INTERVIEW DE PABLO VERON
par Bernadette GUILLOT - Mephisto Tango! (2010)

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A) SON APPRENTISSAGE :


 
1°) Etant enfant et adolescent, tu as étudié la danse classique, le moder’n jazz, la danse contemporaine et les claquettes, avant le Tango. Y a-t-il un événement particulier marquant, ou une rencontre, qui t'a mené au Tango?

Oui, c’était quand j’avais 16 ans. Je travaillais alors dans un bateau de croisière italien de Gènes, où je dansais avec mon groupe un show avec du modern'jazz, des claquettes, de la variété (groupe que j’avais monté à l’âge de 15 ans). Le directeur artistique de ce bateau, qui ne connaissait rien du tout à la danse, m’a dit : « toi, tu devrais faire un Tango ! », alors que mon numéro de claquettes marchait très bien !  Je réalise que c’est grâce à son ignorance - alors que je faisais  une danse qui n’avait rien à voir et que je n’avais rien demandé - que j’ai pu faire un Tango. Je me suis dit intérieurement, « oui, je veux bien essayer ». J’ai travaillé 5 mois dans ce bateau et lors d’une pause d’une semaine, j’ai travaillé, sans le dire au directeur,  un Tango avec un ami comédien qui dansait le Tango aussi. J’ai relevé le défi ! De plus, j’avais la chance d’avoir dans mon groupe une super bonne danseuse : Florencia Tachetti, excellente danseuse contemporaine qui aimait le Tango et qui habite aujourd’hui aux Etats-Unis. Je lui ai demandé de faire un Tango avec moi et elle a accepté. Cet ami m’a appris une chorégraphie qui  a très bien marché. Donc j’ai gouté le Tango pour la première fois là ! Dès ce moment je m’y suis intéressé de plus en plus. Peu de temps après, Florencia m’a dit : « toi tu aimes le Tango, mais il faudrait que tu voies quelqu’un de vrai, je connais un vrai milonguero, il faudrait que tu ailles le voir ». Il s’agissait de Miguel Balmaceda. Je suis allé le voir par curiosité et il m’a demandé si je connaissais un peu le Tango, j’ai dit : « oui, je connais parce que j’ai fait une chorégraphie ! » Et comme il voulait voir, je lui ai montré quelques pas, et je me suis senti ridicule d’autant plus que je voyais son expression ! Miguel Balmaceda est devenu mon premier Maître.

Avant cela, en octobre, lors de mon anniversaire, (mes 16 ou mes 17 ans je ne me rappelle plus exactement), j’étais avec des amis, un batteur, un mime, et nous étions un peu bourrés. Un de ces amis m’a dit : « je vais t’amener dans un endroit complètement différent de ce que tu connais ». J’habitais alors dans le quartier d’Almagro, et il me dit : « on va Plaza Miserere » qui était à 700 m d’où j’habitais. Place très populaire, mais cet endroit était un peu dangereux. L’immeuble était beau, tout blanc, il fallait aller au dernier étage de l’édifice. Ce lieu existe toujours mais plus ou moins abandonné. On y va ce samedi soir-là de mon anniversaire, et ce lieu était tout noir avec quelques lumières rouges et bleues, ça faisait un peu bordel ce lieu (Rires) ! Il y avait un orchestre qui jouait du Tango, et tout de suite j’ai été fasciné quand je suis entré. Tout à coup j’ai vu un mec tout habillé de blanc qui s’est mis à danser, dans l’obscurité du lieu. J’ai trouvé qu’il dansait super bien ! Il a dansé à plusieurs reprises plus ou moins pareil, mais c’était toujours différent. J’ai trouvé ça formidable ! J’ai tout de suite compris qu’il improvisait, et je me suis dit : j’aimerais bien faire ça ! J’ai vu qu’il improvisait alors que moi, j’avais fait une chorégraphie, lui il s’amusait, il invitait des nanas, et j’ai trouvé qu’improviser, danser avec des femmes et être dans un endroit charmant comme était ce lieu, c’était fascinant. C’est là qu’inconsciemment, j’ai décidé d’apprendre. Et juste après cela, Florencia m’a fait connaitre le milonguero Miguel Balmaceda. Je n’ai jamais retrouvé le danseur en costume blanc.

