F. FAVEREAU : ARTICLES RÉCENTS (DEPUIS 2000)
-
POURQUOI PARLER
BRETON ? (2001 : cours public Rennes 2)
-
LE DÉFI POUR LA
LANGUE BRETONNE (2001 : brochure du cours public éd. Alain Croix)
-
L’EVOLUTION DU
DISCOURS SUR LA LANGUE BRETONNE AU 20ème SIECLE (2001)
-
LE JE(U) DU
BILINGUISME CHEZ P.J. HELIAS (communication > publication 2002)
-
LA BRETAGNE :
D ' UNE IMAGE
(IDENTITAIRE) L ' AUTRE (Nantes – 2000…)
-
THE ACQUISITION OF VOCABULARY AMONG YOUNG
BRETON-FRENCH BILINGUALS (IASCL)
-
LES DÉICTIQUES
DE TEMPS EN BRETON CENTRAL (2002 > publication Bretagne Linguistique
13)
-
LA LITTERATURE
DE LANGUE BRETONNE (2002 - CREA R2 > canal-u.education.fr)
-
LE THÉÂTRE
BRETONNANT AUTOUR DE 1900 (communication non publiée)
-
LA LITTERATURE
BRETONNE CONTEMPORAINE (20ème siècle – 2002 : Landivisiau)
-
AVENIR DE LA
LANGUE BRETONNE (2003 : Univ. d’été – Quimper)
-
LE BRETON,
LANGUE VIVANTE (2003 : Kernault, Quimperlé)
-
LANGUE BRETONNE
ET LAÏCITÉ (2003 : Rencontres Bretagne – Université - Nantes)
-
BREF ETAT DES
LIEUX DE LA RECHERCHE AUX CONFINS DE L’HISTOIRE SOCIALE DU BRETON
(2003 - AULF - INALCO – Paris)
-
LE PAYSAGE
LITTERAIRE BRETON(NANT) A LA CREATION DE BRUG / BRUYERES (1913 –
2003 :
communication
au colloque Masson, professeur de liberté – Pontivy)
-
LA LITTÉRATURE
BRETONNE DU 20ème SIECLE : PÉRIODES, GENRES ET THEMES
(2003 : Hanvec UBO)
-
LE THÉÂTRE
BRETONNANT AU 20ème SIECLE (2003 > Toutes les cultures de
Bretagne, Skol Vreizh)
-
PIERRE-JAKEZ
HELIAS – L’HOMME ET L’ŒUVRE (ULAMIR Plomelin, 2003)
-
BRETON (BRETON
- LANGUE BRETONNE ET HÉRITAGE CELTIQUE - 2004)
-
MORE CELTIC LEGENDS...
(2003-2004 : communication – Quimper)
-
MINORITY LANGUAGES AND EUROPEAN CITIZENS (2004 > http://www.amarauna-languages.com )
-
LA LITTERATURE
BRETONNE CONTEMPORAINE (2004 > http://www.transcript-review.org/
)
-
LA LITTÉRATURE
DE LANGUE BRETONNE (2004 – Vannes)
-
ROPARZ HEMON, ECRIVAIN BRETON DU
20ème SIECLE (EUROPE
2005, 380 p, p. 21-26)
-
LA LITTÉRATURE
DE LANGUE BRETONNE A L’AUBE DU 21ème SIECLE (EUROPE 2005)
-
CULTURE, LANGUE
& IDENTITÉ BRETONNES (2005 : communication France-Télécom R&D)
-
VARIATION
ET ENSEIGNEMENT : LE CAS DU BRETON (2005 : communication Toulouse)
© F.Favereau & éditeurs
(les notes ont dû être supprimées)
*
POURQUOI
PARLER BRETON ?
(cours
public R2 12 mars 2001 : 1 H + 1/2 H débat)
Pourquoi
parler breton ? Voila l’intitulé de cet exposé qu’on m’a demandé de vous faire,
titre à la fois simple et provocateur, selon le ton de la question.
Provocateur, si l’on pense à une réflexion souvent entendue, du genre :
« vous ne pouvez pas parler français comme tout le monde ! » Parler
breton, en l’occurrence, s’inscrit dans le cadre de notre réflexion commune sur
l’identité bretonne et son avenir, dans la perspective du nouveau siècle qui
s’ouvre : pourquoi parler breton, c’est-à-dire continuer de pratiquer la langue
bretonne au XXIème siècle ? Avec, en filigrane, la question de la transmission
de la langue (c’est la « reproduction linguistique » de Fishman en
sociolinguistique) : pourquoi vouloir
apprendre à parler le breton à l’horizon 2100 ?
Partons
d’une évidence : le XXème siècle aura été marqué par un changement total dans
l’approche qu’ont les Bretons, mais aussi les autres, de la langue bretonne,
comme c’est sans doute aussi le cas de la plupart des langues minoritaires, au
moins en Europe. Le breton, écrivait un journaliste du quotidien OUEST-FRANCE, est une langue que l’on
parle de moins en moins, mais dont on parle de plus en plus. C’est vrai que la
langue bretonne aura de plus en plus une fonction symbolique, voire
emblématique et que, outre son usage, on doive parler aussi de sa
représentation (c’est-à-dire de ce qu’elle représente pour les uns et les
autres, bretonnants ou pas).
En
effet, tout a basculé en cent ans, le grand changement étant survenu vers le
milieu du siècle (1950), lorsque les familles ont cessé de transmettre
directement la langue à leurs enfants, comme l’a montré F. Broudig dans sa
thèse et diverses études, pour des raisons complexes et même diverses qui
renvoient à ce qu’on a appelé l’« identité négative » des Bretons
(Elegoët, Simon), thème évoqué par Michel Denis. Alors que la grande majorité
des habitants de la Basse-Bretagne, plus des trois quarts, pratiquait surtout
le breton il y a un siècle - on estime que c’est à la veille de la guerre 14
que l’on a atteint le maximum de locuteurs, quelque 1,2 millions, dit-on (sur
1,5 m de Bas-Bretons environ), il n’y aurait plus en cette fin de siècle que
quelque 240 000 locuteurs et encore, tous ne la pratiquent pas, ni ne le
parlent pas toujours avec la même aisance, même si l’on dit que le nombre de
bretonnants passifs serait supérieur (360 000), ce qui n’est pas si mal après
un siècle où la langue bretonne a beaucoup souffert. Mais nous sommes
aujourd’hui au stade d’une identité plus positive et même davantage créatrice,
dit-on
Pourquoi
donc parler breton en 2000 et au-delà, comme nous sommes quelques-uns à le
faire et même à vouloir aider les autres à le faire ? On peut bien sûr avancer
de multiples raisons, qui ont d’ailleurs été recensées il y a quelques années
dans une étude de l’INSEE, faite par P. Laurent, Propos sur la langue bretonne (1990), qui note d’emblée
l’« hétérogénéité des discours », les motivations des locuteurs et
des apprenants étant généralement très variées, parfois utilitaires (dans
certains métiers, parfois inattendus comme la médecine ou le social etc.), plus
souvent sentimentales avec des références aux générations précédentes des
grands-parents, même d’ailleurs si ceux-ci ont disparu : du breton, langue
maternelle pour les générations nées avant la guerre, on passe au breton
« seconde langue apprise dans le milieu familial », puis à la
non-transmission du breton dans les couches suivantes, à côté d’une minorité
qui s’est initiée au breton, mais souvent à la « langue littéraire »,
beaucoup de non-bretonnants exprimant un sentiment de « manque »...
Parmi les motivations repérées en conclusion de cette brève étude (qui date donc
déjà de dix ans), on relève d’abord un sentiment d’« appartenance »,
lié à l’habitude de parler breton avec tel ou tel, mais aussi la notion de
connivence et de « plaisir » avec, selon les personnes interrogées,
plus ou moins d’occasions de pratiquer la langue, mais aussi diverses
frustrations, face à la place de la langue dans la société.
Depuis
lors, divers sondages ont été effectués, notamment dans le cadre des recherches
de F. Broudig, publiées régulièrement dans le TELEGRAMME. Ainsi, en 1997, si les bretonnants ne se chiffrent plus
qu’à un quart de million environ (240 000), après ce qu’on appelle « 100
ans de déclin », 88% des personnes interrogées pensent qu’il faut
« conserver le breton », même si seulement 72% croient à cette
possibilité ; de même, 80% des sondés sont pour son enseignement, 72%
souhaitant un « enseignement facultatif dans toutes les écoles ».
Dans un sondage plus récent (TELEGRAMME
Dimanche du 7 septembre 2000), près de la moitié des personnes interrogées
(49%) se prononçaient même pour un « enseignement obligatoire de la langue
régionale » (80% en Corse). Mais peut-être fallait-il comprendre, comme
cela est le cas pour l’enseignement proposé du corse en primaire, que c’est en
fait d’abord l’offre qui serait obligatoire !
Ces
chiffres sont liés, c’est évident, à d’autres qui plébiscitent l’identité
bretonne et régionale et on en trouve de nombreuses traces dans l’approche
qu’en a faite Ronan Le Coadic dans sa thèse, publiée aux PUR (1998), identité
qu’il définit d’un mot par le « droit du coeur ». Voyons donc, si
vous le voulez bien, de façon argumentée certes, mais aussi subjective, quelles
sont les raisons qui font que l’on parle breton et qu’on le parlera encore au
XXIème siècle.
J’en
vois trois, essentiellement : l’environnement ou le partimoine au sens très
large (patrimoine historique, géographique, musical et sonore etc.), c’est sa
légitimité historique, géographique etc. ; le bilinguisme scolaire et autre
avec ses avantages éducatifs et ses défis, c’est ce qu’on appelle la
« demande sociale » ; enfin un certain choix qui est désormais
individuel et pourrait, dans la construction identitaire de chacun d’entre
nous, relever d’un espace de liberté, voire de création, où la langue bretonne
peut être un élément important, c’est la part de rêve, si l’on veut.
1.
ENVIRONNEMENT ET PATRIMOINE
Contrairement
à une idée répandue, qui voit en elle une langue orale d’essence populaire (ce
qu’elle a aussi été et est encore), la langue bretonne dispose de formes
écrites bien avant l’an 1000, puisque dès le VIIIème siècle on trouve un
fragment de médecine (manuscrit de Leyde), le plus souvent sous forme de gloses
dans des manuscrits en latin, langue des clercs. Ces gloses ont été étudiées
dès la fin du XIXème siècle par Loth (Professeur à l’université, puis au
Collège de France), puis par Fleuriot (Professeur à Rennes et à l’Ecole
Pratique des Hautes-Etudes), qui en a rassemblé plus de deux mille dans ses
dictionnaires du vieux-breton (1964 & 1985). Son étude reste importante pour
l’étymologie de notre lingua britannica,
terme qui englobait alors l’ensemble des « Bretons », même si nous
sommes mal renseignés sur la diversité qu’offrait probablement la langue
parlée, ce breton armoricain issu d’une symbiose - dans des proportions discutées,
qui furent même objets de vives polémiques - entre le brittonique insulaire et
le gaulois continental à l’époque de l’émigration bretonne (des Bretons de
l’Ile de Bretagne vers l’Armorique), vers le milieu du premier millénaire.
Le
breton bénéficie donc d’une indéniable « antiquité » qui a contribué
à lui donner une certaine légitimité « scientifique », depuis au
moins un siècle que sont développées les « études celtiques »,
notamment à Rennes, à l’instar des universités étrangères, allemandes, britanniques
etc.
Les
« Celtomanes », au XVIIIème siècle, en avaient même fait une des
« langues-mères » de l’humanité, allant chercher qui dans la Bible
(étymologie saugrenue de « Adam & Eva »), qui dans l’antiquité
classique (avec les Troyens, puis Brutus), des références à de grands ancêtres
mythiques, peut-être pour conjurer un statut incertain dans la société de leur
temps, car ce fut également le cas des études basques, par exemple, jusqu’au
XIXème siècle...
De
fait, même si les langues celtiques ont connu depuis deux millénaires des
évolutions divergentes, il reste un fond commun indéniable. Le breton est une
langue celtique qui n’est donc pas isolée, dans le temps ni l’espace. Bien sûr,
le cornique, la langue celtique d’outre-Manche la plus proche du breton, a
disparu depuis le XVIIIème siècle en tant que langue vernaculaire, même si elle
connaît un certain regain (une petite centaine de locuteurs) ; quant au
gallois, la langue dite soeur, qui bénéficie d’un nouvel essor depuis peu (avec
environ un demi-million de locuteurs), grâce à une politique très volontariste
(enseignement bilingue majoritaire, médias et officialité), il n’y a pas
vraiment intercompréhension avec les bretonnants, à part dans des mots ou
expressions-types, ou sauf à apprendre bien entendu, mais les deux langues
restent cependant apparentées et leur étude peut se nourrir l’une de l’autre.
Mais est-il indifférent de connaître ces parentés ? De savoir que l’on retrouve
le mot kamm, « sinueux » et
« boiteux » (d’où le nom de famille Cam, Le Cam), dans le nom de la
rivière qui arrose Cambridge (River Cam), sens que l’on retrouve dans le
modeste ruisseau appelé Dourcam (eau sinueuse), qui limite la commune que nous
avons étudiée (Poullaouen), comme le fait aussi l’Aulne, en breton Ster Aon, nom issu de Avon qui est aussi
celui d’une rivière de Grande-Bretagne (arrosant même la ville natale de
Shakespeare, Stratford upon Avon), sans parler de l’Aven et de Pont-Aven...
Autre exemple, le même terme aber,
emprunté d’ailleurs par le français, désigne une même réalité géographique
(estuaire à marée), des côtes bretonnes, notamment des Abers jusqu’à
Aberystwyth ou Aberdeen. Cela est vrai également de l’irlandais, ainsi que du
gaélique d’Ecosse, deux langues plus proches entre elles, qui nous intéressent
surtout par leur antiquité linguistique et littéraire, davantage que par leur
place dans la société, souvent limitée, même s’il y a des évolutions positives
actuellement. On pense à ce terme pan-celtique loc’h, qui de la Bretagne sud (c’est le nom breton de la rivière
d’Auray, entre autres, présent dans le patronyme Kerloc’h...) à l’Ecosse (le
Loc’h Ness), sans oublier l’Irlande (sous la forme lough), désigne un lac relié à la mer avec le mélange d’eau douce
et salée. Enfin, puisque nous en sommes à l’étymologie, relevons un autre
trait, souvent oublié, en ce qui concerne l’intérêt linguistique du breton
armoricain, c’est le fait que le breton reste le témoin vivant du celtique
continental, ou gaulois, qui est bien présent dans le français lui-même. Ainsi,
pour des dizaines, voire des centaines de mots usuels, comme
« barre », « char », « quai » - et leurs dérivés,
qui emplissent parfois des pages de dictionnaires - c’est le breton qui reste
une des clés de cette étude étymologique, comme l’ont montré les récents
travaux sur le sujet, à partir de découvertes archéologiques...
En
prélude au colloque universitaire récent sur « la Bretagne et la
mondialisation » (7-8-9 décembre 2000 à Rennes), le responsable disait que
l’enracinement est une chance en ces temps de globalisation etc. et que, je
cite, « on devrait imposer à tous ceux qui vivent en Bretagne d’apprendre
six cent most de breton pour comprendre la Région, ses noms de lieux... »
(OUEST-FRANCE 1° décembre, p. 7).
Peut-être serait de telles choses qu’il faudrait alors apprendre. Le recteur
Lhostis l’avait d’ailleurs plus ou moins proposé il y a quelques années. Mais
cela est plus difficile à dire qu’à faire !
Pour
en revenir à l’histoire de la langue bretonne, celle-ci est mieux connue dans
sa forme écrite, le moyen-breton, à partir des XV-XVIème, grâce à un certain
nombre de textes littéraires, pièces de théâtre mettant en scène des vies de
saints (bretons ou autres) et des poèmes macabres (20 000 vers). Il faut
également citer le Catholicon (publié
à Tréguier en 1499, peu après l’introduction de l’imprimerie - manuscrit de
1464). Il s’agit d’un dictionnaire breton-français-latin, premier ouvrage
multilingue de ce type imprimé sur le territoire, pour l’utilité - je cite -
des « pauvres clercs » de Basse-Bretagne (scol « escole, lat. scola »). Un autre point de repère
est la publication en 1659 par le Père Maunoir du Sacré Collège de Jésus... (Dictionnaire, Grammaire et Syntaxe...).
Selon l’esprit de la Contre-Réforme, qui anime ce prédicateur de combat, il
s’agit dans le cadre de la rechristianisation des masses, afin de contrer
l’influence du protestantisme, de rapprocher la norme du parler, sur la base
des diocèses. De cette époque date la transcription des mutations
consonantiques, le distinguo entre CH (emprunts romans) et le nouveau signe C’H
(/x/...), l’abandon de la graphie -ff (nasalisation finale, devenue muette),
toutes choses que nous retrouvons autour de nous dans les noms de famille
(Henaff) ou de lieux (Plogoff).
Puis
vint ce qu’on nommera le « breton de curé » (influencé dans son
vocabulaire par le français, voire le latin de clercs), usage habituel des
« petites écoles », sous la direction des recteurs de paroisse... Il
y eut alors de nombreux lexicographes, souvent des religieux - Grégoire de
Rostrenen (Dictionnaire
François-Celtique ou François-Breton, 1732), Dictionnaire de la Langue bretonne Dom Le Pelletier du Mans (1752),
lexicographes vannetais (Dictionnaire
breton-français du diocèse de Vannes par M. de Châlons, 1723, & Dictionnaire François-Breton ou
François-Celtique du dialecte de Vannes dit de l’Armerye, dû à l’abbé
Cillart de Kerampoul, 1744)... On dispose aussi dès lors de nombreux
« colloques » (manuels d’apprentissage par la conversation), à mesure
qu’on avance dans le XVIIIème siècle, notamment dans les régions chaudes du
catholicisme (Léon et pays vannetais), qui cultivent deux graphies distinctes,
chacune proche de leurs parlers. Puis la Révolution ne modifiera guère ce
paysage orthographique. Les décrets et textes officiels, traduits dès la
Révolution (centaines de pages), utilisent ces normes, qui avaient été
l’apanage d’hommes d’Eglise. Le changement de politique linguistique proclamé
sous la Convention (tant par Barère que par l’abbé Grégoire etc.) n’y change
rien, d’autant que le projet d’une école nouvelle de langue française se solde
par un échec. Aussi la Restauration réintroduit-elle le même schéma scolaire,
basé sur le breton ecclésiastique, encore très présent au XIXème siècle.
Tout
cela fait que nous disposons d’une masse de documents et de références qui
peuvent être très utiles aux historiens et à d’autres chercheurs ou
utilisateurs (pensons à la généalogie) et qui, de toute façon, constitue un
vrai patrimoine qu’il est légitime de transmettre, donc d’enseigner ou de
diffuser pour le plus grand nombre si possible, ce à quoi s’attachent de
nombreux chercheurs depuis bien des années.
Parmi
les éléments les plus visibles de cette richesse patrimoniale, qui restent
présents dans l’environnement immédiat, on trouve bien sûr les noms de famille
et les noms de lieux, surtout en Basse-Bretagne, mais aussi ailleurs, notamment
en Haute-Bretagne, voire à Rennes, du fait des mouvements de population en ce
qui concerne les noms de famille et, pour des raisons historiques, échos des
peuplements antérieurs, pour ce qui est des toponymes, surtout bien sûr là où
la langue bretonne a reculé le plus tardivement, comme l’a montré la thèse de
J.Y. Le Moign, reprise par une carte synthétique dans le récent Dictionnaire du Patrimoine Breton (p.
563).
Les
noms de famille d’origine bretonne sont très nombreux, sans doute plus d’une
dizaine de mille, sans compter les variantes orthographiques, car ils remontent
souvent à une période où les graphies étaient assez diverses (XIV-XVème
siècle), comme dans les autres langues d’ailleurs, et l’on connaît ces
anecdotes de familles où les frères n’avaient pas le même nom, soit qu’il ait
été orthographié différemment, soit qu’il ait été traduit du breton en français
(Falc’her > Le Faucheur - de même, l’emploi de l’article est-il source de
divergences, souvent artificielles). Seule la connaissance du breton permet,
bien évidemment, de comprendre le sens de la plupart de ces noms, parfois très
anciens, voire archaïques (comme les noms en Cat-, combat, ou Menguy, Tanguy etc.), plus souvent tirés du
vocabulaire resté usuel (adjectifs, noms - souvent des sobriquets à l’origine),
même si l’on ne saurait prétendre tout expliquer sans études approfondies,
parfois ardues. Le nom le plus fréquent, chez les bretonnants, serait Le Gall
(Broudig 1999, d’après Le Dû), correspondant à quelque 5 000 naissances en 50
ans (début du siècle), sans compter les dérivés (Le Gallic, Gallo, Gallou,
Kergall...). On connaissait déjà la boutade qui dit que tous les Plougastels
s’appelaient soit Kervella, soit Le Gall. J’avais remarqué qu’à Poullaouen,
près de Carhaix, Le Gall était un des noms les plus portés, avec Hourmand (nom
vieux-breton). C’est à la fois surprenant (Gall est apparenté à galleg... qui désigne le français), mais logique (anciennement ce
fut sans doute le nom du gaulois armoricain, opposé au breton insulaire, selon
L. Fleuriot, puis du peuplement non-britonnique, ou « gallo »).
Ainsi, on pourrait être en présence de la population de souche armoricaine qui,
de toute façon, restait la plus nombreuse, même au temps de l’émigration
bretonne !
Autre
réalité, les surnoms, récemment étudiés par M. Madec, renvoient à une même
richesse linguistique, puisque beaucoup des noms de famille sont à l’origine
des sobriquets, devenus par la suite héréditaires par le passage à l’écriture.
Parmi
les éléments de ce patrimoine, qui est aussi l’environnement quotidien, on
relève les noms de lieux, également très nombreux et qui ont donné lieu à
différentes recherches, à plusieurs niveaux d’ailleurs. Il y a d’abord quelques
centaines de noms de communes, qui renvoient au peuplement breton initial,
c’est-à-dire aux origines de la Bretagne, après l’Armorique gallo-romaine, avec
son maillage de centaines de paroisses en plou-,
tre(v)-, lan-, lok-... Tout ceci est d’un grand intérêt pour l’étude du
peuplement et plus généralement de l’histoire du haut Moyen-Age, comme l’ont
montré les travaux d’historiens successifs, notamment B. Tanguy... Plus
difficiles à analyser, sont les noms des villages ou hameaux, lieux-dits et
« écarts », selon l’usage de l’INSEE. Là encore, divers travaux
universitaires ont étudié cette richesse qui a une double dimension,
linguistique et historique (ce qu’on appelle les « sciences auxiliaires »
de l’histoire).
A
titre d’exemple, les noms de lieux en ker sont au nombre de plusieurs milliers, voire
de quelques dizaines de milliers au total et leur analyse est très difficile.
Mais nous avons là, de façon pérenne, la trace d’un vrai patrimoine
linguistique dans notre environnement. C’est d’ailleurs à cela que l’on doit,
très récemment, une certaine officialisation par les panneaux bilingues, une
manière d’honorer la langue de façon visuelle et d’affirmer un certain
« marquage territorial » en langue bretonne, comme cela se pratique
d’ailleurs dans d’autres aires (Pays Basque, Catalogne etc.).
Par
delà cet aspect symbolique, nous voudrions évoquer deux autres exemples de
cette richesse patrimoniale. D’abord, ce qu’on appelle la microtoponymie,
c’est-à-dire la dénomination du parcellaire, ou si l’on préfère du Cadastre. Le
bouleversement du paysage dans la seconde moitié du siècle, évoqué par
ailleurs, avec le remembrement, ainsi que l’urbanisation, tend à faire
disparaître un héritage des siècles antérieurs où le bocage était un paysage
très organisé. La microtoponymie en reste le témoin et mériterait d’être
étudiée en détail, comme cela a été fait, mais à échelle réduite. L’intérêt de
cette étude est que nous trouvons là des termes usuels, moins archaïques que
dans le cas des lieux-dits, car ils se sont conservés plus longtemps sous forme
orale, avant l’apparition du Cadastre napoléonien. Mais la difficulté tient
dans l’ampleur du corpus. Pour la seule commune de Poullaouen, que nous avons
étudiée (grande commune, il est vrai, de quelque 7 000 hectares - une dizaine
de kilomètres du nord au sud de la commune), on trouve quelque 12 000 parcelles
et, en raison de doublets, environ 10 000 microtoponymes. C’est donc presqu’un
dictionnaire ! De même, dans sa thèse sur la microtoponymie des Monts d’Arrée,
Jean-Marie Ploneis a recensé quelque 50 000 noms de parcelles sur les quelques
communes du canton du Huelgoat. Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve
dans ces modestes noms, parfois sur le point de disparaître - des nouveaux
cadastres, comme des mémoires, sans parler de la réalité sur le terrain - tous
les termes qui ont trait à la géographie du lieu, mais aussi à l’habitat etc.
Ainsi remarque-t-on quelque 500 parcelles contenant le terme de liors, courtil, ce qui correspond à plus
de 200 hectares de tels « courtils », certains étant suivis des
termes canab, lin... remontant au
travail du chanvre et du lin des siècles passés etc.
Un
autre élément de cet environnement que l’on peut souligner, c’est le
« paysage sonore ». Le paysage, dans sa diversité, est sans doute un
des éléments-clés de l’attachement des Bretons et même des non-Bretons à la
Bretagne, donc de l’identité, comme l’on dit à présent. Et l’oralité est bien
un élément de ce patrimoine, d’ailleurs en péril. Nous l’avons entendu de la
bouche de diverses personnes, notamment ceux qui ont quitté la Bretagne et qui
y reviennent : c’est par l’accent, breton dans ce cas - mais on pourrait aussi
faire un parallèle avec le gallo - que l’on se reconnaît et que l’on a la
sensation d’être « de retour » chez soi ou chez les siens.
« Passé Saint-Brieuc », nous dit-on... C’est moins net dans le
T.G.V., où nous l’avons cependant remarqué très souvent, lorsque nous le
prenons pour venir à Rennes : il y a bien, même en français (pour longtemps ?
combien de temps ?) une petite musique caractéristique ! C’est ce qu’on appelle
la prosodie du breton et qui est une des choses les plus difficiles à étudier,
car nous sommes à la limite de la musique, et surtout à transmettre. C’est ce
que nous essayons de faire dans un programme de recherche avec les collègues de
l’IRISA à l’ENSSAT de Lannion : après la « synthèse vocale » du
breton, une première en fait, même si elle n’est pas parfaite, qui a abouti en
1998 à un CD Rom vocal (Ar geriadur a
gomz), à partir de mon dictionnaire informatisé et à nos recherches en
phonétique et en informatique à la fois, nous travaillons actuellement à une
synthèse prosodique qui concerne la phrase, non seulement les sons et les mots
pris individuellement comme dans un dictionnaire phonétique, mais la chaîne
parlée, avec une modélisation d’après la réalité du breton parlé central ou
médian, ce qui devrait permettre de fournir aux apprenants (élèves des écoles
bilingues, mais aussi étudiants isolés et adultes nombreux qui veulent
« parler breton » justement) un modèle, à côté de ce qui se fait par
ailleurs pour diverses méthodes d’apprentissage (CD de M. Kerrain chez TES, DVD
Rom de Stumdi etc.). Les nouvelles
technologies pourront sans doute nous permettre d’aller plus loin. Ainsi, le
breton, patrimoine millénaire, toujours présent à divers degrés dans notre
environnement quotidien, davantage bien sûr en Basse-Bretagne, est en passe
d’accéder à cette modernité qui caractérise le passage au nouveau siècle.
2.
BILINGUISME
Le
bilinguisme est, bien sûr, au centre de cette question, celle de la
transmission de la langue bretonne : comment pouvoir à l’avenir « parler
breton » ? L’école est, par la force des choses, au coeur de cet
apprentissage, parce que la société et plus précisément la famille, lieu
habituel de ce que le sociolinguiste Fishman appelle la « reproduction
linguistique », ne peut pas assurer ce rôle, puisqu’il y a eu une rupture
dans la chaîne des bretonnants, vers le milieu du XXème siècle. Certes, l’école
n’est pas le seul lieu d’apprentissage et de
« production linguistique » (comme dit Fishman). C’est la raison pour
laquelle les militants bretonnants et les défenseurs du breton en général
insistent sur la nécessité d’une « officialisation » de la langue,
symbolisée par la signature (effective, mais non ratifiée, comme l’on sait) de
la Charte européenne des langues régionales, qui donnerait un statut et donc
une légitimité plus grande ou plus nette, tout au moins, aux langues minoritaires.
Voilà aussi pourquoi les « bretonnants » attendent beaucoup des
médias qui assurent une présence effective de la langue au quotidien, d’abord
dans les lieux où le breton n’est pas ou plus pratiqué, ensuite en prenant le
relais des territoires traditionnels, la Basse-Bretagne, l’intérieur etc.,
comme c’est le cas ailleurs, en Irlande, où l’on ne table plus seulement sur le
Gaeltacht...
Le
bilinguisme est une idée assez neuve et même récente. La première moitié du
XXème siècle, comme sans doute le siècle précédent, se caractérise plutôt par
une opposition entre les langues. Comme l’a noté Yves Le Gallo, citant Calloc’h
etc., c’est largement par hostilité à l’usage de l’allemand en Alsace que le
pouvoir central s’est opposé à toute revendication bretonnante, sans compter
sans doute la politique linguistique coloniale de cette époque. Il y avait chez
les responsables (ministres et, partant, préfets, recteurs etc.) une volonté
farouche de supprimer l’usage des « idiomes », comme le déclare le
ministre De Monzie dans une circulaire de 1925 (citée par Piriou 1999, 352) :
« L’Ecole laïque, pas plus que l’Eglise concordataire, ne saurait abriter
des parlers concurrents d’une langue française dont le culte jaloux n’aura
jamais assez d’autels ». On retrouve cette position près de cinquante ans
plus tard, lorsque Pompidou déclarait : « il n’y a pas de place pour les
langues régionales dans une France destinée à marquer l’Europe de son
sceau » (1973).
C’est
d’ailleurs en réaction à cette sacralisation et à l’opposition inflexible du
pouvoir, sous la IIIème République, que s’est produite une radicalisation
correspondante ou « re-sacralisation » du breton (Calvez, 2000).
