La revanche de la vieille fille

 

un - deux - trois - quatre - cinq

un

1.

La maison des Navarre. Le salon. Entre Navarre, en pantalon élimé, trop court, avec bosses aux genoux, chemise délavée et rapiécée, portant un plateau de petit déjeuner, avec cigarettes et journal, et de Serres, en bleu de travail usagé, portant une boîte à outils et un évier double bac avec paillasse en inox.

Navarre.- Non ! Monsieur de Serres ! A la place d’honneur! A ma place ! (il décharge de Serres de sa boîte à outils, le place à table) Je veux que vous soyez ici comme si vous étiez moi. ..(il le sert) .. Que votre appétit daigne faire bonne figure et bon accueil à ces humbles hôtes ! Navarre sort, entrant dans son bureau, dont il ferme la porte.

De Serres.- (à part) .. Un Directeur, comme ce Navarre, que dans son empyrée, nous imaginons, nous autres petits, adonné aux plus nobles pensées, voué aux plus nobles activités, ne sommes-nous pas fondés, si l’occasion s’en offre, d’étudier cette sorte de singe de près? Je veux, par observation et expérimentation, faire une étude complète de l’animal et de son comportement, dans son milieu. Voilà pourquoi j’ai accepté de travailler chez lui ! De Serres va, vient dans le salon, inspectant tout de près. Entre Mme Navarre, qui, à la vue de de Serres, s’écarte.

De Serres.- (à part) Ah.La femelle du mâle dominant s’offre d’elle-même au champ d’observation. (Il retourne s’attabler à son petit déjeuner)

Mme Navarre.- (à part) Encore lui ! Cette fois, au salon ! Quelle est encore ici ma place ? .. .. Plus je sers mon mari avec dévouement, plus il me traite en servante. En quoi ai-je démérité? Quel être, plus que moi, lui a obéi ? A plus fait taire sa voix pour n’écouter que la sienne ? Comme une servante muette ne l’a plus servi en silence ? Voilà qu’achevant toutes ces avanies, me repoussant de ma place et la donnant à un de ses ouvriers, il me chasse de chez moi .. .. Je ne veux pas croire que mon dévouement ne sera pas, en fin de compte, dans notre lutte conjugale, le dernier vainqueur. Ce serait trop injuste. (elle s’avance et s’approche de de Serres) Bonjour.

De Serres.- (sans lever la tête, la bouche pleine) ‘ jour !

Mme Navarre.- Je vous demande pardon.Vous auriez vu mon mari?

De Serres. - (à part) La femme d’officier me prend pour son ordonnance. (haut, fort, vers la porte du bureau de Navarre) Je vous demande pardon. Vous auriez vu mon mari ?

La voix de Navarre.- Qu’est-ce qu’elle me veut encore ?

De Serres.- (à Mme Navarre d’une voix normale) Qu’est-ce qu’elle me veut encore ?

Mme Navarre.- Vous voulez bien lui dire que j’aimerais lui parler?

De Serres.- (haut, fort,vers la porte du bureau de Navarre) Vous voulez bien lui dire que j’aimerais lui parler ?

La voix de Navarre.- Dites-lui que j’arrive.

De Serres.- (à Mme Navarre d’une voix normale) Dites-lui que j’arrive. Entre Navarre. De Serres, la bouche pleine, en se pliant à demi, fait mine de se lever.

Navarre.- (à de Serres, lui faisant signe de se rasseoir) Vous êtes chez vous, Monsieur de Serres. Nous sommes chez nous après vous. Honorez-nous. (De Serres se rasseoit)

Mme Navarre.- (entraînant Navarre de côté, et lui montrant son pantalon) Tu n’as pas honte ? Tu as vu le pantalon que tu t’es mis ?

Navarre.- (tirant son pantalon de chaque côté, comme une femme fait d’une jupe, hilare) Tu préfèrerais mon troisième plus vieux ? Dont la braguette cassée bâille à se décrocher la mâchoire ? Ou mon deuxième, si élimé qu’on voit ma vieille chair rose au travers ? Ou mon pantalon de mariage, autrefois gris tourterelle, aujourd’hui jaune citron? Qu’est-ce que tu aimes de moi, ma chérie ? Mon faux-semblant ou ma vérité ? Vêtant l’usagé d’usagé, est-ce que je ne suis pas tout à fait véridique? Tel dedans, tel dehors. Mêmes plis, mêmes poches dessus que dessous. Ne te plains pas, je te prie, de ce que je sois honnête... .. Qu’est ce que tu veux ?

Mme Navarre.- Sur une affaire privée, ne pouvons-nous parler en privé ?

De Serres.- (à part) Ca se fait-y de faire des apartés, en présence d’un hôte tel qu’il avait dit que j’étais?(reculant avec bruit sa chaise, il pousse son plateau au bout de la table, prend le journal, et en tournant le dos aux Navarre, lit)

Navarre.- (à part à Mme Navarre) Tu vois comme tu le blesses ? Pourquoi lui faire un mystère de tout ? Depuis qu’il est chez nous, crois-tu qu’un seul d’entre nous l’un de nous a encore un secret pour lui ? (haut) De quoi s’agit-il ? (bas) Parle haut.

Mme Navarre.- (bas) D’Emeline !

Navarre.- (haut) D’Emeline ? (bas) Parle haut. (haut) Eh bien, quoi ?

Mme Navarre. - (bas) Tu lui as parlé ?

Navarre.- (haut) Non. Je ne lui ai pas parlé.

Mme Navarre.- (bas) Emeline est amoureuse folle d’un accordéoniste, sèche ses cours, rentre, comme cette nuit, à 5 heures du matin, et tu ne lui diras rien ?

Navarre.- Dans l’état de folie où elle est, ne faudrait-il pas être encore plus fou qu’elle, pour la chapitrer ? Dans un brasier brûlant, comme le sien, à quoi servirait un pauvre seau de raisons ? A faire craquer le feu, crépiter et jeter des étincelles, tout au plus. Il n’y a qu’un moyen d’éteindre un incendie comme le sien, c’est qu’elle l’éteigne elle-même ... .. Et si tu veux m’en croire, elle ne tardera pas à s’y employer. Qu’est-ce qui définit le mieux une personne, sinon son goût ? Plus le goût est sûr, plus le coût est sûr, lui aussi. N’avons-nous pas été, plus souvent qu’à notre tour, admiratifs du goût sûr et coûteux d’Emeline ? De sa faiblesse pour les maisons anciennes, les jardins anglais ? Pour les meubles d’époque, les tableaux de maître ? Pour les tissus de qualité, les robes de haute couture ? Les grandes réceptions, les voyages lointains ? Combien de temps crois-tu qu’un amour solitaire, pauvre, nu, désarmé, tiendra contre la troupe nombreuse de goûts si riches, si bien vêtus, si bien armés?.. .. Tu te plains qu’elle sèche ses cours ? Il est temps que je t’étrangle de tes idées reçues. Pourquoi crois-tu qu’elle s’est inscrite à la faculté de Médecine ? Pour faire des études ? Ou pour être parmi ceux qui en font ? Quelle redoublante de première année, plus qu’elle, je te prie, a noble public plus zélé, noble cour plus empressée, beau cortège plus déclaré tant de brillants internes que de professeurs émérites ? Ne dirait-on pas qu’après tous ces examens et concours qu’ils ont si brillamment réussis, il leur reste le concours suprême : celui de notre cancre ?.. .. Et moi, je te dis qu’elle sait déjà l’âge auquel elle se mariera, avec qui, dans quelle robe de quel couturier, quel solitaire de quels carats ornera son doigt, qui elle invitera pour son lunch et qui pour son repas et dans quel grand restaurant, dans quel quartier et quelle maison pour finir elle habitera. Je donnerai ma tête à couper qu’elle a la partition entière dans la tête, de la première note à la dernière, et qu’il n’y a plus qu’à attendre qu’elle veuille bien se mettre au piano . .. Ce ne sont pas les frasques de la plus jeune qui me tracassent, figure-toi, ce sont plutôt celles que ne fait pas l’aînée. Cette trop sage rivière, au cours trop tranquille, me préoccupe cent fois plus.

De Serres.- (n’arrivant plus à lire, agacé) Dans le carrefour de ma tête, leur mots qui m’entrent par l’oreille, heurtent de plein front les mots qui m’entrent par l’oeil. J’entends ce que je lis, je lis ce que j’entends. Ca me fait dans la tête un carambolage sans nom. Crénom !.. .. (Il met tout sur son plateau, et cigarette en bouche, va s’asseoir sur une chaise à l’autre bout du salon, pose le plateau sur les genoux )

Navarre.- (se précipitant vers de Serres) Monsieur de Serres. Ces apartés sont d’une goujaterie rare. Sachez une chose : nous n’avons pour vous aucun secret. Nous ne parlions que de nos filles.

De Serres.- Je n’ai rien dit.

Navarre.- Vous nous avez fait la leçon sans la faire. Vous n’avez, silencieusement, que changé de place. J’espère que certaine, que je ne nommerai pas, fera leçon de votre leçon. (à Mme Navarre, haut) .. .. Parce que Monsieur de Serres est muet, tu le crois aveugle? Qu’il n’a pas vu que Prisca est faite comme un gymnaste?.. .(pris par la question, bas) Tu ne peux savoir comme cela me pique au vif que cette chose à plaire, qu’est en principe ma fille, ne plaise à aucun garçon. Ca me pique encore plus que si c’était moi... .. Aussi, ai-je décidé que cette vieille chose neuve ne resterait pas à s’empoussiérer sur mes étagères. Vendanges tardives, soit ! Mais c’est la dernière limite. Il est temps de donner du sécateur. Il y va de l’honneur d’un père de ne pas laisser sa fille sans mari.. .. Je crois avoir trouvé un prétendant éventuel : Maître Cox, notre avocat. Nous l’avons invité deux trois fois.

Mme Navarre .- Mais Maître Cox laisse Prisca parfaitement indifférente.

Navarre.- Qu’est-ce que tu en sais ? Qui sait quoi que ce soit de Prisca ? Qui sait où Prisca porte réellement ses yeux, quand elle ne les porte nulle part ? Quand elle détourne ses yeux, qui sait où traînent ses oreilles ? Sais-tu à quoi ou à qui elle pense, quand elle ne pense à rien ? A supposer même qu’elle n’éprouve rien pour Maître Cox, ni Maître Cox pour elle, que savons-nous, lorsqu’ils seront en présence l’un de l’autre, si Maître Cox ne se laissera pas aller à vérifier du coin de l’oeil, si Prisca porte un oeil sur lui ? Qui sait si, dépité de ne trouver en elle aucune inclination pour lui, il ne désirera pas en susciter une ? .. ..Si l’intrigue conduit à un dénouement heureux, n’aurai-je pas servi à quelque chose ? Si elle tourne court, en quoi aurai-je nui ?.. .. Nous saurons d’ailleurs rapidement ce qu’il en est. J’ai invité Maître Cox à dîner chez nous ce soir.

De Serres.- (plus qu’agacé, se levant soudain, fort) Monsieur Navarre ! Je m’en vais faire ce pourquoi vous m’avez commandé. Je m’en vais poser cet évier.

Navarre.- (se précipitant, suppliant) Monsieur de Serres ! Ne nous punissez pas avec cette rigueur. Accordez-vous encore un peu de bon temps.

De Serres.- Je serai de béton. Je ne me laisserai attaquer par la mèche d’aucune pitié.

Navarre. - Monsieur de Serres. S’il vous plaît.

De Serres.- Ma décision est irrévocable. De Serres sort, avec sa boîte à outils et son évier.

Navarre.- (furieux, allant droit sur Mme Navarre) Voilà de tes effets. En suant sang et eau, je me subordonne à ce subalterne. De cette facture salée, tu ne peux pas payer ton écot ? Ne pas désobliger de Serres, alors que je m’abaisse à nous le concilier ?

Mme Navarre.- .. ..Que vas-tu t’échiner à besogner dans la malhonnêteté, Jean-Baptiste ?

Navarre.- Pardon? Je ne fais que me rembourser de la Ville, ce que la Ville me doit. Toutes ces réunions le soir, hors des heures, à quoi l’adjoint nous oblige, et qui ne me sont pas payées, je m’en rembourse par le travail, que, pendant ses heures, de Serres me fait. Je transfère mon travail dans le sien? C’est équité et justice.

Mme Navarre.- Est-ce que tu te rends compte que ce Monsieur de Serres a barre sur nous ? Et moi, je te dis qu’il n’a pas fini de tirer des chèques sur nous... .. Si tu cèdes devant ce Monsieur de Serres, crains le pire.

Navarre.- S’il te plaît. N’avance pas ta morale d’innocente pour t’épargner de t’humilier un peu. De Serres est pour nous économie et gain, comme est gain tout ce à quoi je me voue. A qui va tout ceci? A toi et à nos filles... .. A toi la gloire de dépenser, bien sûr, à moi la bassesse de gagner. A dépenser, comme on a le geste large et généreux, à gagner comme on a le geste petit et étroit. La dépense est honnête, mais quel gain n’est pas honteux. Je regrette, celui qui dépense avec libéralité, ne doit pas renier celui qui, avaricieusement, a gagné. Tu as eu toujours les mains propres et nettes dans un ménage à l’abri, l’argent immanquablement dans le tiroir du bureau. J’entends désormais que tu ailles au charbon. Si tu me respectes, j’exige qu’à partir de maintenant, tu respectes aussi de Serres. Je m’humilie assez devant lui, pour que tu ne m’humilies pas en plus, en l’humiliant. Je ne te demande rien de ce que je ne me demande à moi. Sort Mme Navarre , froissée, puis Navarre en colère, qui rentre dans son bureau.

 

2.

La cuisine. Table où un petit déjeuner est prêt. Prisca, coiffée à la diable, habillée à l’emporte-pièce, fait la vaisselle.Entre Emeline, ensommeillée, en déshabillé qui va à Prisca, et l’embrasse..

Prisca.- Mon Emeline !

Emeline.- (l’embrassant) Chère Prisca ! Que bonté et disgrâce reposent de beauté et cruauté ! Après bataille amoureuse acharnée, beauté cruelle, nuit brûlante, jalousie horrible, tes sens éteints, ton apaisante laideur, ta paix reposante sont d’un réconfort sans égal. Quel doux abri que tes bras vigoureux, ma Prisca !

Prisca.- Oublie cette nuit, mon Emeline, ne pense pas à aujourd’hui, savoure ton matin ! (Elle assied Emeline à la table et la sert) Entre Mme Navarre, les joues humides de larmes.

Prisca.- (allant vivement à Mme Navarre, et essuyant ses joues) Maman ! Sèche cette pluie affreuse ! Taris la source de tes yeux ! Maman !

Mme Navarre.- Ah, mes filles ! La femme la plus modeste n’a-t-elle pas un chez elle, où elle est maîtresse ? Votre père a ôté à la maîtresse de sa maison, sa place, et l’a donnée à quelqu’un qui n’y avait pas sa place. Ce Monsieur de Serres n’use avec moi que d’insolence.

Emeline.- Si, devant le subordonné, on fait le subordonné, Maman, il ne faut pas s’étonner que le subordonné fasse le supérieur. Celui qui, avec un impoli, est poli, n’est pas poli, il manque de bon sens.

Mme Navarre.- Votre père m’a sommé d’avoir pour Monsieur de Serres des égards. Quelle autre ressource ai-je que d’obéir ?

Emeline.- Tel qui pleure, tient l’autre de sa poigne de fer. Tu sais très bien te défendre contre papa, quand tu veux.

Mme Navarre.- C’est ce que tu crois, ma pauvre Emeline. Entre Navarre, qui voit sa femme pleurant.

Navarre.- Je suppose que la patronne se plaint d’avoir été jetée aux lions ?.. .. Ecoutez. La seule chose que je demande à votre mère, c’est de prêter à ce de Serres qui nous rénove notre maison, un petit peu de considération... Traiter un humble d’égal à égal ? Vous n’y pensez pas. Je suis issue de noble famille ... .. En quel siècle se croit-elle? Ne voit-elle pas qu’aujourd’hui, le pot au feu est général? Et, à la réflexion, n’est-ce pas justice ? Que croit-elle qu’elle a de plus qu’un de Serres, à part le daim de son manteau et le chevreau de ses escarpins ? Parce que son esprit est orné de quelques fanfreluches littéraires, alors que celui de de Serres va tout nu les fesses à l’air, croit-elle qu’elle vaut plus que lui ? Si l’on met en balance sur un plateau, son bagage à elle, littéraire, artistique, futile et laid si l’on pense à l’art et aux lettres modernes, et malfaisant en ceci qu’il se croit la précellence même, et sur l’autre plateau, le riche savoir technique de de Serres, pratique et utile, qui pousse à l’action positive, et modeste en plus, de quel côté croyez-vous que penchera la balance ? Tu as nécessité de lui et de ses pareils toute ta vie, mais, toi, en quoi lui sers-tu une seconde ? .. .. Compare, je te prie, l’activité d’un de Serres, à tes activités à toi ou, plutôt, à tes inactivités, dis-moi lequel des deux mérite des égards ?.. .. Emeline !.. Dis quelque chose.. .. Emeline ! Je te parle.

Emeline.- Je ne prends pas parti, papa.

Navarre.- Je sais que tu penses comme moi.

Emeline.- Vous m’avez connue tous les deux, en tant que vous vous êtes unis. Permets que, désunis, je ne vous connaisse pas.

Mme Navarre.- (à Navarre) Ainsi, je ne suis plus à côté de toi, que celle qui vient après Monsieur de Serres. Que je sois ici, ou non, ou ailleurs, c’est donc pour toi la même chose ! .. .. Si je suis ici, comme si je n’y suis plus, ne vaut-il pas mieux que je sois ailleurs ? Sort Mme Navarre, froissée.

Prisca.- (alarmée) Maman ! (elle sort à sa suite) Emeline fait un pas pour suivre Prisca.

Navarre.- (à Emeline) Laisse les tresser leurs pleurs ensemble. Emeline !.. .. Emeline, il faut que je te parle... (Emeline fait la grimace) Sois sans crainte. L’huissier ne veut pas faire des sommations, il ne veut faire qu’un simple état des lieux... ..(Emeline s’approche de Navarre).. .. Dieu sait, Emeline, si t’est largement ouverte, dans un beau quartier, une boutique sélecte d’articles de premier choix où tu n’aurais qu’à puiser. Or tu sembles t’acharner à t’approvisionner dans Dieu sait quel bric à brac de fin fond de cité, des pacotilles on ne peut plus ordinaires.

Emeline.- .. .. Je souffre trop pour n’être pas à la veille de la guérison. Je sais combien cette nécessaire amputation sera mutilation cruelle, combien longtemps la plaie me fera souffrir, et affreusement le moignon se rappeler à moi. Mais je sais aussi que je ne veux pas souffrir à longueur de vie d’un mal cruel dont je serais à jamais la chose pantelante.

Navarre.- (allant à elle) Plus un mot ! Chez toi, la tête a toujours été le chef du corps. Jamais elle n’a accepté bien longtemps qu’il se soustraie à son autorité. Celui qui parle de son indépendance ne peut qu’il ne veuille et ne puisse à la fin l’acquérir. (il l’accompagne jusqu’à la porte) Emeline sort. Entre Prisca, chiffon et balai à la main, pleurant.

Navarre.- (à Prisca) Allons bon ! Quelle méchante tempête cause un tel dégât des eaux ?

Prisca.- Méchante tempête, tu l’as dit. Maman est partie.

Navarre.- Partie ? Comment partie ? Qu’est-ce qu’elle a dit ?

Prisca.- Elle est partie : c’est ce qu’elle a dit.

Navarre.- Sinon elle, du moins ce qu’elle a emporté a-t-il fait son commentaire ? Qu’est-ce qu’elle a emporté? Un sac ? Une valise ?

Prisca.- Son sac à main.

Navarre.- Rien de plus ?

Prisca.- Rien de plus.

Navarre.- Qu’un beau ciel bleu et riant soleil remplace ces nuages noirs et cette pluie incessante, Prisca ! Ta mère n’ira pas plus loin que le centre ville.. .. Elle a, dans son sac, un antiseptique miracle contre les blessures d’amour-propre : son porte-monnaie. Quand elle torture son porte-monnaie, elle souffre déjà moins. Ce soir, son porte-monnaie sera exsangue et sans vie, mais sa santé, elle, sera tout à fait remise. Elle aura acheté, en plus, des babioles, qui me mettront en rage, ce qui achèvera tout à fait sa convalescence. .. Sèche tes larmes ! Je parie qu’à cette heure, elle est déjà en plein convalescence... (montrant le chiffon à poussière et le balai) D’après ce que je vois, ta compagnie républicaine de sécurité va nettoyer ma zone?

Prisca.- Il le faut.

Navarre.- Passe à tabac tout ce que tu voudras, ma fille, mais veuille ne pas toucher même du bout de l’ongle à un seul cheveu de mes papiers. Ils sont sous ma haute protection.

Prisca.- Je ferai attention. Je te le promets. Sortent Prisca, puis Navarre.

 

3.

Dans le salon. Entre Emeline, en déshabillé, pressée.

Emeline.- (appelant) Prisca !.. Prisca ! Sort Prisca du bureau de Navarre, chiffon à poussière en main.

Emeline.- (montrant la fenêtre) C’est Ludovic. .. (l’entraînant vers la porte) Sois ma soeur portière.Va lui dire que mon culte n’est pas ouvert aux fidèles ce matin.

Prisca.- Epargne-moi cela. Econduire un amoureux malheureux me met à la torture.

Emeline.- (agacée) Que vas-tu compatir avec quelqu’un qui ne t’est rien ? Tu ne vas pas pleurer sur tous les chiens abandonnés de la terre.

Prisca.- Veuille que je ne pleure pas. Epargne-moi cela. On sonne. Elles ne bougent pas. Entre Navarre.

Navarre.- (à Emeline) Ce Ludovic de Montréjean qui te cherche, est-ce que ce ne serait pas ce fameux Ludovic de Montréjean, qui est sorti major au concours d’internat ?

Emeline.- (souriant) C’est lui.

Navarre.- Remarquée par quelqu’un d’aussi remarquable ! Tous mes compliments !.. .. Dis-moi ! Ton Ludovic de Montréjean est-il habilité à faire des ordonnances et remplir des feuilles de maladie pour des particuliers ?

Emeline.- Il ne fait que ça.

Navarre.- Crois-tu qu’il accepterait de me rédiger une ordonnance, me prescrivant des médicaments, pansements, antiseptiques d’usage courant pour notre pharmacie familiale, et remplir la feuille de maladie attenante ?

Emeline.- Tu l’honorerais ! Il ne rêve que d’une chose, c’est faire ta connaissance !..(rappelant Navarre) .. Papa. Ne le blesse pas. Ne lui paie pas le prix de la consultation.

Navarre.- Pour qui me prends-tu ? Je lui proposerai de le payer, il refusera. J’insisterai, il insistera de son côté. Je le mettrai finalement dans un tel embarras, que ce sera un effet de mon infinie générosité de ne pas payer.

Emeline.- (riant) Ainsi, tout est bien. Sortent Navarre, Emeline, Prisca. Le salon. Emeline, retenant de la main Prisca. Entre Navarre, feuille de maladie et ordonnance à la main à reculons, devant Ludovic, habillé d’une manière convenue..

Navarre.- (à Ludovic) Docte docteur ! Vous êtes dans nos sociétés démocratiques, les derniers hommes de qualité, ..(il fait le geste de palper de ses doigts) et de quantité. (s’inclinant) Quel honneur ne m’a pas fait, en me traitant d’égal à égal, un tel homme d’honneur, qui touche tant d’honoraires !

Ludovic.- (riant, à Emeline) Je craignais du père d’Emeline un front hautain, des yeux absents, une bouche distante, et je découvre un homme de plain-pied, liant, plein d’humour. Votre père me ravit, Emeline. .. .. (à Navarre) Enchanté d’avoir fait votre connaissance.

Navarre.- Et moi, honoré de vous. .. Votre nez délicat préfère, je suppose, (montrant Emeline) humer le parfum délicat de la rose, à la puanteur fétide de ma marguerite. Ludovic rit, Navarre sort. Prisca veut sortir, mais Emeline la retient par la manche.

Ludovic.- Puisse le bel accueil du père être de bon augure pour l’accueil de la fille.

Emeline.- Vous savez, mon père et moi nous avons des entrées séparées. Personne ne m’a jamais introduit personne, je me le suis toujours introduit moi-même.

Ludovic.- A ce que je vois donc, le père ne m’est pas propice... .. Le ciel a la mine basse, grise et sombre et le front nuageux.

Emeline.- C’est vrai. Je suis de mauvaise humeur. .. .. Peut-être auriez-vous aimé que je tire sur le fond de ma scène, une toile de fond postiche, avec un beau ciel bleu peint ?

Ludovic.- Non. Non. Je prends le temps comme il vient. Je me prends même à aimer son mauvais temps, tellement j’aime la région. C’est pour moi un honneur, au contraire, de vous trouver en votre naturel... .. Aurai-je le plaisir de vous conduire à la Fac, belle Emeline ?

Emeline.- Pas aujourd’hui. Je suis en froid avec les études. ..Vous savez ce que je vais faire : fermer soigneusement mes volets, allumer ma lumière, me coucher, me border, et me raconter des histoires. .. Voulez-vous être assez gentil pour demander à Véronique Graulhat de me passer ses cours ?

Ludovic.- Je n’y manquerai pas... ..(Emeline cache de sa main un bâillement) .. .. Puis-je espérer vous revoir bientôt ?

Emeline.- Ludovic. Le passé et le présent ne sont-ils pas déjà assez débités en tronçons ? Ne pouvez-vous laisser à l’avenir au moins les arbres sur pied ? Laissons aux rencontres leur improvisation.

Ludovic.- Voilà ce que j’aime en vous. Chaque frais présent est pour vous un perpétuel impromptu. A chaque fois nouvelle, je trouve nouvelle Emeline .. .. (Emeline lui faisant un salut, il recule) Emeline jamais ne me lassant, je ne lasserai pas Emeline. Ludovic sort.

Prisca.- .. .. Aimer, être aimée, et en même temps, laisser vous aimer quelqu’un d’autre que vous n’aimez pas, Emeline, n’est-ce pas d’une cruauté inhumaine ? En raison de cet amour que tu portes au premier et qui ne peut que te rendre sensible, ne peux-tu pas être assez sensible pour décourager le second, et ne pas le laisser espérer en vain?

Emeline.- Ma pauvre Prisca ! Qu’est-ce que tu connais de l’amour? .. ..Et si celui qui attend se plaît à attendre ? Si cela rentre dans sa délectation amoureuse de se ronger les sangs ? Il y a des tortueux ainsi faits qu’ils estiment le prix d’une faveur à la longueur de temps qu’ils ont dû l’attendre. Ludovic place son attente en espérant qu’un jour, il touchera des dividendes amoureux. Pourquoi, le priverai-je de son espoir ? Et moi, en me privant de l’en priver, pourquoi me priverais-je d’une poire pour ma soif ?.. .. (faisant une révérence ironique à Prisca) Soigner tout en ne guérissant pas, tel est l’art de la médecine, Mademoiselle l’infirmière. Sort Emeline, puis Prisca. Un couloir. De Serres, les mains dans les poches, regarde partout. Entre Navarre.

Navarre.- Merveilleux artisans ! Qui savez souder deux tubes de cuivre nettoyés à la laine d’acier, les chauffant au chalumeau et présentant la baguette de soudure aux tubes rougis, aussi bien que faire un mortier homogène, mélangeant les bonnes parts de sable, de ciment et de chaux, et les incorporant, dans leur cratère aménagé, à l’eau soigneusement. Vous êtes nos derniers artistes... Votre amateur fervent peut-il vous être utile en quelque chose ?

De Serres.- (à part) Quel âne. Non, mais, quel âne. (haut, méchant) Il est neuf heures, quoi. C’est l’heure de la pause.

Navarre.- Faites. Bien sûr. Vous êtes chez vous. (Il va pour sortir)

De Serres.- (haut, allant pour sortir de son côté, toujours les mains dans les poches) Qu’est-ce que je voulais dire ?

Navarre.- (revenant vivement) Veuillez. Dites.

De Serres.-Non. Vous refuserez.

Navarre.- Vous me froissez, Monsieur de Serres. Ne vous ai-je pas donné des acomptes de ma bonne foi et de mon dévouement ?

De Serres.- L’expérience m’a appris qu’à un supérieur, il ne faut pas se montrer trop nu, et dire trop ce qu’on pense.

Navarre.- Sauf à moi, Monsieur de Serres. Je ne me reconnais pas dans votre portrait. Je ne suis pas homme à vous refuser quoique ce soit.