2°) Raconte-nous globalement ton apprentissage avec tes Maîtres en Tango. Comment as-tu vécu cet apprentissage (souffrance, plaisir ?), et, avec le recul des années, comment pourrais-tu qualifier leur enseignement ?

Miguel Balmaceda était très gentil. Il se limitait à montrer, et il te laissait essayer et travailler à ton gré. Il était très présent, il avait une qualité de mouvement lente, il marchait beaucoup et j’ai beaucoup marché avec lui, et ça c’est la meilleure leçon que j’ai pu avoir. Et puis il y avait aussi sa femme Nelly, qui était grande et qui ne bougeait pas si tu ne la faisais pas bouger, elle avait un équilibre et une façon de danser très puissante et très aquatique, très fluide. Elle, avec sa consistance de femme qui sait suivre, m’a laissé deviner ce qu’il fallait faire. Au début tu ne sais pas, il te faut deviner avec la présence de l’autre. Mais elle m’a aidé, en me faisant aller dans des vraies pratiques dirigées par un Maître qui te montre. Elle, elle se laissait guider par toi, et avec sa présence, avec quelques rudiments de figures elle te faisait deviner ce que ce devait être. C’était un peu aller dans le noir, mais c’était gentil, progressif. Ce n’était pas poussé. Au bout de 6 mois d’apprentissage, quelqu’un m’a dit : « il faut que tu ailles voir Antonio Todaro. Lui, c’est un Maître et il va t’amener à un autre niveau. » Je suis allé voir Todaro sans le dire à Miguel. J’avais déjà un bon feeling, avec  de bonnes bases. Avec Todaro il fallait attraper tout de suite la séquence, mais lui il dansait, il travaillait avec la corporalité de la danse, tu le voyais agir et tu tombais par terre parce que c’était tellement puissant, tellement rapide, tellement précis, tellement varié. Il avait compris que j’avais des facilités. Dans mon quartier Almagro il y avait beaucoup de milongas, c’était un quartier Tango, et moi qui venait des claquettes, du jazz, et d’autres choses, j’ai commencé à me dire : mon truc, c’est ça. Souffrance ? J’avais tellement d’énergie, tellement l’envie de bien faire et j’appréciais tellement avoir une femme dans les bras et commencer à guider que je prenais plaisir ! J’ai été accueilli dans les milongas chaleureusement. Parce que j’essayais tout de suite de capter ce qu’ils me montraient. Notamment dans les pratiques et milongas de Villa Urquiza, j’ai compris que j’appartenais au style Villa Urquiza. Elégant, sophistiqué, il y avait toute une bande de gars qui dansaient super bien ! Mais je continuais toujours avec Miguel. Chez Miguel, il y avait une danseuse : Carolina Iotti, qui était son élève, (elle était en tournée avec Orlando « Coco » Dias à ce moment), mais Miguel m’a dit que je devais rencontrer Carolina. Et comme nous venions tous les deux de l’école de Miguel, tout de suite ça s’est bien passé. Nous avons travaillé ensemble et en décembre nous avons passé ensemble une audition pour « Tango argentino ». J’avais moins d’un an d’étude de Tango. C’était en 1988. Le spectacle est passé à Paris en 1989.
 

3°) Te souviens-tu de ta toute première milonga ? C'était longtemps après ton premier cours ?

