Groupement pour l'Insertion
des Handicapés Physiques
Rapport
Moral
A plusieurs reprises il m'a
déjà été donné l'occasion de vous dire à quel point la rédaction du rapport
moral de notre Association présentait pour moi d'importance et d'intérêt. C'est
en effet l'occasion de faire le point et de prendre un peu d'élévation sur le
quotidien.
Au tournant du siècle et du
millénaire, je m'étais servi de cet événement pour vous faire part de mes considérations
sur le bilan de 30 années d'existence et de lutte, mais aussi sur nos espoirs
et nos craintes.
L'an passé tout
particulièrement, je vous avais assez longuement entretenu du constat que je
faisais d'un grave divorce entre l'existence juridique proclamée des droits
reconnus aux personnes handicapées et la réalité de leur application. Je vous
avais dit mon inquiétude que la société se satisfasse de ces droits virtuels
relevant de l'univers de la gesticulation et laissent les personnes handicapées
au bord de la route avec leurs besoins et leurs aspirations certes reconnues,
mais dépourvues de tous moyens pour les satisfaire. Il ne sert en effet à rien
d'affirmer le droit à l'enseignement, le droit à vivre à domicile, à se
déplacer, à travailler si ceux à qui sont reconnus ces droits ne disposent pas
des indispensables outils pour leur donner vie.
L'an passé, nous étions à la
date symbolique du passage au XXIe siècle. Aujourd'hui, nous sommes
à la veille d'un événement qui n'a rien de symbolique puisqu'il s'agit de la
réforme préparée de la loi d'orientation du 30 juin 1975.
Vous me permettrez de saisir
cette occasion pour développer devant vous quelques commentaires sur cette loi
ou plutôt sur ses effets et également sur le tournant capital que doit
constituer la mise en œuvre de la prochaine loi en gestation. Je dis bien en
gestation car à ce jour elle n'est qu'au stade de la réflexion, de la
consultation, je dirai même de l'hésitation.
C'est assez souligner je
crois l'importance du moment puisque d'une certaine manière cette nouvelle
législation sera le fruit des pressions que les associations représentatives
des personnes handicapées exerceront sur les pouvoirs publics. A cet égard, je
préciserai que notre association, par l'intermédiaire du GIHP National auquel
elle est affiliée et dont elle constitue un maillon important, participe à ce
débat essentiel.
Au début du XXe
siècle, il n'existait pas de handicapés mais des infirmes, ce pour la bonne
raison qu'il n'y avait pour eux aucun projet d'insertion dans la Société. Ce
n'est que lorsque ce projet a peu à peu émergé, qu'une place pour l'infirme
dans la Société ordinaire a été recherchée que l'infirmité est devenue un
handicap par rapport à cette perspective d'insertion.
Par un réflexe naturel, ce
handicap a été imputé à la personne, nullement à l'environnement social perçu
comme absolument intangible. Il en est résulté une opposition radicale entre la
normalité et le handicap, la seule perspective d'insertion passant
nécessairement par la rééducation et la réadaptation afin de rapprocher le plus
possible la personne handicapée d'une personne normale.
Cette conception avait des
limites que l'on aperçoit sans difficultés. Faute de pouvoir rejoindre cette
normalité, la personne faisait l'objet d'une ségrégation à domicile ou dans une
institution spécialisée. Ce sont probablement ces limites qui ont, dans les
années 1960, favorisé l'éclosion de
mouvements comme celui incarné par le GIHP, porteurs d'un modèle différent. A
l'inverse du premier système en effet qui prétendait adapter le handicapé à un
monde intangible, celui-ci aspirait à adapter le monde au handicap. Il ne
s'agissait plus seulement d'effacer les incapacités mais aussi et surtout de
rendre l'environnement accessible par l'élimination des obstacles
architecturaux aussi bien que sociaux.
C'est dans ce contexte
qu'est intervenue la loi d'orientation de 1975.
Constituant une étape
importante dans le droit positif français du handicap et un progrès certain,
elle apparaît cependant aujourd'hui passablement obsolète. En premier lieu, il
est certain qu'elle a ignoré presque tout à fait ce que l'on a appelé le modèle
"d'accessibilisation" de la société. On a pu même dire qu'elle avait
oublié complètement toutes mesures pour "ouvrir l'ensemble des
compartiments ordinaires de la société sous l'angle architectural aussi bien
que sous l'angle de la vie à l'école, sur le plan de l'emploi et sur le plan
social, y compris dans le cadre structurel". Cela est d'ailleurs si vrai
qu'il a été nécessaire par la suite de légiférer et de réglementer de manière
fragmentaire sur ces différents points ignorés.
