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LIVRES
Ancien tupamaro, torturé, emprisonné treize ans en Uruguay,
Carlos Liscano témoigne dans «le Fourgon des fous».
Montevideo, capitale de la douleur
par Philippe LANÇON
Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Jean-Marie Saint-Lu. Belfond, 163 pp., 16 €.
Carlos Liscano est devenu écrivain en prison à Montevideo. Il était enfermé depuis huit ans ; il en avait trente et un. Au début, pendant quatre mois, on l'a torturé. Ensuite, pendant treize ans, il fut un prisonnier politique comme les autres : contrairement aux militaires argentins, ceux d'Uruguay ne firent pas disparaître les hommes et les femmes qu'ils avaient martyrisés. Ils tenaient à leur réputation.
C'est en prison que Liscano apprit la mort de sa mère et le suicide de son père. L'un et l'autre étaient ouvriers. La prison comptait 1 300 prisonniers et 1 700 militaires. «C'était une petite ville, se souvient-il. Elle changea plusieurs fois en treize ans. Par exemple, quand Jimmy Carter fit pression sur le gouvernement pour qu'il respecte les droits de l'homme, les militaires se comportèrent plus mal. Carter, on aurait préféré qu'il ne nous soutienne pas.» Il sourit très légèrement. Aujourd'hui, il a 56 ans. Sa belle tête est caressée par des plis lisses.
Mais ce qu'on voit d'abord, c'est le regard : très clair, généreux, d'une tendresse pleine et limée par l'existence, avec au fond quelque chose d'autre, une légère et vive dureté qui, comme un mort, remonte du fond du puits. Dans ce puits, on ne se plaint pas. On subit. On apprend. On survit. On finit par écrire parce qu'on a toujours voulu le faire, et qu'il devient impossible de continuer à ne pas le faire.
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Lire des extraits du «Fourgon des fous»
En prison, l'écrivain naissant n'avait pas le droit d'écrire. Il le faisait sur toutes sortes de papiers qu'il finit par cacher dans la guitare d'un ami qu'on allait libérer. Le jour où lui-même sortit, la guitare l'attendait chez sa soeur. Le contenu de sept livres en tapissait la caisse. C'était le 14 mars 1985. Carlos Liscano avait trente-six ans.
Le premier matin libre, il se leva à 5 heures, «pour aller chercher du travail : c'était l'heure où je me levais en prison pour faire de la gymnastique avant la visite des gardiens, car c'était interdit. Je me suis rendu compte que, dehors, on ne cherchait pas du travail à cette heure-là». Il fit de petits boulots . repeindre l'église de son quartier, laver des vitres. Neuf mois plus tard, un ami lui envoya des papiers et il partit pour la Suède où il vécut dix ans.
Dans un petit texte, Celui qui écrit (1), Carlos Liscano raconte comment il décida en prison, «par divertissement et une bonne fois, d'écrire "quelque chose". Comme je ne savais pas sur quoi le faire, j'écrivis : "Un homme sort de chez lui et se dirige vers l'arrêt de bus." Une seule phrase n'est pas grand-chose, mais c'était la seule que j'avais, je ne pouvais la dédaigner.» Il passa plusieurs mois à deviner ce qui peut arriver à un homme qui va prendre le bus. En cellule, l'imagination galope, mais prendre le bus n'est pas si simple. Ou peut-être trop.
Dans le même texte, il ajoute : «La répétition de l'expérience n'a pas amélioré les choses. C'est-à-dire qu'elle n'a pas fait de moi un écrivain. Je n'ai jamais appris à écrire sur un sujet, je pars toujours d'une phrase.» Carlos Liscano n'est pas devenu écrivain en prison . Il y est devenu l'homme qu'il est. Il se trouve que cet homme s'appuie sur des phrases pour écrire, des phrases simples,décantées par l'expérience et par les lectures. Et il se trouve finalement, que phrase après phrase, ses livres font de lui un écrivain.
Les deux premières phrases du Fourgon des fous, grand et bref texte de remontées autobiographiques sur les mois où il subit la torture, sont également simples : «Je viens d'avoir sept ans. J'apprends à lire l'heure, mais je n'ai pas de montre.» On est en 1956. La famille Liscano vit dans le quartier pauvre, de La Teja, à Montevideo.