Je ne me souviens pas exactement, mais après les cours de Miguel, il y avait l’entrée gratuite à la pratique qui suivait. Au début ça ne me disait pas grand-chose, j’étais plutôt concentré sur ce que je devais apprendre ; ce n’est qu’au bout de quelques mois que j’ai commencé à apprécier la variété. Mais j’ai passé beaucoup de temps assis, à regarder. Les cours avec Miguel étaient à Canning, la pratique aussi. La pratique de Canning était plus connue, il y avait plus de lumières, elle était moins caricaturale, plus anonyme car il y avait beaucoup de gens et elle était moins fascinante. Par contre la première milonga qui m’a fasciné le plus, c’était le jour de mes 17 ans.

A Canning il y avait de formidables danseurs. C’était des gens âgés pour moi : je n’avais  que 17 ans à cette époque ! Je venais avec Miguel, puis il y avait la foule, j’étais assis à la table de Miguel comme le petit enfant qui apprenait le Tango en regardant. Il n’y avait pas de jeune, j’étais le seul. Tout le monde passait voir Miguel car il était très apprécié, il avait la réputation d’être un bon professeur. A cette époque il travaillait, ou il avait travaillé comme docker dans le port, ce qui lui donnait un aspect posé imposant, lourd, mais super fluide, de grande qualité. Il n’y avait personne comme lui, il avait son propre style posé, personnel, intéressant, tout le monde applaudissait quand il dansait. Il flottait, il avait une qualité de flottement que l’on ne retrouve plus. Ce n’était pas une danse narcissique, ça coulait… J’ai énormément appris, c’était très bon.

B) SON ENSEIGNEMENT :

 

4°) Dans tes cours, tu parles souvent d'ouverture d'esprit. Y a-t-il des limites à l'ouverture d'esprit ? Jusqu'où peut-on aller trop loin ?

Si je me pose la question : est ce que je vais trop loin ? C’est que je ne suis pas ouvert d’esprit. L’ouverture d’esprit c’est la condition fondamentale pour pouvoir, sans crainte, aller vers d’autres univers, pour les restituer aujourd’hui. Parce que tout est possible là, à l’instant, mais si l’ouverture d’esprit ça devient crainte de trop s’ouvrir, donc tu vas nulle part. Je sais que mes bases sont bonnes,  j’ai appris depuis mes débuts  de tous ces danseurs porteurs de la tradition qui me transmettaient une vérité et qui avaient 30 ou 40 ans de danse derrière eux. C’était une vérité vivante, j’ai appris quelque chose de vivant. Je n’ai pas appris des choses déjà digérées. Par exemple j’allais dans une pratique « Sin Rumbo » où les milongueros se retrouvaient pour pratiquer, j’y allais pour essayer. Et dans l’essai, dans l’expérimentation, c’est là où tu apprends. L’idée aujourd’hui de faire vrai ou de faire faux, c’est ça la non-ouverture d’esprit. Mais bien sûr pour avoir cette certitude il faut être dans quelque chose de vivant. Le vrai est quelque chose de vivant et pas quelque chose de mort. C’est quelque chose de spontané où tu ne te poses pas la question si c’est vrai ou pas. Parce que c’est quelque chose qui pousse, qui existe, et qui est créatif. Donc ceux qui ont posé les bases de ce qui est vrai ne se demandaient pas s’ils allaient créer une vérité ou pas. Si tu cherches une vérité pour passer à l’Histoire, tu es foutu. Ce sont les innovateurs, les gens qui vont toujours plus loin, ceux qui voient ce qui est dans l’avenir, ce qui n’est encore pas là,  mais toujours en rapport avec ses propres possibilités. Ce qui m’intéresse c’est l’exploration, l’expérience de quelque chose qui est en devenir. Personnellement j’ai toujours fait, et ensuite j’ai été suivi. J’ai été suivi dans tous les sens du terme.

Il  faut chercher ses propres possibilités en rapport avec les fondamentaux du Tango, déceler  la partie technique, déceler et trouver les énergies, trouver ce qui est bloqué, trouver les nouvelles issues. Il faut construire sa propre danse.



5°) Est-il bénéfique pour un artiste de se remettre en question et même de revenir en arrière dans l'enseignement, pour explorer un autre chemin ?