A la vérité, son principal
mérite est d'avoir posé le principe de compensation du handicap, ce qui
probablement l'apparente au premier modèle d'inclusion.
Là encore, force est
cependant de constater que les dispositions instaurées sont tout à fait
dépassées…
Il est une manie paraît-il
très française et qui exaspérerait depuis toujours le reste de l'humanité,
consistant pour notre pays à vouloir donner des leçons au monde entier. Le
malheur est que ces leçons s'avèrent souvent hors saison, l'élève ayant depuis
longtemps dépassé le maître. Cela est notamment vrai pour le traitement des
situations de handicap.
Ainsi pour la France le
constat est souvent accablant que l'on tire de la comparaison avec d'autres
nations européennes, ce que le rapport du professeur Michel FARDEAU a
clairement mis en évidence. Je me bornerai ici à citer ses propos tenus lors
d'un colloque en novembre 2001 :"Se
promener en Europe, c'est souvent faire la constatation que notre pays n'est
probablement pas à la pointe, dans beaucoup de domaines. Lorsque l'on voit
comment les enfants sont intégrés dans l'école ordinaire au Danemark, en
Italie, quand on voit comment les aides techniques sont distribuées
gratuitement dans les pays scandinaves ou en Allemagne, pour nombre d'entre
elles, il est vrai que l'on rêve de choses identiques dans ce pays. Lorsqu'on
voit comment les établissements sont organisés, comment on respecte l'intimité
des personnes dans les pays scandinaves, comment on fait pour ouvrir ces
établissements pendant les week-ends, pour soulager les personnes, comment on
fait pour aider les aidants, en Angleterre, par exemple, tous ces constats font
que l'on a envie de choisir les meilleures choses dans ce que l'on voit"
et que nous en sommes loin.
J'ai eu tout dernièrement en
mains le témoignage d'un ressortissant suédois handicapé. Il y décrivait
comment étaient organisées en pleine concertation avec lui les aides à la vie
quotidiennes dont il bénéficiait le plus normalement du monde, à raison de 116
heures par semaine réparties sur plusieurs auxiliaires de vie, incluant entre
autres quelques heures hebdomadaires d'accompagnement à des leçons d'orgue,
prévues dans le plan d'aide personnalisé !
Reconnaissons que nous
sommes aux antipodes de ce qui existe aujourd'hui en France en matière de
soutien à domicile ; ce qu'illustre parfaitement le cas très médiatisé en ce
moment de Philippe STREIF, ancien pilote de formule 1 aujourd'hui tétraplégique
mais exerçant une activité professionnelle. Le coût de ses besoins en
auxiliaires de vie s'élève à 350 000 F par an, qu'il ne peut bien sûr
assumer, de sorte qu'il est fermement orienté vers une institution
d'hébergement. Son cas pour être connu est très loin d'être unique ; je dirai
même qu'à un certain degré de handicap cette situation se rencontre
systématiquement.
Des constats analogues
peuvent être faits dans de nombreux autres domaines, comme l'a souligné le
Professeur FARDEAU.
Il est donc urgent que notre
pays se réveille quelque peu et c'est en ce sens que la réflexion actuellement
menée pour l'élaboration d'une nouvelle loi d'orientation s'avère capitale.
Disons-le d'emblée le débat
qui oppose les partisans d'une inclusion sans discrimination et ceux d'une
discrimination positive, autrement dit entre la vision plus européenne de la
suppression-réduction des situations de handicap et celle d'origine plus
française de dispositifs spécifiques, nous semble quelque peu surréaliste.
A l'évidence les deux
approches sont nécessaires car complémentaires tout spécialement dans les
situations de graves dépendances. Au demeurant, ainsi que l'a souligné
l'UNIOPSS, les discriminations positives peuvent fort bien tendre à favoriser
la vie en milieu ordinaire. L'essentiel est le libre choix du mode de vie dont
nous sommes hélas très loin.
