moi le temps compte pour du beurre, il se trompe. Je refuse de laisser débiter le mien en tranches au gré de cet épicier. (il va pour sortir) Entre Ernest, cherchant, une églantine à la main, dont il a honte, et qu’il essaie de dissimuler derrière lui.
Henri.- Monsieur Ernest. Vous vous morfondez à m’attendre. Veuillez m’excuser. J’avais cru que je ne ferais qu’aller et venir.De traîtresses chicanes ont allongé mon chemin.
Ernest.- Je ne vous voyais pas. Je me demandais si quelque sorcière ne vous avait pas dissipé en fumée. Mais vous êtes là. Je vais reprendre ma faction.(Henri, se penchant, regarde l’églantine) Je n’ai pas l’air un peu cornichon, hein ? Une fleur dans la main d’un homme, ça fait un peu bicyclette... ..C’est pour ma mère, que voulez-vous ! Je lui offre un de ces bouts de chiffon, elle a le nez qui coule et l’oeil qui se noie... ..Soyez certain que si je ne l’avais pas eu gratis, ce lambeau ne ferait personne se gausser de moi.
Henri.- Elle fleurissait entre les pavés ? Vous l’avez cueillie sur le trottoir ?
Ernest.- Sur l’espèce de mer démontée, qui figure le jardin devant la maison, il y a un pauvre rosier perdu , qui sombre et fait naufrage. J’ai sauvé un des membres de l’équipage.
Henri.- Dans le jardin de cette maison ?
Ernest.- Jardin, c’est un bien grand nom.
Henri.- Ne me dites pas, Monsieur Ernest, que vous avez maraudé une rose dans le jardin de Monsieur Navarre.
Ernest.- Maraudé est un bien vilain mot. Ces roses étaient vilainement déflorées par la méchanceté de la saison. Leurs coroles gisaient à terre, comme blancs jupons. J’ai sauvé celle-là du déshonneur.
Henri.- Ne me dites pas, Monsieur Ernest, que vous avez soustrait du patrimoine du propriétaire de cette maison, un de ses biens propres
. Ernest.- A voir comme il délaisse cette friche, Monsieur Henri, je dirais qu’il compte cette broussaille non parmi ses biens, mais parmi ses maux.
Henri.- La propriété, Monsieur Ernest, est chose sacrée et inviolable. Porter atteinte à la propriété, même inculte, de quelqu’un, même inculte, c’est porter atteinte à sa propre personne.
Ernest.- Ah ?
Henri.- Oui.
Ernest.- J’ai donc mal fait ?
Henri.- Vous n’avez pas bien agi.
Ernest.- La honte m’engloutit, Monsieur Henri. Je suis à cent pieds sous terre. Je suis dans le 36ième dessous.
Henri.- (au bout d’un moment) Remontez maintenant, Monsieur Ernest.
Ernest.- Je m’aperçois que j’étais monté tout à l’envers, Monsieur Henri.
Henri.- Vous démontant pièce à pièce, vous voudrez bien vous mettre en mesure de vous remonter à l’endroit, Monsieur Ernest. ..Offrez votre rose à Madame votre mère, Monsieur Ernest. Vous l’avez payée au prix fort.
Ernest.- Je vous rends grâces, Monsieur Henri.
Henri.- (regardant vers la porte du bureau de Navarre) Ce colon nous prend-il pour son boy, à qui il dit : attends ! et il attend ? Proclamons notre indépendance. Conquérons notre liberté, Monsieur Ernest ! Ils sortent, Ernest écartant de lui la rose, qu’il tient d’une main dégoûtée.
deux
1.
Le même lieu. Entre Navarre, séchant au vent l'encre de sa lettre.
Navarre.- (à part) Quel travail de forçat, que faire pousser sur le caillou aride d’un coeur, la tendre herbe verte du sentiment. D’un coeur sec, ne sourdent que stériles idées reçues, qui, à leur tour, ne trahissent que trop sa sécheresse. Qu'est-ce que j'éprouve pour Maître Cox ? Rien du tout. Bien que j'aie sué sang et eau, j'ai peur que ma lettre le trahisse. Pour placer une fille implaçable, voilà les croix où on se crucifie. .. Bah. J’ai fait ce que j’ai pu. .. (regardant de tous les côtés) Allons bon. Le courrier est parti sans son courrier. J’en serai quitte pour l’expédier par la poste. Retour de la ville, entre Mme Navarre, en manteau et en sac.