De Serres.- (méchant) En étant d’astreinte les dimanches d’élections, je me suis constitué un petit magot de jours de congé. Quand vous m’avez demandé de venir chez vous, j’avais justement l’intention de tirer une unité de ma petite épargne et de la dépenser aujourd’hui... ..N’en parlons plus.

Navarre.- Je vais vous prouver que je suis pas celui que vous craignez.Je vous paie votre jour de congé son prix. Un dimanche compte double. Je double la mise. Taux = 2. Je vous offre deux jours de congé pour un.

De Serres.- (méchant) Aujourd’hui, en plus, je travaille chez vous.

Navarre.- Double ennui ! Double charge ! Double privation ! Je vous ai fait dépenser votre jour chez moi. Je vous donne raison. Vous avez doublement perdu. Il est juste que je vous dédommage 4 fois. Je vous dois 4 jours. Vous les avez.. .. Quand désirez-vous les prendre ? Demain ? (De Serres ne répond pas) Suis-je sot ! Vous préférez les rattacher à un samedi dimanche, pour avoir un train continu de six jours de suite de congé. Lundi, cela vous va ?

De Serres.- C’est vous, le chef.

Navarre.- C’est moi, le chef. Je le décide. Vous les avez. Absentez-vous lundi. Vous serez dans votre droit... .. Comme vous devez mal me juger, Monsieur de Serres. Je fatigue votre temps de repos par le travail d’écouter mes bavardages. Sort Navarre.

De Serres.- (à part, hilare) Compressibilité. Flexibilité. A la pointe. Il sort, hilare, les mains dans les poches, regardant partout.

 

4.

Dans la cuisine. Navarre, dans la même tenue usagée, un béret poussiéreux sur la tête, assis à une petite table poussée contre le mur, tape à deux doigts sur une vieille machine à écrire, pendant que Prisca repasse sur la table de cuisine.

Navarre.- .. A propos, Mademoiselle la cuisinière ! Nous avons un invité ce soir, Maître Cox, mon avocat. .. .. Quelque chose va t’amuser. Au lieu de l’habituel fanfaron qui se pavane et fait la roue, à la visite que je lui ai faite lundi dernier, j’ai vu Maître Cox piquer du nez, rougir de la face comme un collégien, et d’une voix étouffée me confier, sous le sceau du secret, que sauf à me froisser, il osait avoir un faible pour la fille aînée d’un de ses clients. A sa figure cramoisie et à ses yeux par-dessous, j’ai deviné qu’il s’agissait de toi .. .. Mon Dieu, j’ai pris la nouvelle comme n’importe quelle nouvelle .. .. Pour ne pas t’embarrasser, je lui ai fait promettre que ce soir, il ne t’importunerait ni de regards, ni de paroles, et ne s’adresserait à toi qu’avec la politesse la plus conventionnelle... ..Ceci dit, mon Dieu, pourquoi pas ? C’est un parti comme un autre. Prisca.- (les larmes lui venant aux yeux) Je m’attarde trop chez vous, pour que tu souhaites que je m’en aille ?

Navarre.- Ah, n’inverse pas les rôles, je t’en prie ! Crois-tu que nous voulions garder notre fille pour fille de service ad perpetuum? Ta mère s’accommode de ton aide que trop... .. J’ai le coeur attristé, Prisca, qu’un trésor aussi précieux que toi, n’ait été apprécié jusqu’à présent par aucun garçon. Cela me mortifie tu ne peux savoir combien.

Prisca.- (pleurant) Tristesse et mortification que tu peux t’épargner, parce qu’elles ne sont pas miennes.

Navarre.- Elles sont miennes doublement, pour toi et pour moi. Je t’avouerais que la confidence de Maître Cox m’a un peu consolé. J’ai apprécié qu’il t’apprécie. Je confesse que j’ai eu pour toi de la reconnaissance pour lui. .. .. Prisca ! Tu ne veux pas fonder une famille ?

Prisca.- (les larmes aux yeux) Qu’irais-je en fonder, quand j’en ai déjà une ? Qui m’a donné le goût exclusif de votre goût ? Vous êtes tels qu’hors de vous, il n’y a rien qui ne soit déjà en vous. Ce qui est rare, parmi les gens rares, est chez vous courant. Qu’irais-je chercher ailleurs ?

Navarre.- Dieu sait que tu es une beau réceptacle de belles qualités, Prisca, mais tu as, malheureusement, un défaut, qui comme un fruit pourri les gâte toute la corbeille : en tout, tu te contentes d’un rien. Ta seule ambition, c’est de ne pas en avoir... ..Infirmière de 2ième classe ! Tu ne brigues qu’une chose, c’est de le rester. S’il n’avait tenu qu’à moi, je t’aurais depuis longtemps menée au concours d’infirmière-chef, pistolet dans les reins. Mais que peut faire un père, dans sa profession, sinon de laisser libre sa fille ?.. ..Par contre, ce que je ne supporte pas, c’est que, dans le service matrimonial, tu restes une perpétuelle sursitaire. Moi vivant, aucune de mes deux filles ne restera sur le carreau. Ni l’une ni l’autre n’iront grossir le troupeau des laissées pour compte. Il se trouve que quelqu’un s’offre pour te faire passer de 2ième classe de célibataire au grade de femme mariée. Est-ce un abus de pouvoir paternel, de te demander d’examiner au moins sa candidature ?.. .. Enfin, Prisca ! Il faut être réaliste. Tu fais la grimace, comme si un vaste marché s’offrait à toi. Je ne veux pas t’offenser, mais sur ton marché à toi, c’est plutôt la pénurie. Pour ton bien, je te prie de ne pas faire mauvais visage à celui qui se présente.. .. (Prisca pleure) Pleure, ma fille. La pluie fait la terre plus souple et plus meuble. (au bout d’un moment agacé) S’il te plaît, prends deux pinces à linge et suspends-toi à sécher. Je ne supporte plus toute cette humidité. Prisca s’essuie les yeux et se mouche. Navarre tape à deux doigts sur sa machine. On sonne. Au moment où Prisca, posant son fer, allait pour ouvrir, surgit de Serres, tout ému, qui laisse la porte ouverte et montre du doigt quelqu’un derrière lui.

De Serres.- ..M’sieur Navarre. Il y a là une espèce de hobereau, qui m’a enjoint comme à son ordonnance, de vous l’annoncer comme un messager de Maître Cox. Je vous avoue que la façon qu’il a eue de me traiter en serf ne m’a pas trop plu.

Navarre.- Nous allons lui décapiter ses grands airs, Monsieur de Serres, pour lui apprendre que nous vivons en démocratie. Voulez-vous bien introduire le ci-devant parmi notre populace de casseroles ?

De Serres.- (par la porte) Psst ! (il indique du pouce la cuisine) Entre Henri Willingen.

Henri.- (s’arrêtant sur le seuil, et découvrant qu’on l’introduit dans la cuisine) Mille pardons. Je force votre privé. Daignez accepter mes plus humbles excuses. (Il va pour sortir)

Navarre.- (rappelant Henri) Hep hep hep ! L’office est ouvert au public. Je tiens cuisine ouverte. Henri se retourne, se dirige avec précaution entre les tables, les chaises, les casseroles le panier à linge, découvre la tenue négligée de Navarre.

Henri.- Deux mille pardons. Je vous surprends dans votre négligé. Veuillez accepter mes regrets les plus sincères. (Il va pour sortir)

Navarre.- (rappelant Henri) Hep hep hep ! C’est ma tenue d’intérieur. Je suis en tenue domestique.

Henri.- (se retournant et revenant) Si votre tenue s’invite telle quelle sans que vous ayez le haut-le corps, il serait mal venu de ma part de m’en offusquer. .. ..Monsieur ! Avant que ma parole ne se mette en route, elle aimerait s’assurer qu’elle se trouve dans la bonne direction. .. ..Suis-je en présence de Monsieur Jean-Baptiste Navarre, dont Maître Cox s’honore et s’honoraire d’être l’avocat ?

Navarre.- Vous l’êtes. Je suis lui.

Henri.- Permettez-moi de me présenter : (s’inclinant) Henri Willingen, Alsacien.

Navarre.- Alsacien ?

Henri.- Alsacien !

Navarre.- Pourquoi Alsacien ?

Henri.- Parce que je ne suis pas Breton.

Navarre.- Pardonnez-moi ce propos hors de propos, peut-être un peu démodé, voire inconvenant : vous n’êtes pas Français ?

Henri.- Pourquoi ? Vous pas ?

Navarre.- Si ! Si ! Enfin ! Je crois. Si ! Si ! Il me semble bien qu’il y a indiqué sur ma carte d’identité : nationalité française.

Henri.- Pourquoi ? Vous ne vous sentez pas Français ?

Navarre.- Si ! Si ! Quoiqu’avec cette Europe. Enfin, si, peut-être un peu, par la langue du moins, quoiqu’elle ait bien dégénéré. Si ! Tout de même assez. A tout prendre, si, quand même.

Henri.- Si nous sommes Français tous les deux, pourquoi le dire ? Je précise ce qui nous distingue et qui me situe.

Navarre.- Vous savez, moi, je ne m’épuise pas à viser longuement ce que je vais dire, pour ne tirer que le mot juste. Je tire par rafales. Je balaie à mitraille. L’essentiel, pour moi, est de me faire comprendre. Alors, vous savez, pour moi, les mots.Celui-ci ou celui-là.

Henri.- (s’inclinant) Ma personne vous ayant été présentée, permettez à cette personne de vous présenter ses civilités.

Navarre.- (à part) Qui est-ce qui a pu m’édifier une bâtisse pareille, avec un pareil foisonnement baroque d’ornements ? Pendant ce temps, Henri s’est tourné vers Prisca, attendant que Navarre la lui présente.

Navarre.- (s’en apercevant) Ma fille aînée, Prisca !

Henri.- (à part) Prisca ! Pristi, la belle pièce ! Le beau cheptel, tudieu! Par Artémis, la belle venaison ! .. .. Dommage que cette Prisca ne soit pas un Prisco ! Mes inhibitions inhibées, ma timidité intimidée, et le père, sans méfiance, j’aurais pu aller droit sur elle et lui déclarer tout cru ma flamme.. .. Hélas ! Cette Prisco est une Prisca ! Il va falloir feindre que cette fille ne m’attire pas plus que si elle était un garçon. .. (haut, à Prisca) Laissez-moi, mademoiselle, en passant devant votre autel, plier un genou, et faire un rapide signe de croix. (à part) J’ai annoncé ma couleur. A elle d’enchérir, si le jeu lui dit.

Navarre.- (à part) Ne dirait-on pas que ce libertin pointe sur le gibier de ma fille, le fusil à lunette de son regard libidineux ? Henri s’est tourné vers de Serres, attendant que Navarre le lui présente.

Navarre.- (s’en apercevant) Ah... .. Ce Monsieur est Monsieur de Serres. Monsieur de Serres et moi, sommes tous deux employés de la Municipalité. Mais là s’arrête notre égalité. Monsieur de Serres me domine superbement dans toutes les éminentes branches des éminents corps du bâtiment. Dans tous ces domaines dominants, il me domine sans conteste.

De Serres.-(rectifiant) Mais Monsieur Navarre me domine dans le domaine dominant de la place et du salaire. Lui est Directeur des Jardins et des Cimetières, moi, technicien d’entretien.

Navarre.- Monsieur de Serres sait bien que je n’en suis pas plus fier pour autant.

De Serres.- Monsieur Navarre sait bien que si peu fier qu’il soit, il n’en occupe pas moins sa place, et n’en touche pas moins son salaire.

Henri.- (à Navarre) Votre accointance est familiale ?

De Serres.- Pas du tout ! Monsieur Navarre n’a avec moi que des rapports de supérieur à subordonné.Comme Directeur à la Ville, Monsieur Navarre m’affecte à son domicile en tant que technicien d’entretien.

Navarre.- Vous n’êtes pas très juste avec moi, Monsieur de Serres. Je vous affecte chez moi peut-être, mais vous oubliez quelque chose, c’est que j’ai pour vous beaucoup d’affection.(à Henri) Je vous prie de bien vouloir traiter Monsieur de Serres comme quelqu’un de ma famille.

Henri.- (tournant le dos résolument à de Serres, sans le saluer, à part) Curieuse maison. Le domestique parle au maître en maître, et le maître parle au domestique en domestique.

Navarre.- Vous ne saluez pas Monsieur de Serres ?

Henri.- Ne venez-vous pas de dire qu’il n’est pas de vos parents ? Je n’ai pas pour habitude, en entrant dans une boutique, de serrer la main à tout le personnel. Ils ne seraient pas les derniers à penser que ce serait de la dernière incongruité. .. Je ne viens pas non plus demander à Monsieur le technicien d’entretien, de changer le joint de robinet de ma cuisine. L’entregent veut qu’on ignore ceux dont on n’a aucune raison de faire connaissance.

Navarre.- (à part) Qui est-ce qui m’a bistourné un fil de fer tordu pareil ? (haut) Passons. Au fait.

Henri.- J’y viens... ..D’ordre de Maître Cox, j’ai le regret, Monsieur, de vous faire part, qu’à son regret, l’aspect oedémateux et sanguinolent de son nez lui interdit d’honorer votre invitation à dîner ce soir... .. Comme je suis le fauteur des troubles dont son nez souffre, je me suis offert comme son petit télégraphiste. Assuré qu’il était de ma franchise, il a accepté mon offre d’explication. Je suis donc mandaté par lui pour vous exposer les faits.

Navarre.- Je vous demande pardon. Est-ce que ça sera long ?

Henri.- Ca ne sera pas court.

Navarre.- Je n’ai pas trop de temps. Vous ne pouvez pas prendre une traverse ?

Henri.- Pardonnez-moi, mais je ne pourrai vous faire grâce d’aucun tour ni détour. Il vous faudra suivre la route dans son entier déroulement. Je veux que vous jugiez dans leur nuance, de l’innocence et de la culpabilité de chacun...(prenant son élan) Il y a 6 semaines..

Navarre.- 6 semaines !

Henri.- Un commentaire ?

Navarre.- Non. Non. Par Dieu ! 6 semaines, c’est assez, je m’en voudrais de les allonger... .. Le ciel veuille que vous ne dérouliez pas votre récit en temps réel.

Henri.- (piqué) Vous aurez droit au récit classique, c’est à dire au texte intégral. Je ne me priverai pas, même, si besoin est, d’ajouter, à l’imitation des chers professeurs, de copieuses notes en bas de page.

Navarre.- Ne prenez donc pas la mouche à tout propos. Ne dirait-on que chaque mot comporte à l’abdomen un aiguillon qui vous pique ?.. .. Editez-moi votre pavé puisqu’’il faut en passer par là.

Henri.- Il y a six semaines.. ..(il observe Navarre un temps) c’était un samedi, avenue Roosevelt. Payant mes gages à la nécessité, je faisais mes courses pour le dimanche, lorsqu’en ce jour férié, je croise sur le trottoir, mon supérieur hiérarchique, Monsieur de Comminges, mon directeur de recherches... .. Par un honteux réflexe, je tire les coins de mes lèvres vers les oreilles en un sourire obséquieux, pendant que mes lèvres bredouillent un cauteleux : Bonjour, Monsieur le Directeur. Mal m’en prit de mon indigne flagornerie ! Ses yeux posés droit sur les miens, mais étrangement absents, Monsieur de Comminges est passé à côté de moi, sans plus faire attention à moi que si j’étais un panneau stop.

Navarre.- (haussant les épaules) Et alors ?

Henri.- Comment et alors ? Je m’étais déjà honteusement humilié par mon sourire et mon bonjour, Monsieur le Directeur courtisans, il a fallu qu’en plus Monsieur de Comminges m’humilie à son tour, en ne me rendant ni mon sourire ni mon bonjour, et vous dites et alors ?

Navarre.- Bon. Il n’y a pas de quoi en faire une affaire.

De Serres.- Dites. Comment croyez-vous que sont faits les supérieurs ?

Henri.- (à de Serres) Mon agence de presse ne fournit pas l’information pour être commenté par un petit journal de province.(à Navarre) Il se trouve que Monsieur de Comminges est mon directeur de recherches. Je pends à lui comme un fruit à son arbre. Sans fruits, pas d’arbre. Sans chercheurs, pas de directeur de recherches. Pour se percher où il est perché et pour y rester perché, il faut qu’il me sente bien sous ses pieds. Monsieur de Comminges me connaît comme le loup blanc.

Navarre.- Mais .. .. C’est votre supérieur !

Henri.- Il ne m’est supérieur que de son bureau, qui est à un étage plus haut que le mien... .. Mais de lui à moi, qu’a-t-il de plus que moi ? Croyez-vous que son cerveau comprenne plus de neurones, ou ses neurones plus de synapses, ou que ses synapses se communiquent plus d’informations que les miens ? A écouter ses interventions lors de nos colloques, je pencherais pour que non. A-t-il six doigts à chaque main ? Deux nez ? Quatre oreilles ? Je lui suis même, du point de vue des mensurations, qui, dans les disciplines scientifiques, sont la clé de toute évaluation, ostensiblement supérieur : mon pied chausse du 44, le sien du 42 fillette, et je fais 1 m 80, et lui, en montant sur ses pieds, 1 m 54, avec peine. En fait, pour nommer les choses par leur nom : c’est un nabot.

Navarre.- Mais... Mais...Mais.

Henri.- Quoi mais..mais..mais ?

Navarre.- Son petit 42 fillette peut flanquer un grand coup de pied au derrière de votre 1 m 80 et vous jeter à la porte.

Henri.- Pas du tout. Son pied ne peut rien. Mon derrière est protégé par une convention collective.

Navarre.- Vous devriez avoir plus de bon sens, Monsieur Willingen. Je suis un supérieur, je sais ce dont je parle. Si X subordonnés n’ont qu’un supérieur, un supérieur a X subordonnés. Reconnaissez qu’il est cent fois plus malcommode à un supérieur de saluer chacun de ses 100 subordonnés, qu’à chacun de ces 100 subordonnés de saluer son unique supérieur.

Henri.- Qu’est-ce que j’y peux ? Qui lui a imposé de s’imposer ? Qu’il soit sur une échelle à repeindre le plafond, ou à même le sol à cirer le plancher, un homme est un homme. Un supérieur doit à chacun de ses subordonnés le même salut que chacun de ses subordonnés lui doit à lui. Est-ce de ma faute s’il doit serrer tant de louches ? C’est lui qui l’a choisi.

Navarre.- Dans la vie, il faut glisser mon ami. S’il fallait monter sur ses grands chevaux pour tout ou rien, on ne mettrait jamais pied à terre. .. ..Pensons par devers nous, de nos supérieurs pis que pendre, et passons notre chemin. Au premier coin, l’oubli aura effacé l’incident de nos tablettes.

Henri.- Eh bien, moi, je n’ai pas passé mon chemin.

Navarre.- Vous vous compliquez bien la vie... . Allez. Avancez.

Henri.- J’avance.. .. Sur le moment, à parler franchement, mes yeux n’en crurent pas les siens. J’ai trouvé irréel qu’un supérieur ait des façons aussi inférieures. Doutant de ce que j’avais vu, et ne voulant pas commettre d’erreur judiciaire, en attendant de vérifier le fait, j’ai suspendu mon jugement au bénéfice du doute. ..Du même pas que j’allais, j’ai fait demi-tour, l’ai dépassé, refait demi-tour, refait front, et, une deuxième fois, replongeant, j’ai refait mon plat.

Navarre.- Et alors ?

Henri.- Expérience, hélas, couronnée de succès. Mes soupçons ont été confirmés... .. Ses yeux vides ont glissé sur moi, comme si j’étais un panneau publicitaire, et ont poursuivi leur chemin devant eux comme si de rien n’était, et lui, derrière eux, avec.

Navarre.- Qu’alliez-vous supposer ? Il fallait vous y attendre.

Henri.- Eh bien moi, je ne l’attendais pas et je ne l’ai pas accepté... Mon sang ne fit qu’un tour. M’éperonnant, me cravachant, je bondis. En 4 coups de mes 4 fers, je me retrouve nez à nez avec lui! “Monsieur ! Je suis Henri Willingen, un de vos chercheurs. A moins d’être votre jumeau ou votre sosie, vous êtes Monsieur de Comminges, mon directeur de recherches. J’ai eu l’honneur de vous saluer tout à l’heure, devant le bar des Américains. Il m’a semblé que vous n’avez pas répondu à mon salut. “Lui, hélas, derechef, glisse ses yeux aveugles sur mon néant, prend des yeux et des jambes la tangeante, sans plus se frapper que si j’étais un poteau télégraphique... . Je bouillonnais à gros bouillons. Plein de fureur, je me tamponne à lui, lui met mon visage en gros plan sur l’objectif. Je lui envahis tout l’écran panoramique. Il ne voit plus que moi. Je lui demande si, à présent que je suis zoomé, il me reconnaît. Mais lui, à nouveau, comme si je n’avais pas plus d’existence qu’un feu rouge, décroche son oeil de ma photo, veut prendre le large. Ivre de rage, fou de fureur, je l’agrippe à ses hauts bords de tous mes grappins, le secoue comme un prunier, le met en demeure de me présenter, sur le champ, ses salutations et ses excuses. Mais lui, une troisième fois, sans un mot, lève le menton et déporte la tête sur la droite, en faisant une affreuse grimace dégoûtée, comme s’il soustrayait son nez à ma puanteur. Aussitôt, sa muflerie déchaîna la mienne. Je l’éclaboussai d’insultes, l’agonis d’anathèmes, l’étranglai d’invectives, le fustigeai de noms d’oiseau, de fruits secs, d’agriculteur. La foule commença à envahir autour de nous le parterre, le balcon, la première galerie, la deuxième. Le malheur a voulu, qu’interrompant le spectacle, deux gardiens de l’ordre aient voulu rétablir l’ordre, et aient séparé l’insulté de l’insulteur. Tel fut l’incident primitif, tel qu’il s’est déroulé de point en point.

Navarre.- Mon Dieu. Une petite ronce vous égratigne, et toute la forêt retentit de vos cris.. Pourquoi vouloir faire à tout prix d’un rond un carré ? Cela rentre dans les prérogatives d’un supérieur d’être malpoli envers ses inférieurs.C’est même à cela que l’on reconnaît un supérieur. Sinon, quel avantage et quel plaisir y a-t-il à l’être ?.. .. Croyez-vous d’ailleurs que votre houspillade aura rabaissé votre supérieur d’un pouce ? Au contraire. C’est vous, déjà bas, qui serez rabaissé plus bas encore. Laissez donc vos supérieurs sur leur nuage de rêve, et contentez-vous de votre positif ici-bas. Croyez-moi. Vous y trouverez suffisamment à faire.

Henri.- Vous vous en contentez peut-être, mais pas moi.Que voulez-vous, je suis maniaque. J’aime bien voir tout monde autour de moi, à même hauteur. Je suis comme ça.

De Serres.- Je parie qu’il vous a eu au tournant.

Henri.- Non. Monsieur le chauffeur-mécanicien ! Il ne m’a pas eu au tournant. (à part) Ce masseur-kinesithérapeute est en train de me gonfler sérieusement le biceps droit. Navarre s’étire bras et jambes, et bâille largement et avec bruit.

Henri.- (piqué) Je vois que la fatigue vous gagne. Je vous laisse recouvrer vos forces. Permettez que je me retire, le temps de votre sieste.

Navarre.- Il ne vous arrive jamais, Monsieur Willingen, de vous mettre à la position repos ?.. .. Relâchez votre cravate et vos bretelles, nous sommes entre nous, que diable... .. Allez-y. Passez devant. Je vous suis.

Henri.- Je fais le black out. Je passe devant... ..Confiant que la correction donnée avait redressé la difformité de ses manières, j’attends de la part de Monsieur de Comminges une lettre d’excuses. J’attends une semaine, deux semaines

De Serres.- Trois semaines, quatre semaines, trois mois, six mois

Henri.- (à de Serres) Je prie Mademoiselle la secrétaire sténo-dactylo de rectifier son agenda : je n’ai pas attendu 6 mois, j’ai attendu 6 semaines. (à Navarre) 6 semaines plus tard, à ma stupéfaction, je reçois bien une lettre, mais recommandée, et non pas de mon insulteur, mais du tribunal, qui me cite à comparaître comme prévenu d’injures et voies de fait, sur la voix publique, à l’encontre du sieur de Comminges, directeur de recherches de son état. Quel poids coq dispute un match avec un poids mi-lourd ? Il est sûr d’aller au tapis au premier round. Il faut rester dans sa catégorie, que voulez-vous.

De Serres.- C’était le retour du bâton.

Henri.- (à de Serres) Non, Monsieur le Guignol, ce n’était pas le retour du bâton. (à part) Ce garçon de bain commence à m’exciter furieusement le jumeau interne droit.

De Serres.- Vous disiez à l’instant qu’il vous assignait devant les tribunaux.

Henri.- (à de Serres) Je signale à Monsieur le greffier stagiaire qu’il n’a pas encore la minute de tout le procès. Mon histoire n’est pas encore arrivée au mot fin. A la stupéfaction d’Henri, Navarre se cure la narine droite délicatement avec son auriculaire droit, longuement.

Navarre.- Allez. Allez. Marchez. Marchez.

Henri.- Je vous surprends au milieu de vos soins de propreté. Permettez que je m’éclipse le temps que vous terminiez votre toilette.

Navarre.- (tout en continuant) Savez-vous que vous commencez à m’agacer à lever sans cesse votre petit doigt, comme une précieuse. Et si j’aime que ma cheminée tire bien ?.. .. Reconnaissez-vous donc, avec simplicité, pour ce que vous êtes, une vulgaire machine comme les autres, qu’il faut soumettre régulièrement à des travaux d’entretien. Pourquoi cette fausse prétention de ne pas s’avouer tributaire de ses organes ?

Henri.- Est-il si indipensable de vivre toujours tout devant tout le monde ?

Navarre.- Est-il si nécessaire de ne jamais rien vivre devant personne ? Est-ce que ce n’est pas bien de l’hypocrisie ?.. Ecoutez. Nous n’allons pas discuter du sexe des anges, nous serons encore ce soir, à chanter complies... .. Je suis derrière vous à klaxonner comme un sourd, et vous n’avancez pas. Vous ne voyez pas que vous bouchonnez ? Démarrez, mon vieux. Démarrez.

Henri.- Je démarre. Je mets la première.. ..Je résume le numéro précédent. Monsieur de Comminges portant plainte contre moi, le tribunal me cite à comparaître... ..Dans mon ignorance des procédures, je consulte, au tribunal, le tableau des avocats. Dans mon ignorance des avocats, devant le tableau, je ferme les yeux, mets le feu à mon doigt, qui s’autopropulse, et, tête chercheuse, touche un objectif. J’ouvre l’oeil, prends le flash : c’était Maître Cox.

Navarre. - Enfin.

Henri.- Comment enfin ?

Navarre.- Nous arrivons.

Henri.- Comment nous arrivons ?

Navarre.- Ecoutez. Prenez-le comme vous voudrez. Mais à présent que le train est en gare, veuillez descendre du wagon, et ne pas oublier les bagages, s’il vous plaît.

Henri.- Je descends et n’oublie pas les bagages... .. A Maître Cox, je me fie en aveugle, comme en aveugle, je m’étais fié à mon doigt.. ..Je prends l’interurbain, je saute les petites bourgades. Notre affaire arrive devant le juge. Nous entrons dans son bureau. Maître Cox rend la parole, et fait ce pour quoi je le paie, il plaide. Ses hors d’oeuvre ne donnent pas matière à critique : il expose les faits passablement. Mais quand il s’en vient au plat de résistance, par contre, j’ai vite déchanté, parce qu’il a servi ma tête en tête de veau vinaigrette.

Navarre.- (riant) Il s’est moqué de vous, et vous n’avez pas aimé ?

Henri.- Je n’ai pas aimé du tout.

De Serres.- Moi, la tête de veau vinaigrette, j’aime.