Ainsi, le discours de Roparz Hemon, par exemple, nous semble être une réponse
du berger à cette bergère de Marianne qui prétend à l’époque que « pour
l’unité linguistique de la France, la langue bretonne doit disparaître »
(dixit De Monzie). Si ce nationalisme
bretonnant a toute une création littéraire etc. à son actif, force est
de constater que cette orientation, qui était à l’opposé des attentes de la
population bretonne, en matière d’éducation et de « progrès » social,
a eu des effets contre-productifs, notamment au sortir de la dernière guerre.
Là
est le problème politique du bilinguisme, c’est-à-dire son positionnement si
inconfortable, à l’époque, entre deux nationalismes, d’ailleurs très inégaux en
termes de pouvoir et d’influence. C’est vrai qu’entre temps les choses avaient
bougé, montrant qu’il faut relativiser la pertinence de ces discours politiques
en la matière.
C’est
toute la question de la transmission ou de ce que les sociolinguistes appellent
la « reproduction linguistique », faute de quoi la
« chaîne » est rompue et la langue s’éteint. Le breton a, dès lors,
été parfois considéré comme une langue de « vieux » ou, du moins,
d’adultes. On parlait breton (Poher c. 1970) lorsqu’on était sorti de
l’adolescence. Il était saugrenu d’entendre des jeunes parler breton entre eux,
alors que cela ne choquait pas entre grandes personnes d’un certain âge. Le
fait d’entendre de jeunes enfants parler breton, à la télévision par exemple, a
été un choc pour beaucoup de bretonnants, y compris leurs grands-parents dans
le cas des élèves des écoles bilingues.
On
peut prendre comme jalon les années cinquante, comme le suggère un article du
chanoine Falc’hun, Diwar-benn amzer da
zond ar brezoneg [A propos de
l’avenir du breton], dans la revue BRUD (n° 5, p. 5-8, 1957) :
« Ce ‘nouvel Evangile des temps modernes’, soit ‘un pays, une langue’,
aussi bien que ‘une langue, un pays’, est devenu quelque peu archaïque pour la
période contemporaine dans un monde solidaire, malgré lui, soudé qu’il est par
la peur de la bombe atomique... ; il n’y a d’avenir, désormais, pour les
petites langues comme le breton, que chez les peuples bilingues, c’est-à-dire
ceux suffisamment instruits, assez riches et assez courageux pour maintenir en
vie une langue supplémentaire, une langue qui les relie à leurs ancêtres, sans
les couper de ceux de l’Antiquité, une harpe qui accompagne leur voix unique
lorsqu’ils prendront part à la symphonie du monde, un revêtement spirituel qui
ne sera plus des guenilles de manant, qui ne peut s’en payer d’autre, mais un
habit de cérémonie aussi beau que celui de tout autre peuple, et toutefois
différent, comme marque de sa personnalité... ».
On
retrouvait déjà ce discours, a minima, dans un appel du ministre Tanguy Prigent
(figure de la SFIO, résistant, ministre de l’agriculture du général De Gaulle à
la Libération, devenu ministre des Anciens Combattants en ces années 1957),
paru dans BREIZ, la revue de l’association Kendalc’h, puis dans le premier numéro de BRUD :
APPEL
POUR LA JOURNEE DU BRETON 1957
Chers
compatriotes,
LA
JOURNEE DU BRETON va bientôt avoir lieu. Jeunes garçons et filles de notre
pays, des enfants parfois, vous tendront la main pour demander votre aide
« POUR LA LANGUE BRETONNE ». Que leur soient rendus louange et
honneur. Et bon accueil auprès de tous...
Il
fut un temps où les enfants ne restaient pas longtemps sur les bancs de l’école
: le temps d’apprendre à lire, écrire, compter, et un peu de français. Mais
sans tarder, un enfant devra rester en classe pendant au moins dix ans. Il aura
le temps d’apprendre beaucoup de choses. De bien apprendre le français, mais
aussi le breton.
Il
est impératif que les enfants sachent la langue de leurs aïeux, la langue qui
permet de comprendre le nom qu’ils portent, les noms des lieux où ils habitent.
Une école anti-bretonne en fait des étrangers dans leur propre pays. Il est
temps d’introduire le breton à l’école. Les bretonnants ont leur mot à dire sur
la question. C’est, en effet, leur droit. Et ce droit leur sera reconnu s’ils
prennent suffisamment de peine pour le défendre. A l’occasion de la journée du
breton, ouvrons notre bourse à ceux qui défendent la langue bretonne.
Le
français jouit à présent d’une importante place en Basse-Bretagne. Et c’est
bien ainsi, que le français ait toute sa place. Mais il n’est pas bon, il n’est
pas normal que le breton soit exclu du système. Le breton est ici chez lui, en
Basse-Bretagne.
En
laissant leur langue mourir, en supportant qu’on lui fasse la guerre, les
Bretons y perdront un peu de l’estime des autres. Mais en défendant leur
langue, ils feront tout le monde avoir plus de respect envers eux.
MAINTENONS
LE BRETON AFIN DE DEFENDRE NOTRE RENOMMEE ET NOTRE HONNEUR.
Tanguy
PRIGENT, Ministre° (mai 1957) - des
A.C.
On
pourrait y ajouter les termes utilisés par P.J. Hélias dans ses
« lettres », comme « Lettre à un illettré sur le destin du
breton » (AR FALZ, 1954, n° 4).
Il y développait un argumentaire propre à contrer ce qui était, sans doute, le
sentiment dominant de l'intelligentsia française d'alors, mais aussi l'état
d'esprit de nombreux bretonnants, dont on connaît le complexe d'infériorité,
analysé plus tard en termes d'identité négative. En voici les principaux
arguments : « toute langue est un fait de civilisation, une sorte de
miroir qui réfléchit en microcosme les milieux successifs qui s'en sont servis
pour traduire ce qu'on appelle leur climat de vie » [...] « rien, ni
personne, nulle part jamais, ne saurait justifier la disparition consciemment
provoquée d'une langue, quelle qu'elle soit » [...] « je vous accuse,
en tuant le breton, de priver les savants d'un moyen d'analyse et
d'investigation qui se révèle, partout, l'un des plus précieux qui soient. Je
prétends qu'il n'est pas possible de comprendre le passé ni le présent de la
Bretagne bretonnante sans connaître son idiome » [...] « J'ai entendu
assez de vrais savants se plaindre de ne pas connaître intimement le breton,
j'en vois assez encore qui suent pour l'apprendre, pour mépriser les faux
pontifes qui portent sur la vie bretonnante des jugements définitifs, quand
notre langue n'est pour eux qu'un vain bruit ». Une des nouveautés de
l'analyse de P. Hélias consiste par ailleurs à prendre la défense de la langue
française comme du breton : « tant que le breton durera, il constitue un
poste avancé pour la défense du français, en s'opposant à une uniformisation
sur la base d'une autre langue plus puissante ». Pour conclure, le ton se
veut prophétique : « quand le breton aura disparu, non pas de sa belle
mort, mais proprement étranglé par le complexe d'infériorité, le reniement,
l'ignorance des prétendues élites et la complicité des Ponce-Pilate, il y aura
un grand tressaillement chez les pontifes... Le breton sera parti loin de nous,
avec sa noblesse de pauvre diable. Mais, à la place qu'il occupait de son
vivant, il y aura un grand vide que ressentiront même les mathématiciens »...
Depuis
les années cinquante, le bilinguisme est peu à peu entré dans les têtes, sinon
dans les moeurs. On en parle, bien sûr, au niveau européen, où il s’agit plutôt
de plurilinguisme, basé sur l’apprentissage des langues étrangères. Nous entendons
par « bilinguisme » une approche qui concerne d’abord les langues
dites « minoritaires ». Le modèle est venu, en fait,
d’outre-Atlantique avec le développement d’une réflexion, à partir d’une
pratique, au Québec où le français était et reste menacé par l’hégémonie de
l’anglais américain. C’est ensuite aux Etats-Unis qu’a été affiné le concept de
modèles d’enseignement bilingue (modèles B,C, D) par le linguiste MacKay, à
partir de l’étude de cas des Chicanos. Puis, c’est à partir de ces études que s’est
développé le bilinguisme de type immersif québécois, ensuite adopté par les Basques qui ont réussi, du
temps du franquisme, grâce à l’appui de l’Eglise catholique (qui fut un facteur
de résistance au franquisme au Pays Basque), mais surtout depuis, à créer un
réseau de plus en plus dense d’ikastola,
de type immersif (Modèle D). C’est sur ce modèle que se sont développées les
écoles associatives DIWAN à partir de 1977 et c’est d’ailleurs sur ce
point, l’immersion, que les discussions ont souvent achoppé avec les autorités
gouvernementales, jusqu’à ce qu’un accord soit en vue sur ce point (novembre
2000) à présent.
On
connaît les arguments des défenseurs du bilinguisme de ce type, dès la
maternelle, avec un suivi pédagogique tout au long des années d’enseignement
primaire, puis secondaire.
Quant
aux vertus du bilinguisme en général, un des éléments essentiels est le simple
fait suivant, repris par Claude Hagège notamment : un enfant monolingue n’a
qu’un seul terme pour désigner une chose, l’enfant bilingue en a deux et,
partant de là, possède par la même la possibilité de distinguer entre l’objet
et son appellation, ce qui est une aide décisive à sa faculté d’abstraction.
C’est ce qu’on pourrait appeler l’avantage cognitif de tout bilinguisme, plus
particulièrement du bilinguisme de proximité comme dans le cas des langues
minoritaires ou régionales. C’est là un argument solide, à la fois l’un des
« universaux » mis en avant par les défenseurs de cet enseignement et
une réalité vérifiée sur le terrain et qui semble attirer les parents d’élèves,
dans un système qui laisse bien sûr le choix aux parents. Il semble que les
langues régionales, comme le breton, offrent plus de souplesse ou ont suscité,
tout au moins, plus de motivation, y compris militante, pour développer ce
bilinguisme précoce, puisqu’il commence dès 2 ans et bénéficie (contrairement à
la Grande-Bretagne, par exemple, où la scolarisation est bien plus tardive) de
la scolarisation des plus petits.
Un
autre avantage du bilinguisme précoce c’est dans l’acquisition phonétique qui
se fait avec beaucoup plus de souplesse dans les premières années. Or le
français est une langue assez pauvre en phonèmes, à côté d’autres plus riches
(comme le russe, dit-on). Quant au breton, il est également mieux pourvu
(notamment de diphtongues), comme nous l’avons vérifié lors de l’étude
informatique de la phonétique avec ce qu’on appelle les diphones (unités qui
sont à cheval sur deux phonèmes et constituent la base de la « synthèse
vocale »). Sans entrer dans les détails, notons que le breton, à l’instar
d’autres langues bien entendu, apporte ici une richesse vocale qui permettra
une meilleure acquisition des langues étrangères.
Un
autre avantage important du « parler breton » est qu’il s’agit, d’un
point de vue cognitif et grammatical, d’une langue à la syntaxe très différente
du français qui, comme les langues romanes et beaucoup d’autres suit l’ordre
SVO, alors que le breton panache entre ces ordres de mots (OVS, VSO, mais aussi
SVO), selon le principe de la « topicalisation » (on met le mot le
plus important en tête : « du café tu auras ? », « fatigué tu es
? », « manger il ne fait pas, mais boire il fait » etc.).
Par-delà ces bretonnismes, bien connus dans les régions où le breton dominait
naguère, il y a là une source intéressante de comparaison, pour peu que tout
ceci soit bien étudié et bien enseigné par les filières bilingues, notamment
celles qui pratiquent le bilinguisme précoce. L’Américain Steve Hewitt n’a-t-il
pas remarqué que le système du verbe être breton était son plus grand apport à
l’humanité !
Bref,
ce bilinguisme breton-français s’appuie donc sur des modèles généraux (Québec,
USA etc.), plus particulièrement sur la réussite incontestable attestée dans
d’autres aires européennes voisines, où les langues étaient également menacées
à moyen terme et qui ont su, en une génération, renverser la vapeur. Cela est
le cas, notamment, au Pays de Galles et au Pays Basque, sans parler d’autres
réussites comme la Catalogne, où la problématique est assez différente pourtant
(le catalan, langue romane, qui a toujours joui d’un certain prestige, étant
parlé par une large partie de la population et plus facilement compréhensible,
dans les médias par exemple, que le breton). Dans le cas du gallois, comme du
basque, langues allogènes très différentes de la langue majoritaire ou
officielle, langues pratiquées également par une minorité de la population
(environ un demi-million de locuteurs, contre un bon million au tournant du
siècle, sur un total de quelque 3 million d’habitants), il a suffi d’une
vingtaine d’années, disons de 1975 à 1995, pour voir la tendance s’inverser,
les jeunes locuteurs bilingues prenant la place des plus âgés qui disparaissent
du fait de la démographie.
Qu’en
est-il en Bretagne, en ce qui concerne le breton ? Il y a quelques années, les
élus bretonnants estimaient que, pour assurer un renouvellement satisfaisant
des bretonnants les plus âgés, il fallait qu’environ 10 000 élèves soient
scolarisés en enseignement dit « bilingue ». Les chiffres étaient
alors très inférieurs. Aujourd’hui, nous nous en approchons, certes trop
lentement, mais sûrement, puisqu’on compte pour cette année scolaire (2000-1)
quelques 7 000 élèves dans les trois filières dites « bilingues »,
plus de 2 500 dans les classes DIWAN,
presqu’autant dans les filières bilingues « paritaires » de
l’enseignement public appuyée par Divyezh
(environ 2 300) et presqu’autant (2 000) dans l’enseignement catholique,
soutenu par l’association Dihun...
Sans compter, bien entendu, une dizaine de milliers d’élèves qui suivent un
enseignement facultatif de langue (LV 2, LV 3, initiation etc.) dans les
écoles, soit environ 20 000 au total. Et il ne faudrait pas oublier les cours
du soir et autres stages, parfois organisés de façon professionnelle (Stumdi, Roudour etc.), qui apprennent le
breton à quelques milliers de personnes (12 000). C’est dire qu’il y a déjà là
un potentiel relativement important, ce qui correspond aussi à des emplois :
plusieurs centaines dans l’enseignement, comme dans les divers métiers de la
culture et de la communication (animation, édition, médias etc.). C’est aussi
là, bien sûr, notamment pour nos étudiants, une perspective qui devrait les
motiver à « parler breton ».
Au
plan de l'apprentissage, selon le système immersif, la maîtrise du breton
apparaît assez satisfaisante, du moins dans une perspective d’apprentissage à
terme (niveau collège). Car il est certain que l'école en breton, à l'instar de
l'institution scolaire par rapport au français, représente pour ces enfants
scolarisés une vraie norme qui transcende tout autre standard ou parler, au
moins durant leur scolarité, voire même le breton familial ou extra-familial,
d'autant que cette norme en puissance est relayée par des médias s'exprimant
dans la langue, selon des codes assez proches.
Un certain consensus s'étant
dégagé dans la population (plus des trois-quarts, voire 90% des jeunes, au vu
des sondages cités), comme chez nombre d'élus et de responsables, ce
bilinguisme institutionnel n'est plus désormais qu'une affaire de mise en
oeuvre, sorte d'« intendance » destinée à suivre le mouvement. On
parle donc à juste titre de concours spécifiques, voire de plan d’ensemble. Le
problème est dans l'urgence. Les deux courbes sont les suivantes : déclin
des parlers « natifs » du simple fait de la démographie, ce million
de bretonnants hérités des siècles passés, face à un renouveau limité. La
situation du breton dans l'enseignement comme dans sa communauté linguistique
ne diffère pas toutefois de celle d'autres langues comparables: gaélique
d'Écosse, avec 5 000 scolarisés pour moins de 100 000 locuteurs ; gallois,
exemple d'un renouveau par le bilinguisme scolaire de deux générations et la
médiatisation de la langue ; basque (environ 5 000 élèves « bilingues »
en France), avec des nuances des deux côtés des Pyrénées. L'école ne peut à
elle seule suppléer la famille d'antan, voire la société traditionnelle. S’il y
a bien production de bilinguisme par l’école, elle n’assure pas de reproduction
d’un bilinguisme équilibré, et en laisse le soin à la société.
Quant
au bilan de santé du breton, selon la classification effectuée récemment par la
Commission Européenne (Euromosaic), à
partir des indices de vitalité des langues minoritaires d’Europe, le gallois en haut de tableau bénéficie
d’un statut (à l’égal du basque en Euskadi, Communauté Autonome Basque, où la
pratique regagne aussi du terrain), mais le breton reste dans une situation
très moyenne (comme le basque en Iparalde,
Pays Basque nord en France), alors qu’irlandais et gaélique sont classés
dans un groupe intermédiaire, à statut officiel mais en position moins
dynamique (comme le basque en Navarre, autre Communauté Autonome d’Espagne).
Ainsi, en compensation d'un recul géographique ou social, s'opère une reconquête
symbolique de franges de leurs populations, grâce à l'appui de systèmes
d'enseignement propre ou bilingue et à des tentatives de reconnaissance
officielle, dans divers domaines sensibles de la communication moderne, pour le
breton et pour ces langues celtiques, naguère considérées comme menacées à très
court terme.
3.
ESPACE DE LIBERTE
Nous
avons donc parlé de société, de « demande sociale », qui est celle
des familles dont le choix demeure essentiel. Mais il y a aussi l’individu,
Breton ou non-Breton, car le breton depuis longtemps - voire depuis toujours ?
- intéresse ceux qu’on appelle des amis de la Bretagne. Ainsi, la série
consacrée aux étrangers parlant breton (après l’avoir étudié bien sûr), parue
les années dernières sur FR 3, a été très remarquée. Le breton, comme d’autres
langues, comme toutes les langues qui sont égales en absolu, est aussi un
espace de liberté et de création.
Prenons
quelques exemples. Si le breton a vu ses locuteurs diminuer de façon dramatique
au cours du siècle écoulé, il a quand même produit une extraordinaire moisson
au plan de l’écriture, ce qui restera la réussite d’un « mouvement
breton » séculaire, à multiples facettes d’ailleurs, qui a pu suppléer à
l’absence du breton dans la sphère officielle, notamment l’éducation pendant au
moins un demi-siècle d’exclusion (« dure » : 1900-50). En terminant
une anthologie de la littérature du XXème siècle, nous faisons un bilan
positif, puisqu’on dénombre quelque 200 écrivains ayant publié (au moins un
livre) sur la période, soit autant qu’au siècle écoulé (mais il s’agissait,
pour une large part, alors, d’ouvrages de dévotion, le breton étant la langue
de l’Eglise qui s’adressait à ses ouailles, selon le précepte de Feiz ha Breiz). Si l’on retrouve ce
courant dans la première partie du XXème siècle, la littérature sur l’ensemble
de la période apparaît très diverse, la plupart des genres étant représentés,
alors que les choix correspondent à l’éventail entier des sensibilités, d’une
extrême à l’autre d’ailleurs, car si l’on trouve une littérature d’esprit
nationaliste, parfois même traditionaliste, d’autres sensibilités sont bien
représentées, communiste et résistante notamment dans les périodes critiques
comme celle de la dernière guerre. Et le terme qui définit le mieux les jeunes
écrivains, y compris les chanteurs, compositeurs, poètes... est celui de
« métissage » interculturel avec une ouverture constante sur les
autres cultures, parfois les plus lointaines. Voilà une autre raison de
« parler » breton, celle qui fait lire et écrire, car il n’est pas
certain que tous ces écrivains (sans parler d’autres, simples écrivants de
revues etc.), y compris quelques étrangers d’ailleurs, auraient pu ou su ainsi
témoigner ou écrire, sans passer par la langue bretonne.
Autre
exemple, la dernière décennie a été marquée par le renouveau de la musique
bretonne et celtique sous ses diverses formes, notamment de la chanson,
particulièrement de la gwerz. Nous
avons là un genre traditionnel, intimement lié à la langue bretonne, qui a
permis à des artistes, non seulement de perpétuer la tradition, mais de créer
et de renouveler le genre (pensons à Y.F. Kemener...), parfois en liaison avec
diverses musiques du monde (Marchand, Prigent). Il en est de même de la chanson
à danser, le kan ha diskan, autre
genre populaire, qui attire la jeunesse et reste lié à la langue bretonne, du
moins en Basse-Bretagne. Nous voyons là une illustration de la culture de
langue bretonne qui sait allier la fidélité à ses racines, y compris de langue
bretonne, et la plus large ouverture sur les autres cultures et la modernité en
général. Il faut d’ailleurs ajouter que le fait d’être ainsi bilingue,
situation plus fréquente qu’on ne le pense parfois par le vaste monde
(Amérique, Asie, mais aussi bien sûr Afrique...) est un élément important de
notre ouvertures aux autres cultures, notamment les moins prestigieuses ou
utilitaires. Pensons à la connivence qui existe entre Bretons et Marocains. Il
suffit de se promener au Maroc pour entendre dire qu’on est les « Berbères
de la France » comme eux se disent « Bretons du désert ».
Certes, il y a à cela d’autres raisons (économiques avec la pêche, historiques
depuis la colonisation etc.), mais c’est surtout au travers de la création
musicale contemporaine que se fonde ce rapprochement, basé sur une certaine
« identité » problématique : et c’est encore la langue, entre autres,
qui est donc perçue, y compris par l’Autre, comme un facteur de cette identité
dans un contexte désormais mondialisé.
Nous
en venons, pour terminer, à ce problème essentiel de l’identité, ou plutôt des
identités. Car la nôtre est désormais multiple et faite d’emboîtements, locaux,
régionaux, nationaux, européens... C’est, en tout cas, ce que disent les
Bretons interrogés qui, en majorité se sentent Bretons, Français et Euopéens
(cf. dernier sondage, pourtant : 42% se
sentent appartenir d’abord à la Bretagne, 26% à la France - TELEGRAMME dimanche, septembre 2000).
Chacun
sera donc appelé, désormais, à se construire, voire à se choisir une identité
plus ou moins plurielle. Dans ce contexte, le parler breton garde une
pertinence. Prenons l’exemple des nouvelles technologies, en particulier Internet : le breton est bien présent
sur le net, sous diverses formes,
comme vient de le montrer l’étude récente d’une étudiante Deux exemples.
L’immense corpus de textes traditionnels qu’a recueilli Dastum (des milliers de chansons, un millier de contes etc. - une
source importante de connaissance etc.) devrait être bientôt numérisé et
accessible sur Internet. Le
particulier rejoint là le global, par l’intérêt que les utilisateurs trouvent
dans notre langue ou notre culture. Autre petit exemple, mon dictionnaire, qui
n’avait pas du tout été fait dans cette perspective, a été mis sur le réseau,
sur un site californien, des Bretons de Californie. Le responsable nous
écrivait récemment que le site du dictionnaire, relié à d’autres d’ailleurs,
reçoit plus de 10 000 visites par mois, venant du monde entier. C’est aussi un
plaisir de constater que nos études et travaux aident ou poussent d’autres, ici
mais aussi de par le monde, à « parler breton » !
C’est
donc davantage en termes de réseaux que de territoires qu’il faudra penser
« parler breton » désormais. Il y a un siècle et même moins, ne
parlait-on pas de la limite linguistique comme d’une véritable « muraille
de Chine » et encore en 1910 de « combat terrible » entre le
breton et le français à cette frontière indécise entre Basse-Bretagne et
Haute-Bretagne autour de Mur etc. L’identité bretonnante était souvent liée à
cette opposition territoriale pour le meilleur et pour le pire. Si la notion de
territoire bretonnant, la Basse-Bretagne, reste valide en tant que patrimoine -
c’est le territoire historique de la langue bretonne - force est de constater
que c’est en réseaux que se constituent les nouvelles bases d’un parler breton
axé sur l’avenir : réseaux scolaires avec des filières et des pôles bilingues,
qui seraient sans doute à densifier, réseaux de centres culturels et de divers
centres bretonnants (d’apprentissage, de loisirs etc.), réseaux que sont aussi
les maisons d’édition, les musées (c’est ainsi qu’ils fonctionnement - cf.
exposition), de même que les radios bilingues ou, d’une autre façon, la
télévision. Et l’on pourrait, bien sûr, multiplier les exemples. Ce qui fait
que, comme pour d’autres langues comparables (basque, gallois, irlandais etc.),
la vitalité sociolinguistique du breton se mesurera moins désormais dans
l’utilisation qu’on peut en faire dans son voisinage que dans sa présence
effective sur ces différents réseaux (sur les ondes, dans l’enseignement, la
culture etc.). C’est ce que prévoient les sociologues (F. Elegoët, Anne Guillou
etc.). Autre monde et autre façon de « parler breton ».
Voilà
donc les multiples raisons qui ont fait, qui font et qui feront pendant
longtemps encore, espérons-le, que l’on peut ainsi continuer à « parler
breton », le plus difficile étant cependant de le faire pour ceux qui ne
l’ont pas encore appris !
*
LE
DEFI POUR LA LANGUE BRETONNE
Ces
deux modestes documents nous suggèrent aisément le défi posé à la langue
bretonne en termes de renouvellement des générations ; autrement dit, au-delà
de savoir qui parle breton actuellement, la question est bien qui le parlera
demain et pourquoi, à l’horizon 2100 ?
On
a longtemps prédit, de tous côtés, chez les plus sceptiques comme chez ses
défendeurs les plus ardents, que le breton passerait difficilement le cap
fatidique de l’an 2000, tout comme d’autres prévisions pessimistes avaient pu
être faites dès le XIXème siècle, au moins, qui connut déjà ce syndrome des
« derniers Bretons ». Qu’en est-il, alors que nous venons de passer
ce seuil du nouveau millénaire ?
MEILLEURS
VOEUX !
Comme
le laisse à penser la carte de voeux de notre ami, le dessinateur Nono, qui fut
Carhaisien d’adoption, le breton est une langue sympathique et chaleureuse,
mais aussi un parler de vieux, depuis pas mal de temps d’ailleurs, puisque ce
dessin date des années soixante-dix. Ceci n’empêche pas de nourrir un certain
optimisme, au demeurant : « Bonne année », dit la femme ; « et
joyeuse », lui répond le vieil homme, tout guilleret - keit ‘vimp beo (tant que nous serons
vivants), serait-on tenté de dire, pour reprendre le titre d’une collection de
livres et de produits pour la jeunesse.
Ces
civilités, au travers de termes dont certains (comme Bloavezh mad - Bonne année -, seraient compris d’une assez large
frange de la population, expriment donc une réelle convivialité, faite de
familiarité et de proximité, mais le port du costume féminin, qui s’est fait
plus rare depuis lors (tant en Poher, illustré ici, qu’en pays bigouden, par
exemple, et ailleurs en Basse-Bretagne), associe le breton à une génération
finissante, sans doute même disparue depuis lors, objectivement, même si c’est
toujours la même tendance au vieillissement de la population bretonnante
qu’indique la courbe démographique...
Le
XXème siècle, c’est une évidence, a été celui d’un renversement complet de la
situation linguistique de la Basse-Bretagne. Il a été marqué, en revanche, par
un changement total dans l’approche qu’ont les Bretons, mais aussi les autres,
de la langue bretonne, comme c’est sans doute aussi le cas de la plupart des
langues minoritaires, au moins en Europe. Le breton, écrivait récemment un
journaliste du quotidien OUEST-FRANCE,
est une langue que l’on parle de moins en moins, mais dont on parle de plus en
plus. On le dit de même, en anglais, du gaélique d’Ecosse, comme je viens de
l’entendre répéter (à Paris, en décembre) : we
used to speak Gaelic, now we speak about Gaelic. Le discours sur la langue
tendrait donc à remplacer la parole dans la langue elle-même. C’est vrai que la
langue bretonne aura de plus en plus une fonction symbolique, voire
emblématique et que, outre son usage avéré au quotidien, on doive parler aussi
de sa représentation (c’est-à-dire de ce qu’elle représente pour les uns et les
autres, bretonnants ou pas).
En
effet, tout a basculé en cent ans, le grand changement étant survenu vers le
milieu du siècle (1950), lorsque les familles ont cessé de transmettre
directement la langue à leurs enfants, comme l’a montré F. Broudic dans sa
thèse et diverses études, pour des raisons complexes et même diverses qui
renvoient à ce qu’on a parfois appelé l’« identité négative » des
Bretons (Elegoët, Simon, Le Coadic etc.), thème évoqué par Michel Denis dans
son cours.
Les
habitants de la Basse-Bretagne, dans leur grande majorité (plus des trois
quarts), pratiquaient surtout le breton il y a moins d’un siècle encore,
puisqu’on estime que c’est à la veille de la guerre 14 que l’on a atteint le
maximum de locuteurs, ne serait-ce que du fait de la démographie rurale :
quelque 1,2 million, dit-on (sur 1,5 m de Bas-Bretons environ). Vers le milieu
du siècle encore, selon les estimations de Gourvil (1952), on comptait près
d’un million de bretonnants plus ou moins actifs. Mais il n’y aurait plus en
cette fin de siècle qu’un petit quart de million, quelque 240 000 locuteurs et
encore, tous ne la pratiquent pas, ni ne le parlent pas toujours avec la même
aisance, même si l’on sait que le nombre de bretonnants passifs serait toujours
supérieur (360 000, selon Anna Quéré, 2000). Peut-être n’est-ce pas si mal,
finalement, après un siècle où la langue bretonne a beaucoup souffert dans
l’ensemble. Mais nous sommes aujourd’hui au stade d’une identité plus positive
et même davantage créatrice, estime-t-on.
Voilà
donc les impressions mélangées, à la fois sympathiques et négatives, sinon
alarmantes pour d’aucuns, que nous suggère ce gentil dessin humoristique,
lequel est à l’image même d’une attitude qui semble souvent prévaloir autour du
sort de la langue bretonne : un certain pessimisme actif.
BONNES
VACANCES BRETONNANTES !
Le
second document est la page de couverture d’un cahier de vacances pour les très
jeunes apprenants, les bretonnants de l’avenir (du CP au CE 1), travail de
longue haleine dû à notre collègue Y.B. Kemener, enseignant public (à
Châteaulin), dans une série éditée par l’association AR FALZ au cours des années quatre-vingt-dix.
L’enseignement
du breton est, en effet, au centre des préoccupations de nombreux mouvements et
de diverses associations, de tendances fort diverses d’ailleurs (jadis
catholiques, surtout dans la première partie du siècle, puis aussi largement
laïques à partir des années trente, plus souvent encore associatives ou
militantes désormais, mais aussi nouvellement institutionnalisées), et ceci
depuis un siècle au moins, car la transmission de la langue est bien au centre
de la problématique de ce qu’on appelle le « mouvement breton ».
