
ASTOR PIAZZOLLA
1921 – 1992
« La musique de Piazzolla a les yeux, le nez et la bouche de son aïeul qui est le Tango, tout le reste appartient à Piazzolla » Ernesto Sabado (écrivain 1911- )
Astor Piazzolla est mort à 71 ans d’un accident vasculaire cérébral qui l’a laissé paralysé de 1990 à 1992.
Compositeur : entre 800 et 1000 œuvres : la nomenclature et la numérotation totale de son oeuvre n’ont pas été, à ma connaissance, réalisées. Piazzolla composait au piano uniquement (sauf pour Adios Nonino composé au bandonéon, suite à la mort de son père.
Arrangeur, notamment d’Anibal Troilo (a travaillé 8 ans dans l’orchestre tipica de Troilo) qui avait une propension à effacer les notes qui « dépassaient » des arrangements de Piazzolla. Piazzolla a fait lui-même 20 arrangements différents de son chef-d’œuvre Adios Nonino.
Chef d’orchestre et fondateur d’orchestre ou de formations orchestrales : orchestre tipica, orchestre de cordes, octettes, quintettes, noneto, ensemble électronique, sextette)
Interprète (un des plus grands bandonéonistes de tous les temps). Pianiste, mais que pour la composition.
Après les années 60, n’a pas interprété autre chose que ses propres compositions en concert devant un public international. Pour les enregistrements, Astor Piazzolla, a fait en 1966 des arrangements des Tangos traditionnels, mais ceux-ci étaient plus dans l’esprit de sa propre musique que de celle des ses prédécesseurs. En dehors de ces quelques arrangements, Astor Piazzolla n’a enregistré que ses propres compositions.
Astor Piazzolla a révolutionné le genre « Tango » par la fusion entre le Tango traditionnel, le jazz, et la musique savante européenne. Ce sont ses trois influences principales :
1°) Les Tangos traditionnels :
Influence de Pedro Maffia, Pedro Laurenz, Agustin Bardi, Juan Carlos Cobian, Alfredo Gobbi, Julio de Caro, Elvino Vardaro, Osvaldo Pugliese, Orlando Goni, et Anibal Troilo
2°) La musique savante européenne et occidentale:
Influence de Béla Bartók (Mikrokosmos), Igor Stravinsky (les cordes : Le Sacre du Printemps), Rachmaninov, Ravel, Debussy, et la musique baroque en général : Bach, Vivaldi.
3°) Le Jazz :
Influence de Gershwin (Rhapsodie in Blue), Cab Calloway, Duke Ellington, Bill « Bojangles »Robinson pour les claquettes, Miles Davis, John Coltrane, Count Basie. Globalement le Jazz qu’il entendait à Harlem, en raison de son enfance passée à New-York.
Plus tard, il fit deux enregistrements avec deux musiciens de Jazz réputés:
- Gerry Mulligan (saxophoniste), en 1974 : « Reunion Cumbre »
- Gary Burton (vibraphoniste), en 1987 : « The New Tango »
4°) Les influences mineures :
- La musique populaire juive de New-York (lors des mariages juifs)
- Le rock’n Roll : sonorité excitante et agressive (U2)
POINTS COMMUNS ENTRE LES TANGOS TRADITIONNELS ET LA MUSIQUE DE PIAZZOLLA :
1°) La couleur instrumentale et le timbre : le bandonéon, le piano, le violon, la contrebasse
2°) La mélancolie (souvent compositions en mode mineur) et la gravité
3°) La rythmique (indispensable chez Piazzolla) :
- Syncope caractéristique du Tango argentin
- Rythme de milonga sur une pulsation régulière en noires
4°) El Arrastre, associée à la syncope caractéristique du Tango argentin
5°) Ajout de notes par subdivision des valeurs de durée
6°) Le phrasé : manière particulière de diviser la phrase musicale
7°) Le rubato dans les passages mélodiques et harmoniques
8°) Effet percussif sur les instruments (frappe des doigts sur la contrebasse, le bandonéon, le violon…)
9°) Les nuances : accelerando, ritenuto, ritartendo…
10°) Les arrangements qui donnent au Tango initial une nouvelle originalité
11°) Les modes d’interprétation :
- Les accentuations (très importantes chez Piazzolla) qui donnent une vie
- Le balancement « canyengue » : façon provocante de jouer avec bravoure des passages
- Le « swing » propre au Tango argentin
- l’allure, la façon de bouger sur la mesure, et d’accentuer certaines notes rythmiquement
12°) Les « bruits » rythmiquement organisés qui sont des phénomènes sonores :
- La Chicharra (la cigale : archet qui frotte une corde en avant du chevalet)
- Le Tambour (les doigts du violoniste qui gratte les cordes)
- Le Fouet (glissando rapide de l’archet sur les cordes du violon)
13°) Les « yeites » qui sont des « ruses », des « trucs » : recettes de performance propre à chaque orchestre et qui fait sa spécificité musicale sonore. C’est la langue privée de l’orchestre qui ne peut être apprise que par oral.