Henri.- (piqué, à de Serres) Messieurs les techniciens d’entretien sont priés de se contenter du steak-frites de la cantine municipale... ..(à Navarre) J’accélère, débraie, passe en deuxième. Maître Cox, me montrant du plat de sa main, dit au juge : “A quel âge Monsieur le juge, le législateur a-t-il fixé la responsabilité pénale ? 18 ans. Je vous prie d’examiner avec attention le prévenu. Mon client présente, certes, tous les caractères sexuels de la maturité requis : mue de la voix, stabilisation de la taille et du poids, pilosité sur le menton et sur les joues : tel qu’il paraît, l’ensemble en impose et fait impression, je ne le conteste pas. .. Et, pourtant, monsieur le juge, quelle erreur plus humaine que se fier en ses seuls sens ? L’âme, que l’on ne voit pas, de ce Goliath, que l’on ne voit que trop, ne s’est malheureusement pas développée comme le corps. A l’âge même où l’âme titubante du garçonnet nécessitait de la double béquille de son père et de sa mère, pour assurer ses premiers pas, juste à cet âge-là, l’une des deux cannes est venue soudain à lui manquer. Henri Willingen n’avait pas achevé la 9ième année de sa vie, que son père achevait la dernière année de la sienne. Subitement, Monsieur le juge, d’un jour à l’autre, une des deux béquilles s’en vint à choir à celui qui n’était encore qu’un infirme. Et voilà, d’un jour à l’autre, notre jeune âme boîteuse, pleine de rancoeur et de haine contre la moitié manquante de son appareil orthopédique... ..” Et patati, patata ! Roulez, watman ! Le train en provenance de Vienne entre en gare, éloignez-vous des bords du quai, s’il vous plaît. Voilà ce maître coq de Maître Cox nous servant de cette affreuse nouvelle cuisine aux petits légumes psychologiques... .. “Par transfert projectif, Monsieur le juge, pour ces jeunes handicapés, tout homme de pouvoir devient substitut du père absent. Monsieur de Comminges, supérieur hiérarchique d’Henri Willingen, l’a ignoré dans la rue, comme son père l’ignora lors de ses 9 ans ? En ne le reconnaissant pas, il a payé pour le père que le prévenu ne connaissait plus.” .. .. Je ne racle pas l’assiette. Je renvoie les rogatons à la cuisine. Passons au dessert ! .. .. “Le plaignant, monsieur le juge, se plaint d’injures et de voies de fait ? Se plaint est bien grand mot. Monsieur de Comminges peut-il faire état d’une seule griffure dont le prévenu aurait sur sa peau signé son acte ? La seule chose que l’inculpé ait un peu dégonflé à son supérieur hiérarchique, c’est sa bouffissure.Etait-ce un acte si nuisible que de faire faire un petit régime à ses adiposités ? Concluons, monsieur le juge. Le prévenu étant, comme nous l’avons démontré, un mineur affectif, il est à l’âge où joue la présomption de non-discernement et ne saurait être tenu pour reponsable de ses actes. Il y a donc lieu de prononcer un non-lieu... ..La seule chose que vous pourriez à la rigueur, prescrire, c’est un traitement psychologique. Pourtant, à votre place, Monsieur le juge, je n’en ferais rien. Ne voyez-vous assez, par les rues et les places, toutes ces foules silencieuses ? Trop de crainte, trop de honte, trop d’autocensure bride trop de monde. La société n’est plus qu’une classe muette, rangée deux par deux, après la sonnerie, et qui monte, les bras croisés, sous l’oeil sévère de la maîtresse. Que représente, pour une telle société bridée, un Henri Willingen ? Un bouc émissaire, un abcès de fixation ! C’est le tempérament à l’emporte-pièce, comme peu de femmes et d’hommes osent encore l’être. On le pique, pan, il envoie une gifle. On le dégoupille, on n’a pas le temps de compter jusqu’à 4, il explose. Et vous voudriez censurer un tel sociodrame vivant ? De cet autocuiseur sous pression qu’est la société, vous voudriez ôter l’une des rares soupapes ? Des êtres soupe-au-lait comme Henri Willingen ne sont-ils pas notre dernier théâtre libre?” .. .. Et roulez, tambours. Du clown à l’équilibriste, on a eu droit à toute la parade du cirque. .. J’étais rouge de colère, vert de rage. Il avait à peine commencé à m’éclabousser de cette boue infecte, que j’ai bondi : “Monsieur le Juge. Mon défenseur prétend me blanchir d’une accusation qui me souille, et il déverse sur moi des tombereaux d’ordures. Je le déboute de ma défense. Je récuse Maître Cox pour mon avocat. - Si le prévenu dit encore un seul mot, m’a répondu le juge, c’est moi qui dirai le dernier et conclurai.” Le juge hilare irradiait comme un tournesol, ses yeux étaient pendus aux lèvres de Maître Cox, comme s’il buvait du petit lait... ..Je bouillais dans mon autoclave. Ma température atteignait des sommets.

Navarre.- Je donne ma tête à couper que le juge a tranché contre vous.

Henri.- Vous avez perdu votre tête. J’ai été acquitté.

De Serres.- Mais c’est injuste.

Henri.- Comment c’est injuste ?

De Serres.- C’est vous le subalterne.

Henri.- J’étais la veuve et l’orphelin. C’est moi que la loi devait protéger. (à part) Ce maraîcher commence à me courir sérieusement sur le haricot.

Navarre.- Monsieur de Serres dit vrai. C’est injuste. Vous n’avez pas été acquitté par la force de votre droit. Vous avez été acquitté grâce aux subterfuges de votre avocat. Votre avocat avait fait habile diversion. Vous devez à Maître Cox une fière chandelle.

Henri.- Comment je dois à Maître Cox une fière chandelle ? Voilà un bonimenteur, qui fait le commerce de sa langue, qui est pourtant la seule chose gratuite du monde, que je paie cher de mes deniers pour qu’il défende mon honneur, et qui me crayonne le portrait au crayon gras, et m’expose à la risée du juge, ce qui m’humilie on ne peut plus, et je devrais lui avoir de la reconnaissance ? Justice ne m’ayant pas été faite, je n’ai plus songé au contraire qu’à me faire justice moi-même... ..Passons au café et au pousse-café. Le juge m’acquitte, l’avocat se dérobe par une porte dérobée. Je passe le Tribunal au peigne fin pour débusquer ce pou, il s’en est fallu d’un cheveu que je l’attrape. Je vais à son étude voisine, je le fais demander. Il arrive, la bouche en couronne de lauriers, roule les tambours, embouche les trompettes : “ Avouez que nous revenons de loin. Vous avez vu comme je l’ai pris à revers ? Le rire est le meilleur ami de l’inculpé. C’est le parfait traître du barreau. Il a raison des causes les plus justes.” Cette impudence éhontée m’a fait exploser. “Vous m’avez cloué au pilori ! Vous avez fait rire le juge à mes dépens ! Vous avez gagné mon affaire, mais vous avez perdu mon honneur !” Je lui lance les piécettes que je lui devais la figure. “Et maintenant ! En garde ! Rendez-moi raison de vos délires ! L’épée, le revolver, le poignard sont des armes de lâche et d’assassin. Place au noble art! A l’arme native ! Aux poings ! En garde !”

Navarre.- Vous avez boxé votre avocat ?

De Serres.- Qui vous avait fait acquitter ?

Henri.- Qui m’avait fustigé de son sanglant persiflage. Lui, en tous cas, je ne l’ai pas acquitté... .. Quand il me voit en équilibre sur mon assiette, la gauche en avant, la droite en retrait, il tend ses deux mains comme deux passoires à thé, recule, perd l’équilibre, se rattrape, se replie en désordre, dans sa retraite grimpe à reculons sur sa chaise, à reculons sur son bureau. Je le saisis aux jambes, le descend de force sur le ring. “Défends-toi, pleutre ! Appelle tes troupes de réserve à la rescousse !” Pour le mettre en jambes et en poings, je l’amuse de petites calottes, le brocarde de petites pitchenettes, le nasarde de petits emplâtres. Mes accrochages le piquent, lui chatouillent le courage. Il s’enhardit, s’essaie en petites reconnaissances, tente de petites incursions dans mon espace national, pour finir lance un raid et me frappe au coeur de mes oeuvres vives, id est me tape en plein dans le tarin. Vexé on ne peut plus de cette privauté, la fâcherie décuplant ma force, pour faire symétrie, en retour de son coup nasal, je lui blasonne son blair à lui. Soit que j’eusse mal évalué la distance, parce que son nez était plus long que je pensais, soit que mon réflexe fût trop vif parce que ma vexation était trop prononcée, l’impact de mon poing sur son nez ne fut pas l’exact pendant du sien sur le mien. Mais un poil de nez plus fort. Il y eut, à mon regret, emboutissement du nez tarbouif... .. Illico, l’accidenté, déclenchant sa sirène, porte sa main à son capot. Je remarquai avec désolation, que, par-dessous sa calendre, le radiateur pissait le sang. Délicatement, de deux doigts prudents, il tâta son appendice, pour voir si le fruit était mûr et à point. Force fut de faire le constat : à la suite du choc, le nez avait changé de direction. Il n’indiquant plus le Sud, mais votre Sud-Ouest. C’était devenu un cèpe violet, où ne manquaient plus que les mouches. Une betterave rouge cuite. Un rable de lièvre aubergine, marinant dans son Châteauneuf-du-Pape, avec son clou de girofle, sa branche de thym, ses petits oignons... .. Frappe, sans conteste, totalement disproportionnée avec les installations portuaires. Mon sang de secouriste ne fit qu’un tour. En un instant, je me changeai en ambulance, dans le brancard de mes bras je portai Maître Cox encoxé de son étude chez son médecin, de son médecin dans ma voiture hippomobile à l’hôpital, le confiai au médecin de service, me rongeai les sangs dans le couloir. Lorsqu’à la sortie des ateliers, hélas, je récupérai l’appareil réparé, il avait le cockpit tout blanc. Loin devant ses premières lignes, il avait un bunker peint à la chaux. Avec cet échafaudage devant sa façade, j’en convins avec lui, il ne pouvait guère se rendre à votre dîner. Où, si j’ai bien compris, il aurait aimé ne pas paraître trop à son désavantage. En fait, soyons franc, il était insortable. .. Cela se passait hier soir. Son nez ne sera pas sur pied avant 15 jours. .. Vous téléphoner ? Vous le lui interdisiez. Vous êtes sur une ligne rouge. Vous écrire? Dire en 3 mots l’indicible et le ridicule ? Son faux nez sentait le faux prétexte à plein nez. Je lui ai donc proposé de me porter moi-même comme pièce à conviction. Je saurais, lui ai-je dit, montrer à Monsieur Navarre le corps du délit. (il met son poing sous le nez de Navarre) Voyez et croyez.

Navarre.- Je crois. Je crois. .. .. N’empêche. Quel feuilleton. Vous êtes un Alexandre Dumas. C’est une histoire invraisemblable. ..

Henri.- Je vous ai transmis le message de Maître Cox. Dois-je lui porter une réponse ?

Navarre.- (le calmant de la main).. Permettez que mon esprit s’accoutumant peu à peu à cette histoire insolite, recouvre lentement ses esprits. .. Par Labiche ! Quel vaudeville !.. ..Que voulez-vous que je lui réponde ? Mm? Est-ce que j’y peux quelque chose s’il s’est fait bouffer le nez ? Est-ce de ma faute, s’il s’est mis dans la tête de faire acquitter un Ostrogoth comme vous ? Si j’avais été à sa place, je vous garantis, j’aurais prêté main forte à l’avocat de l’autre partie, et je vous aurais fait condamner bel et bien. Votre ingratitude ne l’a que justement puni. .. .. (son regard s’arrête sur Prisca) Je ne peux pourtant pas faire l’économie d’une lettre compatissante. Si je ne ressens rien pour Maître Cox, il faut que je ressente quelque chose tout de même. .. .. Veuillez prendre quelque peu patience ! Rien n’est plus inhumain que feindre de l’humanité. Il n’y a pas pire supplice que d’affecter de l’affection. Il est vraisemblable que je mette un certain temps pour écrire cette lettre... La barbe ! Dieu ! Que cela me rase ! Sort Navarre.

De Serres.- Vous ne savez pas encore que la seule chose à nous permise quand notre supérieur nous botte le train, c’est dire oui, amen, c’est bien, ça me plaît, merci, encore ?

Henri.- Permettez à un particulier de contredire la sagesse populaire. Un supérieur est subordonné aux mêmes règles de politesse que son subordonné.

De Serres.- Au fou ! Vous êtes bon à enfermer !.. ..Combien d’années comptez- vous survivre avec des principes pareils ?

Henri.- (piqué, explosant) Mademoiselle la soubrette. Je vous somme d’aller revêtir votre tablier à festons, et d’aller à l’office remplir des devoirs de votre office.

De Serres.- (interdit, bouche bée, puis) .. Bon ! D’accord. Sort de Serres.

Henri.- (s’approchant de Prisca) Sans doute, Mademoiselle, n’éprouvez-vous à mon égard que de la rancoeur. Apparemment la visite de Maître Cox vous visait.

Prisca.- Oui et non. Elle ne me visait qu’autant qu’elle visait mon père !

Henri.- Pour vous parler franchement, vous me rassurez. Je ne voyais pas, ce qui, dans ce vautour déplumé au bec crochu, pouvait fasciner une blanche et innocente agnelle. Quels sont les talents de Maître Cox ? Médire et persifler. Louer et complimenter est d’une âme noble et fière, railler et dénigrer est d’un esprit envieux et jaloux. Maître Cox a l’exact talent pour briller en société. Votre personne détonne avec la sienne. Vous me rassérénez....(saluant Prisca) J’ose former le voeu, Mademoiselle, que mon passage dans votre maison ne laissera pas derrière moi des traces trop boueuses.

Prisca.- Tranquillisez-vous. De vous il ne reste aucune trace. Vous êtes ici comme si vous n’étiez jamais passé. Sort Prisca avec son panier à linge repassé.

Henri.- (à part) C’est sec... .. Voilà un bon petit seau d’eau froide qui m’a tout à fait noyé mon petit début de feu... .. Espoir ailé envole-toi! J’aurais peut-être été heureux, mais elle ne sera pas malheureuse. Je resterai veuf, mais elle ne sera pas ma veuve.. .. Où est le père ? Dans quel égoût se cache ce rat ? S’il croit que pour moi le temps compte pour du beurre, il se trompe. Je refuse de laisser débiter le mien en tranches au gré de cet épicier. (il va pour sortir) Entre Ernest, cherchant, une églantine à la main, dont il a honte, et qu’il essaie de dissimuler derrière lui.

Henri.- Monsieur Ernest. Vous vous morfondez à m’attendre. Veuillez m’excuser. J’avais cru que je ne ferais qu’aller et venir.De traîtresses chicanes ont allongé mon chemin.

Ernest.- Je ne vous voyais pas. Je me demandais si quelque sorcière ne vous avait pas dissipé en fumée. Mais vous êtes là. Je vais reprendre ma faction.(Henri, se penchant, regarde l’églantine) Je n’ai pas l’air un peu cornichon, hein ? Une fleur dans la main d’un homme, ça fait un peu bicyclette... ..C’est pour ma mère, que voulez-vous ! Je lui offre un de ces bouts de chiffon, elle a le nez qui coule et l’oeil qui se noie... ..Soyez certain que si je ne l’avais pas eu gratis, ce lambeau ne ferait personne se gausser de moi.

Henri.- Elle fleurissait entre les pavés ? Vous l’avez cueillie sur le trottoir ?

Ernest.- Sur l’espèce de mer démontée, qui figure le jardin devant la maison, il y a un pauvre rosier perdu , qui sombre et fait naufrage. J’ai sauvé un des membres de l’équipage.

Henri.- Dans le jardin de cette maison ?

Ernest.- Jardin, c’est un bien grand nom.

Henri.- Ne me dites pas, Monsieur Ernest, que vous avez maraudé une rose dans le jardin de Monsieur Navarre.

Ernest.- Maraudé est un bien vilain mot. Ces roses étaient vilainement déflorées par la méchanceté de la saison. Leurs coroles gisaient à terre, comme blancs jupons. J’ai sauvé celle-là du déshonneur.

Henri.- Ne me dites pas, Monsieur Ernest, que vous avez soustrait du patrimoine du propriétaire de cette maison, un de ses biens propres

. Ernest.- A voir comme il délaisse cette friche, Monsieur Henri, je dirais qu’il compte cette broussaille non parmi ses biens, mais parmi ses maux.

Henri.- La propriété, Monsieur Ernest, est chose sacrée et inviolable. Porter atteinte à la propriété, même inculte, de quelqu’un, même inculte, c’est porter atteinte à sa propre personne.

Ernest.- Ah ?

Henri.- Oui.

Ernest.- J’ai donc mal fait ?

Henri.- Vous n’avez pas bien agi.

Ernest.- La honte m’engloutit, Monsieur Henri. Je suis à cent pieds sous terre. Je suis dans le 36ième dessous.

Henri.- (au bout d’un moment) Remontez maintenant, Monsieur Ernest.

Ernest.- Je m’aperçois que j’étais monté tout à l’envers, Monsieur Henri.

Henri.- Vous démontant pièce à pièce, vous voudrez bien vous mettre en mesure de vous remonter à l’endroit, Monsieur Ernest. ..Offrez votre rose à Madame votre mère, Monsieur Ernest. Vous l’avez payée au prix fort.

Ernest.- Je vous rends grâces, Monsieur Henri.

Henri.- (regardant vers la porte du bureau de Navarre) Ce colon nous prend-il pour son boy, à qui il dit : attends ! et il attend ? Proclamons notre indépendance. Conquérons notre liberté, Monsieur Ernest ! Ils sortent, Ernest écartant de lui la rose, qu’il tient d’une main dégoûtée.


deux

 

1.

Le même lieu. Entre Navarre, séchant au vent l'encre de sa lettre.

Navarre.- (à part) Quel travail de forçat, que faire pousser sur le caillou aride d’un coeur, la tendre herbe verte du sentiment. D’un coeur sec, ne sourdent que stériles idées reçues, qui, à leur tour, ne trahissent que trop sa sécheresse. Qu'est-ce que j'éprouve pour Maître Cox ? Rien du tout. Bien que j'aie sué sang et eau, j'ai peur que ma lettre le trahisse. Pour placer une fille implaçable, voilà les croix où on se crucifie. .. Bah. J’ai fait ce que j’ai pu. .. (regardant de tous les côtés) Allons bon. Le courrier est parti sans son courrier. J’en serai quitte pour l’expédier par la poste. Retour de la ville, entre Mme Navarre, en manteau et en sac.

Navarre.- .. .. Les flots se sont apaisés ? La mer est redevenue calme?

Mme Navarre.- Sois heureux que je n’aime qu’une chose, c’est que règnent entre nous la paix et l’entente. Je te demande pardon pour ma scène de tout à l’heure.

Navarre.- Comment exiger d’une femme qu’elle se contrôle comme un homme ?.. ..Je te pardonne bien volontiers. .. ..Aveu pour aveu, j’avoue que, depuis ton départ, il me manquait vaguement quelque chose quelque part. (il montre vaguement l’appartement).. ..A propos, ce Maître Cox, ce prétendant prévu pour Prisca, ne viendra pas dîner ce soir.

Mme Navarre.- Tu m’as finalement écoutée ? Tu t’es ravisé?

Navarre.- Je n’ai pas abandonné d’intervenir. Chaque pensée nouvelle apporte au contraire nouvel étai à mon projet. Ce n’est pas moi, qui ai décommandé Maître Cox, c’est son nez.

Mme Navarre.- Son nez ?

Navarre.-(se tenant le nez) Tels sont les risques du métier d’avocat : ceux qu’ils défendent, après leur défense, l’attaquent. Parce que Maître Cox lui avait gagné son procès en faisant de lui la risée du juge, son client, de son poing, a fait mordre au nez de Maître Cox la poussière. Depuis, Maître Cox porte son nez en écharpe. Son nez ne sera pas visible avant 15 jours... .. Le fauteur du coup est venu en personne excuser sa victime.C’est une espèce d’anarchiste du nom de Henri Willingen

Mme Navarre.- Henri Willingen ?

Navarre.- Oui.

Mme Navarre.- L’Alsacien ?

Navarre.- Tu le connais ?

Mme Navarre.- Si c’est lui, il a été mon locataire dans ma maison de la rue du May... .. Que voilà un homme charmant. Un être rare qui vous fait rare. Quand il vous a en face de lui, il est si plein de vous, qu’il s’en oublie lui-même. Lorsqu’il vous parle, il semble que vous êtes pour lui le seul être qui existe au monde, et pourtant, vous n’êtes que son propriétaire... ..Nous parlions de Prisca. Rêverie extravagante. Je lui aurais bien vu un mari comme lui.

Navarre.- Quoi ?.. .. L’homme des bois n’est pas marié ?

Mme Navarre.- Quand il était mon locataire, à ma connaissance, il était célibataire.

Navarre.- Ca a une situation sur la branche d’un arbre quelconque, un chimpanzé pareil ?

Mme Navarre.- Si je me souviens bien, il était chargé de recherche au CNRS, à l’époque. .. ..A quoi bon cette folle fiction ?

Navarre.- Chargé de recherche ! Fonctionnaire ! Le parti des partis!.. .. Si j’avais su !

Mme Navarre.- Si tu avais su ?

Navarre.- Lorsqu’il était là, plus d’une fois, de sa butte, il a dirigé sa lorgnette sur les forces de ta fille, évaluant les flancs, les ailes, les avants, les arrières, comme s’il se demandait s’il allait faire donner ses troupes.... ... Si j’avais su, je lui aurais ouvert la voie. On sonne. Au moment où tous deux, d’un même pas, allaient ouvrir, entre de Serres, ému, montrant derrière lui, à travers la porte ouverte, quelqu’un.

De Serres.- M’sieur Navarre ! Le hobereau nous avait pourtant fait espérer qu’il nous avait délivrés de sa superbe.

Navarre.- (ravi) Quand on parle du loup.

De Serres.- Il y a du neuf. La gentilhommière arbore devant elle une somptueuse pergola fleurie.

Navarre.- (ravi) Qu’est-ce qu’a encore inventé l’excentrique ?.. ..Faites-le entrer, Monsieur de Serres. Paraît de Serres, puis une immense gerbe de roses roses dans ses bras, Henri. Henri va droit à de Serres, de sa gerbe le pousse vers la porte, de Serres sort.

Henri.- (se tournant vers Navarre) Dieu sait, Monsieur, que, lors de ma dernière apparition sur votre scène, vous ne m’avez guère applaudi. Vous m’avez même tellement jeté de tomates, que j’étais résolu à ne plus jamais m’exhiber devant vous. .. .. Néanmoins. Alors que, côté cour, je jouais devant vous cette scène lamentable, mon laborantin, Monsieur Ernest, jouait, côté jardin, une piécette en un acte non moins lamentable. Pendant que ma langue, ici même, tricotait la petite laine de mon aventure, lui, m’attendant dehors, pour se désennuyer, tricotait des jambes sur le trottoir. Il remarque, dans la friche devant votre maison, d’un rosier à l’abandon une rose délaissée. “Pauvre fleurette abandonnée ! Tu te fanes sur pied, sans que père ni mère ne se soucie de toi. Si les tiens te dédaignent, pauvre rose, l’étranger te recueillera.” Là-dessus, à l’aide de son couteau de poche, il taille net la svelte taille de la rose, et vous la ravit, sans autre forme de procès.. .. Je suis venu rembourser l’emprunt de Monsieur Ernest.(il met de force la gerbe dans les bras de Navarre, bien ennuyé)

Navarre.- (agacé, allant partout, et ne sachant où poser ce bouquet, bougonnant) Que voulez-vous que je fasse de ce fagot ?.. .. Ce fatras est un nid à poussière et à araignées rouges... .. Dans deux jours, tout sera défleuri, l’eau aura croupi dans le vase. .. Qu’avons-nous besoin d’un jardin dans la maison, quand nous avons déjà un jardin dans le jardin ?

Mme Navarre.- (se découvrant à Henri, et prenant la gerbe, qu’elle pose sur la table, et dispose dans un vase, faisant une courte révérence) Votre message fleuri nous enchante comme nous enchante le messager fleuriste, Monsieur Willingen.

Henri.- Madame Navarre.

Mme Navarre.- Oui.

Henri.- La similitude de patronyme et d’adresse n’avait pas échappé à mon esprit, mais trop de trop fortes dissemblances l’avaient poussé à ne pas la retenir... .. Comment aurais-je pu imaginer que Monsieur Navarre et vous, habitiez le même domicile ?

Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Je vais vous méduser plus encore, Monsieur Willingen. Madame Navarre et moi sommes plus proches et plus parents que n’importe quel proche et de n’importe quel parent, puisque nous sommes mari et femme... ..Je vois que votre stupéfaction confine à la consternation. Désolé de vous désoler.

Henri.- (à Mme Navarre) Mon admiration pour votre abnégation, Madame, est sans limite. Sachez que je voue à votre renoncement au monde un culte sans bornes. (à Navarre) Sans doute, Monsieur, ne cessez-vous de rendre grâce au ciel pour la providentielle bonne fortune qui vous a imparti Madame Navarre pour épouse.

Navarre.- (riant jusqu’aux oreilles) Comme je ne cesse de plaindre ma femme de l’incroyable malchance qui lui a adjugé pour époux un tel mari.

Henri.- Je n’oserai pas vous contredire. Je ne me permettrai pas de ne m’opposer à votre profession de foi.

Navarre.- (à part) Avec quelle délectation infinie, j’infligerais à ce mécréant les supplices les plus raffinés, s’il se laissait faire.

Henri.- (reculant, et se tournant vers Mme Navarre) Madame ! Vous avez été le beau coin bleu d’un ciel par ailleurs lourdement chargé. Je vous en ai un grand merci. (il va pour sortir)

Navarre.- (tirant la manche de Mme Navarre) Mathilde ! Le parti de ta fille part. Si tu veux qu’il court après elle, cours après lui.

Mme Navarre.- (bas à Navarre) C’est toi qui prétends en faire ton prétendant. Je ne prétends rien.

Navarre.- (courant après Henri) Monsieur, un mot ! Un seul !

Henri.- (se tournant) Un seul ? Un ?

Navarre.- Un ! Un seul !

Henri.- A une condition.Que vous le choisissiez avec soin, que vous n’en preniez pas, comme à votre habitude, un que tout le monde aura palpé de tous ses doigts et flairé de toutes ses narines. J’aimerais ne pas regretter d’être revenu sur mes pas.

Navarre.- Un mot ! Un seul ! Choisi ! Réparation.. .. Réparation et dédommagement. .. .. Bien que ce soit pour rattraper une double faute vôtre, la première de la châtaigne par vous sur le nez de Maître Cox assénée, la seconde, de la rose par votre laborantin à mon jardin arrachée, que vous avez dépensé tant de précieuses minutes de votre précieuse journée, je vous offre de vous en rembourser une partie. .. .. Je vous invite à dîner avec nous aux lieu et place de Maître Cox.

Henri.- (piqué) J’assurerai, à votre table, de Maître Cox, l’intérim ?

Navarre.- Nous avions prévu pour Maître Cox une part. Sans Maître Cox, cette part serait perdue. Avec vous, elle servira.

Henri.- (piqué) Vous m’offrez d’être, à vos surplus, un débouché ?
Navarre.- Nous avons l’habitude, dans notre famille, que rien ne se perde. Vous voyez que nous serons entre nous... ..Pour achever de vous mettre à l’aise, ce sont des restes d’hier. Vous pourrez le vérifier de vos yeux : le lièvre tombe en charpie, les pommes de terre sont de la farine, la salade est cuite, les hors d’oeuvres de tomates et de concombres nagent dans leur jus. Quant au Bordeaux, ce n’est pas une mauvaise année, mais il est débouché de dimanche. Vous voyez, nous ne faisons pas de frais. Le dîner sera familier et familial.

Henri.- Croyez bien que je serais extrêmement flatté de rallier votre antique civilisation, mais, je regrette, une moderne poêlée forestière m’attend au frais dans mon congélateur.

Navarre.- Allons ! Ne faites pas de manières.

Henri.- Désolé. Je ne peux.

Navarre.- (piqué à son tour) Peut-être aurais-je dû vous envoyer une invitation sur papier Japon Impérial, imprimée en nobles italiques, trois semaines à l’avance, avec un talon pour la réponse ?

Henri.- Il ne s’agit pas de ça.

Navarres.- A moins que j’eusse dû vous offrir le repas gastronomique, avec champagne en apéritif, trois entrées, deux poissons, trois viandes, plateau de fromages, dessert, glace, café, pousse-café, Château-Yquem 90 pour le poisson, Château Petrus 90 pour les viandes, Côtes du Rhône 89 pour les fromages, aux Armes du Duc de Gascogne ?

Henri.- J’aurais moins encore accepté.

Navarre.- Dois- je en conclure que vous êtes un homme, qui bondit au plafond pour une piqûre d’épingle ? Qui monte sur ses grands chevaux pour un mot de travers ? Qui pour le chiffon rouge agité d’un mot malheureux, comme un taureau bravo, charge, cornes acérées en avant ? En un mot comme en mille, dois-je vous prendre pour un homme susceptible ?

Henri.-(allant droit sur Navarre) Rentrez ce mot dans la gorge ou je vous casse les dents.

Navarre.- (défiant Henri, pointant son index sur lui) Prouvez-le, que vous n’êtes pas susceptible. Prouvez-le.

Henri.- Je le prouve. (faisant sur lui un effort terrible) J’accepte l’invitation. (à part, s’écartant, décollant ses vêtements) Je n’ai plus rien de sec. Je ruisselle de la nuque aux talons.

