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Nègre Marron et histoire

Nègre Marron et histoire

 

La domination et l’exploitation de l’Homme par l’Homme sont des constantes de l’Histoire des sociétés depuis les origines et sur tous les continents. Sous cet angle, la traite des Noirs et son corollaire l’esclavage restent sans doute pour l’histoire de nos communautés caribéennes un des exemples les plus concrets. Mais il y eut toujours des hommes qui refusèrent l’asservissement. 

Il y eut Spartacus…

Il y eut le nègre marron.

 

AUX ORIGINES DU NÈGRE MARRON

 

D’où vient cette appellation ? Selon Jacques Petit-Jean Roget, on rattache le terme « marron » qui en hispano-américain se dit « cimarron » à un terme de l’ancien espagnol : « cimarra : faire l’école buissonnière », « Cimarroni » appliqué aux esclaves, apparaît pour la première fois en 1565 dans un texte de l’italien Benzoni.

Cet auteur, en 1545, avait assisté dans la région du Panama à la lutte sans merci menée contre les « negros cimarrones », terme qu’il donne comme équivalent de « forajidos », « hors la loi ». Dans l’esprit d’un italien, cela pouvait se rattacher à « smarrire », égaré, perdu. Le mot a rencontré un certain succès en français parce qu’il se situait dans la ligne du vieux français « esmarrir ou marrir », « égaré ». Ce verbe a donné « marin, pirate ».

Dès le début de la colonisation, l’adjectif « marron » chez les chroniqueurs sert à qualifier « […] les chiens et les chats devenus sauvages, les pourceaux qui ont fuy dans les bois » et dès cette époque « le refus de la condition des esclaves se manifeste surtout par la fuite », comme le disent les chroniqueurs. Toujours selon ces témoins : « si l’on use de rigueur excessive à leur endroit, ils prennent la fuite dans les montagnes où ils mènent comme ces pauvres bêtes une vie malheureuse et sauvage et on les appelle alors nègres marrons ». Breton, dans son dictionnaire français-caraïbe, à l’article « marron » renvoie à « fugitif », et pour réfuter Rochefort, il indique dans son introduction que ce n’est pas un mot Caraïbe.

L’expression nègre marron n’est pas neutre. C’est sans doute l’un des termes les plus chargés de sens de notre histoire. La charge symbolique de cette expression est excessivement forte. 

Négriers, Traite, Esclavage, Blancs Créoles et Marronnage sont indissociables. Ce sont là les éléments d’un Système : le Système esclavagiste.

Il faut donc bien comprendre que l’esclave  qui arrive aux Antilles ne découvre pas la souffrance sur le sol amérindien, les conditions de vie inhumaines de l’habitation sous l’autorité du maître (blancs créoles) ne font que prolonger une inhumanité commencé (capture et traite négrière) sur les côtes de son pays natal.

Des côtes d’Afrique à l’arrivée, le voyage initiatique à la souffrance était fait. 

C’est vrai que la mémoire collective de nos communautés n’a pas toujours eu du nègre marron une vision positive. La vision péjorative du maître, plus précisément du blanc créole a été l’image dominante.

Ce n’est que dans les années soixante, tant en Martinique qu’en Guadeloupe que naît un courant de pensée revendiquant le nègre marron, comme symbole de résistance à l’oppression du maître, de résistance à la domination. 

Pourtant, en 1944 déjà, dans la Revue Tropique, Aimé Césaire disait :

« L’esclavage pèse sur nous, c’est entendu. Mais lui attribuer à lui seule notre pauvreté actuelle, c’est oublier que sous le régime de l’esclavage, le nègre fut magnifique. Pour plus commodément le traiter en bête, on avait entrepris de faire de lui une bête.

On lui brisait le corps. On lui torturait l’âme. Et le nègre a résisté. Au fouet. Aux docteurs en bonnet carré. Aux théologiens. Aux sadiques. […] Dompté, il ne le fut jamais. » 

Le terme apparaît donc dès le début de la colonisation dans la société de plantation et dans la société d’habitation. Il désigne un comportement. En fait, un rapprochement au monde animal. Souffrance et résistance s’étaient déjà installées dans son quotidien, aussi les actes de révolte durant ces tribulations étaient les signes annoncés d’un refus de l’état d’asservissement.

