L'instruction, devoir social
L'instruction publique est un devoir de la
société à l'égard des
citoyens.
L'inégalité d'instruction est une des principales
sources de la tyrannie.
Le devoir de la société, relativement
à l'obligation d'étendre dans le fait, autant
qu'il est possible, l'égalité des droits,
consiste donc à procurer à chaque homme
l'instruction nécessaire pour exercer les fonctions communes
d'homme, de père de famille, et de citoyen...
La société doit au peuple une instruction
publique... 1°) Comme moyen de rendre réelle
l'égalité des droits ; 2°) Pour diminuer
l'inégalité qui naît de la
différence des sentiments moraux; 3°) Pour augmenter
dans la société la masse des lumières
utiles.
La société doit également une
instruction publique, relative aux diverses professions, 4°)
pour maintenir l'égalité entre ceux qui s'y
livrent... 5°) pour les rendre plus également
utiles, 6°) pour diminuer le danger où quelques-unes
exposent, pour accélérer leurs progrès.
La société doit encore l'instruction publique
comme moyen de perfectionner l'espèce humaine, en mettant
tous les hommes nés avec du génie à
portée de le développer, en préparant
les générations nouvelles par la culture de
celles qui les précèdent.
L'Instruction publique est encore nécessaire pour
préparer les nations aux changements que le temps doit
amener.
L'éducation publique
doit se borner à l'instruction
L'éducation... ne se borne pas seulement... à
l'enseignement des vérités de fait et de calcul,
mais elle embrasse toutes les opinions politiques, morales ou
religieuses. Or la liberté de ces opinions ne serait plus
qu'illusoire si la société s'emparait des
générations naissantes pour leur dicter ce
qu'elles doivent croire. Celui qui en entrant dans la
société y porte des opinions que son
éducation lui a données, n'est plus un homme
libre ; il est l'esclave de ses maîtres... Il croit
obéir à sa raison, quand il ne fait que se
soumettre à celle d'un autre.
Aujourd'hui qu'il est reconnu que la vérité seule
peut être la base d'une prospérité
durable... le but de l'éducation ne peut plus être
de consacrer les opinions établies, mais au contraire de les
soumettre à l'examen libre de
générations successives, toujours de plus en plus
éclairées.
Enfin, une éducation complète
s'étendrait aux opinions religieuses ; la puissance publique
serait donc obligée d'établir autant
d'éducations différentes qu'il y aurait de
religions anciennes ou nouvelles professées sur son
territoire ; ou bien elle obligerait les citoyens des diverses
croyances soit d'adopter la même pour leurs enfants, soit de
se borner entre le petit nombre qu'il serait convenu d'encourager. On
sent que la plupart des hommes suivent en ce genre les opinions qu'ils
ont reçues dès leur enfance... Si donc elles font
partie de l'éducation publique, elles cessent
d'être le choix libre des citoyens et deviennent un joug
imposé par un pouvoir illégitime. En un mot, il
est également impossible ou d'admettre ou de rejeter
l'instruction religieuse dans une éducation publique qui
exclurait l'éducation domestique, sans porter atteinte
à la conscience des parents, lorsque ceux-ci regarderaient
une religion exclusive comme nécessaire, ou même
comme utile à la morale et au bonheur de l'autre vie. Il
faut donc que la puissance publique se borne à
régler l'instruction, en abandonnant aux familles le reste
de l'éducation.
Indépendance de la
morale
La puissance publique n'a pas le droit de lier l'enseignement de la
morale à celui de la religion.
A cet égard même, son action ne doit
être ni arbitraire, ni universelle. On a
déjà vu que les opinions religieuses ne peuvent
faire partie de l'instruction commune... Il en résulte la
nécessité de rendre l'enseignement de la morale
rigoureusement indépendant de ces opinions...
La puissance publique ne peut même, sur aucun objet, avoir le
droit de faire enseigner des opinions comme des
vérités, elle ne doit imposer aucune croyance...