Navarre.- Je le savais. .. .. Si, du bout des doigts délicatement, on écarte la bogue épineuse, on trouve la douce châtaigne farineuse.Je savais que vous étiez un homme débonnaire.(Il lui donne des petites tapes dans le dos)

Henri.- (s’écartant, se raidissant) Je vous en prie. Nous n’avons pas été dans la même campagne ensemble.

Navarre.- Calme ! Ne montrez donc pas les crocs ! Là ! Doucement! Calme ! .. .(allant à Mme Navarre, se retournant, à Henri) On ne bouge pas ! (tournant le dos à Henri, à l’oreille de Mme Navarre) A toi de jouer, Mathilde. Pétris-moi cette dure terre glaise de tes douces mains tièdes longuement, fais m’en un boudin bien tendreet bien mou, qui s’enroule bien autour du doigt.

Henri.- (à part, piqué) Ces conjurés montent contre moi une cabale.(allant à eux, les saluant) Au pas feutré dont marche votre aparté, j’entends qu’il craint de se faire entendre de tiers. Permettez que le tiers s’exclue de lui-même. (Il va pour sortir)

Navarre.- (piqué, à son tour, fort) Mes propos ne vous étaient pas destinés, figurez-vous. C’était une circulaire intérieure. C’est un document secret-défense. Si vous aviez entendu ce que je disais à ma femme, je vous connais, votre sang n’aurait fait qu’un tour.Croyez-vous que j’aie envie de mettre le feu aux poudres ?

Henri.- (à part) C’est désinvolte, mais que répondre à cela ?

Navarre.- Je vois à vos cheveux que je vous horripile. J’espère que, vous peignant dans le sens du poil, ma femme saura vous faire la raie. Sort Navarre.

Henri.- (à Mme Navarre) A la réflexion, Madame, permettez que je ne prolonge pas mon séjour dans votre contrée. Je ne supporte pas son anarchie constitutionnelle. Il salue Mme Navarre, et recule d’un pas, pour sortir.

Mme Navarre.- Vous ne souffrez pas mon mari, à ce que je vois.

Henri.- Pour parler franchement, docteur, je vous avoue qu’au contact de certain agent pathogène, mon organisme développe certains symptômes morbides irrépressibles, que l’on nomme communément allergie, et qu’en cet instant, je sens que le seuil de tolérance est dépassé.

Mme Navarre.- Et pourtant, votre attaque contre mon mari a porté. S’il est un être, depuis les 30 années que je connais mon mari, qui a jamais ébranlé ce roc, c’est vous.

Henri.- Il n’a pas bougé d’un pouce. C’est un massif hercynien primaire. Tel je l’ai trouvé, tel je l’ai quitté, tel je l’ai quitté, tel je le retrouve.

Mme Navarre.- Vous le voyez du dehors, je le vois du dedans. Vos coups de bélier ont ébranlé la porte. .. ..Monsieur Willingen, laisserez-vous la mauvaise éducation maîtresse du terrain ? Battrez-vous en retraite devant les mauvaises manières ? Ne trouvez-vous pas qu’un tel manque de savoir-vivre mériterait de trouver quelqu’un à qui lui parler? .. ..Ne peut avoir raison un jour de la coriacité de mon mari qu’un caractère comme le vôtre.

Henri.- Caractère ? Mauvais caractère, Madame. Chose non louable. Voilà où le bât me blesse. Je suis trop d’un seul tenant, trop d’un seul bloc, d’une pièce. Chose qui fait mon désespoir.

Mme Navarre.- Quand la force de caractère, cette assise ferme et solide, est la qualité la plus précieuse d’un homme ? Quand une fille et une mère ne peuvent que rêver d’avoir un homme d’une telle qualité, pour mari, et pour gendre ?

Henri.- Voeu pieux d’une mère pour sa fille, non de la fille pour elle-même !

Mme Navarre.- Voeu de ma fille pour elle-même ! Je pratique ma fille, je vous pratique. Je ne m’avance pas. Je n’affirme que ce dont je suis sûr.

Henri.- Votre fille rêverait d’avoir un solitaire comme moi pour mari ?

Mme Navarre.- Ma fille rêverait d’avoir un solitaire comme vous pour mari.

Henri.- Pardonnez-moi ! Mais tout à l’heure, malgré ma présence réelle, elle paraissait entrée en religion dans le monastère de l’ordre du repassage. Elle semblait en adoration perpétuelle devant Messieurs les Pantalons de Monsieur son père.

Mme Navarre.- Vous êtes-vous signalé à elle ? Lui avez-vous fait la cour ?

Henri.- Me signaler à elle, de but en blanc ? Pour qu’une telle tentative tourne à votre mortelle confusion ? Comment aurais-je osé?

Mme Navarre.- Vous auriez préféré que ce soit elle qui vous fasse des avances ? Si exigeant pour vous, comme pouvez-vous exiger qu’elle soit moins exigeante pour elle ? Entre deux êtres qui ne se connaissent pas, ne faut-il pas que l’un d’eux se décide à tendre la main en premier, pour que l’autre la serre ? Qui voulez-vous que ce soit sinon vous ? ..Vous allez me dire : de quoi vous mêlez-vous? Marieuse, vous faites un joli métier. Je vous répondrai : lorsque les fils et les filles choisissent eux-mêmes leurs compagnes et compagnons, choisissent-ils tellement à bon escient ? Les parents ne connaissent-ils pas leurs enfants à la vérité mieux qu’eux-mêmes, puisqu’ils savent d’eux jusqu’aux choses sur lesquelles leurs enfants ferment les yeux et veulent ignorer ? Et, partant, ne sont-ils pas cent fois plus à même de mieux les choisir qu’eux ? Dès lors, n’ai-je pas raison de faire la marieuse ? Sort Mme Navarre.

Henri.- (à part) A mon âge ? 36 ans ? Nouveau Mathusalem ? Vieil étudiant, qui tant de concours a passé et toujours, en parfait cancre, échoué, je m’assiérai de nouveau sur les bancs de l’école? (voyant Prisca) La revenante. Mon coeur. Pas de panique. Entre Prisca, avec un plateau portant de la vaisselle, et mettant la table. (à Prisca) Pardonnez-moi d’interrompre votre service, Mademoiselle. J’ai le regret de vous informer d’une nouvelle navrante : Monsieur votre père m’a invité à dîner, à la place de Maître Cox. Que la personne massacreuse prenne la place à votre table de la personne massacrée doit vous offusquer on ne peut plus.

Prisca.- Il est vrai que vous ne l’avez pas frappé d’un petit coup.

Henri.- Cette mauvaise impression a fait sur vous mauvaise impression, je le savais.

Prisca.- Mais vous avez tout fait pourqu’il soit au plus vite soigné.

Henri.- Je l’ai mené à réparation aussitôt. Il a été mis sur le marbre sur le champ. Son nez sera sur pied dans 15 jours. Et il sera comme flambant neuf. Maître Cox profite de sa réfection pour corriger sa forme native. Il n’a jamais été aussi beau qu’il sera.

Prisca.- Après avoir fait pour le pire, vous avez fait pour le moins mal.

Henri.- Telle est en effet la conclusion que l’on peut tirer de l’affaire... Comme, cependant, monsieur votre père m’a forcé la main, et que je veux tout sauf m’imposer, je vous prierais d’avoir l’obligeance de faire part à Monsieur votre père que je décline son invitation,Mademoiselle. (Il va pour sortir)

Prisca.- La compagnie des miens vous rebute tellement ?

Henri.- Dans le désert aride de votre famille, j’ai eu grand plaisir à faire halte au frais ombrage de Madame votre mère.

Prisca.- Vous trouvez la compagnie de mon père désobligeante ?

Henri.- Est-ce de la faute des terres sèches et incultes, si la vie y est peu engageante et inhospitalière ? Je suppose que Monsieur votre père n’y est pour rien.

Prisca.- .. ..Emeline, ma soeur, vous déplaît ?

Henri.-Je vous demande pardon. Il ne me semble pas connaître Madeùmoiselle votre soeur.

Prisca.- Je m’en doutais. Si vous l’aviez vue, sa vue vous aurait jeté si bien au bas de votre cheval, qu’à l’instant, elle vous aurait converti à elle. Vous seriez son plus fervent prosélyte.

Henri.- (à part) Que se passe-t-il ? M’applique-t-elle un méchant vésicatoire du côté de sa soeur, pour me décongestionner les organes de son côté ?(haut) Heureux que vous aimiez tellement les vôtres. Il n’y a, cependant, qu’une personne qui est touchée par mon affaire, c’est vous. Monsieur votre père m’a invité dans votre ignorance, j’aimerais savoir s’il m’a invité dans votre désaccord.

Prisca.-Excusez-moi ? Me voyez-vous désavouer mon père?

Henri.- Là, vous vous retranchez derrière votre père.

Prisca.- Au lieu de faire des tours et des détours, dites-moi ce que vous attendez de moi. Henri.- Si vous ne me dites pas en toutes lettres que vous ne me voyez pas d’un mauvais oeil à votre table, à votre absence de réponse répondra mon absence à votre table.

Prisca.- Et qu’est-ce qui ferait selon vous que je verrais un inconnu comme vous, d’un bon ou d’un mauvais oeil, en supposant que vous vous connaissiez si peu que ce soit ?

Henri.- Rien. Absolument rien. J’en conviens. Au contraire. Je vous mettrais plutôt en garde contre moi. Je vous conseillerais de me fuir comme la peste. Vous avez raison.

Prisca.- Alors, de quoi, vous plaignez-vous ? (paraît Emeline) Regardez ! Le soleil étincelant de l’aurore paraît, et il éclipse toutes les mille étoiles du ciel nocturne... .. N’est-ce pas qu’elle est belle ?

Henri.- Ouais.

Prisca.- Comment ouais ?

Henri.- Elle n’est pas mal.

Prisca.- Votre parcimonie de goût vous trahit mieux que tout. Vous avez si peur de ne pas lui plaire, que vous faites le dégoûté par avance. Attendez d’être seul avec elle. Comme la limaille, subissant la loi de l’attraction, elle vous orientera dans le sens qui lui plaira. Vous verrez. Sa beauté opèrera son miracle habituel. Sort Prisca. Entre Emeline.

Emeline.- (voyant Henri) C’est vous le redresseur de torts ? C’est vous qui usez d’arguments massues si persuasifs ?

Henri.- (les yeux fixés sur la porte, par laquelle est sortie Prisca) A ma grande confusion. Je suis d’un caractère irascible. J’en ai contrition vive et sincère.

Emeline.- Vous en avez contrition ? Les plus orgueilleux de nos jeunes gens, sans fausse honte aucune, courbant la tête, tendant une humble main, rivalisent à demander humblement l’aumône d’une place, d’une protection, d’un appui, et vous, vous vous dressez de toute votre hauteur, et vous en rougissez ? Pour une fois que se présente un homme digne de ce nom, vous n’allez pas le désavouer.

Henri.- Un homme digne de ce nom ? Vous vous égarez. Rien n’est plus humiliant que de sortir de ses gonds pour un rien. A quoi distingue-t-on un homme ? Au fait qu’il se maîtrise. L’homme d’honneur laisse les chiens de sa rage à la porte, entre, et de sa parole contenue, sagement, expose ses raisons.

Emeline.- N’exaltez pas, je vous prie, ce qui fait la faiblesse de la femme. Parole est faiblesse de femme, poing est force d’homme. La parole est bavardage sans fin, c’est le poing qui ponctue le point final.

Henri.- Permettez. Vous opposez à vous-même votre propre démenti. Avec des paroles, vous défendez les poings. Vous partagez mon opinion, en fait.

Emeline.- (à part) Ses yeux sont toujours à me fuir et filer vers la porte. Ils ont dû glisser sur ma beauté d’un oeil bien distrait. .. .. Je sais ce que je vais faire. Je vais passer et repasser devant lui. Elle passe et repasse devant Henri.

Henri.- (à part) Qu’a cette vaillante démarcheuse de grande surface à aller et venir en m’offrant ses cubes de fromage embrochés offerts sur une assiette de carton ?

Emeline.- (à part) Ces yeux aveugles savent-ils la béatitude que leur aveuglement leur fait manquer ? (haut) Vous êtes ici, mais vous avez les yeux ailleurs et l’esprit perdu dans ses pensées.

Henri.- Pas du tout. J’ai les yeux et les esprits tout à fait ici.

Emeline.- (à part) Il dit, et toujours ses yeux fuient les trésors qu’ils ont sous eux. (haut) Vous ne m’avez pas regardée une seule fois.

Henri.- (regardant vers la porte) Vous vous trompez. de voir, c’est ce que j’ai le plus détaillé.

Emeline.- Nous allons savoir si vous dites vrai. Vous teniez ma soeur Prisca tout à l’heure sous votre regard, à présent moi. Collationnez, je vous prie les deux visages, et dites-moi si vous nous trouvez quelque ressemblance.

Henri.- (regardant vers la porte) Aucune. Vous ne vous ressemblez en rien.

Emeline.- Votre oeil ne m’a pas même effleurée. .. .. Contrairement à ce que vous dites, deux soeurs, fussent-elles le plus dissemblables possible, ont toujours un ou deux traits semblables... .. Si vous m’observez bien, vous trouverez que j’ai raison.

Henri.- (ses yeux se posent un court instant sur Emeline, et reviennent à la porte aussitôt) Vous n’avez absolument rien de commun. Vous êtes le jour et la nuit.

Emeline.- (à part) Quelle est cette anomalie ?.. .. Cette chose serait possible que nous ayons même sens, mais non même sens du beau? (haut).. .. A vous voir épier la porte, on croirait que vous attendez quelqu’un.

Henri.- Dissipez un doute mortel qui me ronge le coeur. Maître Cox a-t-il pris une option sur Mademoiselle votre soeur, et Mademoiselle votre soeur s’est-elle réservée à lui ?

Emeline.- Maître Cox ? Vous rêvez ? Ma soeur ? Quel homme opterait pour une pareille configuration ? Ce qui s’est passé, c’est que mon père a soudoyé Maître Cox, moyennant quelques dessous de table.

Henri.- Je sais que vous dites vrai. Votre cri part trop du coeur. Votre soeur est donc libre. Vous ne pouviez m’annoncer meilleure nouvelle. Un instant, Emeline observe Henri.

Emeline.- Vous n’auriez pas un problème d’yeux, jamais détecté ? .. ..Portez-vous des lunettes pour lire et voir de près, et les ôtez-vous quand vous sortez et rendez-vous visite aux gens ?

Henri.- Mes yeux se conduisent très bien. Ils ont 10 sur 10.

Emeline.- A moins que vous ayez le penchant charitable ? Peut-être avez-vous de l’inclination pour elle, par pitié pour ses difformités?

Henri.- Je vous ferai une confession sincère, mon père. Ce qui me pousse vers elle, c’est un pur mouvement de pure bestialité. Navré de m’écraser au bas de mon autel.

Emeline.- (s’écartant, à part) A moins que cet être étrange ait le goût biscornu à la mode moderne, et voie des beautés baroques où nous voyons de franches laideurs ? (paraît Prisca, avec un deuxième plateau de vaisselle pour la table ; Henri, troublé, a la tête tournée vers Prisca, mais les yeux à ses pieds)

Emeline.- (à part) C’est bien le cheval de trait qui désarçonne notre chevalier... Ainsi, pour quelqu’un, je ne suis pas la plus belle. Je suis on ne peut plus mortifiée. Sort Emeline.

Prisca.- (voyant qu’Henri tient les yeux baissés) Vos yeux sont encore éblouis. N’est-ce pas que notre astre du jour en notre ciel étincelle ?

Henri.- (avec une grimace dégoûtée, et en levant les épaules) Elle n’est pas laide.

Prisca.- Ah. Ne le bredouillez pas, je vous prie, d’une fausse bouche dégoûtée.

Henri.- Il y a quelque chose, je reconnais. Si votre soeur relâchait ses mâchoires trop serrées, offrait son profil gauche, levait son menton trop mou, et à condition que les spots l’éclairent d’en bas et qu’elle garde la pose, cela ferait une photo passable.

Prisca.- Un tel portrait dégoûté ne trahit que votre dépit. On ne devine que trop bien ce qui s’est passé. Elle vous a plu on ne peut plus, vous lui avez plu on ne peut moins, ce qui vous déplaît on ne peut plus.

Henri.- Conclure du peu de goût un excès de goût, c’est un contre-sens caractérisé. Vous faites erreur. Votre analyse est inexacte... .. Pardonnez-moi. Donnant donnant. Me permettez-vous ce que vous vous êtes autorisé ? Vous m’avez dit ce vers quoi vous portait votre goût. Me laisserez-vous vous dire ce vers quoi se porte le mien ?

Prisca.- Savez-vous que c’est une chose dont je ne suis absolument pas curieuse ?

Henri.- Je vous demande pardon. Vous me prônez le culte d’une personne en surnombre dans notre affaire. Je vous ai écouté chanter ses hymnes avec beaucoup de bénignité. Je ne vous demande qu’une chose, c’est de faire preuve de la même tolérance et de me laisser dire un mot de ma religion à moi. Vous n’allez pas donner dans l’habituel travers de laisser la place aux seuls nationaux de votre famille et aucune à l’émigré qui attend devant la porte.

Prisca.- Je ne devine que trop à votre air, que ce doit être une chose extrêmement déplaisante. Qui peut désirer apprendre des horreurs? Si vous voulez me faire plaisir, vous m’épargnerez ce pensum.

Henri.- Au regret. Tout ce que je peux, c’est le réduire au plus court. J’ai subi de vous cent lignes sur votre soeur, je vous tiendrai quitte d’un mot.Convenez que la balance vous favorise, et que l’échange est à mon détriment. Prisca, les sourcils froncés, va à la porte, met la main sur la poignée, n’écoutant plus que d’une oreille.

Prisca.-Faites vite. J’ai à faire.. .. Ce poil à gratter, vous me le mettez dans le cou, qu’on en finisse ?

Henri.- Je vous le mets dans le cou.. .. Si votre goût , Mademoiselle, s’incline d’un fort penchant pour votre soeur, mon goût à moi s’incline d’un fort penchant, de mon côté, pour la soeur de votre soeur.

Prisca.- Que me chantez-vous là ? Ma soeur n’a pas de soeur.

Henri.- Madame votre mère n’aurait-elle qu’une fille ?

Prisca.- A part moi, oui, ma mère n’a qu’une fille. Ma soeur n’a pas de soeur.

Henri.- Et si je parlais de celle qu’elle a ?

Prisca.- De celle qu’elle a ?

Henri.- De celle qui me parle ?

Prisca.- De moi ?

Henri.- De vous.

Prisca.- Vous êtes en train de me dire, si je vous entends

Henri.- Que c’est pour vous que j’ai cette inclination dont je parle.

Prisca.- (riant d’un rire grinçant) La blague n’est pas bonne. Rions. Riez. Cela devrait être drôle. C’est drôle... .. Qu’est-ce qui vous inspire de pareilles histoires macabres ? Vous en avez une autre comme ça ? A la vérité, ce n’est même pas drôle.

Henri.- Je jure sur ma tête que je suis sérieux.

Prisca.- Il jure. Rions. Riez. C’est drôle, mais un peu méchant. Finissons-en. S’il vous plaît, n’en rajoutez pas. La raillerie est finalement inepte.

Henri.- Faire rire est le dernier de mes talents. Je n’ai jamais fait rire que malgré moi, par mon ridicule.

Prisca.- Si vous êtes sérieux, alors c’est pire que tout. Vous êtes un malade. Vous avez le goût corrompu et dépravé. Votre esprit a un vice de conformation. Vous êtes un malade mental chronique. Le juge avait raison. Vous avez un besoin urgent d’un traitement psychologique .. ..Comment pouvez-vous dire des horreurs pareilles? Vous n’avez pas honte ? J’en rougis pour vous. Sort Prisca.

Henri.- (à part) Comment dégoûter mieux quelqu’un qu’en lui disant que son goût vous dégoûte? Il ne me reste plus qu’à fuir loin de celle à qui je répugne à ce point. (il va pour sortir) Entre Mme Navarre, qui se presse après lui.

Mme Navarre.- Monsieur Willingen. Où allez-vous ?

Henri.- Je fuis qui me fuit, Madame.

Mme Navarre.- Attendez. Que lui avez-vous dit ? Ou qu’avez-vous manqué à lui dire ? Racontez-moi.

Henri.- Mademoiselle votre fille m’a loué sa soeur, que je n’ai pas louée de mon côté. Cela lui a déplu on ne peut plus que sa soeur m’ait déplu. Et ce qui a achevé de lui déplaire, c’est lorsque je lui ai dit que c’était elle qui me plaisait. Avouez que le monde est sens dessus dessous.

Mme Navarre.- Vous découvrez Prisca, Monsieur Willingen. Telle est Prisca. Ce par quoi Prisca veut plaire tout d’abord, c’est par Emeline, par son père, par sa mère. 1ère leçon : conquérez Emeline, son père, sa mère, et vous conquerrez Prisca.

Henri.- Je devrais passer la visite de la famille, pour que la fille me déclare apte à son service ? En notre siècle ? A notre époque ?

Mme Navarre.- Que croyez-vous donc ? Que parce que nous sommes à l’ère moderne, homme et femme naissent du ventre de leur mère, habillés, chaussés, la serviette sous le bras ? Au contraire. Plus l’humanité se libère et s’affranchit, plus longtemps l’enfant s’assujettit et s’inféode à sa famille. Ils ont 30 ans, on les trouve encore chez père et mère.

Henri.- Mais combien, à 3O ans, avancent leur père, mère, soeur, frère, comme composantes de leur personne ? Cette sorte de fille aimante était pour moi une espèce disparue.

Mme Navarre.- Comment existerait-elle pour vous ? Vous autres, jeunes gens, vous êtes toujours à chiner par les rues et les places. Ces perles et ces bijoux précieux de filles aimantes se serrent précieusement dans le trésor caché des familles. Comment sauriez-vous seulement qu’elles existent ?..(elle prend le bras d’Henri et le ramène vers le centre du salon) Que votre retraite batte en retraite, Monsieur Willingen. Je vais appeler à la rescousse et jeter dans la bataille les troupes de réserve. Quelqu’un que vous connaissez vous est acquis. Ne bougez de là. Sort Mme Navarre. Entre de Serres.

De Serres.- Eh ben vous ! .. .. Vous soulevez du monde. Vous mobilisez les populations. .. Dans la cuisine, c’est le branle-bas de combat. On fourbit ses pistolets, on aiguise ses couteaux.

Henri.- (piqué) Soldat ! Votre détachement dans la région a pris fin. Je vous somme de regagner votre corps.

De Serres.- Vous me renvoyez ? Quand j’espionne pour vous dans cette maison de traîtres ? Que je vous dévoile le complot qui se trame contre vous ? Que je vous rapporte que vous êtes le benêt dont tout le monde se joue ?

Henri.- Quoi ? Ils me tirent dans le dos ?

De Serres.- Ils se sont partagé la tâche. Les uns sont à l’affût dans le fourré, les autres font la traque et vous rabattent. Ca, ils veulent vous cuire en civet. .. Vous pensez. Un jobard pour l’article hors d’âge. Chargé de recherche. Fonctionnaire. Vieux comme vous êtes, vous êtes au moins au 7ième ou au 8ième échelon. La valeur-refuge. .. ..L’avocat ? Fini, l’avocat. Sa cote est trop liée au marché. On vend de l’avocat. On place tout sur le chargé de recherche. Les Fonds d’Etat, il n’y a plus que ça... ..(montrant Navarre qui entre) Taïaut au au. Sort de Serres. Entre Navarre.

Henri.- (à part) L’épicier vient écouler ses yaourts périmés. Approche, mon petit coquelet, je vais te donner de quoi picorer.

Navarre.- (s’approchant d’Henri) Eh bien. L’Alsacien ? Dites. Et si, d’en haut à droite de la France où vous êtes, à en bas à gauche où je suis, on se lançait un cordage et rapprochait nos provinces ? .. .. Alors? Mon vieux. Que semble à l’Alsace, le Midi-Pyrénées ? En toute sincérité.

Henri.- Cela me contrarierait que ma franchise vous contrarie.

Navarre.- (à part) Ca promet d’être hard. Il va vous m’enlever Prisca en moins de deux. (haut) Allez ! J’ai tellement rougi sous notre soleil que je suis bronzé.

Henri.- Est-ce que je ne vous choque pas trop, si je vous dis que je pense que le Midi Toulousain est plus une région rurale qu’industrielle ?

Navarre.- (à part) Au lieu d’aller à grandes enjambées et gros sabots, il s’en vient en tutu, sur la pointe des chaussons, à petits pas croisés.Quel est ce nouveau programme ? (haut) Sans rire ? C’est ce que vous pensez?

Henri.- Je le pense. Votre terre est la plus jolie collection de jardins que j’aie jamais vue. .. .. Chose qui met un baume à notre lancinante nostalgie, vous semez encore du blé.

Navarre.- Renseignez-moi. L’agriculture entre dans le champ de vos recherches ?

Henri.- Dans le champ, je suppose, de tout citoyen, qui cultive l’amour de son pays.. ..Pour nous éloigner de la vieille figure fanée du passé, et nous rapprocher de la jeune et fraîche figure du présent..

Navarre.- (à part) Il accoste Prisca. (haut) Oui ?

Henri.- Il est un fait malheureusement incontestable, c’est que les hauts plants de maïs, leurs épis d’or au côté, envahissent de plus en plus la campagne de leurs troupes serrées et menaçantes.

Navarre.- (à part) Des champs à la ferme, de la ferme au village, du village à la ville, de la ville à la maison, on n’est pas près d’arriver. (haut) Sans doute, les agriculteurs, aujourd’hui, font-ils aujourd’hui plus de blé avec le maïs qu’avec le blé.

Henri.- Mais ne nous attardons pas au maïs !

Navarre.- (à part) Oui. Rentrons à la ferme. (haut) Je vous suis comme votre ombre.

Henri.- Les agriculteurs se hasardent à semer le vert soja en buisson, et le haut tournesol à la tête pensive.

Navarre.- L’Alsacien est plus averti de la géographie du Midi-Pyrénées que le Gascon.

Henri.- L’Alsace est soeur jumelle de la Gascogne. Ce sont deux régions soeurs. Qui connaît l’une connaît l’autre... .. Mais quittons les champs de soja et de tournesol.

Navarre.- (à part) Oui. Et rentrons en ville. (haut) Je vous suis, roue dans roue.

Henri.- Certaines têtes brûlées, prenant leur courage à deux mains, ont osé..

Navarre.- (à part) Têtes brûlées. Il parle de lui. (haut) Ont osé ? Osez oser.

Henri.- Se lancer dans la graine de semence. La fortune sourit à ces audacieux : cela leur sourit.

Navarre.- (à part) Je dois m’être trompé de salle. Ce n’était pas à ce genre de conférences que je m’étais inscrit.(haut) Pardonnez-moi si de vos champs, je passe directement à ma cuisine. Il faut que je vois où en est le repas. Sort Navarre.

Henri.- (à part) Et du chasseur. (montrant Prisca qui entre) A présent, de l’appât. Entre Prisca avec les hors d’oeuvres, la salade, les eaux, les vins.

Henri.- Veuillez, Mademoiselle, alléger votre table et votre service d’une assiette, d’un verre et d’un couvert. Je ne dînerai pas avec vous.

Prisca.- Vous partez de nouveau ? C’est une idée fixe ?

Henri.- C’est une décision mûrement réfléchie. .. .. En post-scriptum à ma présente lettre de démission, je tiens à corriger une demi-contre-vérité. Qui dit chargé de recherches, dit certes fonctionnaire. Mais ceux qui vous ont instruite, vous ont mal renseignée : je ne suis pas fonctionnaire à plein temps, je suis sous contrat d’un an renouvelable.

Prisca.- C’est de votre choix, je suppose.

Henri.- Il ne faut pas non plus prendre pour argent comptant, les faux bruits que l’on répand, à savoir qu’un chargé de recherches fait des choux gras. Un chargé de recherches plafonne à l’indice 495 .

Prisca.- Pardonnez-moi, mais qui vous demande cela ?

Henri.- Je tenais simplement à corriger la fiche signalétique qui circule dans vos services.

Prisca.- Que me racontez-vous là ? Rien ne circule de vous ici. On ne connaît de vous qu’une vague forme à travers un verre dépoli de salle d’attente. Il a fallu que vous vous éclairiez vous-même avec votre lampe de poche, pour qu’on commence à distinguer, dans l’obscurité, une espèce de contour... .. D’ailleurs, qui voudrait savoir quelque chose de vous, et pourquoi?