Constamment il faut se remettre en question. Mais pas d’une façon où tu t’enlèves tes propres moyens. Juste être attentif à ce que tu as comme certitude, cette certitude t’aide à te sentir sûr de quelque chose, la certitude qui crée et qui ouvre les perspectives pour les autres. Mais même dans les certitudes qui sont bonnes, si tu cherches à l’intérieur de ça d’autres aspects, tu vas trouver en fait que ça peut encore s’améliorer. Ce sentiment de quelque chose qui peut être meilleur sans pour cela mépriser ce que tu as comme acquis, ça te fait apprendre de toi-même. En ajoutant  ce que les autres te renvoient comme écho, parce que l’apprentissage de l’enseignement c’est la base de nouvelles découvertes. Dans la mesure où tu es dans la découverte, tu es en mesure de la faire découvrir aux autres.

 

6°) Réussis-tu à transmettre facilement à tes élèves l'essence du Tango ? Cela prend-il du temps ? Comment fais-tu ? Que leur dis-tu ?

L’essence du Tango, c’est ce qu’il y a de plus difficile à transmettre. Tu peux déjà essayer de la transmettre en  montrant le Tango. Parce que cela va directement dans la captation. Celui qui capte en voyant, ressent quelque chose. Et c’est la façon dont mes Maîtres m’ont enseigné. Tu reçois par la manifestation d’un vécu et d’une démonstration vivante. J’ai appris comme ça, sans explication. C’est un raccourci, j’ai appris par l’observation et c’est peut-être comme ça que l’on arrive plus directement. Mais dans cette société prétentieuse qui prétend avoir tout, comme elle suppose qu’elle doit tout avoir, on veut des explications bien concrètes qui valent par l’argent, il faut donc développer d’autres moyens. Nous en Argentine, en Amérique du Sud, on est une société différente d’ici. Personnellement j’ai appris à essayer de transmettre avec des mots, et à dévoiler l’essence, c’est un continuel défi. Mes mots reflètent une vérité, mais parfois c’est ce que tu peux faire de pire ! Parce que les mots ne sont pas la vérité ! Comme la musique ne peut pas être expliquée par des mots, la danse ne peut pas être expliquée par des mots parce que c’est un vécu. C’est une synthèse de choses qui vont bien au-delà de ce que la parole peut offrir, mais par contre si l’intention est bonne on peut au moins s’en rapprocher. Si en plus, à chaque fois que tu montres tu as toute les meilleures intentions, tu n’es pas limité par tes propres mots. C’est un défaut de beaucoup de professeurs qui se limitent par leurs propres mots et ensuite essayent de danser en rapport avec ce qu’ils expliquent. Alors ça devient une danse didactique et pauvre, justifiée par ce qu’ils expliquent. Moi j’essaye toujours d’être libre et toujours explorer, toujours aller dans l’irrationnel, dans la folie et le côté génial de cette danse. Ce qui peut sortir de moi peut être totalement inattendu et ne peut être justifié par des mots.

7°) Te sens-tu coupable, ou au moins responsable, si tu vois que ce que tu essayes de transmettre à tes élèves ne passe pas ?

Je ne me sens pas coupable. Pas du tout. Parce que cette danse est une danse très complexe, profonde et à chaque fois j’ai une intention aussi pure et bonne que possible pour essayer de la dévoiler. Si je me sentais coupable, je serais moins efficace. En plus je suis très limité pour dire si ça passe ou si ça ne passe pas, parce que le résultat n’est pas immédiat. Par exemple aujourd’hui, au cours, il y a eu un élève qui est venu me voir pour me dire qu’il avait vu chez moi, depuis le temps où il prend des cours,  une constante dans la fluidité et dans le mouvement qui  amènent à d’autres choses. Il voyait toujours une énergie et une fluidité qui peu à peu  ouvrent des possibilités. Et je sentais que oui, effectivement ! Je vois chez des gens des étincelles de plaisir, de créativité, de détente, de joie de la danse, tout cela peut arriver tôt ou tard, et moi je ne suis qu’un intermédiaire pour cela. En général les gens sont contents, je laisse l’espace, j’essaye de ne pas pousser trop, quelquefois j’insiste mais j’essaye aussi de donner une information à plusieurs niveaux, de donner toujours des options pour que les gens puissent choisir quoi faire et se sentir bien. On est toujours responsable, mais pas coupable. Par contre il y en a d’autres qui devraient se sentir coupables parce qu’ils créent beaucoup de confusion. Moi je ne crée pas de confusion.

