"Le CHEMIN DE CROIX DES CHAMPS-ELYSEES"

Predication de Mgr Follo

 

Introduction au Chemin de Croix

Commençons le Chemin de Croix en faisant le signe de croix comme Mère Teresa de Calcutta avait l'habitude de le faire :

Au nom du Père - prière,
et du Fils - pauvreté,
et du Saint-Esprit - zèle pour les âmes.
Amen - Marie.

Unissons notre Amen à celui de la Vierge Mère et accomplissons notre marche vers la Croix comme un "exode", comme un acte d'amour, de cet amour qui conduisit Jésus à Getsémani et au Calvaire pour ramener au bercail ceux qui s'étaient égarés.
Identifions-nous avec elle, notre Mère, elle qui resta debout, près de son Fils marchant vers le Calvaire pour nous sauver, nous qui, de la Croix, lui avons été donnés comme fils.
Quel supplice il y a dans le coeur de cette Mère qui voit son Fils unique s'acheminer vers la mort!
Entrons dans le coeur de cette Mère immaculée et contemplons sa douleur. Le prophète Jérémie avait écrit : "O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur pareille à la douleur qui me tourmente" (Lam. 1,12).

Entrons ensuite dans le coeur du Christ et étreignons avec Lui Marie, la remerciant pour son Amen. Demandons-lui qu'elle nous tienne dans son coeur très pur. Etant près d'elle, nous serons conduits face à face avec l'Amour crucifié, nous pourrons donner au Christ notre amour et recevoir l'Amour du Christ, Lui qui est "la Parole à proclamer, le Pain de Vie à manger, la Faim à nourrir, la Soif à rassasier" (Mère Teresa de Calcutta : To me, Jesus is the Word - to be spoken, the Bread of Life - to be eaten, the Hungry - to be fed, and the Thirst - to be satiated").

L'enseignement que nous donne Jésus par sa vie atteint son point culminant dans l'événement de la Croix. Dieu s'est révélé Lui-même et, plus précisément, il a révélé son amour passionné pour nous, surtout par l'Incarnation, la Passion, la Mort et la Résurrection de son Fils. Cet amour, à ce niveau, est la plus importante des vérités révélées par le Christ. Elle constitue le noyau du Christianisme.
Quand Jésus a voulu exprimer l'amour de Dieu dans sa pointe maximale, il a dit : "Dieu a tant aimé le monde qu'il a livré (sous-entendu 'à la mort') son Fils unique, afin que tout homme qui croit ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle" (Jn 3,16), la vraie vie, maintenant et pour l'éternité.

"Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15,13).
"Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude" (Mt 20,28; Mc 10,45).

Avec Marie, unissons-nous à Jésus pour sauver nos frères d'exil et prions : "Garde, Seigneur, nos âmes unies pour toujours, afin qu'en ne suivant que Toi, dans ton chemin de Croix, notre dilection devienne charité" (cf. S. Augustin : "Custodi, Domine, animas nostras in perpetuo iunctas, ut te solum sequentes in via dilectio nostra caritas fieri posset").

Première Station : Jésus est condamné à mort

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

" Voici l'Homme! "
Alors Pilate ordonna d'emmener Jésus pour le flageller. Les soldats tressèrent une couronne avec des épines, et la lui posèrent sur la tête ; puis ils le revêtirent d'un manteau de pourpre. Ils s'avançaient vers lui et ils disaient : "Salut, roi des Juifs!". Et ils le giflaient. Pilate sortit de nouveau pour dire aux Juifs : "Voyez, je vous l'amène dehors, pour que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif d'accusation". Alors Jésus sortit, portant la couronne d'épines et le manteau de pourpre. Et Pilate leur dit : "Voici l'homme!". Quand ils le virent, les chefs des prêtres et les gardes se mirent à crier : "Crucifie-le! Crucifie-le!". Pilate leur dit : "Prenez-le vous-mêmes et crucifiez-le ; car pour moi, je ne trouve en lui aucun motif d'accusation" (Jn 19, 1-6).

Voici l'Homme. Condamner le Christ, c'est déclarer l'homme coupable. Comment est-il possible de regarder l'Homme courronné d'épines, revêtu de pourpre et de crier : "Crucifie-le, crucifie-le" (Jn 19, 6) ? Pourquoi écarter Jésus et choisir Barabbas ? Pourquoi crucifier l'Amour ? Pourquoi condamner l'Amour ? Pourquoi son amour est-il vu comme une menace pour l'homme ?
Il est absurde de déclarer quelqu'un innocent et de le condamner ensuite. Ce n'est pas seulement irrationnel, c'est inhumain, même si la peur peut servir d'excuse.
Il est absurde de demander la crucifixion de l'Homme ovationné quelques jours auparavant. Ce n'est pas seulement insensé, c'est inhumain, même si l'espérance déçue est une circonstance atténuante.
Il est absurde de vouloir crucifier le Fils de l'Homme, l'élu, au nom de la loi divine. Ce n'est pas seulement contradictoire, c'est impie, amplement inhumain.
Pourquoi peut-on condamner à mort le Fils au nom du Père, en l'accusant de blasphème ? Pourquoi ne veut-on pas accueillir la révélation que Dieu est Amour, qu'il guérit notre amour, en nous enseignant l'obéissance du coeur ?

Aujourd'hui comme alors, nous avons l'excuse de la peur, de l'espérance déçue, de l'irreligiosité. Mais aujourd'hui comme alors, nous avons l'exemple de la Vierge Marie
- qui ne condamna pas les fils coupables, par amour du Fils innocent ;
- qui ne désespéra pas, restant debout près de la Croix, comme un signe d'espérance ;
- qui conserva sa piété envers son Fils et envers nous, ses fils.

Prions :
Seigneur Jésus, par le mérite de ton Chemin de Croix, accompagne-nous dans notre chemin de Croix d'aujourd'hui et dans celui de chaque jour vers l'éternité. Toi qui es Dieu et qui vis et règnes sur la Croix avec le Père et l'Esprit Saint. Amen.

Pater Noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Stabat Mater dolorosa
Iuxta Crucem lacrimosa
Dum pendebat Filium

Deuxième Station : Jésus est chargé de sa Croix.

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundu
m

- " Signe de contradiction "
"Jésus, portant lui-même sa Croix, sortit en direction du lieu dit : Le Crâne, ou Calvaire, en hébreu : Golgotha" (Jn 19,17).

