|
FANTÔMAS AU CINÉMA, EN 1913 |
|
|
Marcel ALLAIN |
|
| ...
Vous me demandez quel souvenir j'ai conservé de Feuillade, de l'homme,
de son travail ? J'ai plus qu'un plaisir à vous répondre. J'ai tout simplement
le sentiment de payer une dette. Car je lui dois beaucoup : une bonne
part du succès des premiers volumes de Fantômas, et encore ce que je puis
savoir de la mise en scène - de la mise à l'écran - plutôt - d'un roman. Si d'autres feignent d'oublier qu'il fut un précurseur génial, j'ai moi une très vive émotion à m'en souvenir ! Et je m'en souviens avec reconnaissance... Feuillade ! Il nous accueillit, Souvestre et moi, bien jeunes romanciers, dans le studio vitré - mais oui ! - où il régnait en maître, quelques jours après que, par téléphone - mais oui, encore ! -, nous avions confié le destin de notre héros à la puissante firme qui signait ses films d'une marguerite. Grand, solide, parlant d'une voix où chantait l'accent méridional, il s'avançait vers nous les deux mains tendues : - Je suis enchanté de tourner Fantômas ! Nous allons faire du bon travail ! vous verrez ! Nous avons vu. Nous avons appris les secrets naissants de la caméra d'alors. Feuillade disait : - A vous de me donner des idées ! si elles me plaisent, je me charge de les traduire en images... De les traduire. Pas de les trahir ! - il a été, je crois bien, le premier à raconter une histoire à l'écran, à la raconter telle que les auteurs l'avaient inventée... Faut-il écrire que l'on a changé cela ? Faut-il oser penser que, peut-être, un beau jour, on reviendra à cette technique qui ne faisait jamais d'un scénario une suite d'énigmes où les personnages se confondent, où l'intrigue ignore le clair suspense ? Pas docile, pourtant, Feuillade ! Sachant ce qu'il voulait et ce qu'il n'acceptait pas ! Prompt, même, à de rapides emportements. Mais plus rapide encore à saisir, puis à perfectionner, une suggestion qu'il jugeait bonne. - A refaire ! tonnait-il soudain. Les auteurs disent... Et l'explication de la scène changée était nette, définitive, toujours faite en fonction de la sorte de talent qu'il reconnaissait à tel ou tel interprète. Il n'imposait pas un jeu. Il l'inspirait. C'était à croire qu'il jouait lui-même tous les rôles et qu'il laissait entièrement libres ses acteurs ! Cela, je suis bien certain, cependant, que Navarre, Bréon, Melchior, Mme Renée Carl en avaient à peine conscience. C'est que sur le plateau, la diplomatie de Feuillade était particulière : courtoisie réelle et suprême autorité s'y mêlaient. Nous étions, Souvestre et moi, bien souvent à ses côtés. Faisions-nous donc un travail d'équipe ? Sûrement pas ! De loin en loin, nous nous permettions une remarque, une question. Jamais il ne s'en formalisait. Parfois il riait franchement et l'aveu spontané montait à ses lèvres : - Mais vous avez raison ! J'allais faire une sottise ! On reprend ! On reprend ! Il n'ignorait certes pas son talent. Il savait ce qu'il valait. Mais bien faire lui était naturel. Personne n'a jamais été moins " poseur ". Mais une critique non fondée le mettait hors de lui. Alors il tenait bon, refusait tout changement. Parfois il jetait, très rogue : - Les auteurs sont d'accord ! Après quoi toute discussion s'arrêtait ! C'est que la mise en scène n'était guère facile à l'époque... Fantômas est un roman d'action. Les incidents se multiplient. Les poursuites se suivent. Cela remue ! cela - que l'on me passe l'expression - cela grouille ! Et il fallait rendre ce mouvement, ces enchaînements, intriguer et expliquer à la fois ! Feuillade y réussissait sans paraître peiner. Pourtant, toute cette vie, que reconstituait l'image, il fallait la capter dans des bouquins de 400 pages et l'enfermer dans le " champ " étroit que limitaient les ficelles tendues devant la caméra alors rigoureusement immobile ! De cette sorte de gymnase qu'était, à l'époque, un studio, j'ai vu Feuillade sortir un peu essoufflé des acrobaties intellectuelles qu'il avait réalisées toute une matinée pour diriger son plateau. Mais il rayonnait de joie, cinq minutes plus tard, quand nous allions, lui, Souvestre et moi, déjeuner, le plus souvent au restaurant des Buttes-Chaumont. Parfois il emmenait Bout de Zan, alors en pleine gloire. Et, pour s'occuper de l'acteur-enfant, l'homme changeait, devenait infiniment patient, paternel, amical... Nous causions, alors, à cœur ouvert. Projets, espoirs, craintes s'avouaient. Il avait la modestie ordinaire de ceux qui veulent bien faire : - Dites, vraiment, vous trouvez bon le découpage ? Cela vous va ? Rien à reprendre ? Oui ! en écrivant ces lignes, je paye une dette - celle de l'amitié qui naît de l'admiration... La guerre de 1914 ayant sinistrement arrêté Fantômas, le " parlant ", plus tard, étant venu compléter - et compliquer - les jeux de l'écran, Fantômas a connu - ou subi - d'autres metteurs en scène. Aujourd'hui encore, Gaumont ayant racheté les droits d'adaptation, le Maître de l'épouvante est à la veille d'une nouvelle apparition à l'écran... Me pardonnera-t-on, si, terminant ce rapide portrait que je viens de tenter de mon très regretté ami, Louis Feuillade, j'avoue souhaiter ardemment retrouver sur le plateau la même cordialité, le même enthousiasme, en un mot le même parfait talent qui fut l'âme des premiers Fantômas que l'écran vulgarisa... ? |
|
|
(Témoignage
extrait de Louis Feuillade, par Francis Lacassin, Seghers, 1964)
|
|