Ce quartier est également celui de l'actuel président du pays, Tabare Vazquez, élu en octobre 2004. Peu avant l'élection, Liscano a publié un livre d'entretiens avec celui-ci. Ils se connaissaient. Dans leur dialogue, il est question des espoirs que cet homme de gauche donne au pays qui en a peu ; des espoirs que lui, Liscano, ne lui pardonnerait sans doute pas de décevoir. Il est vrai qu'en Amérique latine, les riches et l'armée ne déçoivent jamais, puisqu'on n'en attend rien.
Pourquoi réveille-t-on l'enfant Liscano, une nuit de 1956 ? Parce que sa soeur va naître. La famille se rend à l'hôpital. Carlos ne sait pas l'heure qu'il est. Il n'a pas encore de montre. Il apprend à lire le temps sur la pendule de l'hôpital : il est un peu plus de 2 heures du matin. Cette histoire de pendule rappelle les Fraises sauvages, de Bergman, où le vieil homme fait un cauchemar dans lequel l'heure ne tourne plus. En Suède, plus tard, Carlos Liscano a traduit des pièces pour Bergman. Peer Gynt, d'Ibsen, que le metteur en scène suédois créa à Séville en 1992 : «Trois heures et demie de spectacle sublime, avec des images et une chorégraphie qui faisaient sentir à chacun que le monde entier était là, sur scène.» Romancier, poète, Carlos Liscano a également écrit des pièces de théâtre.
Ensommeillé, l'enfant Liscano regarde la pendule de l'hôpital, tandis que sa soeur naît. Quatre pages plus loin, on est le 27 mai 1972. On fête les seize ans de la soeur. Son frère devrait être là, la famille l'attend, mais on l'a arrêté la nuit précédente, également vers 2 heures du matin.
Depuis qu'il a seize ans, il appartient au mouvement révolutionnaire des Tupamaros ; il pratique la lutte armée. A deux heures du matin, écrit-il dans le Fourgon des fous, ils «me tirent du lit, nu-pieds et en maillot, me mettent une cagoule, me lient les mains dans le dos, et me mettent sur le trottoir, face au mur. Puis ils me jettent dans une camionnette et nous partons». L'enfer commence. Dans cet enfer, le corps agit en subissant.
Et il apprend, comme celui du malade de Thomas Mann, dont Liscano a lu les livres en prison : «La torture ressemble à une maladie : elle ne fait pas souffrir tout le monde de la même façon, et seul celui qui l'a subie sait ce qu'on ressent.»
Le Fourgon des fous est écrit au présent, un temps qui ne passe pas, une heure sur laquelle les aiguilles noires sont bloquées, sautant très légèrement sur elles-mêmes, comme lorsque les piles faiblissent. Scènes et réflexions s'enchaînent en petits chapitres. Ces chapitres se font écho. Parfois, on relit le même détail, presque la même remarque. Presque : la mémoire de la douleur, de la torture, du rapport qu'elle crée à son propre corps, de la perversion érotique entre torturé et tortionnaire, cette mémoire travaille par spasmes. Elle part toujours de faits concrets, précis : le supplice du baril, celui du chevalet, tel cri, tel moment.
Ces spasmes reviennent souvent sur le bourreau personnel de celui qu'il torture, cet homme qui fait des reproches à son prisonnier quand il a parlé à un autre bourreau. Liscano le nomme «le responsable» : «Le responsable est la référence du prisonnier, mélange de père autoritaire et sachant châtier, maître de ses esclaves, petit dieu qui administre la douleur, les repas, l'eau, l'air, l'abri, l'hygiène, les passages aux toilettes. Le responsable est une personne nécessaire en ce monde de douleur.» Le torturé ne connaît pas le visage de son tortionnaire. Il connaît sa voix et son odeur : «Le torturé, dit-il, se sent mieux avec son tortionnaire. Il entend sa voix et il se sent bien.»
Le sien, Liscano n'a vu son visage que des années plus tard : entre-temps, il était devenu directeur de la prison.
La mémoire de Liscano bégaie «la bestialisation et la perversion» avec une délicate sobriété. Elle cherche le mot juste ; elle se cherche. Quand elle se trouve, elle n'insiste pas. Par exemple, à propos du dégoût que le torturé finit par éprouver pour son corps.