L'évangéliste saint Jean dit expressément : "Jésus porta la croix par sa propre décision" ("baiulans sibi crucem"). Jésus, le Seigneur, reçoit des hommes cette Croix que, de toute éternité, il a déclaré à son divin Père être prêt à assumer, dans la plus parfaite liberté de l'amour.
Librement, avec la liberté de l'amour, Jésus reçoit la Croix comme un Roi reçoit le Sceptre. L'agneau conduit à l'abattoir porte la Croix comme un Roi porte le sceptre. "Dominus regnavit a ligno" (Ps 95, 9; cf. aussi Is 9,6) et, de cette façon, il manifeste son amour.
Qui nous séparera de l'amour du Christ ? Certes pas la Croix, par laquelle il cloue son amour dans un don plénier, gratuit, passionné d'amour envers et pour nous, ses frères en humanité. La croix était un instrument de mort honteux, infâme. Il n'était pas permis de condamner à la mort en croix un citoyen romain : c'était une manière trop infâmante de séparer un homme des autres hommes, parce qu'elle élevait son humiliation et l'éliminait en l'élevant. La Croix du Christ est un instrument de communion, c'est un sceptre avec lequel le Christ règne, lorsque, sur elle, il offre Sa vie. La Croix est portée par le Christ comme la brebis perdue est portée sur les épaules du Bon Pasteur qui, du précipice où elle était tombée, lui fait reprendre le chemin.
Alors que Jésus se met en route avec ce lourd sceptre de l'amour, une grande multitude de personnes le suit. Mais où sont-ils, en cette heure, ceux à qui il a prodigué ses bienfaits ? Pourquoi ne sont-ils pas là pour témoigner du bien reçu de Lui ? Ils ont peur et se cachent. Pourquoi ? Parce qu'ils sont ingrats. Pourquoi ne crient-ils pas comme lorsqu'ils imploraient la guérison ? Parce qu'ils ont honte et peur.
Seule Marie, Vierge et Martyre, la Mère des Douleurs, Sa Mère, la comblée de bienfaits depuis l'éternité, le suit sans honte et sans peur, même si la Croix, qui brise les épaules de son Fils, traverse son coeur comme une épée.
Si une épée traversa le coeur paternel d'Abraham, et si le Seigneur le combla de bénédiction pour ses descendants, l'épée qui traverse le coeur virginal de la Mère de Dieu se réfère au Bois de la malédiction (Dt 21,23), d'où le Père, dans le Fils, donne sa bénédiction et la promesse faite à Abraham, c'est-à-dire l'Esprit Saint (Gal 3,13.14).
La même épée du Verbe divin traverse le coeur de tous les fidèles quand, par le baptême, ils sont appelés à une existence sacrificielle devant leur Seigneur.
Le Christ, signe de contradiction, nous invite à décider si nous voulons refuser sa Croix ou bien la reconnaître, non comme un signe de condamnation, mais comme un signe d'offrande.

Prions :
Dieu, Père plein de grâce et de miséricorde, aide-nous à regarder cette Mère qui, de la crêche au Calvaire, a partagé dans son coeur toutes les douleurs de son Fils, pour que nous placions notre coeur entre ces deux Coeurs sacrés qui vibrent par amour de la créature humaine, de manière à vivre et à agir dans la même charité. Par Jésus-Christ, notre Seigneur, qui, de la Croix, règne avec Toi et le Saint-Esprit. Amen.

Pater noster... ; Ave Maria… ; Gloria Patri…

"Cuius animam gementem
contristatam et dolentem
pertransivit gladius"

Troisième Station : Jésus tombe pour la première fois

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redimisti mundum

" La logique de l'amour "
"Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit (Jn 12, 24).

Jésus tombe, épuisé par la faiblesse et par la souffrance causée par nos péchés. Il trébuche, il tombe et s'affaisse sous le poids de la Croix. Qui a compassion de Lui ? Sa Mère.
Les autres, en revanche, s'acharnent avec des coups de poing et des gifles. Quelqu'un lui décoche un coup de pied et lui dit : "Lève-toi, Roi des Juifs, ne fais pas semblant de tomber pour ne pas marcher". Un autre agace les épines de la couronne et crache sur le visage adorable de Jésus qui, pendant ce temps, prie et invoque le pardon sur ses bourreaux insensés. Pas loin de là, la Vierge Mère s'unit à sa prière de son Fils pour ses persécuteurs, même si elle ne sait pas encore qu'Il lui demandera de les prendre pour fils. Elle a compassion du Fils, elle voudrait courrir près de lui pour le relever et elle est consciente que quiconque aidera le Christ a reprendre le chemin, l'aidera ainsi à atteindre le sommet du Calvaire et à accomplir sa mission, grâce au sceptre royal de la Croix.
Le Père semble avoir abandonné le Fils, mais la Mère non. Elle ne s'éloigne pas du Fils qui, ainsi, n'est pas seul dans son offrande, dans son Chemin de Croix, Croix royale, sainte, arbre de la vie.
Sont-ce les péchés qui ont jeté à terre le divin Condamné ? Sont-ce eux qui ont décidé du poids de la Croix qu'il porte sur ses épaules ? Sont-ce les péchés qui ont provoqué sa chute ? Oui, mais pas seulement. Cet abaissement, cette kénose, ont été voulus par l'amour du Rédempteur. Donc "ayez entre vous les dispositions que l'on doit avoir dans le Christ Jésus : Lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouiila lui-même, en prenant la condition de serviteur (j'ajouterais : de condamné). Devenu semblable aux hommes (condamnés à mort) et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix" (Ph 2, 6-8).
Demandons au Seigneur la grâce de comprendre la logique de cet amour de Dieu
- qui peut mettre en croix le monde et se laisse mettre lui-même en croix
- qui est réduit à rien, et qui remplit pourtant toute chose
- qui peut écraser la terre comme le marchepied de Ses pieds et se laisse pourtant écraser par un morceau de bois.
"Il est descendu Dieu, il est monté homme ; le Verbe est devenu chair pour que la chair puisse revendiquer pour elle le trône du Verbe à la droite de Dieu ; il n'était qu'une plaie, et pourtant il en coulait un parfum, il apparaissait ignoble et pourtant on reconnaissait Dieu"(S. Ambroise, Commentaire sur le Psaume CXVIII, 3,8).

Prions :
Ô Christ, toi qui tombes sous le poids de nos fautes et te relèves pour notre justification, aide-nous et aide tous ceux qui sont écrasés par le péché à se remettre sur pieds et à reprendre le chemin derrière toi, accompagnés par ta Mère que tu nous as donnée fraternellement. Toi qui, de la Croix, règnes avec le Père et l'Esprit Saint. Amen.

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

O quam tristi et afflicta
fuit illa benedica
Mater Unigeniti

Quatrième Station : Jésus rencontre sa Mère

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

" La piété : familiarité amoureuse et obéissante "
"La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée. Mais quand l'enfant est né, elle ne se souvient plus de son angoisse, dans la joie qu'elle éprouve dut fait qu'un être humain est né dans le monde. Vous aussi, maintenant, vous êtes dans la peine, mais je vous reverrai, et votre coeur se réjouira ; et votre votre joie, personne ne vous l'enlèvera" (Jn 16, 21-22).