On
peut d’ailleurs distinguer deux périodes successives dans cette histoire de la
revendication bretonnante, comme en ce qui concerne la place du breton dans
l’enseignement.
Une
première période peut être qualifiée d’exclusion complète de la langue bretonne
du nouveau système d’enseignement mis en place à partir de la fin du XIXème
siècle, notamment pour l’application des lois Ferry, du fait d’un choix
délibéré des autorités ministérielles et académiques de n’utiliser que le
français pour scolariser les jeunes bretonnants dans les nouvelles écoles
primaires. Ces choix ont été exprimés dans maintes déclarations officielles qui
tentaient toutes de justifier cette politique linguistique radicale. Certes, il
y eut pendant un certain temps une utilisation empirique ou pragmatique du
breton à la base, comme c’était le cas au XIXème siècle dans les « petites
écoles », notamment dans l’enseignement confessionnel, très répandu ; mais
la tendance, là aussi, est bien à un alignement de l’enseignement privé sur l’école
publique toute en français, particulièrement après la création du certificat
d’études. Notons, toutefois, que cette même période (fin XIXème et début du
XXème) voit un certain développement des « études celtiques » au
niveau universitaire. Des diplômes (comme le D.E.C.) furent d’ailleurs créés au
début du siècle. Ils existent encore, notez-le, à côté des nouveaux diplômes
obtenus ensuite dans les années quatre-vingt...
Cette
même période voit, très logiquement, se développer une revendication linguistique
en réaction à cet état de fait, portée qu’elle est par ce qu’on appellera
désormais le « mouvement breton », aujourd’hui centenaire (baptisé en
breton « emsav »), dont on
situe généralement la genèse peu avant 1900. Notons que, loin d’être un parti ou
un groupe monolithique, ce mouvement d’idées a toujours été fort divers dans
son expression, tout un chacun « tirant à hue et à dia » (expression
utilisée par R. Hemon, en 1947), car il a recouvert différentes idéologies.
Ainsi,
avant la première guerre mondiale remarque-t-on le positionnement républicain
d’Anatole Le Braz, dont le parcours original vient d’être mis en lumière par
Y.B. Piriou dans deux ouvrages qu’il a consacré à l’auteur (1995, & 1999),
intellectuel et universitaire, fils d’instituteur, qui défendait avec constance
la cause de sa langue maternelle ; mais, pas plus que ses pairs (pensons au
doyen Dottin, par exemple, à l’Université de Rennes, après d’autres
Républicains affirmés comme Joseph Loth, dont le fils sera pourtant plus tard candidat
radical-socialiste à la députation), il ne réussira nullement à infléchir les
positions gouvernementales à ce sujet, comme le prouvent les déclarations
postérieures (en 1925 encore) du ministre De Monzie, dont Le Braz fut pourtant
assez proche.
On
relève, de même, dans l’éphémère revue BRUG / BRUYERES d’Emile Masson
(parue en 1913), autre figure du progressisme breton, notamment en Morbihan,
« saint anarchiste » selon ses biographes, un discours libertaire
qui, s’adressant au peuple paysan, visait à « arracher » la cause de
la langue bretonne à la réaction cléricale, sans faire chorus avec les
« bleus » qui, comme le radical Yves Lefebvre, dont la revue (LA PENSEE BRETONNE) était très lue des
instituteurs (« la meilleure partie des abonnés »), voulaient jeter
le breton avec l’eau du bain, n’hésitant pas à traiter la langue bretonne de
« vaincue, qui n’a pas produit un seul chef d’oeuvre »...
Car,
de fait, c’est surtout dans les milieux cléricaux et conservateurs, alors
restés très influents, que se développait un mouvement bretonnant, lié
notamment à l’action catholique (avec le mouvement culturel de langue bretonne Bleun-Brug), autour d’un slogan déjà
ancien, feiz ha Breiz (foi et
Bretagne), qui visait à perpétuer cette alliance séculaire de la langue
bretonne et de la foi catholique, déjà bien amorcée depuis la Contre-Réforme du
XVIIème siècle. La presse de ces mouvements, abondante à partir des années
1900, sous forme de revues diocésaines, fort lues, comme les diverses pétitions
ou prises de position sur le sujet, visaient à conserver en l’état les
coutumes, comme les costumes, la langue n’étant qu’un des éléments de cette
« tradition » réputée immuable, à laquelle on opposait alors les
dangers du « progrès », comme bien souvent de la ville... C’est
pourquoi ce discours d’opposition, voire le plus souvent de réaction, ne
rencontra qu’un écho limité parmi les populations qui aspiraient au mieux-être,
mais qui continuaient cependant à pratiquer massivement la langue bretonne, qui
n’était d’ailleurs pas associée nécessairement dans leur esprit à ces
mouvements, alors que la frange jeune était désormais largement bilingue,
puisqu’elle était depuis un certain temps déjà alphabétisée essentiellement en
français.
L’entre-deux-guerres
voit la poursuite de ce même schéma (appelé depuis « diglossique »
par les linguistes), comme de ces revendications, notamment dans les milieux
catholiques, avec l’introduction d’un certain enseignement du breton, comme de
l’histoire-géographie à partir des années 1934-1935, dans le diocèse de Quimper
et Léon, par exemple, sans oublier les prises de position de l’évêque
bretonnant de Vannes (originaire du Goélo), Mgr Tréhiou, alors que le
« mouvement breton » connaît une nette radicalisation au niveau
politique, avant diverses « dérives » bien connues durant les années
de guerre.
NOUVEAU
DISCOURS BRETONNANT
La
nouveauté vient alors d’un nouveau discours, celui du mouvement Ar Falz (La Faucille), créé en 1933, qui
milite pour l’introduction d’un enseignement de breton, et par le breton, à
l’école primaire de la République, comme dans les Ecoles Normales etc.
L’exemple mis en avant dans les articles et les pétitions (comme celle de 1934,
n° 20 de la revue) est celui de l’URSS qui, estiment-ils alors (c’est la
position de Sohier, proche du dirigeant communiste Cachin), a su répondre aux
aspirations de ses minorités linguistiques. Ce discours, qui lie l’autonomisme
et le progressisme communisant, est une réelle nouveauté, dans la mesure où il
fait du breton la langue du « peuple » (au sens de prolétariat),
thème qui reprend les positions « prolétariennes » de Masson, voire
d’un « peuple breton », mais il ne convainc qu’une fraction assez
limitée des enseignants laïcs auxquels il s’adresse pourtant en priorité
(quelque centaines de sympathisants tout au plus, estime-t-on).
Dans
le même temps s’est créé un mouvement pour « le breton à l’école » (A.B.E.S. : Ar Brezoneg Er Skol) qui fait
voter un voeu plus neutre par une majorité de communes de Bretagne (y compris
de Haute-Bretagne), partant de la commune de Guerlesquin dans les monts
d’Arrée, à l’appel de l’élu républicain et bretonnant Charles Rolland, lui-même
« barde » et écrivain (auteur de pièces de théâtre et de poèmes au
début du siècle), mais aussi homme de gauche, voire d’extrême-gauche, proche
des protestants trégorrois progressistes, au caractère très affirmé depuis des
décennies, puisqu’il avait même peint sa maison en rouge pour défier en plein
bourg la réaction cléricale, disait-on (Giraudon, 1985).
On
peut penser que c’est sous cette influence républicaine et même vaguement
progressiste (bien illustrée également par d’autres élus trégorrois de cette
même époque) qu’une certaine reconnaissance de la langue bretonne apparaîtra
dans la seconde moitié du siècle, par delà les aléas de l’Occupation et même de
la collaboration, qui sera le fait d’une fraction du « mouvement
breton » (essentiellement la mouvance nationaliste, mais aussi divers
régionalistes) avec, toutefois, de notables exceptions (Charles Rolland, quant
à lui, était ami de Marcel Hamon, futur député communiste des Côtes-du-Nord à
la Libération, de même que Armand Keravel était un proche de Tanguy Prigent,
figure de la S.F.I.O et de la Résistance, ministre socialiste dans le premier
gouvernement de la IVème République...).
Un
certain mouvement d’opinion s’était d’ailleurs affirmé dès la fin des années
trente, bien avant la guerre. Pour l’anecdote, au Gorsedd des
« bardes » de 1937 (manifestation culturelle annuelle de type
régionaliste), après une réception au château de Coat an Noz, chez Sir Robert
& Lady Mond (Maï Manac’h), figures de l’époque en Trégor, on annonçait
ainsi que, suite à cette campagne d’Ar
Brezoneg er Skol, 286 conseils municipaux de Bretagne avaient voté un voeu
pour l’enseignement du breton à l’école, appuyé également par la commission de
l’enseignement de la Chambre des Députés (élus du Front Populaire donc), à
l’unanimité de ses 44 membres (dont trois Bretons).
Ainsi, l’introduction du breton
dans l’enseignement primaire durant la guerre (arrêté Carcopino de 1943)
apparaît plutôt comme une parenthèse dans une histoire complexe (avec la proposition de loi Trémintin en 1936, puis
un rapport favorable en 1937 etc.), mais qui de fait excluait toujours le
breton de l’école de la République.
Après
une première proposition formulée par les députés communistes à la Libération
(proposition de 1947 qui ne fut pas examinée), une loi est votée à l’unanimité
fin 1950, puis promulguée en 1951 (le 11 janvier), à l’initiative du député
S.F.I.O. de Toulouse, Maurice Deixonne, spécialiste de l’école, non sans vives
polémiques d’ailleurs, mais avec l’appui de députés de divers horizons
politiques (P.C.F., M.R.P. etc.). Cette loi, dont René Pléven signera les
décrets d’application en tant que Président du Conseil (en 1952), est fort
modeste, puisqu’elle permettait seulement l’introduction d’un enseignement
facultatif du breton, comme d’autres langues de France, mais au niveau du
secondaire uniquement (les points obtenus ne comptant d’ailleurs que pour la
mention au baccalauréat, dans un premier temps), à une époque où seule une
minorité d’élèves suivait un tel enseignement long. Mais on note parallèlement
divers efforts pour utiliser le breton dans l’enseignement primaire, à titre
individuel ou associatif, notamment autour des groupes d’enseignants comme Ar Falz pour le public et Bleun-Brug pour le privé...
L’APRES
1968
Un
second pallier dans le développement du breton à l’école apparaît peu après
1968, qui marque une nette rupture dans les esprits, le breton devenant en
quelque sorte une des multiples « causes du peuple » qu’embrassent,
avec plus ou moins de bonheur, divers mouvements marqués par l’idéologie
gauchisante ou même « révolutionnaire » (disaient-ils) de cette période,
avec l’irruption de la jeunesse, voire de la « rue » dans le débat.
C’est
alors que la mouvance bretonne, marquée par les séquelles de la dernière
guerre, s’affirme résolument progressiste... Sous la pression de mouvements
revendicatifs nouveaux, très actifs alors, qui la poussent à gauche (comme Galv [Appel], qui regroupe Ar Falz, la Jeunesse Etudiante Bretonne
et l’UDB), appuyés par les syndicats d’enseignants et d’étudiants, les décrets
Guichard de 1971 élargissent la place du breton dans le secondaire et les cours
se multiplient désormais dans les lycées, souvent en fonction de la présence
militante de jeunes enseignants, fraîchement sortis de l’université (surtout de
Rennes à l’époque, où le breton s’étudie, mais seulement comme option), alors
que la langue bretonne reste connue d’une frange importante de jeunes et que
beaucoup d’autres souhaitent déjà l’apprendre, comme nous l’avons constaté et
pu parfois même le mesurer en chiffres lors de nos années carhaisiennes (années
soixante-dix).
Puis
c’est la Charte Culturelle de Bretagne (signée officiellement en 1977 par le
Président de la République, Giscard d’Estaing, et les collectivités
territoriales, y compris le Conseil Régional de l’époque, mais également le
département de Loire-Atlantique, placé depuis 1942, comme l’on sait, en dehors
de la Bretagne administrative), ce qui donne un certain élan à l’enseignement
du breton dans le secondaire, en étendant les dispositions en vigueur au
premier cycle (c’est-à-dire au nouveau collège, lieu de passage obligé de tous les
élèves ou presque désormais), mais aussi en créant une « option »
breton (à partir de la quatrième, relayée ensuite en seconde etc.), ce qui
assurera à la langue bretonne, ainsi nouvellement reconnue par l’Etat dans son
« égale dignité », un statut officiel alors enviable de « langue
vivante » (LV II ou LV III), statut qui sera confirmé plus largement et
conforté durant les années Mitterrand (avec l’octroi d’un certain nombre de
postes d’enseignements, de nouveaux diplômes universitaires, ainsi que des concours
de recrutement etc.).
Mais
la question du breton à l’école élémentaire, maternelle et primaire, restait
alors entière. Or c’est à cet âge que l’on situe généralement la meilleure
période pour l’apprentissage précoce des langues, comme le montrait déjà la
recherche sur le bilinguisme (au Québec, par exemple). C’est alors, en 1977,
que ce se sont créées les premières écoles « bilingues » : les écoles
Diwan (Germe), créées par des parents
(militants culturels...) sur le modèle associatif de l’ikastola basque, elle-même inspirée des modèles américains (modèles
définis par Mac Key) et contre-culturelle ; la scolarisation était basée sur
l’immersion ou bilinguisme immersif précoce (apprentissage par la langue dès la
maternelle, soit le modèle D de Mac Key).
Parallèlement
s’ouvraient aussi des classes bilingues dans l’enseignement public, à
l’initiative d’autres parents d’élèves (avec une première ouverture à l’école
rurale de Saint-Rivoal dans les Monts d’Arrée), selon le principe du
bilinguisme paritaire, autre modèle (appelé modèle C de Mac Key) également
appliqué dans d’autres aires minoritaires (gaélique, gallois etc.).
C’est
ce modèle qui sera adopté de même par l’enseignement catholique de Bretagne
lorsque les classes bilingues se développeront dans les années quatre-vingt.
Aujourd’hui, trois modèles coexistent donc en matière d’enseignement du breton
: le modèle classique d’apprentissage d’une autre langue à raison de quelques
heures par semaine (dit modèle B), le bilinguisme dit paritaire (enseignant à
égalité les deux langues) et le bilinguisme immersif.
Si
des oppositions sont apparues, elles concernent surtout le statut de telles
classes ou écoles au sein de « l’école de la République », davantage
que le bilinguisme en tant que tel ou la sauvegarde de la langue bretonne, qui
semble faire l’unanimité. De fait, depuis le dernier quart du siècle, la
disparition des derniers bretonnants monolingues semble avoir changé la nature
du débat, vu au plan strictement national : tout le monde parlant couramment
français (« langue de la République » désormais), le problème de
savoir qui parle ou parlera breton peut sembler marginal aux plus sourcilleux
des défenseurs d’une identité nationale fût-elle exclusive.
QUI
APPREND LE BRETON EN 2000 ?
Qu’en
est-il quantitativement de cet enseignement du breton à présent ? Il y a
quelques années, l’association des élus bretonnants (qui regroupe des
personnalités, maires ou députés et conseillers de diverses tendances) estimait
que, pour assurer un renouvellement satisfaisant des bretonnants les plus âgés,
qui allaient disparaître inéluctablement, il fallait qu’environ 10 000 élèves
soient scolarisés en enseignement dit « bilingue ».
Les
chiffres étaient alors très inférieurs. Aujourd’hui, nous nous en approchons,
certes trop lentement, mais assez sûrement, puisqu’on compte pour cette année
scolaire (2000-2001) quelques 7 000 élèves dans les trois filières dites
« bilingues », plus de 2 500 dans les classes Diwan, presqu’autant dans les filières bilingues « paritaires »
de l’enseignement public promues par les parents de Divyezh (environ 2 300) et un peu moins (2 000) dans l’enseignement
catholique, soutenu par l’association Dihun...
C’est
sans compter, bien entendu, une dizaine de milliers d’élèves qui suivent un
enseignement facultatif de langue (LV II, LV III, cours facultatifs, initiation
etc.) dans les divers établissements, soit au total environ 20 000 élèves de
l’Académie (ce qui ne fait tout de même que moins de 5% du total).
Mais
il ne faudrait pas oublier les cours du soir et autres stages, parfois
organisés de façon professionnelle (Stumdi,
Roudour etc.), qui apprennent le breton à quelques milliers de personnes
(12 000, estime-t-on). C’est dire qu’il y a là, d’ores et déjà, un potentiel
relativement important de nouveaux bretonnants, ce qui correspond aussi à des
emplois : plusieurs centaines dans l’enseignement, comme dans les divers
métiers de la culture et de la communication (animation, édition, médias etc.).
C’est aussi là, bien sûr, notamment pour nos étudiants (quelques centaines),
une perspective qui devrait les motiver à « parler breton » avec
confiance pour l’avenir.
On
entend également dire qu’il serait bon qu’un plus grand nombre d’élèves, voire
pour certains l’ensemble de ceux qui sont scolarisés en Bretagne, apprennent
des rudiments de langue bretonne (quelques centaines de termes). Cette idée
avait déjà été émise par le Recteur Lhostis dans les années quatre-vingt-dix,
en termes de patrimoine, mais elle n’a pas abouti alors. L’enseignement
obligatoire (au moins en termes d’offre scolaire) de la langue corse (2000)
peut-elle être un modèle pour le breton ? Si oui, à quel niveau ? Il ne serait
peut-être pas superflu d’engager le débat.
CONSENSUS
?
Un certain consensus semble
s’être dégagé dans la population, notamment en Basse-Bretagne, à savoir plus
des trois-quarts des personnes interrogées, voire 90% des plus jeunes (au vu de
sondages récents - 1997). Le même sentiment se retrouve chez nombre d'élus et
de responsables à différents niveaux (y compris ministériel en 2000...). Ce
bilinguisme institutionnalisé ne serait donc plus désormais qu'une affaire de
mise en oeuvre, sorte d'« intendance » destinée à suivre un mouvement
(bien ?) engagé. On parle dès lors, à juste titre, de concours spécifiques,
voire de plan d’ensemble pour la formation des maîtres et futurs professeurs
bilingues. Des besoins et des insuffisances apparaissent, en effet, à chaque
rentrée scolaire. C’est le lot de beaucoup d’écoles, me direz-vous. Mais le
problème est ici dans l'urgence et même dans une urgence absolue.
Les deux courbes sont, en
effet, les suivantes : déclin des parlers « natifs » du simple
fait de la démographie, ce qu’il reste au début du XXIème siècle de ce quart de
million de bretonnants hérités, à la façon des siècles passés, ceux qui ont
appris le breton de façon spontanée ou par imprégnation, parmi leur entourage
familial ou autre, cela face à un renouveau individuel limité, nécessairement
volontariste.
La situation du breton dans
l'enseignement comme dans son environnement ne diffère pas fondamentalement
toutefois de celle d'autres langues comparables : gaélique d'Écosse, avec
quelque 5 000 enfants scolarisés pour moins de 100 000 locuteurs (preuve
qu’il n’existe pas de seuil pour maintenir une telle pratique bilingue) ;
gallois, exemple d'un renouveau par le bilinguisme scolaire en deux générations
et la médiatisation de la langue ; modèle basque (environ 5 000 élèves
« bilingues » scolarisés en France), avec un contraste frappant entre
les deux côtés des Pyrénées. Au-delà des Pyrénées basques, en effet, comme au
Pays de Galles, la tendance est à l’inversion de ces deux courbes (environ un
demi-million de locuteurs), grâce à une pratique renouvelée chez les plus
jeunes, du moins en principe, ce qui assure de meilleurs indices de
« vitalité linguistique ».
Ceci étant, l'école ne peut
à elle seule suppléer la famille d'antan, voire la société actuelle dans son
ensemble, celle qui a remplacé un peu partout ce qu’on nomme commodément la
société « traditionnelle », c’est-à-dire en ce qui nous concerne
traditionnellement bretonnante. S’il y a bien production de bilinguisme par
l’école, celle-ci n’assure pas de véritable reproduction linguistique (selon
l’expression du linguiste Fishman), qui assurerait un bilinguisme équilibré,
car en laisse le soin à la société, donc à tout un chacun.
RESEAUX
ET TERRITOIRE BRETONNANTS
C’est
donc davantage en termes de réseaux que de territoires qu’il faudra penser
« parler breton » désormais, selon la nouvelle demande sociale, sinon
encore la pratique majoritaire. Il y a un siècle et même moins, ne parlait-on
pas de la limite linguistique comme d’une véritable « muraille de
Chine » et encore en 1910 de « combat terrible » entre le breton
et le français à cette frontière indécise entre Basse-Bretagne et
Haute-Bretagne (autour de Mur etc.) ?
L’identité
bretonnante était souvent liée à cette opposition territoriale, pour le
meilleur et pour le pire, car dans le contexte d’un siècle des
« extrêmes » (dixit
Hobsbawn), cela a pu être un facteur de nationalisme, y compris breton, par
mimétisme bien souvent. C’est ce qu’estimait F. Falc’hun dans la revue BRUD
(n° 5, p. 5-8, 1957), en le déplorant : « Ce ‘nouvel Evangile des temps
modernes’, soit ‘un pays, une langue’, aussi bien que ‘une langue, un pays’,
est devenu quelque peu archaïque pour la période contemporaine dans un monde
solidaire, malgré lui... ». Et l’on pourrait multiplier les exemples de
telles déclarations, de Tanguy Prigent (en 1956, par exemple) à P.J. Hélias...
Si
la notion de territoire bretonnant, la Basse-Bretagne, reste valide en tant
qu’élément de patrimoine - c’est le territoire historique de la langue bretonne
- force est de constater que c’est davantage en réseaux que se constituent les
nouvelles bases plus ou moins avancées d’un parler breton axé sur l’avenir,
disons à l’horizon « Bretagne 2100 ». Les exemples sont nombreux et
déjà en place sous nos yeux : réseaux scolaires avec des filières et des pôles
bilingues, qui seraient sans doute à densifier et à renforcer, pour répondre à
ce qui devient davantage une « demande sociale » ; réseaux de centres
culturels et de divers centres bretonnants (d’apprentissage, de loisirs etc.) ;
réseaux que sont aussi les maisons d’édition, les musées (c’est ainsi qu’ils
fonctionnement), de même que les radios bilingues ou, d’une autre façon, la
télévision (FR 3 étant le type même d’un tel network et TV Breizh un
nouveau modèle de télévision bilingue). La présence du breton sur Internet est
là aussi tout à fait significative ; elle n’est pas négligeable au demeurant,
ainsi que vient de le montrer l’une de nos étudiantes dans un récent mémoire,
alors que l’on vient depuis d’ouvrir une « boutique virtuelle »
bretonnante et de présenter un projet de « net portail », à partir du
pôle trégorrois de Lannion, justement, fin 2000. Il existe également depuis peu
quelques sites littéraires consacrés à des oeuvres en langue bretonne, y
compris de ce nouveau genre qu’on appellera peut-être cyber-lennegezh (« cyber-littérature » en français). Et
l’on pourrait, bien sûr, multiplier les exemples de tels usages en réseaux,
Internet et autres.
La
langue bretonne, reconnue « langue de France » depuis bientôt un
demi-siècle (timidement d’abord, certes, plus franchement ensuite, surtout
depuis les années quatre-vingt), devenue désormais une « langue
d’Europe » (la Charte européenne des langues régionales et minoritaires
ayant tout de même été signée par le gouvernement en 1999, même si elle n’a pas
été ratifiée), est aussi en passe d’apparaître comme une « langue du
monde » (de type UNESCO), soit un bien collectif à cultiver, parmi des
milliers d’autres, d’autant que si l’on naît toujours bretonnant dans telle ou
telle famille, plus que dans un terroir ou territoire donné, on le devient
aussi de plus en plus, par choix désormais. Ce nouveau paramètre permet dès
lors au breton de dépasser l’équation faite entre langue et identité, du moins
celle d’origine.
Une
récente série de brefs portraits télévisés de nouveaux bretonnants, conçue par
Anna Quéré en 1999-2000, a beaucoup impressionné les téléspectateurs par
l’internationalisation de la langue bretonne qu’elle suggérait : on y voit et
on y entend surtout de nombreux étrangers parlant breton, souvent fort bien,
venant de tous pays ou presque, non seulement d’Europe (Allemande, Anglais,
Gallois et Irlandais, Hollandais, mais aussi une Russe, une Roumaine, une
Hongroise...), comme d’Amérique (Américain, Canadien), d’Afrique du Nord
(Kabyle) et, bien sûr, d’Asie (Japon...). Ajoutons-y le fait que plusieurs
nouveaux et jeunes écrivains bretonnants sont, de même, originaires d’autres
pays et de lointains horizons (y compris d’Australie), les cinq continents se
trouvant donc ici représentés. C’est ce que confirme notre population étudiante
au demeurant. Représentation et symbole, plus que réalité tangible, me
direz-vous ; certes, mais preuve que le breton s’est récemment ouvert d’autres
champs, y compris informatisés, loin de ceux - déjà largement remembrés - du
bocage ou Argoat d’antan. Il n’est jusqu’à l’Armor et ses « grèves »
(pour reprendre la belle expression « par les champs et par les
grèves », imaginée par Flaubert au XIXème siècle) ou, plus prosaïquement,
ses côtes elles-mêmes qui ne soient à présent mondialisées, bien et mal,
assurément, ne serait-ce que d’un point de vue écologique...
Ce
qui fait que, comme pour d’autres langues minoritaires comparables (le basque,
le gallois, l’irlandais ou le gaélique notamment), la vitalité
sociolinguistique du breton se mesurera moins désormais, à l’horizon de la fin
du nouveau siècle donc, à l’aune de l’utilisation qu’on peut en faire dans son
voisinage immédiat, attaché à un territoire, jadis d’ailleurs appelé terroir, à
chacun son parler (« badume »), que dans sa présence effective sur
différents réseaux à géométrie variable (sur les ondes, dans l’enseignement, la
production culturelle etc.), certains sans doute encore à venir. Autre monde et
autre façon de « parler breton », pourvu que cela le reste, du
breton, espérons-nous quand même, ce qui ne devra pas empêcher les futurs
bretonnants de se présenter leurs voeux à la manière de l’ami Nono, mais
peut-être dorénavant en « fichier attaché »... F.
Favereau
*
L’EVOLUTION
DU DISCOURS SUR LA LANGUE BRETONNE AU 20ème SIÈCLE
Partons
de la conclusion de l’anthologie de la littérature bretonnante au 20° siècle, «
entre rêves et réalités » : la diversité prévaut ici au plan idéologique,
la pluralité des approches étant finalement la règle tout au long du siècle.
L’analyse
du « mouvement breton » relève d’un autre débat et de travaux que
nous évoquerons en filigrane. Quant aux « discours » sur la langue,
ils sont si divers qu’on devra se borner à en repérer les plus représentatifs.
UNION SACREE AVANT 1914 ?
C’est avant la première guerre mondiale que
la pratique du breton atteint son maximum, du fait même de la démographie
rurale (environ 1,2 million de locuteurs sur un million et demi d’habitants en
Basse-Bretagne). Or la question de la langue bretonne se retrouve alors au
centre du débat politique qui agite la société dans le cadre des lois sur la
séparation de l’Eglise et de l’Etat, notamment lorsque le radical Emile Combes
(devenu Président du Conseil) veut, en 1902, interdire ce qu’il appelle
l’« usage abusif du breton » pour le catéchisme et la prédication.
La
défense de la langue bretonne ne date pas, cependant, de ces années 1900,
puisque les premières pétitions pour réclamer son enseignement remontent aux
années 1870, tandis que les « études celtiques » démarraient à cette
même époque, avant de se développer ici (cours de « celtique »), sous
l’impulsion de Joseph Loth, à partir de 1884. Quant au « mouvement
breton » ou emsav, on considère
que sa genèse date de 1898, année de la création de l’URB (Union Régionaliste
Bretonne), entre autres associations de défense de la langue et de la culture
bretonnes.
Les
revues bretonnantes d’alors ont été décrites comme relevant d’une même
idéologie cléricale, souvent conservatrice et régionaliste, voire vaguement
nationaliste (quoique refusant le « séparatisme », lorsque le sujet
sera évoqué après 1910). C’est d’ailleurs ce que souligne un pouvoir central
hostile, relayé en Bretagne par les « Bleus » (notamment Y. Lefebvre
et sa revue La pensée bretonne),
contre le montre la déclaration de Combes sur l’usage du breton par le clergé
(Journal Officiel du 17 janvier 1903) :
« La langue française... Ne pouvant la chasser
de l’école, certains prêtres la consignent à la porte de l’église. Sermons et
catéchismes se font uniformément en breton, parce que le breton se prête moins
que le français à exprimer les idées nouvelles, ces vilaines et détestables
idées républicaines dont la langue française est l’admirable messagère »
(Très Bien ! très bien à gauche...).
Certes, il existe d’autres discours. On
connaît la position républicaine d’Anatole Le Braz, qui présida le premier
mouvement régionaliste (URB, en 1898), avant de s’en éloigner à cause du
conservatisme de ses membres. Fils d’instituteur, très attaché à la tradition
populaire, tant chantée que contée sous forme de légendaire, Le Braz a été un
conférencier hors pair et laisse de multiples discours. Rappelons ce qu’il
écrivait dans une lettre à J.-M. de Heredia (le 14 mars 1900), évoquant son
retour en Bretagne :
« La première langue que
j'avais parlée était le breton. Et la langue [...] est ici plus que partout
ailleurs le sésame qui ouvre les âmes. Je reviens donc vers la Viviane toujours
vivante. Et depuis lors je ne rêve plus que de vivre dans le cercle
enchanté ».
On
trouve, de même, un discours plus libertaire, celui de l’éphémère revue Brug
/ Bruyère (parue en 1913), et surtout de son rédacteur Emile Masson
(décrit par ses biographes comme un « saint anarchiste » - Giraud
1991), entre socialisme utopique du début du siècle et anarchisme humaniste,
dont le propos était d’arracher la masse du peuple paysan à la « réaction
cléricale », comme dans les articles d’En
Neué (BRUG n° 6, 1913: Ur
spered fall a zen):
« Patriote, je ne le suis
point non plus, puisque je n'ai pas confiance dans les chefs d’état-major de
l'armée, ni dans les porteurs de médailles et autres croix. Et pourtant, j'aime
mon pays, la Bretagne... J'aime la France, patrie de la Révolution, laquelle
nous a donné un peu de liberté.