Ce dégoût devient, comme tant d'autres choses, l'allié quotidien du tortionnaire : «Mais on ne peut pas demander à son corps de résister à la douleur et en même temps lui dire qu'il vous dégoûte. Alors on éprouve de la peine pour cet animal. Il provoque le dégoût mais on veut l'aimer, parce que c'est tout ce qu'on a, parce que c'est de sa résistance que dépend votre dignité, une certaine dignité.» Et plus loin : «Je ne trouve pas comment expliquer à quel point le dégoût de son propre corps fait qu'on se voie différemment, et que cette connaissance est là pour la vie.» Et enfin, cette injonction difficile : «Aimer l'animal qu'on est, pour continuer à être humain.» Les phrases ici se répètent, mais il n'en est pas une de trop.
Avant la prison, Carlos Liscano lisait les poèmes de Fray Luis de Leon, l'un des grands poètes espagnols du XVIe siècle. Un professeur de collège avait su le lui faire aimer, «même si ce n'est pas un poète pour adolescents». Fray Luis fut emprisonné pendant cinq ans par l'Inquisition, dans des conditions très dures. Il écrivit alors des poèmes. Certains inspirèrent à Liscano ceux qu'il nota en cellule. L'un des chefs-d'oeuvre de Fray Luis, le Sentier caché, «ne m'a jamais quitté». C'est un poème sur la solitude, sur la tentation divine de fuir le «bruit du monde».
Il faudra vingt-sept ans à Liscano pour qu'il trouve, écrit-il à la fin du livre, «une voix qui puisse parler du temps ancien. Un jour, cette voix comprendra que la relation entre l'individu isolé et les mots a assez de valeur, et d'intérêt littéraire, pour être racontée, et j'écrirai le Langage de la solitude, et je croirai que c'est tout ce que je suis capable de dire». Le Langage de la solitude est une pièce de théâtre. Un livre délivre parfois de l'incapacité à en écrire d'autres : en 2001, Liscano publie le Fourgon des fous. Pourquoi a-t-il fallu si longtemps ? «Je ne me sentais pas en droit de le raconter, dit-il. J'avais fait un choix politique et j'avais peur de paraître me plaindre. Or je ne me plains pas, je ne suis pas une victime. Il m'est arrivé ce qu'il devait m'arriver.»
Chez les Liscano, il n'y avait pas de livres, mais les parents «étaient des fanatiques de l'éducation». Carlos Liscano est adolescent lorsqu'il s'engage dans les Tupamaros, très implantés dans son quartier. Il vit à droite, à gauche, comme on fait en ces années-là. Il lit Marx, Lénine. Quand il ne comprend pas, comme ses compagnons il cherche à comprendre : «C'est ce qui m'inquiète avec les jeunes que je vois, aujourd'hui. Ils vivent beaucoup plus mal, plus pauvrement que nous. Et ils ne veulent plus savoir ni comprendre ce qu'ils ignorent.»
Ses parents devinent ses activités «avec douleur, avec orgueil». Une seule fois, son père lui en parle, pour lui demander d'arrêter. L'homme de 56 ans le comprend : «Je suppose que si j'avais des enfants engagés dans une telle lutte, je leur dirais la même chose.» Mais Carlos Liscano n'a pas d'enfants.
Il n'aime pas évoquer la violence qu'il a provoquée en ces années-là ; il ne la renie pas non plus. «J'étais un militant full time, dit-il. Je me sentais de mon quartier. L'ennemi était le système d'exploitation capitaliste qui faisait mourir les enfants de faim. Je pense que la violence était une erreur, mais qu'il était difficile de ne pas la commettre. J'ai un immense respect pour ceux qui ont alors choisi de s'engager.» Il se souvient du jour où il apprit la mort de Che Guevara. Comme les autres, il crut que c'était un bobard de la CIA. En 1987, il est allé à Cuba. Mais sa première visitea été littéraire : il est allé voir la maison du poète Jose Lezama Lima, l'auteur de Paradiso, «l'un de ceux qui m'apprirent ce qu'était la littérature à l'état pur».