Le Christ aurait voulu épargner à sa mère, et à lui-même, cette rencontre chargée d'une douleur énorme. Une douleur qui dépasse en intensité toutes les autres, parce qu'elle ne regarde pas le physique, mais la sphère de leurs sentiments les plus intimes.
Mais qu'est-ce qui a poussé Marie à se frayer un chemin parmi la foule et à être encore plus près de son Fils qui va mourir ? Voulait-elle, peut-être, se substituer à lui, comme le ferait spontanément toute mère prête à mourir à la place du fils qu'elle a enfanté ? Même si l'instinct maternel aurait pu le lui suggérer, elle savait que la décision concernant la mort du Fils était irrévocable. Voulait-elle demander compassion et pitié pour son Fils, en montrant sa douleur de mère ? Elle était mue par la piété qui, dans le langage chrétien, est la familiarité amoureuse et obéissante. Nous devrions chercher à imiter, au moins un tout petit peu, cette piété, cette familiarité amoureuse et obéissante, dans nos "pratiques de piété" : dans nos prières, dans notre manière de célébrer l'Eucharistie, Sacramentum Caritatis, sacrement de la piété.
Jésus et Marie se regardent avec des yeux bouleversés de douleur. Jésus demande a sa Mère de pardonner à ceux qui sont en train de le détruire. La Mère affligée redit son fiat et cela confirme, affermit le Fils dans son geste de piété (= de familiarité amoureuse et obéissante), par lequel il obéit amoureusement au Père, pour être, amoureusement, pour toujours l'Emmanuel, le Dieu avec nous, le Dieu qui a pitié de nous, constamment.
Marie, par cette rencontre, étreint la Croix, maternellement, et se manifeste comme la Mère du Rédempteur de l'humanité.
Marie comprend que ces paroles lui sont appliquées : ""O vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur pareille à la douleur qui me tourmente" (Lam 1,12).
La Mère de douleurs est
- la Mère très bonne,
- la Servante obéissante,
- la Corrédemptrice du monde.

Prions :
Marie, Mère très bonne, toi qui as accompagné de près ton Fils dans le chemin de Croix, demande pour nous et pour toute l'humanité la grâce de la piété, de l'obéissance à l'amour de Dieu. Fais qu'en face de la souffrance, du refus, de l'épreuve même prolongée, nous ne doutions pas de la pitié de Dieu.
Seigneur Jésus, pardonne nos fautes et puisque nous n'avons pas de mérites qui pourraient nous rendre agréables à toi, fais que nous obtenions le salut par l'intercession de la Mère des douleurs. Amen.

Pater noster… ; Ave Maria…; Gloria Patri…

Quae maerebat et dolebat
pia Mater, dum videbat
Nati paenas incliti


Cinquième Station : Simon de Cyrène porte la Croix avec Jésus

- Adoramus te, Christe et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redimisti mundum

" Le don de la Croix "
"Et ils réquisitionnent, pour porter la croix, un passant, Simon de Cyrène, qui revenait des champs" (Mc 15, 21).

Le Christ trébuche et chancèle. La foule qui suit Jésus sursaute, elle craint que le "condamné" ne puisse pas arriver au sommet du Calvaire. Les soldats décident que quelqu'un doit absolument l'aider. Mais personne n'est volontaire. La terreur de prendre la Croix, instrument de mort, et la honte d'aider un condamné bloquent ceux qui pourraient aider l'Homme-Dieu qui, à travers les soldats, demande de l'aide. L'homme ne veut pas aider l'Homme, l'homme ne veut pas collaborer avec Dieu. Et le Christ reste seul, mais continue son chemin de pardon.
Alors des païens "obligent" un paysan de Cyrène qui passe par là. Le Cyrénéen prend la Croix, à contre-coeur, parce qu'il est offensant pour la dignité d'un homme libre de porter la croix d'un condamné. Il doit subir cette contrainte et, laissant le fagot de bois qu'il rapportait de la campagne pour le foyer de sa maison, il prend le lourd morceau de bois de la Croix et se met en marche avec le Christ.
Le Rédempteur accueille cet homme sous la Croix et lui en fait don. La Croix, même prise avec réticence, transforme le sentiment hostile de Simon de Cyrène et lorsqu'il commence à l'étreindre plus volontiers, il s'aperçoit que le "joug est suave et léger" et qu'il lui confère une nouvelle dignité : celle de participer à l'oeuvre rédemptrice de l'Agneau de Dieu. En portant la Croix, il apprend la sagesse de la Croix, il apprend l'évangile de la Croix. Il comprend que la joyeuse nouvelle apportée par le Christ est Dieu lui-même
- qui "saisit et conquiert" (cf. Ac 2, 10; 6, 9; 13, 1),
- qui se fait trouver même par ceux qui ne le cherchent pas,
- qui se manifeste même à ceux qui ne se tournent pas vers lui (cf. Rm 10,20).

La Vierge Marie est soulagée de voir que, finalement, un homme aide son Fils. Elle est consolée de constater qu'un homme accepte l'étreinte du Christ : une étreinte qui unit la grâce divine à l'oeuvre humaine et qui comprend les paroles de Jésus : "Celui qui veut marcher à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi la sauvera" (Lc 9, 23-24). Cela signifie que la vie ne finira pas sur le lieu du Crâne, ni dans une tombe, mais dans le Royaume des cieux.

Prions :
Seigneur Jésus, le long du chemin vers la mort, prends-nous avec toi comme compagnons de route. Accueille-nous dans le groupe de ceux qui t'offrent leur soutien. Imprime en nous l'esprit de Simon de Cyrène, et emmène-nous au-delà du Calvaire. Par l'intercession de ta Mère, qui est aussi la nôtre, fais que nous portions les fardeaux les uns des autres, devenant ainsi témoins de l'Evangile de la Croix, témoins de Toi, qui, de la Croix, règnes avec le Père et l'Esprit Saint. Amen.

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Quis est homo qui non fleret
Matrem Christi si videret
in tanto supplicio ?

Sixième Station : Jésus rencontre Véronique

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

" Le visage souffrant du Christ "
"Il n'était ni beau ni brillant pour attirer nos regards, son extérieur n'avait rien pour nous plaire. Il était méprisé, abandonné de tous, homme de douleurs, familier de la souffrance, semblable au lépreux dont on se détourne" (Is 53, 2-3).

Marie n'est pas seule à accompagner Jésus avec amour le long de son chemin de Croix. Il y a d'autres femmes, bonnes et affectueuses, qui n'ont pas peur des persécuteurs de Jésus et qui ont compassion du Fils de l'homme.
L'amour pur et saint de quelques femmes réconforte Jésus. L'une d'entre elles, plus audacieuse, en jouant des coudes se fraie un chemin à travers la foule et va vers le Christ. Elle ne supporte pas que le Visage sacré (ieros eikon = image sacrée = Véronique) du Rédempteur soit sali de sang et de crachats. Elle réussit à franchir le barrage des soldats et, au moyen d'un tissu de lin blanc, elle essuie le Visage défiguré. Alors le Christ laisse sur ce linge immaculé son image sacrée, qui, comme nous dit la tradition, donna son nom à cette femme courageuse. Cependant cette image ne s'imprime pas seulement sur de l'étoffe, mais dans le coeur de cette femme forte et audacieuse et elle devient image du Visage contemplé, au point d'en assumer le nom : Véronique.
Sur cette femme, comme sur toutes les personnes qui méditent avec une componction profonde la passion du Christ, s'imprime de façon indélébile la très douce icône, défigurée par les souffrances qu'elle rachète.
Sur cette femme, comme sur toutes les personnes qui accomplissent un acte de charité, le Rédempteur imprime sa ressemblance, comme sur le lin du suaire.
Véronique complète l'oeuvre du Cyrénéen. Une femme a physiquement moins de force qu'un homme et n'aurait pas pu l'aider à porter le bois de la Croix. Elle collabore comme elle peut, avec le génie féminin. Cette aide au Christ portant le sceptre de la Croix (un sceptre que personne ne veut lui usurper), elle l'accomplit en essuyant le Visage, comme le lui dicte l'intelligence du coeur.
Demandons à la Vierge, dont le visage a donné les traits à celui de Jésus, de rendre limpides les yeux de notre coeur pour reconnaître le visage du Christ, même lorsqu'il est défiguré, et de faire de nous des images vraies et sacrées de son Fils. Prions afin que la souffrance, même si elle peut cacher à nos yeux le visage du Christ, ne cache jamais l'amour du Christ, bien plus, qu'elle nous le dévoile.