Je ne suis ni chrétien, ni républicain, ni patriote !
Que suis-je donc ? »
Mais
un des discours les plus représentatifs est celui de l’abbé Louis Le Clerc, Kloareg ar Wern, bretonnant
« licencié ès lettres » de l’Université de Rennes, ancien étudiant
des Loth, Le Braz, Dottin... Le Clerc offre une sorte de synthèse entre le
point de vue religieux et les nécessités de la modernité. Cela est d’autant
plus significatif que, comme l’écrit le vicaire général du diocèse de
Saint-Brieuc et Tréguier en introduction, il eût pu lui donner l’Imprimatur sans lire l’ouvrage :
« je connaissais assez votre orthodoxie pour pouvoir vous donner de
confiance, au nom de Monseigneur, l’Imprimatur
demandé » 1903 p.V-VI). Voyons les principaux arguments de ce discours,
prononcé à l’occasion de la distribution des prix en 1908 à Plésidy (là où
s’ouvrira dans les années quatre-vingt-dix le premier collège bilingue des
Côtes-d’Armor - KROAZ AR VRETONED - 09-VIII-1908) :
« Il existe trois choses fondamentales, dont on
ne peut se passer : la foi chrétienne, parce que nous sommes les enfants du Bon
Dieu ; l’esprit breton et surtout le breton lui-même, parce que nous sommes
enfants de Basse-Bretagne ; le français, parce que nous sommes les enfants de
la France. [...]
« Parce que nous sommes rattachés à la France,
il faut que nos enfants apprennent le français, en plus du breton. Il y a
quelques années assurément, la France s’est montrée à notre endroit davantage
une marâtre qu’une bonne mère ; peu importe, c’est une bonne chose et une
nécessité que d’en apprendre la langue. D’abord, à cause du commerce et des
échanges qui se sont développés dans la population depuis que fonctionne le
chemin de fer. Et puis, quelqu’un qui est bilingue en vaut deux. Parlez-moi
d’un Breton qui a appris le français en traduisant le breton dans cette langue.
Aucun Français ne le battra en français. »...
LA
RADICALISATION DE L’ENTRE-DEUX-GUERRES
Entre
les deux guerres, on retrouve bien évidemment le même genre de discours dans de
nombreuses revues et sous diverses plumes cléricales, qu’il s’agisse de prêtres
ou de laïcs. En face, en 1925 encore, dans une circulaire sur l’utilisation des
« idiomes locaux », Anatole de Monzie, ministre de l’Instruction
Publique, déclarait :
« L’Ecole laïque, pas plus que l’Eglise
concordataire, ne saurait abriter des parlers concurrents d’une langue
française dont le culte jaloux n’aura jamais assez d’autels » (Bulletin de
l’Enseignement primaire, cité par Piriou 1999, 352).
C’est
dans ce contexte hostile à toute forme de bilinguisme officiel que surgissent
les nouveaux autonomistes, les culturels comme Roparz Hemon élaborant, à partir
de ces années 1925 (avec la revue Gwalarn) un contre-discours qui n’a rien à envier au jacobinisme du
pouvoir, après une inversion de termes entre français et breton :
« Entre le breton et le français, il faut
choisir. Nous choisirons le breton... Nous sommes esclaves du français tant que
nous sommes réduits, pour apprendre, pour exprimer quoi que ce soit, à utiliser
des livres français, à parler, à écrire en français. Abattons les murs de notre
prison. Apprenons d’autres langues.En ce qui nous concerne, puisse cette vérité
être enfoncée dans le crâne: tuons le français ou le français nous
tuera... » (1925 - cf. Calvez 2000, 43).
Pour
autant, sous la pression de mouvements bretonnants d’action catholique (B.A.B.E.S., Bleun-Brug...), les
autorités diocésaines assurent alors un certain enseignement de la langue
bretonne. On retiendra, à partir de 1930, puis en 1935, les arguments
développés par Mgr Duparc (évêque de Quimper et Léon - Feiz ha Breiz janv. 1936,
190-1) :
« Convaincu que l’étude de la langue, de
l’Histoire et de la Géographie bretonnes est nécessaire pour garder vivant dans
Notre diocèse l’esprit breton, Nous rappelons aux instituteurs libres Notre
circulaire du 24 Janvier 1930, dont certains semblent n’avoir pas compris
l’importance, concernant l’enseignement de la langue bretonne, de l’Histoire et
de la Géographie de Bretagne. Nous rendons obligatoire dans toutes les écoles
libres de Notre diocèse le programme ci-joint... »
Autre
exemple de cet esprit de promotion conservatrice, les déclarations de Mgr
Tréhiou, évêque de Vannes:
« Enfants, apprenez le
breton. Apprenez-le à la maison, auprès de vos parents. Ne l’abandonnez pas à
l’école : lisez-le au catéchisme, grâce à l’Histoire Sainte, à la petite
histoire de votre pays, au livre de l’office et autres livres. Apprenez et
chantez des vers et des chansons composés en breton. De plus, si vous apprenez
à l’écrire, vous rendrez à notre très chère langue l’honneur qui lui est dû.
C’est votre Evêque qui vous l’affirme... avec sa bénédiction la plus amicale»
Mais la nouveauté vient ici d’un discours, laïc,
progressiste, « révolutionnaire », tel qu’il est élaboré à partir de
1933 dans la revue Ar Falz, « Bulletin mensuel des instituteurs laïques
partisans de l’enseignement du breton », par Sohier qui tente de concilier
positions autonomistes et communisantes (alors qu’il est proche de Marcel
Cachin, figure du P.C.F.). Retenons la pétition lancée fin 1934 (publiée dans
la revue n° 20, décembre 1934), qui montre une double influence, à la fois
nationaliste bretonne (Breiz Atao) et
très communisante. Dans le contexte de ces années trente, après la prise de
pouvoir de Hitler, avant le Front Populaire, le slogan est : « Formez
un Front Unique de Combat » (Ar Falz n° 20, Décembre 1934, cité par S. Maria 1990, 58) :
« - Pour que la langue bretonne soit immédiatement
enseignée dans toutes les écoles primaires de Basse-Bretagne ;
- Pour que la
langue bretonne soit immédiatement admise comme deuxième langue au
baccalauréat au même titre que les langues étrangères et coloniales...
- Pour que l’Ecole en Bretagne soit vraiment l’école
bretonne du Peuple Breton et non celle de l’assimilation et pour que
vos enfants soient instruits dans leur langue maternelle...
Les arguments sont
plutôt ceux des nationalistes :
« - La langue bretonne est la langue d’un
million et demi de Bretons. - C’est une langue riche devenue aujourd’hui une
langue de culture moderne. - C’est par elle, et par elle seule, qu’est
possible l’éducation logique et rationnelle de nos enfants, l’émancipation
culturelle du peuple breton.
En effet, les références se veulent très
internationalistes, contre « l’impérialisme » :
« - A l’heure où tant de peuples hier opprimés,
Finnois, Catalan, Flamand, Tchèque, Irlandais etc., ont obtenu pour leur langue
le ‘droit à la vie’, où l’U.R.S.S. a libéré toutes ses minorités nationales
(plus de 60), où le gouvernement français admet dans l’enseignement secondaire
des langues étrangères comme l’Arménien ou le Persan, Coloniales
comme le Malgache ou l’Annamite, l’ostracisme dont est victime la
langue bretonne, la politique séculaire d’assimilation linguistique poursuivie
inlassablement contre notre langue celtique par le pouvoir central est une injustice,
une insulte, un défi au peuple BRETON... »
Ces
mêmes années voient Ar Brezoneg er skol
[Le breton à l’Ecole] (mouvement neutre parti de Guerlesquin avec l’appui du
barde Charles Rolland, farouche Républicain proche des protestants trégorrois)
faire voter une majorité de communes de Bretagne pour l’enseignement du breton
à l’école dans ces années 1935-6.
Pour
l’anecdote, au Gorsedd des « bardes » de 1937
(manifestation culturelle annuelle de type folklorique), après une réception au
château de Coat an Noz, chez Sir Robert & Lady Mond (Maï Manac’h), figures
de l’époque, on annonçait ainsi que, suite à cette campagne d’Ar Brezoneg er Skol, 286 conseils
municipaux de Bretagne avaient voté un voeu pour l’enseignement du breton à
l’école, appuyé également par la commission de l’enseignement de la Chambre des
Députés (élus du Front Populaire donc), à l’unanimité de ses 44 membres (dont
trois Bretons).
Il
n’est jusqu’au discours du pouvoir qui ne s’en ressentait, si on en croit Dihunamb
(n° 344, févr. 1940) :
« Moins de promesses et davantage d’actes !
Monsieur Giraudoux, responsable
de l’information en France, a fait, en novembre, une déclaration retransmise
par la T.S.F. dont nous n’avons pas dit mot jusqu’à présent. Pourtant, elle
contenait quelques passages qui ne sont pas pour nous déplaire, à nous
Bretons...
Monsieur Giraudoux disait : « La France n’est pas une dans sa terre, dans sa race. Ce pays,
hautement majeur, est fait de minorités. » [...]
Et à propos de l’alsacien et des
langues d’autres régions qui forment l’Etat français :
« Comme le
Provençal, comme le Catalan, comme le Breton ou le Basque, l’Alsacien a trouvé
dans son patois, transmis de génération en génération, pour le paysan ou
l’artiste, le clerc ou le soldat, ce trésor de formules gaies ou graves, de
parlers locaux où la sagesse des nations devient, pour son bénéfice et son
humanité, la sagesse des provinces.» (LOEIZ
HERRIEU, p. 17-9)
Ainsi,
l’introduction du breton dans l’enseignement primaire durant la guerre (arrêté
Carcopino de 1943) apparaît comme une parenthèse (après la proposition de loi Trémintin dès 1936, puis
un rapport favorable en 1937...). Les dispositions prises durant les années de
guerre, notamment la possibilité pour les instituteurs finistériens et autres
de faire apprendre le français par le breton, ne furent guère mises en oeuvre,
sinon par quelques enseignants, dit-on. Faute d’étude sur le sujet, nous devons
nous contenter d’impressions ; mais il en ressort que les années d’Occupation,
si elles ont pu apparaître comme favorables au sort de la langue bretonne
(émissions de radio, édition et presse etc.), ne l’ont sûrement pas été dans le
domaine de l’enseignement.
PLACE
AU BILINGUISME
Par-delà
les vicissitudes qui marquent, pour un certain « mouvement breton »,
la fin du « rêve », on constate une double rupture, tant avec le
jacobinisme qu’avec le nationalisme breton, discrédité par la collaboration,
même si le discours nationaliste et « culturel » breton, initié par
Roparz Hemon dès les années vingt, perdurera longtemps.
Après
une première proposition des députés communistes à la Libération (1947), qui ne
fut pas examinée (mais saluée par Hemon en 1947), une loi est votée à
l’unanimité fin 1950, puis promulguée en 1951 (le 11 janvier), à l’initiative
du député S.F.I.O. du Midi, Maurice Deixonne, spécialiste de l’école, non sans
vives polémiques d’ailleurs, mais avec l’appui de députés des divers horizons
politiques (P.C.F., M.R.P. etc.). Cette loi, dont René Pléven signera les décrets
d’application en tant que Président du Conseil (en 1952), est modeste,
puisqu’elle permettait seulement l’introduction d’un enseignement facultatif du
breton et autres langues de France au niveau du secondaire uniquement, à une
époque où seule une minorité d’élèves suivait un tel enseignement long.
Un
discours, a minima, résume les termes
de ce « bilinguisme » : celui de Tanguy Prigent, plus jeune élu du
Front Populaire (député S.F.I.O. de Morlaix, il avait voté le voeu d’ABES), résistant, ministre de
l’agriculture à la Libération, puis des Anciens Combattants dans le cabinet Guy
Mollet. Sans doute sous l’influence d’Armand Keravel, secrétaire de la nouvelle
association Ar Falz (présidée par
Creston, puis Hélias) à la Libération, il signe (Tanguy Prigent, Ministre)
l’«Appel pour la journée du breton» (mai 1957) dans le premier numéro de
la revue littéraire Brud :
« Il fut un temps où les enfants ne restaient
pas longtemps sur les bancs de l’école : le temps d’apprendre à lire, écrire,
compter, et un peu de français. Mais sans tarder, un enfant devra rester en
classe pendant au moins dix ans. Il aura le temps d’apprendre beaucoup de
choses. De bien apprendre le français, mais aussi le breton...
Le français jouit à présent d’une importante place en
Basse-Bretagne. Et c’est bien ainsi, que le français ait toute sa place. Mais
il n’est pas bon, il n’est pas normal que le breton soit exclu du système. Le
breton est ici chez lui, en Basse-Bretagne. En laissant leur langue mourir, en
supportant qu’on lui fasse la guerre, les Bretons y perdront un peu de l’estime
des autres. Mais en défendant leur langue, ils feront tout le monde avoir plus
de respect envers eux.
Pendant
de ce nouveau discours, on trouve la rhétorique universitaire, représentée par
le chanoine Falc’hun, qui occupa après-guerre la chaire de celtique tenue par
le doyen résistant P. Le Roux, éditorial paru dans la revue Brud (n° 5, p. 5-8), Diwar-benn amzer da zond ar brezoneg [A propos de l’avenir du breton] :
« Il n’y a d’avenir pour les petites langues
comme le breton, que chez les peuples bilingues, c’est-à-dire ceux suffisamment
instruits, assez riches et assez courageux pour maintenir en vie une langue
supplémentaire, une langue qui les relie à leurs ancêtres, sans les couper de
l’Antiquité... un revêtement spirituel qui ne sera plus des guenilles de
manant... mais un habit de cérémonie aussi beau que celui de tout autre peuple,
et toutefois différent, comme marque de sa personnalité... »
On
retrouve un même propos moderniste chez l’écrivain P.J. Hélias dans ces années
de Reconstruction, non seulement des destructions causées par la guerre, mais
aussi des discours, afin de conjurer les « dérives » de la guerre,
mais avec une radicalité dans le ton qui étonne aujourd’hui, car elle tranche avec
la conclusion assez sceptique du « Nouveau Testament », épilogue de
son best-seller, Le Cheval d’Orgueil (1975) :
« ...toute langue est un fait de civilisation,
une sorte de miroir qui réfléchit en microcosme les milieux successifs qui s'en
sont servis pour traduire ce qu'on appelle leur climat de vie » [...]
« rien, ni personne, nulle part jamais, ne saurait justifier la
disparition consciemment provoquée d'une langue, quelle qu'elle soit »
[...] « je vous accuse, en tuant le breton, de priver les savants d'un
moyen d'analyse et d'investigation qui se révèle, partout, l'un des plus
précieux qui soient. Je prétends qu'il n'est pas possible de comprendre le
passé ni le présent de la Bretagne bretonnante sans connaître son idiome »
[...] « J'ai entendu assez de vrais savants se plaindre de ne pas
connaître intimement le breton, j'en vois assez encore qui suent pour
l'apprendre, pour mépriser les faux pontifes qui portent sur la vie bretonnante
des jugements définitifs, quand notre langue n'est pour eux qu'un vain
bruit ».
Une
des nouveautés de l'analyse consiste à prendre la défense de la langue
française menacée elle aussi, se démarquant ainsi complètement de la mouvance
nationaliste : « tant que le breton durera, il constitue un poste avancé
pour la défense du français, en s'opposant à une uniformisation sur la base
d'une autre langue plus puissante ».
Le
ton se fait prophétique: « quand le breton aura disparu, non pas de sa
belle mort, mais proprement étranglé par le complexe d'infériorité, le reniement,
l'ignorance des prétendues élites et la complicité des Ponce-Pilate, il y aura
un grand tressaillement chez les pontifes... Le breton sera parti loin de nous,
avec sa noblesse de pauvre diable. Mais, à la place qu'il occupait de son
vivant, il y aura un grand vide que ressentiront même les mathématiciens»
L’APRES
1968
De
fait, le recul de la pratique de la langue bretonne est déjà bien entamé,
notamment depuis les années cinquante où les parents se sont tournés vers le
français pour leurs enfants, sans doute afin de leur faciliter l’accès à
l’éducation, clé de la promotion sociale. Un autre fait avéré est l’inaction
des pouvoirs publics, alors que la loi Deixonne se voyait rognée, selon ses
défenseurs eux-mêmes (Keravel dans divers numéros d’Ar Falz, Broudic 1995).
La conjonction de ces deux facteurs (désaffection populaire, indifférence du
pouvoir) explique bien le contre-effet 68.
On
en trouve un bon exemple dans le manifeste de Galv, cartel regroupant enseignants et étudiantes etc., même si la
phraséologie cache de bien modestes revendications (toutes satisfaites
désormais, depuis belle lurette).
« Nous, soussignés, Bretons et amis de la
Bretagne,
- constatons que la langue bretonne est pratiquement
exclue de l’enseignement : aucun cours n’est possible dans le premier degré, et
dans le second degré les cours ne peuvent fonctionner que dans les conditions
les plus pénibles ; aucune sanction n’existe à aucun examen ; l’histoire de
Bretagne et la littérature bretonne ne sont pas insérées dans les programmes.
- constatons par ailleurs que les émissions en breton
sont à peine tolérées à la radio et qu’elles n’existent toujours pas à la
télévision ; que le breton est totalement exclu de la vie publique.
- constatons enfin que le pouvoir n’a jamais tenu le
moindre compte des demandes de la population bretonne : ni des voeux
constamment renouvelés des Conseils généraux et municipaux, ni des 15
propositions de loi en faveur de leur langue, ni des motions des lycéens, des
étudiants, des enseignants, ni des 150 000 signatures recueillies par la grande
Pétition Populaire d’Emgleo Breiz en
1967.
- affirmons que cette discrimination relève d’une
politique réactionnaire, dont on ne retrouve l’équivalent que dans deux autres
pays européens : la Grèce fasciste et l’Espagne franquiste.
- dénonçons le génocide culturel qui est... perpétré
à l’égard des classes populaires de Bretagne... »
C’est
la raison pour laquelle les années soixante-dix sont aussi celles de quelques
avancées significatives, décrets Guichard (ministre de l’éducation) de 1971,
qui permettent un certain enseignement de la langue bretonne dans les lycées,
comme on note une meilleure présence du breton sur les ondes. Pourtant, dans le
même temps, le discours du pouvoir central reste intraitable, face au
« gauchisme » bretonnant, Pompidou déclarant encore en 1973 qu’il n’y
avait « pas de place pour les langues régionales dans une France destinée
à marquer l’Europe de son sceau »!
Mais
ce discours n’étant sans doute guère plus tenable, son successeur, Giscard
d’Estaing, signait en 1977 une Charte Culturelle de Bretagne qui reconnaissait
au breton, comme au gallo, l’« égale dignité » de langue et
permettait d’étendre l’enseignement au collège, avec la création d’une option
LV II en quatrième. Cependant, rien n’était prévu en primaire et 1977, c’est
aussi, précisément, l’année de la création de la première école associative
bilingue Diwan, bientôt suivie de
filières bilingues dans l’enseignement public, puis privé catholique.
Les
années Mitterrand, puis la dernière décennie, sont marquées par une évolution
convergente des discours, parallèlement à la construction du bilinguisme
scolaire et au développement d’un cursus universitaire comme d’une sorte de curriculum académique. Dans le sillage
de la Charte Culturelle de Bretagne, puis de la loi de décentralisation (1982),
la langue bretonne entre dans le discours des forces politiques, même s’il y a
une relative unanimité à son sujet (qui reflète une opinion publique favorable
à son enseignement - à quelque 80%, voire davantage, selon les sondages). Dans
le contexte de négociations entre Diwan
et l’Education nationale, par exemple, s’est alors développé un nouveau
discours fondé sur une démarche démocratique, dans un esprit humaniste et
citoyen (celui des déclarations générales - droits de l’enfant, des minorités
etc.). La Charte des langues minoritaires, signée en 1999 par le gouvernement,
mais en attente de ratification, a fait que le débat s’est déplacé sur un plan
constitutionnel, voire juridique.
Ainsi
sommes nous plutôt aujourd’hui dans un discours, non plus d’opposition (comme
celui des cléricaux) ou d’exclusion (comme les nationalistes), mais de type
associatif quasi humanitaire, que rejoint peu ou prou désormais - c’est la
nouveauté de cette période - le discours quasi officiel (comme le rapport
Poignant), voire très officiel chez certains ministres (jadis Bayrou, puis Lang
- contré toutefois par Allègre), qui tranchent avec les fins de non-recevoir
opposées naguère par le pouvoir (tant De Monzie, jusqu’au milieu des années
vingt, que Pompidou, encore en 1973). Ainsi, Jack Lang déclarait (Ouest-France, 14/8/2000) souhaiter que
désormais, dans le cadre d’une « République une et plurielle »,
« ces langues soient pleinement reconnues dans notre système
d’enseignement, à tous les échelons... ». Où parole et pouvoir tendent
donc à s’amalgamer, preuve que la question de la lange bretonne est entrée dans
l’ère du politique - ou politically
correct, comme on dit déjà du gallois ? Inutile de répéter ici les propos
encourageants de Jack Lang à Rennes en mai dernier, qui reprennent les
meilleurs arguments des mouvements militants progressistes.
Mais,
par delà ce changement, alors que les bretonnants natifs ont toujours été une
« majorité silencieuse » - exclue du pouvoir, sinon de la parole
(comme jadis Bécassine !) -, ce qui frappe le plus en cette fin de XXème
siècle, c’est le bouleversement complet dans la pratique sociale de la langue,
ce qui devrait nourrir d’autres discours face à d’autres pouvoirs, en ce XXIème
siècle.
ABSTRACT
La
langue bretonne a connu au XXème siècle un complet renversement de situation,
tant en ce qui concerne sa pratique que par les divers discours qui ont visé à
la défendre, voire à la promouvoir. Alors que la population de la
Basse-Bretagne était aux trois-quarts bretonnante avant la première guerre, les
pourcentages de locuteurs en cette fin du XXème siècle sont en dessous de 20%
et bien moindres encore chez les jeunes, même si l’enseignement du breton
(bilingue ou autre) s’est considérablement développé au cours des deux
dernières décennies (plus de 20 000 élèves, dont quelque 7 000 dans les
filières dites bilingues, sans compter quelques milliers d’autres apprenants
etc.).
Les
discours sur la langue bretonne, notamment en direction du ou des pouvoirs,
éducatifs ou politiques, mais aussi à destination du public, ont évolué
considérablement sur la durée de ce siècle. Si on y repère aisément une
certaine continuité dans la revendication, face à un refus ou une absence d’officialisation
de type institutionnel (comme l’illustre l’affaire de la signature de la Charte
des langues minoritaires, avancée au niveau européen), une autre constante de
toute la période est la pluralité des discours sur le sujet.
Le
début du siècle se caractérise par l’hégémonie d’un discours clérical, dans une
variante assez consensuelle qui vise à la conservation d’une langue très liée à
la « tradition », même si d’autres prises de position apparaissent,
notamment avec l’apport de libertaires isolés, mais aussi par le renouveau d’un
mouvement breton plus littéraire (bardique et plus largement celtique), qui se
trouve être aussi l’ancêtre du folklore breton. L’entre-deux-guerres voit
bientôt une radicalisation certaine du discours bretonnant, d’une part chez les
nouveaux « autonomistes », dont le nationalisme paraît être largement
un décalque du discours français dominant de l’époque (« un pays, une
langue »), d’autre part dans une fraction du milieu enseignant laïc, en
référence au « modèle » de l’URSS en particulier.
Si
la seconde guerre mondiale voit le naufrage des initiatives culturelles prises
par les nationalistes durant l’occupation allemande, l’immédiat après-guerre
connaît une renaissance du discours laïc, à l’heure de la loi Deixonne, bien
illustré par les prises de position de l’écrivain P.J. Hélias, alors que
l’après-68 se caractérise par une radicalisation dans le discours revendicatif,
selon de nouveaux modèles militants, ce qui aboutit d’ailleurs à diverses
avancées durant les années soixante-dix, puis surtout quatre-vingts
(enseignement, médias etc.).
La
fin du siècle est dès lors marquée par une évolution importante dans le
discours sur la langue bretonne, même si les précédents discours militants
n’ont pas disparu. Cette évolution se fait, désormais, selon deux lignes
directrices : l’une fait référence à des modèles universaux en matière de
bilinguisme, notamment ceux d’autres langues minoritaires d’Europe, l’autre
s’articule sur la formulation d’une « demande sociale », alors qu’une
certaine officialité (en l’absence d’institutionnalisation) permet de poser la
question dans des termes renouvelés (identité, patrimoine etc.), qui visent à
dégager un certain consensus sur la question.
Francis
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MÉTISSAGE DU TEXTE, PLURIAL n° 4, PUR, Rennes : P.U.R. (p. 55-74).
Favereau F 1996. « L'évolution du discours
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Favereau F 2002. Entre rêves et réalités - La littérature bretonnante du XXème siècle
(à paraître)
Giraud D & M 1991. Émile Masson, professeur de
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Canope.
Le Clerc L 1910-11.
« Le Breton dans l'enseignement secondaire, un exemple », ANNALES DE BRETAGNE XXV.
Le Coadic R 1998. L’identité bretonne, Rennes : P.U.R.
Le Couédic D 2000 (dir. - & JY Veillard). Ar Seiz Breur, la création bretonne entre
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Brume & PUR
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Bretonnité : une ethnicité problématique, P.U.R.
ANNEXES :
DISCOURS
DE PLESIDY
(fait par l’abbé Le Clerc, le jour de la
distribution des prix)
Après avoir dit qu’il était redevable à Plésidy
depuis le jour où il y vit jouer Bue santez Filomena [La Vie de
sainte Philomène] ; après avoir félicité la paroisse de Plésidy, où l’on
remarque qu’il règne paix et union entre les prêtres et la municipalité, l’abbé
Le Clerc commence par montrer quelle éducation les pères et mères de famille
doivent donner à leurs enfants.
Il existe trois choses fondamentales, dont on ne peut
se passer : la foi chrétienne, parce que nous sommes les enfants du Bon Dieu ;
l’esprit breton et surtout le breton lui-même, parce que nous sommes enfants de
Bretagne [Basse-Bretagne] ; le français, parce que nous sommes les enfants de
la France.
La foi chrétienne est le plus beau et le meilleur des
biens qu’une mère, ou un père chrétien, puissent léguer à ses enfants ; l’argent
et autres biens n’assureront pas leur salut ; la foi, si. Il faut donc que les
paroissiens de Plésidy gardent debout leur école catholique et y envoient leurs
enfants, car la bonne école est source de foi.
Outre l’amour de Dieu, on leur inculque dans cette
école l’amour de leur pays breton et ce qui le concerne... Aimons donc de tout
coeur notre pays. D’abord, aimons sa terre, sa mer, ses côtes qui attirent
tellement de visiteurs. La main de Dieu l’a faite belle, et plus belle encore
la main de nos ancêtres : voyons briller autour de nous tant de milliers de
pierres, calvaires, chapelles et autres clochers ! Mais la Bretagne, si elle
est belle, est également bonne mère. Nos récoltes sont en mesure de nous
nourrir, sans que l’on ait besoin du tout des autres pays.
Restons donc attachés, corps et âme, à la terre de
nos aïeux ; s’il nous faut, un jour, la quitter, ne faisons pas comme d’aucuns
qui, ayant abandonné leur pays, ont comme honte d’y penser ou d’en parler.
Un Breton vaut les habitants d’autres pays, s’il ne
vaut pas davantage. A y bien regarder, il n’existe pas de pays plus riche que
le sien. Sa plus grande richesse, c’est sa langue, le breton. Le breton est la
plus ancienne langue d’Europe. Il n’est pas juste d’affirmer que le breton ne saurait
exprimer toutes les idées, car le français lui-même doit aussi voler quantité
de termes à d’autres langues afin de satisfaire les besoins intellectuels. Mais
pour quiconque le possède, le breton est suffisamment riche ; que de travaux,
que d’écrits en breton ne voit-on apparaître aujourd’hui ; que de gens savants
se mettent à l’étude du breton !
Soyons donc sans honte prêts à parler et lire le
breton. Plus encore, écrivons-le, si nous désirons prendre la plume. Chantons,
tout au moins, en breton, des chansons amusantes ou satiriques, des complaintes
dramatiques et, surtout, nos cantiques, qu’accompagnent des airs si magnifiques
que l’on voit des gens venir de l’étranger les collecter et les recopier.
Honorer le breton par la parole, l’écrit et le chant,
ce n’est pas lui rendre tout l’honneur qui lui est dû ; le breton vaut
également d’être employé pour le théâtre ; nous avons un bel exemple de cette
évidence ici aujourd’hui, à Plésidy, devant les yeux.
Parce que nous sommes rattachés à la France, il faut
que nos enfants apprennent le français, en plus du breton. Il y a quelques
années assurément, la France s’est montrée à notre endroit davantage marâtre
que bonne mère ; peu importe, c’est une bonne chose et une nécessité que d’en
apprendre la langue. D’abord, à cause du commerce et des échanges qui se sont
développés dans la population depuis que fonctionne le chemin de fer. Et puis,
quelqu’un qui est bilingue en vaut deux. Parlez-moi d’un Breton qui a appris le
français en traduisant le breton dans cette langue. Aucun Français ne le battra
en français.
Les habitants de Plésidy se doivent donc de continuer
à apporter leur soutien à leur école et à leurs prêtres ; il leur faut même
s’habituer, eux-mêmes, à lire le breton, même s’ils doivent passer par leurs
enfants pour apprendre.
Ceux-ci, sur qui se portent les regards de leurs
petits camarades de Breuriez ar Brezoneg
[Confrérie du Breton], doivent continuer encore l’effort dans le travail, de
crainte de se faire dépasser. Qu’ils demandent le secours de nos vénérables
saints et conservent toujours au coeur, comme règle de vie, le saint précepte :
Doue ha ma Bro [Dieu et mon Pays].