En prison, dit Liscano, «la littérature m'a aidé à trouver le chemin de la littérature.» Il lut des centaines de romans et d'essais. La plupart étaient mauvais et le rassurèrent : «Je me disais que si de tels livres existaient, je pouvais espérer en écrire un qui ne serait pas aussi nul.» Il lut aussi les autres : l'Aleph, de Borges ; Rayuela, de Cortazar ; les récits de l'Uruguayen Felisberto Hernandez, qui lui donnent avec Beckett le goût des «petites choses». Borges lui ouvre une porte : «D'une part, il était inévitable pour tout Latino-Américain. D'autre part, c'est avec lui que j'ai découvert que la littérature était un langage.» Il lit aussi les maîtres du réalisme magique, Carpentier, Garcia Marquez, mais leurs romans «ne m'intéressent pas». Il ajoute, avec une pointe d'amertume et d'exagération tranquille, que si ses propres livres ont peu de succès en Espagne, c'est parce que dans ce pays «on ne peut être latino-américain si on ne fait pas de réalisme magique.»
Des trois écrivains français nés à Montevideo (Laforgue, Lautréamont, Supervielle), seule la vie du second l'a touché : «Lautréamont est comme une ironie uruguayenne, dit-il. Il s'appelait par moquerie "le Montevidéen", et il eut en effet une façon d'être "montevidéenne" : une vie brève, loin de son pays natal, avec une oeuvre que personne n'a reconnue de son vivant. La structure de sa langue était celle de l'espagnol de Montevideo, probablement appris avec les esclaves noires qui travaillaient chez lui quand il était enfant.»
Les auteurs qui l'ont vraiment influencé sont plus secs : Onetti, Buzatti, Céline, Beckett, Kafka, Robert Antelme. Beckett lui a donné le sens de l'absurde et de l'ironie. Antelme, dans l'Espèce humaine, «écrit depuis son corps, depuis le chaos du corps». On retrouve comme la peau de son texte dans le Fourgon des fous. Liscano préfère Antelme à «Primo Levi, beaucoup plus élaboré, intellectuel». Kafka, «c'est très différent de le lire dedans ou dehors. Dedans, il éternise l'absurdité bureaucratique. En treize ans, je n'ai jamais compris comment fonctionnait la prison. Il n'y a pas de règles imaginables, parce qu'il n'y a pas de réalité». Le Puits, d'Onetti, date de 1939. C'est un roman majeur de la littérature latino-américaine. Le rêve et la réalité s'y contaminent de manière très concrète, et sans espoir. En 1973, le romancier, âgé de 64 ans, fut mis en prison tandis que Liscano s'y trouvait : «Nous l'avons su aussitôt, se souvient-il. Le message était clair : les militaires voulaient montrer qu'ils ne reculeraient devant rien.»
En prison, il découvrit une autre oeuvre qui ne cesse de l'accompagner : le Voyage au bout de la nuit, de Céline. Un roman publié l'an dernier, la Route d'Ithaque (2), lui rend hommage d'emblée. Première phrase du Voyage : «Ça a débuté comme ça.» Première phrase de la Route d'Ithaque : «Tout a commencé je ne sais pas comment» («Todo empezó yo no se como»). Liscano la tourna et la retourna en tous sens : comment rater le salut aux ombres qui vous inspirent ?
La Route d'Ithaque est l'histoire d'un vagabond uruguayen exilé en Europe, de l'Espagne à la Suède. Il s'appelle Vladimir, comme Lénine. Il a vécu en Suède, comme Liscano. Comme lui, il a découvert le froid, la nuit d'hiver, la tranquillité bizarre et les consolations féminines. Comme lui, il a été homme de cuisine et de salle dans un hôpital psychiatrique. Mais il n'est pas écrivain et il finira mal : gelé dans un rêve d'écrivain.
Carlos Liscano est arrivé en Suède un jour de décembre. Pour en parler, le mieux est de commencer par le début d'un autre de ses livres. Non traduit, il s'intitule Eau stagnante. Il y est encore question d'une montre : «Je suis arrivé en Suède en hiver. Je me rappelle ce mois de décembre et ma surprise en regardant ma montre. Dehors, il faisait nuit. Sur le cadran, il n'était que trois heures de l'après-midi.» Deux autres choses le stupéfient : la neige et le silence.