Prions :
"Mon coeur m'a redit ta parole : 'Cherchez ma face'. C'est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face. N'écarte pas ton serviteur avec colère : tu restes mon secours. Ne me laisse pas, ne m'abandonne pas, Dieu mon salut!" (Ps 26, 8-9). Seigneur, imprime ton visage, signe d'alliance stable, dans l'âme de chacun de nous. Toi qui, de la Croix, règnes avec le Père et l'Esprit Saint pour les siècles des siècles. Amen.

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Quis non posset contristari,
Christi Matrem contemplari,
dolentem cum Filio?


Septième Station : Jésus tombe pour la deuxième fois

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

" La bonne nouvelle de la Croix "
"S'écartant un peu, il tombait à terre et priait pour que, s'il était possible, cette heure s'éloigne de lui" (Mc 14, 35).

La Croix trop pesante, du fait du poids excessif de nos péchés, fait tomber Jésus encore une fois. En tombant, le Christ ne cesse pas d'annoncer la bonne nouvelle! Nous, nous tombons par faiblesse, lui il accepte d'être jeté à terre par le poids immense de la Croix, pour rencontrer l'homme écrasé par le poids du péché. "Je gravis les cieux : tu es là ; je descends chez les morts : te voici […] J'avais dit : 'Les ténèbres m'écrasent!' mais la nuit devient lumière autour de moi. Même la ténèbre pour toi n'est pas ténèbre, et la nuit comme le jour est lumière!" (Ps 139 [138] 8-12; cf. aussi Ps 23 [22],4).
Pour le Christ, la chute ne veut pas dire la fin d'un chemin. Lui, Il se relève, en pardonnant ; nous, nous nous relevons, en demandant pardon. Quand nous tombons, lui nous rejoint et, tel le bon Pasteur, il descend dans le précipice où nous sommes tombés et, nous tenant par la main, il nous reprend. "Avec la main de l'espérance, nous tenons le Christ. Nous le tenons et nous sommes tenus. Nous le tenons ; mais il y a quelque chose de plus grand que cela et c'est que nous sommes tenus par le Christ. Parce que nous pouvons le tenir seulement lorsque nous sommes tenus par lui" (Saint Paschase Radbert, De fide, spe et caritate 2,1), sur ses épaules.
Le Christ est le fondement réel de l'espérance, et sa Croix est l'ancre sûre et forte de l'âme qui pénètre au plus intime du sanctuaire voilé, dans lequel le Christ est entré comme notre précurseur (cf. He 6, 19). Lui, avec la Croix, est l'incarnation de notre espérance : "Christ en vous, l'espérance de la Gloire" (Col 1, 27).
Mais qu'est-ce qu'il y a de glorieux chez un condamné qui git à terre, chez un Dieu étendu à terre par une Croix ? Benoît XVI nous enseigne : "Maintenant Dieu révèle son propre Visage "glorieux" (c'est moi qui l'ajoute) dans la figure du souffrant qui partage la condition de l'homme abandonné de Dieu, la prenant sur lui. Ce souffrant innocent est devenu espérance-certitude : Dieu existe et Dieu sait créer la justice d'une manière que nous ne sommes pas capables de concevoir et que, cependant, dans la foi nous pouvons pressentir. Oui, la résurrection de la chair existe. Une justice existe" (Spe salvi, 43). Cette justice est unie à la grâce amoureuse et vient de Dieu qui siège sur les Chérubins (cf. Ps 80 [79], 2).

Prions :
"Seigneur, Dieu de l'univers, fais-nous revenir ; que ton visage s'éclaire, et nous serons sauvés" (Ps 80 [79], 20).

Que la Mère de ton Fils nous obtienne des yeux et un coeur tellement purs que nous puissions reconnaître ta gloire dans le Visage du Christ, et qu'elle nous obtienne la force de ne plus tomber dans d'autres péchés, pour épargner d'autres douleurs au Christ qui, de la Croix, règne avec Toi et le Saint-Esprit. Amen.

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Pro peccatis suae gentis,
vidit Iesum in tormentis,
et flagellis subditum


Huitième Station : Jésus rencontre les femmes de Jérusalem


- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

" La piété de l'Innocent "
"Femmes de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! Pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants! Voici venir des jours où l'on dira : 'Heureuses les femmes stériles, celles qui n'ont pas enfanté, celles qui n'ont pas allaité!' Alors on se dira aux montagnes : 'tombez sur nous!' et aux collines : 'cachez-nous!' Car si l'on traite ainsi l'arbre vert, que deviendra l'arbre sec ?" (Lc 23, 28-31).

Quelles étranges paroles adressées par Jésus à quelques femmes de Jérusalem, qui pleurent pour exprimer leur compassion pour le Condamné! Ces mots semblent particulièrement durs et difficiles à comprendre, du fait surtout qu'ils sont prononcés par Celui qui avait dit : "Imitez-moi, qui suis doux et humble de coeur", et qui inspirera aussi l'Apôtre Paul à écrire : "Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes ses fidèles et ses bien-aimés, revêtez votre coeur de tendresse et de bonté, d'humilité, de douceur, de patience" (Col 3, 12).
Paroles prophétiques, qui seront bien vite réalisées, et que nous pourrions interpréter ainsi : "Ne soyez pas tristes pour moi, mais pour vos péchés et celui de vos enfants". Même au moment où la sensibilité humaine - et la sensibilité féminine tout particulièrement - est là pour lui procurer une juste consolation, le Christ exprime sa préoccupation principale : que ses frères et ses soeurs en humanité se repentent vraiment.
La douleur de notre propre péché est le premier pas, le pas irremplaçable, pour recevoir le pardon divin, pour nous con-vertir (nous tourner vers) au Christ et avoir une mentalité nouvelle (metanoia), pour avoir un coeur pur et pouvoir ainsi voir Dieu.
C'est un engagement moral, bien exprimé par saint Augustin, pour qui être pur signifie vivre avec simplicité et sincérité : "Celui qui a le coeur simple, c'est-à-dire pur - écrit-il -, c'est celui qui dépasse les louanges humaines et qui, dans sa manière de vivre, est attentif et ne cherche à être agréable qu'à Celui qui scrute la conscience" (De sermone Domini in monte, II, 1,1 (CC 35, 92)).
C'est un engagement mystique, bien exprimé par saint Bernard, qui écrit : "Bienheureux les coeurs purs, car ils verront Dieu. C'est comme s'il disait : 'purifie ton coeur, sépare-toi de tous, sois moine, c'est-à-dire seul, cherche une seule chose, venant du Seigneur, et poursuis-la (cf. Ps 37,4), libère-toi de tout et tu verras Dieu' (cf. Ps 46, 11)" (Sententiae, III, 2 (S. Bernardi Opera, ed. J. Leclerq - H. M. Rochais)).
Mais n'oublions pas la douleur de Marie, l'Immaculée. Elle ne pleure pas sur elle, elle est l'Immaculée. Elle ne pleure pas non plus sur Lui, le Fils innocent, le Saint. Elle pleure sur nos péchés, sur nous, ses enfants.
Que ses pleurs soient pour nous avertissement et supplication : "aimez la vérité, ne l'étouffez pas ; faites vivre l'Amour, ne le défigurez pas ; accueillez l'Innocent, ne le supprimez pas!"

