F. FAVEREAU : ARTICLES RÉCENTS (DEPUIS 2000)
-
POURQUOI PARLER
BRETON ? (2001 : cours public Rennes 2)
-
LE DÉFI POUR LA
LANGUE BRETONNE (2001 : brochure du cours public éd. Alain Croix)
-
L’EVOLUTION DU
DISCOURS SUR LA LANGUE BRETONNE AU 20ème SIECLE (2001)
-
LE JE(U) DU
BILINGUISME CHEZ P.J. HELIAS (communication > publication 2002)
-
LA BRETAGNE :
D ' UNE IMAGE
(IDENTITAIRE) L ' AUTRE (Nantes – 2000…)
-
THE ACQUISITION OF VOCABULARY AMONG YOUNG
BRETON-FRENCH BILINGUALS (IASCL)
-
LES DÉICTIQUES
DE TEMPS EN BRETON CENTRAL (2002 > publication Bretagne Linguistique
13)
-
LA LITTERATURE
DE LANGUE BRETONNE (2002 - CREA R2 > canal-u.education.fr)
-
LE THÉÂTRE
BRETONNANT AUTOUR DE 1900 (communication non publiée)
-
LA LITTERATURE
BRETONNE CONTEMPORAINE (20ème siècle – 2002 : Landivisiau)
-
AVENIR DE LA
LANGUE BRETONNE (2003 : Univ. d’été – Quimper)
-
LE BRETON,
LANGUE VIVANTE (2003 : Kernault, Quimperlé)
-
LANGUE BRETONNE
ET LAÏCITÉ (2003 : Rencontres Bretagne – Université - Nantes)
-
BREF ETAT DES
LIEUX DE LA RECHERCHE AUX CONFINS DE L’HISTOIRE SOCIALE DU BRETON
(2003 - AULF - INALCO – Paris)
-
LE PAYSAGE
LITTERAIRE BRETON(NANT) A LA CREATION DE BRUG / BRUYERES (1913 –
2003 :
communication
au colloque Masson, professeur de liberté – Pontivy)
-
LA LITTÉRATURE
BRETONNE DU 20ème SIECLE : PÉRIODES, GENRES ET THEMES
(2003 : Hanvec UBO)
-
LE THÉÂTRE
BRETONNANT AU 20ème SIECLE (2003 > Toutes les cultures de
Bretagne, Skol Vreizh)
-
PIERRE-JAKEZ
HELIAS – L’HOMME ET L’ŒUVRE (ULAMIR Plomelin, 2003)
-
BRETON (BRETON
- LANGUE BRETONNE ET HÉRITAGE CELTIQUE - 2004)
-
MORE CELTIC LEGENDS...
(2003-2004 : communication – Quimper)
-
MINORITY LANGUAGES AND EUROPEAN CITIZENS (2004 > http://www.amarauna-languages.com )
-
LA LITTERATURE
BRETONNE CONTEMPORAINE (2004 > http://www.transcript-review.org/
)
-
LA LITTÉRATURE
DE LANGUE BRETONNE (2004 – Vannes)
-
ROPARZ HEMON, ECRIVAIN BRETON DU
20ème SIECLE (EUROPE
2005, 380 p, p. 21-26)
-
LA LITTÉRATURE
DE LANGUE BRETONNE A L’AUBE DU 21ème SIECLE (EUROPE 2005)
-
CULTURE, LANGUE
& IDENTITÉ BRETONNES (2005 : communication France-Télécom R&D)
-
VARIATION
ET ENSEIGNEMENT : LE CAS DU BRETON (2005 : communication Toulouse)
© F.Favereau & éditeurs
(les notes ont dû être supprimées)
*
POURQUOI
PARLER BRETON ?
(cours
public R2 12 mars 2001 : 1 H + 1/2 H débat)
Pourquoi
parler breton ? Voila l’intitulé de cet exposé qu’on m’a demandé de vous faire,
titre à la fois simple et provocateur, selon le ton de la question.
Provocateur, si l’on pense à une réflexion souvent entendue, du genre :
« vous ne pouvez pas parler français comme tout le monde ! » Parler
breton, en l’occurrence, s’inscrit dans le cadre de notre réflexion commune sur
l’identité bretonne et son avenir, dans la perspective du nouveau siècle qui
s’ouvre : pourquoi parler breton, c’est-à-dire continuer de pratiquer la langue
bretonne au XXIème siècle ? Avec, en filigrane, la question de la transmission
de la langue (c’est la « reproduction linguistique » de Fishman en
sociolinguistique) : pourquoi vouloir
apprendre à parler le breton à l’horizon 2100 ?
Partons
d’une évidence : le XXème siècle aura été marqué par un changement total dans
l’approche qu’ont les Bretons, mais aussi les autres, de la langue bretonne,
comme c’est sans doute aussi le cas de la plupart des langues minoritaires, au
moins en Europe. Le breton, écrivait un journaliste du quotidien OUEST-FRANCE, est une langue que l’on
parle de moins en moins, mais dont on parle de plus en plus. C’est vrai que la
langue bretonne aura de plus en plus une fonction symbolique, voire
emblématique et que, outre son usage, on doive parler aussi de sa
représentation (c’est-à-dire de ce qu’elle représente pour les uns et les
autres, bretonnants ou pas).
En
effet, tout a basculé en cent ans, le grand changement étant survenu vers le
milieu du siècle (1950), lorsque les familles ont cessé de transmettre
directement la langue à leurs enfants, comme l’a montré F. Broudig dans sa
thèse et diverses études, pour des raisons complexes et même diverses qui
renvoient à ce qu’on a appelé l’« identité négative » des Bretons
(Elegoët, Simon), thème évoqué par Michel Denis. Alors que la grande majorité
des habitants de la Basse-Bretagne, plus des trois quarts, pratiquait surtout
le breton il y a un siècle - on estime que c’est à la veille de la guerre 14
que l’on a atteint le maximum de locuteurs, quelque 1,2 millions, dit-on (sur
1,5 m de Bas-Bretons environ), il n’y aurait plus en cette fin de siècle que
quelque 240 000 locuteurs et encore, tous ne la pratiquent pas, ni ne le
parlent pas toujours avec la même aisance, même si l’on dit que le nombre de
bretonnants passifs serait supérieur (360 000), ce qui n’est pas si mal après
un siècle où la langue bretonne a beaucoup souffert. Mais nous sommes
aujourd’hui au stade d’une identité plus positive et même davantage créatrice,
dit-on
Pourquoi
donc parler breton en 2000 et au-delà, comme nous sommes quelques-uns à le
faire et même à vouloir aider les autres à le faire ? On peut bien sûr avancer
de multiples raisons, qui ont d’ailleurs été recensées il y a quelques années
dans une étude de l’INSEE, faite par P. Laurent, Propos sur la langue bretonne (1990), qui note d’emblée
l’« hétérogénéité des discours », les motivations des locuteurs et
des apprenants étant généralement très variées, parfois utilitaires (dans
certains métiers, parfois inattendus comme la médecine ou le social etc.), plus
souvent sentimentales avec des références aux générations précédentes des
grands-parents, même d’ailleurs si ceux-ci ont disparu : du breton, langue
maternelle pour les générations nées avant la guerre, on passe au breton
« seconde langue apprise dans le milieu familial », puis à la
non-transmission du breton dans les couches suivantes, à côté d’une minorité
qui s’est initiée au breton, mais souvent à la « langue littéraire »,
beaucoup de non-bretonnants exprimant un sentiment de « manque »...
Parmi les motivations repérées en conclusion de cette brève étude (qui date donc
déjà de dix ans), on relève d’abord un sentiment d’« appartenance »,
lié à l’habitude de parler breton avec tel ou tel, mais aussi la notion de
connivence et de « plaisir » avec, selon les personnes interrogées,
plus ou moins d’occasions de pratiquer la langue, mais aussi diverses
frustrations, face à la place de la langue dans la société.