C’est sans doute durant ce voyage que naît un homme nouveau : le Nègre Marron. L’esclave rebelle ne naît donc pas dans la société d’habitation ou dans la société de plantation. Le système économique qui le fabrique le comprend très vite et le singularise par un article du dispositif juridique en application dans cet univers carcéral qu’est l’habitation. Ce système est lié à une rentabilité qui repose sur la non liberté du travail humain. 

Aussi, dès 1685, le Code Noir en son article 38 considère le Nègre Marron comme le grain de sable du système colonial. La mort est annoncée pour le comportement marron. C’est là une tentative de dissuasion du maître.

C’est aussi par impuissance que la puissance coloniale et les békés ont recours à cet article 38. Il y a ce recours parce qu’ils n’ont aucun pouvoir sur le Nègre Marron. 

L’article 38 précise :  

L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jours que son maître l’aura dénoncé en justice aura les oreilles coupées, et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule ; et s’il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d’une fleur de lys sur l’autre épaule et la troisième fois, sera puni de mort.

 

LES PREMIÈRES RÉSISTANCES 

Le négrier dans sa phase d’approvisionnement en fret humain n’a pas la tâche facile, même quand ils bénéficient de la complicité des autochtones de la « zone de chasse ». Dès cet instant, les populations résistent. La résistance donc aux négriers, c’est déjà une lutte pour la liberté.

À la violence, le captif oppose la violence. Cette violence du nègre marron que condamnent le maître et le négrier n’est en rien comparable à celle du blanc créole et des négriers qui l’asservissent. La résistance des esclaves au système esclavagiste se renforce et se poursuit, et le comportement marron symbolise du coup la résistance au système.

L’esclave qui rompt avec l’univers carcéral de l’habitation poursuit un mécanisme de rupture, il entre en conflit avec le maître et met en place un monde bien à lui. Il reconquiert sa liberté. 

Dès les premiers temps de la colonisation, le marronnage se développe en Martinique. Le Père du Tertre estime leur nombre à 300 ou 400 vers 1660.

Selon Jacques Petit-Jean Roget, « ces marrons vivaient dans les bois par pelotons de 25/30, armés seulement d’arcs et de quelques flèches. Ils descendaient hardiment la nuit dans les cases un peu écartées et pillaient particulièrement des armes, des munitions et des vivres. »

Très tôt, les incursions des nègres marrons obligent le gouverneur Clodoré à prendre une ordonnance qui accordait une prime à tous ceux qui ramenaient des nègres fugitifs.

Le gouverneur dut faire pendant longtemps la guerre aux nègres marrons. 

Francisque Fabulet, nègre marron identifié par le maître comme un chef, fut l’objet de recherches pour en faire un cas d’exemple : « l’écarteler tout vif, mettre des quartiers dans les places publiques pour servir d’exemple aux autre Nègres afin de les retenir dans la soumission ». Cela n’empêcha nullement le développement de cette forme de résistance tout au long de la période esclavagiste.

 

DES CÔTES D’AFRIQUE À L’HABITATION :

C’est par le circuit de la Traite Négrière, c’est-à-dire l’achat et la vente de populations noires, qu’arrivent aux Antilles les esclaves qui contribueront à la mise en valeur des îles sous domination française.

Ce trafic commence aux Antilles dès les années 1660 avec le développement des plantations sucrières. LA TRAITE est une des étapes du commerce, avec le départ du bateau négrier d’un port français de la côte Atlantique (Bordeaux, Nantes, La Rochelle etc.).

Le voyage dure en moyenne 16 mois et comprend trois étapes principales : la première, le voyage des côtes françaises à celles du Golfe de Guinée. On peut considérer cette étape comme l’étape d’approvisionnement.

Cet approvisionnement s’effectue sous différentes formes : la capture, le contact avec les chefs indigènes de la côte et l’achat d’esclaves au dépôt.

La Capture : les négriers pratiquent une véritable chasse à l’homme le long des côtes, pourchassant les habitants de ces zones sans aucun sentiment, détruisant les familles, séparant les mères de leurs enfants, les maris de leurs femmes sans aucun scrupule.