Henri.- Pour rien. Personne. Je délire... .. Je vous crois. C’est moi que je ne crois plus. Votre accent certifie votre sincérité. J’ai honte de m’être avili à ajouter foi à la racaille. Dans l’immonde porcherie, à côté des porcs répugnants il y a une Peau d’Ane, blanche et nette, attentive à sa toilette... ..A mes faux portrait et précautions diplomatiques, permettez, m’éclairant de ma lampe de poche en plein, que je substitue vraie figure et franche déclaration... .. Je me présente: Henri Willingen. Age : vieux. Pour ce que je suis et j’ai, je n’ai et ne suis rien de plus que ce que je suis et j’ai devant vous. Tout ce que j’ai et suis, je l’ai et le suis sur moi. Je ne veux bercer personne d’aucun espoir trompeur, ni le menacer d’aucune amère déception. Sur ces deux bâtons de misère, présomptueuse pancarte : déclaration. Tel qu’il se dit, le vieux briscard, blanchi sous le harnais, se lancerait bien à l’assaut de votre jeune redoute, si du moins votre jeune redoute avait en elle quelque traître pour lui prêter main forte à l’intérieur. Réponse ?.. .. (Prisca ne dit rien) .. .. Au lieu de dire non, vous vous taisez. C’est témoigner d’une sensibilité à laquelle je suis sensible, Dieu sait... .. Minute de silence. Honorez nos morts. Requiescat in pace. Que l’ordonnateur des pompes funèbres forme le convoi funèbre... ..Mademoiselle. (Il s’incline et va pour sortir)

Prisca.- Savez-vous que vous m’agacez ?

Henri.- (à part) Bonheur immense. Je ne lui fais pas rien.

Prisca.- Pour que dans cinq minutes vous refrappiez à notre porte? Avec vous, on ne sait jamais à quoi s’en tenir. Vous partez? Vous revenez. Vous revenez ? Vous repartez. Vous ne pouvez rester deux minutes quelque part sans bouger. On dirait que vous ne pouvez pas vivre sans coup de théâtre. On ne dit rien? Vous vous piquez.On dit un rien ? Vous vous piquez aussi. Décidez-vous une fois pour toutes.Est-ce que je laisse ou est-ce que j’ôte votre assiette?

Henri.-Comprenez. J’aurais assez de bravoure pour braver la désinvolture de Monsieur votre père, mais je n’en aurais pas assez pour affronter l’hostilité de Mademoiselle sa fille, car, manifestement, vous êtes contre moi.

Prisca.- Je vous trouve bien suffisant de penser que je puisse être pour ou contre vous.

Henri.-Comment ? Vous n’êtes pas contre moi ?

Prisca- Aussi peu contre que pour, je vous le certifie.

Henri.- Les deux plateaux sont en parfait équilibre ? Vous m’en assurez ?

Prisca.- L’aiguille est sur le parfait zéro, je vous le garantis.

Henri.-.. .. Est-il tellement inimaginable que la balance s’incline un jour en ma faveur ?

Prisca.- Comment voulez-vous que qui que ce soit vous pèse ou vous évalue ? L’oeil n’a pas le temps de vous fixer une seule minute. Si un oeil voulait se donner la tâche de vous photographier, et à condition qu’il se déclenche le millième de seconde de votre passage, qu’est-ce qu’il prendrait de vous ? Votre bougé... .. Quelque chose tombe d’un étage, passe devant votre fenêtre, avez-vous le temps de voir ce que c’est ? Pas même la forme ou la couleur. Vous savez simplement que quelque chose est passé. Il faut attendre que ça s’écrase sur le sol, pour que vous sachiez enfin ce que c’est. .. .. Je ne sais même pas si votre nez est droit.

Henri.- Il l’est. Il l’est.

Prisca.- Mais est-ce que je sais, si, tout à l’heure, quand vous prendrez la tangeante, si votre nez prendra pas la tangeante de la tangeante ?

Henri.- Je vous donne ma parole, que mon nez filera droit. J’y veillerai personnellement. .. Entendu. Compris. Note est prise. J’allume mon clignotant, me gare le long du trottoir, coupe le contact, mets la marche arrière, tire le frein à main, et ne bouge plus. .. .. J’ai votre nom, votre profession. Je sais où vous habitez, dans quel hôpital vous travaillez. Je me planterai au sortir de vos sorties et de vos entrées, comme un arbre, déploierai en silence ma frondaison, et patienterai que vous vouliez bien vous arrêter à mon ombre... ..Ma statue de bronze de gloire éteinte, perchoir fleuri par les pigeons, attendra, impassible, par vent, pluie, neige, que vous vouliez bien vous approcher d’elle et lire sa plaque. C’est une proposition honnête qui ne vous engage à rien.. .. Je dépose à vos pieds mes humbles espoirs. Sort Henri, puis Prisca.


trois

 

1.

La maison des Navarre. Le salon. Entre Emeline, tournant le dos, et Ludovic.

Ludovic.- .. ..Ne m’ignore plus, Emeline ! Rappelle-moi de ton exil d’auprès de toi ! Redonne-moi place à ton côté ! Redonne-moi existence!

Emeline.- (lui tournant le dos) Qui s’est banni lui-même de moi ? Qui a abdiqué lui-même de sa place à mon côté ?

Ludovic.- Moi ! Moi ! .. ..Mais je fais amende honorable. Je me convertis à toi ! Je m’inscris à ton parti ! Je prends fait et cause pour toi ! J’épouse tes thèses !.. ..Quelle mère investit dans la jeunesse de son fils, pour que, dans sa vieillesse, la jeunesse de son fils lui apporte une nouvelle jeunesse ? Ayant vécu une première vie comme mère de son fils, en veut-elle vivre une deuxième comme sa femme? En vie et en activité est une génération, en vie et en activité est une autre génération... .. Cette mère, qui demande à son fils des comptes de son placement en études, n’est plus une mère, mais une prêteuse sur gages. En tant que prêteuse sur gages, je ne veux plus faire affaire avec elle. . .De ma vie, je ne franchirai plus le seuil de sa boutique d’usurière, j’en fais le serment.

Emeline.- .. ..(déniant de la tête) On croit son mari semblable à un papier sensible vierge, mais trempé dans le bain révélateur du mariage, l’image latente de la mère se développe bientôt, et apparaît, fixée à jamais. Un fils, si longtemps mêlé et emmêlé de toutes ses branches et de toutes ses racines à sa mère, comme toi, le jour où il s’en arrache, ne peut qu’il n’emporte avec lui de ses branches et de ses racines. .. Un cordon ombilical te rattachera à jamais à ta mère.

Ludovic.- Je l’ai coupé ! Je m’en suis détaché ! Mets-moi à l’épreuve ! Mets-moi à l’essai ! Le potier, en montant la fraîche et humide argile, s’il fait la paroi trop fragile et qu’elle s’affaisse, n’écrase-t-il pas sa glaise en tas, ne remet-il pas tout en boule, et ne monte-t-il pas une nouvelle paroi ? Laisse-moi une dernière chance. .. ..Travailler et gagner, n’importe qui le peut, il suffit d’être bête de somme. Mais dépenser. Et dépenser bien. Faire des dépenses de goût, et avoir le goût des dépenses de goût. N’est-ce pas le comble que se combler de travail et d’argent, et ne pas savoir quoi faire de son travail et de son argent ?.. .. Sauve-moi de mon rien, Emeline. A quoi sert un riche gisement de travail et d’argent, si l’on n’en extrait pas l’or de l’art? Que de la masse informe de mes gains, la beauté naisse entre les doigts fins de ton goût.Donne, par pitié, un sens à ce travail insensé et à ces gains absurdes. ..Tu as rendez-vous avec l’architecte dans 1 heure. Va. Il t’attend. Mais que ce soit lui qui t’obéisse. Trop d’architectes, ayant foi en certains dogmes comme en des vérités indiscutables, conçoivent, pour les autres, des demeures qu’ils n’habiteraient pas eux-mêmes. Renverse la pratique. Qu’il se plie à la loi de ton goût, et non toi aux règles de sa doctrine. Va. (il lui offre les clés de sa voiture) Sois bonne. Fais moi bon à quelque chose. Entre Navarre, en vieux béret poussiéreux, vieux pantalon, vieille chemise rapiécée, vieilles pantoufles trouées avec 4 Monde tout neufs, qu’il tient précieusement sous le bras.Il observe un instant Emeline et Ludovic, puis, quand ils se tournent vers lui, il montre, de la tête, à Emeline, la cuisine.

Navarre.- (à Emeline) Alors ?.. ..Que t‘en semble ?.. .. S’en serait-on jamais douté ?.. .. Sage, sérieuse, raisonnable, Dieu sait.

Emeline.- Plus bas, Papa.

Navarre.- (lui faisant signe qu’elle n’a pas à craindre qu’on les écoute) Pendant que la fille fait la mise en plis à sa mère, la mère paie la fille en recettes de cuisine. Elles fonctionnent en circuit fermé. .. .. Tu te souviens du hobereau ? Si chatouilleux sur le chapître de l’honneur? Ver solitaire accroché par sa ventouse dans l’arrière-gorge, se nourrissant de ce dont elle se nourrit, il prolifère, il s’allonge en elle. Un parasite éhonté, voilà ce qu’il est devenu... ..Dans votre équipe à deux, c’est toujours toi qui donnais les consignes, les mots d’ordre. Toute parole tombée de ta bouche était, pour Prisca, parole d’Evangile.

Emeline.-Sauf qu’il ne fallait pas que je m’avise de m’immiscer dans ses affaires personnelles. Je pouvais chez elle entrer partout, sauf dans son cabinet secret. Elle ouvrait largement son logis, mais au seuil de sa chambre, c’était un cerbère féroce. Je ne me risquerai pas à lui dire quoi que ce soit. (elle va pour sortir)

Ludovic.- (insistant pour ses clés de voiture) Notre vieille caisse pourrie est juste adaptée aux visites à faire aux malades. Prends la neuve. (Emeline prend les clés de mauvaise grâce) .. Ce n’est pas parce que ma nuit est astreinte que la tienne doit l’être aussi. Dispose de ta nuit. Sort Emeline. Silence.

Navarre.- Gendre docteur ? Vous faites les 3 huit ? (Ludovic fait oui en souriant) Au tarif dimanche et jours fériés avec déplacement ? La lettre K au carré du carré ?.. .. Dites donc, schlang. C’est le jackpot. . .. Le tiroir-caisse doit sonner plus souvent qu’à son tour.

Ludovic.- (souriant) Assez. Oui.

Navarre.- Savez-vous, Ludovic, que vous êtes mon image, point par point ? Gommez de moi ce qui avec l’âge s’est ajouté, ajoutez-moi ce qui, avec l’âge, s’est gommé, et vous m’êtes. Je me retrouve en vous. Jusqu’à nos femmes qui se ressemblent. Aussi futiles toutes les deux que tous les deux nous sommes utiles... .. Que seraient, je vous prie, ces deux belles fleurs odorantes, qui font le charme et la beauté de notre jardin, sans notre sale glèbe grasse, grouillante de vers, qui nourrit leurs racines dans l’obscurité de la terre ? Hein ?..(Il s’assied puis s’allonge sur le transat) .. Excusez-moi. Tous les matins, mon journal (il montre ses 4 Monde tout neufs) me donne rendez-vous, et ça fait 4 matins que je lui fais faux bond. Il faut que je rattrape mon retard. (Il s’assied, puis s’allonge sur le transat)

Ludovic.- Ma famille ne m’étant plus alliée, me permettez-vous d’attendre, au milieu de ma famille d’alliance, mon heure de garde?

Navarre.- A condition que vous ne parliez, ni soupiriez, ni souffliez, ni bougiez, ni vous rappeliez à moi d’aucune manière, je ne trouve rien à redire à votre présence.

Ludovic.- Laissez-moi à moi, au contraire, je vous le demande. Je suis à moi-même un compagnon inconnu. Comme je serai astreint sans doute à me fréquenter de plus en plus, il faut bien que moi et moi fassions connaissance... .. Le vrai monde de chacun, d’ailleurs, n’est-ce pas soi ? Notre premier monde, notre dernier, et celui d’entre les deux ? L’extérieur, je pense, n’est là que pour meubler un peu.

Navarre.- Je suis tout à fait de votre avis. Navarre dispose les Monde sur ses genoux dans l’ordre de leur parution. Ludovic prend une chaise, et pose les pieds de devant de la chaise sur le tapis.

Navarre.- Malheureux ! Vos pieds !.. .. (Ludovic regarde ses pieds) Pas vos pieds ! Ceux qui assurent l’intérim des vôtres. Pensez que sur ces 4 talons-aiguilles sont répartis vos.. ?

Ludovic.- 68 kilos

Navarre.- Vous êtes un gringalet. Mais, avouez, 68 kilos, comme charge, ce n’est pas rien... ..Réfléchissez. 68 par 2, 34, 34 par 2, 17. 17 kilos par talon. Calculez par mm2 ? Transformez la masse en force. Imaginez une tête de clou frappée avec force par une masse, sur 15 ou 20 fils noués de mon vieux Chiraz. Imaginez les dégâts.

Ludovic.- Oh ! Pardon. Où avais-je la tête. Ludovic ôte vivement la chaise du tapis et la pose sur le plancher nu. Navarre déplie le premier journal et commence à le lire.

Navarre.- (tout en lisant) Permettez que je ne vous prête pas non plus un journal. J’aime, quand je lis mes journaux, qu’ils aient été intouchés. J’aime en avoir la primeur. Je me berce de la flatteuse illusion, qu’ils se donnent à moi en premier.

Ludovic.- Je ne suis pas autre.

Navarre.- Quand ils seront déflorés, vous pourrez les besogner tout votre soûl.

Ludovic.- Non. Non. Je vous en prie. Silence. Pendant que Navarre lit, il remue ses orteils par la crevure de ses pantoufles.

Navarre.- Je sais parfaitement que certaines deux extrémités miennes ne respectent pas l’alignement des autres et sortent du rang. Mais vous ne pouvez savoir comme ces pantoufles me sont chères, même si leur amitié n’est plus de la dernière fraîcheur. Il n’y a rien, dans ma vie, qui m’ait été plus soumis, et bien que je les aie tant fait souffrir, qui m’ait témoigné plus douce reconnaissance. Je les ai maltraitées et brutalisées on ne peut plus, avec quelle affection et quelle tendresse, néanmoins, de leur douce empeigne, elles m’étreignent et m’embrassent. Vous ne pouvez savoir le réconfort qu’elles m’apportent.

Ludovic.- Même à moi, elles me sont devenues amies. Je les regarde avec affection.

Navarre.- N’est-ce pas ? .. . On se met martel en tête pour trouver des sujets de conversation, et, voyez, (montrant ses orteils de son journal) il s’en trouve sous vos pas.

Ludovic.- Vos pantoufles ont été la voie royale. Silence. Navarre lit le journal. Entre de Serres, porteur de deux rouleaux de laine de verre..

Navarre.- (Tournant la tête, Navarre aperçoit de Serres. A la hâte, il pose ses journaux et se lève) Monsieur de Serres! Que ma pensée se rappelle à la vôtre m’honore ! (Les présentant l’un à l’autre) Monsieur de Serres. Une homme à toutes mains. Et comme il a des mains d’or, en valeur c’est l’homme le plus riche de la terre. Ludovic, un médecin, mon gendre.

Ludovic.- (allant à de Serres et lui serrant la main) Ma droite, si gauche, s’honore de serrer une droite si adroite.

De Serres.- Mrh ! Ouah !

Navarre.- (montrant le visage courroucé de de Serres) Le front est chargé de nuages noirs, la voix gronde, les yeux lancent des éclairs. Il y a de l’orage dans l’air. Que se passe-t-il ?

De Serres.- Je bous. Je bouillonne. Si vous saviez. Monsieur Seysse, notre nouveau chef d’atelier, nous chauffe à grand feu.

Navarre.- Monsieur Seysse est un petit chef, Monsieur de Serres. Pour n’importe quel poids, il se trouve toujours un levier. Racontez-moi.

De Serres.-Imaginez-vous que Monsieur Seysse s’est mis dans la tête de nous faire travailler pour notre salaire. Vous rendez-vous compte ?.. .. Le premier arrêté qu’il a pris, ç’a été de suspendre tous nos arrêts de travail. Pause crème-croissants de 9 heures ? Halte-apéro de 11 heures de 11 heures ? Arrêt café de 14 heures ? A ces pause, halte, arrêt, il a mis arrêt, halte, pause. Toutes ces pauvres douceurs de nos rudes journées ? Sucrées. Une femme qui ayant horreur de voir son mari ne rien faire, sans cesse l’emploie et l’occupe fût-ce à des riens, attentive à ne jamais le laisser prendre du bon temps, voilà ce qu’est devenu Monsieur Seysse. Il nous veut tellement sans cesse occupés, qu’il est préoccupé, quand il nous voit inoccupés.

Navarre.- Encore un qui vous fait suer le burnous, parce qu’il est monté en grade, et qu’il se croit hors du rang. Eh bien. Il se trompe. Je m’en vais lui faire faire ses classes. S’il déborde d’énergie, je m’en vais la lui tarir. Je m’en vais le dégoûter de vous dégoûter.... ..Dès demain, j’aurai converti cet incroyant. Dès demain, il vous fera ses dévotions, Monsieur de Serres. C’est comme si c’était fait.

De Serres.- Qui vivra verra.

Navarre.- Vous vivrez et vous verrez.

De Serres.- (allant pour sortir, et s’arrêtant) Qu’est-ce que je voulais dire ?

Navarre.- Dites. Veuillez... .. Sollicitez-vous mon aide ? Vous me comblez... .. Rendez-moi service : laissez-moi vous rendre service.

De Serres.- (poursuivant son chemin) Tout compte fait, vous ne pourrez rien.

Navarre.- Savez-vous que j’ai le bras plus long que vous pensez ? (de Serres s’arrête) Si je ne peux rien, que vous coûte-t-il de le dire ?

De Serres.- (se tournant à demi et poursuivant son chemin, grondant) Un lavabo tout neuf, figurez-vous, devait remplacer le lavabo encore en excellent état du cabinet de toilettes des Adjoints du niveau 1.

Navarre.- (hochant la tête) Un lavabo tout neuf devait remplacer un lavabo en excellent état. Qui a pris la décision ?

De Serres.- Monsieur Seysse, justement. A part qu’il est un peu déverni, le lavabo en place n’a pas un pet.

Navarre.- Il faudrait voir à remplacer un lavabo en excellent état, fut-ce au cabinet de toilettes des Adjoints. Autour des Adjoints se presse toute une cour servile, prête à toutes les bassesses pour bien se placer. Ce lavabo neuf qui devait remplacer un lavabo en excellent état est une marque parfaite de la flagornerie qui règne à la Ville. Nous ne réformerons pas le lavabo en excellent état, Monsieur de Serres, nous réformerons le lavabo neuf. Il faudrait voir à être économe des biens communaux... ..Par hasard, nous rendriez-vous service ? Auriez-vous un usage pour ce lavabo neuf inutile ?

De Serres.- J’aurais peut-être un emploi.

Navarre.- Un, deux, trois, adjugé. Il est à vous... .. Grâce à vous, une chose toute neuve, achetée pour rien, trouve un emploi. Vous donnez là une excellente leçon de civisme.

De Serres.- (se tournant, et poursuivant son chemin, quoiqu’à petits pas) Et puis, non. J’y renonce.

Navarre.- Que se passe-t-il ? Monsieur de Serres.

De Serres.- (toujours tourné, marchant) Le transport occasionnerait plus de dégâts que le lavabo rendrait de services.

Navarre.- Croyez-vous qu’il soit de moi de faire les choses à moitié? Que vaut une aide si elle n’est pas totale? (de Serres s’est arrêté) Quelle est la difficulté ?

De Serres.- (arrêté, tourné à demi, grondant) Le coffre de ma voiture n’est pas de plain-pied. Et puis la plaque d’isorel du fond ne supporterait pas le poids du lavabo. Je ne vais tout de même pas détériorer un mien bien privé pour un bien public de la Ville.

Navarre.- Je fais votre souci mien. J’adopte votre préoccupation. Il n’est pas de maison sérieuse, qui n’assure aussi la livraison. Le service fait partie du service... .. Je vous affecte pour le transport de ce lavabo une fourgonnette, et requiers de l’aide pour vous aider à le charger. Cela va de soi. Vous pensez bien .. .. Et même, Monsieur de Serre. Il y a urgence. Accomplissez cette tâche tout de suite.

De Serres.- C’est vous qui commandez.

Navarre.- C’est moi qui commande. Je vous donne ordre, Monsieur de Serres, toutes affaires cessantes, d’aller livrer cet appareil à qui de droit... .. Rendez-vous dans une demi-heure à mon bureau. Je vous donnerai un bon signé et contresigné, avec fausse indication de destination tout ce qu’il y a de plus régulière.. .. Allez. Je vous suis . Sort de Serres, hilare.

Navarre.- (à Ludovic) Il me roule dans la farine, devez-vous penser. Et si le naïf n’était pas celui qu’on pensait ? Plus je lui demande, plus je lui donne, avez-vous remarqué ? Ce qu’il ne sait pas c’est que ma magnanimité est profonde comme la mer. Avec son petit seau, il essaie de me vider. Il s’épuisera, avant qu’il m’épuise. Entre Prisca.

Prisca.- Je m’en vais, papa.

Navarre.- (à Ludovic) Discernant avec sagacité d’après le ton de sa voix, que le beau-père désire s’entretenir avec sa fille aînée en particulier, le gendre s’éclipse avec une discrétion appréciée. Restez donc un peu. Au regret. J’ai à faire. Je me plie à vous.Au revoir.

Ludovic.- (riant) Au revoir. Sort Ludovic.

Navarre.- Prisca ! De ma lancette, j’inciserai droit l’abcès... ..Comment as-tu pu, Prisca ? T’offrir à la première dent venue, quitte à ce qu’il te repose dans le panier, avec la trace des dents bien visible et l’entame brunie ? Quelle bouche nouvelle crois-tu y portera la dent ? Ne s’en écartera-t-elle pas, au contraire, avec dégoût ?.. .. Les façons dont les fiancés en usent l’un vis à vis de l’autre, ne leur en disent-ils pas assez comment ils en useront quand ils seront mariés ? Si au lieu de vivre en conditions réelles, tu t’étais essayée en simulation, en te prêtant en image, est-ce que tu ne te serais pas préservée en réalité ? Pourquoi ne pas t’être bornée à des fiançailles ?

Prisca.- Aimer, est-ce se donner pour de faux, feindre, se contrefaire ? L’amour ne se donne-t-il pas le premier jour tel qu’il sera le deuxième et le dernier ? Les fiançailles ne sont de l’amour que la comédie. Pour l’amour, ne faut-il pas risquer l’amour ?

Navarre.- Ton point de vue serait honnête, Prisca, si celui de l’autre partie l’était aussi... .. Là où la fille est honnête, stricte, scrupuleuse, tient ce qu’elle dit, le garçon, lui, ne cherche qu’à marauder et brigander, et filer, le forfait accompli.. .. La jolie serviette blanche, brodée de jolies initiales entrelacées est joliment pliée à côté de l’assiette : arrive le soulard, qui bâfre et se goinfre tant qu’il peut, s’essuie à pleine bouche, et jette la serviette souillée sur la table. Tu aurais dû laisser ceci aux petites jeunes filles des basses classes, Prisca... .. Si une partie du corps s’infecte, n’est-ce pas tout le corps qui a la fièvre ? Si la gangrène ronge un membre, pour qu’elle ne menace pas le corps, ne faut-il pas couper le membre ? .. .. Si dans le mois qui vient, certaine fille ne légitime pas publiquement par un mariage civil et religieux cet honteux concubinage qu’elle cache sous le manteau, sache-le, je ne reconnaîtrai plus cette fille pour ma fille !

Prisca.- Vous êtes ma patrie bien-aimée, et tu m’exilerais de vous ? Je serais à deux pas de vous, et je vivrais comme une émigrée sur une terre étrangère ? Tu ferais de moi une orpheline de parents vivants ?

Navarre.- C’est toi qui te dévêts de mes principes, et qui mènes une vie indécente. En quoi es-tu encore la fille de ton père ?

Prisca.- Papa.

Navarre.- Redeviens ma petite fille bien aimée et je redeviendrai ton père aimant. Sort Navarre, puis Prisca, pleurant.

 

2.

Le 3 pièces de Prisca. Prisca assise, pleurant. Entre du dehors, Henri.

Henri.- .. ..Heureux paternel, capable, par sa seule absence, de faire pleuvoir tant de douce pluie.. ..Pour rivaliser avec lui, devrais-je prendre exemple sur son exemple, être absent à mon tour, et arriver plus tard ?

Prisca.- Essaie un peu d’arriver plus tard. Tu sais où tu me trouveras ? Au lit.

Henri.- Ah. Que j’aimerais. Accueilli à bras ouverts. Je serais partant.

Prisca.- Sauf que je serais dans d’autres doux bras : ceux de Morphée.

Henri.- Qu’avec douceur, du doux pays des songes je te ferai passer au doux pays du Tendre. Des bras de Morphée tendrement dans les miens. D’un rêve rêvé à un rêve éveillé. Ce sera le nouvel Adam et la nouvelle Eve dans le nouveau Paradis.

Prisca.- Essaie un peu de me réveiller. Je te mettrai aux arrêts de 3o jours sur le divan du salon.

Henri.- Si tu fais cela, je déserterai à jamais ton lit. Lorsque tu voudras me retrouver, il te faudra me rejoindre dans mon maquis.

Prisca.- Heureux êtes-vous, vous, forces brutales, qui pouvez donner de la voix et taper du poing sur la table.

Henri.- Plaignez-vous, vous, qui pouvez dissoudre de votre douce eau, les roches les plus dures. Pour quelques femmes corrigées à grand renfort de pleurs, combien d’hommes en silence séquestrés et embastillés.

Prisca.- Protestez contre vos barreaux dorés, pauvres roitelets.

Henri.- (venant à elle et lui baisant la main) Déplorez vos victorieuses faiblesses, pauvres servantes-maîtresses.

 

Quelques instants plus tard. Prisca et Henri debout.Henri, va à un placard, voit ce qu’il y a, l’ouvre grand.

Henri.- (sortant les vieux habits, ensemble aubergine, redingote violette, tailleur kaki, cape prune de Prisca) Soldat ! Qu’est-ce que c’est que ces tenues de la dernière guerre ? Ne vous avais-je pas dit d’écouler vos effets aux stocks américains ?

Prisca.- Ces habits m’habillent, mon cher mari.

Henri.- T’affublent et te fagotent, ma chère femme.

Prisca.- M’habillaient, quand j’ai eu l’heur de te plaire.

Henri.- Tu m’as plu malgré tes frusques, qu’en pensée, mille pardons, je t’avais impudiquement ôtés. .. ..Tout ça te va, en réalité comme l’as de pique. Ce sont des horreurs épouvantables. Une beauté qui s’enlaidit offense ses proches. Tu es priée de ne plus outrager le pauvre monde. Si tu ne renvoies pas tes troupes dans leurs foyers dans les huit jours, ma commission décrétera leur réforme définitive.

Prisca.- Essaie un peu pour voir.

Henri.- J’essaierai et tu verras. ..(Il lui tire ses cheveux raides) Fin de semaine, de même, ces bouts de ficelle seront changées en aimables volutes, sous la baguette d’un artiste capillaire.

Prisca.- Ces bouts de ficelle resteront telles que les a fabriqués le Créateur.

Henri.- Ne peut-on enluminer la création d’un peu d’art fabriqué par l’homme ? Cette oeuvre divine d’un visage, ne peut-on l’honorer d’un hommage humain ?

Prisca.- Dépenser un coûteux argent en bouclettes et en frisettes est une insulte aux déshérités. Ce que je donne au pouilleux, je ne le lui ôterai pas pour le donner à une coiffeuse... ..Je m’offre telle que ma mère m’a faite.

Henri.- En cuisine, offres-tu aussi tes légumes tels que la terre les a faits, terreux, véreux, crus ? N’as-tu pas à honneur de faire de ta cuisine un art ? Mais, lorsqu’il s’agit d’assouvir notre faim de beauté, autrement nécessaire, tu ne lèverais pas le petit doigt ?.. .. Il faut que tu apprennes à surmonter ton égoïsme monstrueux, et avec civilité respecter autrui. Tu ne peux plus lui infliger un tel spectacle négligé et relâché... .. J’ai dit que tu iras chez le coiffeur et tu iras chez le coiffeur. Je ne te le répèterai pas deux fois.

 

Quelques instants plus tard, Henri, Prisca tout deux assis, Henri lisant, Prisca consultant le Vidal et prenant des notes.. Prisca.- ( après un instant) Comme je comprends que tu t’attardes à ton centre. J’ai pu le constater à midi. T’y retient la plus jolie vue du monde.

Henri.- C’est un trou à rats. C’est l’environnement le plus hideux qui soit. On y a vue que sur du béton et de l’asphalte.