(KROAZ
AR VRETONED - 09-VIII-1908)
LETTRE
A UN ILLETTRE SUR LE DESTIN DU BRETON
Plus
d’une fois, j’ai désiré vous entretenir de la langue bretonne qui est la vôtre
et dont vous creusez la fosse avec l’obscure patience d’un termite et
l’acharnement hargneux d’un Père Ubu. Il me faut bien reconnaître que les gens
de votre espèce se présentent rarement de face. C’est peut-être qu’ils ont
mauvaise conscience, c’est sûrement parce qu’ils savent qu’un débat public ne
servirait qu’à rendre éclatante pour tous l’insuffisance de leur justification
et leur esprit partisan, tant il est vrai que rien ni personne, nulle part, jamais, ne saurait justifier la
disparition consciemment provoquée d’une langue quelle qu’elle soit. Vous
avez compris que votre force vient de votre silence, que votre conviction est
fille de votre ignorance, et vous cultivez l’un et l’autre avec un rare
entêtement qui provoque à la fois l’admiration et la pitié. Votre presse est
prudemment fermée à nos raisons, vous siégez dans des organismes puissants dont
nous sommes exclus parce qu’on nous tient pour des rêveurs ou, pis encore, pour
des trublions. Et pourtant il s’agit seulement d’une langue en péril,
c’est-à-dire d’un phénomène qui ne peut avoir aucune répercussion sur le
minimum vital ou le contrôle des armes atomiques. Cela est si vrai que les
Parlementaires bretons unanimes - une fois n’est pas coutume - se sont honorés
en demandant l’enseignement du breton. Mais vous, monsieur, et le troupeau de
vos pareils, vous semblez avoir érigé l’incompréhension à la hauteur d’une
règle de vie.
Un
jour, je m’en souviens, que je professais devant vous un humanisme contracté à
la lecture de Montaigne, vous m’avez traité de sceptique. J’ignore si je mérite
cette qualification, car chacun de nous se connaît très mal. Mais, en tout état
de cause, un sceptique vaut mieux qu’un destructeur. Et vous êtes sans aucun doute
un destructeur de la pire espèce : un destructeur gratuit. Or, avant que vous
n’ayez perpétré votre mauvais coup, c’est-à-dire précipité la disparition du
breton, le prétendu sceptique va s’offrir le luxe de livrer un baroud d’honneur
pour la vieille langue dont il espère fièrement qu’elle vous enterrera tous,
vous et vos séides, avant de se coucher elle-même dans « le linceul de
pourpre où dorment les Dieux morts ».
Je
me garderai d’avoir recours aux arguments sentimentaux. Ils ne valent rien, ni
pour moi ni pour vous. Ils ont été utilisés trop souvent d’une façon bêtifiante
jusqu’à l’écoeurement. Je vous prie de croire qu’il ne suffit pas de parler
breton devant moi pour que je tombe en extase à l’évocation des Celtes
chevelus, bien que j’admette parfaitement que d’autres puissent faire état des
raisons de coeur.
I.
Sans recourir aux théories hasardeuses sur l’origine des langues, je puis
avancer, sans risque d’être contredit, que toute lange est un fait de
civilisation, une sorte de miroir qui réfléchit en microcosme les milieux
humains successifs qui s’en sont servis pour traduire ce qu’on appelle leur
climat de vie. Décantée par le temps, avec ses emprunts mêmes, elle apporte
jusqu’à nous, avec l’écho des siècles passés, des documents inestimables dont
l’interprétation, même approximative, est l’un des rares moyens que nous ayons
d’entrer en sympathie avec l’humanité ancestrale, de franchir le rideau de
brouillard qui sépare deux mondes. La disparition de toute langue accroît le
domaine de la conjecture concernant l’histoire du peuple qui la parlait. Donc :
Je vous accuse, en tuant le breton, de priver les
savants d’un moyen d’analyse et d’investigation qui se révèle, partout, l’un
des plus précieux qui soient. Je prétends qu’il n’est pas possible de comprendre le passé ni le
présent de la Bretagne bretonnante, encore moins la psychologie des Bretons,
sans connaître leur idiome. Je récuse d’avance, comme frappée d’infirmité,
toute étude humaine et même économique sur la Bretagne d’hier et d’aujourd’hui,
qui ne tiendrait pas compte des documents linguistiques. J’ai entendu assez de
vrais savants se plaindre amèrement de ne pas connaître intimement le breton,
j’en vois assez encore qui suent à l’apprendre, pour mépriser les faux pontifes
qui portent sur la vie bretonnante des jugements définitifs quand notre langue
n’est pour eux qu’un vain bruit.
II. Il y a pire. Les plus farouches détracteurs du
breton sont des bretonnants de naissance, comme vous, monsieur. Pourquoi donc ?
A cause du fameux complexe d’infériorité qui leur fait tenir la langue de leurs
pères pour un jargon de truandaille. Ils ont honte, ces petits qui sont nés
poussins et se voudraient canards.
Je vous accuse de reniement.
Et
vous reniez le breton parce que vous êtes illettrés
dans votre langue, que vous ne savez ni écrire, ni même lire, et dont vous
ne sauriez dire si elle est langue à part entière, dialecte ou patois. Votre
inconscience est telle que l’on vous entend même nier l’existence du verbe dans
la morphologie bretonne et que certains prétendent, avec une candeur
désarmante, qu’il n’y a pas de grammaire bretonne. Quant aux pronoms infixes,
n’en parlons pas, votre confusion ferait pitié.
Je
vous accuse d’ignorance et de paresse
intellectuelle.
Néanmoins,
vous vous permettez de disserter sur le breton, sous prétexte que vous le
baragouinez un tant soit peu. Vous voudriez même donner des leçons de
philologie à ceux qui ont consacré des années à l’étude des langues celtiques.
Vous seriez, comme les marquis de Molière, doués de la science infuse. Or, à
notre connaissance, seul le Père Maunoir a reçu la connaissance spontanée du
breton à la chapelle de Ti-Mamm-Doue.
Je
vous accuse de prétention et d’imposture.
III.
En revanche, beaucoup de détracteurs de la langue, comme vous, monsieur, sont
des amateurs de couleur locale et
prônent volontiers ces brillantes apparences que sont les danses et les
costumes, sans se douter le moins du monde qu’il n’est pas possible de les
expliquer et de les maintenir si l’on ignore les traits profonds qu’ils
expriment et qui, seuls, les justifient. Or, c’est la méconnaissance et le
dédain de la langue, c’est-à-dire de l’âme bretonne et du caractère breton, qui
entraînent, pour une grande part, la décadence ou le fourvoiement de l’art populaire
breton.
Je vous accuse d’avoir
favorisé la bretonnerie, d’avoir
pris l’accessoire pour l’essentiel, d’avoir perdu la leçon traditionnelle,
d’avoir donné de nous une image fausse et risible, d’avoir commis et propagé
des erreurs de toute sorte et, parce que vous avez refusé à la langue bretonne
l’octroi de sa place et la reconnaissance de ses vertus, d’avoir fait prendre
des vessies pour des lanternes.
IV.
Vous, monsieur, qui êtes un homme instruit si l’on en juge par vos diplômes, je
vous rends responsable de l’abandon de sa langue par le peuple lui-même, fidèle
en cela à la conduite toujours tenue par l’aristocratie et la haute bourgeoisie
de cette province pour qui la langue bretonne était une marque de servage. Et
je m’étonne que vous, monsieur, qui professez des opinions
« avancées », vous condamniez une langue populaire, en aboyant avec
les féodaux.
Je
vous accuse de délaisser le peuple et la
culture populaire en la
coupant
de ses racines.
Je vous accuse de mandarinat.
V.
J’irai plus loin : votre gros argument contre le breton consiste à prétendre
qu’il est un obstacle à la connaissance du français, langue de civilisation. D’abord, qu’appelez-vous langue de
civilisation ? Est-ce une langue qui s’impose en dehors de ses propres
frontières, une langue internationale, diplomatique ? Dans ce cas, les langues
de civilisation sont l’anglais, le russe, l’espagnol et bientôt l’arabe, avant le français [...). D’autre part,
vous n’ignorez pas que l’évolution actuelle du monde est telle que les langues
des petites nations sont condamnées à plus ou moins brève échéance. Or, nous
estimons que tant que le breton durera,
il constitue un poste avancé pour la défense du français, en s’opposant à
une uniformisation sur la base d’une autre langue plus puissante. Quelqu’un a
dit que les civilisations sont mortelles.
Je
vous accuse, sans aucun paradoxe, quand vous abandonnez le breton,
de
vous préparer à abandonner un jour le français au profit d’une langue
plus
puissante.
VI.
Vous dites que le breton est une langue de rapports quotidiens et assez
restreints, qu’elle est inutile, que le français suffit à tout et au reste.
Ceci est tellement faux que le français ne suffit même pas aux gallicisants. La
preuve est qu’ils se fabriquent un langage spécial, quotidien, expressif,
irremplaçable, qu’ils appellent argot,
et qui, chose étonnante, nourrit à son
tour le français.
Je
vous accuse d’attenter au génie populaire, d’émasculer le pouvoir
créateur
au profit du cérébralisme.
VII.
D’ailleurs, le breton n’est pas seulement une langue dionysiaque. Elle peut
devenir apollinienne. Elle peut passer du concret à l’abstrait. Mais pour cela,
il faudrait tout de même l’enseigner. Si le français se trouve arrivé au point
de finesse où il en est, c’est parce qu’il a été enseigné et écrit.
Je
vous accuse de tartufferie [sic] en vous opposant à l’enseignement du breton
pour
empêcher son développement, afin de conserver au moins une raison
de
l’attaquer.
VIII.
Vous prétendez aussi que le breton n’est pas une langue complète. N’importe
quel grammairien, serait-il guatémaltèque, vous dira que si. Passons, je n’ai
pas de temps à perdre. Vous invoquez la pauvreté de son vocabulaire. Or, si
l’on rassemblait tout les vocables bretons actuellement en usage, il y aurait
de quoi faire un dictionnaire plus important que le Larousse en six volumes.
Mais vous ne connaissez, et encore assez mal, que le sous-dialecte de votre
commune. Vous alléguez que le vocabulaire breton est envahi par les emprunts au
français. C’est faux. Tous les mots français ont un équivalent en breton.
Seulement, il s’agit de le trouver. Et ce n’est pas un équivalent savamment
fabriqué, mais une création spontanée. Ainsi, le bull-dozer, pour lequel le français n’a trouvé aucun nom, s’appelle
en breton an tourter. En trois
quarts d’heure de conversation dans une ferme, j’ai entendu trois mots pour
désigner la biscotte (bara bresk,
breskell et breskerez).
Réfléchissez, en outre, et vous trouverez bien vite que le français lui-même
n’a rien à envier à aucune langue, car il attrape facilement des mots
étrangers, comme des poux. Et si vous me dites que téléphone est un mot français, que par conséquent on ne peut dire telefon en breton sans servilité, je
vous renverrai au dictionnaire grec.
Quant
à la littérature bretonne, si l’inspiration de la Table Ronde, les parties
lyriques et les scènes réalistes des Mystères, le Barzaz Breiz, Luzel, Calloc’h, Jakez Riou et Tanguy Malmanche ne
vous semblent pas un bilan suffisant, nous avons aussi des Jean Alcard, des
Eugène Manuel, des François Coppée et des Sully Prud’homme.
Enfin,
vous criez sur les toits que le breton n’a aucune valeur pédagogique. Or, toute
langue complète, quelle qu’elle soit, est un moyen précieux pour
l’apprentissage raisonné d’une autre langue, étant donné que le meilleur
exercice intellectuel, dans ce domaine, est le passage incessant de l’une à
l’autre par le thème et la version. Un bretonnant de naissance acquérant une
connaissance consciente du breton, sera mieux armé pour apprendre le français
qu’un enfant de milieu gallicisant, d’autant plus que, vers dix ans, il se
trouvera manier, en fait, deux langues
maternelles. C’est mon cas, monsieur, sans nulle vanité. Si le petit
bretonnant éprouve quelque difficulté à se mettre au français, c’est uniquement
parce que son breton n’est pas encore fixé par l’enseignement.
Je
vous accuse de flagrant mensonge.
IX.
Le pion en délire qui inventa pour les petites bretonnants le supplice de
« la vache » pouvait avoir l’excuse de croire, en simple d’esprit, à
la valeur exemplaire de la coercition. Il comptait même peut-être, en génie
politique fourvoyé, sur la justification des moyens par la fin. Mais vous,
monsieur, quelle fin poursuivez-vous, toutes choses inégales d’ailleurs ?
Je
vous accuse de sadisme et de persécution. Je vous accuse de vous
faire
le complice de l’ « homme à la vache » et de provoquer, comme
lui,
mais pour l’avenir, des vocations d’autonomistes dont je vous rends,
d’avance,
responsable.
Je
n’irai pas plus loin. A quoi bon.
Quand
le breton aura disparu, non pas éteint de sa belle mort, mais proprement
étranglé par le complexe d’infériorité, le reniement, l’ignorance crasse des
prétendues élites et la complicité des Ponce-Pilate, il y aura un grand tressaillement
chez les pontifes. De claironnantes oraisons funèbres s’élèveront pour exalter
le génie de la défunte langue, avec les trémolos de rigueur : des voix
« autorisées » célébreront la profondeur de ses racines,
l’originalité de sa syntaxe, son immense faculté de provignement, la fraîcheur
et la puissance de ses images et quoi encore ? On lui fera, à cette gueuse, un
enterrement de première classe. Alors les cuistres seront tranquilles et les
nécrophages pourront s’abattre sur le cadavre. Une langue morte, pensez donc,
quelle aubaine. On verra se multiplier dans le monde les chaires d’étude en
breton armoricain que l’on aura fait mourir pour l’autopsier plus à l’aise.
Parce qu’il est plus facile, savez vous, et moins dangereux de disséquer un
mort que de travailler dans le vif. On ne s’expose pas à des flagrants délits
de maladresse, d’ignorance et d’erreur. Les derniers témoins seront déjà piqués
des vers. Les néo-bretonnants de cette époque se réjouiront dans leur coeur.
Ils se laisseront aller à l’innocente manie de refaire, pour leur délectation
personnelle et d’obscures aberrations politico-mystiques, un breton de
synthèse, un breton de rayonne,
comme on dit déjà, avec des harmonies de tôle ondulée sous le vent, des
mots-chimères, hybrides et monstrueux, plus secs que la cuisse d’un pendu
avancé, sans cette pulpe frémissante qui est donnée seulement aux êtres de
chair et d’amour. Il faudra pardonner à ces innocents dans tous les sens du
terme. Le breton sera parti loin de nous, avec sa noblesse de pauvre diable.
Mais, à la place qu’il occupait de son vivant, il y aura un grand vide que
ressentiront même les mathématiciens. Et les géographes surtout, étonnés
jusqu’à la stupeur, ne reconnaîtront même plus le relief, non, pas même le
relief de la péninsule armoricaine.
Voilà,
monsieur, le sceptique a fini...
Pierre
Hélias
*
APPEL
POUR LA JOURNEE DU BRETON 1957
Chers
compatriotes,
LA
JOURNEE DU BRETON va bientôt avoir lieu. Jeunes garçons et filles de notre
pays, des enfants parfois, vous tendront la main pour demander votre aide
« POUR LA LANGUE BRETONNE ». Que leur soient rendus louange et
honneur. Et bon accueil auprès de tous.
L’argent récolté sera utilisé pour imprimer des
livres, soutenir ceux qui travaillent pour le breton, donner des prix aux
enfants qui ont le mieux appris le breton à l’école.
Il fut un temps où les enfants ne restaient pas
longtemps sur les bancs de l’école : le temps d’apprendre à lire, écrire,
compter, et un peu de français. Mais sans tarder, un enfant devra rester en
classe pendant au moins dix ans. Il aura le temps d’apprendre beaucoup de
choses. De bien apprendre le français, mais aussi le breton.
Il est impératif que les enfants sachent la langue de
leurs aïeux, la langue qui permet de comprendre le nom qu’ils portent, les noms
des lieux où ils habitent. Une école anti-bretonne en fait des étrangers dans
leur propre pays. Il est temps d’introduire le breton à l’école. Les
bretonnants ont leur mot à dire sur la question. C’est, en effet, leur droit.
Et ce droit leur sera reconnu s’ils prennent suffisamment de peine pour le
défendre. A l’occasion de la journée du breton, ouvrons notre bourse à ceux qui
défendent la langue bretonne.
Le français jouit à présent d’une importante place en
Basse-Bretagne. Et c’est bien ainsi, que le français ait toute sa place. Mais
il n’est pas bon, il n’est pas normal que le breton soit exclu du système. Le
breton est ici chez lui, en Basse-Bretagne.
En laissant leur langue mourir, en supportant qu’on
lui fasse la guerre, les Bretons y perdront un peu de l’estime des autres. Mais
en défendant leur langue, ils feront tout le monde avoir plus de respect envers
eux.
MAINTENONS LE BRETON AFIN DE DEFENDRE NOTRE RENOMMEE
ET NOTRE HONNEUR.
Tanguy
PRIGENT, Ministre (mai 1957)
-
traduction F.F. -
*
LE
JE(U) DU BILINGUISME CHEZ PIERRE-JAKEZ HELIAS
Ecrivain bilingue, « d'expression française et
bretonne » lit-on, P.J. Hélias a effectivement écrit beaucoup de ses
oeuvres dans les deux langues (articles, chroniques, histoires de vie, poèmes,
théâtre etc.), au total une vingtaine de titres, sur une quarantaine en tout,
ce qui en fait donc un rare exemple de bilinguisme littéraire, en Bretagne
même. Pourtant d'autres oeuvres, parfois importantes, n'ont été écrites que
dans une seule langue : sketches radiophoniques de l'après-guerre produits
seulement en breton, romans des années quatre-vingt écrits uniquement en
français.
Par delà les vertus d'un tel va-et-vient, somme toute
équilibré, puisque basé sur une réécriture dans la langue « cible »
plutôt que transposition de la langue « source », comme il nous
l'affirmait lui-même à propos de sa poésie (dans une interview télévisée en
forme de bilan), le « jeu du bilinguisme » dans l'oeuvre de P.J.
Hélias, c'est aussi le passage subtil d'une langue à l'autre à l'intérieur même
de plusieurs de ses textes par un emploi assez personnel du fameux code-switching (alternance des codes ou
de deux langues) qui prévaut en situation de contact linguistique, exemple
assez rare par ailleurs d’un tel métissage en français littéraire.
Les chroniques et « histoires de vie »,
plus encore que le théâtre, sont des genres qui se prêtent chez lui à ce qui
est aussi l'expression d'un « je » bilingue (son « moi bretonnant »)
: les divers calques, emprunts ou citations etc. en breton dans le texte
français nous révèlent sa propre expérience, son vécu, tout autant que ce qui
pouvait être entendu et même « sous-entendu » dans la société
traditionnelle, puis post-rurale, dans laquelle il a longtemps baigné.
En revanche, cet aspect de métissage textuel par
l’emprunt au français dans sa prose en breton nous semble être moins présent
dans les versions bretonnes de ses oeuvres majeures (Bugale Berlobi, Marh al Lorh
etc.), car l’auteur s'est inscrit davantage dans la tradition du breton
« littéraire », disons ici standard, voire même
« gwalarniste », pour des raisons multiples, qui font partie de ce
complexe « jeu du bilinguisme » chez Hélias.
I. LA PRATIQUE LINGUISTIQUE
EN BASSE-BRETAGNE
Ce passage d’une langue à l’autre aura marqué le
siècle qui s’achève, qui fut celui d’un changement de langue comme de monde,
même si la réalité existe toujours bel et bien dans la pratique linguistique de
Bretagne, à des degrés divers, bien sûr. Il va sans dire que l'emploi de
termes, expressions et tournures bretonnes, soit autant de bretonnismes en
français, reste très variable et relève désormais davantage d'une multitude
d'idiolectes, même si ces emplois concernent toujours des aires linguistiques
plus ou moins étendues, correspondant même dans certains cas à l'ensemble du
domaine bretonnant.
Nous avions, il y a quelques années, établi un
échantillon, de manière cumulative, catalogue de quelques centaines de
vocables, qui n'a bien sûr de valeur qu'indicative ; mais, dans la mesure où il
est la somme de pratiques attestées, que nous avons relevées çà et là (Poher
dans les années soixante-dix, puis Goélo et Trégor dans les années
quatre-vingt, enfin autres usages, notamment vannetais recueillis auprès
d'étudiant(e)s dans les années quatre-vingt dix), cet échantillon nous semble
relativement représentatif de quelques-uns de ces usages et il pourra, en tout
état de cause, donner matière à comparaison avec l'emploi de ce bilinguisme chez
notre auteur.
VOCABULAIRE
TRES PRÉCIS
Fondamentalement, c'est le même mécanisme que celui
qui amène les langues à s’enrichir de divers termes (ex. en français : maquis,
paella etc.), dont ceux que la lexicographie française a pu emprunter au breton
(aber, biniou, far, fest-noz...). L’emprunt au breton de mots très précis est
souvent dû au fait que le terme alternatif est assez mal connu ou peu usité en
français. En voici quelques exemples, qui concernent des champs sémantiques
particuliers :
- faune
et flore locales, surtout les mauvaises herbes,
parfois autant de plantes médicinales d’ailleurs, comme krampou'zh-mousig (ombilic - Poher). On trouve également ce terme
chez Hélias, qui emploiera, de même, bisigou-mareñv
(chatons de saule), butun-marmous...
(pollen de châtaignier). Nombreux sont les exemples de tels emprunts plus ou
moins locaux : ainsi, pour le rumex, téal
Go / têl T / teol Ph (& synonyme, ou non, kaol-moc'h) ; triñchin-logod
(Ph - petite oseille) ; pis-logod (Ph - pois sauvages) ; « du pem'-ridenn plein la pelouse ! »
(Ph - plantain, dit herbe à cinq coutures) ; du av(r)on-ki (Ph - fausse camomille) ; lor'-ki (Ph - laurier
palme de haie) ; des burlu (Ph & Go etc. - digitales) ; des
prunes-poloch (W - sauvages, cf. polos
Ph - petites prunes) ; des babioles/-z
(Ph - cerises sauvages) ; des koper (Ph - poires sauvages)...
- faits et gestes liés à la même civilisation rurale
: treusplanter mes salades (Go...-
repiquer les plants) ; disklosser
(& disklocher) des boutures de
géranium... (Ph - casser net -, alors que le gallo dispose lui aussi de termes
propres, comme « élousser ») ; pri-touseg...
(terme qu’utilise Hélias pour le mortier...). Autres exemples : turier la terre (Ph & Go - fouir) ; touser la pelouse (tondre - gallo idem)
; quand on fistoule (Ph =
furette...), & fistouiller
quelque chose (Go - remuer ; on trouve également foustouiller : mettre en désordre etc.) ; brigouiller / -er (T -
bredouiller, -eur) ; un atô (Ph = astof
L, adê Go...- nichet) ; reculer dans la garzh (Ph - haie) ; les poules sont en
train de diskraper (Ph, W...-
gratter)...
- divers objets (habitat, mobilier) et comportements
: acheter un pennti (& « pantie » !) à ma femme (Ph) ; ma fille
fait du teil dans sa chambre (TK -
mot à mot du « fumier », au figuré du « bazar ») ; il y a
trop de sklabe' (= stlabez Ph - désordre...), du sklabodenn (Ph - idem), & faire du sklabouss (Ph - éclabousser), un sklabousser / & var. (Ph)...
Ajoutons : un loch pour ta voiture
(Ph...- cabane) ; bâtir sa foukenn dans
les bois (Go - idem) ; par la vinojenn (K - prendre la vinojenn a-dreus Ph... -
sentier de traverse, var. minotenn W) ; aller par les ribines (T & K - passages, & ribin-diribin à travers les haies etc.)
; aller a-dreus (TK...- de travers) ; tes boutoù-koad (& var.) ; le torc'h-listri
(Ph), & bouchon-shu'elleù (Wu)
; toi t'es un lardigenn (Ph - linge à
graisser la plaque à crêpes, fig. taquin), & concernant la fabrication des
crêpes, on utilise couramment un peu partout la billig(-krampou'zh) (plaque à crêpes), & askleudenn ou spanell (Ph
- synonymes pour spatule - & astell /
askell (-grampou’zh) Ph, comme
sklissenn T), à côté de
l’immanquable rozell (racloir)...
- outils et outillage traditionnels, voire plus
récents : il a passé sa « fraise » (fres), & arar-goad, rastelleres... (araire, faneuse à râteaux)
; le rastell et la pigell
(Wu...) ; peux-tu m'acheter un rid'll
(Ph - sas à sable...) à Carhaix ! ; la karrigell
(& var. - brouette) ; dans le leur (l’aire)
; le leur-zi (Ph lor-zi, & lorzi bri - sol de terre battue) ; ta fichell (fich'll Ph, & fourchell W - baguette pour couper l’ajonc etc. à
la faucille) ; le sizailh et la spilhenn (W... - ciseaux et épingle)...
- nourriture typique : des krampou'zh (& -ezh E & Go...- crêpes) ; ton lait est trenké (W...- aigri) ; tes pommes sont goueñvet (& -het W - Ph flétries) ;
des pommes brein (pourries) ; des
poires bloñsées... (meurtries) ; larder son pain (W - beurrer gras) ; du bouita-moc'h (W - nourriture à cochons)
; du gwelien (Ph etc. - eau pour
cochons, & au figuré eau trouble etc.) ; un peu de dour lous (T & au figuré pastis - selon D. Giraudon) ; faire
du silad (KL - coulis de mûres
fabriqué par les enfants)...
- particularisme : ça c'est un penn-brezhoneg ! (bretonnant militant etc.), un penn-Breton (militant breton - terme
également relevé par R. Le Coadic[1][12]) ; aller au fest-nonz (cf. attesté seulement c. 1970 pour le Robert)
- emprunts hybrides ou de deuxième niveau (mots
français bretonnisés, puis réutilisés en français local) : les eleksionoù (T) ; les bourjoaien (Ph - « bourges » ou bourgeois,
habitants du bourg !)...
FORTE EXPRESSIVITE
L’expressivité est souvent liée à la description de
tel caractère original ou de telle situation particulière, qui frappe
l’imagination ou la sensibilité et, preuve d’un emploi relativement important,
cela concerne diverses catégories grammaticales (adjectifs et adverbes, noms,
verbes etc.) :
- adjectifs (au sens plus marqué qu'en français) : il
est mezw / mèw (Ph, T...- saoul) ;
des pennoù-mezw (ivrognes) ; hadve'w... (saouls de nouveau). Notons
encore, dans le même registre : il est poè'h (W = cuit / saoul, & très fatigué) ;
ç'ui-ci est tarluch (Go & K -
bigleux) ; j' suis barr'k ! (Ph - OK,
& arrivé à destination, capable etc.) ; j' suis « arrivé » bouzar (Ph - sourd) ; j' suis skuizh / shueh W (fatigué), & klañv (malade) etc.; je suis stenn (au
ventre bien tendu - Ph repu, T saoul, & il était stenn-du - bourré) ; « kap d'être noyé » (cf. toi t'es pas kap !) ; un peu diwè't (T - retardé) ; mon
fils est skamboullig (Ph), & berrboullig (-boellig - distrait, tête
en l’air...) ; « quelque chose de fentus »
(T - drôle) ; tout en distribilh (en
pendant, pendouillant). On relève aussi quelques adverbes particulièrement
usuels : descendre mell-divell
(quatre à quatre, en trombe...), aller trankilik (cf. un peu tristik...).
- termes de sens péjoratif (noms et verbes) : ç'ui-là
est torr-penn / torr-revr !... (&
rus-revr) (casse-tête, casse-cul, & traîne-savates) ; un paour-kaezh
(& W - pauvre type) ; paour-kaezh
bleup / glèp (& glëp Wi : bêta,
niais etc.).
- verbes très expressifs : excusez-moi, j'étais boèmée (Ph - vendeuse à la caisse :
restée « dans la lune ») ; j'étais sponté (Ph, T...- effrayé)
; ça va chaker chez moi (T - mâcher,
au figuré jaser, râler), & lonker
sans chaker (Ph - avaler sans mâcher)
; arrête de taskailler ! (K -
ruminer, rabâcher) ; il est temps de karzer (T- filer) ; j'ai strinké quelque chose (Ph & K : éclaboussé...) ; j'ai été dilorbé (W, K - roulé au figuré) ; j'ai lousé ma chimie (T - étudiant : raté) ;
il ne fait que bléjer (Ph : brailler,
gueuler)...
- diverses expressions typiques... : il va y avoir du
bec'h (Ph - castagne), ou du reuz (grabuge...) ; faire tuf
(T - cracher, cf. Ph tufo d'ar
mouar cracher aux mûres, au figuré
cracher dans la soupe) ; tu es arrivé hanter-amzer
(à 45 ans - Go) ; du kar(g)-kof
(Go, Ph : gâteau bourratif) ; un karg-i-doull
(K : boit sans soif), krap-i-doull
(K : enfant qui grimpe toujours sur les genoux...).
LANGAGE DIT « FIGURE »
Beaucoup de ces emprunts lexicaux correspondent
parfaitement au « langage figuré » du breton populaire, bien défini
et patiemment exploré par Jules Gros, en plusieurs volumes, à partir de sa base
trégorroise, que l’on pourrait d’ailleurs comparer de façon systématique à
l’emploi qu’en fait P.J. Hélias. En voici quelques ingrédients remarquables :
- humour, ironie, moquerie etc. : t'as pas vu beg-e-dok ? (les flics, un flic Ph...) ; ç'ui-ci, c'est un vieux taragn (Ph : bougon, évolution du nom propre
Taran... & tagnous, cf. gouerous T)
; klakenner !, & kozh klakenn !
(T - bavard, -e, & commère) - & vb. klakenner
(id.) ; un genaouèg (KT...), c'est
une genaoueges (T), des genaoueien (& genaouegerien) T-K
(imbéciles)...
- scatologie (le mot breton étant là un peu par
euphémisme, parfois considéré comme moins vulgaire que son équivalent français,
dit-on du moins) : qui a kac'hé / staoté, brammé...? (chié, pissé, pété) ; j'ai dislonké / recheté / diheugé (K - dégueulé etc., & gober chas bihan W - cf. faire des
« petits chiens ») ; qui est-ce qui a loufé ? (vessé... - & « branmer »)...
- exclamations & interjections : oiaou !
(Ph... - oh la la ! - cf. dès le XVIIème, selon F. Roudaut, on relève
comme interjection marquant l’orgasme féminin : aiouig, diminutif de aiou
! aïe !)...