- Modes rythmiques
- Manière d’accentuer ou de trainer
- Inflexions, respirations, impulsions
14°) L’orchestration : en solo, en tutti, duo, etc…
15°) La « Mugre » (la crasse), la « Rona » (la rouille) : le côté rapeux, le côté cru et sauvage, une certaine « saleté » d’exécution dans les moments « canyengue » : l’identité du Tango qui vient de la rue, qui n’est pas pur, le côté voyou. Horacio Malvicino (guitariste de Piazzolla) disait : « le bon musicien de Tango doit être « un peu sale » dans son âme. Le côté sale qui équilibre l’élégance pure de la musique ».
16°) La « Suée » : l’intensité de l’effort physique pour jouer de son instrument.
17°) L’intériorisation du Tango par sa pratique et son vécu socio-culturels, qui fonctionnent comme un principe organisateur de sa création, et de sa production.
POINTS COMMUNS ENTRE LA MUSIQUE SAVANTE ET LA MUSIQUE DE PIAZZOLLA :
1°) Art du contrepoint, de la fugue, des harmonies (apprentissage chez Alberto Ginastera pendant 6 ans, puis chez Nadia Boulanger qui était l’élève de Maurice Ravel, à Paris pendant 1 an)
2°) Apport de la musique baroque notamment par le fugato baroque (entrées successive des voix sur un même thème), la suite (avec 4 pièces de danse de caractères et de tempos contrastés) et la toccata.
Exemple de compositions de Piazzolla reposant sur la musique baroque, en partie :
- Fuga y Misterio (1967) : 4 entrées d’instruments en fugue
- Fugata (1969)
- Fuga 9 (1972)
- Coral (1969)
- Tocata Rea (1968)
- Suite Troileana (1976) en 4 mouvements contrastés : Bandonéon (avec un magnifique solo de bandonéon), Zita, Whisky : traces de Bartók : le plus intellectuel des 4 mouvements, Escolaso (le jeu)
- Suite del Angel en 4 mouvements contrastés : Introduccion al Angel (1962), Milonga del Angel (1965), La Muerte del Angel avec un fugato au début (1962), Resureccion del Angel (1965)
- Suite del Diablo (1965) en 3 mouvements contrastés : Tango Diablo, Romance del Diablo, Vayamos al Diablo.
- Les 4 saisons (Las Cuatro Estaciones Portenas) : Verano Porteno (1965) le plus connu, Otono Porteno (1967), Invierno Porteno (1969) avec en coda un canon de style Pachelbel, Vivaldi est particulièrement lisible dans les mesures finales, Primavera Portena avec fugato (1970)
3°) Passages atonaux. Passages dodécaphoniques (Olivier Messiaen, Henri Dutilleux).
4°) Inspiration venant de compositeurs modernes :
- Béla Bartók : superposition de quartes
- Igor Stravinsky : la bitonalité
- Claude Debussy : lignes mélodiques
- Alexandre Scriabine
5°) Couleurs harmoniques riches : modulations successives dans une même œuvre
6°) Développement de type symphonique, ou concertante :
- Trois Préludes (1987)
- Concerto pour bandonéon et orchestre (1985)
- Concerto pour guitare, bandonéon et orchestre à cordes (1985)
- Concerto de Nacar (1972)
7°) Composition d’un petit opéra (« Operita ») : Maria de Buenos-Aires (1968)
8°) Complexité des plans sonores et des contrechants
9°) Indication de tempo à l’armure, indication de dynamiques aidant à l’interprétation, indication des accents servant à orienter le swing Tanguero, et le dramatisme de l’exécution.