Prisca.- Je n’ai pourtant pas eu la berlue. J’y ai vu, à midi, le plus merveilleux des paysages polaires : visage blanc comme neige, cheveux d’argent comme givre, yeux bleus comme glace. J’en ai eu les yeux saisis rien qu’à le voir.

Henri.- (riant) Tu parles d’Albane.

Prisca.- Elle s’appelle Albane ? Enchantée. Moi, c’est Prisca.

Henri.- Un visage enfariné comme Baptiste, devrais-tu dire. Elle a le visage plus criblé de crevasses que l’astre de la nuit. Si on lui raclait la farine, ce serait une vraie rape à fromage !

Prisca.- Tu as beau tendre un filet de camouflage. Je l’ai très bien vue. Son visage est une dangereuse artillerie qui doit mettre à mal bien des positions adverses.

Henri.- A ton goût à toi. Et si ce qui est beau à tes yeux, était laid aux miens ?

Prisca.- Et par quelle magie, un être serait-il autre de tes yeux aux miens? Henri.- Te plaît-il ce qui me plaît? Me plaît-il ce qui te plaît ? Heureux pour notre descendance que nous ayons des goûts différents... ..Sois sans crainte, Albane me ressemble bien trop pour me plaire... ..Avais-tu d’ailleurs tellement de crainte que ça ?

Prisca.- (souriant) Si j’en avais un peu trop, il m’en reste maintenant juste assez. Un peu plus tard. Prisca dépose son Vidal. Henri se lève.

Henri.- Tu t’es levée tôt. Tu dois être épuisée.

Prisca.- Non. Toi. Tes nuits sont trop courtes. Tu dois avoir hâte de prendre du repos.

Henri.- Tu ne m’inclines pas spécialement au sommeil.

Prisca.- Serais-je fatiguée, ta veille me tiendrait plutôt en éveil.

Henri.- .. ..Te sentirais-tu par hasard, en veine d’un débat contradictoire ?

Prisca.- .. ..Si tu argumentes, comment ne te donnerai-je pas la réplique ?

Henri.- Ainsi, tu serais disposée à faire valoir tes aperçus ?

Prisca.- Pas moins que tu l’es à exposer tes démonstrations. Se lève en souriant Prisca, qui sort, puis derrière elle sort Henri.

 

Un autre soir. Même lieu. Prisca, bellement coiffée, mais toujours vêtue à la diable attend à la fenêtre, se retire. Entre du dehors Henri.

Henri.- (s’asseyant, pleurant) Fat. Avantageux. Bouffi. Gras d’une graisse vantarde... .. Une pointe d’épingle, et du ballon enflé, il ne reste plus qu’un chiffon de caoutchouc qui pend... .. Ne me fais plus l’honneur de m’attendre. C’est un honneur indu... .. Que suis-je pour te mériter ? Je suis indigne de toi.. .. Aime n’importe qui. Il sera plus digne de toi que moi.

Prisca.- Qu’est-ce qui se passe, Henri ?.. Henri.

Henri.- (pleurant, passant son mouchoir sur les yeux) J’ai passé mon travail au banc d’essai. L’échec est total. Tout est à recommencer à zéro.

Prisca.- (allant à lui) .. ..Heureuse mauvaise nouvelle, mon chéri ! Heureuse défaite qui te fait désarmé ! Heureuse mauvaise froide saison, qui te serre contre moi ! Heureuse blessure qui te fait si sensible ! Blessé à côté de blessée et demie, nous voilà d’égal à égal!.. .. Je sais hélas que cet heureux échec n’aura qu’un temps. Que bientôt nouvelle ardeur et nouvel allant t’éloigneront vers de nouveaux travaux.

Henri.- (se mettant à genoux devant Prisca, prenant ses mains et les mettant contre ses joues) Que de douce douceur. Que de bonne bonté. (Prisca relève Henri et l’embrasse, Henri s’essuie les yeux) Je vide les arçons, et tu me remets en selle : quel ami en ferait autant ? (Prisca lui baise la main)

Quelques instants plus tard. Henri ouvre grand le placard, découvre les vieux habits de Prisca.

Henri.- Ne t’avais-je pas accordé le dernier sursis ? Tu récidives? .. .. Excuse-moi, le sursis tombe. (il cherche de grands ciseaux, sort une jupe-culotte aubergine) Désolé. L’idée m’en déchire.

Prisca.- (criant) Henri ! Non !

Henri.- (la singeant) Prisca ! Si !

Prisca.- (essayant de le lui arracher) Pas mon ensemble aubergine ! C’est le premier habit que je me suis acheté.

Henri.- Le premier. Il y a longtemps. (Il le découpe et le déchire, puis sort une redingote violette) Que je regrette. Cela me fend le coeur.

Prisca.- (essayant de la lui arracher) Pas ma redingote violette ! La mode est en train d’en revenir.

Henri.- J’en doute. Je ne pense pas qu’elle y ait jamais été. (Il la découpe et la déchire, puis prend un tailleur kaki) Ca me désole. Ca me détruit le moral.

Prisca.- (essayant de le lui arracher) Pas mon tailleur kaki ! C’est un cadeau de Maman, pour mon anniversaire.

Henri.- Un vieil anniversaire. Il y en a eu pas mal de jeunes depuis. (il le découpe et le déchire, puis sort une cape prune) Au désespoir. Ca me l’esprit en capilotade.

Prisca.- (essayant de la lui arracher) Henri ! Je l’avais achetée en solde ! Elle était neuve ! C’était une affaire ! Je ne l’ai jamais portée !

Henri.- Neuve, achetée en solde, et jamais portée ? Etait-ce une si bonne affaire ? (il la découpe et la déchire, et fourre le tout au fond du placard)

Prisca.- (pleurant de rage) J’avais choisi tous ces habits. Tu fais fi de mon choix.

Henri.-Eux, t’avaient-ils choisie ? Les avais-tu consultés, eux? N’aurais-tu pas pu leur demander leur avis ? Toi, tu pouvais te permettre de les ignorer, tu n’abaissais pas les yeux sur eux. Mais, eux, ne pouvaient faire l’impasse sur toi, il t’exhibaient. ..Je veux qu’à la fin de la semaine, une belle garde-robe présente au monde ses compliments.

Prisca.- On en reparlera.

Henri.- C’est tout dit.

 

Quelques instants plus tard. Prisca, lisant, Henri, recousant un bouton à son imper, tous deux assis.

Henri.- Ce matin, mes yeux ont-ils bien vu ? Cet homme qui t’accompagnait, m’a paru rose porcelet, bedonnant. L’est-il vraiment, ou me suis-je trompé ?

Prisca.- (riant) Tu veux parler de Jeannot ?

Henri.- Qu’il s’appelle Jeannot, Pierrot, Jacquot, Charlot, cela m’est assez indifférent, ce n’est pas tellement au nom que j’en ai. Je voulais simplement te faire remarquer, que si tu as du goût pour lui, ce goût ne me semble pas très sûr.

Prisca.- C’est Jeannot Chapelain. Un camarade.

Henri.- Ecoute. Qu’il soit chapelain, aumônier aux armées, archiprêtre, doyen, curé, bedeau, sacristain ou catéchiste, ce n’est pas chez moi une préoccupation majeure. Je trouve simplement qu’avec lui, tu es mal ficelée. Je te le signale en passant.

Prisca.- Jeannot Chapelain est un interne de notre service.

Henri.- Ecoute. Qu’il soit interne, pensionnaire, demi-pen-sionnaire, externe, externe surveillé, externe libre, qu’il ait ou non un correspondant pour le sortir le dimanche, ça ne me cause pas un tel souci. Simplement, avec lui, je te trouve mal fagotée. Je tenais à te le dire.

Prisca.- Nous nous sommes retrouvés devant la porte. C’est un pur hasard si nous sommes sortis ensemble.

Henri.- De loin, d’où je vous ai vus, vous m’avez paru assez intimes. Lui promenait son ventre, en pleine nef, comme un saint sacrement, et toi tu courais, sur les bas-côtés, dans les galeries latérales, tendais la tête vers lui, et, hilare riais comme une baleine. Tu étais rouge écrevisse. Tu flambais.

Prisca.- Tu ne sais pas qui est Jeannot Chapelain ? Jeannot Chapelain est le clown de service. C’est le pince-sans rire de la clinique. Quand il allume sa mèche, c’est partout, des salves de fous-rires, des explosions d’hilarité. Le personnel se tient les côtes, les malades se plient en deux. C’est l’Auguste de l’hôpital.

Henri.- Je ne dis plus rien. Pardonne mes soupçons injurieux. Un amour qui suspecte est suspect. Désormais, je serai lucide. Je t’aimerai en aveugle. Quelques instants plus tard. Henri, ayant fini sa couture reste assis, Prisca se lève.

Prisca.- As-tu prévu quelque chose pour ta soirée ? Henri.- Ma soirée est à toi. Ta soirée est ma soirée.

Prisca.- Qu’est-ce que tu aimerais ? Qu’on bavarde ? Qu’on se taise?

Henri.- Je veux ce que tu veux. Je choisis ce que tu choisis.

Prisca.- ..Je trouverais le silence une assez belle occupation.

Henri.- Pour l’expliquer, peut-être faudrait-il le rompre ?

Prisca.- Un silence rompu est-il encore le silence ?

Henri.- Si de ton silence tu me renvoies au mien, je n’en sais guère plus.

Prisca.- Mais si de ton silence, tu me renvoies au mien, voilà le mien tout embarrassé.

Henri.- .. .. Si je comprends, tu te vouerais volontiers à un silence nu ? Prisca.- Si tu étais enclin à te mesurer avec certaines réalités muettes. Henri se lève, sourit, sort, puis Prisca.

 

Même lieu, un autre jour. Henri guette à la fenêtre, nerveux. Entre du dehors Prisca, bellement coiffée, bellement vêtue.

Prisca.- .. .. Signe de la santé la plus excellente. Je ne me suis jamais mieux portée... ..(Henri la regarde, incompréhensif) Nous ne sommes plus seuls. Il y a du monde qui vient.

Henri.- Non ?

Prisca.- Si.

Henri.- Aïe. Outche. .. .. Ca ne pouvait arriver qu’à moi. C’est bien ma chance... .. Tu ne crois pas qu’il aurait pu prendre un numéro et attendre dans la file ?

Prisca.- C’est nous qui avons lancé l’ invitation, Henri.

Henri.- Fallait-il à tout prix qu’il devance l’appel ? Ne pouvait-il pas demander un sursis et continuer ses études ? .. .. S’il avait eu tant soit peu de bonnes manières, il aurait pu se faire désirer. S’introduire sans crier gare dénote un manque total de savoir-vivre.

Prisca.- Nous ne lui avions pas fermé la porte, que je sache.

Henri.- Une chose est de faire le généreux, et une chose est de mettre la main à la poche... .. Flûte alors. Le fléau d’Egypte. Si tu refuses de laisser partir mon peuple, pharaon, j’infesterai de grenouilles ton territoire. Tu auras de la grenouille partout, dans les jambes, sur la tête, sur les épaules, dans les bras. Sur le parquet, la chaise, la baignoire, le lit, debout, assis couché, à une, deux, trois, quatre pattes, hurlant de tous ses poings, bavant de toutes ses gencives, le jour, la nuit, le matin, l’après-midi, 20 ans 30 ans 40 ans. De 20, 30, 40 ans, nous ne serons plus ni toi à moi, ni moi à toi, mais nous à lui et lui à nous. ..Il n’aura pas le temps de me soumettre, je te garantis.

Prisca.- Ne m’alarme pas, Henri.

Henri.- Je ferai ma soumission avant. Ils virent l’enfant avec sa mère, et se prosternant à genoux l’adorèrent... ..Poussez-vous, les anciens ! Faites place ! Nous arrivons ! Un âge passe, un âge arrive! Fin du 3ième acte, début du 4ième !.. .. N’ôte pas ton manteau, Prisca, nous allons chez ton père lui demander la seule chose de toi que je n’ai pas.

Prisca.- Quoi donc ?

Henri.- Ta douce main, Prisca.

Prisca.- Tu ne la lui demanderas pas, Henri.

Henri.- Le couple qu’a uni la nature, ne veux-tu pas que Dieu et la loi l’unissent à leur tour ?

Prisca.- Tourner en dure astreinte et loi de fer et joug pesant, ce qui est doux consentement et gentille complaisance ? Se marier pour divorcer dans 3 mois, c’est à cela que tu aspires ?

Henri.- Tu veux faire de ce petit un enfant de la balle ? Un coucheur de belle étoile ? Un jouet de circonstances ? Tu veux qu’il reconnaisse un de ses parents avec gêne, et avec honte nie l’autre? Du petit de deux vagabonds, tu veux en faire un troisième?.. .. Pourquoi, Prisca, ne pas faire reconnaissance publique de ce fruit de deux amours privés ? Le petit est notre oeuvre commune : refuses-tu de la signer avec moi? .. .. Ne veux-tu pas greffer notre rameau sur la souche, afin qu’il continue l’arbre ? Notre descendance assurée, ne veux-tu pas que nous nous assurions à présent de l’ascendance, afin que soit assurée la suite des générations ?.. .. Prisca. Reconnaissons que nous ne sommes qu’un chaînon d’une chaîne ! Humilions-nous devant l’ascendant, comme nous nous humilions devant le descendant ! Henri va vers la porte, se retourne, puis Prisca le suit.


quatre

 

1.

 

Salon des Navarre. Plein été. Entrent Navarre en short, maillot de corps et nu-pieds, et Henri.

Navarre.- Vous agitez le drapeau blanc. Vous venez parlementer.

Henri.- (stupéfait de la tenue de Navarre, à part) Je me fais annoncer. J’arrive en grand uniforme, décorations en barrette, galons sur l’épaule. Et lui, en tenue d’Adam, arbore ses simples breloques naturelles. Quelle n’aurait pas été sa mise, si j’étais venu à l’improviste.

Navarre.- (s’asseyant sur le transat) Votre bouche béante et vos yeux ronds trahissent que ma tenue vous offusque. Figurez-vous que je m’en soucie comme de ma première chemise. C’est moi qui souffre de cette chaleur étouffante, pas un autre. Je lutte contre ce fléau de la canicule en usant d’armes adéquates, c’est à dire en n’offrant à la chaleur aucun traître dans mon camp. Que ceux qui ne sont pas contents de ma stratégie me proposent un autre plan de bataille... ..(s’allongeant) Vous, qui êtes un tel amoureux de la vérité, vous devriez être ravi de mon naturel. Par mon témoignage je témoigne hautement de l’oeuvre de Dame Nature. Je proclame haut et fort comme elle me fait.(riant jusqu’aux oreilles) 69 ans, tel est l’homme. Avouez que ce n’est pas spécialement ragoûtant. Si vous voulez à tout prix un responsable, il faut vous adresser (montrant du pouce le plafond) aux instances supérieures. Moi, je ne suis qu’aux ordres. Je ne suis fautif de ce que je suis en rien... .. C’est dire si je me soucie, Monsieur Willingen, si votre grand-mère fait du vélo. .. .. Je vous écoute.

Henri.- (à part) Il me laisse debout, comme une lampe à pied. S’il croit qu’il n’aura plus qu’à se renverser en arrière et tirer le cordonnet, pour faire la lumière, il se trompe... (il prend une chaise, et surveillé sous le bras par Navarre, l’approche du transat, s’assied, patiente un moment) .. Monsieur Navarre.

Navarre.- Monsieur Willingen.

Henri.- Vous prenant pour modèle, je n’habillerai pas ma question d’un costume des grands jours, mais la vêtirai simplement d’un petit short anglais de verbe et d’un maillot de corps de complément.

Navarre.- (à part) J’ai comme l’impression, quoiqu’assez floue, qu’il se moque de moi, avec son short anglais de verbe et son maillot de corps de complément.

Henri.- (s’élançant) Monsieur. En deux mots comme en mille, j’ai l’honneur de vous demander la main de votre fille Prisca.

Navarre.- Enfin. Ce n’est pas trop tôt.

Henri.- Comment ? Ce n’est pas trop tôt ?

Navarre.- Vous avez déjà pris la suite et la fin, c’est bien le moment de demander le début.

Henri.- Je vous demande pardon. La suite et la fin ne vous appartenaient pas.

Navarre.- (à part) Il réplique sec. Je me connais, je ne trouverai pas la réplique avant demain. (haut) Je vous dame le pion. J’ôte à ma réponse même son maillot et son short, et vous la donne toute nue!.. .. C’est : oui.

Henri.- Quoi, c’est oui ?

Navarre.- Oui, quoi : Je vous la donne.

Henri.- Tout de go ? Quelqu’un entre dans votre magasin, vous demande votre fille, vous la sortez de sous le comptoir, et, splatch, elle est à lui. Vendue emportée... .. On pourrait croire qu’un père aimé de sa fille comme vous, ne se la serait laissé arracher qu’à grand peine, mais pas du tout. (il se lève) Mon petit paquet sous le bras, Monsieur l’épicier, je vous souhaite le bonjour. (il va pour sortir)

Navarre.- Hep hep hep !

Henri.- Quoi hep hep hep ?

Navarre.- Il n’y a rien de fait. (il lui indique la chaise)

Henri.- (revenant s’asseoir) Vous revenez sur votre oui ?

Navarre.- Grands dieux, non. Même avec son ticket de caisse, je ne la reprendrai pas. Donné, c’est donné, ventre boutonné. Mais je refuse de faire l’affaire en topant la main, comme lorsqu’on vend une vache. J’entends que nous donnions à notre marché, la bonne et due forme d’un contrat.

Henri.- Un contrat ? Pas de contrat. C’est bon pour ces friponnes d’assurances, avec leurs clauses en petits caractères, de nullité, de déchéance et d’exclusion. Pas pour un mariage.

Navarre.- Vous ne voulez pas de dot ?

Henri.- Une dot en plus de Prisca ? Vous la considérez comme un abonnement difficile à placer, pour que vous offriez un réveil en plus ? Rougissez de vous.

Navarre.- (tout heureux) Par Saint Antoine, savez-vous ? Vous me renversez la vapeur. Je vous imaginais chicaneur, coupeur de cheveux en 4, chercheur de poux dans les têtes, prêt à me saisir l’huissier, m’introduire une procédure, me saisir mes biens, et m’envoyer en maison de retraite. Et je vous découvre le coeur généreux, l’âme magnifique. Ah. Vous me plaisez. Vous êtes un primitif comme on n’en fait plus. (Il lui donne une claque sur la cuisse)

Henri.- (à part) Ce joueur de pelote lance bien haut sa balle. Il me faut au plus vite lui rabaisser la trajectoire. (haut) Et vous, savez-vous, vous ne faites vraiment pas de manières. (il lève la main pour frapper Navarre sur la cuisse, voit qu’elle est nue, cherche l’épaule pour le frapper, voit qu’elle est nue aussi, se résout pour finir à toucher la bretelle du maillot de deux doigts, puis se lève) J’ai ce que je voulais. Adieu.(il va pour sortir)

Navarre.- Hep hep hep !.. .. Que vous soyez large sur vos droits vous honore, mais vous n’aurez pas moins à honneur d’être aussi strict sur les droits de Prisca.

Henri.- Certainement. (Il revient s’asseoir)

Navarre.- Savez-vous que nous ne connaissons rien de vous ? Poilu comme vous êtes, vous n’êtes pourtant pas né nu de l’onde, comme Vénus. Vous n’êtes pas né de personne. Sur vos photos de famille, il y a des gens autour de vous.

Henri.- Certainement. De mon côté, il y a un père, une mère, deux soeurs, un frère. Mon grand-père, mon père et moi sommes Alsaciens... .. Mon arrière-grand-père était allemand. Vous alliez dire?

Navarre.- Rien.

Henri.- Quand je vous ai dit que mon arrière-grand-père était allemand, vous êtes resté un instant bouche bée.

Navarre.- De quoi aurais-je béé la bouche, je vous prie ?

Henri.- De ce que mon arrière-grand-père fût allemand.

Navarre.- Figurez-vous que je m’en fiche comme de l’an 40. J’ai béé la bouche de ce que vous souligniez la nationalité de votre arrière-grand-père d’un gros trait au crayon rouge... .. Est-ce que je vous jette au nez que l’arrière-arrière-grand-père de ma femme était polonais ? Dans la potée, qui va clabauder qu’au plat de côtes de mouton, on ajoute de l’épaule de veau, ou du lard de cochon, ou du poireau ou du navet ? Quand un de nos premiers ministres nous a débuché des noires forêts de la Silésie orientale, et un autre déboulé des hauts plateaux arides de l’Anatolie occidentale, pourquoi vitupèrerais contre un contribuable, qui a passé le Rhin ? Avez-vous la tête en forme de casque à pointe ? Jujotez-vous les ch?. .. Ce qui m’intéresse dans les articles, ce n’est pas leur origine, c’est leur qualité et leur prix. En population aussi, Monsieur Willingen, nous vivons en économie de marché... .. Ce chapître fini, passons au suivant. Navarre entend une mouche, la cherche des yeux, des yeux l’attrape, des yeux ne la quitte plus. Je vous suis. Précédez-moi. Allez. Allez. La mouche s’est posée sur la lampe. Sans la quitter des yeux, Navarre saisit, en aveugle, sous le transat une tapette, se lève du transat, grimpe sur un tabouret.

Henri.- (à part) France, mère des arts. Patrie du bon goût. Capitale de l’élégance. Navarre tape la mouche d’un coup sec, descend de l’escabeau, ramasse la mouche avec la tapette, la jette dans la corbeille, repose la tapette sous le transat, et se rallonge sur le transat.

Henri.- (à part) Après de tels hauts faits, il n’y a plus qu’à se retirer dans son village natal et écrire ses mémoires. (se levant) Monsieur. J’ai l’honneur de vous informer, qu’après des minutes aussi bien remplies, je fais valoir mes droits à la retraite. (il va pour sortir, mais Navarre le retient par le pantalon)

Navarre.- C’est la mouche qui vous fait prendre la mouche ?.. ..Aussi qu’aviez-vous à vous taire ? J’étais tout yeux à la mouche, mais à vous j’étais tout oreilles. Et elles avaient beau se tendre, vous ne leur donniez rien à entendre. .. .. Allez-y. Je suis tout ouïes. .. .. Vos pères ont été et n’ont plus été, ce qui est de leur nature mortelle. Passons à ce qui subsiste, qui est immortel, le patrimoine. .. Asseyez-vous...Alors, que vous a laissé votre père ?

Henri.- D’un mot : rien.

Navarre.- Comment rien ? De nos jours ?

Henri.- Pas même la terre d’un pot de fleurs. Mon père n’est pas trépassé.

Navarre.- Ah. Dommage. Que je regrette. Croyez que je compatis. Toutes mes condoléances... .. Notez. Vous n’y perdez rien. Votre héritage est, somme toute, placé. C’est en somme une assurance-vie. Et qui sait, peut-être y gagnerez-vous ? Ironie cruelle de la vie, la pierre sera peut-être au plus haut, lorsque votre père sera au plus bas ?.. .. Que voulez-vous que je vous dise ? Ce qui est est. De toute façon, un héritage n’est qu’une rallonge. Quelle est la vraie richesse d’un homme ? Son emploi et son salaire. Mes renseignements généraux m’ont rapporté que vous êtes chargé de recherche?

Henri.- Ils ne vous ont pas trompé.

Navarre.- Et donc, fonctionnaire... .. Ah ! Fonctionnaire. De l’entrée à la sortie, tout le trajet d’un coup d’oeil. On peut même calculer la moyenne horaire. Un futur qui a un futur assuré, voilà ce qui comble un père.

Henri.- Pardonnez-moi. Vos renseignements généraux ont eu la fourchette un peu large. Les chargés de recherche comme moi, ne sont que des fonctionnaires d’emprunt, parce qu’ils sont contrat d’un an renouvelable.

Navarre.- Allons bon. Que voulez-vous. Nous nous en contenterons, au moins, pendant un an... .. Je suppose que votre salaire est convenable.

Henri.- Est-ce une question comptable ?

Navarre.- Si vous voulez.

Henri.- A cette question comptable, dois-je répondre par des chiffres ?

Navarre.- Si vous voulez bien.

Henri.- Sachez, Monsieur, que je suis au 6ième echelon de l’échelle D1 du groupe 1 de la fonction publique, que mon indice nouveau majoré est de 359 depuis 13 mois et 17 jours. Si j’avais fait connaissance de Mademoiselle votre fille, il y a 13 mois et 18 jours, je n’aurais été qu’au 5ième échelon de la même échelle du même groupe, et mon indice nouveau majoré n’aurait été que de 350. Par contre, si j’avais fait la connaissance de votre fille dans 16 mois et 13 jours, et si j’avais passé, à cette date, à l’ancienneté, j’aurais été déjà au 7ième échelon et mon indice majoré aurait été de 373.

Navarre.- Qu’avez-vous à me faire monter et descendre vos échelons à toute vitesse, comme une grenouille dans son bocal? Vous me donnez le tournis.

Henri.- Vous souhaitiez que je vous fasse visiter ma situation. Je vous l’ai fait visiter de la cave au grenier.

avarre.- On ne peut pas dire que vous ne l’avez pas fait dans la transparence. C’est vrai... .. Passons à vos appartements. Savez-vous qu’on ne connaît même pas votre état-civil ? Vous nous tombez comme un parachutiste, et on ignore tout des armées que vous amenez par derrière.

Henri.- Votre sollicitude paternelle est légitime. Veuillez procéder à l’interrogatoire.

Navarre.- J’ai tout un formulaire de questions qui s’enchaînent les unes aux autres, comme des chaînons à une chaîne... .. Tout d’abord. Tout d’abord, êtes-vous ou avez-vous été déjà marié ? Si oui, combien de fois ? Avez-vous divorcé ? Si oui, combien de fois? Avez-vous des enfants ? Si oui, à combien d’unités se monte leur piaillante petite troupe ? Si oui à la première question et oui à la dernière, payez-vous des pensions alimentaires? Si oui, de combien et à qui ?.. .. Autre chose. Payez-vous des traites ? Si oui, de quel montant et de quelle durée? Avez-vous des dettes ? Si oui, de quel montant, et à quelle échéance ?.. D’autre part. Avez-vous un casier judiciaire ? Si oui, vous voudrez bien m’en fournir un extrait. .. .. Enfin, jouez-vous ? Si oui, pour combien ?.. .. Tels sont les légitimes renseignements que tout père responsable aimerait connaître de son futur gendre.

Henri.- Je répondrai dans l’ordre, point par point... .. Si j’ai ou ai eu des femmes ? Elles n’ont, hélas, toutes été que de passage : à peine ont-elles eu le temps de défaire leurs bagages, ce qui fait qu’elles n’ont même pas eu le temps de mettre leur nom sur la sonnette. .. Si j’ai des enfants ? Pour être franc, je l’ignore. Ce dont je suis sûr, c’est que je n’ai jamais rien fait qui fasse que je n’en ai pas fait. Sur le demi-milliard de vaillants petits vibrions, qui à chaque assaut, attaquaient les redoutes, il n’est pas impossible qu’il y en ait eu l’un ou l’autre assez vif et gaillard, pour y pénétrer par une poterne basse. Mais s’il l’a fait, il ne me l’a pas dit, et je n’en ai rien su. Comprenez qu’il est difficile de reconnaître quelqu’un qu’on ne connaît pas... .. Si j’ai des traites, des dettes ? Aucune. .. .. Mon casier judiciaire est vierge, mon permis a tous ses points.

Navarre.- (ironique) Vous n’avez jamais commis d’infraction au code de la route ?

Henri.- Jamais.

Navarre.- (rieur) Ne me dites pas que vous ne savez pas, sur votre trajet, dans quel chemin creux les gendarmes posent leur radar !

Henri.- Si. Je le sais.

Navarre.- Ne me dites pas que, lorsqu’il est sûr de ne pas être pris, votre pied ne se laisse pas aller.

Henri.- Le code de la route oblige tous les usagers à respecter tous les panneaux. Il n’y a d’exception que pour les véhicules prioritaires.

Navarre.- Ne me récitez pas votre code de la route. Nous savons tous cela. (clignant de l’oeil) Mon fils. Déchargez votre conscience de vos peccadilles. Le secret de la confession vous couvre. Combien de fois, mon fils ?

Henri.- Même pour flatter vos défaillances, je ne travestirai pas la vérité. Je prends les articles du code la route pour articles de foi. C’est sur d’autres fronts que se porte ma rébellion.

Navarre.- Savez-vous que vous n’êtes pas drôle ? On ne doit pas rire tous les jours avec vous.

Henri.- Si les contraventions au code de la route vous font rire, vos sujets de rire me paraissent curieusement cantonnés... .. Permettez. J’allume mon clignotant, déboîte, poursuis ma route... .. Si je joue? Je joue et j’ai joué au : ping-pong, pétanque, échecs, scrabble, moulin, dames, petits chevaux, alma, bataille navale, morpion, bridge, rami, crapette, barbu, huit américain, bataille, belotte, tarot: à ce dernier jeu, avec mes collègues, nous jouons une fois par semaine, à un centime le point, et nous versons nos gains dans une cagnotte.