Depuis
lors, divers sondages ont été effectués, notamment dans le cadre des recherches
de F. Broudig, publiées régulièrement dans le TELEGRAMME. Ainsi, en 1997, si les bretonnants ne se chiffrent plus
qu’à un quart de million environ (240 000), après ce qu’on appelle « 100
ans de déclin », 88% des personnes interrogées pensent qu’il faut
« conserver le breton », même si seulement 72% croient à cette
possibilité ; de même, 80% des sondés sont pour son enseignement, 72%
souhaitant un « enseignement facultatif dans toutes les écoles ».
Dans un sondage plus récent (TELEGRAMME
Dimanche du 7 septembre 2000), près de la moitié des personnes interrogées
(49%) se prononçaient même pour un « enseignement obligatoire de la langue
régionale » (80% en Corse). Mais peut-être fallait-il comprendre, comme
cela est le cas pour l’enseignement proposé du corse en primaire, que c’est en
fait d’abord l’offre qui serait obligatoire !
Ces
chiffres sont liés, c’est évident, à d’autres qui plébiscitent l’identité
bretonne et régionale et on en trouve de nombreuses traces dans l’approche
qu’en a faite Ronan Le Coadic dans sa thèse, publiée aux PUR (1998), identité
qu’il définit d’un mot par le « droit du coeur ». Voyons donc, si
vous le voulez bien, de façon argumentée certes, mais aussi subjective, quelles
sont les raisons qui font que l’on parle breton et qu’on le parlera encore au
XXIème siècle.
J’en
vois trois, essentiellement : l’environnement ou le partimoine au sens très
large (patrimoine historique, géographique, musical et sonore etc.), c’est sa
légitimité historique, géographique etc. ; le bilinguisme scolaire et autre
avec ses avantages éducatifs et ses défis, c’est ce qu’on appelle la
« demande sociale » ; enfin un certain choix qui est désormais
individuel et pourrait, dans la construction identitaire de chacun d’entre
nous, relever d’un espace de liberté, voire de création, où la langue bretonne
peut être un élément important, c’est la part de rêve, si l’on veut.
1.
ENVIRONNEMENT ET PATRIMOINE
Contrairement
à une idée répandue, qui voit en elle une langue orale d’essence populaire (ce
qu’elle a aussi été et est encore), la langue bretonne dispose de formes
écrites bien avant l’an 1000, puisque dès le VIIIème siècle on trouve un
fragment de médecine (manuscrit de Leyde), le plus souvent sous forme de gloses
dans des manuscrits en latin, langue des clercs. Ces gloses ont été étudiées
dès la fin du XIXème siècle par Loth (Professeur à l’université, puis au
Collège de France), puis par Fleuriot (Professeur à Rennes et à l’Ecole
Pratique des Hautes-Etudes), qui en a rassemblé plus de deux mille dans ses
dictionnaires du vieux-breton (1964 & 1985). Son étude reste importante pour
l’étymologie de notre lingua britannica,
terme qui englobait alors l’ensemble des « Bretons », même si nous
sommes mal renseignés sur la diversité qu’offrait probablement la langue
parlée, ce breton armoricain issu d’une symbiose - dans des proportions discutées,
qui furent même objets de vives polémiques - entre le brittonique insulaire et
le gaulois continental à l’époque de l’émigration bretonne (des Bretons de
l’Ile de Bretagne vers l’Armorique), vers le milieu du premier millénaire.
Le
breton bénéficie donc d’une indéniable « antiquité » qui a contribué
à lui donner une certaine légitimité « scientifique », depuis au
moins un siècle que sont développées les « études celtiques »,
notamment à Rennes, à l’instar des universités étrangères, allemandes, britanniques
etc.
Les
« Celtomanes », au XVIIIème siècle, en avaient même fait une des
« langues-mères » de l’humanité, allant chercher qui dans la Bible
(étymologie saugrenue de « Adam & Eva »), qui dans l’antiquité
classique (avec les Troyens, puis Brutus), des références à de grands ancêtres
mythiques, peut-être pour conjurer un statut incertain dans la société de leur
temps, car ce fut également le cas des études basques, par exemple, jusqu’au
XIXème siècle...
De
fait, même si les langues celtiques ont connu depuis deux millénaires des
évolutions divergentes, il reste un fond commun indéniable. Le breton est une
langue celtique qui n’est donc pas isolée, dans le temps ni l’espace. Bien sûr,
le cornique, la langue celtique d’outre-Manche la plus proche du breton, a
disparu depuis le XVIIIème siècle en tant que langue vernaculaire, même si elle
connaît un certain regain (une petite centaine de locuteurs) ; quant au
gallois, la langue dite soeur, qui bénéficie d’un nouvel essor depuis peu (avec
environ un demi-million de locuteurs), grâce à une politique très volontariste
(enseignement bilingue majoritaire, médias et officialité), il n’y a pas
vraiment intercompréhension avec les bretonnants, à part dans des mots ou
expressions-types, ou sauf à apprendre bien entendu, mais les deux langues
restent cependant apparentées et leur étude peut se nourrir l’une de l’autre.
Mais est-il indifférent de connaître ces parentés ? De savoir que l’on retrouve
le mot kamm, « sinueux » et
« boiteux » (d’où le nom de famille Cam, Le Cam), dans le nom de la
rivière qui arrose Cambridge (River Cam), sens que l’on retrouve dans le
modeste ruisseau appelé Dourcam (eau sinueuse), qui limite la commune que nous
avons étudiée (Poullaouen), comme le fait aussi l’Aulne, en breton Ster Aon, nom issu de Avon qui est aussi
celui d’une rivière de Grande-Bretagne (arrosant même la ville natale de
Shakespeare, Stratford upon Avon), sans parler de l’Aven et de Pont-Aven...
Autre exemple, le même terme aber,
emprunté d’ailleurs par le français, désigne une même réalité géographique
(estuaire à marée), des côtes bretonnes, notamment des Abers jusqu’à
Aberystwyth ou Aberdeen. Cela est vrai également de l’irlandais, ainsi que du
gaélique d’Ecosse, deux langues plus proches entre elles, qui nous intéressent
surtout par leur antiquité linguistique et littéraire, davantage que par leur
place dans la société, souvent limitée, même s’il y a des évolutions positives
actuellement. On pense à ce terme pan-celtique loc’h, qui de la Bretagne sud (c’est le nom breton de la rivière
d’Auray, entre autres, présent dans le patronyme Kerloc’h...) à l’Ecosse (le
Loc’h Ness), sans oublier l’Irlande (sous la forme lough), désigne un lac relié à la mer avec le mélange d’eau douce
et salée. Enfin, puisque nous en sommes à l’étymologie, relevons un autre
trait, souvent oublié, en ce qui concerne l’intérêt linguistique du breton
armoricain, c’est le fait que le breton reste le témoin vivant du celtique
continental, ou gaulois, qui est bien présent dans le français lui-même. Ainsi,
pour des dizaines, voire des centaines de mots usuels, comme
« barre », « char », « quai » - et leurs dérivés,
qui emplissent parfois des pages de dictionnaires - c’est le breton qui reste
une des clés de cette étude étymologique, comme l’ont montré les récents
travaux sur le sujet, à partir de découvertes archéologiques...
En
prélude au colloque universitaire récent sur « la Bretagne et la
mondialisation » (7-8-9 décembre 2000 à Rennes), le responsable disait que
l’enracinement est une chance en ces temps de globalisation etc. et que, je
cite, « on devrait imposer à tous ceux qui vivent en Bretagne d’apprendre
six cent most de breton pour comprendre la Région, ses noms de lieux... »
(OUEST-FRANCE 1° décembre, p. 7).
Peut-être serait de telles choses qu’il faudrait alors apprendre. Le recteur
Lhostis l’avait d’ailleurs plus ou moins proposé il y a quelques années. Mais
cela est plus difficile à dire qu’à faire !