10°) Recours à des cadences écrites
11°) Formation de musique de chambre : quintet, sextet,octuor…
POINTS COMMUNS ENTRE LE JAZZ ET LA MUSIQUE DE PIAZZOLLA :
1°) Apport de la guitare électrique
2°) Apport de la batterie et/ou des claviers électroniques
3°) Langage harmonique enrichi : accord à 4 sons, marches harmoniques d’accords à 4 sons
4°) Recours à des passages d’improvisation (cadences en solo, improvisation en accompagnement, mais sur de courtes durées)
INNOVATIONS PROPRES A LA MUSIQUE D’ASTOR PIAZZOLLA :
1°) Modification de tempos dans la même œuvre,
2°) Changement de mesure dans la même œuvre (ex : Sonate n° 1 composée en 1945 : 4/4 puis 3/4, puis 5/4 en variations),
3°) La musique de Piazzolla est écrite en très grande majorité en 4/4. Néanmoins il existe des exceptions telles que « Vayamos Al Diablo » (1965) écrit en 7/4 (7 noires à la mesure).
4°) Séquences très rythmiques au tempo rapide, séquences très mélodiques au tempo lent (Adios Nonino, Otono Porteno)
5°) Allongement de la durée des œuvres : 4, 6 ou 10mns (Contrabajissimo, Mumuki, Operacion Tango)
6°) Innovation rythmique : a généralisé la pulsation en 3/3/2. Nous retrouvons cette rythmique particulière dans toutes les œuvres de Piazzolla, avec une fréquence variable selon les œuvres. Certaines en sont remplies, d’autres n’en montrent que quelques mesures. Cette rythmique a eu pour effet de soustraire ses Tangos du carcan des danseurs habitués à la pulsation régulière des Tangos traditionnels.
7°) Superposition de formules rythmiques asymétriques en contretemps sur une pulsation de base continue et régulière (mais non marquée).
8°) L’utilisation de ses formules rythmiques permet à Piazzolla de défamiliariser les fugatis de leur forme originale et de leur imprimer son propre style rythmique.
9°) Codas pianissimo et non traditionnellement rallentando et fortissimo.
ASTOR PIAZZOLLA ET LA DANSE TANGO
D’un point de vue général, on convient que les Tangos d’Astor Piazzolla ne sont pas dansables et sont faits plutôt pour écouter. C’est la différence entre Tangos « stables » dansables, et Tangos « instables » non dansables.
Néanmoins, certaines caractéristiques des Tangos stables sont incluses dans les Tangos composés par Piazzolla. Malgré cela, ces Tangos sont boudés par les danseurs. Il faut trouver la raison dans le fait que les formules rythmiques régulières sont plus sous-jacentes que clairement énoncées, contrairement aux Tangos traditionnels, et que les formules rythmiques irrégulières prennent le pas sur les formules régulières. L’utilisation des silences sur les temps forts en est une deuxième raison. Avec les multiples silences et le temps fort qui devient évanescent, les danseurs sont perturbés. On voit par là que l’éducation de l’oreille est importante sur cette musique, contrairement aux Tangos traditionnels où les danseurs n’avaient qu’à se placer simplement sur la rythmique régulière située au tout premier plan sonore. L’exemple type était Juan D’Arienzo, nommé « El Rey del Compas ».
ADIOS NONINO (1959) est l’exemple type du Tango instable, mais est-il pour autant non dansable ?
Définition du Tango instable, donc a priori non dansable : Exemple : « El Tango » (1960) enregistré en 1965 (Quinteto Nuevo Tango) :
- Evolution irrégulière du tempo
- Absence du marcato en 2 ou en 4
- Rythme syncopé ou en 3/3/2
- Orchestration surchargée où l’oreille se perd
- Présence omnisciente du poème dit par le chanteur ou le comédien
TANGOS DANSABLES, OU NON, COMPOSES PAR PIAZZOLLA :
Ce sont surtout les œuvres composées dans sa jeunesse qui sont le plus dansables (la mention « dansable » a été indiquée par les élèves de l’atelier Mephisto Tango du 7 février 2010 (voir ci-dessous) :
1°) Astor Piazzolla y su Orquesta tipica 1946 – 1948 :
- El Desbande : 1946 : dansable
- Se Armo : 1947 : dansable
- Pigmalion : 1947 : dansable
- Villeguita : 1948 : dansable
2°) Astor Piazzolla : 40 obras fundamentales :
- Preparense (1951) : enregistré en 1964. Piazzolla a trouvé sa voie : sans rompre avec le tango traditionnel, il a incorporé des concepts harmoniques et rythmiques sophistiqués. Dansable
- Imperial (1955) : enregistré en 1964. Dansable
- Decarisimo (1959) composé en hommage à Julio de Caro. Les avis sont partagés 50 – 50.