Prions :
Ne permets pas qu'il faille pleurer sur nous et sur les hommes et les femmes de ce troisième millénaire, parce que nous avons rejeté la main du Père, riche en miséricorde, lui qui, de la Croix, règne avec Toi et l'Esprit Saint. Amen.


Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Tui Nati vulnerati,
tam dignati pro me pati
paenas mecum divide.


Neuvième Station : Jésus tombe pour la troisième fois

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

"Le joug léger?"
"Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger" (Mt 11, 28-30).

Comment peut donc être crédible celui qui promet un joug doux et léger, mais qui termine sa vie avec un joug qui l'écrase lourdement, une fois encore ? Aura-t-il encore la force de se relever, ce charlatan qui a échoué ? Ce Condamné, qui est de nouveau par terre sous le poids de la Croix, non loin du lieu du supplice, ne désavoue-t-il pas ses affirmations : "Je suis le chemin, la vérité et la vie" (Jn 14, 6) et encore : "Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie" (Jn 8,12) ?
La façon la plus simple d'avoir et de comprendre la réponse à ces questions est de se mettre à l'école de Marie. Alors, la "via Crucis" débouchera sur la "via Lucis" ou, plus précisément, il sera possible de comprendre que le Chemin de la Croix est le Chemin de la Lumière, du Christ, Verbe Incarné, Lumière née de la Lumière, qui enseigne comment la Croix n'est plus un instrument de mort, mais le signe de l'amour véritable.
La Croix n'est pas une objection à la vérité du Christ, elle en est la preuve! C'est seulement en montant avec le Christ la montagne de la Croix que nous pourrons participer à sa Résurrection, en irradiant sa lumière.
Le premier pas est de demander à la Vierge Marie : "Forme en moi un coeur doux et humble, qui aime sans exiger d'être aimé en retour... content de disparaître dans d'autres coeurs, se sacrifiant devant ton divin Fils" (Père de Grandmaison). Alors la Vierge Marie nous enseignera le secret de son coeur : la foi, l'humble inclination du coeur, l'ouverture de l'amour, le dévouement à l'Esprit qui rend féconds.
Pour être de bons élèves de notre Mère, il faut une profonde dévotion mariale. A ce sujet, Mère Teresa de Calcutta écrivait : "A travers tout le travail que nous faisons par Jésus, avec Jésus et pour Jésus, nous lui demanderons de rendre profond notre amour pour sa Mère, de le rendre plus personnel et plus intime, afin
- de l'aimer comme Lui l'a aimée ;
- de partager avec elle toute chose, même la Croix, comme Lui le fit lorsqu'elle fut présente près de la Croix, au Calvaire ;
- d'être cause de joie pour elle, comme Lui le fut."

L'amour qui se donne est doux et léger. La Croix devient pour nous le bâton du pélerin, sur lequel nous pourrons nous appuyer le long des routes de la vie. Le joug du Christ est le bras que le Christ nous met autour du cou, c'est la main transpercée du Christ. Il l'étend vers chacun de nous et nous, la main dans la sienne, nous parcourons le Chemin vers la lumière de sa Vérité, pour conquérir la vraie Vie.

Prions :
Christ Jésus, Verbe incarné et crucifié, nous avons besoin de Toi pour nous relever. Par l'intercession de ta Mère, qui est aussi la nôtre, donne-nous la force de reprendre la route avec Toi, qui, de la Croix, règnes et sauves avec le Père et l'Esprit Saint. Amen.

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Eia Mater, fons amoris
me sentire vim doloris
fac, ut tecum lugeam

Dixième Station : Jésus est dépouillé de ses vêtements

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

" Le corps et sa vérité nue "
"Ils se partagent ses vêtements, en tirant au sort pour savoir la part de chacun" (Mc 15, 24).

Pour les bourreaux, le fait de mettre à nu le condamné était une question éminemment pratique. Cela leur permettait de "travailler" plus commodément. De plus, pourquoi gâcher de la bonne étoffe, qu'ils veulent utiliser pour eux-mêmes, même s'ils s'en remettent au hasard pour l'avoir, en tirant au sort la tunique de Jésus (cf. Jn 19, 24) ?
Mais quelle est, pour nous, l'utilité de ce geste de spoliation ? Elle est au moins double.
En premier lieu, Jésus, par sa nudité, satisfait la justice divine pour tous les péchés d'impudicité qui se commettent avec tant de légèreté, profanant le corps qu'Il a destiné à être le Temple de l'Esprit Saint. Puisque la Croix est la confession manifeste du monde, il faut que Jésus soit mis à nu, pour expier nos péchés, pour nous revêtir de sa grâce, de son amour.
En second lieu, Il nous donne encore une leçon. En acceptant ce dépouillement, c'est comme s'Il nous disait : "si vous ne vous dépouillez pas des affections terrestres et désordonnées, qui vous lient au monde, je ne pourrai pas vous revêtir de Moi pour vous faire participants de ma gloire dans le Paradis".

Et nous, que pouvons-nous faire face à Jésus dénudé ? Avant tout, nous devons couvrir la nudité du Christ avec le voile de notre amour et de notre compassion. Puis nous devons participer au Sacrifice de la Messe de façon plénière, en recevant son Corps saint et immolé comme nourriture pour notre soutien, comme remède pour notre faiblesse, comme ami pour notre conversation.
"Le Corps du Christ" dit le prêtre en distribuant la communion. Le Corps de l'Agneau "qui enlève le péché du monde". Le Corps qui porte nos péchés et donc les déchirures qui lui sont infligées.
Marie aussi, la Mère des douleurs, voit son fils dénudé et sa pensée rejoint le moment où ce corps se forma dans le sien et, du sien, sortit. Ce qu'Elle expérimente maintenant est comme un deuxième accouchement, plus fécond - s'il est possible - que le premier. Certainement plus douloureux. Et Elle, la mère terrestre, offre avec le Père céleste le Corps saint du Fils qui, dans la liberté de l'amour, se sacrifie pour l'humanité tout entière.
Comme il naquit nu sur la terre, à Bethléem (ville du Pain) pour placer la demeure de Dieu au milieu de nous, ainsi le Christ naît nu au ciel, à Jérusalem (ville de la Paix), pour placer la demeure des hommes dans le coeur de Dieu.


Prions :
Seigneur Jésus, par l'intercession de Marie qui, la première, accepta ton immolation, rends-nous participants de ton sacrifice sur la Croix, afin que notre vie et notre agir soient une collaboration libre et consciente à ton action redemptrice. Toi qui es Dieu et, de la Croix, règnes avec le Père et l'Esprit Saint pour les siècles des siècles. Amen.

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Fac ut ardeam cor meum
in amando Christum Deum
ut sibi complaceam

Onzième Station : Jésus est cloué sur la Croix

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redemisti mundum

"Le succès de la sainteté"
"Il était neuf heures lorsqu'on le crucifia. L'inscription indiquant le motif de sa condamnation portait ces mots : "Le roi des Juifs". Avec lui on crucifie deux bandits, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche" (Mc 15, 25-26).
"Ils me percent les mains et les pieds ; je peux compter tous mes os" (Ps 21 [22], 17-18).

