FANTÔMAS

 
   
Guillaume APOLLINAIRE
 

          La lecture de Fantômas, de Pierre Souvestre et de Marcel Allain, est en ce moment fort à la mode dans plusieurs milieux littéraires et artistiques.
Cet extraordinaire roman, plein de vie et d'imagination, écrit n'importe comment, mais avec beaucoup de pittoresque, a trouvé, grâce à la vogue que lui a conférée le cinéma, un public cultivé qui se passionne pour les aventures du policier Juve, du journaliste Fandor, de Lady Beltham, etc , etc,
La lecture des romans populaires d'imagination et d'aventures est une occupation poétique du plus haut intérêt. Pour ma part, je m'y suis toujours livré par à-coups, mais complètement, huit, dix jours de suite. Ce sont même, je crois, à peu prés les seuls livres que j'aie bien lus et j'ai eu le plaisir de rencontrer nombre de bons esprits qui partageaient ce goût avec moi.
Le grand Elémir Bourges, qui a dévoué une grande partie de sa vie à la lecture des livres les plus sérieux, les plus difficiles à lire, et que peu de gens lisent, se récrée parfois en lisant des romans d'imagination. Le merveilleux Dumas père, le poétique Paul Féval, inventeur de chansons imprévues et touchantes comme celles que nous a conservées le riche folklore de la Bretagne, les épopées populaires américaines : Nick Carter et Buffalo Bill, ces deux éloges de l'énergie contre lesquels s'élèvent bien mal à propos certains moralistes, n'ont pas de secrets pour lui...
Bismarck lisait Gaboriau. Vincent Muselli lit William Tharp.
Fantômas est, au point de vue imaginatif, une des œnvres les plus riches qui existent. Les descriptions y sont presque toujours exactes et, plus tard ce sera, pour l'argot contemporain, une mine de documents inappréciables.

16 juillet 1914
Le Mercure de France
N° 410