Navarre.- .. .. Les flots se sont apaisés ? La mer est redevenue calme?
Mme Navarre.- Sois heureux que je n’aime qu’une chose, c’est que règnent entre nous la paix et l’entente. Je te demande pardon pour ma scène de tout à l’heure.
Navarre.- Comment exiger d’une femme qu’elle se contrôle comme un homme ?.. ..Je te pardonne bien volontiers. .. ..Aveu pour aveu, j’avoue que, depuis ton départ, il me manquait vaguement quelque chose quelque part. (il montre vaguement l’appartement).. ..A propos, ce Maître Cox, ce prétendant prévu pour Prisca, ne viendra pas dîner ce soir.
Mme Navarre.- Tu m’as finalement écoutée ? Tu t’es ravisé?
Navarre.- Je n’ai pas abandonné d’intervenir. Chaque pensée nouvelle apporte au contraire nouvel étai à mon projet. Ce n’est pas moi, qui ai décommandé Maître Cox, c’est son nez.
Mme Navarre.- Son nez ?
Navarre.-(se tenant le nez) Tels sont les risques du métier d’avocat : ceux qu’ils défendent, après leur défense, l’attaquent. Parce que Maître Cox lui avait gagné son procès en faisant de lui la risée du juge, son client, de son poing, a fait mordre au nez de Maître Cox la poussière. Depuis, Maître Cox porte son nez en écharpe. Son nez ne sera pas visible avant 15 jours... .. Le fauteur du coup est venu en personne excuser sa victime.C’est une espèce d’anarchiste du nom de Henri Willingen
Mme Navarre.- Henri Willingen ?
Navarre.- Oui.
Mme Navarre.- L’Alsacien ?
Navarre.- Tu le connais ?
Mme Navarre.- Si c’est lui, il a été mon locataire dans ma maison de la rue du May... .. Que voilà un homme charmant. Un être rare qui vous fait rare. Quand il vous a en face de lui, il est si plein de vous, qu’il s’en oublie lui-même. Lorsqu’il vous parle, il semble que vous êtes pour lui le seul être qui existe au monde, et pourtant, vous n’êtes que son propriétaire... ..Nous parlions de Prisca. Rêverie extravagante. Je lui aurais bien vu un mari comme lui.
Navarre.- Quoi ?.. .. L’homme des bois n’est pas marié ?
Mme Navarre.- Quand il était mon locataire, à ma connaissance, il était célibataire.
Navarre.- Ca a une situation sur la branche d’un arbre quelconque, un chimpanzé pareil ?
Mme Navarre.- Si je me souviens bien, il était chargé de recherche au CNRS, à l’époque. .. ..A quoi bon cette folle fiction ?
Navarre.- Chargé de recherche ! Fonctionnaire ! Le parti des partis!.. .. Si j’avais su !
Mme Navarre.- Si tu avais su ?
Navarre.- Lorsqu’il était là, plus d’une fois, de sa butte, il a dirigé sa lorgnette sur les forces de ta fille, évaluant les flancs, les ailes, les avants, les arrières, comme s’il se demandait s’il allait faire donner ses troupes.... ... Si j’avais su, je lui aurais ouvert la voie. On sonne. Au moment où tous deux, d’un même pas, allaient ouvrir, entre de Serres, ému, montrant derrière lui, à travers la porte ouverte, quelqu’un.
De Serres.- M’sieur Navarre ! Le hobereau nous avait pourtant fait espérer qu’il nous avait délivrés de sa superbe.
Navarre.- (ravi) Quand on parle du loup.
De Serres.- Il y a du neuf. La gentilhommière arbore devant elle une somptueuse pergola fleurie.