Navarre.- Parlons à présent de votre apport à la communauté conjugale.. ..Vous n’êtes pas une Pierre Qui Roule, mon gendre. Vous êtes immobilisé à une place. Vous devez avoir amassé de la mousse. .. ..Ne me dites pas, qu’en bon petit écureuil, pendant la jolie saison de votre célibat, vous n’avez pas amassé dans les trous des troncs d’arbres et de roches, des graines, des fruits, des champignons, des insectes. Vous avez bien souscrit un plan d’épargne logement queconque.

Henri.- Vous voulez la liste de mes biens ?

Navarre.- Si ça ne vous dérange pas trop.

Henri.- Si. Ca me dérange trop. Mais ça me dérange beaucoup moins, quand je pense aux yeux que vous ferez, lorsqu’ils auront sous eux la liste. Or ça donc ! Immeubles par moi possédés, dont je suis dûment propriétaire et dont j’use, jouis et dispose, en terres et en bâtiments, c’est à dire du terrain à bâtir, du parpaing, du moellon, de la brique, du béton, soit neuf soit vieux. Etat : néant.(riant jusqu’aux oreilles) Désolé ! Ravi ! Je n’ai pas un caillou.. ..Meubles ! Du plus grand au plus petit et du dehors au dedans, j’ai : item, une 2 CV de 15 ans d’âge, devenue avec le temps voiture à pédales, parce que, le plancher effrité par la rouille, ayant cédé, si les pieds veulent se poser par terre, ils doivent pédaler sur l’asphalte ; item, une table en panneaux de particules décor charme, plus quatre chaises en pin teinté hêtre articles 1er prix ; item deux couverts et deux casseroles en inox, tout à fait émouvantes, parce que toutes cabossées et entartrées ; item, trois draps, dont deux titulaires et un remplaçant ; item, du linge de corps, de la chemise, du pantalon, du linge de toilette, en double exemplaire, chacun effectuant son service à mi-temps ; item, une cravate, une, de couleur noire, multicarte, valable pour baptêmes, mariages, enterrements, demandes en mariage, visites à l’inspecteur des impôts, présentement en service ; item un pull-over de laine épais, tricoté par ma tante Marie-Thérèse, tout à fait touchant parce que dans un état de démaillage avancé ; item, un sommier à ressort, un matelas de crin de 180, plus une couette garnie de mousse de polyuréthane, articles de braderie ; item, une boîte métallique à outils, rouillée dans le fond, garnie d’un assortiment d’outils d’usage courant, de la clé de 12 à la scie égoïne de 51 ; item, enfin, oeuvre d’art, qui m’est plus précieuse que la prunelle de mes yeux, un tableau à l’huile “les marguerites fanées”, peinte par mon cousin le peintre. .. Tel est mon apport complet en meubles et immeubles à la communauté conjugale... .. Quant à mes revenus, ils consistent, et c’est là ma gloire et mon soutien, en mon seul salaire, qui décompte fait des cotisations Sécurité Sociale, Mutuelle, CSG, se monte ou descend, selon que l’on se place de mon point ou du vôtre, à 8 243 francs.

Navarre.- Vous dites le peu pour taire le beaucoup. Qui aujourd’hui n’a pas de titres en dépôt dans une banque ?

Henri.- Des titres ? J’ai ! J’ai ! (Il sort son portefeuille, l’ouvre) Trois titres au porteur : id est trois timbres-postes auto-collants, de valeur chacun 3 francs. Je vous informe que je compte prendre quelques risques et investir sous peu dans un nouveau carnet.

Navarre.- Et en espèces ? Vous ne parlez pas des espèces. Qui n’a pas dans une de ses chaussettes son petit bas de laine ?

Henri.- En espèces ? Monsieur le guichetier ! Au centime près. (Il sort son porte-monnaie) Pour finir la semaine, il me reste, en billets 250, en pièces 294 francs et 40 centimes. Pour finir le mois, (il sort son chéquier) , décompte fait de la note d’électricité qui sera prélevée le 25, il me reste 47O francs 81 centimes. Je n’ai rien ni sur un compte de dépôt, ni sous le matelas, ni dans une boîte en fer-blanc, ni dans un tiroir, ni dans un gant de toilette... Ai-je bien compté vos petits sous sur vos petits doigts? .. .. N’avez-vous pas honte de fouiller les fonds de poches de vos prétendants ? Au lieu de baisser les yeux si bas, ne pouvez-vous les lever et regarder un peu plus haut ?

Navarre.- Quel compte de mes comptes me comptez-vous ? De quel droit jugez-vous de ce dont je veux juger de vous, pour ma fille?

Henri.- Si j’étais l’auteur d’une telle oeuvre d’art que votre fille, et qu’il était question de la confier à quelqu’un, je ne palperais pas le portefeuille, j’ausculterais la poitrine, dessous... .. A votre place, je rougirais d’adjuger ma fille au mieux disant, comme un commissaire-priseur.

Navarre.- Je mesure, figurez-vous, mon gendre à l’étalon que je me suis choisi. Il est du devoir d’un père de s’assurer que sa fille ne traîne pas derrière elle un traîne-misère.

Henri.- Il est du devoir d’un père de ne s’assurer que d’une chose, c’est que d’honneur son gendre ne soit pas démuni.

Navarre.- (bouillant, se retenant) Ecoutez, mon petit père. Je suis réputé, à la Ville, pour avoir la suspension la plus souple, capable d’amortir les nids de poule les plus acariâtres. Mais votre chemin à vous est si peu carrossable que vous finirez par me casser les amortisseurs... .. Le coeur de ma fille loge au plus secret de ses appartement privés. Je ne suis pas un huissier de ministère ni un répondeur téléphonique pour filtrer ses entrées. Elle accueille qui lui plaît. Les revenus de mon gendre, par contre, relève des communs, et je prétends y avoir accès.

Henri.- Je bénis le ciel que vous ne soyez pas à ma place et moi à la vôtre. A entendre vos préoccupations, je me rongerais les sangs à l’idée de vous donner ma chair et mon sang. .. .. (se dominant) Vous pouvez être heureux, cher Monsieur, que je sois décidé à avaler de vous, quoiqu’en m’aidant d’un verre d’eau, les navets les plus amers. Vous avez de la chance que pour votre fille, je sois prêt à tout vous céder, et tout vous concéder.

Navarre.- Que chantez-vous là ? Que me cédez-vous et que me concédez-vous ?

Henri.- (ne se dominant plus) Comment ? Depuis une heure, sur votre table de dissection, vous me disséquez vivant, vous séparez méthodiquement, d’un scalpel inhumain toutes les parties de mon anatomie, me disjoignez morceau après morceau, m’étudiez en coupes à votre microscope, et je devrais être ravi, comme si vous m’asseyiez à droite du Père, parmi les choeurs des séraphins, des chérubins et des trônes ?.. .. Vous hésitez à me donner votre fille, parce que je suis sous contrat d’un an renouvelable, et que je ne suis qu’au 6ième échelon de l’échelle D1 du 1er groupe, et je devrais être au 7ième ciel que Monsieur le Directeur des Jardins et des Cimetières, daigne de son balcon de l’Hôtel de Ville, abaisser un regard condescendant sur mon pékin dans la foule ?

Navarre.- (piqué à son tour) Soyez certain, Monsieur, que si vous étiez démuni de tout moyen d’existence, je ne vous donnerais pas Prisca.

Henri.- Quelle hauteur de vue ! Quelle élévation de pensée ! Voilà l’étalon dont vous mesurez l’homme ? Il gagne ? Il a un emploi ? Le voilà du limon de la terre, façonné d’une forme. Gagne-t-il bien? A-t-il un bon emploi ? Une haleine s’insuffle dans ses narines. Gagne-t-il très bien ? A-t-il un très bon emploi ? Il se lève et il marche... ..Du jour au lendemain, je serais privé de ma place? Aussi sec, il me priverait de sa fille. Si, non de mon fait, mais du fait du budget, j’étais mis à pied ? Illico, il me mettrait à pied de Prisca. Telle est la loi de fer du libéralisme paternel.

Navarre.-(ne se dominant plus) Mais c’est le feu de l’enfer que cet homme-là !..(bouillant, se retenant) ..Ecoutez, mon vieux !.. .. J’ai travaillé toute ma vie à me refroidir et me congeler le sang, que par nature j’ai bouillant, et voilà que, diable en personne, vous me chauffez la casserole à grand feu. .. (se dominant) Ecoutez, mon vieux. Le souci d’un père est sa fille. Est-ce que vous en convenez?

Henri.- A son âge ?

Navarre.- Il fallait que ça vienne. Son âge. Vous allez me signaler son âge comme un vice caché... .. S’il vous plaît, excusez-moi. Mais son âge était visible de loin. Vous avez parfaitement pu le constater quand vous en avez pris possession. Et apparemment vous n’avez pas considéré ma fille comme impropre à l’usage. .. .. Un père qui a pour fille une Prisca a pour premier devoir de défendre sa fille contre sa propre infinie bonté. Elle est toujours prête à se perdre pour sauver les voyageurs perdus. Si son père ne la protège pas d’elle-même, qui le fera ?

Henri.- Si j’avais comme vous le souci de ma fille, vous savez ce que je ferais ? Je lui choisirais pour mari un directeur quelconque, obéissant et soumis, qui, grâce à ses flatteries et ses courbettes, a eu toutes ses promotions au grand choix, et culmine à 40 ans au 11ième échelon hors classe. C’est à lui que je donnerais la préférence.

Navarre.-(ne se dominant plus) Qui vous parle d’un directeur au 11ième échelon hors classe ? Vous croyez que ça se trouve sous le pas d’un cheval ? Je prends ce qui s’offre, figurez-vous, même si c’est un rossard... (bouillant, se retenant) ..Savez-vous, mon petit vieux, que toute ma vie, je me suis discipliné à m’assouplir l’échine, courber la tête, fléchir le genou, m’aplatir, ramper, et qu’avec vous, je me redresse, me hausse du col, relève le front, monte sur les talons! Jusqu’à ma voix ! Je l’étouffais, elle n’était plus que marmottement laudateur, murmure approbateur, silence révérencieux. Vous me la haussez ! Vous me l’enflez ! Vous me la gonflez! Je crie, je tempête, je tonitrue ! Je me conduis exactement comme je vous reprochais de vous conduire ! Je fais le Monsieur qui prend la mouche ! Vous êtes un poison, Monsieur ! Je transpire votre sueur empoisonnée par tous mes pores ! Vous me rendez malade !. .. (se dominant) .. Permettez que j’ôte ma casserole de votre feu un instant, je crains d’attacher et de brûler. Navarre s’écarte et va plus loin, pour retoruver un peu de calme.

Henri.- (à part) Pour Prisca, contrôle ! Pour Prisca, maîtrise de soi ! (se dominant avec peine, il va à Navarre) Monsieur ! Voyez ! Quoiqu’avec une peine incommensurable je me domine. (il avance plus loin) .. Je signe tout. Quel régime matrimonial a votre préférence ? Régime communautaire? Communauté universelle, communauté de meubles et d’acquêts, communauté réduite aux acquêts ? Ou régime séparatiste ? Votre choix sera le mien. Navarre regarde Henri d’un oeil soupçonneux.A la porte, soudain, sont frappés de forts coups redoublés.

Navarre.- (explosant) Quel satané diable torture une porte innocente? Entre de Serres, timide et craintif, portant une gouttière de 25 en PVC de 2m.

Navarre.- (tout doux) Monsieur de Serres. Mille pardons. Je croyais que c’était quelqu’un d’autre. Heureuse surprise, c’était vous. A la place du visage sévère de la surveillante en chef, apparaît l’aimable figure d’un camarade... .. Cher monsieur de Serres. Avez vous pu reconstituer vos forces épuisées ? De Serres fait la grimace, ouvre la bouche, souffle par à coups.

Navarre.- Le vin n’était pas bon ?

De Serres.- (soufflant) Rah. Pour un peu, j’aurais manqué l’évier. .. .. Bouchonné.

Navarre.- Vous avez joué de malchance. La semaine dernière, nous avons bu une bouteille de la même cuvée. Il était passable... ..Mon pâté de campagne au moins a trouvé grâce à vos yeux ?

De Serres.- (entrouvrant la bouche) Raw. Je l’avais à peine en bouche que je l’ai laissé tomber dans l’assiette... .. Moisi.

Navarre.- Ils auront de mes nouvelles : je l’ai reçu il y a trois jours. .. ..(allant pour sortir) Je m’en vais , de ce pas, me racheter d’une bouteille de derrière les fagots, et d’un bocal de foie gras du Périgord.

De Serres.- (ouvrant la bouche) Vous voulez que je vous serve mon déjeuner de midi à l’envers, avec assiette, verre, couvert et serviette?.. .. Pouah.

Navarre.- Retournez chez vous retrouver vos forces perdues, Monsieur de Serres. Cette journée gâchée par ma faute, chez moi, comptera pour quatre.

De Serres.- Je m’en vais, au contraire, travailler chez vous d’arrache-pied. Qu'est-ce que vous vous imaginez?

Navarre.- Monsieur de Serres. Vous vous faites du mal et vous me faites du mal.

De Serres.- Il faudrait voir à voir. Il faut savoir ce qu’on fait... ..(il va pour sortir, mais ralentit son pas) Qu’est-ce que je voulais dire ?

Navarre.- (désolé, plein d’espoir) Monsieur de Serres.

De Serres.-(s’arrêtant) Je l’avais sur la langue. Ca m’a glissé. (continuant d’aller pour sortir)

Navarre.- (courant l’arrêter) Cherchez, Monsieur de Serres. Ca ne peut être loin... .. De quoi, de qui s’agit-il ? De quelque chose qui équipe une pièce de votre logement? De quelque chose qui équipe le coin d’une pièce de votre logement ? S’agit-il de vous, de quelqu’un des vôtres ?

De Serres.- Ca y est. Mon neveu. Le fils de ma soeur.

Navarre.- Votre neveu. Tenez le bien. Ne le laissez pas échapper. En quoi puis-je être utile à votre cher neveu ?

De Serres.- Et puis non. Ce n’est que mon neveu. (Il continue d’aller)

Navarre.- (le retenant) Comment : que ? Qu’il s’en félicite ! Etre le fils de sa mère, et sa mère la soeur de monsieur de Serres. Qu’il s’en enorgueillisse !.. .. Que lui est-il advenu à votre bien-aimé neveu ?

De Serres.- Rien, justement. Son patron l’a mis à pied.

Navarre.- Son patron s’est accordé la licence de le licencier. Il a osé commettre ce forfait... .. Et de quel prétexte fallacieux a-t-il couvert cette turpitude ?

De Serres.- D’un faux fuyant artificieux. Il a allégué cette pauvre chose, que mon neveu n’arrivait pas à l’heure.

Navarre.- Pour un peu de temps perdu, il lui a fait perdre sa place? Bourreau de patron !

De Serres.- Et mon neveu n’était en rien fautif ! C’est l’être le mieux intentionné du monde. Il n’a qu’un handicap, c’est qu’il n’est pas du matin. A minuit, il réveillé comme nous à midi. A 1 heure du matin, il déploie une énergie d’enfer. Mais à 6 heures du matin, sans qu’il y puisse rien, la lassitude saisit ses jambes, ses paupières s’alourdissent, il pique du nez. .. .. Et, pourtant, ce n’est pas faute d’essayer de renverser la vapeur. Chaque nuit, pour couper à ses forces l’herbe sous le pied, il se dépense dans les plus violents exercices de contraction, d’extension, de flexion, de marche, de course, de saut. Chaque nuit, il pratique le sport le plus complet qui soit : la danse. Dès 9 heures, le soir, il est en boîte... ..Mais qui penserait les forces d’un jeune homme inépuisables ? Plus il se dépense, plus il tient bon. On dirait que ses exercices physiques ont valeur d’entraînement. Si bien que plus ça va, moins ça va... .. Croyez-vous que son patron lui en ait tenu compte ? ”Vous venez en retard ? Venez donc en retard tout à fait, mon jeune ami. Vous venez chaque jour après l’entrée ? Arrivez donc après la sortie.”.. .. Et allez donc.

Navarre.- Patrons dénaturés ! Ils voudraient tous que les jeunes soient, jeunes, comme eux sont, vieux. Durs, froids, acharnés au travail et au gain... .. Laissez-moi deviner. Je parie que votre neveu travaillait dans le privé.

De Serres.- Pari gagné... .. Il travaillait dans le privé.

Navarre.- Je le savais.. .. Grâces vous soient rendues, Monsieur de Serres. Vous vous êtes adressé à la bonne personne... .. Une administration publique fera justice de l’injustice d’une entreprise privée.. .. Monsieur de Serres, que votre neveu se considère comme embauché par la Municipalité ! Qu’il se présente, demain matin, au service du Personnel! J’aurai donné mes instructions. (De Serres se tait) .. ..Ca ne va pas ?

De Serres.- (faisant la grimace) Vous savez. Une place à la Ville. C’est pas la gloire.. Pour vivre à peu près comme tout le monde, (il montre la gouttière) vous n’ignorez pas qu’on est obligé de faire des extras.

Navarre.- Vu ! Compris ! Je lui inclus les extras dans sa journée. Je lui donne une place à indemnités... ..(De Serres se tait) Ca ne va pas?

De Serres.- (faisant la grimace) Vous savez. Certains travaux. Le nettoiement. La voierie. Toujours à courir, à soulever, soulever, courir. C’est pas le triomphe.

Navarre.- Compris ! Vu ! Je sais la place que je lui donnerai. Il pourra y aller en pantoufles, tellement le travail sera de tout repos. Si, même, être présent lui pèse, il aura liberté de s’absenter... ..(De Serres se tait) Ca ne va pas ?

De Serres.- (faisant la grimace) Vous savez. Tout est dans le chef. Un supérieur teigneux est une pouillerie à lui tout seul.

Navarre.- Vu ! Compris ! Je vois qui je lui donnerai. Son supérieur n’en est pas un tout simplement. Jamais un mot plus haut qu’un autre, quand il en a un. Face à un subalterne, on se demande qui est le supérieur, du supérieur ou du subalterne... ..(De Serres se tait) Que coûte à votre neveu d’essayer ? Disons : la Ville s’engage vis à vis de lui, mais lui ne s’engage pas vis à vis de la Ville .. .. Ca va à présent ?

De Serres.- On peut toujours prendre la Ville à l’essai, que voulez-vous.

Navarre.- Que vous êtes bon et généreux, Monsieur de Serres. .. ..Voulez-vous dire à votre affectionné neveu qu’il se présente demain matin à 7 heures, au Service du Personnel ?.. ..(de Serres se tait) .. .. Pas 7 pardon ! 11 ! 11 !.. .. (de Serres se tait).. ..Pardon ! Où ai-je la tête? A l’heure qu’il voudra... ..(de Serres se tait ) .. ..Ou après-demain. Ou le jour qu’il voudra. Disons cependant qu’il sera payé à partir d’aujourd’hui, puisque c’est d’aujourd’hui que court son engagement. .. .. Ca vous convient ?

De Serres.- C’est vous le chef .

Navarre.- C’est moi, le chef. Je l’ordonne. .. .. Que je vous sais gré de votre obligeance, Monsieur de Serres. De Serres va pour sortir. En passant devant Henri, il s’arrête.

De Serres.- .. ..(observant Henri) Vous lui avez passé un anneau dans le nez, à l’ours ?

Navarre.- Je suis en plein dressage. Je ne désespère pas. Je ne désespère pas.

De Serres.-Je peux assister à la séance ? Cet animal est un vrai cirque.

Navarre.- (montrant la gouttière) Tant de choses ici sont de vous ! Vous êtes ici chez vous. (De Serres va s’asseoir, au fond, pour bien tout voir. A Henri) Alors, mon gendre ? On aligne notre petite affaire devant le peloton? On lui donne le coup de grâce ?

Henri.- On lui donne le coup de grâce.

Navarre.- Que disiez-vous donc que vous aviez ?

Henri.- Je disais que je n’avais rien!

Navarre.- Je reconnais que vous faites preuve d’une grande franchise. Vous me direz : il est facile d’être franc quand on n’a pas le sou. Vous me direz aussi : peut-être devrait-on souhaiter de votre part plus d’obscurité, parce que cela trahirait davantage de fonds, tellement fonds et transparence vont peu de pair... .. Enfin! Que voulez-vous ? Quand il n’y a pas d’argent, on a toujours une ressource : se faire une philosophie. Henri.- (se levant) J’ai accompli ma peine. Permettez qu’à votre écrou je récupère le contenu de mes poches, et que je m’élargisse.(il va pour sortir)

Navarre.- Hep hep hep !

Henri.- Quoi hep hep hep ? (Navarre lui fait signe de revenir)

Navarre.- Nous n’avons parlé que de votre moitié. Nous savons ce que vous mettez au pot. Sachez maintenant ce que met au pot ma fille. .. .. Mon apport à votre communauté conjugale sera la même que mon apport à la communauté conjugale de Ludovic et d’Emeline, soit 5 millions.

Henri.- Combien ?

Navarre.- 5 millions.

Henri.- Anciens ? Navarre.- Nouveaux.

Henri.- Aucun homme honnête ne peut épargner une somme pareille.

Navarre.- Ah. Retirez vos paroles, ou je fais appel à Maître Cox.

Henri.- Moi, votre gendre et vivant, volés ou gagnés, jamais vos cinq millions ne seront recelés par ma femme ou par moi.

Navarre.- Forfanteries ! Gasconnades ! Si vous repoussez mon argent, la nécessité vous poussera bientôt à ne pas le repousser.

Henri.- La nécessité ne me forcera jamais qu’au nécessaire, à quoi nos deux traitements suffisent.

Navarre.- Et moi je vous dis que de prochaines dépenses creuseront sous vos pas de telles fondrières, qu’il ne vous faudra rien moins que mes fonds pour les combler... ..Vous n’étiez jusqu’à présent, mon petit père, qu’un chien errant de célibataire, un forain à la baraque en plein vent, un routard de la belle étoile. Vous n’aviez à loger, nourrir et vêtir que vous, autant dire un oiseau sur la branche... ..A présent, vous êtes deux. Avec quelle deuxième ! Ma fille. Si vous chérissez Prisca autant que vous le dites, vous voudrez, le jour de ses noces, la fêter aussi chèrement que l’apprécient vos sentiments : la parer superbement des plus riches parures, robe de mariée, bague de platine, rivière de diamants, bracelets d’or, fleurs, gerbes, bouquets, à foison ; la glorifier d’un mariage en majesté, à la basilique Saint-Cernin ; la célébrer d’un cortège en grande pompe, fait du ban et de l’arrière-ban des deux familles, que vous aurez à honneur de loger dans des hôtels de luxe, et véhiculer dans des voitures de maître ; la magnifier d’un repas de noces en gloire, dans un restaurant 3 étoiles. Somptueuse apothéose, vous ne pourrez moins, pour finir, que lui offrir un voyage de noces dans les mers du Sud, sous des ciels de Paradis... .. Tels sont les débours, que dès le jour de vos noces, il vous faudra honorer. Est-ce du maigre filon de votre traitement, que vous extrairez une telle masse d’or ?

Henri.- ..Pour vous, si je comprends, le mariage c’est flonflons et lampions ? Ripaille et goinfrerie ? Futilités et frivolités ? Une telle conception du mariage me surprend de la part d’un homme aussi sérieux. Un mariage, mon beau-père, est-ce faire la bringue, la bamboula, la java ? Que fête-t-on ? Mardi-Gras ? Carnaval ? La quille ?.. .. De toutes les choses saintes de la vie, le mariage n’est-elle la plus sainte ? N’est-ce pas une vie qui dure une vie durant ? D’une dure durée ? D’une éternité de jours ? Faite pour exister toute l’existence ? Cette chose, sacrée, entre toutes, ne mérite-t-elle pas plutôt une veillée d’armes ? Un silence religieux? Une solitude sainte ? De faire retraite monacale, afin qu’en silence, on prépare chair, esprit, âme, à ce nouveau sublime état ? Qu’est-ce que le jour des noces, sinon le premier jour béni d’une bienheureuse vie quotidienne ?.. .. De ce principe, tout s’ensuit. Robe de mariée ? Costume de marié ? Habits de tous les jours. Bague, collier, bracelet, fleurs, gerbes, bouquets ? Un seul bijou, une seule fleur illustrera ce jour illustre : votre fille. Cathédrale, grand-messe ? Simple église de quartier, messe du jour. Restaurant 3 étoiles, ban et arrière-ban d’invités ? Bouchon toulousain, parmi les maçons, les éboueurs, les étudiants, le plat du jour, à une petite table, entre les 2 mariés et les 2 témoins. Un voyage de noces dans les mers du Sud, sous des cieux de Paradis? Le Vrai Paradis, c’est Toulouse, ses places, ses rues. Les vraies mers du Sud, c’est notre chère Garonne. La vie modeste étant la plus parfaite des vies, des noces modestes sont les plus parfaites des noces... .. Notre double salaire suffira à fêter nos noces, comme il suffira ensuite à nous faire vivre.

Navarre.- Au pire. Au pire. Si pour vous, Joyeuses Pâques débutent par Triste-Carême, soit, soit. .. .. Mais il est une chose en quoi vous ne saurez faillir. Si vous voulez perpétuer une famille, vous ne pourrez moins que vouloir la perpétuer par un patrimoine. A assise de chair, il faut assise de pierre. Qui veut fonder une maison, doit, pour cette maison, fonder une maison. Si vous voulez pour domaine une famille, il faut pour ce domaine un domaine. De quel argent, dites-moi, achèterez-vous votre propriété ?

Henri.- Où avez-vous la tête ? Me voyez-vous capitaine d’une compagnie de cailloux ? Commandant d’un bataillon de parpaings ? Veiller chaque matin de ma vie, si tout mon petit monde est bien présent, au rapport? Croyez-vous que je veuille m’attacher un tel boulet au pied ?.. .. Etre planté à jamais dans le même carré de terre, comme un imbécile d’arbre, avec pour seule perspective de mouvement, celui dont le vent voudra bien lentement bercer mon feuillage ? Par la tabatière de la cuisine, subir à jamais l’éternel supplice du même jardin pourri, de la même façade lépreuse ? Je laisse ce tourment aux fous... .. Libre comme l’air, telle est l’ambition suprême. Libre locataire, tel est le luxe suprême. .. .. N’est-ce pas une fameuse illusion, mon beau-père, de croire qu’un carré de terre ou un moellon de pierre vous appartiennent en propre ? Ils sont à vous un peu, peut-être un peu aussi aux vôtres, et après ? Toute propriété n’est-elle pas destinée, tôt ou tard, à être vendue à perte ? Pourquoi l’acheter au prix fort? Chimère que croire que sur terre, nous soyons autre chose que locataires. Soyons locataires tout à fait.

Navarre.- Doctrine ou pas, mon gendre, je virerai ces 5 millions sur le compte de Prisca. Vous en ferez ce que vous voudrez.

Henri.- Faites cela. Le jour même, ou Prisca ou moi, nous les retirerons en espèces, et les poserons sur le premier banc venu.

Navarre.- C’est tout le respect que vous avez pour l’épargne de toute une vie ?

Navarre.- Dois-je révérence à un bas de laine, à des bouts de chandelle ?.. .. Qui comptait sur quelque chose de vous ? Pour qui me prenez-vous pour croire que je comptais que vous me comptiez vos sous ?

Navarre.- Mon cher gendre, soyez un amour, faites-moi une faveur. Hommage d’un père à sa fille, acceptez cette parcelle de ma vie, fruit de mes sueurs et de mes fatigues.

Henri.- Je ne peux pas. C’est au-dessus de mes forces. Je ne suis pas maître de moi. Je n’ai pas mon dessus. Navarre le regarde, rêveur.

De Serres.- (à Navarre) Psst ! Je prends le relais. Passez-moi vos morceaux de sucre !.. .. (à Henri) Dites ? A l’âge de l’estomac dans les talons ? Où on a 4 estomacs comme les ruminants ? Où aucune fortune au monde ne rassasierait votre faim d’achats et votre soif de dépenses ?.. .. (montrant Navarre) Que croyez-vous qu’il en ferait, lui ? Vous le voyez faire son sac et voyager, à l’âge de plier ses affaires? Il n’a plus que quelques pas à faire, et vous voulez l’envoyer aux antipodes ? Dépenser ce qu’il a mis de côté à l’âge où il s’est mis lui-même de côté ? Il a tellement passé sa belle santé à économiser, que pour lui, économiser, c’est bien se porter. C’est dépenser qui le rendrait malade. Vous voulez hâter sa fin ?