Dans l'hôpital psychiatrique, il travaille avec des vieillards séniles. «La communication, dit-il, était primitive, élémentaire. Comme je ne parlais pas suédois, on échangeait avec le corps, avec les yeux.» Chaque jour, il donne le bras à une petite vieille. Ils vont et viennent sans parler dans le couloir : «Elle cherchait de la chaleur, de la compagnie. Je crois que je les lui donnais. J'étais sorti depuis un an de prison. L'hôpital psychiatrique lui ressemblait beaucoup. Une prison est aussi un lieu psychiatrique. On y met des gens qui ne "fonctionnent" pas comme les citoyens normaux. Les conduites sont partout les mêmes. Parfois, en Suède, j'allais travailler dans le pavillon des jeunes. J'étais incapable de distinguer entre les malades et le personnel.»
Peu à peu, apprenant la langue étrangère, il fait retour sur la sienne. En Uruguay, il y a 300 mots pour désigner le cheval, un seul pour nommer la neige. En Suède, le cheval n'a qu'un nom, la neige plusieurs : «Ils correspondent à des états que j'étais, moi, incapable de différencier. De même, les Suédois ont beaucoup de mots pour "île". En Espagnol, je n'en ai qu'un.» Finalement, il pense que le suédois a rendu son espagnol, «déjà bref, encore plus concis». La Suède est pour lui le pays de la paix. Il était écrivain : elle l'a révélé.
Vladimir, le héros triste et virulent de la Route d'Ithaque, ne parle pas le suédois. C'est un homme seul, que la dureté spécifique de l'Europe humaniste achève sur un banc de Barcelone. Dans la deuxième partie des années 1990, Carlos Liscano s'installait souvent aux terrasses de la Plaza Real : «C'était l'un des lieux les plus misérables et les plus riches d'Espagne. Le monde entier s'y trouvait : arabes, latino-américains, irlandais, polonais, russes, prostituées, travestis, proxénètes, fous, vieux sans-abri, voleurs à la tire, touristes... Il était facile d'y trouver les personnages de mon roman.» La «géographie mentale» de l'Europe intriguait, avec peut-être quelque dégoût, l'ancien militant, l'ancien prisonnier : «Comment pouvait-on organiser les J.0 de 1992 de Barcelone quand, à deux heures d'avion , la Yougoslavie se suicidait ? Les Européens vivaient comme si la guerre n'existait pas alors qu'elle était là.»
Carlos Liscano vit de nouveau en Uruguay. Après tout, c'est le seul pays du monde «où je ne sois pas un étranger». Où qu'il aille ou téléphone, il tombe sur d'anciens compagnons de cellule, d'anciens torturés : «C'est comme une secte, une franc-maçonnerie.» Un tortionnaire du Fourgon des fous, ancien camarade d'école, est devenu colonel : chacun sait ici quel est le destin des autres. Montevideo est pleine d'anciens bourreaux. Ils vivent dans de beaux quartiers où leurs victimes ne les croisent pas. L'ami qui sortit les manuscrits dans la guitare est maître d'école. La «folle aux chiens», qui hurlait «Pas les chiens !» pour que ses tortionnaires la croient démente, a elle aussi quitté la Suède, où Liscano l'avait reconnue, à l'oreille, dans un dîner. Elle est en train de mourir à Montevideo.
Lui, Liscano, est maintenant une célébrité. Il ne finira pas, comme Vladimir, sur un banc de Barcelone en rêvant d'une cabane en Alaska. Ce rêve de l'Alaska est tiré du Puits, d'Onetti, dont il détermine l'intrigue. «D'Onetti, dit Liscano, c'est le professionnalisme qui m'intéresse. Il a toujours su qu'il écrirait une oeuvre importante et rien ne l'en a distrait. En général, les écrivains se laissent distraire. Ils deviennent essayistes, ou idéologues, ou ils font de la politique. Onetti, non. Il a été fidèle à son premier choix, celui du Puits. Quand j'ai des doutes sur mon travail, je pense à Onetti, si conséquent.» La littérature ne sauve de rien, mais permet de survivre à tout.
(1) «Le rapporteur et autres récits», 10/18. (2) Belfond, 2005.