 

8°) As-tu déjà eu l'impression de te tromper dans ton enseignement ?

Oui, c’est pour cela que je deviens un meilleur professeur.

9°) Dans ton enseignement tu privilégies particulièrement le relâchement, l'axe et la connexion. Penses-tu que les mouvements "hors axe" ne font pas partie du Tango ? N'y a t'il jamais de qualité de "ressenti" dans ces mouvements ?

Je ne peux pas dire Tango ou pas Tango parce qu’en fait je ne me pose pas la question. Tant qu’il y  a axe, relâchement, connexion, et connaissance vraie des structures du Tango tu ne fais pas une autre danse que du Tango. Mais dans une séquence, tant qu’il y a une dynamique vraie d’échange, tant qu’il y a le moteur intrinsèque de la structure de base, tant que l’axe est respecté (c'est-à-dire reconnaissance de l’axe de l’autre, en même temps que la reconnaissance de son axe propre), tant qu’on travaille dans ce sens là, après bien sûr on peut essayer des mouvements hors axe. Mais personnellement je ne veux pas enseigner cela parce que je trouve que toute la recherche dans l’Histoire de la danse est dans l’axe, même quand tu essayes des trucs hors axe. Bien sûr il y a un ressenti dans les mouvements hors axe, mais c’est un ressenti qui est un choc pour le corps et ce que j’ai vu, c’est que les gens qui passent sur le hors axe deviennent très vite très limités, et ne peuvent plus danser en fait. Ils cherchent le non axe dans tout, et ils sont très bloqués en fait. Toute la nuance, toute la fluidité, la spacialité, l’essence, tout le relâchement, toute la connexion sont perdus, parce que le non axe devient un truc très musclé mais très bloqué aussi.  Donc, c’est une recherche qui est à faire chez des gens qui connaissent très bien pour retrouver la vraie dynamique et la vraie connexion à travers le non axe. Mais il faut faire attention, personnellement je préfère vraiment la liberté du mouvement dans le respect des lois gravitationnelles.

 

10°) Donc il ne faut pas abuser des techniques hors axe ?

Je trouve que non.

 

11°) Dans tes cours tu passes souvent des Tangos électro et des musiques à base de percussions, très appréciés par les élèves. Cela apporte t'il une énergie particulière à tes cours par rapport aux Tangos traditionnels ?

Oui, cela apporte une énergie à certains moments, et les gens accrochent. Ca booste, ça relance, et il y a des musiques que j’aime. Je n’aime pas tout dans la musique électro, mais la musique que je passe dans les cours donne plein de pêche.

 

 

C) La MILONGA :

 

12°) Tu dis que tu ne danses pas de la même façon que les jeunes parce que tu as reçu une "éducation" venant des vieux milongueros, dès ton plus jeune âge. Penses-tu que les jeunes qui dansent aujourd'hui manquent d'âme en dansant ? Que faudrait-il qu'ils fassent pour retrouver une sensibilité qu'ils semblent avoir perdue ? Que leur conseillerais-tu ?