Le négrier considère ces populations noires comme des objets. C’est ce que l’on appelle la traite volante.

La Traite par l’échange : les négriers rencontrent un chef de communauté qui lui vend des prisonniers de guerre, ou des esclaves capturés à l’intérieur des terres. Les captifs enchaînés les uns aux autres, portant chacun de bois autour du cou, sont alors conduits de l’intérieur des terres à un point de la côte.

Enfin, l’Achat au dépôt, c'est-à-dire à une maison des esclaves. L’une des plus connues est la maison des esclaves de Gorée (îlot du Sénégal). 

Lors de cette étape, les captifs se révoltent régulièrement, ou sur les bâtiments au mouillage ou dans les esclaveries.

Tout au long du 18ème siècle, les négriers témoignent de cet esprit de rébellion.

 

LA TRAVERSÉE 

Les captifs sont visités avant l’embarquement. C’est à ce moment qu’ils sont « marqués au fer rouge par des estampilles de l’armateur ou du navire. Puis ils sont enfermés. La nuit, enferrés, respirant un air raréfié, les captifs sont condamnés  ne point chanter,  n’émettre aucun bruit, sous peine de recevoir six coups d’étrivière, doublés en cas de récidive. »

Tout révolté, une fois saisi, sera torturé à mort. Dans ces conditions, n’arriveront en Amérique et aux îles que les plus résistants.

L’équipage s’occupait néanmoins de préserver sa cargaison, et comme le souligne l’historien Gaston Martin, « […] l’état sanitaire est surveillé ; chaque matin, le chirurgien inspecte les bouches, qu’il ait rincer à l’eau vinaigrée ; par les jours de grande chaleur, il est distribué à chaque individu une cuillère d’huile de palme, dont il doit s’oindre le corps, les chevelures sont rasées, ainsi que les ongles coupés pour éviter la vermine ; dans le même dessein, les hommes sont entièrement nus ; et les femmes ne reçoivent qu’un petit pagne, ou plutôt un cache-sexe. Il est fait aux uns et aux autres des distributions d’alcool ; tafia ou guildive ; ils se passent à tour de rôle des pipes garnies de tabac. Les repas ont lieu à 9 heures et à 4 heures […]. » Mais en dépit de l’habileté des négriers pour endormir leur cargaison, les insurrections et les mutineries sont nombreuses.

L’esprit de révolte circule et se communique au sein de ce fret humain.

 

 

 

L’ARRIVÉE AUX ANTILLES 

Après une interminable et meurtrière traversée, les malheureux esclaves sont remis en état pendant quelques jours, puis exposés à la vente aux enchères, marqués au fer rouge par leur maître.

Les mauvais traitements vont commencer pour cet homme arraché à sa condition initiale d’homme libre. Ce témoignage de Victor Schoelcher cité par René Achéen est révélateur : « Pour moi, c’est un tableau douloureux qui ne sortira jamais de ma mémoire et qui m’attriste encore, que celui de cette infortunée que je vis au milieu d’une place publique, salement vêtue, froide et indifférente à son sort, entourée de passants et d’acheteurs, avec un crier à ses côtés qui disait en grimaçant : « Allons Messieurs, à 200 piastres la jolie négresse […] 250 piastres, elle est très douce, 260 piastres ma petite négresse, c’est pour rien […]. Allons 261 piastres ! » Et l’on venait lui tâter les chairs, et un autre la tournait et la retournait, et un troisième la regardait aux dents. Hélas ! il n’est trop vrai, tout comme nous faisons au marché, aux chevaux, pour examiner leur âge et leur allure. » 

A ce stade, le nègre arraché de son pays d’origine prend le statut d’esclave, mais au sein de ces communautés transplantées, des homes et des femmes qui refusent la domination, qui refusent les privations de toutes sortes sont là. Le comportement qualifié de marron par le maître est déjà là.

  

LES CONDITIONS DE VIE SUR L’HABITATION 

La vie de l’esclave sur l’habitation est rythmée par le fouet du gardien.