Lire des extraits du «Fourgon des fous»
Au sous-sol, dans le fourgon, tout le monde est hyperconcentré, tout le monde pense à ses affaires, comme moi aux miennes. Personne ne parle, sauf pour dire une bêtise, une blague du moment, tout le monde est nerveux.
Soudain, tout se met en marche. L'officier de police donne les derniers ordres, monte et s'assied à côté du chauffeur. Un véhicule se dirige vers la rampe qui mène à la rue San José. On entend les cris des gens. Maintenant, oui, c'est sérieux. Le fourgon démarre derrière, prend le passage de sortie du sous-sol. Il monte. Nous voilà sur le trottoir. On entend les cris. C'est un cri immense. Le fourgon roule sur la chaussée. Les gens brisent le cordon de police, se jettent sur le fourgon, tapent dessus. À l'intérieur cela résonne.
Le fourgon tourne à gauche dans la rue San José, se lance à toute allure. Nous sommes enfin dehors. Nous allons laisser le premier camarade, chez lui, parmi les siens.
Le fourgon parcourt la ville. Nous arrivons à la première maison. Il y a de la lumière dans la rue. La porte arrière s'ouvre. Rodolfo va descendre. Lui et moi nous nous saluons comme si nous devions nous revoir un moment après. Je réussis à entrevoir la rue, les gens. Je ne distingue pas les détails.
19
Tours et détours à travers la ville. J'ignore où nous sommes et je ne m'inquiète pas trop de le savoir. Quelque part dans les faubourgs. Le fourgon s'arrête dans une rue mal éclairée, avec de petites maisons basses, des gens pauvres. Il y a un groupe à un coin de rue. Un autre camarade descend. Soudain le cri des gens :
« Assassins, assassins ! »
C'est aux policiers qu'ils s'adressent. Nous, cela nous laisse indifférents. Les policiers qui sont là exécutent un ordre qui nous plaît. Il est peut-être excessif de les traiter d'assassins.
Je ne sais pas combien nous sommes dans le fourgon, ni combien nous sommes à sortir ce soir. C'est bizarre, je n'ai pas eu l'idée de nous compter, moi qui compte tout ce que je vois. Jamais je ne saurai combien nous étions dans ce fourgon, et je ne veux pas le savoir.
Brusquement je sens l'étrangeté qu'il y a à être un homme libre. Car si je suis bien dans un fourgon de police, avec un policier et sa matraque à la porte, je ne suis plus prisonnier. Je peux faire ce que je veux de ma vie. C'est beau à entendre, mais c'est terrible. Et maintenant ? Que va-t-il se passer maintenant ? Impossible d'interroger personne ici, parmi ces fous concentrés sur la pensée de leur liberté.
Si on me faisait descendre n'importe où en ville, je ne saurais pas quoi faire. Je n'ai pas d'argent, je ne pourrais pas me mettre à expliquer qui je suis, d'où je viens. Ça me fait un peu peur. Je veux arriver dans un endroit connu, parmi des gens connus.
Jusqu'à hier, je me prenais pour un individu fort, physiquement et mentalement fort. Maintenant je me sens faible. Je ne sais pas ce que je vais faire dans la société. Je n'ai pas de travail, je n'ai pas de domicile, je n'ai pas de papiers. Mes amis sont ces gens qui sont avec moi, ceux qui ont été prisonniers. Ils sont dans la même situation que moi.
Je me rends compte que c'est maintenant que commence le pire. Quand j'arriverai je devrai me procurer des papiers, trouver du travail. Mon plan immédiat : arriver, dire bonjour, et commencer tout de suite. Je n'ai pas de temps à perdre.
Des années durant, en prison, la liberté c'était une plaine infinie, blanche, dans une lumière de crépuscule. Je courais à travers cette plaine, je pouvais aller dans la direction que je voulais, vers l'horizon. Cette plaine n'était pas désolée, elle était stimulante. Tout s'y trouvait. Arriver ne dépendait que de moi, de mon intérêt, de mon envie d'avancer.
Maintenant la liberté commence. Et ce n'est plus la plaine. C'est un fourgon qui avance dans la nuit à travers la ville, dans des quartiers et des rues que je ne parviens pas à identifier, que je ne connais peut-être pas. Ce n'est pas stimulant, c'est inquiétant, c'est un défi.