Navarre.- (ravi) Qu’est-ce qu’a encore inventé l’excentrique ?.. ..Faites-le entrer, Monsieur de Serres. Paraît de Serres, puis une immense gerbe de roses roses dans ses bras, Henri. Henri va droit à de Serres, de sa gerbe le pousse vers la porte, de Serres sort.
Henri.- (se tournant vers Navarre) Dieu sait, Monsieur, que, lors de ma dernière apparition sur votre scène, vous ne m’avez guère applaudi. Vous m’avez même tellement jeté de tomates, que j’étais résolu à ne plus jamais m’exhiber devant vous. .. .. Néanmoins. Alors que, côté cour, je jouais devant vous cette scène lamentable, mon laborantin, Monsieur Ernest, jouait, côté jardin, une piécette en un acte non moins lamentable. Pendant que ma langue, ici même, tricotait la petite laine de mon aventure, lui, m’attendant dehors, pour se désennuyer, tricotait des jambes sur le trottoir. Il remarque, dans la friche devant votre maison, d’un rosier à l’abandon une rose délaissée. “Pauvre fleurette abandonnée ! Tu te fanes sur pied, sans que père ni mère ne se soucie de toi. Si les tiens te dédaignent, pauvre rose, l’étranger te recueillera.” Là-dessus, à l’aide de son couteau de poche, il taille net la svelte taille de la rose, et vous la ravit, sans autre forme de procès.. .. Je suis venu rembourser l’emprunt de Monsieur Ernest.(il met de force la gerbe dans les bras de Navarre, bien ennuyé)
Navarre.- (agacé, allant partout, et ne sachant où poser ce bouquet, bougonnant) Que voulez-vous que je fasse de ce fagot ?.. .. Ce fatras est un nid à poussière et à araignées rouges... .. Dans deux jours, tout sera défleuri, l’eau aura croupi dans le vase. .. Qu’avons-nous besoin d’un jardin dans la maison, quand nous avons déjà un jardin dans le jardin ?
Mme Navarre.- (se découvrant à Henri, et prenant la gerbe, qu’elle pose sur la table, et dispose dans un vase, faisant une courte révérence) Votre message fleuri nous enchante comme nous enchante le messager fleuriste, Monsieur Willingen.
Henri.- Madame Navarre.
Mme Navarre.- Oui.
Henri.- La similitude de patronyme et d’adresse n’avait pas échappé à mon esprit, mais trop de trop fortes dissemblances l’avaient poussé à ne pas la retenir... .. Comment aurais-je pu imaginer que Monsieur Navarre et vous, habitiez le même domicile ?
Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Je vais vous méduser plus encore, Monsieur Willingen. Madame Navarre et moi sommes plus proches et plus parents que n’importe quel proche et de n’importe quel parent, puisque nous sommes mari et femme... ..Je vois que votre stupéfaction confine à la consternation. Désolé de vous désoler.
Henri.- (à Mme Navarre) Mon admiration pour votre abnégation, Madame, est sans limite. Sachez que je voue à votre renoncement au monde un culte sans bornes. (à Navarre) Sans doute, Monsieur, ne cessez-vous de rendre grâce au ciel pour la providentielle bonne fortune qui vous a imparti Madame Navarre pour épouse.
Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Comme je ne cesse de plaindre ma femme de l’incroyable malchance qui lui a adjugé pour époux un tel mari.
Henri.- Je n’oserai pas vous contredire. Je ne me permettrai pas de ne m’opposer à votre profession de foi.
Navarre.- (à part) Avec quelle délectation infinie, j’infligerais à ce mécréant les supplices les plus raffinés, s’il se laissait faire.
Henri.- (reculant, et se tournant vers Mme Navarre) Madame ! Vous avez été le beau coin bleu d’un ciel par ailleurs lourdement chargé. Je vous en ai un grand merci. (il va pour sortir)
Navarre.- (tirant la manche de Mme Navarre) Mathilde ! Le parti de ta fille part. Si tu veux qu’il court après elle, cours après lui.
Mme Navarre.- (bas à Navarre) C’est toi qui prétends en faire ton prétendant. Je ne prétends rien.
Navarre.- (courant après Henri) Monsieur, un mot ! Un seul !
Henri.- (se tournant) Un seul ? Un ?