Nous ne pouvons donc
qu'adhérer aux déclarations du Premier Ministre de janvier 2000, appelant à un
rééquilibrage de la politique du handicap en faveur de l'aide à la vie en
milieu ordinaire et à la reconnaissance d'un véritable droit à compensation.
Ces déclarations ont
constitué un tournant. Espérons qu'elles ne resteront pas au stade du vœu
pieux.
Qu'est-ce en effet que le
droit à compensation qui est proclamé ?
Tout dépendra du contenu
dont on voudra bien remplir ce concept pour l'heure encore bien vide… Gageons
qu'il sera adaptable à chaque cas particulier grâce à l'élaboration avec
l'intéressé d'un véritable plan d'aide personnalisé, seule démarche de nature à
autoriser une réelle compensation in
concreto comme cela se pratique dans les pays scandinaves.
Ne négligeons pas non plus
le fait que la France est aujourd'hui totalement immergée dans l'Europe et,
qu'à ce titre, elle deviendra de plus en plus perméable à ces concepts venus
d'ailleurs et qui, à terme, s'imposeront.
C'est un peu l'idée du
Professeur FARDEAU.
Nous devons donc envisager
l'avenir avec vigilance certes, mais aussi avec espoir. Les techniques évoluent
et progressent qui viennent pallier les déficiences. Les mentalités changent.
Il est capital pour notre association de comprendre et de suivre ces évolutions
car selon une formule assez abrupte "l'Histoire ne repasse pas les
plats".
Au demeurant, nous sommes
parfaitement conscients, nous autres au GIHP Lorraine en permanence confrontés
aux réalités quotidiennes, de ce que l'action associative en faveur des
personnes handicapées est parvenue au terme de son premier souffle et qu'un
second souffle doit prendre la relève. La pression des besoins est en effet
devenue très forte, trop forte. Cela est vrai pour tous nos principaux
services. Je ne citerai que quelques exemples.
§
Le
service transport de la Communauté Urbaine du Grand Nancy, que tout le monde
connaît est arrivé à saturation. Il effectue 62 800 transports par an et, grâce
à une organisation rigoureuse, améliore presque chaque année son volume
d'activité. Il n'en reste pas moins que plus de 80 dossiers de demande
d'inscription de personnes handicapées sont laissés en souffrance, faute de pouvoir
les accueillir dans le service et satisfaire leurs besoins réguliers de
déplacement. Il est probable que l'accessibilité du TRAM permettra un certain
relâchement de la pression, illustration de ce que je disais il y a un instant
sur le deuxième modèle d'inclusion, mais ce soulagement sera très relatif car
pour le reste, le tissu urbain est loin d'être devenu accessible. Un porte à
porte avec chauffeur accompagnateur demeure incontournable.
§
Bien
plus préoccupante encore est la situation des services d'auxiliaires de vie
puisqu'en ce qui les concerne c'est le principe même de leur finalité et leur
survie qui se pose. Les déclarations officielles des plus hautes autorités de
l'Etat affirment qu'il faut donner la priorité à la vie en milieu ordinaire. Cependant,
force est de convenir que dans la réalité quotidienne les moyens ne suivent
pas. Il en résulte une pénurie qui, bien sûr en premier lieu, nous contraint à
limiter l'accès au service par des refus fréquents de prestations. Les plus
heureux quant à eux ne bénéficient que de la portion congrue. On est loin de
l'accompagnement à des leçons d'orgue !
Mais ce n'est pas tout. Deux
autres observations peuvent être formulées.
Tout d'abord, faute d'un
financement suffisant et ce malgré l'aide du département de Meurthe et Moselle
qu'il faut ici saluer d'autant plus qu'elle est en France assez peu fréquente,
une contribution financière de l'usager est nécessaire. Celle que nous
demandons est, je crois, une des plus modestes qui soient pratiquées.
Néanmoins, pour ceux plus lourdement dépendants, la charge que suppose cette
contribution suffit à assécher des facultés financières le plus souvent
modestes. Comment survivre sinon en renonçant à la vie à domicile ? Que
signifient alors les déclarations officielles ?
Enfin, on peut mettre en
évidence un effet d'autant dangereux de cette pénurie qu'il est pervers et de
nature à affecter la qualité elle-même du service rendu.
