A LOUIS FEUILLADE EN MEMOIRE HEUREUSE
Jacques PREVERT
Enfant j'aimais déjà et beaucoup le cinéma. J'y allais souvent, très souvent. Cela ne coûtait pas cher et le
jeudi, je trouvais parfois le moyen de passer inaperçu et de m'asseoir face à l'écran, en qualité de
spectateur clandestin. Les années passaient, et les films en même temps.
C'est en ce temps-là que j'ai vu : Le Vautour de la Sierra, Morgan le Pirate, Charlot, Tom Mix, Rio Jim,
Arizona Bill, Spartacus, Protéa, Rocambole, Zigomar et, un beau soir, Fantômas !
Fantômas, c'était le maître de l'épouvante, mais Louis Feuillade - je l'appris plus tard - au studio comme
dans la rue, était le maître de Fantômas. Et surtout un des maîtres du cinéma primitif, régi par les lois
foraines et merveilleusement neuf, populaire, vivant.
Les personnages, les « héros » de ses films, surgissaient de l'extraordinaire, sortaient, s'évadaient de
l'ordinaire. Et l'ordinaire d'alors, c'était, avec les actualités de la guerre de quatorze : La Fille du
Boche, Debout les morts! Dette de haine, Le Héros de l'Yser, La Maison du passeur ou Mort au champ
d'honneur. Avec Fantômas, avec Les Vampires, on mourait ailleurs et l'on tuait tout autrement,
insolitement, ingénument.
Aujourd'hui, cette guerre de quatorze est finie, l'autre aussi, et la grande tuerie mondiale fait des progrès
remarquables. Mais les films de Louis Feuillade, c'est toujours tout nouveau - tout beau, comme avant. Et
en couleurs, et parlant.
Parlant en gris, en noir, en blanc, avec la troublante éloquence du rêve, l'espéranto du silence.

Novembre 1967