POESIE PURE DE FANTÔMAS
Alexandre VIALATTE

      ... Il est bon, dans ces conditions, de continuer à lire Fantômas, (Fantômas, Editions Laffont, Paris), dont la publication complète menace de submerger les rayons des libraires, et dont j'ai dit un mot dans ma chronique de mardi dernier. Mais il serait déloyal de cacher au lecteur qu'il y trouvera le roi de Hesse-Weimar séquestré sous le bassin de la place de la Concorde ; que la complice de Fantômas est la grande-duchesse Alexandra ; que le ministre de la Justice sera tué par Fantômas en costume de souris d'hôtel avec des clous répandus sur le sol, un sac de sable asséné sur la tête et une aiguille plantée dans le cœur ; que le célèbre bandit fera accuser de ses crimes un roi régnant et le policier qui l'arrêtera ; que les malheureux seront écroués ; et que si l'on continue à ce train on ne tardera pas à apprendre que le vrai Fantômas est le Pape. Ou alors la reine d'Angleterre. Car il suffit, dans l'univers de Fantômas, de mettre rapidement une fausse barbe pour ressembler aux yeux de tout le monde à qui l'on veut. J'ajoute, par scrupule de conscience, que dans le monde où cet homme magique promène le lecteur fasciné, les détectives américains qui arrivent dans une chambre d'hôtel commencent toujours par raccourcir les pieds de leur chaise de 25 centimètres avec une scie qui ne les quitte jamais, et ne reçoivent leurs visiteurs qu'en les faisant étendre par terre, parce qu'ils ont flairé à l'avance la présence d'un fusil braqué sur l'endroit où leur tête devrait être normalement et actionné par des ficelles. Il faut aussi avouer tout de suite que Fantômas, quand il cherche à dissimuler sa complice, lady Hamilton (1), la fait nommer ingénieusement mère supérieure d'un couvent réputé dans un endroit un peu central de la capitale, ce qui lui permet d'aller la voir incognito dans la chapelle en grand costume de Fantômas (cape romaine, cagoule, collant noir) en passant par un haut vitrail : il a suffi à lady Hamilton (1) d'interdire l'accès de la chapelle en sonnant joyeusement la cloche à deux heures de l'après-midi.
      Toutes ces précautions étant prises, il ne s'agit plus, pour l'acheteur hésitant, que de savoir s'il aime l'inouï dans le grandiose, voire le grandiose dans l'inouï, bref tout ce qui faisait dire à Daudet, à la suite du discours d'un autre député : " Monsieur le Président, permettez-moi d'emporter monsieur à la maison afin de divertir nos enfants. "
      Dieu me pardonne, dans le tome III, page 468, on trouvera ce passage émouvant : " Fantômas lui plongea son poignard en plein cœur. Mais il en fallait davantage pour faire perdre conscience à Fandor. "
      C'est la poésie de l'incroyable.
      L'auteur en a écrit ainsi quelque 13 200 pages en allant de plus fort en plus fort. A raison d'un tome par semaine, parfois deux, parfois un par jour. Il est vrai qu'il était doublé par un camarade qui en est mort. Le premier reste un peu amaigri. Il vend dix mille exemplaires par semaine.
      On ne sera pas peu étonné d'y voir Mme Toulouche, âgée de 70 ans, grimper à bord d'un paquebot luxueux pour y égorger des détectives américains.
       A coups de dents.
       Sans que personne ne s'en doute.
       Et c'est ainsi qu'Allah est grand.

 
Note : (1) Lady Beltham !!!
(Extrait de Chronique de la poésie pure, " La Montagne " , 28 novembre 1961)