En prison, tout était plus simple : on ne peut pas faire ci et ça non plus, il n'y a presque rien qu'on puisse faire. Si le repas arrive à l'heure, on mange à l'heure. S'il arrive tard, on mange tard. Et s'il n'arrive ni à l'heure ni en retard, on ne mange pas. Voilà la liberté qui reste, et ce n'est pas rien. D'autres décident pour moi. Moi je décide que ce qu'ils décident m'est égal. Pour le prisonnier, vivre c'est résister un jour, une nuit de plus. Pour le citoyen libre, qu'est-ce que vivre, vivre, à quoi cela ressemble-t-il ?
Dans le fourgon, en même temps, j'ai une impression d'infinie liberté. Je peux choisir le chemin que je veux, et ça c'est énorme, immense, plus grand que n'importe quel rêve. Tous les chemins, l'infinitude de la vie est devant moi. Mais cela me paralyse. Quel chemin vais-je choisir ? Et je sais qu'en en choisissant un, je perdrai tous les autres.
Ainsi la liberté est une abstraction, quelque chose de non vécu. Dans un instant je devrai commencer à décider. Déjà je décide, et je ne peux pas me tromper. Il ne me vient pas à l'esprit que la première chose que je devrais faire serait de m'asseoir et de me reposer. Pas du tout. Ce qui me convient, c'est faire, et tout de suite. Je sens que ce voyage vers la liberté est une perte de temps. Je devrais déjà être sur place, à faire quelque chose.
Dans un moment je sentirai que je me trouve au moment le plus difficile de ma vie. Pour m'en sortir j'ai l'instinct de l'animal dans les halliers, ce à quoi est accoutumé le prisonnier : voir sans regarder, entendre sans écouter, savoir sans le montrer.
20
Le 14 mars 1985 je retrouve la liberté. Le 11 décembre 1985 j'atterris à Stockholm.
On est le 24 décembre 1985 et je suis chez Nená, une Uruguayenne qui a été prisonnière et qui est exilée depuis deux ans. C'est mon premier repas de Noël depuis 1971. Il y a dix ou douze personnes autour de la table, les filles de Nená et Juanjo, quelqu'un d'autre dont je ne me souviens pas, et une Uruguayenne qu'on vient de me présenter.
Le dîner se déroule comme on s'y attend dans ce genre de réunions, avec en plus quelque chose de spécial : un toast pour Juanjo qui vient de retrouver ses filles après quinze ans, un toast pour moi qui suis aussi en liberté et loin de ma famille. Juanjo et moi en sommes encore à nous habituer à la vie en société, dans un pays que nous ne connaissons pas, où l'on mange des choses auxquelles nous n'avions jamais goûté, avec derrière la fenêtre un paysage de neige.
Les solennités propres à ce jour sont derrière nous, comme celles des retrouvailles et de la joie pour les prisonniers qui ont été libérés. Nous sommes encore à table et la conversation commence à s'effilocher, chaque groupe parle de son côté, on raconte des histoires, des blagues.
Soudain la femme qui est devant moi, l'Uruguayenne que je ne connais pas, se met à rire, elle rit aux éclats, c'est une explosion qui emplit toute la maison. Je la regarde. Je la regarde et je me dis que ce que je pense n'est pas possible, que ce doit être une erreur de ma mémoire.
Je ne connais pas cette femme, je ne me rappelle même pas le nom qu'on m'a dit il y a une heure en me la présentant. Parce que je ne la connais pas, et parce que je ne sais pas si c'est opportun, je n'ose pas lui poser la question que mon cerveau formule. Si elle me répond non, je ne saurai pas lui expliquer après pourquoi je l'ai prise pour quelqu'un d'autre. Si elle me dit oui, je contreviendrai à ce qui me semble être des normes de politesse élémentaires, en apportant dans cette réunion des souvenirs désagréables.
Je ne peux m'empêcher de regarder cette femme. Elle commence à s'en rendre compte. La situation est incommode. Oui, je vais lui poser cette question, mais comment dit-on ce que je dois lui demander ?