Pour
en revenir à l’histoire de la langue bretonne, celle-ci est mieux connue dans
sa forme écrite, le moyen-breton, à partir des XV-XVIème, grâce à un certain
nombre de textes littéraires, pièces de théâtre mettant en scène des vies de
saints (bretons ou autres) et des poèmes macabres (20 000 vers). Il faut
également citer le Catholicon (publié
à Tréguier en 1499, peu après l’introduction de l’imprimerie - manuscrit de
1464). Il s’agit d’un dictionnaire breton-français-latin, premier ouvrage
multilingue de ce type imprimé sur le territoire, pour l’utilité - je cite -
des « pauvres clercs » de Basse-Bretagne (scol « escole, lat. scola »). Un autre point de repère
est la publication en 1659 par le Père Maunoir du Sacré Collège de Jésus... (Dictionnaire, Grammaire et Syntaxe...).
Selon l’esprit de la Contre-Réforme, qui anime ce prédicateur de combat, il
s’agit dans le cadre de la rechristianisation des masses, afin de contrer
l’influence du protestantisme, de rapprocher la norme du parler, sur la base
des diocèses. De cette époque date la transcription des mutations
consonantiques, le distinguo entre CH (emprunts romans) et le nouveau signe C’H
(/x/...), l’abandon de la graphie -ff (nasalisation finale, devenue muette),
toutes choses que nous retrouvons autour de nous dans les noms de famille
(Henaff) ou de lieux (Plogoff).
Puis
vint ce qu’on nommera le « breton de curé » (influencé dans son
vocabulaire par le français, voire le latin de clercs), usage habituel des
« petites écoles », sous la direction des recteurs de paroisse... Il
y eut alors de nombreux lexicographes, souvent des religieux - Grégoire de
Rostrenen (Dictionnaire
François-Celtique ou François-Breton, 1732), Dictionnaire de la Langue bretonne Dom Le Pelletier du Mans (1752),
lexicographes vannetais (Dictionnaire
breton-français du diocèse de Vannes par M. de Châlons, 1723, & Dictionnaire François-Breton ou
François-Celtique du dialecte de Vannes dit de l’Armerye, dû à l’abbé
Cillart de Kerampoul, 1744)... On dispose aussi dès lors de nombreux
« colloques » (manuels d’apprentissage par la conversation), à mesure
qu’on avance dans le XVIIIème siècle, notamment dans les régions chaudes du
catholicisme (Léon et pays vannetais), qui cultivent deux graphies distinctes,
chacune proche de leurs parlers. Puis la Révolution ne modifiera guère ce
paysage orthographique. Les décrets et textes officiels, traduits dès la
Révolution (centaines de pages), utilisent ces normes, qui avaient été
l’apanage d’hommes d’Eglise. Le changement de politique linguistique proclamé
sous la Convention (tant par Barère que par l’abbé Grégoire etc.) n’y change
rien, d’autant que le projet d’une école nouvelle de langue française se solde
par un échec. Aussi la Restauration réintroduit-elle le même schéma scolaire,
basé sur le breton ecclésiastique, encore très présent au XIXème siècle.
Tout
cela fait que nous disposons d’une masse de documents et de références qui
peuvent être très utiles aux historiens et à d’autres chercheurs ou
utilisateurs (pensons à la généalogie) et qui, de toute façon, constitue un
vrai patrimoine qu’il est légitime de transmettre, donc d’enseigner ou de
diffuser pour le plus grand nombre si possible, ce à quoi s’attachent de
nombreux chercheurs depuis bien des années.
Parmi
les éléments les plus visibles de cette richesse patrimoniale, qui restent
présents dans l’environnement immédiat, on trouve bien sûr les noms de famille
et les noms de lieux, surtout en Basse-Bretagne, mais aussi ailleurs, notamment
en Haute-Bretagne, voire à Rennes, du fait des mouvements de population en ce
qui concerne les noms de famille et, pour des raisons historiques, échos des
peuplements antérieurs, pour ce qui est des toponymes, surtout bien sûr là où
la langue bretonne a reculé le plus tardivement, comme l’a montré la thèse de
J.Y. Le Moign, reprise par une carte synthétique dans le récent Dictionnaire du Patrimoine Breton (p.
563).
Les
noms de famille d’origine bretonne sont très nombreux, sans doute plus d’une
dizaine de mille, sans compter les variantes orthographiques, car ils remontent
souvent à une période où les graphies étaient assez diverses (XIV-XVème
siècle), comme dans les autres langues d’ailleurs, et l’on connaît ces
anecdotes de familles où les frères n’avaient pas le même nom, soit qu’il ait
été orthographié différemment, soit qu’il ait été traduit du breton en français
(Falc’her > Le Faucheur - de même, l’emploi de l’article est-il source de
divergences, souvent artificielles). Seule la connaissance du breton permet,
bien évidemment, de comprendre le sens de la plupart de ces noms, parfois très
anciens, voire archaïques (comme les noms en Cat-, combat, ou Menguy, Tanguy etc.), plus souvent tirés du
vocabulaire resté usuel (adjectifs, noms - souvent des sobriquets à l’origine),
même si l’on ne saurait prétendre tout expliquer sans études approfondies,
parfois ardues. Le nom le plus fréquent, chez les bretonnants, serait Le Gall
(Broudig 1999, d’après Le Dû), correspondant à quelque 5 000 naissances en 50
ans (début du siècle), sans compter les dérivés (Le Gallic, Gallo, Gallou,
Kergall...). On connaissait déjà la boutade qui dit que tous les Plougastels
s’appelaient soit Kervella, soit Le Gall. J’avais remarqué qu’à Poullaouen,
près de Carhaix, Le Gall était un des noms les plus portés, avec Hourmand (nom
vieux-breton). C’est à la fois surprenant (Gall est apparenté à galleg... qui désigne le français), mais logique (anciennement ce
fut sans doute le nom du gaulois armoricain, opposé au breton insulaire, selon
L. Fleuriot, puis du peuplement non-britonnique, ou « gallo »).
Ainsi, on pourrait être en présence de la population de souche armoricaine qui,
de toute façon, restait la plus nombreuse, même au temps de l’émigration
bretonne !
Autre
réalité, les surnoms, récemment étudiés par M. Madec, renvoient à une même
richesse linguistique, puisque beaucoup des noms de famille sont à l’origine
des sobriquets, devenus par la suite héréditaires par le passage à l’écriture.
Parmi
les éléments de ce patrimoine, qui est aussi l’environnement quotidien, on
relève les noms de lieux, également très nombreux et qui ont donné lieu à
différentes recherches, à plusieurs niveaux d’ailleurs. Il y a d’abord quelques
centaines de noms de communes, qui renvoient au peuplement breton initial,
c’est-à-dire aux origines de la Bretagne, après l’Armorique gallo-romaine, avec
son maillage de centaines de paroisses en plou-,
tre(v)-, lan-, lok-... Tout ceci est d’un grand intérêt pour l’étude du
peuplement et plus généralement de l’histoire du haut Moyen-Age, comme l’ont
montré les travaux d’historiens successifs, notamment B. Tanguy... Plus
difficiles à analyser, sont les noms des villages ou hameaux, lieux-dits et
« écarts », selon l’usage de l’INSEE. Là encore, divers travaux
universitaires ont étudié cette richesse qui a une double dimension,
linguistique et historique (ce qu’on appelle les « sciences auxiliaires »
de l’histoire).
A
titre d’exemple, les noms de lieux en ker sont au nombre de plusieurs milliers, voire
de quelques dizaines de milliers au total et leur analyse est très difficile.
Mais nous avons là, de façon pérenne, la trace d’un vrai patrimoine
linguistique dans notre environnement. C’est d’ailleurs à cela que l’on doit,
très récemment, une certaine officialisation par les panneaux bilingues, une
manière d’honorer la langue de façon visuelle et d’affirmer un certain
« marquage territorial » en langue bretonne, comme cela se pratique
d’ailleurs dans d’autres aires (Pays Basque, Catalogne etc.).