- injures et jurons... : mallozh ma Doue (& hon Doue... Ph - malédiction de Dieu...).
BRETONNISMES CARACTERISES
Moins acceptables, ne serait-ce par exemple dans un
texte de rédaction, genre d’ailleurs souvent évoqué par P.J. Hélias, on
remarque également divers bretonnismes, qui sont autant de calques lexicaux ou
syntaxiques :
- divers calques : « censément » (T) ; (ne)
recule pas dans elle ! (T)
- parfois des « faux-amis »... :
« abuser » ton temps (< a(m)busiñ
Ph ) ; je suis « content » d'aller avec toi (kontant) ; tu es « arrivé » fatigué (Go, Ph... < arri, arriu, erru...), il est
« arrivé » cinglé (T - devenu) etc. ; elle est malade « de
retour » (< en-dro ), voir ça
« de retour », passer son bac « de retour »... (de nouveau)
; « envoyer » quelque chose, quelqu’un avec soi... (cf. je t'ai
envoyé des châtaignes - pour : apporté) ; je t'envoie à la poste ? (pour : je
t’emmène)...
- temps surcomposé (usuel en breton) : j'ai eu chanté
dans les fest(où)-noz (dans ma jeunesse, mais je ne chante
plus)...
- prépositions utilisées à la bretonne, notamment
AVEC, aux acceptions très diverses : « j'ai eu ça avec mon père » ;
« ils sont venus avec les vacances de Pâques »...
- syntaxe : « fatigué... tu es ? » -
« du café... tu auras ? » (anaphore) ; « lire il fait, écrire il
'fait pas ! » (emploi périphrastique)...
Globalement, on trouve ainsi une grande variété dans
ces divers exemples de ce code-switching involontaire, qui semble être à la mesure de la diglossie
du locuteur, c’est-à-dire qu’il utilise proportionnellement à sa méconnaissance
de termes aussi précis ou expressifs en français, dans une situation de
communication donnée, alors que la densité des calques syntaxiques est
davantage un marqueur sociolinguistique, sociologique tout autant que
linguistique (indiquant l’origine, l’éducation, le degré d'instruction, la
profession etc.).
Mais il existe aussi désormais un nouveau code-switching plus subjectif, qui
procède d’un choix conscient, comme l'est d'ailleurs plutôt celui que pratique
P.J. Hélias (enseignant de français à l'Ecole Normale tout de même), voire
militant, visant ainsi à parsemer son discours de mots, termes et expressions,
qui sont autant de marques de bretonnité (enracinement local, attachement
identitaire, voire provocation etc.), un peu comme le parler jeune emprunte au
parler beur ou anglo-saxon, selon les goûts et les couleurs, ceci se vérifiant
davantage au niveau lexical que dans des tournures de phrases, ce que le
français normé supporterait peut-être moins volontiers.
II. EMPRUNTS BRETONS DANS LE
FRANÇAIS DE P.J. HELIAS
Ces emprunts caractéristiques au breton spontané,
typiques du français de Basse-Bretagne, se retrouvent chez P.J. Hélias, sans
doute tels qu’il a pu les entendre chez les bilingues de sa génération, pour
qui le français était avant tout une langue apprise à l’école, voire chez les
plus jeunes, puisqu’il apparaît que ce même code-switching
se maintient sur une assez longue période dans une situation marquée par le
bilinguisme ambiant, même déséquilibré au profit du français.
En quantité, on en repère quelques centaines, environ
un demi-millier, un par page, ce qui est assez modeste. Mais on peut penser que
l’écrivain était conscient qu’il existe là un certain seuil (de tolérance) chez
son lecteur, notamment dans le lectorat lettré et, surtout bien sûr, chez ceux
qui sont extérieurs ou étrangers à la Basse-Bretagne, même si le schéma de ce code-switching obéit sans doute à des
principes universels, qui se retrouvent donc dans d’autres aires de
bilinguisme, ce qui est quand même la généralité d’une majorité des habitants
de la planète, dit-on.
Quel est le but recherché en l’occurrence ? Il
s’agit, d’abord, du point de vue stylistique, d’un effet décoratif, parfois
légèrement emphatique, donc souvent signifiant. On peut souvent le comprendre
comme une illustration quasi sonore de ces « mémoires » d’un
« Breton du pays bigouden », ce qui nous renvoie ainsi à un
« paysage sonore » ambiant fort caractéristique, qui est ou qui fut
celui de son environnement. De fait, ce métissage correspond à un ressourcement
systématique de l’auteur dans ce que furent, je le cite, « les douze
premières années de {ma} vie ».
Notons que ces emprunts au breton ne sont pas
exclusifs d’autres termes allogènes, mis de même en italiques, comme le latin pater, ave 140, l’anglais standing 154, 526, ou même le français populaire
« pissouzes » 194...
QUELQUES EXEMPLES D’EMPRUNTS
Nous ne prendrons ici, faute de place, que quelques
exemples de ces nombreux emprunts, presque de règle :
le lambig (alcool) 122, 152 ;
l'Ankou, le squelette 148 (& un ankou...) ; un ménez ouvert (mont, terrain
en pente...) 331 ; le pauvre treu (hère) LAM 13...
- les citations de termes en usage sont parfois plus
ou moins explicitées :
le recteur de la paroisse, an aotrou person 125 ; toujours la paroisse (ar barrez), même pour les Républicains 185...
- d’autres exemples contiennent carrément une
explication :
l'armoire que nous appelons
la presse 140 ;
(Botanique) le nombril de
Vénus que nous appelons krampouez-mouzig 122, 140.
- les calques du breton (traductions mot à mot),
assez nombreux au total, ont un fort effet de dépaysement, mais semblent être
autant d’effets de « style » :
le chou-cochon (rumex
patience - kôl-moc'h) 123 ;
« l'école du renard » 227 ; train-carottes 235 ; Saxons rouges 246 ;
revenait du certificat avec un sac de bouillie 203 ; coupeurs de vers (note 1:
Laboureurs) 275...
- formes hybrides : Cette vieille sait décompter les verrues 122 ; porté sur les lichouseries 401...
Certaines transcriptions se font en français
uniquement, sans passer par le breton : la chapelle blanche 157.
On remarque aussi quelques jeux de mots ou divers
pataquès, notamment dans le chapitre sur l’école (208) :
Une bande de trois maisons
passait au-dessus de mon village (breton tri
di trois maisons, comme tridi
étourneaux) ; le podium qu'il appellera la pologne (NT)...
Comment fonctionne ce code-switching, qui s’efforce donc de se faire assez discret, en
restant de bon aloi ? On y remarque parfois l’alternance des deux langues, en
vers, comme dans les rimes bilingues pour apprendre à compter :
Un deux trois
Bez
e vo c'hoa 74... 222
Mais il s’agit plus souvent d’expressions consacrées
(eom de'i ! signal de départ 25, 24 ; gast a rastell ! 217) ou d’exclamations (e[r]c'h ! qui est l'expression suprême du dégoût 383), ou plus
fréquemment de formules, voire de rimes activées par la mémoire (cf. rimes 105
& 135, 147, 199, 326-7...), où l’humour n’est pas absent :
Viv ar Republik / Ra deom bara
ha kig 249, 292...
Une des règles d’emploi, qui suit bien
l’usage spontané et la règle universelle, est la précision de l’emprunt :
le chemin de son penn-ti
de Kerveillant 20 (& penn-ti
102, 105, 142... 331) ;
la corde de la koloenn... (corbeille en paille) ; le plên,
un tranchoir à deux poignées 99.
La raison en est que, par exemple, « le verbe diskrapa n'a rien d'équivalent dans la sèche langue de Monsieur
Descartes » 217, 253. De même,
on se reportera à liorz LAM 96, ou les étangs d'eau saumâtre,
les loc'hiou 527...
On retiendra également des explications quasi
dialectologiques sur GLAS p. 227-8, qui peuvent avoir été inspirées
par sa fréquentation des cours du dialectologue P. Le Roux, ou de son compère
grammairien P. Trépos...
S’agissant de « civilisation
traditionnelle », il faut bien admettre que plusieurs de ces références
étaient déjà anciennes à l'époque où il écrivait, puis publiait son ouvrage
(1975), voire obsolètes du temps de sa prime jeunesse :
(costume) le sobriquet de montobaned
433, 490 (tisserands riches, & Montaubanais -
LAM 14 - Pont-L'Abbistes) ;
une kiz-kêr (note 1 - habillée
à la mode de la ville) 483
Hélias cultive là, en effet, un certain archaïsme,
sous prétexte de remonter loin dans le passé grâce à l’oralité, ce qui explique
peut-être l’accusation de passéisme qu’on a pu porter contre lui :
L'usage du marieur (kouriter)... bâton de genêt (bazvalan) 441, & ar houriter
& 429...
Par delà les différents aspects
évoqués, comme les divers effets produits, on doit souligner la circularité de
ce code-switching lexical, qui passe parfois par le français,
voire d’autres langues :
les kodakerien 490, &
kodakeurs 513, 570 (s’agissant des touristes, devenus autant de
paparazzi).
Au total, ce bref survol, qui n’est que le résumé
d’un relevé plus exhaustif, nous montre un véritable dégradé de code-switching, d'où surgissent divers
effets stylistiques. S’y ajoute une certaine récurrence, peut-être par un souci
- tout pédagogique chez le professeur, sans doute - d'inculquer divers emplois,
ou à tout le moins de les faire assimiler par le lecteur, d’où cette
répétition, sans aucun doute volontaire :
la Fontaine des Maux
Poignants ... Feunteun ar Pistigou ...
l'eau des Pistigou 116...
A l’inverse, une certaine concentration d’emprunts -
plusieurs dans un même paragraphe - dénote une volonté de rendre la couleur
locale ou, mieux, un genius loci, si
on veut comparer à la technique d’un artiste peintre : « Cependant, la
foule des pardonneurs continue
d'arriver... Le grand cordon de galets (ar
vilienn vraz) qui défend les paluds contre
la mer... A ma gauche, il y a le loc'h de
Penhors... A la hauteur du loc'h... »
(cf. LAM 194...).
SUBTILITE DE L’INTELLECTUEL INDIGENE
La subtilité de la démarche, qui touche parfois à
l'ethnographie, est dans cette description minutieuse due à un
« intellectuel indigène », bretonnant de son lieu comme de son
(ancien) temps, mais aussi fin érudit sur bien des sujets, dont tous ne portent
pas sur la civilisation matérielle, mais plutôt sur l’aspect patrimonial au
sens large. Ainsi en va-t-il de ses remarques sur le faux emprunt qu’est le
terme français menhir, à côté du légitime et traditionnel peulvan 209, 242 ; cf. également bro, Breiz, patrie... 215, 244...
Autres exemples :
ar zantifikad (certificat d’études) « ce
qui lui donne quelque chose de sacré par référence obscure au Credo » 215 ;
Ni zo bet debret gand al loged 543 (nous avons été
grignotés par tous ces {anthropo}logues..., référence à E. Morin)
dans tous les Keribilbeuz
546 (nom imaginaire de village perdu)...
On rapprochera cette démarche ethnographique de
l’usage qu’il fait de slogans publicitaires de l'époque (69...) ou du
retournement de certains termes récents (à l’époque), comme les achelèmes (HLM)
551, 601...
Mais on remarque aussi dans le métissage textuel de
P.J. Hélias une sorte de surréalisme populaire, comme il le dit par ailleurs
lui-même, car il s’agit bien là d’une partie de sa gloire de
« manant » : mein o komz GdM 282 (pierres parlantes, & cf. Yannig ar Vein BB 80 - Jean des Pierres).
Ce « jeu » est donc à relier à un
« je » très présent dans ce qui a été analysé comme une
« histoire de vie ». Très subjectif, il concourt à tracer le portrait
d’un écrivain de son temps, mais surtout de son lieu, le pays bigouden des
premières décennies du siècle, prélude au « changement de monde » de
la seconde moitié du siècle qu’évoque le « Nouveau Testament », moins
porté sur ce « jeu ».
Mais au delà du code-switching
lexical, on trouve aussi tout un aspect morpho-syntaxique, comme avec cet autre
« jeu » verbal qu’est celui du vouvoiement décalé (usage en français
qui transpose le breton des fied,
personnes qui vouvoient tout le monde) :
« Un jour, Alain Le
Goff me demanda : ‘Seriez-vous capable...?’ » 90 (& cf. LAM 72, BB 12...)
On peut rapprocher cet usage
inattendu d’un effet d'écriture basé sur une traduction volontairement servile
: un farfelu-savant ( < droch
desket) 27 ; une messe sourde (overenn vouzar - dite à l’aube) 454, 526...
Ce « jeu » verbal se retrouve aussi, dans
une proportion qui resterait à analyser de plus près, car il s’agirait dans ce
cas d’études textuelles fines du français patiemment construit par P.J. Hélias,
dans la syntaxe de sa phrase, elle aussi parfois fortement teintée de tournures
bretonnes :
« Trop pauvre que je
suis... » 7 ( < Re baour ma'z
on-me... 5) ; (citation) « dire il fait, faire il ne fait pas »
303...
« Celui-là se moque de
moi en plein milieu de ma figure parce qu'il y a du mauvais français avec moi
sur ma langue » 218 (254).
Nous touchons là aux limites d’un tel code-switching, quelque peu intempestif,
devenu par la vertu même du best-seller
plus ou moins « politiquement correct » désormais, si l’on ose dire.
Au delà de ces limites, on basculerait plutôt dans ce qu’on appelle le code-mixing (ou confusion de codes,
mélange de langues). Mais le distinguo s’avère assez risqué, d’autant que si
l’école est en principe intransigeante sur la norme, tel instituteur tente
d’apporter une remédiation sur ce terrain précisément :
« Il reprend la phrase
avec le mot français : "J'ai vu une
c'hwede ce matin." Le maître
écrit au tableau : une alouette. Répétez... » 207, 240
« Il nous montre un
château. Nous pensons maner ; il dit
ceci est un château. Bon, maner et château c'est pareil... Il
explique que c'est un petit château... » 207, 240.
Le français est lui aussi concerné par ce qui peut
devenir délire verbal, mais plutôt à ses dépens à l’occasion :
« Que je dactylographiasse,
que nous dactylographiassions. Je ne sais... » 210
Ainsi, P.J. Hélias use en français des ressources de
ce bilinguisme si inégal, et ce de toutes les façons possibles : emprunts et
calques, dont certains seraient dignes d'un bêtisier, ainsi que toutes les
formules imaginables, telles qu’il a pu se les remémorer, mais dans une
proportion qui reste assez modeste au total (quelques centaines, soit moins de
un par page), pour un usage homéopathique ou, du moins, assez mesuré en
définitive. Quant à la syntaxe, elle évolue entre deux pôles extrêmes et
opposés : la correction de la langue française, parfois même une
hypercorrection quasi académique, et l'oralité spontanée de générations de
bretonnants mal à l'aise dans un français scolaire, qui peut friser ce qu'on
nomme le « barbarisme » etc. Une étude spécifique serait donc la
bienvenue, car cela porte davantage en fait sur la syntactique du français
lui-même...
III. EMPRUNTS FRANÇAIS DANS
LE TEXTE BRETON
Ne pouvant aborder ici longuement le vaste sujet de
l’emprunt en breton, remarquable dès le moyen-breton, contentons-nous d’en
rappeler un exemple pittoresque, dans ces vers du chansonnier René Le Gac (c.
1940) :
Va zad ma mam
évoa séver / Ha muoc’h hôas n’ottro scoler...
(Mon père, ma mère étaient sévères et plus encore
l’instituteur)
Il est entendu également que le niveau de langue de
P.J. Hélias, du moins dans Marh al Lorh est, tout autant que
son breton bigouden, une sorte de koinè
qu’il s’était lui-même forgée, avec d’autres, comme Trépos, à la radio, avant
la télévision. On pourrait parler d’un certain compromis, sinon d’un métissage,
entre le brezoneg beo bigouden (variante de « badume »[2][18], si l’on veut) et le standard KLT,
peut-être davantage celui formalisé par Vallée au début du siècle dans son
dictionnaire[3][19] que la « norme » revisitée par
les « gwalarnistes » de la période de l’entre-deux-guerres, comme le
concédait récemment son éditeur bretonnant (A. Merser), affirmant
qu’effectivement Hélias avait pas mal recours au grand Vallée (cf. kenezel
521...). Ceci est notamment vrai dans la dernière partie, qui ne
correspond pas à une réalité sociolinguistique aussi prégnante en breton,
quoique la traduction révèle des ressources intéressantes :
Diêzamant-kouêriad (malaise paysan) 576 ; Sevenaduriou diempret Yann Gouer [Civilisations déstructurées du paysan
breton] 605...
L’héritage assumé par P.J. Hélias, dès
l’après-guerre, reste donc cette prose KLT
qui fut celle de Drezen, surtout de Riou (auteurs qu’il a lus et même étudiés
ou traduits), mais aussi antérieurement des écrivains populaires, auteurs de
contes remaniés, tels Jezegou, Krog... Mais ce breton « littéraire »
classique reste largement métissé de tournures ou expressions de son parler
bigouden, quoique le « badume » d'Hélias se révèle dans l’ensemble
très largement interdialectal (au moins au niveau du KLT).
L’usage suit tout à fait les canons du breton
standard, étiqueté « littéraire » (ici dans le sens neutre du terme)
et l’emploi du français y reste assez limité, surtout si on le comparait à
l’usage spontané actuel, où le recours à l’autre langue est beaucoup plus
systématique. On trouvera surtout diverses expressions ou locutions, soit
correspondant à l’usage spontané (plutôt que littéraire), soit lorsque la traduction
du français se révèle problématique, par exemple.
Notons, au passage, la richesse lexicale de l’oeuvre
en breton. Ainsi, le Nantais G. Mérel m’a fourni, après la parution de mon
dictionnaire, plusieurs dizaines de termes ou d’acceptions qu’il a recueillis
dans l’oeuvre de Hélias et qui n’étaient guère attestés jusqu’ici, par exemple
le mot dichaler pour déversoir (à
côté du terme rare dishal). D’autres
exemples peuvent être cités :
eun tare-douar ( =
taread) 598 (secteur, zone rurale...).
Divers autres termes sont
parfois autant de trouvailles : mezevenigou, &
eostigou (juilletistes,
& aoûtiens...) 602.
L’EMPRUNT FRANÇAIS ET SON CONTEXTE
Le recours au français dans le texte breton d’Hélias
concerne essentiellement l’intrusion du monde nouveau (du moins à l’époque),
qui s’est imposé par l’Histoire, quoique parfois sous des formes plus ou moins
bretonnisées :
Ar froñ ! Pebez ger iskiz ! 67
(& war ar froñ...)
ar Voched 68
geriou galleg all, trañche, obuz, soasantkeñs...
armistis 69 (cf. terme des souvenirs de F. Kervella...).
Mais l’emprunt tel quel apparaît également, et il s’avère d’ailleurs
souvent signifiant, comme dans la citation :
An teir gomz :
« Liberté, Egalité, Fraternité » 71.
L’origine de l’emprunt est parfois notée à sa suite,
comme pour se dédouaner, citant par exemple ici l’Eglise :
(induljañsou,
ofis, sakramant..) a zo bet paket digand ar galleg 153.
Il arrive même parfois que l’emprunt se présente sous
une forme légèrement masquée, comme dans la forme purement
« heliasienne » navidial (er
vouillenn - louvoyer), en fait une variante palatalisée de navigal
13.
A l’inverse, Hélias ne
craint pas un certain purisme, inspiré par Vallée peut-être, comme dans ces
exemples :
eur gaerigellerez (not. = kaleidoskop)
Tro
Vro-Hall 425 / Tro ‘r Frañs...
Il improvise même, à l’occasion, quoique rarement
dans l’ensemble, fabriquant quelques néologismes, comme le terme jagadegou
(jacqueries) 596.
D’évidence, les références à la publicité de l’époque
- rarement en breton, quoiqu’on se souvienne parfaitement de dilhad labour Mont Saint-Michel - passent par la langue d’origine, qui est
donc le français :
Charles Leduc, habille bien
et pas cher 76 ; Chicorée Leroux 97, &
autres marques...
Ces divers emplois stéréotypés correspondent, en
gros, à ceux qui ont été faits dans l’autre sens, mais ici de façon encore plus
discrète ou à dose plus homéopathique que dans le texte français, plus
volontiers métissé de breton. Là encore, chaque occurrence mériterait quelque
développement, ce qui nous ramène à la technique de la traduction (d’une langue
source qui est double, d’ailleurs), exercice pragmatique, avant tout affaire
d’appréciation et de sensibilité personnelle, dont l’approche globale est
particulièrement difficile. Citons quelques exemples, parmi les plus
significatifs :
Ar réveillon 194
Ma n'eus ket de
quoi en armel 377
anvet e galleg "salle à
manger" 469
ar
chapomou 493 (chapeau mou !)
mont da gredi er "Père Noël" TN
560 (/ Mabig Jezus)
one-stepou... 571
estivanted... 523
CONCLUSION
Hélias n'a donc pas bouleversé le standard littéraire
breton, car il l'a juste assaisonné de termes de son cru ou, si l’on préfère,
il a su orner le breton commun, dit littéraire, de sa broderie bigoudène. En somme,
il l’a quelque peu agrémenté dans les limites qui étaient acceptables pour son
lectorat, formé à la lecture de revues (comme BRUD...), l’auteur subodorant sans doute qu’il
existait aussi là un certain seuil d'acceptabilité.
Concernant l’écriture du français telle que l’a
pratiquée Hélias, il s’agit davantage d’une création personnelle, oeuvre du
témoin privilégié d’une réalité sociolinguistique datée et bien définie, qu’il
a ainsi pérennisée sur le papier, même s’il ne semble guère avoir fait d’émules.
S’il n’a pas révolutionné la langue bretonne, moins
encore que la langue française, ni le langage ou l'écriture, il est juste de
reconnaître son mérite d’avoir su porter témoignage avec talent, l'un des
premiers et même un des seuls à ce jour, de ce qu'a été et reste encore, pour
un certain temps, un usage un peu forcé (dans les deux sens du terme), marqué
par le bilinguisme franco-breton davantage que britto-français, sans toutefois
remettre en cause sur le fond la situation dite « diglossique » qui prévaut
ou qui a récemment prévalu en Basse-Bretagne.
ABBREVIATIONS
-
AIRES BRETONNANTES
Go
: Goélo
Ph
: Poher
K :
Cornouaille
L :
Léon
T :
Trégor
W
: Vannetais
-
OEUVRES CITEES
BB : Bugale Berlobi (EMGLEO BREIZ, 1987)
CdO : Le
Cheval d’Orgueil (PLON, 1975) - noté ici en chiffres droits : 177...
GdM : La
gloire des manants (PLON, 1977)
LAM : Les
autres et les miens (PLON, 1977)
MaL : Marh al Lorh (PLON, 1986) - noté ici par des chiffres en italiques : 177...
NT : « Le Nouveau Testament » (du Cheval d’Orgueil)
TN : « an
Testamant Nevez » (Marh al Lorh)
*
LA BRETAGNE
: D ' UNE IMAGE (IDENTITAIRE) L ' AUTRE
La Bretagne, et les Bretons en particulier, ont
longtemps souffert d'une image souvent fort négative, et même péjorative, tout
à fait déplorable, dans l'ensemble français. C'est encore vrai parfois, quoique
de façon plus limitée. Pourtant cela ne semble pas être le cas partout en
Europe, fort heureusement, où déjà la « matière de Bretagne » a eu de
nombreux échos depuis le Moyen-Age (en Angleterre, en Allemagne, en Espagne,
dans les pays nordiques...), avant que le renouveau breton du XIX° siècle n'y
fasse aussi quelque bruit. Et la Bretagne est aujourd’hui connue et reconnue du
Maroc en Japon, en passant par d’autres continents, comme l’a encore prouvé un
récent «cyberfest-noz». Et c'est vrai
qu'en France même, la Bretagne a parfois suscité bien des sympathies, et que
nombreux sont aussi les "amis de la Bretagne" outre-Couesnon comme au
sud-Loire ! Pensons ainsi à l'éloge, plutôt exagéré d' ailleurs, que fit George
Sand du Barzaz Breiz : "Une
seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que le génie
des plus grands poètes et celui des nations les plus poétiques ont jamais produit...
Nous voulons parler de la Bretagne... en vérité, aucun de ceux qui tiennent une
plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau".
Cet engouement fut loin d'être toujours le cas, comme
le souligne Y.B. Piriou dans la préface de son anthologie de 1971,
au titre emblématique de cette idendité négative dénoncée dans les années
post-68 (Défense...): "Notre
langue bretonne a toujours eu en France très mauvaise réputation. Objet de
sarcasme, au Moyen Age déjà, elle excita la verve de La Fontaine, fournit
l'occasion de quelques plaisanteries à la cruelle marquise de Sévigné, avant de
se voir enterrer vive par V. Hugo... Qualifiée tour à tour d'idiome, de patois,
de dialecte... cette langue, que l'on appelle souvent bas-breton - comme on dit
bas-morceau- , ne se parle pas. Elle se bredouille ou se baragouine."
Le florilège de ces citations, dont certaines sont
des "perles", d'un vrai "racisme anti-breton", alors mis en
lumière, car venant paradoxalement des plus chevronnés des écrivains français,
a donné lieu à de multiples commentaires (par exemple, dans l'introduction au
2° tome de l' Histoire Littéraire et
Culturelle de la Bretagne, sous la plume de Louis Le Guillou, professeur de
littérature française à l'U.B.O. de Brest, p. 7-14, ou dans le précieux petit
ouvrage de Fañch Morvannou, autre enseignant de l'U.B.O. - en breton -
également, Le breton, la jeunesse d'une
vieille langue P.P.B., 1980, p. 16...)
Les causes de cette hostilité, voire de cet
ostracisme, sont complexes, et sans doute fort lointaines. Certes, la langue,
son altérité certaine (décriée par Mérimée, à propos du c'h breton, qu'il oppose au "joli patois de Provence"!),
ne sont pas toute l'identité bretonne. Mais on ne peut faire l'impasse sur le
sentiment (naguère ?) dominant qu'il s'agit là d'un élément allogène, et de
trop pour ainsi dire, sur le sol "national", ce qui, compte-tenu de
la filiation entre gaulois et breton armoricain (même par l'intermédiaire du
celtique insulaire, si l'on veut), est un gros non-sens historique bien sûr,
mais qui doit se comprendre à la lumière de la construction politique d' un
Etat-nation artificiel comme la France, aux dépens d'entités périphériques
telles que la Bretagne, et dit-on souvent, de cette volonté millénaire de bâtir
"la France... contre les Français", c'est-à-dire les autochtones
eux-mêmes ! En effet, et c'est la le hic, les élucubrations de ces écrivains,
ou autres, seront ensuite reprises à la lettre par les autorités politiques et
administratives (ministres tel A. de Monzie, préfets et sous-préfets tel A. de
Romieu, ou inspecteurs tel Carré...)
Il est exact aussi qu'une vieille rivalité politique,
datant de dix siècles et plus, avait bien souvent poussé les clercs français
(ou Francs déjà) à minoriser le fait breton, ce qui était de toute évidence
dans l' intérêt des princes qu'ils servaient. C'est là une opinion constamment
exprimée par le regretté Léon Fleuriot à propos de l'histoire extérieure du
breton vue du côté des Francs, et bien souvent de l'histoire écrite qu'ils furent
les seuls à maîtriser avec constance. Ces tendances opposées de
l'historiographie bretonne et de l'histoire française officielle, du temps des
Ducs (et de Nantes), a également été soulignée par J. Kerherve (cf. H.L.C.B., p. 245-272), et elle a été
utilement illustrée par divers exemples précis lors de l' exposition de Daoulas
sur le sujet (cf. catalogue 1991). Un simple fait, tout à fait significatif:
cette tendance, qu'on peut peut-être qualifier d'anti-bretonne, poussera divers
chroniqueurs et exégètes, et jusqu' à des critiques récents, à mettre toute la
paternité de la matière de Bretagne, brillante et universelle à souhait, sur le
compte de... la Grande-Bretagne, contre toute logique chronologique, et contre
l'évidence des faits et des mots (comme la dénomination des lais bretons,
ou la localisation sur le continent des périples de Tristan, ou de diverses
figures de la Table Ronde, sauf les "Gallois", ainsi nommés
d'ailleurs !).
Et puis, il y eut bien sûr, sous la Royauté absolue,
tout comme sous la République centralisatrice plus tard, l'allergie du
"modèle français" (repris par les Serbes) à tout particularisme
déclaré, et plus spécialement à toute culture allogène, selon l' expression si
souvent entendue de la vox populi: "ils n'ont qu'à parler français comme
tout le monde"; cliché repris, il n'y a pas si longtemps, par des grands
noms de la culture française 5cf. Ferniot). Et tel journaliste d' un grand
hebdomadaire progressiste français (N-Obs),
qui préparait un papier sur le breton, n'a-t-il pas dû d' abord répondre aux
mêmes doutes de son rédacteur-en-chef qui s' en étonnait comme ci : "c'est
une langue, çà, le breton ?"
Plus sérieusement, sans verser dans un nationalisme
breton (calque plus ou moins subtil du nationalisme français), il faut bien
admettre ces faits têtus et appeler les choses par leur nom. La Bretagne et son
image ont été doublement victimes de l'Histoire : elle sera rattachée au
Royaume au XVI° siècle, après une défaite militaire fatale, malgré la
personnalité de sa Duchesse Anne de Bretagne ; puis elle paiera longtemps la
réaction des Chouans pendant la Révolution ("Chouan" voulant toujours
dire réactionnaire en langage populaire de Basse et de Haute Bretagne), et
au-delà, tout comme elle pâtira par la suite de son parti-pris par trop
clérical et souvent encore réactionnaire durant tout le XIX° et même une première moitié du XX° siècle,
marqués par cette guerre civile ouverte puis larvée entre l'Etat Républicain et
l' Eglise, à qui tout la liait. Reprenons ici la conclusion de Louis Le Guillou
(op. cit., p. 14) : "En définitive, on retiendra l' ambiguité de la
vision de la Bretagne au XIX° siècle. Si la Bretagne est terre-mère, dernier
refuge du primitivisme, si sa langue est celle de l'humanité ancienne, vivent
la Bretagne, les Bretons et leur idiome originel ! Si, au contraire, elle n'
est que le repaire de l' "anti-civilisation", celui de la barbarie et
de la sauvagerie, si sa langue n'est qu'un baragouin infâme, alors tant pis
pour la Bretagne et les pauvres Bretons ! Mais c'est toujours de la même
Bretagne qu'il s'agit."