Non, ils ont une âme en dansant, tout le monde a une âme en dansant, on a tous une âme. Mais c’est une âme qui est différente, il y a quelque chose qui est un peu perdu au niveau de l’intimité de la danse. L’intimité, c’est la connexion plus autre chose, le respect. Il faut une connexion profonde. De nos jours il faudrait retrouver encore des vieux milongueros qui dansent depuis longtemps, avec cette justesse, cette globalité qui fait que la danse devient beaucoup plus intéressante, avec beaucoup moins de déploiement de moyens, plus sobre. Il y a quelque chose de raté dans l’attitude de certains jeunes, envers l’autre. Evidemment je ne peux pas généraliser car le ne connais pas tous les jeunes, mais je constate qu’il y a une tendance générale de « je m’en foutisme » de l’autre. Trop de narcissisme.

 

13°) Y a t'il des choses que tu regrettes ou qui te choquent dans le monde du Tango ?

Rien ne peut me choquer, mais je regrette cette perte d’essence, cette dérive aujourd’hui. Ce que je regrette, c’est la commercialisation, qui est normale, mais quand il y en a trop, cela se standardise. Ca me fait de la peine que ça se standardise. Cela devient une standardisation de la dérive : une technique de la dérive. Ceux qui font cela sont des gens ambitieux. Je comprends que leur appétit soit grand, mais ceux qui veulent bouffer le Tango, veulent le bouffer pour eux. Ils veulent détenir LA vérité. Mais justement, c’est la multiplicité des vérités qui est intéressante dans tout cela, c’est une richesse dans la multiplicité, et non une mondialisation d’une seule vérité.


 
 
D) SA VIE ARTISTIQUE :
 
14°) Tu sembles rejeter les phénomènes de mode trop souvent liés à des contingences commerciales, qui peuvent être non durables dans le temps. Ne crois-tu pas que des phénomènes de mode, ponctuellement dans le passé, ont généré ensuite de véritables fondements esthétiques (ex : Picasso pour la peinture, Dior pour la Haute Couture, Truffaut, Godard pour le cinéma : « Nouvelle Vague ») ?

Oui, sûrement, j’espère.

 

15°) Quelles sont les personnalités (danse, musique, poésie Tanguera) qui t'influencent le plus dans ta carrière artistique ?

Difficile de répondre car j’aime tellement  d’expressions artistiques ! Dans la danse, ce serait Nijinski d’une part, et Fred Astaire qui était un innovateur total. Dans la musique tanguera, ce serait Di Sarli ou d’Arienzo, dans la peinture ce serait Andy Warhol, dans le cinéma ce serait Scorcèse un innovateur total qui ouvre des portes… Il y aurait Mozart, Bach…Tous ces gens qui étaient des illuminés,  qui étaient d’avant-garde. Pour les poètes, en ce moment j’aime beaucoup Christian Bobin qui est un poète Français, tellement humble, tellement génial, si simple et en même temps si réservé. Il t’inspire un émerveillement, une pureté dans le fait de goûter tout ce que tu fais et ainsi tu peux aller quelque part. Il ne s’agit pas de penser que tu es le plus fort, et de posséder tout, mais simplement inventer, jouer, s’amuser et avoir la spontanéité de la surprise, le plaisir de ce que tu fais.

 

16°) Penses-tu que l’on peut danser sur la musique de Piazzolla dans les milongas ? Et sur scène ?

Oui, bien sûr. Tu peux aimer. Pour moi Piazzolla dans les milonga me fait sentir « lourd » car j’ai besoin du rythme. Le rythme chez Piazzolla est changeant, c’est un rythme avec une qualité émotionnelle très déterminante, et je n’aime pas être limité par cette musique qui    limite mon intériorité propre, parce que cette musique est très forte. Pour moi, la musique de Piazzolla est plutôt pour faire une création, une chorégraphie sur scène, car c’est énorme ce que cette musique peut inspirer.

 

17°) Depuis quelques années tu n'as pas de partenaire attitrée. Pour toi, quelle serait la partenaire idéale ? Comment devrait être cette perle rare capable de te séduire professionnellement et capable de te motiver suffisamment durablement pour t'emmener dans des Festivals enseigner et danser ?