Tous ceux qui étaient présents à ce supplice pensaient connaître les raisons de ce qui se passait et pensaient avoir réussi à en être les protagonistes. Les bourreaux, des Chefs aux soldats, tous étaient convaincus d'avoir décidé eux-mêmes du lieu, de l'heure et des modalités de cette exécution. Eh bien non! Depuis toujours, de toute éternité, Dieu avait décidé ce suprême sacrifice, en décidant le lieu et l'Heure : "L'Agneau sans défaut et sans tache, dès avant la création du monde était prédestiné" à l'immolation (1 P 1, 19s).
Ils étaient tous convaincus d'avoir réussi à mettre un point final à l'aventure humaine du Christ. Ils croyaient avoir arrêté, par les clous de la Croix, le succès de Jésus, mais en fait ils en exaltaient la sainteté et la toute-puissance, car Il n'a pas besoin de la force pour manifester son propre pouvoir d'amour.
Pour celui qui croit que seul le monde a une valeur, le sens de l'existence ne peut résider que dans la réussite, le succès. Le Christ, et avec lui tous les chrétiens, ne pensent pas ainsi. Si les adversaires du Christ considèrent la croix comme scandaleuse (cf. Ga 5, 11), au point d'en devenir les ennemis (cf. Ph 3, 18), pour les chrétiens, elle est le signe sublime de Jésus.
L'instrument destiné à mettre à mort un malfaiteur devient le trône du Fils de Dieu, qui "une fois élevé de terre, attire tout à lui" (Jn 12, 32) avec la puissance de l'amour, de l'Amour divin, de l'Amour infini, qui élève le poids du corps du Christ pour contre-balancer le poids du péché des origines. Dieu, dans sa liberté souveraine, se laisse clouer sur la croix du monde. Il offre aux clous sa main droite, puis tend sa main gauche. Ses mains, qui jusqu'à présent avaient servi à bénir, à caresser et à accomplir des miracles, sont fixées à l'échaffaud. La souffrance est insupportable. Ses yeux se brouillent par la douleur. Quand il les rouvre, il voit sa Mère et, indiquant Jean, il lui dit : "Femme, voici ton fils". Puis, s'adressant au disciple de prédilection, qui représente toute l'humanité, il s'exclame : "Jean, voici ta Mère". Il ne lui restait plus que sa Mère et il va jusqu'à nous l'offrir, après s'être donné tout entier lui-même. Quel amour profond nous sommes appelés à contempler en ce vendredi de printemps! Il ne nous reste plus qu'à nous agenouiller et à adorer, en demandant humblement que nos péchés ne voilent pas les yeux de notre coeur et ne nous empêchent pas d'être touchés par la compassion.
Pleins de reconnaissance, adorons et ayons le courage de dire, comme le bon larron : "Seigneur, souviens-toi de moi dans ton Royaume", pour pouvoir entendre, nous aussi, les paroles de pardon du Roi des Rois qui, de son trône, dit à chacun de nous : "Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le Paradis".

Prions :
O Christ, Amour illimité et crucifié, remplis nos coeurs de ta charité, afin que nous reconnaissions dans ta Croix le signe de notre Rédemption et, rassurés par tes blessures glorieuses, que nous vivions et mourions avec Toi qui, de la Croix, règnes avec le Père et l'Esprit Saint, maintenant et dans les siècles. Amen.

Pater Noster…; Aver Maria…; Gloria Patri…

Sancta Mater, istud agas
Crucifixi fige plagas
cordi meo valide

Douxième Station : Jésus meurt sur la Croix

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redimisti mundum

"Fils dans le Fils"
"Quand arriva l'heure de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusque vers trois heures. Et à trois heures, Jésus cria d'une voix forte : "Eloï, Eloï, lama sabactani?", ce qui veut dire : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?" [...] L'un d'eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d'un roseau, et il lui donnait à boire… Mais Jésus, poussant un grand cri, expira… Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, s'écria : 'Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu!'" (Mc 15, 33-39).

Cet homme a crié d'une telle façon qu'un soldat païen l'a reconnu comme Dieu! Le centurion aura vu pourtant mourir de nombreux soldats et de nombreux condamnés. Mais dans l'homme Jésus, le soldat romain a perçu une grandeur unique, inégalable, il a expérimenté l'inépuisable souffle de son Esprit Saint. Cet Esprit, spiration du Père et du Fils, Jésus le répand sur le monde pour le recréer dans le signe de la Croix, signe de la miséricorde.
Celui qui pensait faire taire Jésu, le Fils de Dieu, en le faisant mourir, a échoué dans son entreprise inique. On ne peut pas empêcher le Verbe de Vie de parler, de s'exhaler, de créer et de demeurer de façon stable dans le monde renouvelé par lui.
Certes, le trône qu'Il a pris dans cette demeure parmi les hommes, c'est la Croix, révélation suprême de la philanthropie divine, comme Il l'avait dit lui-même un jour : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" (Jn 15, 13). Mais cet homme est mort et avant de mourir, il a crié très fort : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?". Aurait-il donc douté du Père ? Non! Le Christ, Job nouveau et définitif, crie au Père son angoisse humaine, mais il ne peut oublier ce qu'a dit le premier Job : "Même s'Il (Dieu) me faisait mourir, j'espérerais encore en Lui" (Job 13, 13).
Regardons vers celui que nos péchés ont transpercé, jusqu'à le faire mourir. Que voyons-nous ? Non pas le Dieu gréco-romain impassible et lointain, non pas le penseur Socrate, lui aussi injustement condamné à mort, qui meurt en philosophant sereinement. Une telle mort n'est pas humaine, elle est abstraite, je dirais : idéologique. Le Christ, le Logos de l'agapè (la raison de l'amour), meurt en manifestant une angoisse dramatique, mais sa mort assume un aspect inattendu et tendre, parce que le Fils dit au Père : "Entre tes mains, je remets mon esprit". Dans le Crucifié, on entrevoit la sagesse et la puissance de Dieu, qui est vainqueur du mal par le bien, qui règne en servant, qui transforme le bois sec de la Croix en bois vert de l'arbre de la Vie, dont le fruit dure toujours : le Corps du Christ Eucharistie peut et doit être consommé par nous, pour que nous ayons la vie et que nous l'ayons en abondance.

Prions :
Sainte Marie, Vierge de la Croix, au moment où l'Heure du Christ s'accomplit, tu étreins toi aussi physiquement la Croix de ton Fils. Dans la foi, dans la douleur, dans l'Esprit, dans le travail de cet accouchement, tu as accepté les paroles de ton Fils : "Femme, voici ton fils". Par ton "fiat" à Jésus mourant, nous naissons fils dans le Fils, c'est-à-dire hommes libres de la loi du péché. Toi notre Mère, illumine nos esprits afin que nous puissions comprendre la Croix, ce mystère d'amour fécond. Amen

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Vidit suum dulcem Natum
morientem desolatum
dum emisit spiritum

Treizième Station : Jésus est descendu de la Croix et remis à sa Mère

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redimisti mundum

"L'hôte du Christ"
"Or, près de la croix de Jésus se tenait sa mère, avec la soeur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine… Quand ils arrivèrent à Jésus, voyant qu'il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l'eau... Après cela, Joseph d'Arimathie demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus" (Jn 19, 25. 33-34. 38).