Par
delà cet aspect symbolique, nous voudrions évoquer deux autres exemples de
cette richesse patrimoniale. D’abord, ce qu’on appelle la microtoponymie,
c’est-à-dire la dénomination du parcellaire, ou si l’on préfère du Cadastre. Le
bouleversement du paysage dans la seconde moitié du siècle, évoqué par
ailleurs, avec le remembrement, ainsi que l’urbanisation, tend à faire
disparaître un héritage des siècles antérieurs où le bocage était un paysage
très organisé. La microtoponymie en reste le témoin et mériterait d’être
étudiée en détail, comme cela a été fait, mais à échelle réduite. L’intérêt de
cette étude est que nous trouvons là des termes usuels, moins archaïques que
dans le cas des lieux-dits, car ils se sont conservés plus longtemps sous forme
orale, avant l’apparition du Cadastre napoléonien. Mais la difficulté tient
dans l’ampleur du corpus. Pour la seule commune de Poullaouen, que nous avons
étudiée (grande commune, il est vrai, de quelque 7 000 hectares - une dizaine
de kilomètres du nord au sud de la commune), on trouve quelque 12 000 parcelles
et, en raison de doublets, environ 10 000 microtoponymes. C’est donc presqu’un
dictionnaire ! De même, dans sa thèse sur la microtoponymie des Monts d’Arrée,
Jean-Marie Ploneis a recensé quelque 50 000 noms de parcelles sur les quelques
communes du canton du Huelgoat. Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve
dans ces modestes noms, parfois sur le point de disparaître - des nouveaux
cadastres, comme des mémoires, sans parler de la réalité sur le terrain - tous
les termes qui ont trait à la géographie du lieu, mais aussi à l’habitat etc.
Ainsi remarque-t-on quelque 500 parcelles contenant le terme de liors, courtil, ce qui correspond à plus
de 200 hectares de tels « courtils », certains étant suivis des
termes canab, lin... remontant au
travail du chanvre et du lin des siècles passés etc.
Un
autre élément de cet environnement que l’on peut souligner, c’est le
« paysage sonore ». Le paysage, dans sa diversité, est sans doute un
des éléments-clés de l’attachement des Bretons et même des non-Bretons à la
Bretagne, donc de l’identité, comme l’on dit à présent. Et l’oralité est bien
un élément de ce patrimoine, d’ailleurs en péril. Nous l’avons entendu de la
bouche de diverses personnes, notamment ceux qui ont quitté la Bretagne et qui
y reviennent : c’est par l’accent, breton dans ce cas - mais on pourrait aussi
faire un parallèle avec le gallo - que l’on se reconnaît et que l’on a la
sensation d’être « de retour » chez soi ou chez les siens.
« Passé Saint-Brieuc », nous dit-on... C’est moins net dans le
T.G.V., où nous l’avons cependant remarqué très souvent, lorsque nous le
prenons pour venir à Rennes : il y a bien, même en français (pour longtemps ?
combien de temps ?) une petite musique caractéristique ! C’est ce qu’on appelle
la prosodie du breton et qui est une des choses les plus difficiles à étudier,
car nous sommes à la limite de la musique, et surtout à transmettre. C’est ce
que nous essayons de faire dans un programme de recherche avec les collègues de
l’IRISA à l’ENSSAT de Lannion : après la « synthèse vocale » du
breton, une première en fait, même si elle n’est pas parfaite, qui a abouti en
1998 à un CD Rom vocal (Ar geriadur a
gomz), à partir de mon dictionnaire informatisé et à nos recherches en
phonétique et en informatique à la fois, nous travaillons actuellement à une
synthèse prosodique qui concerne la phrase, non seulement les sons et les mots
pris individuellement comme dans un dictionnaire phonétique, mais la chaîne
parlée, avec une modélisation d’après la réalité du breton parlé central ou
médian, ce qui devrait permettre de fournir aux apprenants (élèves des écoles
bilingues, mais aussi étudiants isolés et adultes nombreux qui veulent
« parler breton » justement) un modèle, à côté de ce qui se fait par
ailleurs pour diverses méthodes d’apprentissage (CD de M. Kerrain chez TES, DVD
Rom de Stumdi etc.). Les nouvelles
technologies pourront sans doute nous permettre d’aller plus loin. Ainsi, le
breton, patrimoine millénaire, toujours présent à divers degrés dans notre
environnement quotidien, davantage bien sûr en Basse-Bretagne, est en passe
d’accéder à cette modernité qui caractérise le passage au nouveau siècle.
2.
BILINGUISME
Le
bilinguisme est, bien sûr, au centre de cette question, celle de la
transmission de la langue bretonne : comment pouvoir à l’avenir « parler
breton » ? L’école est, par la force des choses, au coeur de cet
apprentissage, parce que la société et plus précisément la famille, lieu
habituel de ce que le sociolinguiste Fishman appelle la « reproduction
linguistique », ne peut pas assurer ce rôle, puisqu’il y a eu une rupture
dans la chaîne des bretonnants, vers le milieu du XXème siècle. Certes, l’école
n’est pas le seul lieu d’apprentissage et de
« production linguistique » (comme dit Fishman). C’est la raison pour
laquelle les militants bretonnants et les défenseurs du breton en général
insistent sur la nécessité d’une « officialisation » de la langue,
symbolisée par la signature (effective, mais non ratifiée, comme l’on sait) de
la Charte européenne des langues régionales, qui donnerait un statut et donc
une légitimité plus grande ou plus nette, tout au moins, aux langues minoritaires.
Voilà aussi pourquoi les « bretonnants » attendent beaucoup des
médias qui assurent une présence effective de la langue au quotidien, d’abord
dans les lieux où le breton n’est pas ou plus pratiqué, ensuite en prenant le
relais des territoires traditionnels, la Basse-Bretagne, l’intérieur etc.,
comme c’est le cas ailleurs, en Irlande, où l’on ne table plus seulement sur le
Gaeltacht...
Le
bilinguisme est une idée assez neuve et même récente. La première moitié du
XXème siècle, comme sans doute le siècle précédent, se caractérise plutôt par
une opposition entre les langues. Comme l’a noté Yves Le Gallo, citant Calloc’h
etc., c’est largement par hostilité à l’usage de l’allemand en Alsace que le
pouvoir central s’est opposé à toute revendication bretonnante, sans compter
sans doute la politique linguistique coloniale de cette époque. Il y avait chez
les responsables (ministres et, partant, préfets, recteurs etc.) une volonté
farouche de supprimer l’usage des « idiomes », comme le déclare le
ministre De Monzie dans une circulaire de 1925 (citée par Piriou 1999, 352) :
« L’Ecole laïque, pas plus que l’Eglise concordataire, ne saurait abriter
des parlers concurrents d’une langue française dont le culte jaloux n’aura
jamais assez d’autels ». On retrouve cette position près de cinquante ans
plus tard, lorsque Pompidou déclarait : « il n’y a pas de place pour les
langues régionales dans une France destinée à marquer l’Europe de son
sceau » (1973).
C’est
d’ailleurs en réaction à cette sacralisation et à l’opposition inflexible du
pouvoir, sous la IIIème République, que s’est produite une radicalisation
correspondante ou « re-sacralisation » du breton (Calvez, 2000).
Ainsi, le discours de Roparz Hemon, par exemple, nous semble être une réponse
du berger à cette bergère de Marianne qui prétend à l’époque que « pour
l’unité linguistique de la France, la langue bretonne doit disparaître »
(dixit De Monzie). Si ce nationalisme
bretonnant a toute une création littéraire etc. à son actif, force est
de constater que cette orientation, qui était à l’opposé des attentes de la
population bretonne, en matière d’éducation et de « progrès » social,
a eu des effets contre-productifs, notamment au sortir de la dernière guerre.