Oui, une perle rare…. (Rires). Je ne sais pas, parce que je n’ai pas trouvé encore. Je cherche   bien sûr. J’ai dansé avec beaucoup de danseuses, mais il y a une sorte de cap à passer, une étape  d’expérience à faire. J’ai tellement fait de choses sur scène pendant des années, je me suis investi tellement dans tout type de danse et je suis tellement dans l’exploration. J’ai dansé avec beaucoup de partenaires mais de   façon ponctuelle, et j’aime danser avec toutes ces danseuses, mais pour me fixer à une seule partenaire, il faut que ce soit une danseuse très ouverte d’esprit, qui a utilisé beaucoup d’autres techniques de danse, qui aime profondément le Tango comme moi, et qui soit vraiment connectée avec la communication dans le sens où le Tango demande une écoute du guidage très évoluée. Quelqu’un qui soit ouverte d’esprit, avec la réaction adéquate à mon mouvement. Chacun bouge à sa façon, mais il faut quelqu’un qui soit en résonnance avec ma façon de bouger. Facile à dire, il faut ci il faut ça, mais ce n’est pas facile à trouver, mais je suis ouvert à trouver quelqu’un. Pour les festivals, je n’aime pas trop les festivals, ce n’est pas trop mon univers. Je pense que pour enseigner il est important d’avoir quelqu’un de bien, qui sache quoi faire pour inspirer les femmes. Quant à danser dans les festivals, je préfère danser  dans les théâtres, dans un cadre moins limité que dans un festival. Je n’ai pas assez d’égo   pour me montrer dans un festival. Je préfère faire partie d’un beau projet. Pas dans un festival qui est un événement « surexcité ».

 

18°) Si tu devais être abandonné sur une île déserte, qu'emporterais-tu avec toi ?

De la bouffe pour survivre (rires) !

 

19°) Que ferais-tu s’il te restait une heure à vivre ?

Si je suis avec mes êtres chéris, et si j’ai la chance de vivre ma dernière heure avec eux, je ferais tout pour avoir une connexion d’amour avec eux, en silence, ou peut-être se dire quelque chose de beau  et se confirmer l’amour que l’on a pour eux. J’espère que cette dernière heure sera avec les gens que j’aime le plus. Sinon, chercher une carte téléphonique pour les appeler !

 

20°) Quel est le meilleur souvenir que tu as en tant que danseur professionnel de Tango ? Et quel est le plus mauvais souvenir ?

Un grand et bon moment c’était quand je faisais le film de Sally Potter « La Leçon de Tango ».   On dansait au Casino de Paris. Il y avait beaucoup d’énergie, il y avait un public d’« extras » mais c’était comme si c’était un vrai public, nous étions super bien connectés avec eux. C’était la scène, c’était la lumière, mais c’était en même temps tellement novateur de filmer    là-bas, que j’ai encore aujourd’hui la sensation « énergétique » de cette journée de travail qui était formidable. C’est un super bon souvenir. Il y a eu bien sûr d’autres bons souvenirs mais celui-là me vient spontanément en tête.

Un mauvais souvenir ? C’était quand j’ai dansé dans la revue « Tango argentino ». J’avais beaucoup d’énergie pour danser, et à un moment, le metteur en scène Claudio Segovia qui aimait beaucoup l’énergie que j’avais, et qui aimait ma façon de danser, a demandé, pour   une séquence  de la fin du spectacle : « j’aimerais que Pablo danse à une place centrale ». Et un danseur qui était devant, qui était là par ancienneté, a dit : « si Pablo danse devant, moi je m’en vais ». Il était comme une espèce de maffioso et il était le pire danseur. Il était là depuis le début et il a fait pression à  ce niveau-là. Claudio Segovia, qui était aussi un artiste mais qui n’était pas une personne qui imposait sa volonté,  n’a pas osé aller contre, alors j’ai continué à danser derrière. Ce danseur-là  aujourd’hui est perdu quelque part dans un autre pays, ça n’a pas très bien marché pour lui. C’est à ce moment-là que j’ai  constaté la maffia du Tango, et j’étais très dégouté car c’était une injustice. Mais je ne pouvais rien faire car j’étais très jeune et ce n’était pas moi qui commandais.