Son devoir est d'armer contre l'erreur, qui est toujours un mal public,
toute la force de la vérité, mais elle n'a pas le
droit de décider où réside la
vérité, où se trouve l'erreur.
Les congrégations
enseignantes
La puissance publique doit éviter surtout de confier
l'instruction à des corps enseignants qui se
recrutent par eux-mêmes. Leur histoire est celle des efforts
qu'ils ont faits... pour imposer aux esprits un joug à
l'aide duquel ils espéraient prolonger leur
crédit et étendre leur richesse... L'instruction
qu'ils donneront aura toujours pour but, non le progrès des
lumières, mais l'augmentation de leur pouvoir ; non
d'enseigner la vérité, mais de
perpétuer les préjugés utiles
à leur ambition.
Pas de doctrine d'Etat
La puissance publique ne peut pas établir un corps de
doctrine qui doive être enseigné exclusivement.
Sans doute il est impossible qu'il ne se mêle des opinions
qui doivent faire l'objet de l'instruction... C'est surtout dans ces
sciences (morales et politiques) qu'entre les
vérités reconnues et celles qui ont
échappé à nos recherches, il existe un
espace immense que l'opinion seule peut remplir...
Des vérités appuyées d'une preuve
certaine et généralement reconnues, sont les
seules qu'on doive regarder comme immuables, et on ne peut
s'empêcher d'être effrayé de leur petit
nombre.
Cependant, comme ces sciences influent davantage sur le bonheur des
hommes, il est bien plus important que la puissance publique ne dicte
pas la doctrine commune du moment, comme des
vérités éternelles de peur qu'elle ne
fasse de l'instruction un moyen de consacrer les
préjugés qui lui sont utiles, et un instrument de
pouvoir de ce qui doit être la barrière la plus
sûre contre tout pouvoir injuste.
La puissance publique peut d'autant moins donner ses opinions pour base
de l'instruction qu'on ne peut la regarder comme au niveau des
lumières du siècle où elle s'exerce.
Car l'objet de l'instruction n'est pas de perpétuer les
connaissances devenues générales dans une nation,
mais de les perfectionner et de les étendre. Le devoir,
comme le droit de la puissance publique se borne donc à
fixer l'objet de l'instruction et à s'assurer qu'il sera
bien rempli...
La Constitution de chaque nation ne doit faire partie de l'instruction
que comme un fait...
Il ne s'agit pas de soumettre chaque génération
aux opinions comme à la volonté de celle qui la
précède, mais de les éclairer de plus
en plus, afin que chacune devienne de plus en plus digne de se
gouverner par sa propre raison.
Instruction féminine
et mixte
L'instruction doit être la même pour les femmes et
pour les hommes :
1°) pour qu'elles puissent surveiller celle de leurs enfants ;
2°) parce que ce défaut d'instruction des femmes
introduirait dans les familles une inégalité
contraire à leur bonheur ;
3°) parce que c'est un moyen de faire conserver aux hommes (aux
maris) les connaissances qu'ils ont acquises dans leur jeunesse ;
4°) parce que les femmes ont le même droit que les
hommes à l'instruction publique.
L'instruction doit être donnée en commun et les
femmes ne doivent pas être exclues de l'enseignement... pour
la facilité et l'économie de l'instruction...
Cette réunion est utile aux moeurs, loin de leur
être dangereuse... La réunion des deux sexes dans
les mêmes écoles, est favorable à
l'émulation...
Pas de religion d'Etat
Tout homme devant être libre du choix de sa religion, il
serait absurde de le faire contribuer à l'enseignement d'une
autre, de lui faire payer les arguments par lesquels on veut le
combattre.
D'après qui (la puissance publique)
décidera-t-elle que telle théologie est vraie et
quel droit aurait-elle d'en faire enseigner une qui peut-être
est fausse? On peut jusqu'à un certain point, faire payer un
impôt pour les frais d'un culte...: mais qui osera dire que
l'enseignement de la théologie puisse être jamais
un moyen de conserver la paix?