Là
est le problème politique du bilinguisme, c’est-à-dire son positionnement si
inconfortable, à l’époque, entre deux nationalismes, d’ailleurs très inégaux en
termes de pouvoir et d’influence. C’est vrai qu’entre temps les choses avaient
bougé, montrant qu’il faut relativiser la pertinence de ces discours politiques
en la matière.
C’est
toute la question de la transmission ou de ce que les sociolinguistes appellent
la « reproduction linguistique », faute de quoi la
« chaîne » est rompue et la langue s’éteint. Le breton a, dès lors,
été parfois considéré comme une langue de « vieux » ou, du moins,
d’adultes. On parlait breton (Poher c. 1970) lorsqu’on était sorti de
l’adolescence. Il était saugrenu d’entendre des jeunes parler breton entre eux,
alors que cela ne choquait pas entre grandes personnes d’un certain âge. Le
fait d’entendre de jeunes enfants parler breton, à la télévision par exemple, a
été un choc pour beaucoup de bretonnants, y compris leurs grands-parents dans
le cas des élèves des écoles bilingues.
On
peut prendre comme jalon les années cinquante, comme le suggère un article du
chanoine Falc’hun, Diwar-benn amzer da
zond ar brezoneg [A propos de
l’avenir du breton], dans la revue BRUD (n° 5, p. 5-8, 1957) :
« Ce ‘nouvel Evangile des temps modernes’, soit ‘un pays, une langue’,
aussi bien que ‘une langue, un pays’, est devenu quelque peu archaïque pour la
période contemporaine dans un monde solidaire, malgré lui, soudé qu’il est par
la peur de la bombe atomique... ; il n’y a d’avenir, désormais, pour les
petites langues comme le breton, que chez les peuples bilingues, c’est-à-dire
ceux suffisamment instruits, assez riches et assez courageux pour maintenir en
vie une langue supplémentaire, une langue qui les relie à leurs ancêtres, sans
les couper de ceux de l’Antiquité, une harpe qui accompagne leur voix unique
lorsqu’ils prendront part à la symphonie du monde, un revêtement spirituel qui
ne sera plus des guenilles de manant, qui ne peut s’en payer d’autre, mais un
habit de cérémonie aussi beau que celui de tout autre peuple, et toutefois
différent, comme marque de sa personnalité... ».
On
retrouvait déjà ce discours, a minima, dans un appel du ministre Tanguy Prigent
(figure de la SFIO, résistant, ministre de l’agriculture du général De Gaulle à
la Libération, devenu ministre des Anciens Combattants en ces années 1957),
paru dans BREIZ, la revue de l’association Kendalc’h, puis dans le premier numéro de BRUD :
APPEL
POUR LA JOURNEE DU BRETON 1957
Chers
compatriotes,
LA
JOURNEE DU BRETON va bientôt avoir lieu. Jeunes garçons et filles de notre
pays, des enfants parfois, vous tendront la main pour demander votre aide
« POUR LA LANGUE BRETONNE ». Que leur soient rendus louange et
honneur. Et bon accueil auprès de tous...
Il
fut un temps où les enfants ne restaient pas longtemps sur les bancs de l’école
: le temps d’apprendre à lire, écrire, compter, et un peu de français. Mais
sans tarder, un enfant devra rester en classe pendant au moins dix ans. Il aura
le temps d’apprendre beaucoup de choses. De bien apprendre le français, mais
aussi le breton.
Il
est impératif que les enfants sachent la langue de leurs aïeux, la langue qui
permet de comprendre le nom qu’ils portent, les noms des lieux où ils habitent.
Une école anti-bretonne en fait des étrangers dans leur propre pays. Il est
temps d’introduire le breton à l’école. Les bretonnants ont leur mot à dire sur
la question. C’est, en effet, leur droit. Et ce droit leur sera reconnu s’ils
prennent suffisamment de peine pour le défendre. A l’occasion de la journée du
breton, ouvrons notre bourse à ceux qui défendent la langue bretonne.
Le
français jouit à présent d’une importante place en Basse-Bretagne. Et c’est
bien ainsi, que le français ait toute sa place. Mais il n’est pas bon, il n’est
pas normal que le breton soit exclu du système. Le breton est ici chez lui, en
Basse-Bretagne.
En
laissant leur langue mourir, en supportant qu’on lui fasse la guerre, les
Bretons y perdront un peu de l’estime des autres. Mais en défendant leur
langue, ils feront tout le monde avoir plus de respect envers eux.
MAINTENONS
LE BRETON AFIN DE DEFENDRE NOTRE RENOMMEE ET NOTRE HONNEUR.
Tanguy
PRIGENT, Ministre° (mai 1957) - des
A.C.
On
pourrait y ajouter les termes utilisés par P.J. Hélias dans ses
« lettres », comme « Lettre à un illettré sur le destin du
breton » (AR FALZ, 1954, n° 4).
Il y développait un argumentaire propre à contrer ce qui était, sans doute, le
sentiment dominant de l'intelligentsia française d'alors, mais aussi l'état
d'esprit de nombreux bretonnants, dont on connaît le complexe d'infériorité,
analysé plus tard en termes d'identité négative. En voici les principaux
arguments : « toute langue est un fait de civilisation, une sorte de
miroir qui réfléchit en microcosme les milieux successifs qui s'en sont servis
pour traduire ce qu'on appelle leur climat de vie » [...] « rien, ni
personne, nulle part jamais, ne saurait justifier la disparition consciemment
provoquée d'une langue, quelle qu'elle soit » [...] « je vous accuse,
en tuant le breton, de priver les savants d'un moyen d'analyse et
d'investigation qui se révèle, partout, l'un des plus précieux qui soient. Je
prétends qu'il n'est pas possible de comprendre le passé ni le présent de la
Bretagne bretonnante sans connaître son idiome » [...] « J'ai entendu
assez de vrais savants se plaindre de ne pas connaître intimement le breton,
j'en vois assez encore qui suent pour l'apprendre, pour mépriser les faux
pontifes qui portent sur la vie bretonnante des jugements définitifs, quand
notre langue n'est pour eux qu'un vain bruit ». Une des nouveautés de
l'analyse de P. Hélias consiste par ailleurs à prendre la défense de la langue
française comme du breton : « tant que le breton durera, il constitue un
poste avancé pour la défense du français, en s'opposant à une uniformisation
sur la base d'une autre langue plus puissante ». Pour conclure, le ton se
veut prophétique : « quand le breton aura disparu, non pas de sa belle
mort, mais proprement étranglé par le complexe d'infériorité, le reniement,
l'ignorance des prétendues élites et la complicité des Ponce-Pilate, il y aura
un grand tressaillement chez les pontifes... Le breton sera parti loin de nous,
avec sa noblesse de pauvre diable. Mais, à la place qu'il occupait de son
vivant, il y aura un grand vide que ressentiront même les mathématiciens »...
Depuis
les années cinquante, le bilinguisme est peu à peu entré dans les têtes, sinon
dans les moeurs. On en parle, bien sûr, au niveau européen, où il s’agit plutôt
de plurilinguisme, basé sur l’apprentissage des langues étrangères. Nous entendons
par « bilinguisme » une approche qui concerne d’abord les langues
dites « minoritaires ». Le modèle est venu, en fait,
d’outre-Atlantique avec le développement d’une réflexion, à partir d’une
pratique, au Québec où le français était et reste menacé par l’hégémonie de
l’anglais américain. C’est ensuite aux Etats-Unis qu’a été affiné le concept de
modèles d’enseignement bilingue (modèles B,C, D) par le linguiste MacKay, à
partir de l’étude de cas des Chicanos. Puis, c’est à partir de ces études que s’est
développé le bilinguisme de type immersif québécois, ensuite adopté par les Basques qui ont réussi, du
temps du franquisme, grâce à l’appui de l’Eglise catholique (qui fut un facteur
de résistance au franquisme au Pays Basque), mais surtout depuis, à créer un
réseau de plus en plus dense d’ikastola,
de type immersif (Modèle D). C’est sur ce modèle que se sont développées les
écoles associatives DIWAN à partir de 1977 et c’est d’ailleurs sur ce
point, l’immersion, que les discussions ont souvent achoppé avec les autorités
gouvernementales, jusqu’à ce qu’un accord soit en vue sur ce point (novembre
2000) à présent.
