LE RETOUR DU "ROI DU CRIME"


Dominique KALIFA

      Francis Lacassin nous avait habitués à plonger dans les profondeurs de ce qu'il était convenu d'appeler la para, voire l'infra-littérature. Ses initiatives les plus récentes, en collaboration avec les éditions Robert Laffont, avaient déjà permis de sortir du ghetto des littératures marginales bon nombre de textes dits mineurs, de Gustave Le Rouge à Paul Féval. Mais en s'attaquant à Fantômas, de Pierre Sylvestre (1) et Marcel Allain, dont les trente-deux épisodes originaux vont être réédités, il fait oeuvre d'utilité publique et lève la malédiction bientôt centenaire qui pesait sur ces textes. En effet, depuis 1911-1913, dates des premières publications par Fayard dans sa célèbre collection à 13 sous, Fantômas n'avait connu que des éditions tronquées et incomplètes.
       De surcroît, aucune bibliothèque ne conserve le cycle Fantômas dans son texte original. La Bibliothèque nationale elle-même ne possède pas les trente-deux volumes de 1911-1913, comme si, mystère suprême, le " roi du crime " avait échappé au système du dépôt légal ou, hypothèse plus probable, comme si Fantômas lui-même, pour mieux brouiller les pistes, avait ajouté à la liste de ses méfaits le vol de ses propres aventures dans le temple de la rue Richelieu ! Et pour lire Fantômas, il ne restait plus qu'à tenter sa chance auprès des bouquinistes qui, perpétuant la cruauté légendaire du maître de l'effroi, pratiquaient sur les Fayard d'origine des tarifs démentiels.
       Dans ce contexte, l'entreprise des éditions Laffont prend toute sa dimension. Et l'affaire n'est pas mince ! Trente-deux romans denses et épais (forts volumes, disait-on à l'époque), dans lesquels s'agite tout un monde interlope, dominé par la silhouette inquiétante de Fantômas et de ses complices, apaches et pierreuses, et par celles de ses deux adversaires éternels, le policier Juve et le journaliste Fandor, dans des aventures non-stop que Cocteau qualifiait d' " Enéide de notre époque ". (2)
       Certes, l'occasion est belle de redire qu'on se trouve là face à un texte bâclé, écrit n'importe comment (et pour cause, mis à part le premier épisode, les auteurs ont dicté l'essentiel du roman et, faute de temps, ne se relirent jamais) et aberrant à plus d'un titre : bourdes, longueurs, redites, invraisemblances, personnages sans profondeur psychologique, caractères stéréotypés et simplistes.
       32 romans en 32 mois.
       Mais l'essentiel n'est pas là : reste la démarche d'ensemble, perceptible uniquement dans son intégralité, la démesure de l'entreprise (trente-deux romans en trente-deux mois) qu'il faut aborder comme un immense champ littéraire, quasi expérimental, d'une plénitude qui se moque de toute écriture, une sorte de réussite monstrueuse qui dépasse de très loin les prévisions des auteurs. Et c'est bien ainsi que l'ont pris les nombreux écrivains qui lui rendirent hommage, d'Apollinaire (créateur d'une éphémère Société des amis de Fantômas) à Pablo Neruda, en passant par Cocteau, Queneau, Malraux et, bien sûr, l'ensemble du groupe surréaliste, qui, mené par Desnos, s'est emparé de Fantômas, cousin de Maldoror. On célébrait alors la puissance d'imagination, délirante et insolente, la composition incohérente, l'humour noir, cocasse, sinistre, insolite, et surtout ce style oral qui annonçait la coulée verbale de l'écriture automatique. Bref, Fantômas en héros d'une poésie involontaire.
       Et puis, au-delà de ces considérations, comment bouder le plaisir naïf de voir Fantômas, l'Insaisissable, en costume et cagoule noirs, tel que l'immortalisa Louis Feuillade, lancer d'incessants défis à cette société de la Belle Epoque qui s'embourgeoise et s'installe dans le confort de la consommation. Il escamote des rames de métro en pleine course, vole l'or du dôme des Invalides, noie le Tout-Paris dans le lac du bois de Boulogne, pille les caisses de la Banque de France, bombarde le casino de Monte-Carlo, avant de sombrer, fin toute provisoire, à bord du Gigantic ! Incarnation du possible, Fantômas entre par effraction dans une société qui s'assagit, agite ses fantasmes et instaure un désordre sacrilège que ni Juve, le roi des policiers, ni Fandor, prototype du reporter moderne qu'invente la Belle Epoque, ne parviennent à conjurer. Car la saga de Fantômas, c'est aussi une " mythologie du réel ", un immense champ sociologique, où se lit, dans la nudité des stéréotypes, toute la richesse d'un imaginaire social.
       L'édition proposée, enrichie d'un précieux appareil critique (biblio-filmographie, dictionnaire des personnages, témoignages et hommages), doit donc être saluée comme une initiative majeure. On pourrait lui adresser un reproche, cependant. Le parti pris de démarrer la réédition à l'épisode XXI, dont on comprend bien sûr le sens (les derniers romans du cycle étant les moins connus et n'ayant jamais fait l'objet de rééditions), offre l'inconvénient de repousser à plus tard les épisodes fondateurs. Ce n'est peut-être pas le meilleur moyen de séduire le public.
       Critique mineure certes, car l'essentiel reste l'engagement de publier la totalité du cycle (huit tomes prévus à raison de quatre épisodes par volume), ce qui rendrait à Fantômas sa puissance originelle (3). Voilà donc le " roi du crime " qui accède, sinon à la reconnaissance, du moins à la connaissance du grand public. Etrange destin que celui de Fantômas ! Créé à l'origine pour un public populaire, il avait été confisqué par une poignée de collectionneurs et d'intellectuels avides de littérature marginale. En rendant à Fantômas son texte originel, on rend aussi Fantômas à son public.
 
 
(Le Monde, le 01 Décembre 1989)
Pour la réédition de Fantômas, dans la collection "Bouquins"
 
Note : (1) Souvestre !!!
           (2) Blaise Cendrars !!!
           (3) L'édition sera limitée à 3 tomes !!!