MEMOIRE
SUR LA NECESSITE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
(1791-1792)
Il faut que l'instruction du peuple puisse suivre les
progrès des arts et ceux des lumières
générales... Une égalité
entière entre les esprits est une chimère. Mais,
si l'instruction publique est générale... alors
cette inégalité est faite en faveur de
l'espèce humaine qui profite des travaux des hommes de
génie. Si, au contraire, cette instruction est nulle,
faible, mal dirigée, alors l'inégalité
n'existe plus qu'en faveur des charlatans de tous les genres, qui
cherchent à tromper les hommes sur tous leurs
intérêts.
Plus vous voulez que les hommes exercent eux-mêmes une
portion plus étendue de leurs droits, plus vous voulez, pour
éloigner toute emprise du petit nombre, qu'une masse plus
grande de citoyens puisse remplir un plus grand nombre de fonctions,
plus aussi vous devez chercher à étendre
l'instruction.
L'instruction n'est pas moins nécessaire pour garantir la
conscience des pièges du sacerdoce. La morale primitive de
toutes les religions a aussi été très
simple, assez conforme à la morale naturelle, mais aussi,
dans toutes les religions, les prêtres en ont fait un
instrument de leur ambition. Ce serait donc trahir le peuple que de ne
pas lui donner une instruction morale indépendante de toute
religion particulière, un sûr
préservatif contre ce danger qui menace sa
liberté et son bonheur.
RAPPORT
SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE PRÉSENTÉ A L'ASSEMBLEE
NATIONALE LÉGISLATIVE
(les 20 et 21 avril 1792)
Les
grands principes de l'instruction publique
Offrir à tous les individus de l'espèce humaine
les moyens de pourvoir à leurs besoins, d'assurer leur
bien-être, de connaître et d'exercer leurs droits,
d'entendre et de remplir leurs devoirs ; assurer à chacun la
facilité de perfectionner son industrie, de se rendre
capable des fonctions sociales auxquelles il a le droit
d'être appelé, de développer toute
l'étendue des talents qu'il a reçus de la nature
; et par-là, établir entre les citoyens une
égalité de fait et rendre réelle
l'égalité politique reconnue par la loi. Tel doit
être le premier but d'une instruction nationale et, sous ce
point de vue elle est, pour la puissance publique, un devoir de
justice.
Diriger l'enseignement de manière
que la perfection des arts augmente les jouissances de la
généralité des citoyens et l'aisance
de ceux qui les cultivent, qu'un plus grand nombre d'hommes deviennent
capables de bien remplir les fonctions nécessaires
à la société et que les
progrès toujours croissants des lumières ouvrent
une source inépuisable de secours dans nos besoins, de
remèdes dans nos maux, de moyens de bonheur individuel et de
prospérité commune.
Cultiver enfin dans chaque génération les
facultés physiques, intellectuelles et morales, et par
là contribuer à ce perfectionnement
général et graduel de l'espèce
humaine, dernier but vers lequel toute institution sociale doit
être dirigée.
Tel doit être l'objet de l'instruction, et c'est pour la
puissance publique un devoir imposé par
l'intérêt commun de la
société, par celui de l'humanité
entière...
... Tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas
à la raison seule, qui recevront leurs opinions d'une
opinion étrangère, en vain toutes les
chaînes auraient été
brisées, en vain ces opinions de commande seraient d'utiles
vérités le genre humain n'en resterait pas moins
partagé en deux classes: celle des hommes qui raisonnent, et
celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des
esclaves...