On
connaît les arguments des défenseurs du bilinguisme de ce type, dès la
maternelle, avec un suivi pédagogique tout au long des années d’enseignement
primaire, puis secondaire.
Quant
aux vertus du bilinguisme en général, un des éléments essentiels est le simple
fait suivant, repris par Claude Hagège notamment : un enfant monolingue n’a
qu’un seul terme pour désigner une chose, l’enfant bilingue en a deux et,
partant de là, possède par la même la possibilité de distinguer entre l’objet
et son appellation, ce qui est une aide décisive à sa faculté d’abstraction.
C’est ce qu’on pourrait appeler l’avantage cognitif de tout bilinguisme, plus
particulièrement du bilinguisme de proximité comme dans le cas des langues
minoritaires ou régionales. C’est là un argument solide, à la fois l’un des
« universaux » mis en avant par les défenseurs de cet enseignement et
une réalité vérifiée sur le terrain et qui semble attirer les parents d’élèves,
dans un système qui laisse bien sûr le choix aux parents. Il semble que les
langues régionales, comme le breton, offrent plus de souplesse ou ont suscité,
tout au moins, plus de motivation, y compris militante, pour développer ce
bilinguisme précoce, puisqu’il commence dès 2 ans et bénéficie (contrairement à
la Grande-Bretagne, par exemple, où la scolarisation est bien plus tardive) de
la scolarisation des plus petits.
Un
autre avantage du bilinguisme précoce c’est dans l’acquisition phonétique qui
se fait avec beaucoup plus de souplesse dans les premières années. Or le
français est une langue assez pauvre en phonèmes, à côté d’autres plus riches
(comme le russe, dit-on). Quant au breton, il est également mieux pourvu
(notamment de diphtongues), comme nous l’avons vérifié lors de l’étude
informatique de la phonétique avec ce qu’on appelle les diphones (unités qui
sont à cheval sur deux phonèmes et constituent la base de la « synthèse
vocale »). Sans entrer dans les détails, notons que le breton, à l’instar
d’autres langues bien entendu, apporte ici une richesse vocale qui permettra
une meilleure acquisition des langues étrangères.
Un
autre avantage important du « parler breton » est qu’il s’agit, d’un
point de vue cognitif et grammatical, d’une langue à la syntaxe très différente
du français qui, comme les langues romanes et beaucoup d’autres suit l’ordre
SVO, alors que le breton panache entre ces ordres de mots (OVS, VSO, mais aussi
SVO), selon le principe de la « topicalisation » (on met le mot le
plus important en tête : « du café tu auras ? », « fatigué tu es
? », « manger il ne fait pas, mais boire il fait » etc.).
Par-delà ces bretonnismes, bien connus dans les régions où le breton dominait
naguère, il y a là une source intéressante de comparaison, pour peu que tout
ceci soit bien étudié et bien enseigné par les filières bilingues, notamment
celles qui pratiquent le bilinguisme précoce. L’Américain Steve Hewitt n’a-t-il
pas remarqué que le système du verbe être breton était son plus grand apport à
l’humanité !
Bref,
ce bilinguisme breton-français s’appuie donc sur des modèles généraux (Québec,
USA etc.), plus particulièrement sur la réussite incontestable attestée dans
d’autres aires européennes voisines, où les langues étaient également menacées
à moyen terme et qui ont su, en une génération, renverser la vapeur. Cela est
le cas, notamment, au Pays de Galles et au Pays Basque, sans parler d’autres
réussites comme la Catalogne, où la problématique est assez différente pourtant
(le catalan, langue romane, qui a toujours joui d’un certain prestige, étant
parlé par une large partie de la population et plus facilement compréhensible,
dans les médias par exemple, que le breton). Dans le cas du gallois, comme du
basque, langues allogènes très différentes de la langue majoritaire ou
officielle, langues pratiquées également par une minorité de la population
(environ un demi-million de locuteurs, contre un bon million au tournant du
siècle, sur un total de quelque 3 million d’habitants), il a suffi d’une
vingtaine d’années, disons de 1975 à 1995, pour voir la tendance s’inverser,
les jeunes locuteurs bilingues prenant la place des plus âgés qui disparaissent
du fait de la démographie.
Qu’en
est-il en Bretagne, en ce qui concerne le breton ? Il y a quelques années, les
élus bretonnants estimaient que, pour assurer un renouvellement satisfaisant
des bretonnants les plus âgés, il fallait qu’environ 10 000 élèves soient
scolarisés en enseignement dit « bilingue ». Les chiffres étaient
alors très inférieurs. Aujourd’hui, nous nous en approchons, certes trop
lentement, mais sûrement, puisqu’on compte pour cette année scolaire (2000-1)
quelques 7 000 élèves dans les trois filières dites « bilingues »,
plus de 2 500 dans les classes DIWAN,
presqu’autant dans les filières bilingues « paritaires » de
l’enseignement public appuyée par Divyezh
(environ 2 300) et presqu’autant (2 000) dans l’enseignement catholique,
soutenu par l’association Dihun...
Sans compter, bien entendu, une dizaine de milliers d’élèves qui suivent un
enseignement facultatif de langue (LV 2, LV 3, initiation etc.) dans les
écoles, soit environ 20 000 au total. Et il ne faudrait pas oublier les cours
du soir et autres stages, parfois organisés de façon professionnelle (Stumdi, Roudour etc.), qui apprennent le
breton à quelques milliers de personnes (12 000). C’est dire qu’il y a déjà là
un potentiel relativement important, ce qui correspond aussi à des emplois :
plusieurs centaines dans l’enseignement, comme dans les divers métiers de la
culture et de la communication (animation, édition, médias etc.). C’est aussi
là, bien sûr, notamment pour nos étudiants, une perspective qui devrait les
motiver à « parler breton ».
Au
plan de l'apprentissage, selon le système immersif, la maîtrise du breton
apparaît assez satisfaisante, du moins dans une perspective d’apprentissage à
terme (niveau collège). Car il est certain que l'école en breton, à l'instar de
l'institution scolaire par rapport au français, représente pour ces enfants
scolarisés une vraie norme qui transcende tout autre standard ou parler, au
moins durant leur scolarité, voire même le breton familial ou extra-familial,
d'autant que cette norme en puissance est relayée par des médias s'exprimant
dans la langue, selon des codes assez proches.
Un certain consensus s'étant
dégagé dans la population (plus des trois-quarts, voire 90% des jeunes, au vu
des sondages cités), comme chez nombre d'élus et de responsables, ce
bilinguisme institutionnel n'est plus désormais qu'une affaire de mise en
oeuvre, sorte d'« intendance » destinée à suivre le mouvement. On
parle donc à juste titre de concours spécifiques, voire de plan d’ensemble. Le
problème est dans l'urgence. Les deux courbes sont les suivantes : déclin
des parlers « natifs » du simple fait de la démographie, ce million
de bretonnants hérités des siècles passés, face à un renouveau limité. La
situation du breton dans l'enseignement comme dans sa communauté linguistique
ne diffère pas toutefois de celle d'autres langues comparables: gaélique
d'Écosse, avec 5 000 scolarisés pour moins de 100 000 locuteurs ; gallois,
exemple d'un renouveau par le bilinguisme scolaire de deux générations et la
médiatisation de la langue ; basque (environ 5 000 élèves « bilingues »
en France), avec des nuances des deux côtés des Pyrénées. L'école ne peut à
elle seule suppléer la famille d'antan, voire la société traditionnelle. S’il y
a bien production de bilinguisme par l’école, elle n’assure pas de reproduction
d’un bilinguisme équilibré, et en laisse le soin à la société.
