Mai -Juin 1940 dans la Vallée de la Somme

Mai – Juin 1940 - Témoignage de Robert Dupays

Dans ses mémoires, Robert Dupays, né le 27 juillet 1922 à L’Etoile, ouvrier chez saint Frères à l’ Etoile (ravitaille les fileuses en bobines vides) par la suite, gérant d’un magasin Coop, décrit le désarroi qui s’empare de ses compatriotes ;
 « Ce sont les Allemands qui attaquent dans le Nord de la France, partant de la Hollande et la Belgique. C’était le piège, l’ennemi attirant les alliés dans cette direction: la première armée s’avance imprudemment. En effet, les Allemands font mine d’être vaincu, jugent avoir attiré assez loin notre première armée qui fut massacrée par l’aviation allemande, commence la retraite de cette première armée. Parallèlement, la vraie attaque se produit en direction de Sedan, conduite par le général Guderian perçant à Sedan, il divise sa division blindée en trois parties : Péronne, Amiens et Abbeville, s’empare de toute la Rive droite de la Somme, rendant impossible toute retraite de la première armée… Tous nos camps d’aviation furent détruits dès la première attaque des Allemands. L’aviation allemande maîtresse des airs, massacre nos soldats au sol. Dans la journée du samedi 18 mai 1940, deux trains du génie militaire français furent attaqués par l’ aviation ennemie, entre Flixecourt et L’Etoile, des dommages importants bloquèrent les trains sur la ligne SNCF.
Dimanche 19 mai, courant de l’après-midi, la ligne SNCF est bombardée de nouveau, causant des dégâts entre Longprè les Corps Saints et Hangest sur Somme. Dès lundi, le jour à peine paru, second bombardement sur cette même ligne, proche de L’Etoile, les habitants se réfugièrent dans les caves de la cité dite ‘21’.
Activement, sous la responsabilité du garde local, bon nombre d’habitants s’emploient à creuser des tranchées entre les deux cimetières. L’entrée du souterrain, datant des Gaulois, fut dégagée, se situant à droite de la dernière maison en direction de Domart, offrant un refuge aux habitants. Toutes ces dispositions ne servirent à rien. Les événements vont aller très vite. Ma mère s’étant réfugiée à Bouchon dans la matinée du lundi 20 mai, avec elle Catherine et Guillaume Guedes, je les rejoins dans l’après-midi en compagnie de Marcel Nortier dit Gambier. Je voyageais à pied en direction de Mouflers. J’aperçois deux side-cars allemands cherchant la voie pour descendre sur Bouchon. J’étais en contrebas des’ grands Larris’, les side-cars   au sommet, derrière eux, la plaine. J’informe ma mère qui me prie de partir immédiatement avec Nortier. Chacun son vélo, nous prenons la direction de Long, par chemin de terre, arrivons à Long sur le pont de la Somme. Arrêtons et informons des soldats français, sans armes, de la proximité des Allemands. Ils ne veulent pas nous croire. Ils sont une trentaine, parmi eux un sergent chef. C’était des gars du génie militaire, ils attendaient quoi ? Sans doutent des ordres qui ne vinrent jamais.
Nous roulons à notre tour en direction du sud. Il fait nuit, nous essayons de dormir une ou deux heures, mais le bruit de la circulation des réfugiés est trop fort. Finalement, nous arrêtons à 60Km au-delà de l’Etoile. Dans une grande ferme déjà abandonnée, nous trouvons des gens de l’Etoile. Nous avons couché dans une étable.
Le jeudi 23 mai, n’ayant vu aucune troupe française, sauf deux ou trois camps d’Anglais, le doute s’installe sur la présence des Allemands. Nous décidons à quatre jeunes de partir vérifier si l’ennemi est ou pas sur la Somme. Nous prenons la direction d’Hallencourt, Sorel en Vimeu. Ici, au croisement, nous tombons sur deux véhicules motorisés, pensant qu’il s’agit des Allemands. Impossible de faire demi-tour, ils auraient tiré. Ouf ! Ce sont des Anglais. Nous parlementons au mieux avec eux. Ils nous informent que les Allemands, sont installés sur le canal à Fontaine sur Somme. A vélo nous amorçons les deux Kilomètres de descente, voilà  Fontaine. Le seul humain, le garde de la localité, nous confirme la présence des Allemands de l’autre côté de la Somme, avec des points fortifiés. Pas convaincu, avec précaution, il nous conduit là où nous voyons la présence de l’ennemi, enfin les points fortifiés. Convaincus de leur présence, le soir tombant, nous remontons la grande côte, harassés de fatigue. Nous remarquons qu’un agriculteur  est encore là. Il nous invite à passer la nuit sur la paille fraîchement battue. Le sommeil nous vient vite. Dans la nuit du 23 au 24 mai, vers 3heures du matin, nous sommes réveillés par de massifs roulements d’engins lourds. Mais c’est impossible de voir. Nous pensons que  les Allemands s‘élancent vers Paris. Le jour réapparu, le fermier nous apprend que l’armée française arrive sur la Somme, face à l’ennemi. Nous voilà un peu soulagés. Dès lors, nous regagnons l’endroit initial d’où nous attendaient des gens de l’Etoile.
le lendemain, nous reprenons le flot des réfugiés, détournant les grands axes à pied, en plusieurs étapes, nous arrivons à Chartres. On nous ravitaille, nous distribue des bons de transport SNCF, nous gagnons le point de ralliement   Saint Frères, le Mans. Ensuite, certains sont envoyés à Puyo, les autres sur Montauban. Nortier et moi, nous nous retrouvons à Montaigu- sur- Quercy. Je me présente à la gendarmerie pour m’engager  dans l’armée. Les gendarmes m’informent que l’Armistice est signé. Je m’effondre sur une chaise en pleurant. J’avais 18ans.
La victoire allemande au Nord de la France étant assurée, bien pourvu en renfort d’infanterie, d’artilleries lourdes, de blindés suffisants, l’ennemi engage la bataille contre le fragile rempart de l’armée française sur la Somme ne juin 1940, défaillance évidente en matériels lourds et motorisés. Les Allemands sur la région d’Amiens tiennent fortement leurs positions. Les français n’ont pu enfoncer l’adversaire. Il en résulte que quelques blindés allemands enfoncent le front français à la fois sur Mareuil Caubert, puis entre Hangest sur Somme et Condé Folie, où à l’époque existait un deuxième pont reliant la société Saint Frères à Longpré les Corps Saints. Les Allemands démontèrent rails et traverses, franchirent les ponts SNCF sur la Somme, se retrouvèrent sur la route reliant les deux localités d’Hangest et Condé Folie, s’orientant vers Hangest, 600 mètres plus loin un passage à niveau, braquèrent à droite où existe un ancien chemin de terre, permettant aux blindés d’accéder à une étroite vallée, séparant les hauts talus, se retrouvèrent sur la plaine d’Hangest, prirent à revers les militaires français, enterrés dans le grand talus. La route était ouverte sur Paris, toute tentative pour les arrêter fut vaine.