Morale laïque
... Les principes de la morale enseignés dans les
écoles et dans les instituts seront ceux qui,
fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison,
appartiennent également à tous les hommes. La
Constitution, en reconnaissant le droit qu'a chaque individu de choisir
son culte, en établissant une entière
égalité entre tous les habitants de la France, ne
permet point d'admettre, dans l'instruction publique, un enseignement,
qui, en repoussant les enfants d'une partie des citoyens,
détruirait l'égalité des avantages
sociaux et donnerait à des dogmes particuliers un avantage
contraire à la liberté des opinions. Il
était donc rigoureusement nécessaire de
séparer de la morale les principes de toute religion
particulière, et de n'admettre dans l'instruction publique
l'enseignement d'aucun culte religieux.
Chacun d'eux doit être enseigné dans les temples
par ses propres ministres. Les parents, quelle que soit leur opinion
sur la nécessité de telle ou telle religion,
pourront alors, sans répugnance envoyer leurs enfants dans
les établissements nationaux ; et la puissance publique
n'aura point usurpé sur les droits de la conscience sous
prétexte de l'éclairer et de la conduire.
D'ailleurs, combien n'est-il pas important de fonder la morale sur les
seuls principes de la raison! Quelque changement que subissent les
opinions d'un homme dans le cours de sa vie, les principes
établis sur cette base, resteront toujours
également vrais, ils seront toujours invariables comme elle
; il les opposera aux tentatives que l'on pourrait faire pour
égarer sa conscience, elle, conservera son
indépendance et sa rectitude. Et on ne verra plus ce
spectacle si affligeant d'hommes qui s'imaginent remplir leurs devoirs
en violant les droits les plus sacrés et obéir
à Dieu en trahissant leur patrie.
Ceux qui croient encore à la nécessité
d'appuyer la morale sur une religion particulière doivent
eux-mêmes approuver cette séparation : car, sans
doute ce n'est pas la vérité des principes de la
morale qu'ils font dépendre de leurs dogmes; ils pensent
seulement que les hommes y trouvent des motifs plus puissants
d'être justes ; et ces motifs n'acquerront-ils pas une force
plus grande sur tout esprit capable de réfléchir
s'ils ne sont employés qu'à fortifier ce que la
raison et le sentiment intérieur ont
déjà commandé ?
Dira-t-on que l'idée de cette séparation
s'élève trop au-dessus lumières
actuelles au peuple ? Non, sans doute, car, puisqu'il s'agit ici
d'instruction publique, tolérer une erreur, ce serait s'en
rendre complice, ne pas consacrer hautement la
vérité, ce serait la trahir. Et quand bien
même il serait vrai que des ménagements politiques
puissent encore, pendant quelque temps, souiller les lois d'une nation
libre, quand cette doctrine insidieuse ou faible trouverait une excuse
dans la stupidité qu'on se plaît à
supposer dans le peuple, pour avoir un prétexte de le
tromper ou de l'opprimer, du moins l'instruction qui doit amener le
temps où ces ménagements seront inutiles, ne peut
appartenir qu'à la vérité seule et
doit lui appartenir tout entière.
Gratuité et
facilités
Dans (les) quatre degrés d'instruction, l'enseignement sera
totalement gratuit.
L'acte constitutionnel le prononce pour le premier degré, et
le second, qui peut aussi être regardé comme
général, ne pourrait cesser d'être
gratuit sans établir une inégalité
favorable à la classe la plus riche, qui paye les
contributions à proportion de ses facultés, et ne
payerait l'enseignement qu'à raison du nombre d'enfants
qu'elle fournirait aux écoles secondaires.
Quant aux autres degrés, il importe à la
prospérité publique de donner aux enfants des
classes pauvres, qui sont les plus nombreuses, la
possibilité de développer leurs talents : c'est
un moyen non seulement d'assurer à la patrie le plus de
citoyens en état de la servir, aux sciences le plus d'hommes
capables de contribuer à leur progrès, mais
encore de diminuer cette inégalité qui
naît de la différence des fortunes, de
mêler entre elles les classes que cette différence
tend à séparer.