Les divers avatars de cette réputation ambivalente
sont plus ou moins connus de tous. Revenons sur l'exemple de Bécassine, si
souvent brocardée, qu' on a longtemps crue bien morte et enterrée, avant que
son cadavre (nouvellement toiletté par la Cinémathèque Française) ne refasse
surface, de façon assez incongrue, lors du festival de cinéma des minorités de
Douarnenez, et dont nous voyons renaître le mythe sous nos yeux, sous les
applaudissements nourris d'une certaine "intelligentsia"(?) toute
"séparisianiste", rameutée pour l'occasion par certains éditeurs, aux
prétensions pseudo-culturelles incroyables, mais aux discours plus que navrants
en l'occurence. Citons ici encore certains aspects du discours "populiste"
de J.M. Le Pen, Breton s'il en fût, dit-on, quoique très peu prophète en son
"pays", et auquel un grand média prête d' ailleurs les traits de
cette "chère Bécassine", lui qui déclarait sans ambages à OUEST-FRANCE, le 8 août 1991, en
réponse à une question sur son héros préféré: "C'est un Breton, Georges
Cadoudal, héros du Morbihan, dont l'action politique permit que l' Ouest breton
ne soit pas mis à sac comme le fut la Vendée... Fils du peuple, il a défendu le
peuple contre les profiteurs de la Révolution". La boucle est ainsi
bouclée. Faut-il encore mentionner d' innombrables textes, chansons, films et
autres galéjades (ex. Vos gueules les
mouettes, Imogène...), plus ou moins racistes, et stupides qui plus est,
auxquels les pauvres Belges ou Suisses, autres cibles (qu'on dit souvent
consentantes ?) du Français moyen, n'ont rien à envier. Tout cela mériterait
une étude détaillée, qui reste à faire dans son entier, comme reste à faire
l'analyse de certains comportements d' une population bretonne parfois portée à
cultiver sa "différence" à l'égard de "l'autre", surtout à
l' extérieur, ou celle des rapports au passé d'une province "réputée
étrangère", comme quelques autres (ainsi que peut le suggérer un vote
breton très homogène en faveur de l'Europe, contrepoids évident ici d'un
pouvoir central, et centralisateur, qui reste souvent immuable dans de nombreux
domaines de la vie économique, sociale et culturelle...)
Aujourd'hui, il faut bien le reconnaître, ce débat
semble bien dépassé par d' autres interrogations sur l'identité française,
elle-même en crise, alors que la Bretagne se porte plutôt bien en terme
d’image, à côté du nouveau cadre européen. Les Français ont bien d'autres
"têtes de Turc" que les Bretons, et d'autres exclusions à maugréer. Car
c'est assurément la question de l'"idéologie française" qui est en
jeu, sujet délicat s'il en est, peu débattu, qui dépasse notre propos comme nos
compétences. Je renvoie le lecteur aux travaux de spécialistes comme P.A.
Taguieff, du C.N.R.S., par exemple, invité en 1991 à traiter de ces questions
("identité française et idéologie"), après notre collègue Michel
Denis eût abordé "l'identité culturelle en Bretagne" - ce qui est à
l' origine de la rédaction de ce travail -, lors d'un cycle de conférences du
Musée de Bretagne à Rennes.
Et depuis que j’ai abordé cette question... de cours
dans les années 90 (Bretagne
contemporaine, 1993), la situation a encore beaucoup changé, au point que
la Bretagne est désormais non seulement à la mode, mais quasiment
« cyber-branchée », comme le prouvent divers événements récents :
cyber fest-noz sur le Web, méga-concert à Bercy (18 000 spectateurs en mars
1999), écho dans « Bretagnes » (OUEST-FRANCE),
« Produit en Bretagne » etc.
Pour en revenir à nos "moutons" (? de
Bretons - anciennement), un récent sondage du Reader's Digest (S.O.F.R.E.S.) montrait un certain effacement de
ces malentendus en plaçant la Bretagne en tête des régions
"sympathiques", avec 40% d' opinion positive et 40% assez positive,
les Bretons étant qualifiés de têtus (ne dit-on pas "tête de
Breton"!), travailleurs (85%), mais aussi hospitaliers et sympathiques
(85%), tandis que la Corse reste, à l'inverse, la région qui recueille le moins
d'opinions positives (16%, et 32% assez positives). Faut-il accorder quelque
crédit à ce qui indique tout au plus une humeur, ou cet "air du
temps", c'est-à-dire l' agacement du public face à un "problème
corse" apparemment insoluble dans un cadre institutionnel (comme l'a
prouvé a contrario la décision plutôt ubuesque du Conseil Constitutionnel
annulant en mai 1991 le vote des députés sur l'existence d'un "peuple
corse" de juin 1990) ? Il faudrait alors rapprocher ces mouvements
d'humeur de celle des Pasqua et consorts, chantant bruyamment, au soir d'un
référendum où la Bretagne comme l'Alsace avaient voté "européen" (à
60% et plus, et, selon les avis, perdu ou sauvé la France): "les Bretons,
c'est comme les cochons"... Ou n'est-ce là que trompe-l'oeil, intox, ou
vrai-faux semblant ? Faut-il croire alors dur comme fer, ou comme « vert »,
aux effets de "look", ceux d'une Bretagne "nouvelle vague"
(dixit le comité du tourisme), ou encore d'une Bretagne assagie au point de
faire ses délices d'un dérisoire changement de nom de l'un de ses départements
(le mal nommé, il est vrai, craignant de devenir le mal-aimé, feu les
Côtes-du-Nord, devenu les Côtes d'Armor) ?
La Bretagne elle-même a donc
beaucoup mué, plus encore peut-être en termes d' images et donc de regard sur
soi (et par conséquent d' identité) qu'en termes statistiques, qui ne font pas
défaut non plus. Plusieurs sondages ont montré au cours des années récentes que
si un Breton sur deux se sent autant Breton que Français (selon la gradation
logique: commune, "pays", région, nation, échelon européen - reprise
ces temps-ci par tant de candidats aux élections, des écologistes à l'
extrême-droite, en passant par les centristes ou les socialistes, sans
oublier...les autres-), un grand quart s'affirme d'abord Breton, devant un
petit quart qui se sent d'abord (ou seulement dans le cas de non-Bretons
résidant en Bretagne) Français. Ce sentiment d’identité n’est pas
fondamentalement différent en Loire-Atlantique. D’autre part, il apparaît que
la Bretagne assume mieux désormais, au travers de ses assemblées élues (Conseil
Régional de Bretagne et autres instances représentant la région, et Conseils
Généraux, surtout ceux du Finistère et des Côtes-d'Armor en l' occurrence -
sans doute y a-t-il beaucoup à fauire en Loire-Atlantique, comme en
Ille-et-Vilaine, alors que le Morbihan commence à « bouger »), la
prise en compte de sa personnalité propre, culturelle et autre, et le relais de
ses revendications en ces domaines. Il faut observer qu' en retour, comme nous
l'avons noté, la population se reconnaît volontiers dans les efforts des élus pour
promouvoir l' identité culturelle (du Finistère, par exemple, dans des
proportions des trois-quarts et plus).
La Bretagne, qui a su bon gré mal gré, et non sans
difficultés ni quelques soubresauts spectaculaires, intégrer enfin l'espace
économique français, puis européen, voire le défi appelé
« mondialiste », figure donc en bonne place dans l'Europe des régions
(voire de « nations », comme l’Ecosse, le Pays Basque...) qui pointe
à l'horizon du prochain millénaire. Et ce renouveau identitaire, positif cette
fois, ne fait donc qu' accompagner une mutation profonde qui s' est accomplie
sous nos yeux en une ou deux générations.
* QUELQUES TEXTES
MAJEURS DU XIX° SIECLE
Si l'on doit revenir sur l'historique de ces
changements d'image et d'identité, il existe quelques ouvrages de référence,
dont deux au moins sont des livres essentiels pour comprendre la Bretagne et
les Bretons du XIX°, et particulièrement l'image que ces auteurs renvoyèrent
alors de la "vieille province", et qu'ils répandirent autour d'eux, à
l'intérieur comme à l'extérieur de la péninsule.
Le premier auteur est Jacques Cambry (né à Lorient en
1749, mort à Paris en 1807, précepteur, puis globe-trotter avant l'heure,
prédisent du district de Quimperlé sous la Terreur, membre de l'Académie Celtique,
et enfin préfet de l'Oise), qui publia en l'an VII son Voyage dans le Finistère ou Etat de ce département en 1794 et 1795 ;
il s'agit là d'un ouvrage essentiel, un "must" pour étudiants et
autres, d'autant plus que d'autres oeuvres comparables seront loin d'avoir la
même diffusion (comme celles de Broumische, de 1829, 1830, 1831, qui ne seront
éditées qu'en... 1917). Car, de fait, c’est les Bretons de la Basse-Bretagne (y
compris les paludiers de Guérande) qui, par leurs costumes et coutumes particulières,
sont alors représentés le plus souvent dans l’iconographie (cf. photos etc.).
Il a été brièvement, mais brillamment évoqué par Yves
Le Gallo5), mais rien, pour l'historien comme pour l' ethnologue, et
même pour le linguiste, ne saurait remplacer la lecture de son voyage. Divisé
en plusieurs parties, suivant les districts, il contient en effet une mine de
renseignements sur les conditions de vie (habitat, costumes, activités,
routes...), autant que sur les mentalités (croyances, superstitions...), avec
beaucoup de préjugés, certes, et même quelques erreurs, mais aussi souvent une
attention certaine portée à la langue bretonne, selon les vues d'une époque
influencée par les celtomanes, comme on pouvait s'y attendre chez un membre
actif de l'Académie Celtique. Pourtant, de complaisance point, chez ce voyageur
qui a eu l'avantage de connaître de visu certaines réalités, comme l'atteste
cette description fort réaliste de la ville de Carhaix : "Quelles rues !
Quelle malpropreté ! La grande rue est entièrement pavée de quartz : cette
pierre indestructible, dont les plus lourdes voitures ne peuvent briser les
pointes anguleuses, dégarnies de sable, de la terre qui les environnait,
fatiguent le piéton, estropient les animaux..." Quant aux habitants :
"Accoutumés aux priva-tions, ils ont peu de peine à se procurer le strict
nécessaire; le reste de leur tems [sic] est employé par les haines, les
divisions, la calomnie; ils se dénigrent, se dé-chirent; sous Robespierre, ils
d'égorgeaient" (p. 116-117).
Autre ouvrage essentiel, celui d'Alexandre Bouët, Breiz-Izel ou la vie des Bretons
d'Armorique, de 1838, illustré par le célèbre Olivier Perrin (originaire du
Rostrenen révolutionnaire, devenu professeur de dessin à Quimper). Il s'agit, à
travers l'itinéraire du jeune Breton Corentin, petit paysan en bragou-bras et au penn-bazh de rigueur (dès qu'il fut devenu pâtre en culotte vers
ses cinq ans), comme tout un chacun alors au beau pays de Cornouaille, de
suivre la vie quotidienne de la Bretagne rurale, d'étape en étape (baptême,
premiers pas, confession, moisson, lutte, pardon, soule, veillée, repas de
noce, etc...), dans une sorte de fresque rustique qui nous mènera de sa
naissance à la mort du grand-père. Le trait est souvent rude, et le portrait
peut être fort peu flatteur, mais n'était-ce pas la rudesse d'une population
elle-même rude, voire dure (dixit Yves Le Gallo), et les traits d'une
civilisation paysanne, à la fois celtique d'origine et catholique d'
inspiration, aux antipodes mêmes des moeurs d'un journaliste bourgeois, comme
l'était A. Bouët ? Sa conclusion est éloquente : "Nous avons montré dans
Corentin, son père, son grand-père et ceux qui les entouraient, le paysan
breton à tous les âges et sous toutes les faces ; c'est un tableau complet de
sa vie domestique. Puissent les idées d'amélioration que nous avons semées sur
notre route porter un jour leurs fruits ! Mais surtout, en poliçant ce peuple,
qu'on se garde d'altérer sa noble et forte nature ! Plutôt que d'en faire
quelque chose qui ressemble à ce type de dépravation précoce qu'on appelle Gamin de Paris, ou à ces populations
gangrenées des villes qui n'ont d'autre croyance et d'autre frein que le
tribunal correctionnel, ah! qu'on respecte son ignorance et sa virginité ! Les
fausses lumières sont pires que l'ignorance car, au lieu de guider, elles
égarent !" (p. 344)
Au demeurant, le portrait que fait de la Bretagne et
des Bretons le pasteur gallois O.M. Edwards, au début du XX° siècle, n'est
guère plus flatteur; dans son Tro yn
Llydaw6) (Tour en Bretagne, publié en 1921, en gallois), malgré
un certain faible au départ pour ses "cousins" bretons, ne les
peint-il pas sales, ivrognes et superstitieux, c'est-à-dire victimes
impuissantes de ces trois tares suprêmes aux yeux du rigoriste protestant qu'il
est, et il impute très clairement cette situation aux prêtres et aux nobles qui
les encadrent, et qu'il oppose aux tenants des vertus galloises et méthodistes
d'Outre-Manche (Entente Cordiale comprise) : "[diolchai] am ddemocratiaeth Cymru,am Brotestaniaeth Cymru, am
wladgarwch Cymru" (p. 133: [remerciais] la démocratie galloise, le
Protestantisme gallois, le patriotisme gallois). Comme quoi les relations
interceltiques, déjà bien développées au début du siècle avec l’Irlande (cf. Le
Braz, Emile Masson) et le Pays de Galles (Jaffrenou, Vallée), se présentaient
sous d’autres auspices qu’aujourd’hui.
On pourrait y ajouter divers documents
iconographique, véritables images donc, comme celles des artistes, à l’exemple
d’Hypolite Lalaisse qui a fait de si nombreux croquis des costumes bretons,
alors à leur apogée, avant que la Bretagne ne devienne, dans la seconde moitié
du XIX°, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, « terre des peintres »...
* BREF HISTORIQUE DU
TOURISME BRETON
Le cas des voyageurs gallois nous amène à étudier, en
termes d' images toujours, la Bretagne touristique, depuis ses origines jusqu'à
la situation actuelle, où, avec plus de deux millions de vacanciers, la
Bretagne est la seconde ou la troisième région de l'hexagone, selon les saisons
et surtout leur... ensoleillement !
Si l'on excepte les premiers visiteurs britanniques
(Trollope, Young, et beaucoup d' autres comme Davies...), ainsi que les
écrivains-voyageurs français bien connus du XIX° (tels Balzac, Hugo, Michelet,
Stendhal, Flaubert...), c'est avec l' arrivée du chemin de fer, comme au
Croisic en 186?, que le tourisme apparaîtra pour de bon en Bretagne.
Remarquons, en passant, que les termes "tourisme" et
"touriste" proviennent de l' anglais "tour", comme dans l'
actuel "tour-operator", mot lui-même emprunté au français, mais
renvoyant désormais à de riches bourgeois (ou snobs), parfois artistes au
demeurant ! Ainsi, La Baule se développera dès l' arrivée du Paris-St-Nazaire
en 1857, puis Le Croizic. Dinard connaîtra également un développement rapide,
passant de lieu-dit, modeste hâvre de pêcheurs, selon les cartes postales de
l'époque, par exemple, à une station balnéaire bien connue, et ceci grâce à
l'arrivée d' Anglais par le port de Saint-Malo. Bourgeoisie aisée et une certaine
noblesse constitueront l' essentiel de cette première "clientèle", et
ils égrèneront rapidement d'est en ouest un chapelet de stations célèbres comme
Saint-Quay-Portrieux, Perros-Guirrec etc. A Saint-Quay, ce sont Littré, et J.M.
de Heredia, que côtoiera vers 1870 (entre 1867 et 1874) le jeune F. Vallée,
futur lexicographe breton de la première moitié du XX° siècle, et lui-même
héritier des Vallée, papetiers à Belle-Isle-en-Terre, selon ses mémoires en
breton8). Autre exemple, le jeune peintre J.E. Gridel effectua en
1862 un voyage par mer, du Havre à Morlaix comme c' était alors l' habitude
(grâce à la ligne maritime ouverte par le père de Tristan Corbière), et ses
notes fort intéressantes ont été récemment publiées par la revue AR MEN9): "troupiers et
autres naturels d'Armorique qui jaspinent Brezonnek"
( - à bord - p.65) ... "jeune breton en costume national... à
Saint-Pol-de-Léon, la Mecque de la Bretagne... Très peu parlent gallek " (p. 66-67) etc... On en
trouve d’autres exemples. Et nous avons déjà mentionné l' intérêt particulier
que présentait la Bretagne d' alors pour les peintres, avec l'exemple typique
d'un Pont-Aven accédant ainsi brusquement à la célébrité, bientôt suivi d'
autres stations ou simples villages de pêcheurs...
Le cas de Douarnenez a donné lieu à une récente étude
qui illustrera notre propos. Après 1850, et surtout dans les années 1860,
de jeunes artistes montmartrois se lient avec des fils de la bourgeoisie
locale, issus des conserveries alors prospères,"montés" qu'ils
étaient à Paris faire d'hypothétiques études, auxquelles ils préféraient d'
habitude la bohème parisienne, celle d'artistes qu' ils invitèrent volontiers à
faire du tourisme dans leur ville d'origine. Ceux-ci peinrent lors de leurs
séjours, puis offrirent leurs oeuvres en paiement de leur pension. La mairie
s'intéressa bientôt aux terrains côtiers, très appréciés de ces familles et de
leurs peintres de visiteurs. Les années 1870 virent l'achat de ces terrains
communaux de Tréboul (ancienne trève de Poullan), surtout les parcelles
littorales incultes, faites de landes, de falaises... qui passèrent ainsi aux
mains des industriels de Douarnenez. Ce développement immobilier très rapide
s'accentua encore dans les années 1880, avec l'arrivée du chemin de fer (en
1884), amorçant déjà la situation foncière que l'on connaît au XX° siècle. Ce
cas n'est sans doute pas unique parmi les futures stations balnéaires de la
côte bretonne. Même à Ouessant, avec un certain retard dû à l'insularité et à
l'isolement physique d'une île alors difficilement accessible, les premiers
touristes firent leur apparition vers 1900, là aussi encouragés par les
peintres (comme Cottet) et les écrivains qui y sont passés avant aux (Ségalen,
et surtout Kellerman, qui en tirera son roman célèbre la Mer / Das Meer en allemand, 1907). Selon l'étude très fouillée
de Françoise Péron sur "l' île sentinelle", un tel développement du
tourisme insulaire est inséparable d' une image nouvelle, celle d'une île qui a
frappé de tous temps les imaginations, et déjà "relookée",si j'ose
dire, ou remise au goût du jour!
Au XX° siècle, après le tragique épisode de la
première guerre mondiale qui amène un brassage accru de réfugiés, et donc de
visiteurs en un sens, ce sont les congés payés de 36 qui accélèreront l'arrivée
des touristes, ces kodakerien du Cheval d'Orgueil, et verront en même
temps se multiplier les stations estivales, comme Bénodet, Brignogan, Camaret,
Carantec, Morgat-Crozon, ou Quiberon... Beaucoup de ces estivants sont
d'ailleurs des citadins bretons, Brestois à Morgat (comme le montre Roparz
Hemon dans quelques nouvelles, lui fils de "bourgeois" brestois
justement), Rennais à Paramé ou Saint-Malo, et Nantais à Guérande...
Le mouvement breton de l' entre-deux-guerres (Breiz Atao, et sa mouvance, des Seiz Breur dans le domaine artistique,
à GWALARN en littérature) s'efforça,
non tant d'attirer le touriste que de l'amener à reconnaître et à apprécier la
personnalité d'une Bretagne dont les institutions (de la III° République tout
particulièrement) nient farouchement l' existence ou la pertinence. L'enjeu fut
pour eux de porter très haut le nom de la Bretagne, ses arts, et bien sûr sa
"nationalité", en faisant appel à la curiosité, au goût (pour
l'exotisme et la "différence"), et disaient-ils, à l'intelligence
d'une élite comme celle que constituaient leurs visiteurs d' alors. Ce faisant,
ils tentèrent précisément de renouveler, et même de recréer à partir de l'
ancien, plutôt que de préserver en l'état tradition et racines. Et c'est sans
doute là, malgré ses défauts ou ses faiblesses, l'acquis de ce
"nationalisme" culturel : celui d'avoir, de force et le dos au mur
pratiquement, fait accéder la Bretagne à une certaine modernité. Ce sont
souvent les mêmes hommes qui furent à l' origine de divers musées, ou syndicats
d' initiative (comme en Trégor...), ainsi que de nombreuses publications et
réalisations, comme en architecture12). Un nouveau style est apparu,
notamment chez ces architectes, le "néo-breton", qui sera consacré à
l'Exposition Universelle de 1937 à Paris, et prospèra bientôt sur nos côtes,
comme par exemple à Sable d'Or-les Pins, la nouvelle station balnéaire créée de
toutes pièces dans ces années13).
L' afflux touristique, qu' on qualifie alors parfois
de déferlement, date des années 1950-1960, période de la Reconstruction et
ensuite de la prospérité retrouvée des "trente glorieuses" des
économistes. Ce sera alors chaque été, ou plutôt chaque "saison", le
débarquement annuel des "Parisiens", dont beaucoup sont d' ailleurs
des Bretons récemment "émigrés" dans la capitale ou la région
parisienne (car le mouvement d' exode rural et d'émigration fut très fort après
la première guerre, comme après la seconde), nouveaux Parisiens plus
"parisiens" que nature pourtant, affichant alors la superbe d' une
métropole et ville-lumière qui se croyait capitale du monde habité et, par voie
de conséquence, le mépris le plus grossier du "prolo" nouveau
("nouveau riche"!) à l'égard des "ploucs" restés au
"pays", faute de pouvoir en sortir, disait-on, d' où beaucoup d'anecdotes,
comme celle du râteau ( gast a rastell !
- finit par dire le "Parisien" qui avait oublié son breton en trois
semaines, en marchant sur les dents du râteau qui lui revint dans la figure ;
même chose en gallo, avec le "ratê'"...), ou de références aux souliers
vernis (les botoù-ler qu'on opposait
aux botoù-koad/-koed du cru) ou bien
à la valise en bois, mais aussi divers sobriquets à l'adresse du touriste !
Il y eut souvent, en effet, une réaction de rejet à
cette intrusion de la capitale et de ses valeurs nouvelles dans la Bretagne
profonde : "touristiked",
"tu'chentiled" (pour les Vannetais), ou plus brutalement "dorifored" (en français
"doryphores", par références aux invasions, dont celle des Nazis bien
sûr). C'est que les nuisances qu'apportent ces flots de touristes sont
nombreuses, tant pour les agriculteurs qui verront bientôt la spéculation
foncière empêcher par endroits l'installation de jeunes (comme en pays
Bigouden...), ou pour les marins-pêcheurs souvent gênés dans leur activité
artisanale (comme en Trégor ou en Goélo...), que pour le marché immobilier
(terrains très chers, locations difficiles, comme sur le littoral du
Morbihan...), ou pour les impôts locaux (cas de nombreuses stations balnéaires
à la fiscalité élevée), voire même pour le travail saisonnier lui-même, souvent
critiqué, car ressenti pendant longtemps comme un travail de statut inférieur,
besognes de "larbins", avant que la "crise" de ces
dernières années ne généralise le retour des "petits boulots". Et
puis il y a en plus, et il y a eu surtout, en Bretagne comme au Pays Basque ou
en Corse, une certaine allergie à un tel modèle de développement touristique
calqué sur celui de la Côte d'Azur ou de la Riviera, ainsi qu'une critique du
tourisme impulsé par l'Etat "bonapartiste", politique qualifiée de
"tout-tourisme".
Au cours des années 70, l'origine des touristes était
encore essentiellement parisienne (40% de Parisiens, plus 15% de la région
parisienne), et française en général (centres industriels de l'Est et du
Nord...), avec guère plus de 4-5% d'étrangers. Or dès 1986, la part des
étrangers atteignait le tiers du total, et elle n'a cessé de progresser depuis,
les Italiens et les Scandinaves, par exemple, s'ajoutant désormais une
clientèle plus ancienne d' Anglais, d' Allemands et d' habitants du Bénélux.
Le tourisme évolue dans le même temps, vers une forme
de "tourisme vert", d' une part, et de "tourisme culturel",
d' autre part. Les fêtes bretonnes traditionnelles, et sur-tout les plus
récents festivals, attirent et fidélisent une nouvelle clientèle, dont ils
vivent à peu près exclusivement d' ailleurs, tant à Quimper, Lorient, Paimpol,
Douarnenez qu' à Brest, plus que Rennes..., car les pouvoirs publics les aident
fort peu. De grandes manifestations culturelles jouent un rôle identique,
telles les expositions de l'abbaye de Daoulas (sur les Celtes...), ou l'année
des châteaux, sans parler de la déferlante de Brest 92 etc... Des équipements
jalonnent désormais ce parcours culturel, au sens large : Océanopolis à Brest,
Armoripark à Bégard, le Planétarium de Pleumeur-Bodou et autres éléments de
"tourisme scientifique" dans le Trégor, sans compter un mirifique
Celtiland qui, lui, n'a jamais vu le jour !
Un autre phénomène est à rapprocher de l'essor de ce
tourisme dit "intelligent", c'est l'achat massif de résidences
secondaires, notamment par des Anglais (ou plutôt des Britanniques), surtout
sur la côte nord, et en Côtes-d'Armor (mais aussi en Morbihan), ainsi que
quelques installations de Hollandais dans d' autres régions, préfigurant
peut-être une certaine européanisation du territoire. La Bretagne bénéficie, en
effet, d'une forte image auprès des étrangers, que divers organismes (conseils
généraux, offices de tourisme et autres...) s' efforcent d'exploiter. L'image
que nous renvoient ces autres points de vue tranche nettement avec les clichés
et les préjugés d' antan dont nous avons parlé. Selon un récent article du
quotidien OUEST-FRANCE, c'est
"une image mystérieuse, sauvage et rurale" qui se dégage aujourd'hui
de la Bretagne auprès des étrangers, et en l'occurence, des étrangères. Il n'y
a pas vraiment rupture avec l'imagerie ancienne, mais il n'y a plus matière à
alimenter en retour le "complexe de Bécassine" qui a si longtemps
marqué les rapports entre les Bretons et les "Français de
l'intérieur" , comme disent les Alsaciens !
Le mouvement breton, longtemps hostile à ces diverses
formes de développement touristique, depuis les années soixante, semble
lui-même s' être rallié bon gré mal gré à ce nouveau tourisme culturel, et même
à cette "nouvelle vague" en général. Il ne fait en cela qu' avaliser
une réalité incontournable qui fait du tourisme une activité de premier plan,
la seconde derrière l' agriculture, et de plus, une des seules pouvant prendre
le relais d'autres activités défaillantes (en déclin donc comme l'emploi
agricole de la paysannerie traditionnelle, ou la pêche artisanale, ou encore en
crises permanentes comme les industries "bretonnes" dont la Bretagne
a été pourvue au gré de ses "vocations" successives - militaire à
Brest, électronique en Trégor, automobile à Rennes, et que sais-je encore
!!...). Et il faut bien admettre que la Bretagne rejoint en cela le modèle d'
autres pays celtiques et périphériques de l' Europe, comme l' Irlande ou le
Pays de Galles, qui ont su, avant elle, faire fructifier leur patrimoine et
même leur identité de cette façon. Voilà qui nous éloigne fort heureusement de
la problématique de l' après-guerre, centrée sur l'opposition simpliste prolos
Parisiens /ploucs bretons. Sans doute n'est-ce pas non plus un hasard si l'
effet Europe (ou - ? - les fées Europe...
se penchant sur elle) est venu, là comme ailleurs, se substituer à la
logique "jacobine", provoquante, et provoquant alors une réaction en
écho, et s' il a eu un impact immédiat sur l'image que la Bretagne et les
Bretons se font d'eux-mêmes.
Aujourd’hui encore, cet aspect reste essentiel tant
il est vrai que l’identité est d’abord un regard posé sur soi, largement
fonction de « l’autre », c’est-à-dire de celui qui pose son regard sur
soi, qu’il soit hostile et entraîne des réactions diverses ou qu’on y adhère
plus ou moins servilement dans d’autres cas.
Un seul exemple : la généralisation du bilinguisme
officiel (de type panneau routier ou, si vous préférez, « marquage
territorial ») doit beaucoup à la loi de décentralisation, dite loi
Defferre, de 1982, qui a permis aux Conseils Généraux d’user d’une certaine
autonomie dans le domaine culturel au travers de... l’Equipement, certains
départements (d’abord les Côtes-d’armor, puis surtout le Finistère, avant le
Morbihan...) reprenant la revendication du mouvement breton d’une
officialisation de la langue bretonne. Mais il est avéré que c’est l’argument
« touristique » (être mieux identifié, voire se « vendre »
plus facilement) qui a entraîné l’adhésion de nombreux élus locaux.
Et si Carhaix est en passe de devenir une capitale
bretonnante ou, au moins, un pôle (lycée DIWAN, médiathèque en breton, Office
de la langue bretonne etc.), n’est-ce pas grâce à l’argent du festival...
estival des Vieilles Charrues qui ont draîné 100 000 spectateurs l’été dernier,
dont une certaine forme de tourisme festivalier...
De même, dans le cas de la Loire-Atlantique, il est
probable que par delà les arguments historiques ou économiques etc., c’est la
vague celtique (qui comprend la musique et la convivialité du fest-noz, autant que la danse, les fêtes
etc.) qui fait qu’une bonne partie de la jeunesse retrouve volontiers
l’identité bretonne au travers d’une culture celtique désormais médiatisée - ce
que Morvannou appelle « gagner les coeurs plutôt que des
terrains ».