La bataille de la Somme se termine à l’avantage des Allemands les 6 et 7 juin1940. Malgré le courage exemplaire de nos soldats, dépourvus d’armements lourds, mobilisés, blindés, de surcroît sans soutien de l’aviation, sauf quelques avions anglais. Une semaine sanglante pour les Français des troupes coloniales.
L’horreur inqualifiable des Allemands qui firent une reconstitution dans la localité d’Hangest sur Somme se situant à 4Km du cimetière de Condé-Folies. Les Allemands s’étant rendus maîtres d’Hangest le 7 juin, vers le 17 juin1940 ( on voit là l’esprit pervers des Allemands, visant la publicité de leur armée à l’intention de leur population et dans le monde) dans les ruines du village effectuèrent une reconstitution. Ils s’appliquèrent à donner une image réaliste en réarmant les soldats français prisonniers de couleur noire. Les caméras allemandes filmèrent la bataille. Leurs soldats tirant à balles réelles, les soldats d’outre-mer tombèrent frappés à mort. L’instinct des survivants fut de riposter avec les fusils leur ayant été remis en main par les Allemands, nos soldats s’aperçurent qu’ils étaient pourvus de balles à blanc. Il s’ensuivit un abominable massacre, vraisemblablement  un acte de la Wehrmacht. 17 soldats français noirs furent fusillés se situant au lieu précis dit le Quesnoy, là une grande ferme derrière un long mur, le lieu de l’exécution fasciste (entre Hangest et Picquigny).
J’ai toujours pensé qu’il s’agissait des survivants de la reconstitution criminelle d’Hangest. Il ne fallait laisser aucun témoin.
Quelques réfugiés civils revinrent assez vite à Hangest occupés par les vandales allemands.
Ce 5 juin1940, l’armée allemande passe à l’attaque sur la Somme. Rommel se fait l’écho dans ses carnets de la résistance acharnée des troupes coloniales à l’avancée de l’armée allemande.
 « Les troupes coloniales en face de nous, retranchées avec de nombreux canons de campagne et antichars dans les petits bois qui occupaient les pentes sud des côtes 116 et 104, se défendirent désespérément. Mais les chars et le bataillon de reconnaissance déversèrent sur les bois au passage, un tel déluge de feu, que le tir ennemi ne fut pas, d’abord, trop meurtrier… Une bataille sérieuse se développa aux abords nord du Quesnoy. Le régiment de Panzers élimina les troupes ennemies dans son style ordinaire, bien qu’elles fussent installées adroitement aux abords de la localité.
C’était le cas, en particulier, pour le mur qui entourait le château du Quesnoy,  lequel était tenu par bataillon de troupe de couleur : tout le long, des pierres avaient été enlevées pour constituer des meurtrières par lesquelles les mitrailleuses et les canons antichars tiraient sur nos blindés qui arrivaient. Mais cette résistance même fut sans effet, car le feu rapide de nos chars et surtout les obus des Panzers IV écrasèrent bientôt l’ennemi.
Tirant et combattant sans arrêt, les chars avancèrent des deux côtés du Quesnoy et débouchèrent dans la plaine vaste et découverte qui s’étend au sud. Ils continuèrent à progresser dans les champs de blé aux tiges hautes. Tous les détachements ennemis aperçus furent détruits ou forcés de se retirer. Un grand nombre de prisonniers fut ramené, dont beaucoup paraissaient ivres. La plupart étaient des hommes de couleur»

(Extrait d’occupation et résistance dans la Somme 1940- 1944 de Gérald Maisse
Edition Paillard – Abbeville

 

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