Quant
au bilan de santé du breton, selon la classification effectuée récemment par la
Commission Européenne (Euromosaic), à
partir des indices de vitalité des langues minoritaires d’Europe, le gallois en haut de tableau bénéficie
d’un statut (à l’égal du basque en Euskadi, Communauté Autonome Basque, où la
pratique regagne aussi du terrain), mais le breton reste dans une situation
très moyenne (comme le basque en Iparalde,
Pays Basque nord en France), alors qu’irlandais et gaélique sont classés
dans un groupe intermédiaire, à statut officiel mais en position moins
dynamique (comme le basque en Navarre, autre Communauté Autonome d’Espagne).
Ainsi, en compensation d'un recul géographique ou social, s'opère une reconquête
symbolique de franges de leurs populations, grâce à l'appui de systèmes
d'enseignement propre ou bilingue et à des tentatives de reconnaissance
officielle, dans divers domaines sensibles de la communication moderne, pour le
breton et pour ces langues celtiques, naguère considérées comme menacées à très
court terme.
3.
ESPACE DE LIBERTE
Nous
avons donc parlé de société, de « demande sociale », qui est celle
des familles dont le choix demeure essentiel. Mais il y a aussi l’individu,
Breton ou non-Breton, car le breton depuis longtemps - voire depuis toujours ?
- intéresse ceux qu’on appelle des amis de la Bretagne. Ainsi, la série
consacrée aux étrangers parlant breton (après l’avoir étudié bien sûr), parue
les années dernières sur FR 3, a été très remarquée. Le breton, comme d’autres
langues, comme toutes les langues qui sont égales en absolu, est aussi un
espace de liberté et de création.
Prenons
quelques exemples. Si le breton a vu ses locuteurs diminuer de façon dramatique
au cours du siècle écoulé, il a quand même produit une extraordinaire moisson
au plan de l’écriture, ce qui restera la réussite d’un « mouvement
breton » séculaire, à multiples facettes d’ailleurs, qui a pu suppléer à
l’absence du breton dans la sphère officielle, notamment l’éducation pendant au
moins un demi-siècle d’exclusion (« dure » : 1900-50). En terminant
une anthologie de la littérature du XXème siècle, nous faisons un bilan
positif, puisqu’on dénombre quelque 200 écrivains ayant publié (au moins un
livre) sur la période, soit autant qu’au siècle écoulé (mais il s’agissait,
pour une large part, alors, d’ouvrages de dévotion, le breton étant la langue
de l’Eglise qui s’adressait à ses ouailles, selon le précepte de Feiz ha Breiz). Si l’on retrouve ce
courant dans la première partie du XXème siècle, la littérature sur l’ensemble
de la période apparaît très diverse, la plupart des genres étant représentés,
alors que les choix correspondent à l’éventail entier des sensibilités, d’une
extrême à l’autre d’ailleurs, car si l’on trouve une littérature d’esprit
nationaliste, parfois même traditionaliste, d’autres sensibilités sont bien
représentées, communiste et résistante notamment dans les périodes critiques
comme celle de la dernière guerre. Et le terme qui définit le mieux les jeunes
écrivains, y compris les chanteurs, compositeurs, poètes... est celui de
« métissage » interculturel avec une ouverture constante sur les
autres cultures, parfois les plus lointaines. Voilà une autre raison de
« parler » breton, celle qui fait lire et écrire, car il n’est pas
certain que tous ces écrivains (sans parler d’autres, simples écrivants de
revues etc.), y compris quelques étrangers d’ailleurs, auraient pu ou su ainsi
témoigner ou écrire, sans passer par la langue bretonne.
Autre
exemple, la dernière décennie a été marquée par le renouveau de la musique
bretonne et celtique sous ses diverses formes, notamment de la chanson,
particulièrement de la gwerz. Nous
avons là un genre traditionnel, intimement lié à la langue bretonne, qui a
permis à des artistes, non seulement de perpétuer la tradition, mais de créer
et de renouveler le genre (pensons à Y.F. Kemener...), parfois en liaison avec
diverses musiques du monde (Marchand, Prigent). Il en est de même de la chanson
à danser, le kan ha diskan, autre
genre populaire, qui attire la jeunesse et reste lié à la langue bretonne, du
moins en Basse-Bretagne. Nous voyons là une illustration de la culture de
langue bretonne qui sait allier la fidélité à ses racines, y compris de langue
bretonne, et la plus large ouverture sur les autres cultures et la modernité en
général. Il faut d’ailleurs ajouter que le fait d’être ainsi bilingue,
situation plus fréquente qu’on ne le pense parfois par le vaste monde
(Amérique, Asie, mais aussi bien sûr Afrique...) est un élément important de
notre ouvertures aux autres cultures, notamment les moins prestigieuses ou
utilitaires. Pensons à la connivence qui existe entre Bretons et Marocains. Il
suffit de se promener au Maroc pour entendre dire qu’on est les « Berbères
de la France » comme eux se disent « Bretons du désert ».
Certes, il y a à cela d’autres raisons (économiques avec la pêche, historiques
depuis la colonisation etc.), mais c’est surtout au travers de la création
musicale contemporaine que se fonde ce rapprochement, basé sur une certaine
« identité » problématique : et c’est encore la langue, entre autres,
qui est donc perçue, y compris par l’Autre, comme un facteur de cette identité
dans un contexte désormais mondialisé.
Nous
en venons, pour terminer, à ce problème essentiel de l’identité, ou plutôt des
identités. Car la nôtre est désormais multiple et faite d’emboîtements, locaux,
régionaux, nationaux, européens... C’est, en tout cas, ce que disent les
Bretons interrogés qui, en majorité se sentent Bretons, Français et Euopéens
(cf. dernier sondage, pourtant : 42% se
sentent appartenir d’abord à la Bretagne, 26% à la France - TELEGRAMME dimanche, septembre 2000).
Chacun
sera donc appelé, désormais, à se construire, voire à se choisir une identité
plus ou moins plurielle. Dans ce contexte, le parler breton garde une
pertinence. Prenons l’exemple des nouvelles technologies, en particulier Internet : le breton est bien présent
sur le net, sous diverses formes,
comme vient de le montrer l’étude récente d’une étudiante Deux exemples.
L’immense corpus de textes traditionnels qu’a recueilli Dastum (des milliers de chansons, un millier de contes etc. - une
source importante de connaissance etc.) devrait être bientôt numérisé et
accessible sur Internet. Le
particulier rejoint là le global, par l’intérêt que les utilisateurs trouvent
dans notre langue ou notre culture. Autre petit exemple, mon dictionnaire, qui
n’avait pas du tout été fait dans cette perspective, a été mis sur le réseau,
sur un site californien, des Bretons de Californie. Le responsable nous
écrivait récemment que le site du dictionnaire, relié à d’autres d’ailleurs,
reçoit plus de 10 000 visites par mois, venant du monde entier. C’est aussi un
plaisir de constater que nos études et travaux aident ou poussent d’autres, ici
mais aussi de par le monde, à « parler breton » !
C’est
donc davantage en termes de réseaux que de territoires qu’il faudra penser
« parler breton » désormais. Il y a un siècle et même moins, ne
parlait-on pas de la limite linguistique comme d’une véritable « muraille
de Chine » et encore en 1910 de « combat terrible » entre le
breton et le français à cette frontière indécise entre Basse-Bretagne et
Haute-Bretagne autour de Mur etc. L’identité bretonnante était souvent liée à
cette opposition territoriale pour le meilleur et pour le pire. Si la notion de
territoire bretonnant, la Basse-Bretagne, reste valide en tant que patrimoine -
c’est le territoire historique de la langue bretonne - force est de constater
que c’est en réseaux que se constituent les nouvelles bases d’un parler breton
axé sur l’avenir : réseaux scolaires avec des filières et des pôles bilingues,
qui seraient sans doute à densifier, réseaux de centres culturels et de divers
centres bretonnants (d’apprentissage, de loisirs etc.), réseaux que sont aussi
les maisons d’édition, les musées (c’est ainsi qu’ils fonctionnement - cf.
exposition), de même que les radios bilingues ou, d’une autre façon, la
télévision. Et l’on pourrait, bien sûr, multiplier les exemples. Ce qui fait
que, comme pour d’autres langues comparables (basque, gallois, irlandais etc.),
la vitalité sociolinguistique du breton se mesurera moins désormais dans
l’utilisation qu’on peut en faire dans son voisinage que dans sa présence
effective sur ces différents réseaux (sur les ondes, dans l’enseignement, la
culture etc.). C’est ce que prévoient les sociologues (F. Elegoët, Anne Guillou
etc.). Autre monde et autre façon de « parler breton ».