Il faut du courage pour demander le corps d'un condamné, et une magnanimité hors du commun pour mettre à sa disposition le tombeau qu'on s'était préparé pour soi. Joseph d'Arimathie, dans le coeur de qui la bonté de Dieu ne s'était pas éclipsée, ne fit pas seulement cela. Aidé par Jean, il détache de la Croix - avec tendresse et délicatesse - le Corps du Christ, et avant de le porter dans sa tombe, le dépose dans les bras de la Vierge Marie. Seule la Mère de Dieu était digne d'accueillir sur ses genoux le Rédempteur sans vie. Par son "oui" illimité, elle est la terre rachetée qui peut dignement accueillir le Fils de Dieu. A travers la Mère, le Fils ne sera pas enseveli, en fin de compte, dans une matière (n'oublions pas que "matière" vient de "mater") froide et insensible. Le sein de la terre dans laquelle le Christ va être enfermé est, malgré tout, un sein maternel, dont le jour de Pâques révèlera la fécondité. C'est pourquoi l'image de la Pietà n'est pas une image éphémère, mais durable, une icône pérenne de la piété, de la familiarité amoureuse et obéissante.
Peut-être Marie de Magdala aurait-elle voulu laver de ses larmes non seulement les pieds du Christ, mais encore le corps torturé tout entier. Pourtant, la seule qui, en ce moment, a le droit de caresser Jésus est sa Mère. Mais Marie, dont les yeux n'ont plus de larmes, continue à méditer toutes ces choses dans son coeur et est consolée par la contemplation du visage du Fils, visage désormais serein parce qu'il ne souffre plus.
Elle fixe ce corps torturé qu'elle avait engendré et elle accepte que Jésus - et non pas elle - ait subi le martyre. Et de la sorte, transpercée dans l'âme, elle devient elle-même martyre. Pour une mère, le meurtre de son fils est un martyre bien plus grand que celui de sa propre suppression.
Nous aussi, nous sommes appelés à être témoins (en grec : marturoi). Le martyr est, au fond, celui qui accueille Jésus dans sa vie au point de la perdre pour Lui, dans l'oubli total de soi-même.
Le martyre est la vie du chrétien, la nature du chrétien, peu importe si ce témoignage est exprimé de manière tacite dans la vie quotidienne en famille ou dans les lieux de travail, au milieu du monde. Peu importe s'il s'exprime à travers les gestes quotidiens ou à travers des gestes extraordinaires comme le sang versé. La nature du martyre ne consiste pas dans la manière dont il advient, mais dans ce témoignage : le Christ est la réponse au désir de vie, de vérité, de justice et de bonheur du coeur de l'homme.

Prions :
Modèle encore en nous ton image, pour qu'elle soit rétablie dans son intégrité et pour que, comme Joseph d'Arimathie, nous ayons le courage d'agir ouvertement avec foi et amour. Que ta Mère nous enseigne la piété pure, empressée qui, penchée sur la douleur de l'homme, élève en suppliant le regard vers le ciel. Amen.

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Fac me pie tecum flere
Crucifixo condolere
Donec ego vixero


Quatorzième Station : Jésus est déposé dans le sépulcre

- Adoramus te, Christe, et benedicimus tibi
- Quia per sanctam Crucem tuam redimisti mundum

" De la mort à la vie "
"Nicodème (celui qui la première fois était venu trouver Jésus pendant la nuit) vint aussi ; il apportait un mélange de myrrhe et d'aloès pesant environ cent livres. Ils prirent le corps de Jésus, et ils l'enveloppèrent d'un linceul, en employant les aromates selon la manière juive d'ensevelir les morts. Près du lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin, et dans ce jardin, un tombeau neuf dans lequel on n'avait encore mis personne. Comme le sabbat des Juifs allait commencer, et que ce tombeau était proche, c'est là qu'ils déposèrent Jésus" (Jn 19, 39- 49) .

A Marie est demandé un détachement ultérieur. Le corps sans vie de son Fils doit être déposé dans le sépulcre. Elle accepte que le corps saint de Jésus soit enveloppé dans le linceul blanc, après avoir été oint avec l'onguent apporté par Nicodème. Puis, soutenue par la Madeleine et par Jean, les deux personnes qui étaient restées avec elle jusqu'à la fin près de la Croix, elle suit le petit cortège funèbre, composé de Joseph d'Arimathie, le disciple secret et courageux de Jésus, de Nicodème, le disciple peureux, et de Marie, mère de Joset.
Commence ainsi la première veillée pascale de l'Eglise :
la Mère, devant le sépulcre désormais fermé, continue à méditer sur le fait que la Passion, à laquelle elle a participé, l'a privée de son Fils mais lui a donné d'autres fils, innombrables ;
les deux autres Marie se donnent rendez-vous pour le matin du jour suivant le sabbat, afin d'oindre le corps de Jésus avec des aromates ;
les disciples se recueillent au Cénacle, jusqu'à ce que le sabbat soit terminé.
Mais le rocher roulé devant l'entrée du sépulcre n'a pas étouffé l'espérance de ces personnes. La mort de Jésus, à laquelle ils ont assisté de près ou de loin, a été une mort différente des autres. Elle a été une mort tellement vive qu'un centurion lui-même en est resté stupéfait et a confessé que Jésus était le Fils de Dieu. L'amour peut-il mourir ? Peut-on ensevelir l'Amour qui a créé la vie ? La lumière pourrait-elle être ensevelie ? Pour Dieu, il ne peut y avoir de tombe!
Si un grain de blé tombé en terre ne produit beaucoup de fruit que s'il meurt (cf. Jn 12, 24), combien plus peut faire le grain qu'est le Christ! En effet, le Vendredi saint n'est pas suivi immédiatement de Pâques, mais de la descente dans le royaume des morts, où personne, selon le Psaume, n'a plus la force de louer Dieu : "Personne, parmi les morts, ne se souvient de toi. Qui, dans les enfers, pourrait chanter ta louange?" (Ps 6, 6). Alors il devient clair que Lui seul, la source de la vie, peut infuser une nouvelle vie à celui qui est mort et n'est plus rien. C'est seulement Lui qui "donne la vie aux morts" (Rm 4, 17), dans "l'extraordinaire grandeur de sa puissance, selon la vigueur de sa force" (Ep 1, 19).

La Croix est le signe efficace d'un amour fécond, qui se donne. Avec le Christ, elle n'est pas tant un instrument de supplice, qui aboutit à la tombe, que la clé pour dépasser la porte dramatique de la mort, pour entrer dans la vie plénière, maintenant et pour l'éternité.

Prions :
Seigneur Jésus, ta véritable tombe, ce sont nos coeurs mauvais. Ressuscite et viens remplir notre vie. Toi qui es Dieu et qui, de la Croix, règnes avec le Père et l'Esprit Saint, dans les siècles des siècles. Amen .

Pater noster…; Ave Maria…; Gloria Patri…

Quando corpus morietur
Fac ut animae donetur
Paradisi gloriae

Conclusion : La joie précède la douleur

"Never let anything so fill you with pain or sorrow so as to make you forget the joy of Christ Risen." (Mother Teresa of Calcutta)
"Que jamais rien ne vous remplisse de douleur et de souffrance au point de vous faire oublier la joie du Christ ressuscité".