Navarre.- Cela tombe sous le sens que le bon sens est du côté de Monsieur de Serres. Quand, vieux, d’argent on a en abondance, on n’a plus guère d’appétit, mais quelle n’est pas votre fringale, quand, jeune, tant on en manque. Vengez-moi de ce temps-là, mon gendre. Laissez-moi subventionner votre âge.

Henri.- Virez-moi un seul franc, le soir même, je le vire à l’Union des Banques Suisses... .. (à de Serres) Vous. Qui a appelé votre ignorance en consultation ? Quelle connaissance avez-vous de l’âge de Monsieur Navarre, je vous prie ? A votre âge, comment pouvez-vous trancher du sien ? Par rapport à votre gamin, vieux papa, vous êtes avancé en âge, mais par rapport à Monsieur Navarre, petit galopin, vous êtes le parfait arriéré. En vieil âge, mon jeunot, vous êtes le retardé complet. Et moi, je vous dis que l’âge patriarcal de Monsieur Navarre est l’âge souverain. Que son intelligence est à son couronnement. Son caractère à la perfection. Personne n’a plus sa tête que lui. C’est à son âge que la vie débute... .. ..Que fait d’ailleurs le petit personnel dans les salons d’apparat ? Le petit personnel est habilité à s’entretenir avec les casseroles, discuter avec les cocottes, s’expliquer avec les poëles. J’ordonne à Madame l’aide-cuisinière d’aller à la cuisine débattre avec la batterie de cuisine.

De Serres.- Ce n’est pas un être humain, cet animal. C’est un porc-épic.

Henri.- (s’approchant de de Serres) Je vous demande pardon ! Qu’est-ce que vous avez dit que j’étais ?

De Serres.- Un porc-épic. Voilà ce que j’ai dit que vous étiez. Et je le répèterai une troisième fois, si la deuxième n’a pas suffi.

Henri.- Vous avez eu tort. C’était le mot de trop... .. Voyez-vous, mon ami, d’un barrage puissant j’ai longtemps arrêté contre vous la masse immense de ma rage. Vous avez eu tort d’ouvrir les vannes. Vous êtes faute que je me déleste. (Il donne à de Serres un soufflet) Silence. De Serres se tient la joue.

De Serres.- (au bout d’un moment) Vous ne faites rien ? .. ..Vous laissez les choses en l’état ? .. .. Pour vous, les choses sont bien comme elles sont ?

Navarre.- Laissez le temps à l’impensable le temps de parvenir à ma pensée, Monsieur de Serres. .. ..(à Henri) Vous avez osé, Monsieur Willingen ce que je n’aurais jamais osé oser. Croyez-vous que je puisse tolérer d’un autre ce que je ne tolère pas de moi ?

Henri.- Monsieur ! Quand une mouche par vols anguleux et crochets, bourdonne sous la lampe, que ce bruit vous agace on ne peut plus, qu’à coups de serviette vous essayez de la chasser, mais qu’elle vous fait la nique impudemment, qu’elle pousse l’effronterie jusqu’à voler sous votre nez, l’insolence jusqu’à se poser sur votre main, comprenez qu’à la fin la rage vous prend et que la main la claque.

Navarre.- Oui, mais vous avez un peu exagéré. Ce n’est pas bien ce que vous avez fait là.

De Serres.- (à Navarre) C’est tout ce que vous lui direz ?.. .. Vous lui faites un peu de morale, vous le grondez un peu du doigt ?.. .. Sa punition se réduit à ça ?

Navarre.- De l’extérieur, Monsieur de Serres, j’ai l’air éteint, c’est à peine si vous voyez un panache de fumée, mais ne vous fiez pas aux apparences, dans les antres, la lave rose bout à gros bouillons... ..Maîtrisant avec sagesse et raison ma colère insensée, retiré dans mon bureau, avec équanimité, Monsieur de Serres, je consulte mon code pénal. Navarre va et vient, réfléchissant. Entre Prisca.

Navarre.- Prisca ! ..Figure-toi que, chez moi, ici même, au coeur de ma maison, sous mes yeux, à deux pas de moi, certain émigré de l’Est, à Monsieur de Serres, plus qu’un proche, un ami, plus qu’un ami, un intime, que j’aime et que j’estime, sur la joue gauche, avec force, a appliqué sa main droite. Voilà ce qu’a fait certaine personne présente, dont je tairais le nom, mais qui, d’après mes renseignements, serait le concubin de ma fille aînée. Navarre va de côté, réfléchissant. Prisca va à Henri.

Henri.-(à Prisca, expliquant) Avec force : le terme est trop fort. En fait, c’était trois fois rien. C’était à peine un effleurement, qui n’a pas même rougi sa peau. La pointe dont il m’a percé, par contre, m’a pénétré au plus profond de ma chair, m’a fouillé et fourgonné. Il m’a traité de porc-épic.

Navarre.- (avançant) Messieurs. Je rends mon jugement.(à Henri) Monsieur. Votre main hostile m’a rendu votre personne hostile. Au lieu de faire votre connaissance, je fais votre méconnaissance. (Il lui tourne le dos, à de Serres) Monsieur de Serres. Au titre du pretium doloris, je vous alloue des dommages-intérêts, sous forme de journées de congé supplémentaires. Venez. Sortent Navarre et de Serres.

Henri.- (à Prisca) Je suis prêt à passer à ton père beaucoup de choses. Dans la vie, il a dû faire sa fosse septique tout seul. Pour parvenir où il est parvenu, une servilité obligatoire, une flagornerie inéluctable lui ont tout à fait usé le respect humain et l’amour-propre. Je ne peux que lui voter les circonstances atténuantes. Mais qu’en plus de lui, il protège, pour des raisons de prévarication, un homme de bas étage, un parasite éhonté, qui me traite de porc-épic, ceci je peux l’admettre.

Prisca.- .. ..Si Monsieur de Serres retire ce mot de porc-épic, Henri, le tiendras-tu pour quitte ?

Henri.- S’il se fait violence pour revenir sur ce qu’il a dit, je me ferai violence et ferai semblant de ne pas l’avoir entendu.

Prisca.-.. ..En attendant, sauras-tu mettre ta colère en suspens ?

Henri.- Ma colère à ta gentillesse donne sa parole. Quelque boue dont m’éclabousseront au passage les véhicules, je resterai sur mon trottoir, impavide.

Prisca.- Tu le promets ?

Henri.- Je le promets. Sort Prisca.

Henri.- (à part) Comment un suidé, juste apte, par son long museau terminé par une courte trompe appelée groin, à fouiller les sales immondices, peut-il avoir entre ses pattes cette pure goutte d’aube blanche ? N’est-ce pas une perle jetée à un pourceau? Entre Mme Navarre.

Henri.- (à Mme Navarre) Chaude et lumineuse échappée de ciel bleu, qui dissipez les blafards brouillards froids et humides, soyez la bienvenue !

Mme Navarre.- Messagère désolée, hélas ! Porteuse de mauvaise nouvelles ! Ma voix amie a juré, hélas, de se faire le fidèle porte-voix de la voix fâchée de mon mari. Mon mari m’envoie vous faire dire textuellement ceci : la nouvelle recrue est déclarée inapte au service, elle est renvoyée dans ses foyers.

Henri.- Désolé ! Ravi ! Je refuse. J’accueille les flèches de ses sommations, en chantant des hymnes et des cantiques. Langue coupée, pieds et mains tranchés, peau de la tête arrachée, jeté à frire dans les poêles et les chaudrons de ses injonctions, je reste stoïque, imperturbable.

Mme Navarre.- Où mon mari cherche-t-il que vous êtes un homme susceptible ?

Henri.- Je me demande aussi, Madame. Entre Prisca.

Prisca.- Henri. Tu ne m’a pas dit l’exacte vérité. La petite tape n’était pas si petite que ça.

Henri.- A peine plus forte que j’ai dit. Comme le pot était sourd, peut-être ai-je élevé un peu la voix.

Prisca.- Je crois, hélas, que la morale dit vrai : on ne peut contenter tout le monde et son père. (Elle est à deux doigts de fondre en larmes, et se dirige à reculons vers la porte)

Henri.- (le voyant, de la main il lui fait signe d’arrêter de pleurer) .. Stop! Soumission! Fourches caudines ! Canossa ! Je contredirai la morale.J’en fais le voeu. Si ! On peut contenter tout le monde et son père. Je le démontrerai par A plus B. Je me traînerai à ses genoux, pieds nus, en tunique, un cierge à la main. Je serai plat, obséquieux, servile, courtisan. Je l’encenserai de nuages d’encens jusqu’à ce qu’il se pâme. Je le rissolerai si bien à feu doux, qu’il s’en attachera de plaisir. Je mentirai effrontément. Je lui dirai qu’en maillot de corps et en short anglais, il ressemble à un éphèbe grec. Je dirai qu’il a la délicate politesse et les gracieuses manières des courtisans du Grand Siècle. Toutes les contorsions, tous les exercices au sol, s’ils peuvent tarir tes larmes, je les ferai.

Mme Navarre.- Sauf que vous n’accepterez jamais les conditions de mon mari.

Henri.- Vous ne savez pas, Madame, pour Prisca, jusqu’à quel Anapurna de bassesse je peux grimper. Je serai un prix Goncourt de la platitude! Un prix de Rome de la servilité! Un Prix Nobel de l’obséquiosité !

Mme Navarre.- Jamais vous ne vous plierez à ça, Henri.

Henri.-Je relève le défi... .. Dites.

Mme Navarre.- .. .. Mon mari veut que vous présentiez des excuses à Monsieur de Serres.

Henri.-(s’écartant vivement) Plonger devant le maître-nageur ? Jamais. Plutôt un lumbago. Prisca fond en larmes.

Henri.- (faisant signe vivement à Prisca d’arrêter ses larmes) Stop ! Stop ! Platitude! Bassesse ! Avilissement ! Je me hache menu. Je me coupe en dés. Je me mouline en purée.Qu’il en soit fait selon ton bon plaisir ! Je lui présente des excuses. Mais, s’il te plaît, sèche tes larmes ! (Prisca essuie ses yeux. Henri va de ci de là, s’adressant aux portes) Où est l’appelé ? J’intime l’ordre à la bleusaille de se présenter au rapport incontinent.

Prisca.- Malgré ton bon vouloir, tu ne pourras pas te maîtriser.

Henri.- Je garde ma lâcheté sur petit feu, et visse dessus le couvercle à fond. Ma veulerie l’attend de pied ferme. Je serai un pleutre. Je le prouverai. Sort Prisca.

Mme Navarre.- Je vais prévenir mon mari de l’heureuse conclusion de l’affaire. Sort Mme Navarre.

Henri.- (à part) Aurai-je de caractère assez pour ne pas en avoir ?.. .. Henri, pour Prisca ! Pour Prisca, Henri!.. ..(il enfonce ses mains dans les poches) Lorsque la scène est difficile, le mieux est encore de la répéter. (Il place devant lui une chaise) Ce bon Monsieur de Serres ! Ce cher Monsieur de Serres ! Cet affectionné Monsieur de Serres ! En réparation du geste malencontreux que ma main a eu contre votre joue, veuillez recevoir (il donne un coup de pied à la chaise) mon pied dans le tibia. Des excuses ? Des clous... .. (se dominant) Honte à toi, Henri. Tu ne tiens pas même devant une chaise. Entrent Prisca, de Serres, Navarre, Mme Navarre.

Prisca.- Henri, Monsieur de Serres retire le mot.

Henri.- (s’approchant de de Serres, se dominant avec peine) Monsieur de Serres. J’ai été un peu expressif avec vous tout à l’heure. En réaction au stimulus de votre insulte, ma main a eu un mouvement réflexe. Elle le reconnaît.

De Serres.- C’est bien le moins.

Henri.- (s’écartant vivement, à part) Pour cet aveu, dont je m’accouche au forceps, je souffre toutes les douleurs de l’enfantement, je me fends en deux, je m’écartèle, je m’arrache, et ce poupon ne trouve à dire que : c’est bien le moins ?.. .. (se dominant) Henri ! Memento ! Rappelle-toi ! Henri ! Agenda !.. ..(il se rapproche de nouveau de de Serres, se dominant) Cher Monsieur de Serres ! Bon Monsieur de Serres ! Doux Monsieur de Serres ! Serait-ce un effet de votre générosité d’accepter de ma mansuétude..

De Serres.- D’accepter ?

Henri.- (avec peine)..des.. .. justifications ?

Navarre.- On avait annoncé autre chose, Monsieur Willingen.

Henri.- (avec peine) ..des.. .. éclaircissements ?

Navarre.- Ce n’est pas ce qui était promis, Monsieur Willingen.

Henri.- Sachez interpréter. Ce sont d’autres mots pour un autre.

Navarre.- Il y a un mot que j’attends. Vous savez lequel.

Henri.- (montrant sa gorge) Il me reste planté dans le pharynx comme une arête.

Navarre.- Toussez-le ! Je le veux.

Henri.- Je le tousse ! (tenant d’une main le bras de Navarre, de l’autre le bras de Prisca, faisant effort comme s’il allait tousser, toussant) Excuses ! (il se dégage, va plus loin) J’ai toussé le mot. J’ai tenu parole. Je suis quitte.

Navarre.- Vous avez dit le mot. Reste à l’employer.

Henri.- Je l’ai employé.

Navarre.- Mais à vide... .. Vous l’avez tiré du dictionnaire. Il vous faut l’employer dans une phrase.. .. Allez. Courage !

Henri.- Courage ! (il va droit à de Serres) Affectionné Monsieur de Serres! Bien-aimé Monsieur de Serres ! Gracieux Monsieur de Serres ! (il tend brusquement la main) De fils d’Adam à fils d’Eve ! D’Abel à Caïn ! De bipède à bimane ! De Serres tend une petite main qu’Henri saisit d’une large main et broie.

Henri.- (secouant la main) Je vous prie d’agréer l’expression, l’expression pas la chose, de mes excuses. (à de Serres qui monte sur ses pieds) Souriez ! Dites que vous êtes content !

De Serres.- (souffrant, à Navarre) Monsieur Willingen a payé plus que son dû. Il s’est libéré de sa dette.

Henri.- (lâchant la main de de Serres, s’écartant) J’ai satisfait à l’épreuve. Je me suis soumis à vos dures exigences.

Navarre.- Est-ce que ce n’est pas mieux comme ça ? N’êtes-vous aise d’être à l’aise avec tout le monde ?

Henri.- J’ai rempli mon contrat, à vous de signer le vôtre.

Navarre.- Je tiens parole. (il va à Prisca, prend sa main, va à Henri) Tenez ! Prisca est à vous.

Henri.- (recevant la main de Prisca et la baisant) Prenant ta main, reçois la mienne. Autant est toute à moi ma Prisca, autant ton Henri est tout à toi.

Navarre.- (dans le dos d’Henri) Mon gendre, en douce, sous la table, acceptez mes 5 millions. Les gens n’y verront que du feu.

Henri.- (à Navarre) Donnez-moi un franc, mon beau-père, je le donne au fisc.

Navarre.- Vous avez un fond cruel, mon gendre... .. J’aurai amassé sou par sou pour personne ?

Henri.- Qui économise dépense. Celui qui a pris tant de peine à économiser, qu’il ait la même peine à dépenser. C’est à vous que revient la besogne, pas à moi... .. Sachez une chose, mon beau-père: jamais je ne me laisserai enchaîner par aucune dépense superflue.

Navarre.- (à Mme Navarre) Mathilde. Aurais-tu des souhaits pour cet argent ?

Mme Navarre.- Est-ce que je sais ? Ils étaient depuis si longtemps étaient endormis ! .. .. Maintenant que tu te penches sur eux, certains, il me semble, se réveillent.

Prisca.- (embrassant de ses bras Henri, ses parents) .. ..Quelle chose, mes amours, est plus rêvée par tous, riches et pauvres, humbles et puissants, ceux qui volent de succès en succès glorieusement et ceux qui se traînent d’échec en échec tristement, que cette chose merveilleuse : une famille unie ? Des parents aimants, des époux aimants, des époux aimants aimant des parents aimant, quel trésor est plus précieux au monde ?

Henri.- (se détachant) Comme il ne saurait y avoir de fête qu’en famille, et de famille qu’en fête, nous vous invitons, beau beau-père, belle belle-mère, à venir fêter la famille dimanche chez nous. S’avance de Serres.

De Serres.- Et moi ?

Henri.- (s’avançant droit sur de Serres, et pointant son index sur lui) Monsieur de Serres fait-il partie de notre famille, qu’il veuille fêter la famille avec nous ?

De Serres.- Non. Certes.

Henri.- Qu’est-ce que c’est le dimanche ? C’est le jour où mineurs de fond ou autres travailleurs au noir remontent à la surface, s’emplissent les poumons d’un air pur et frais, trempent leurs yeux de beau ciel bleu, baignent leur peau de chaud et lumineux soleil, et vivent en homme, en mari, en père. Ne plus être enclenché dans la chaîne astreignante du travail, mais se goûter soi et les siens comme une libre oeuvre d’art, tel est le divin office du dimanche. .. .. Je convie Monsieur de Serres à aller fêter dimanche sa famille dans sa famille, comme nous fêtons la nôtre dans la nôtre. Allez.

De Serres.- J’y vais.

Henri.- Et ne revenez plus... .. Je sais trop combien sur votre conscience pèse lourd votre remords de trop faire ici ce que vous ne faites pas assez à la Ville. Qui donnera l’exemple aux autres classes, si ce n’est le peuple ? Que votre exemple donne à tous l’exemple !

De Serres.- Je le donnerai... .. Monsieur Willingen ?

Henri.- Monsieur de Serres ?

De Serres.- Plaise à cet homme libre d’honorer un homme serf de son amitié !

Henri.- (lui serrant la main)Cet honneur est un honneur pour moi ! Henri raccompagne de Serres. De Serres, raccompagné par tout le monde, sort.

Henri.- (revenant, prenant Prisca par la main, et l’entraînant) Permettez, beaux-parents ! Il est écrit que la fille quittera son père, et sa mère et suivra son mari jusqu’à dimanche prochain.

Prisca.- (entraînée par Henri, en sortant) Mes chers ! Nous ne nous éloignons que de quelques jours. Sortent Prisca et Henri, accompagnés par Navarre et Mme Navarre.


cinq

 

1.

 

L’appartement de Prisca et d’Henri. Le salon, où une table de fête est mise. Entrent Henri, chargé d’un sac, Prisca et Emeline, habillée pauvrement et de noir.

Emeline.- Je refuse d’habiter chez vous. Sur votre beau corps, je ne suis qu’une pourriture gangréneuse, une chair décomposée à l’odeur pestilentielle... .. Nulle âme ne respire en moi ! Nul coeur ne bat en moi ! .. .. Le désamour ne mérite que le désamour. Je veux faire retraite de dure humilité ! Stage de dure repentance ! Je veux faire retraite de dure pauvreté !

Prisca.- (s’inclinant) De la chrysalide avec douleur, se dégage le splendide papillon aux ailes somptueuses. Bonté se joint à beauté pour faire perfection. .. Que la soeur perdue reste chez la soeur retrouvée !

Emeline.- Jusqu’à ce que j’ai trouvé une mansarde !

Prisca.- Jusqu’à ce que tu aies trouvé une mansarde !

Henri.- Hôtes, accompagnons notre hôtesse jusqu’à la chambre d’hôte ! Sortent Emeline, Prisca, Henri. Entre Navarre, tout à fait élégant, dans son nouveau costume, mais marchant comme sur des oeufs.

Navarre.- (à part) Il me semble que mes plaques de fer articulées cliquètent à chaque pas... .. Tu n’as pas honte, vieillard de t’attifer comme un jeune homme ? Veste cintrée, épaulettes, pantalon droit, qui cela trompe-t-il ? Artifices et subterfuges. Ton infamie le dispute à ton ridicule. (voyant Mme Navatrre entrer, il reste immobile, tout serré contre lui-même et paralysé) Son irrépressible explosion de rire va me cribler de mille éclats coupants ! Entre Mme Navarre.

Mme Navarre.- (interdite) Jean-Baptiste, c’est toi ? (Navarre ne bouge pas. Mme Navarre fait son tour.) Quel démon te prend en ton minuit ?

Navarre.- Ordre du capitaine ! J’ai ordre de revêtir ma tenue de cérémonie.

Mme Navarre.- Tu te retranches derrière une bien pauvre allégation. .. .. Avoue que tu profites pour t’engouffrer dans la brèche... ..Pour parader devant moi, comme il faut que tu sois pris... ..C’est quelqu’un que je connais ?.. .. Ce ne serait pas cette Adjointe ?

Navarre.- Celle à qui je veux plaire a forte carrure et poil au menton et a pour nom ton gendre.

Mme Navarre.- Tu te caches derrière un masque bien grossier. .. .. Ne t’imagine pas que je vais te laisser le champ libre ! Je ne te quitte plus à l’avenir d’un pas !

Navarre.- (se sentant tout à coup très à l’aise dans son costume, à part) Il y a longtemps que je n’avais goûté un tel délicieux bonbon acidulé que la jalousie de ma femme. Entre Emeline

Mme Navarre.- (allant vers Emeline et l’embrassant) Emeline !

Emeline.- Maman !

Navarre.- (tendant les bras vers Emeline) Heureuse rescapée des guerres conjugales ! Entrent Prisca et Henri qui porte un magnum de champagne, l’ouvre, emplit les coupes, sert les coupes à chacun.

Henri.- (s’avançant, levant son verre) Belle et bonne famille, permettez qu’en maître de maison je porte le toast !.. ..Salomon a fait le portrait de la femme parfaite :(se tournant vers Prisca) je ferai, moi, le portrait d’une femme plus parfaite que la femme parfaite : celui de la mienne.

Prisca.- (en colère) Toujours, à midi, des poussées de fièvre lui poussent des éruptions d’insanités !.. .Faites la sourde oreille ! Passons à table !

Henri.- Vous avez bien mal éduqué votre fille, mon beau-père. Depuis que nous sommes mariés, elle est toujours à me couper et m’interrompre.

Navarre.- Prisca n’était pas coutumière du fait.

Henri.- Avec moi, c’est une chose tout à fait ordinaire. Depuis qu’elle est ma femme, je ne peux plus en placer une.

Navarre.- De telles manières n’étaient pas les siennes.

Henri.- Ah ! Je vous mets au défi. Parions, mon beau-père ! . ..Si, avant 5 minutes, ma femme m’interrompt, je lui offre un diamant de 25 carats, taillé en diamant à 58 facettes, dussé-je faire un emprunt remboursable sur 25 ans. Je tiendrai mon pari, je le jure sur ma pauvre tête. ..(à Navarre) Qu’est-ce que vous risquez ? Si je perds, votre fille gagne.

Navarre.- Même si Prisca est devenue celle que vous dites, elle ne voudra pas que son intempérance de langage cause la ruine de son mari... .. Je tiens le pari. (ils topent dans la main)

Henri.- .. .. Savez-vous, mes amis, ce qu’est pour moi Prisca ? Elle est pour moi, à elle seule, tout l’Illustre Théâtre au complet ! Qui joue, mieux qu’elle, en une seule personne, tous les rôles du répertoire ? Prisca, fâchée, grogne.

Navarre.- (alertant Prisca) Prisca ! Ne mets pas ton mari sur la paille ! Prisca en colère sort.

Henri.- (s’inclinant en direction de la cuisine).. .. Une amie ? Ma meilleure amie ! Mes plus proches amis sont moins mes amis qu’elle. Proche de moi, elle est on ne peut plus, mais opposée tout autant : prête autant à m’encourager et m’applaudir, qu’à me contredire et me désapprouver, selon ce qu’elle juge en vérité. Quel ami serait un meilleur ami qu’elle ?.. ..Une épouse ? Quelle douce moitié est plus respectueuse et plus aimante de sa rude moitié qu’elle ? Quelle âme-soeur, et bien qu’elle me voie chaque jour et plusieurs fois par jour, est de son mari moins excédée et moins lasse, et lui témoigne plus de déférence et de respect, qu'elle ?.. .. Une artiste-décoratrice ? Quel goût n’exige pas d’habiller et de meubler un appartement, comme elle a fait du nôtre, et créer une heureuse harmonie malgré des discordances de style et d’époque, qui enchante l’oeil et charme l’esprit ? Rares sont les artistes-décorateurs, qui ont un goût pratique et plaisant comme le sien... ..Une habilleuse ? Elle en est une de premier ordre. Elle s’habille et habille son mari, en épousant le beau et le nouveau de la mode, et en divorçant d’avec son excessif et son ridicule. S’habiller bien, de telle sorte que ce ne soit ni désuet, ni hasardé, mais discret et flatteur, n’est-ce pas un art entre tous difficile ?.. .. Une cuisinière ? La mienne est hors pair. De sa rascasse au coulis de tomates, poivrons, fenouil et oignons, à sa croustade aux reinettes, humectée de graisse d’oie, qui d’entre vous n’a pas savouré ses merveilles ? Il y a mieux que cuisine de cuisinier, c’est cuisine de cuisinière, et mieux que cuisine de cuisinière, c’est cuisine de Prisca... ..Une ménagère ? Il est de bon ton de décrier et railler les travaux de ménage. Mais qu’un ménage ne soit pas fait, que tout soit partout défraîchi, voilé de poussière, couvert de flocons, taché, graisseux, au point qu’on ne sait plus où s’adosser ni où s’asseoir, et la souillure souille la femme et le mari, injurie la famille et les amis. Ici tout brille et étincelle comme un Palais des Glaces. La propreté et la netteté d’un appartement honore la famille et les amis... .. Amante et maîtresse ? Laissons le lit dans la nuit obscure qui est la sienne ! Je dirai simplement qu’elle y est maîtresse-servante autant que servante-maîtresse, comme elle l’est partout ailleurs. Comme Prisca fait bien une chose, elle fait bien toute chose... ..Si la femme de la Bible est la femme parfaite, Prisca est la femme plus que parfaite. (Navarre lève la main)

Navarre.- Stop ! Les 5 minutes sont passées. Plus un mot.

Henri.- Je me tais.(il lève son verre) Je propose que nous buvions au parangon des femmes.

Navarre.-(prenant le verre de champagne de Prisca et appelant) Prisca. Entre Prisca.Tout le monde lève le verre vers elle.

Prisca.- (laissant son verre bas, et fusillant Henri du regard) Toujours à tout gâcher. Toujours à tout galvauder. Toujours à en rajouter et renchérir. Toujours à faire des discours.Tu veux nous porter la guigne?

Navarre.- (à Prisca) Le cynisme a en ce moment une cote d’enfer.Plus on le loue, plus il se répand. Il est temps que la bonté soit à son tour à la mode. Mon gendre a raison de vouloir lui donner la cote.

Emeline.- La beauté cachée est la plus belle, comme sont les plus beaux les trésors cachés. Bonté suprême est celle qui se nie.

Mme Navarre.- On humiliait l’humilité. Que l’humilité humblement triomphe de l’arrogance!

Prisca.- (les larmes aux yeux) Vous voulez à tout prix plomber mon cercueil ? Suivre mon convoi funèbre? Me rendre les derniers devoirs? .. .. Vous ne comprenez pas ? Vos yeux sur moi, vos paroles sur moi, c’est ce qui me tue. Me donner la 1ère place, c’est me dire : nous ne t’aimions pas comme tu étais. Le seul honneur que vous puissiez me faire, le seul amour que vous puissiez me porter, c’est de me laisser où j’étais, dans votre ombre. Mon bonheur est de vous servir et de vous aimer : laissez-moi mon service et mon amour ! J’ai choisi ma meilleure place, la dernière, aimez-moi, ne me l’ôtez pas !. ..(levant son verre) Mon mari a porté son toast à sa femme : sa femme porte son toast à son tour à son mari... ..(levant son verre) Levons notre verre, mes chers, à notre inventeur, notre créateur ! Avant lui, nous étions tintamarre discordant. Il arrive, et voilà que chacun trouve sa juste et mélodieuse voix, et notre choeur son unisson et son harmonie.A Henri.

Henri.- Non. Non. S’il vous plaît. (il lève son verre) A tous !

Tous.- (levant leur verre) A tous ! (Ils boivent)

Prisca.- Mon four ! Pourvu que ce ne soit pas brûlé ! Elle sort en courant.

Henri.- A table, mes amis ! Menu : cassoulet ! Non celui de Carcassonne, ni celui de Castelnaudary, ni celui de Toulouse, mais celui de Prisca : cuissots d’oie confits, porc frais, jarret de porc, couennes fraîches, épaules d’agneau, saucisses de Toulouse. Entre Prisca à pas pressés, portant la terrine fumante, et la posant à table.

Prisca.- Il y a une chose qu’il faut apaiser et calmer avant tout, mes chers, c’est l’appétit.

Tous applaudissent et se mettent à table.