Voilà
donc les multiples raisons qui ont fait, qui font et qui feront pendant
longtemps encore, espérons-le, que l’on peut ainsi continuer à « parler
breton », le plus difficile étant cependant de le faire pour ceux qui ne
l’ont pas encore appris !
*
LE
DEFI POUR LA LANGUE BRETONNE
Ces
deux modestes documents nous suggèrent aisément le défi posé à la langue
bretonne en termes de renouvellement des générations ; autrement dit, au-delà
de savoir qui parle breton actuellement, la question est bien qui le parlera
demain et pourquoi, à l’horizon 2100 ?
On
a longtemps prédit, de tous côtés, chez les plus sceptiques comme chez ses
défendeurs les plus ardents, que le breton passerait difficilement le cap
fatidique de l’an 2000, tout comme d’autres prévisions pessimistes avaient pu
être faites dès le XIXème siècle, au moins, qui connut déjà ce syndrome des
« derniers Bretons ». Qu’en est-il, alors que nous venons de passer
ce seuil du nouveau millénaire ?
MEILLEURS
VOEUX !
Comme
le laisse à penser la carte de voeux de notre ami, le dessinateur Nono, qui fut
Carhaisien d’adoption, le breton est une langue sympathique et chaleureuse,
mais aussi un parler de vieux, depuis pas mal de temps d’ailleurs, puisque ce
dessin date des années soixante-dix. Ceci n’empêche pas de nourrir un certain
optimisme, au demeurant : « Bonne année », dit la femme ; « et
joyeuse », lui répond le vieil homme, tout guilleret - keit ‘vimp beo (tant que nous serons
vivants), serait-on tenté de dire, pour reprendre le titre d’une collection de
livres et de produits pour la jeunesse.
Ces
civilités, au travers de termes dont certains (comme Bloavezh mad - Bonne année -, seraient compris d’une assez large
frange de la population, expriment donc une réelle convivialité, faite de
familiarité et de proximité, mais le port du costume féminin, qui s’est fait
plus rare depuis lors (tant en Poher, illustré ici, qu’en pays bigouden, par
exemple, et ailleurs en Basse-Bretagne), associe le breton à une génération
finissante, sans doute même disparue depuis lors, objectivement, même si c’est
toujours la même tendance au vieillissement de la population bretonnante
qu’indique la courbe démographique...
Le
XXème siècle, c’est une évidence, a été celui d’un renversement complet de la
situation linguistique de la Basse-Bretagne. Il a été marqué, en revanche, par
un changement total dans l’approche qu’ont les Bretons, mais aussi les autres,
de la langue bretonne, comme c’est sans doute aussi le cas de la plupart des
langues minoritaires, au moins en Europe. Le breton, écrivait récemment un
journaliste du quotidien OUEST-FRANCE,
est une langue que l’on parle de moins en moins, mais dont on parle de plus en
plus. On le dit de même, en anglais, du gaélique d’Ecosse, comme je viens de
l’entendre répéter (à Paris, en décembre) : we
used to speak Gaelic, now we speak about Gaelic. Le discours sur la langue
tendrait donc à remplacer la parole dans la langue elle-même. C’est vrai que la
langue bretonne aura de plus en plus une fonction symbolique, voire
emblématique et que, outre son usage avéré au quotidien, on doive parler aussi
de sa représentation (c’est-à-dire de ce qu’elle représente pour les uns et les
autres, bretonnants ou pas).
En
effet, tout a basculé en cent ans, le grand changement étant survenu vers le
milieu du siècle (1950), lorsque les familles ont cessé de transmettre
directement la langue à leurs enfants, comme l’a montré F. Broudic dans sa
thèse et diverses études, pour des raisons complexes et même diverses qui
renvoient à ce qu’on a parfois appelé l’« identité négative » des
Bretons (Elegoët, Simon, Le Coadic etc.), thème évoqué par Michel Denis dans
son cours.
Les
habitants de la Basse-Bretagne, dans leur grande majorité (plus des trois
quarts), pratiquaient surtout le breton il y a moins d’un siècle encore,
puisqu’on estime que c’est à la veille de la guerre 14 que l’on a atteint le
maximum de locuteurs, ne serait-ce que du fait de la démographie rurale :
quelque 1,2 million, dit-on (sur 1,5 m de Bas-Bretons environ). Vers le milieu
du siècle encore, selon les estimations de Gourvil (1952), on comptait près
d’un million de bretonnants plus ou moins actifs. Mais il n’y aurait plus en
cette fin de siècle qu’un petit quart de million, quelque 240 000 locuteurs et
encore, tous ne la pratiquent pas, ni ne le parlent pas toujours avec la même
aisance, même si l’on sait que le nombre de bretonnants passifs serait toujours
supérieur (360 000, selon Anna Quéré, 2000). Peut-être n’est-ce pas si mal,
finalement, après un siècle où la langue bretonne a beaucoup souffert dans
l’ensemble. Mais nous sommes aujourd’hui au stade d’une identité plus positive
et même davantage créatrice, estime-t-on.
Voilà
donc les impressions mélangées, à la fois sympathiques et négatives, sinon
alarmantes pour d’aucuns, que nous suggère ce gentil dessin humoristique,
lequel est à l’image même d’une attitude qui semble souvent prévaloir autour du
sort de la langue bretonne : un certain pessimisme actif.
BONNES
VACANCES BRETONNANTES !
Le
second document est la page de couverture d’un cahier de vacances pour les très
jeunes apprenants, les bretonnants de l’avenir (du CP au CE 1), travail de
longue haleine dû à notre collègue Y.B. Kemener, enseignant public (à
Châteaulin), dans une série éditée par l’association AR FALZ au cours des années quatre-vingt-dix.
L’enseignement
du breton est, en effet, au centre des préoccupations de nombreux mouvements et
de diverses associations, de tendances fort diverses d’ailleurs (jadis
catholiques, surtout dans la première partie du siècle, puis aussi largement
laïques à partir des années trente, plus souvent encore associatives ou
militantes désormais, mais aussi nouvellement institutionnalisées), et ceci
depuis un siècle au moins, car la transmission de la langue est bien au centre
de la problématique de ce qu’on appelle le « mouvement breton ».
On
peut d’ailleurs distinguer deux périodes successives dans cette histoire de la
revendication bretonnante, comme en ce qui concerne la place du breton dans
l’enseignement.
Une première période peut être qualifiée d’exclusion complète de la langue bretonne du nouveau système d’enseignement mis en place à partir de la fin du XIXème siècle, notamment pour l’application des lois Ferry, du fait d’un choix délibéré des autorités ministérielles et académiques de n’utiliser que le français pour scolariser les jeunes bretonnants dans les nouvelles écoles primaires. Ces choix ont été exprimés dans maintes déclarations officielles qui tentaient toutes de justifier cette politique linguistique radicale. Certes, il y eut pendant un certain temps une utilisation empirique ou pragmatique du breton à la base, comme c’était le cas au XIXème siècle dans les « petites écoles », notamment dans l’enseignement confessionnel, très répandu ; mais la tendance, là aussi, est bien à un alignement de l’enseignement privé sur l’école publique toute en français, particulièrement après la création du certificat d’études. Notons, toutefois, que cette même période (fin XIX