 

21°) Si tu avais le pouvoir de diriger ta vie et ton destin, sans aucune restriction d'aucune sorte, que souhaiterais-tu pour toi ? Et pour le milieu du Tango en général ?

Pour moi : trouver le secret de la vie éternelle  (rires) ! La vie est une merveille incroyable, je souhaiterais vivre pour toujours ! Pour apprendre de plus en plus et faire de plus en plus de choses, la vie est trop courte ...

Pour le milieu du Tango en général, je ne voudrais pas porter un souhait de peur de limiter son propre destin naturel, mais j’aimerais bien pouvoir continuer à inspirer la communauté et continuer à apporter mon petit grain de sable ! Souhaiter à la communauté l’ouverture d’esprit et la découverte pour continuer à grandir. Il y aura toujours des sectaires, des gens qui réduisent la vérité à ce qu’ils peuvent vivre afin de défendre leur propres intérêts, il y aura toujours des gens idéalistes, nostalgiques, classissistes, nouveau-istes … Mais je souhaite qu’on puisse trouver des attaches communes plus larges. Je renonce à trouver une technique universelle. Je sais que les Anglais, avec leur instinct de standardiser et de s’approprier des choses, essayent de faire un syllabus pour le Tango. Ils payent quelqu’un (un Grec) pour faire un syllabus pour  une standardisation du Tango. J’espère que le   Tango   pourra toujours échapper à la standardisation et qu’il gardera toujours son aspect incroyablement varié qui fait sa richesse.



22°) Es-tu optimiste pour l'avenir du Tango ?

Toujours optimiste.

 

23°) Si tout était à refaire, tu ferais la même chose ? Ou modifierais-tu des choses ?

Encore faudrait-il que j’aie la possibilité de tout refaire !

 

24°) Y a-t-il un événement qui a changé ta vie ? Ou une personne ?

Je ne sais pas si une personne a changé ma vie ou bien si ma vie était destinée à trouver et à être changée par cette personne. Ce que je pense c’est qu’il fallait que ça se passe ainsi, ou bien c’est peut-être par pure coïncidence je ne sais pas.

 

25°) Qu’est ce que tu préfères chez les Français, et qu’est ce que tu détestes chez eux ?

C’est difficile déjà de dire « les Français », parce que je ne connais pas bien selon les régions. Par exemple je sais que les gens du sud de la France sont différents des Parisiens, et puis il y a eu pas mal de mélanges. Mais je trouve que chez les Français de longue souche il y a une vraie gentillesse. Mais qu’est ce qui est un « Français » ? C’est difficile à dire. Aujourd’hui  avec la mondialisation tout devient pareil. J’étais à New York, et c’est pareil qu’ici. Mais ce  que je déteste ici, c’est que les Parisiens marchent tout droit dans la rue, en faisant comme si tu n’étais pas là. Ils ont une façon de te rentrer dedans. Quand tu marches à New York où il y a une électricité plus grande, quand tu marches à Tokyo où il y a mille fois plus de gens, tu ne te sens pas agressé comme ici, à Paris. Ici à Paris il y a une agressivité dans l’air, je ne sais pas à cause de quoi : température qui monte, nervosité, le mécontentement, et je déteste cet état de  nervosité dans la rue. Par contre cet idéalisme de liberté, égalité, fraternité je trouve ça important. C’est comme une question d’honneur. Malheureusement ces valeurs ont tendance à disparaître, car tout change, mais il faut s’y accrocher.

 

26°) A quoi servent les femmes dans le Tango ? (Rires)

(Rires !) A ce que tu soies ici pour faire cette interview ! (re-rires) Non, les femmes sont le délice du Tango !

 

27°) Et les hommes, à quoi servent-ils ? (Rires)<

Ils servent aux cauchemars des femmes ! (Rires)