Les mauvais traitements, les brutalités sont le lot quotidien du nègre arrivé malgré lui aux Antilles. Il faut rappeler que l’esclave est avant tout pour le maître un instrument de production qu’il entend exploiter au maximum.

Quelques articles du Code Noir édité en 1685 définissent de manière très précise la condition juridique des esclaves dans les colonies françaises : l’esclave n’est pas une personne, l’esclave est la propriété du maître. L’esclave est un meuble. L’esclave ne peut rien posséder. L’esclave est considéré juridiquement comme incapable. 

Le fouet rythme la vie de l’esclave sur l’habitation.

La vie est donc un véritable enfer pour ces hommes et ces femmes et on ne peut que reprendre ce témoignage de Victor Schoelcher : « Le fouet est une partie intégrante du régime colonial ; le fouet est l’argument principal ; le fouet en est l’âme ; le fouet est la cloche des habitations, il annonce le moment du réveil et celui de la retraite ; il marque l’heure de la tâche, le fouet marque encore l’heure du repos : et c’est au nom du fouet qui punit les coupables qu’on rassemble soir et matin le peuple d’une habitation pour la prière ; le jour de la mort est le seul ou le nègre goûte l’oubli de la vie sans le réveil du fouet. », et il poursuit «  Si l’on voulait symboliser les colonies telles qu’elles sont encore, il faudrait mettre en faisceau une canne à sucre avec un fouet de commandeur. […] la flagellation peut être ordonnée par l’économe, le géreur et le maître ; au jardin, le commandeur a le droit aussi de tailler. Le nombre de coups est proportionné à la faute ; mais en aucun cas, aux termes de la loi du moins, o, ne doit dépasser celui de 29 ; telle est la jurisprudence de la Guadeloupe et de la Martinique.

Les tribunaux de la Guyane n’ont pas voulu l’admettre et ils professent que le maître a le droit de donner à son esclave autant de coups de fouet qu’il convient, et la métropole les laisse faire. […] Dans ce régime d’exploitation de l’être humain, la violence devenait indéniable pour l’esclave première victime de la sauvagerie. Le système faisait des femmes des objets sexuels et des hommes des outils, des instruments de travail. » Le système fabriquait donc lui-même son antidote : le Nègre Marron.

Parmi les différentes formes de résistance à l’institution servile, il faut retenir : le parler créole, le vol, le sabotage, les mutilations volontaires, les suicides, l’empoisonnement des maîtres, les rebellions généralisées.

Toutes ces attitudes s’inscrivent dans le comportement du marron. L’image réductrice du marron comme un fugitif ne correspond en rien à la réalité du système. Le maître l’avait bien compris en édictant l’article 38. De fait, le comportement marron est la forme la plus élaborée de résistant ce au système.

C’est une lutte pour la conquête de la liberté perdue de ces hommes arrachés à leur mère –l’Afrique.

 

LA RESISTANCE À L’INSTITUTION SERVILE : LE MARRONNAGE. 

Cette forme de résistance se développa tout au long de la période esclavagiste. 

Les causes du marronnage 

Les causes du marronnage sont nombreuses.

René Achéen et Vincent Placoly nous citent le R.P. Du Tertre qui fait une subtile distinction entre : « Il faut chercher les causes profondes qui amènent les esclaves à fuir dans les forêts et à se rendre marrons ;

Après y avoir bien réfléchi, il me semble qu’il faut discerner ceux qui sont arrivés récemment dans les îles et ceux qui y sont déjà depuis longtemps et dire que les causes de marronnages sont différentes chez les uns et chez les autres. Car la peine qu’ont les premiers au travail servile auquel ils ne sont nullement accoutumés dans leur pays les rebute et les porte à quitter leurs maîtres et à s’enfuir dans les bois, espérant y trouver le chemin pour retourner chez eux.

Mais chez les autres, la fuite est ordinairement l’effet de mauvais traitements de leurs maîtres et de leurs commandeurs ou du manque de nourriture. » 

La réponse des maîtres au marronnage :

Les esclaves fugitifs et particulièrement ceux qui débauchent les autres sont châtiés très rigoureusement. On les attache à un pilier et, après leur avoir découpé la peau à coups de lianes, on frotte leurs plaies avec du piment, du sel et du jus de citron, ce qui leur cause des douleurs incroyables.