Nul ne contestera que le
travail d'auxiliaire de vie est délicat. Il suppose des qualités de sérieux,
d'efficacité, des compétences qui ne s'improvisent pas, mais aussi des
capacités d'écoute, de contacts, de communication, d'échanges, bref des
aptitudes psychologiques certaines. C'est une profession ou plutôt ce devrait
être une profession reconnue et rémunérée comme telle. Or, ce n'est pas le cas
et ce toujours pour le même motif financier.
Quel personnel recruter,
quel personnel conserver lorsqu'il n'est pas possible d'offrir une rémunération
en rapport avec les qualités requises et avec les contraintes imposées ?
Par hypothèse, une auxiliaire de vie est "mobilisable", si l'on peut
dire, de 6 heures du matin à minuit. A l'intérieur de cette énorme amplitude
existent de larges plages d'inactivité entre les levers et les repas, les repas
et les couchers. Ces plages sont laissées en jachère car, on l'a dit, seul
l'essentiel à la survie peut être financé…
Les conditions de travail
offertes sont donc extrêmement contraignantes. Il y faut plus que la vocation
une véritable abnégation. La conséquence est que le personnel devient
introuvable, extrêmement volatil et instable car aujourd'hui, sauf brillante
exception, on n'entre dans le service que faute de mieux et en attendant mieux,
ce qui n'est guère difficile… De la sorte, le sous effectif devient chronique
quand il faudrait un sur effectif ! Je prédis des moments de graves crises à
venir lorsqu'il faudra faire face à des situations impossibles à gérer. Qu'en
sera-t-il alors de la responsabilité du gestionnaire si l'assistance promise ne
peut être assurée ?
Ces deux exemples sont
éclairants. Il en est bien d'autres qui s'en rapprochent car, à la vérité,
c'est toute la politique en faveur des personnes handicapées qui doit être
refondue mieux, refondée. Pour l'heure, nous n'avons eu droit, il faut le reconnaître,
qu'à quelques "réformettes" comme l'instauration obligatoire de
conseils d'usagers, qui pour être intéressantes ne sont pas cependant
susceptibles de bouleverser les données du problème. Au GIHP Lorraine nous
n'avions d'ailleurs pas attendu ces nouvelles dispositions que nous allons
seulement étendre à tous les services.
Nous attendons bien plus et
cette attente est légitime.
On a pu dire que "le
niveau de vrai développement d'un pays se mesure à la façon dont il traite les
personnes handicapées" et c'est probablement très vrai.
A certains égards la Société
est aujourd'hui au pied du mur. Le défi que constitue pour elle le sort des
personnes dépendantes est crucial car favoriser l'autonomie ainsi qu'elle
affirme le vouloir suppose le lancement d'une action de transformation sociale
en profondeur.
Dans une économie de marché,
l'improductif est exclu. La société issue de cette économie doit donc lutter
contre ses tendances nouvelles pour réserver une place aux personnes
handicapées. Elle peut le faire et doit le faire tout d'abord en les aidant à
devenir productives, ce qui pour beaucoup est possible. Elle peut et doit le
faire aussi en reconsidérant son regard sur ces personnes et en comprenant
qu'elles sont peut-être la meilleure part d'elle-même. Je ne vous parlerai pas
ici de la richesse de la différence, ou encore d'une justice citoyenne dont on
nous rebat les oreilles, même si ces concepts sont porteurs d'une vérité. Je
voudrais simplement exprimer ici l'idée selon laquelle l'effort que la société
doit faire sur elle-même pour l'intégration des personnes handicapées est en
soi fondateur pour ne pas dire salvateur.
Le handicap se situe en
effet au cœur d'un débat capital.
Il ne s'agit pas bien sûr de passer d'une société de
consommation à une société de
consolation. Il s'agit pour la société de relever un défi sur elle-même et de
se dépasser pour atteindre un niveau supérieur de conscience. La société ne
parviendra à maturité que pour autant elle saura reconnaître ceux parmi les
plus faibles des siens, que pour autant elle reconnaîtra dans leur faiblesse,
toute leur force.
Ce débat capital est aussi
au cœur de chacun.
Etre handicapé c'est être
dépendant, c'est avoir besoin des autres. A ce titre, nous sommes tous
dépendants. Nous sommes tous handicapés. C'est ce handicap qui est même la part
la plus humaine de chacun, c'est par elle que chacun accède à cette humanité.
C'est par elle aussi que la Société y accédera.
Je vous remercie de votre
attention.