Ainsi, entre Théodore Botrel et le marquis de
L’Estourbeillon, chef de file du premier mouvement breton (URB - 1898) au
tournant du siècle (lui-même d’origine nantaise, mais élu de Vannes et habillé
en Pont-Aven à la « Chambre »), d’une part, et Denez Prigent ou Annie
Ebrel, sans parler des jeunes groupes Manau ou Matmatah, le groupe brestois qui
a reçu une pub inespérée de la justice nantaise récemment, le changement
d’image est à peu près total, à 180°, comme l’est l’évolution démographique
(campagnes / Villes) et professionnelle (paysans / tertiaire) etc. Nous
pourrions décliner longuement le paradigme ou la liste de ces oppositions entre
l’ancienne bretonnité, souvent reléguée au rang d’une « bretonnerie »
et la nouvelle, aussi floue puisse-t-elle nous apparaître parfois. Mais
convenez avec moi que cette image de la bretonnité, aussi métissée soit-elle,
va dorénavant plutôt dans le « bon sens » - du moins à mes yeux - et,
en tous cas, peu ou prou dans le sens d’une Histoire qui s’écrit désormais sous
nos yeux.
1) in Donatien Laurent HLCB, tome 2 p. 247; & D.Laurent Aux sources du Barzaz Breiz, CHASSE-MAREE.
2) Y.B. Piriou Défense de cracher par terre et de parler
breton, P.J. OSWALD, 1971, p. 5.
3) La Fontaine Fables VI, 18.
4) cf. éditorial de H.
Coudurier du TELEGRAMME DE BREST...(9/10/1992)
5) H.L.C.B., tome 2, p. 146.
6) Owen Edwards Tro yn Llydaw,
Hughes a'i fab, Wrecsam, 1921.
7) H.L.C.B., tome 2, ch. IV (cité par E.Berest p. 177-217)
8) F.
Vallée Eñvorennou eur brezonegour,
STERENN N° 5, 1941.
9) AR
MEN, n° 32, p. 64.
10) revue douarneniste UR GER, UR VUHEZ / MEMOIRES DE LA VILLE
(premiers numéros, dont articles de J.M.Le Boulanger qui préparait une thèse de
géographie sur l'aménagement de la ville...)
11) Françoise Peron Ouessant, l'île sentinelle,
Brest-Paris, 1985(& doctorat d'Etat de géographie sur le sujet)
12) Histoire
de la Bretagne au XX° siècle, SKOL VREIZH, 1983, p. 128 (cf. divers
articles des revues AR MEN & DALC'HOMP SONJ...)
13) cf. AR
MEN, n° 45, p. 28-39.
*
THE ACQUISITION OF VOCABULARY
AMONG YOUNG BRETON-FRENCH BILINGUALS
A four-year research project on
early bilingualism in four Celtic countries (Brittany, Ireland, Scotland,
Wales) is well under completion (1995-1999). Taking the case of one of these
four Celtic minority languages, i.e. Breton, an important corpus of child
speech has thus been recorded (about 60 recordings of a half-hour, both
longitudinal & cross-sectional), mostly in infant bilingual schools and
then has been transcribed (in standard spelling and also partly in a French
translation, as well as phonologically in IPA transcription, under way), so as
to offer both a longitudinal and a cross-sectional sample for further
linguistic study, from regular recordings of some sixty young children (aged 2
to 6) over these years.
Drawing examples from the first
part of this large corpus, which will be soon partly available on the WEB (cf.
CHILDES data basis, prepared in UWIC Cardiff), we have traced the development
of Breton lexis in its particular sociolinguistic context, which stands between
language acquisition proper and language learning through immersive methods (D
model of the Basques, as defined by McKaye etc.), and more particularly the early
development of vocabulary in Breton (deemed a minority language) in relation to
French (the majority language at large) among young children, as compared to
adult speech.
After mentioning briefly the
lexicological background of Breton, as it is being spoken and also taught
today, we will examine the lexical tendencies as they appear in the corpus, and
then analyse some samples of this lexicon among young bilingual children,
including code-switching (or not) as well as code-mixing (usually limited),
standing as it is half-way between adult speech, traditionally rooted here in
whatever oral and local practice (which is sometimes labeled
« dialect »), and school Breton, influenced somewhat by
« motherese » (mother as well as woman nursery teacher in fact), but
much more so by the standard Breton of literary use, as it has developed over
this century, where Breton has become a « language of culture »,
through literature and some teaching.
*
N. Davalan has first produced a
progress report (1995) which is a sum of his field-work for a D.E.A. (pre-PhD, corresponding to his
first year of academic research in language acquisition among bilingual
pre-school children in Brittany, as recorded by himself for our project in
three different DIWAN skolioù-mamm over this first 1994-1995
school-year. Apart from the data of his first-year corpus (i.e. some 300
pages), his analysis concerns more phonology and morphology than lexicology
proper. So we shall study briefly here the lexicological aspect of this corpus.
Awaiting the whole data collected, we could not, as we had hoped, offer any
statistical treatment of the data contained in just a part of the corpus.
THE LEXICOGRAPHICAL BACKGROUND
OF BRETON
To understand better the matters
at stake, let us review roughly the lexical question of Breton as it stands at
the end of the twentieth century. More than all other Celtic languages (except
perhaps Gaulish, a dead language long ago by now), Breton has been and still is
first and foremost a spoken one (some 250 000 speakers, and as many who can
understand it, that is a half-million, inherited from the million that lasted
from the French Revolution well into the fifties). Orality is a constant
feature of its long history, as all lexicographers have remarked, within a
bilingual or even trilingual environment, even since the 15th century (Breton, French and Latin in the first
dictionary, called the Catholicon). Which is also true of Breton literature, a typically oral one,
as few in Europe (gwerzioù, sonioù,
and innumerable tales or legends, as D. Laurent often contends), with much
bearing on the lexical approach, as orality is very different in nature from
standard or norm, especially in majority languages. Of course, written Breton
has also ancien roots, not so much in Old Breton glosses, as in Middle Breton
religious texts (mostly plays - Breton saints' lives -, but also poems and
hymns). But this was almost only a Church affair, and Breton prose developped
largely separate from popular usage, both spontaneous and literary (bulk of
popular literature). Indeed, Breton was the official vernacular of the
(catholic) Church in Lower Britanny, since the late Middle Ages, when Brittany
at large was still a quasi-independant Duchy, whereas French became the sole
official written language of the new French kingdom in 1539 (edit of
Villers-Cotterêts, just after tthe union of Britanny and France in 1532) ; and
this pattern lasted until the French Revolution, and even until the start of
the 20th century, when compulsory schooling in French (after the Ferry laws of
the 1870's) has its first effects on mass literacy. Speaking Breton, but
writing French, that has been a common pattern in Brittany, and is still the
most common one today.
Now the "idiom" used
by Breton clerics (from the 15th to the 19th century) was mery much influenced
by French and Latin prose, not so much in their morphology and syntax (very
little, if any, indeed in these cases) as in lexis, of course, all the more so
as their was religious prose using abstract terms, as opposed to Celtic ones
more densely present in popular usage. French, as Latin before, was the
language of culture and new ideas, so Breton brezhoneg beleg (clerics’ Breton) borrowed a lot of abstract terms,
like English has done in the Middle Ages, after the Conquest. This written
standard became widespread, however, as the Church was in charge of all
schooling until the very end of the 19th - including catechism in Breton for a majority of children down to the 1940's
-, and as much of the written production in Breton was made by clerics for
clerical reviews destined to "the people" of the countryside - i.e. brezhoneg beleg, "clerics'
Breton".
After the French Revolution,
which tried to break down the system after 1793 (especially in the field of
education or « instruction »), and even more so after the Republic
was installed (in 1870), French became the only official language in all
education. So Breton was excluded de
facto from the Establishment, but the Emsav
(Breton movement, present all along the 19th century, but built up in
associations and political parties at the turn of the century) took good care
of it, and this in turn has had a strong influence on its development. This is
roughly where we stand, although Breton has become semi-official over the last
20 years or so, and even officially recognised now, through the signature by
the French State of the European Charter on Minority languages.
This Breton revival was a
nationalistic one, mostly romantic and even "bardic" during the 19th
century, and its leaders tried to set up a "pure" Celtic norm, akin
to the Welsh one mainly, in opposition to the "mixed jargon" of the
priests and popular writers, as they its critics had it (Hersart de La
Villemarqué, Le Gonidec...). This "Celtic purism" remained isolated
and cut off from the population at large, that was in large majority (say 90%)
peasants, could read somewhat, but did not do a lot and wrote very little, as
the Church stuck to their own diocese-based standards (corresponding roughly to
the dialects of Kerne-Leon, Treger,
Gwened in the newly-carved départements
: Finistère, Côtes-du-Nord > d'Armor, Morbihan). Most lexicographers
have followed suit all along this century (F.Vallée, R.Hemon, R.Gléau...) using
"brezhoneg glan", with a
few exceptions - including myself - who tried to balance their lexicon,
especially as Breton has a particular natural tendency (and more so than Welsh,
according to H. Lloyd Humphreys[4][27]) to assimilate new loanword both
phonologically and morphologically (for example, « hipied » Breton assimilation of « hippies »,
or here, ar c'hamionoù, where we
would have "lorries" in Welsh).
When Breton was introduced in
State-schools (1953 in secondary education, the 1970's in primary schooling,
especially bilingual classes since 1975), the question arose - which standard
and what vocabulary ?
Barring Breton spelling, which
is still a pendant question, although the peurunvan
spelling - no State norm, but a hegemonic standard by now, let us say... - is
the most commonly accepted, two tendencies still vie which each other, in a
polemic context at times : a pragmatic one (inspiring DIWAN school-books and their terminology commission, for example,
chaired by our colleague L. Kergoat, who has published many fascicules on the
subjet[5][28]) which will accept readily some international
loan-words in scientific matters especially or French ones when popular-rooted,
and a more uncompromising one (represented by AN HERE publishing books
for children) which tries to preserve a hard-line "purism".
The first one is happily the
stronger, but the other tends to represent what Emsav activists have always thought and still defend "mordicus". So the matter is
still in debate, as proved by several articles and heated discussions lately
around T.E.S., an official
book-printing agency set up recently by education authorities (State and
Regional Council of Brittany), in order to publish handbooks... for bilingual
schools, precisely.
An exemple of such bad
« purism » is the use of par in
scholl-books both for (French) égal and paire, which is most confusing in mathematics, or the use of
« mann » (nothing, aught) instead of the international term, Arabic zero !
LEXICAL TENDENCIES IN THE CORPUS
A lexicon of our recorded corpus
would be welcome, of course. This is a project we have in common with our
partners, but which should take some time to be completed. What we can state
here, for the moment, is a number of remarks, from reading several hundred
pages of this transcribed (recorded) material.
The first impression is indeed a
very mixed one. Both "literary" terms (coming from children's books,
and some completely bookish) as well as popular lexical items will be found,
although the first kind is rather rarer.
Here are a few examples of
"bookish" words, used only in written Breton, up to now : (twice
here) dourvarc'h (hippopotamus, first
introduced by Barzaz Breiz - 1839 - translated by the author "cheval marin"),
"morvleiz" (squale, here shark problably, as in some dictionaries
since the 18th century, although more commonly bleiz-mor, rinkin ); then a few newly-coined words : karr-samm (lorry or truck), like karr-tan (motor-car, cf. spontaneous but
somewhat obsolete term karr dre dan) ;
and another item which is by all means understandable by anybody : mil-tamm (« a thousand pieces », meaning puzzle).
Here are now some examples of
words taken up from popular usage : krokodil
(& "kokodil" - in
infant speech - with no mutation after the article ar once, by a very young
child, "ur c'hroc'hrodil"
with another one, then a mixed expression: "un dourvarc'h ha krokodiled")...; we also find several times kamïon (& "c'hamion",
"c'hamiond", "ur c'habion"...) borrowed from the French
camion, beside "Celtic" karr-samm for lorry or truck ; we can
find as well terms borrowed from French like jimnastik (gym), or avïon
("aviond" here), used beside karr-nij,
well-known though for (aero)plane.
In the case of "ur crayon", the lexical item
is French, after an article and no mutation, instead of the usual loanword kreion (> ur c'hreion / greion), which
shows some temporary code-mixing.
Another mixed expression is "jus d'frouezh",
the complement only being Breton, but this strange code-mixing can be
accounted for quite easily, as the local Breton expression "jug-frouezh" (or, indeed, chug-), when pronounced with sandhi sounds very close to the
French one !
An English loanword has been
used in a warped form : "basket-board"
(for basket-ball). What is also noticeable is code-switching to French (French
loanwords in a Breton phrase), when the "technical" word was unknown
yet or obviously did not spring to the child's mind : "oreillers", "aspirateur" (which would be goubenner or plueg - but orilher is
attested since the 15th century Catholicon - and
"neo-Breton" diboultrenner, which
has other synonyms in bookish or « neo-Breton »...). N. Davalan himself
has noticed that only bleunioù is
used by children here for flowers, whereas spontaneous native Breton would
distinguish between bleunioù (flowers
in general), bleuñv (fruit-flowers), bokidi (field flowers), and even fleur ([flë:r] collective : purchased
ones). It is no surprise that such nuances would be lost or not yet acquired
among younger children. Even in Brittany, most school-children are living in
cities or at least far from the traditional « contryside » life.
The infinitive form kerzhout is also a literary (or bookish)
one, the overall spoken standard being kerzhet
(as in Welsh), often pronounced [«], as accent is borne on the preceding syllable. Of course, we have
overlooked pronunciation here, as well as syntax (ex. "me 'vo ket klañv ken" without proper conjugation,
instead of "(me) ne vin ket klañv
ken" : I will no longer be ill / sick"). But what is remarkable
too here is that the same child can make such a gross mistake in syntax (saying
here "Me 'oar ket" :
« I no know » = I don't know) and use quite a rich vocabulary (cf. ar glesker, an houad...: the frog, the
duck...).
A few words and expressions are
typically rooted in local usage, thought, and even in "dialectal"
forms : fenest (central area, as
distinct from standard prenest), kochon
(& ar c'hochon - used in this area of north-eastern Breton, rather than
synonym pemoc'h... as a singulative
of the all-dialect moc'h), kroec'h
(common in Trégor, from ouzh krec'h >
skrwec'h... for up(stairs)...).
An other interesting item is edaj (i.e. (breakfast) cereals), a
derived form of ed (& id - cf.
Welsh yd - : cereal in fields...),
taken up at home presumably, and very apt indeed, the suffix -aj being widespread and quite
expressive, not only to mark a pejorative nuance (as in debraj, drogaj, evaj... - i.e. grub, drug, booze...), but a derived
and sometimes more vague meaning, which makes it an excellent
"popular" neologism, and this will be in the next edition of my
dictionary[6][29] ! Another funny compound name is ur skoulm balafenn - "butterfly
tie" for bow-tie - which is by no means incorrect, if surprising, and
quite close to our skloum barbellig
(synonym of butterfly in spoken Breton of our own area).
On the other hand, the use of tasmant (for ghost...) was also
surprising here, as the school-teacher knows very well the common word teuz, which is the more widely used in
our area, tasmant being a literary
form here at least, coming from its use in the dialect of Leon ; but this can be accounted for as she probably followed the
written caption in telling an illustrated tale.
A MIXED LEXICAL BASE
What we can conclude from this
short review, which will be completed as work progresses, and too short an analysis,
is that these children's lexis is a mixed one indeed, as one could expect, and
as proves necessary.
Many traces of the
"dialectal" (or colloquial or local...) environment crop up quite
often. But the standard they use in response to varied questions by the
researcher (trying on purpose to vary language levels and so on, like in one
instance "petra 'mañ oc'h ober eno
?"...) is obviously influenced by the one used at school, both orally
and in reading or (here) commenting children's books, slides... What we have to
bring to light here is the compromise made by the school-teachers in what
remains a tentative "norm": colloquial speech mainly, so that
children may communicate at home and "abroad" (out of school), with a
smattering of literary Breton, "neo-Breton", or what can be called
bookish Breton, especially as regards exotic fauna in many cases here. This is,
plainly enough, the surest way of learning the different levels of Breton that
exist and will do so for a while, hopefully : they need to know both karr-samm and kamïon (& ur c'hamïon - "ur c'hamïon a Vro-Leon..." in
a popular school-song is a good example, as well the derived form kamionad, or plural kamionoù...), the first being the literary standard used in
"neo-Breton" and consequently by some media (magazines...), whereas
the other is the only one Breton-speakers would use and even maybe understand.
This concerns mostly children
whose background is truly bilingual at home, where the language is used by
parents (or at least one of them), or at least perhaps by some grand-parents
and close relatives or neighbours... In many cases, and even a majority of them
(mostly in the schools situated in Rennes and Saint-Brieuc, out of the
traditionally Breton-speaking brezhonegva
of Breizh-Izel, our "Celtacht" if you want,
including Guingamp, that is), what we witness in the corpus is not so much
bilingualism proper (with loanwords, code-switching, or even lexical confusion,
before acquisition be well stabilized), but learning a second language from scratch
or so, at an early age.
This is indeed, as we know, the
situation of several families, even Breton ones, who belong to a generation
that was not taught the language by their own parents, since the watershed of
the fifties, as it was still considered then a hindrance to modernity in what
has been labeled "negative identity", and this is what they want
their own children to avoid, in a new context of a recovered more positive
identity, the Breton language being one of its features and characteristics by
now.
This means that 5-year olds are
still learners, if not ex-beginners (the French would say « grands començants ») and that the overall study of
their lexis must be put in perspective within a longer curriculum (up to
secondary bilingual education, say). But the period that was chosen (2 - 5
years, extended sometimes to 6 years, and even more for morphosyntax) is
essential, however, in the acquisition of phonology and syntactic patterns,
which I shall leave with my research student N. Davalan and my Cardiff
colleague J. Stephens.
F. Favereau
*
LES DÉICTIQUES
DE TEMPS EN BRETON CENTRAL (POHER...)
Nous
entendons par « breton central » les parlers du Poher
(Haute-Cornouaille centrale), au contact du Trégor intérieur, ainsi que du Léon
par l’Arrée etc., sans parler ici spécifiquement du vannetais.
La
notion de « déictiques » est centrale dans la théorie actuelle de
l’énonciation, telle qu’elle est relayée par les nouveaux programmes officiels
de langues étrangères et régionales) comme en français : « éléments
linguistiques qui se réfèrent à la situation d’énonciation ».
Il
s’agit des marques de personne (sujet : « je »...), d’espace
(adverbes comme « ici »...) et de temps (ex.
« maintenant »...), donc de pronoms, d’adverbes et de diverses
locutions adverbiales, ou bien encore des démonstratifs.
Ceux-ci
« peuvent servir de déictiques lorsqu’ils sont marqueurs de l’énonciation.
Leur sens se définissant par la situation d’emploi, ils constituent une inscription
du discours dans la langue » (Cf. « Outils de la langue »,
Annexe 2 – Glossaire, op. cit. p. 213 - & p. 214 :
« discours : toute mise en pratique du langage dans une activité
écrite ou orale » [d’énonciation]).
Cette
terminologie actuelle, mise au point pour l’enseignement du français comme des
langues étrangères (et pourquoi pas régionales ?) présente un intérêt pour
ce qu’on appelle aussi la « communication », tant écrite qu’orale,
qu’il serait opportun d’enseigner aux jeunes bilingues (notamment par
« immersion »).
Parmi
ces éléments, on retiendra les « connecteurs » ([spatio-] temporels
comme « alors », « puis », « tout d’abord »,
« ensuite » etc. - Cf. programme de 6°, op. cit., p. 47, &
« connecteurs spatiaux, temporels et logiques » - ex. « donc »,
en breton setu - ibid. p. 213...).
Ces
mots-clés illustrent d’ailleurs le paradoxe de la langue bretonne, à l’ossature
grammaticale assez stable et cohérente, voire quasi uniforme (ex. -maÔ désignant la première
personne et la proximité / -se désignant la seconde personne et
l’altérité...), comme le montre encore la syntaxe des proverbes etc., tandis
que son vocabulaire multiforme offre une certaine « exaspération de la
différence » (l’expression est de F. Morvannou[7][32]), comme l’a montré encore récemment le Nouvel
Atlas Linguistique de la Basse-Bretagne de Jean Le Dû.
Or
ces différents marqueurs sont tout à fait caractéristique d’un lieu (selon le
fameux genius loci du breton) et ont même une valeur identitaire pour
repérer, dans le discours (descriptif et narratif, notamment le compte-rendu
narratif oral), qui correspond à l’oralité privilégiée au quotidien (dans la
conversation simple), l’appartenance géographique d’un locuteur ou son statut
(apprenant, bretonnant « de naissance » ou plus ou moins bien intégré
à une micro-communauté linguistique...), sorte de ponctuation temporelle dans
le cas considéré, au centre de la compréhension comme de la production de sens,
d’où son intérêt pour une sorte d’immersion linguistique, comme l’aime le bretonnant
de base, si peu tolérant avec autrui en termes de « différence » - la
variation linguistique -, comme l’on sait.
Nous
utiliserons des exemples tirés d’un corpus inédit, que nous a fourni notre
informateur de toujours (Pierre Mell – noté ici « P.M. » –, du
Guilly, où il a été boulanger de campagne, livrant son pain sur Bolazec,
Carnoët, Plourac’h, Scrignac...), aujourd’hui en retraite au bourg de
Poullaouen, mais qui avait des ancêtres à Kergloff (aancienne trève de
Cléden-Poher, au sud de la commune), aujourd’hui âgé de 86 ans.
« UNIVERSAUX »
BRETONNANTS
Nous
parlons ici d’ « universaux » dans un sens un peu décalé pour nommer
des traits que l’on rencontre, sinon de Brest à Tamanrasset, du moins de
Plogoff (ou de Sein) à Bréhec, quoiqu’avec une certaine variation parfois,
comme pour bremaÔ et surtout hiziw / hirio... (cf. NA
096/65 (hidiv) > hidi, hudu, & an de-maÔ - Lanrodec... &
/86 – Kld-Ph & Kgl – /’hiRjo/ & 79 – Paoul – /hi:Ru/ /
80,81,82 – Berrien, Poul.,Plonevel – /fe’no:s/, 40 /fe’no):s/ & /ve\/...).
Relevons
divers exemples (corpus P.M.) :
Hi’w
zo avel ! ; hir’o e’ goleit (& karget...) an amzer ; hi’w
‘ma skornet ; hiriw zo bet rew mat (12/4...), hemaÔ zo dilabour hi’w ;
hi’w eo bo(u)c’h an amzer ; hir’o, ar vugale zo desket-sod ; hir’o, ar
beisanted a lakefe an nos da astenn an de’ ( / n’eo ket tailhet an amzer
dit) ; hirio ‘ma komaÔsamant skoulfad ar goukoug ; ar re
yaouank, hir’o, pa vênt ‘taÔsal, ‘ra astrafoù...
Hiziw
prend parfois le sens de an deiz hiziw (& fenos/-z...), & ur vecher
vad, an de’ hir’o (P.M.) : actuellement - hirio, an ouvrierien zo
ur riÔs-go’ll (aujourd’hui, les artisans sont hors de
prix).
On
notera d’emblée le recours fréquent à la particule démonstrative -maÔ pour renforcer le sujet, un
peu comme le français « même » (ici même...), sur le modèle des
adverbes de modalisation (cf. op. cit. p. 215), sous forme de
locutions adverbiales (avec ou sans déterminant – l’article défini, réduit
de toute façon à un simple /a/) : ar c’hi’-maÔ > /hi)m«/ = « ainsi » en
tempo rapide, comme (ar) mo’-maÔ > /mo)m«/ idem (en opposition
sémantique à ‘giz-se /’gis«/ ou (ar) mod-se >
/’mos«/ comme ça...). On trouve,
de même, les formes ‘sta’-maÔ /’stamA)/, ‘sta’-se /’stase/
( < ar stad-maÔ, -se) au contact du Trégor central (vers Bourbriac...).
Ce
modèle se retrouve dans les synonymes de ar wech-maÔ / an dro-maÔ /«n’dro)m«/ à cette occcasion, an
taol-maÔ ce coup-ci (& « pour le coup », cf. an
tôl-ze/taol-se ce coup-là, la forme an drovez-se se trouvant
fréquemment chez l’écrivain Yeun ar Gow de Pleyben) :
Ar dro-maÔ (&
ar we’-maÔ) ‘vo
graet (P.M.)
De la même façon, pour renforcer les adverbes locatifs simples (amaÔ ici – cf. NA 15/81,82,86 :
/’a)ma)/, /’a)mE/, /a)m/, & ase/aze >
ahe là – NA 16/80,81,82-83,86,87 : /’ahE/, /’a:re/, /’a:z«/, /a:z\s/... – que l’on
peut interpréter également selon un différent tempo), on aura le même
schéma : amaÔ ‘gi’-maÔ /A)m’gi)m«/ & amaÔ ‘r c’hi’-maÔ ici même, ase/aze >
ahe ‘giz-se /ah’gis«/ ase/aze/ahe ‘r c’his-se
(parfois palatalisé en /ïis/ au sud de Carhaix...). A
comparer à l’expression quelque peu idiolectique amaÔ prezant (Tu : ici-même < ici
présent Labat 586). On notera da veked (beteg) amaÔ, n’eus ket lec’h da rebech
netra d’aÔ (P.M.). Mais on ne les trouve pas, à notre
connaissance dans les composés comme alesse/alese, aleshont, & alemaÔ > ‘lemaÔ (d’ici) : lod eus
an dud ‘lar « ‘tont alemaÔ ‘oant », ha me ‘lar
« é tont (a)hane ‘oant » (P.M.)
Ce
même schéma se retrouve dans de nombreuses locutions adverbiales de temps, sur
le modèle de bremaÔ (mutation au « cas oblique » - temporel –
de pred + -maÔ : [en] ce moment). Ce mot-outil, bremaÔ, connaît une variation
minimum à partir de la forme centrale /’brem«/ (Poher) en altérant le
timbre de la voyelle centrale en /E/, /«/, /o/ (parfois nalsalisées
plus ou moins nettement).
La notion de timbre (simple
variante combinatoire, de toute évidence, est ici essentielle) : NA
77/81 /’bRema)/, 82 /bRom/, 86 /brOm/ & 40 /’bRema/, 80
/’bremE/, 78 /’bRæmE/, 79 /’bRoma)/ & /’brEm\/ E & Ki...), soit ar
wech-maÔ > a’ ve-maÔ /a’væ)m«/ cette fois-ci (mais ar
wech-se /a’veSse/ cette fois-là,
correspondant à neus/neuze(n) /’næ)n/, parfois emphatiquement
/’næ:z«/, voire /nO.z\s/ à la périphérie sud
(Montagne noire) ou /’nOhe/ vers l’Arrée au
nord-ouest, la forme trégorroise restant régulièrement /’næ.ze/).
On trouve des formes plus
complexes, telles que (a-)benn neu’n (« pour alors »), ou (a-)barzh
neuhe (cf. l’adage attribué à l’abbé Perrot en 1940 à une question d’un
habitant de Berrien sur l’issue du second conflit mondial : a-barzh
neuhe hag ahann di ( / e vo bet maro meur a gi – dixit unbe connaissance
originaire de Berrien).
A
un autre niveau, on retiendra également, à côté du standard bewech /be’veZ\S/ - à chaque fois – le
synonyme plus rare bep gwech > bep-kwech, à côté des usuels bep
tôl/taol (à chaque coup), bep tro (à chaque occasion...),
concurrencés vers l’est par seul tôl/taol (idem, &
variantes).
Sur
le modèle de ces locutions, on utilise deux formes différentes pour « ce
matin » : an de’-maÔ /«n’dem«/ au passé (cf. temps du verbe - ex. an de’-maÔ ‘oa bet du-maÔ il est passé chez moi ce
matin – avant midi – /«n’de)m/ : an de’-maÔ... - & cf. NA 106/56
– Trégor - an de’-maÔ, an de’ all ce jour-ci, l’autre jour), an
de’-maÔ ‘oa morenn, an dei’-maÔ ‘m eus gwelet ur plac’h
yaouank...,
& an de’-maÔ vi’tin /«n’dem«’vitin/ : an de’-maÔ vi’tin ‘m eus gwel’t ur
c’hamion ‘tougen kig (Ph - P.M.).
Mais on aura ar
mi(n)tin-maÔ /ami’ti)m«/ veut dire « ce matin
actuellement » (ex. fresk eo ar mi’tin-maÔ... – cf. NA 98 « matin » :
81 /’mintin/ & 82... /mitn/), de même que ar beur’-maÔ /a’bO.rm«/ au contact de l’
« Argoat » (Carnoët, Scrignac... – cf. NA 98/40-77 /’bO:Re/), les deux termes
s’utilisant à Poullaouen (notamment dans le gorre ou nord-est), mais beure
surtout dans des expressions toutes faites comme (‘benn) arc’hoazh beure
– demain matin – ou plus souvent dec’h beure – hier matin (sans mutation
< ‘r beure), & beb mi’tin (& beur’) ‘walc’h (P.M.). Mais on
n’entend pas les formes (« hyper »-) trégorroise que sont he’ie
beure ou, comme en Goélo, hidi’ beure...
Autres
exemples (P.M.) :
Fulennoù
erc’h a gouev ar mi’tin-maÔ, mes teu’i’ ‘raont
Morenn zo ar mi’tin-maÔ
Skornet eo ma bisïed ar
mi’tin-maÔ
FlemmaÔ ‘ra ar mi’tin-maÔ
c’hoazh
Ur foetachenn ‘ra ar mi’tin-maÔ
Ar mi’tin-maÔ ‘gaosev mat ar poultr
(chasse)
Ar
mi’tin-maÔ zo morc’hwes (brume au ras du sol au
lointain - P.M.)
Glizhenni’
‘ra (& flemma’ ra) ar mi’tin-maÔ
‘M eus ket bet takenn ar mi’tin-maÔ
Ar mi’tin-maÔ ‘neus di’gi ‘h adkrigi’ ba’r labour
N’eo ket braw diblousa’ ar
mi’tin-maÔ
/ (passé récent) ar
mi’tin-maÔ ne oas ket diblouzet re abred
De la même façon, on utilise
parfois, vers l’est particulièrement, la forme ‘r c’hreiste’-maÔ (ce midi), plutôt au passé
immédiat, l’alternative au présent pouvant être (bremaÔ) da greiste’... (cf. bremaÔ zo un toullad bl’avejou (P.M.)
Quant au déictique du passé dec’h
/déh\x/, parfois /de.h\x/ (cf. NA 95/81 & 40-86 /de :x/), voici
quelques exemples :
Dec’h
‘oa digoret ar chasse
Dec’h
‘m’a ambrouget ur c’hamarad
Dec’h ‘m’a gwel’t un den (hag a...) (P.M.)