Quand ce sont des pauvres femmes qui ont suivi leurs maris ou des enfants qui ont suivi leurs pères et de qui on ne craindrait pas une seconde fuite, ils sont quittes pour ce châtiment ; mais quand on les rattrape une seconde ou troisième fois, les maîtres renouvellent cette punition une ou deux fois par semaine, pendant un mois.

On mettait ordinaire ment aux pieds des esclaves qui se sont enfuis plusieurs fois de gros fers si lourds qu’ils sont obligés de se soutenir à la corde, puis on rive des fers, qui ne les empêchent pas de marcher et d’aller travailler avec les autres, à moins qu’on ne se rende compte qu’ils ont du remord de leurs fautes passées, ils gardent jour et nuit ces fers, pendant tout le reste de leur vie. Un chroniqueur de l’époque écrit : « J’ai vu à Saint-Christophe plusieurs esclaves qui  avaient des colliers de fer autour du cou, colliers auxquels étaient attachés deux grandes barres par derrière en fore de croix Saint-André, dont les deux bras d’en haut passaient à une distance de deux pieds au dessus de leurs têtes et aux extrémités desquelles il y avait deux petits crochets, aussi bien qu’a celles d’en bas.

C’est le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour arrêter les plus irréductibles, car il est impossible qu’ils passent dans le bois avec ces instruments de torture. » 

Les différents types de nègres marrons :

Malgré les châtiments, les esclaves continuèrent à résister à l’institution servile. Victor Schoelcher note trois sortes de marrons : le marron rebelle, le marron par sursaut, le marron par désespoir : « Il y a on peut dire, trois sortes de marrons : leur caractère est fort distinct. Le premier est homme énergique aux passions ardentes, à l’esprit résolu, qui n’a pas pu supporter l’anéantissement de toute faculté volitive, l’abnégation à laquelle un esclave est condamné. Celui-là s’enfuit pour toujours, son maître peut le regarder comme perdu. Il m édite longuement le projet, combien son départ, assure ses moyens de salut, se jette dans les bois et sait à des marques amies, trouver la route d’un espace qui l’accueille. […]

Le marron par sursaut : l’autre marron est l’esclave qui s’échappe pour un sujet quelconque, la crainte d’une punition, un moment de lassitude, un vague besoin de liberté et qui la cause cessant, revient de lui-même à la case au bout d’u certain temps : huit jours, quinze jours, un mois, deux mois. Il se nourrit de ce qu’il pille et des provisions qu’il reçoit la nuit de autres esclaves ; car il conserve toujours ses relations. Lorsqu’il veut se rendre, il va généralement, pour éviter la punition méritée, chez un ami du maître qui le ramène ou le renvoie avec un simple billet, demandant pour un pardon que les usage des planteurs entre eux défendent de refuser jamais.

Les hommes de cette nature constituent une propriété difficile, mais pas essentiellement mauvaise.

[…] Le marron par désespoir : il est une troisième sorte de marron, c’est celui auquel les rigueurs de l’esclavage sont trop lourdes, et qui n’a pas la force de les endurer, et qui, d’un autre côté, n’est pas doué de l’énergie nécessaire pour savoir prendre une résolution et s’exiler tout à fait. Ce malheureux est véritablement à plaindre, il s’enfuit parce qu’il souffre, parce qu’il n’a pas assez de désespoir pour se suicider ; mais il n’a rien prévu, il se traîne sur la lisière des chemins, le long des plantations, afin d’y voler quelque chose à manger, il dort et se cache dans les broussailles des cannes en proie aux angoisses de la peur ; il serre de côté et d’autre, toujours près de lieux habités, il végète et, souvent repris, il expie toujours par de cruels châtiments le quelques instants de douloureuse liberté dont il n’a pas su jouir… » 

C’est le passage à la résistance collective qui permit finalement aux esclaves de remporter une victoire décisive, celle de mai 1848. Le système colonial fabriquait lui-même ceux qui le refusent et le combattent. Le marronnage est une lutte pour la liberté et la dignité du nègre contre l’institution servile organisée par l’homme blanc dans la plantation réglementée par un code : Le Code Noir. 