C'est avec cette phrase de Mère Teresa de Calcutta que je désire terminer ce chemin de Croix que nous avons parcouru avec Notre Dame. Comme pour Marie, Vierge et Martyre, notre chemin, notre croissance du coeur, est aussi un pèlerinage difficile sur les routes poussiéreuses de chaque jour, à travers les montagnes du bonheur et à travers les nuits de la douleur. Dans cet humble pèlerinage derrière le Christ vers la Croix, la Vierge Marie nous a aidés à fixer notre regard sur notre frère Jésus qui, de la Croix glorieuse, fixe sur nous un regard d'amour.

Maintenant que nous entrons dans le Samedi-Saint, prenons, comme Jean l'Evangéliste, Marie chez nous (cf. Jn 19, 27), dans notre coeur, dans notre maison. Où donc Jean emmena-t-il Marie en ce dramatique sabat ? Il n'est pas facile de l'imaginer. Dans sa véritable et propre maison ? dans un refuge temporaire pour pélerins ? à Béthanie ? Mais la maison, avant d'être un refuge, est d'abord un lieu tissé de rapports bien ordonnés d'amour authentique. Donc, gardons Notre Dame dans la maison de la charité, composée de Jean, des deux Marie, de Joseph d'Arimathie et de Nicodème, durant le temps compris entre l'obscurité la plus intense - "l'obscurité se fit sur la terre entière" (Mc 15, 33) - et l'aurore du jour de Pâques - "de grand matin, le premier jour de la semaine… le soleil s'étant levé" (Mc 16, 2).

Sa nouvelle famille, ses nouveaux fils et filles, regardent Marie ; et nous aussi, ses fils, nous contemplons notre mère, qui nous a engendrés dans le Fils par un travail d'enfantement inimaginable. Que peut nous dire du silence de Dieu, en ce samedi, Celle qui est demeurée la "Virgo fidelis", la Vierge croyante, qui porte à son accomplissement la spiritualité d'Israël, nourrie d'écoute et de confiance, et qui nous obtient la "consolation de l'esprit et du coeur"? Que peut nous dire la Mère du Seigneur de l'abîme de sa souffrance ?

Que nous suggère-t-elle à nous, ses fils égarés ? Elle nous murmure une parole, semblable à celle que son Fils a dite un jour : "Si vous aviez de la foi gros comme une graine de moutarde...!" (Mt 17, 20).

Que veut-elle nous communiquer ? Elle veut qu'en participant à sa douleur, nous participions aussi à sa consolation. Elle sait, en effet, que Dieu "nous réconforte dans toutes nos détresses, afin que, grâce au réconfort que nous recevons nous-mêmes de Dieu, nous puissions réconforter tous ceux qui sont dans la détresse" (2 Co 1, 4). C'est le réconfort qui vient de la foi. Dans la soirée commençante du samedi de la déception, Marie est la Mère de l'espérance, qui nous obtient le réconfort de l'esprit et du coeur, répétant comme un soupir les paroles de son Fils : "C'est par votre persévérance que vous obtiendrez la vie" (Lc 21, 19).

Marie, qui avait la sainte habitude de méditer dans son coeur - "Marie, quant à elle, gardait toutes ces paroles et les méditait dans son coeur" " (Lc 2, 51) - les grands événements de sa vie, nous invite à faire de même, non seulement durant le Samedi-Saint tout proche, mais durant le Samedi-Saint de l'histoire, de notre vie quotidienne.

Si la contemplation de notre coeur trouve en Notre Dame son exemple et sa forme, du Christ nous apprenons que de la mort jaillit la vie, que du don de soi naît la fécondité, que de la joie d'un amour infini nait la capacité d'accueillir la douleur qui sauve.

En effet, la condition de la Croix ne concerne pas seulement le Christ : ce n'est pas isolée en elle-même que la mort du Christ en croix sauve le monde. Ce n'est pas tout seul que le Christ sauve le monde, mais c'est avec l'adhésion de chacun de nous à la souffrance et à la croix. C'est ce que dit saint Paul : " Je complète en ma chair ce qui manque à la Croix du Christ, à la passion du Christ".

Marie ne connut pas les douleurs de l'enfantement quand elle donna naissance à Jésus, mais elle les souffrit de façon immensément plus aigüe quand elle vit la passion de son Fils. Ces douleurs reçurent leur véritable signification quand Elle vit le Fils - nouvelle annonciation - se manifester à Elle ressuscité. Si elle chanta le Magnificat après l'annonce de l'Ange, combien plus joyeux et plus grand fut le cantique de louange que Marie éleva vers Dieu, en voyant son Fils ressuscité, après un incomparable travail d'enfantement, duquel nous sommes nés!

Du bois de la mangeoire à celui de la Croix, de l'Enfant Jésus à l'humanité entière. De l'arbre sec a germé une fleur. Le nom de la nouvelle alliance est filiation, parce que grâce à cette alliance définitive, scellée sur la Croix, naît un peuple nouveau, afin qu'il soit une bénédiction pour toutes les nations (cf. Gn 12, 1-3). Le Christ est le sacrement de la fidélité de Dieu à son dessein de salut pour l'humanité entière, pour nous tous (cf. Benoît XVI, Homélie pour l'Epiphanie, 6 janvier 2008).

Avec toi, ô Marie, Mère de la Croix et notre Mère, reconnaissons que la douleur qui nous est demandée durant notre vie n'est pas un châtiment, mais qu'elle est une condition dramatique et sanctifiante pour le salut de cette vie, pour son exaltation, pour son développement, pour la joie pleine et durable.

Ô Marie, fais que notre offrande, l'offrande de notre vie, aide le pauvre monde, ce pauvre monde, à s'enrichir dans la connaissance du Christ et à se réjouir dans l'amour pour le Christ.

N'oublions pas qu'Osée prophétisa :
"Ainsi parle le Seigneur : Dans leur détresse, ils me chercheront de nouveau. Venez, revenons à Yahvé. Il a déchiré, il nous guérira ; il a frappé, il pansera nos plaies ; après deux jours, il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence" (5, 15b-6, 2).

Vivons dans la conscience que, comme dans la récitation du rosaire, la joie (mystères joyeux) précède la douleur (mystères douloureux), qui est source de gloire (mystères glorieux), de vie joyeuse pour le premier-né des ressuscités et pour nous tous.

Terminons par cette très belle prière de saint Bernard de Clairvaux :
"Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance ou réclamé votre secours ait été abandonné. Animé d'une telle confiance, ô Vierge des Vierges, ô ma Mère, je viens vers vous, et gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne à vos pieds. Ô Mère du Verbe Incarné, ne méprisez pas mes prières mais écoutez-les favorablement et daignez les exaucer. Ainsi soit-il".


Cette prière, la Vierge Marie la présentera à Dieu le Père, qui nous a tant aimés qu'il a envoyé son Fils mourir pour nous. Ce qu'Il a épargné à Abraham, il ne se l'est pas épargné à lui-même. Avec le Christ, nouveau et définitif Isaac, le Père lui-même est monté sur le Calvaire et a voulu que le Christ remette l'Esprit, qui renouvelle la face de la terre. Amen .