- Adios Nonino (1959) sans la cadence d’introduction au piano solo. Composé en hommage à Nonino : le père d’Astor Piazzolla. Dansable
- Lunfardo (1965) : dansable
- Milonga del Angel (1965) : milonga lente. Dansable
- Romance del Diablo (1965) : écrit en mode majeur. Milonga lente. Dansable
3°) Astor Piazzolla et son orchestre à cordes enregistré en 1957
- Lo Que Vendra (1953) Piazzolla a trouvé sa voie : sans rompre avec le tango traditionnel, il a incorporé des concepts harmoniques et rythmiques sophistiqués. Dansable
- Triunfal (1953) Tango joué devant Nadia Boulanger quand elle a voulu connaître le passé musical de son élève. Celle-ci a révélé à Astor Piazzolla que son avenir était dans cette voie. Dansable
A Partir de 1955, année de l’apprentissage de la composition « savante » avec Nadia Boulanger, les compositions s’enrichissent de plus en plus :
4°) Astor Piazzolla y su Octeto Buenos-Aires enregistré en 1955
- Marron y Azul (1955) avec effets percussifs. Une majorité s’est prononcée comme étant dansable.
5°) Astor Piazzolla et son orchestre à cordes, enregistré en 1957
- Tres minutos Con La Realidad (1956): une toccata dans un rythme de tango, avec des effets bartokien aussi bien qu’avec des accents réminiscents de Stravinsky (le Sacre du Printemps). Division en 2 parties : l’une avec emphase lourdement rythmique et une autre où une ligne mélodique prédomine ; dans sa section rythmique la mélodie est aussi fragmentée déchiquetée, saccadée, dans les sections mélodiques c’est fréquemment méditatif, romantique ou passionné avec un piano solo extraordinaire. Une majorité s’est prononcée comme étant non dansable.
6°) Astor Piazzolla y su Quinteto Nuevo Tango enregistré en 1962
- Calambre (1959) avec des thèmes en fugue. N’a pas été proposé par manque de temps.
- El Tango (1960) avec un poème de Jorge Luis Borges. Non dansable.
- La Muerte del Angel (1962) : Non dansable.
7°) Astor Piazzolla et son grand orchestre - 1967 : La Historia del Tango Vol 1 : Arrangements sur des Tangos de la Guardia Vieja : écoute non proposée par manque de temps
- El Choclo
- Sentimiento Gaucho
- Entre Suenos
- A Media Luz
8°) Astor Piazzolla et son grand orchestre - 1967 : La Historia del Tango Vol 2 : Arrangements sur les Tangos de l’époque romantique : écoute non proposée
- Taconeando
- Recuerdo
- Boedo
- Pampero
- Noche de Amor
9°) Astor Piazzola « Leyendas » (Compilation)
- Revirado (1963) : écriture en contrepoint, Tango insouciant et désinvolte. Dansable
10°) Astor Piazzolla y su Nuevo Cunjunto :
- Buenos-Aires Hora Cero (1963) Piazzolla élimine toutes les traditionnelles sections dans lesquelles les Tangos ont toujours été écrits. En 1989, Piazzolla demande une cascade de notes style Olivier Messiaen à Gerardo Gandini, son pianiste jouant dans son Sexteto Nuevo Tango. Dansable
CONCLUSION DE CETTE PREMIERE PARTIE :
Si l’on essaye de tirer des conclusions de cette première partie (œuvres de Piazzolla de 1946 à 1965 parmi les plus connues) en sachant que le nombre de Tangos proposés ici est loin de représenter l’œuvre intégrale de Piazzolla à cette époque, on voit que le nombre de Tango dansables, pour les enregistrements proches de la date des compositions, selon l’avis de 40 danseurs et danseuses présents le 7 février 2010 à Mephisto Tango est significatif : 15 dansables, contre 1 où il y avait autant de oui que de non (Decarisimo), et contre 3 non dansables (Tres Minutos con la Realidad, El Tango, La Muerte del Angel).
POUR LA DEUXIEME PARTIE :
Cette deuxième partie lors du prochain atelier du 28 février verra une présentation des œuvres d’Astor Piazzolla de 1965 à 1989, en appliquant le même principe : dansable ou non dansable ?
A l’issue de cette deuxième partie nous débattrons des questions suivantes :
1°) Astor Piazzolla écrivait-il des Tangos, ou non ?
2°) Tango veut-il dire obligatoirement danse ?
3°) Qu’y a-t-il de dansable dans la musique de Piazzolla ? Dans quelle proportion ?
4°) Pour les Tangos jugés non dansables, qu’est ce que le danseur devrait faire pour rendre dansable une ou plusieurs de ses œuvres jugées non dansables ?
Le compte-rendu écrit des résultats des débats sera proposé sur le site www.mephistotango.com et un débat sera ouvert sur le blog.

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