Dans toutes les colonies européennes, le marronnage est une opposition au système esclavagiste. Ce refus a pris des formes diverses suivant le pays et il est donc difficile de jauger exactement l’impact de ce type de résistance de manière globale, mais – quelque soit le lieu, quelque soit le maître – de nombreux esclaves arrivent dans une attitude d’esprit résultant d’une histoire commençant dès sa capture. De fait, le nègre marron, par ses actes, se transcende et se dépasse.

 

 

LE NÈGRE MARRON N’EST PAS MORT. 

Ce terme semble aujourd’hui retrouver progressivement son véritable sens et sa vraie dimension symbolique. Le nègre marron devrait être notre héros populaire. Nos frères Haïtiens ne l’ont-ils pas immortalisé par une magistrale sculpture ?

Mais l’un d’eux, l’écrivain René Depestre cité par Hector Elizabeth, ne manque pas de souligner que « le travail servile imposé à l’homme noir le rendait non seulement étranger à lui-même, mais aussi hostile à lui-même, honteux de lui-même, ennemi principal de lui-même. »

C’est sans doute ce qui explique que ce terme ait souvent eu une connotation péjorative. Traiter quelqu’un de nègre marron, c’est encore de nos jours un mépris.

Aux Fabulet, Polydor, Chocolat, Makandal, nous pourrions ajouter notre plus consistant nègre marron du vingtième siècle : Aimé Césaire. C’est d’ailleurs lui-même qui se caractérise ainsi : « […] si vous voulez savoir ce que je suis, je ne suis pas le Maire de Fort-de-France, JE SUIS UN NEGRE MARRON, mentalement, je suis un nègre marron ; je refuse de baisser la tête devant qui que ce soit, je refuse des grands frères, je refuse les tontons, je refuse que l’on me montre la route, la route je la trouverai moi-même avec mon peuple ; je ne suis pas du tout vaniteux, je suis très accessible, n’importe quel homme du peuple peut m’arrêter dans la rue, me parler, m’exposer son problème… seulement derrière ce caractère humain, fraternel, qui n’est pas démagogique, c’est ma nature, il y a un esprit irréductible à l’égard de certaines choses. Je ne baisserai jamais la tête devant un préfet parce que je ne suis pas un courtisan, je me fous des ministres parce que je suis un nègre fondamental ; c’est cela qu’ils comprennent et le reste, cela ne prendra jamais sur moi, ni la flatterie, ni le carriérisme, j’aurait pu faire carrière et me contenter d’un strapontin et être un sous ministre nègre, mais cela ne m’intéresse pas, je crache sur cela.

C’est parce que je suis avant tout un homme de ce peuple, un antillais et un nègre. On m’a beaucoup attaqué, parfois mon négrisme ou ma négritude, mais je souris… Par conséquent, je revendique mon indépendance totale. Je suis un homme et je ne veux être le petit frère de qui que ce soit. » 

En tout cas, le marronnage individuel reste une donnée culturelle martiniquaise et nous reprenons ici une idée que nous avons développée avec GUY Cabbort Masson dans « La face de la France aux Antilles. ». Ce comportement, on le retrouve partout. Au fond de lui-même, chaque Martiniquais « évolué » s’imagine qu’il peut régler ses problèmes LUI tout seul face à son patron ou à l’Etat. Cette croyance en son « propre corps » est même une des conditions de la pérennité du système puisque cette croyance interdit de penser à la création d’une structure collective pour affronter le système collectivement dominateur.

Cette croyance est l’aliment pernicieux de l’individualisme, c'est-à-dire du cloisonnement autarcique dans lequel vit chaque Martiniquais « évolué » ou non. Au quotidien, nous constatons que cette absence de conscience collective est en permanence obstacle à tout projet pour le Pays Martinique. Les derniers comportements marrons individuels apparaissent encore chez tout ceux qui sont persuadés de pouvoir TOUT CHANGER, TOUS SEULS.

 

Journal de la Ville du Diamant - 1993

 

 
 

 

 

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