Au milieu des voix je me penche vers elle pour lui parler sans qu'on s'en aperçoive. Ma question est formulée dans ma tête, il y faudra un préambule, une explication pour que, dans le cas où sa réponse serait négative, elle ne pense pas que je délire. Au moment où j'ouvre la bouche pour lui donner l'explication qui précède la question, je m'entends dire :
« N'es-tu pas la folle aux chiens ? »
Elle me regarde et crie :
« Oui, oui ! je suis la folle aux chiens. »
C'est le même ton que celui du cri qui, il y a treize ans, sortait de la salle de torture, parvenait dans les cachots, nous déchirait le crâne.
« Et comment sais-tu que je suis la folle aux chiens ? »
« Parce que j'étais dans les cachots au-dessus. »
Avec cette voix il est impossible que ma question, et sa réponse, dont j'aurais voulu qu'elles passent inaperçues, restent entre nous deux.
Olga commence à raconter à grands cris ce qui vient d'arriver. Quand les militaires l'interrogeaient, en plus de la torturer, ils la menaçaient de tuer ses chiens. En bonne prisonnière, elle faisait un grand scandale pour ce qui avait le moins d'importance, afin qu'on ne l'interroge pas sur ce qui en avait le plus. Si elle ne voulait pas qu'ils lui tuent ses chiens, elle ne voulait pas non plus qu'on l'interroge sur quoi que ce soit. Elle avait l'espoir de les freiner à ce stade, de façon qu'ils se contentent de l'idée que la possible mort de ses chiens la bouleversait, et que par conséquent elle était folle.
Chaque fois qu'on emmenait Olga à la salle de torture nous l'entendions crier :
« Pas les chiens, pas les chiens ! »
Mon oreille avait conservé ce cri et cette voix stridente avec une telle exactitude qu'elle m'avait permis de l'identifier, tant d'années plus tard.
21
Le 1er novembre 1986, dans l'après-midi, je me promène avec Anna dans le centre de Stockholm, dans la plus belle île de la capitale suédoise, qui sera mon quartier des années durant, Södermalm.
Il y a un cimetière très ancien, protestant, avec des bancs pour s'asseoir à l'ombre des arbres en été, et des chemins que les gens empruntent pour rentrer chez eux, et où les enfants font de la bicyclette.
En cette nuit précoce le froid d'automne n'est pas aussi intense qu'il l'est d'ordinaire ici. On m'a parlé d'une coutume du pays. Le 1er novembre les gens vont dans les cimetières et allument une bougie sur la tombe de leurs défunts, ou de ceux qu'ils ont aimés. C'est un acte de piété, de civilisation, de culture.
Quand nous arrivons à la grille du cimetière je dis à Anna que je veux entrer. C'est un petit cimetière, à peine plus grand qu'un pâté de maisons, avec une église sur le côté.
Nous y entrons comme on entre dans un parc.
On voit dans l'ombre luire les bougies sur la terre, sur les tombes. On voit les silhouettes des gens bouger en silence. Nous marchons dans le petit cimetière. Anna me parle de cette coutume de son pays. À côté d'elle, je l'écoute sans rien dire, avec respect, mais je sais que j'ai aussi quelque chose de la curiosité du touriste. C'est peut-être parce que mes morts à moi ne sont pas ici que je peux me permettre la distance du curieux.
Je me rends compte que mes morts, pour moi, ne sont nulle part. Cela me passe aussitôt. Je n'ai jamais prêté trop d'attention à ce type de cérémonie.
Quand nous arrivons au centre du cimetière, je m'arrête devant une tombe. Quelqu'un y a posé une bougie et est parti. Elle brûle toute seule. Je m'approche un peu plus. Anna est derrière moi. Soudain, sans m'en rendre compte, sans le vouloir, je me mets à pleurer.
Je pleure en silence, et je laisse les larmes couler sur ma figure. J'essaye de faire en sorte qu'Anna ne s'en aperçoive pas, et je lui tourne toujours le dos.
Je commence à marcher vers la sortie. Anna me suit, sans rien dire. Nous quittons le cimetière et je marche, je marche, sans parler, pendant je ne sais combien de minutes. Je sais qu'Anna a vu que je pleure. Dès que je peux je m'arrête un instant et la prie de m'excuser. Anna me passe la main sur le visage, essuie mes larmes.
Je lui explique que je n'aurais jamais cru que cela m'arriverait. Voilà dix ans que ma mère est morte, et mon père presque huit. Jamais je n'ai pleuré, jamais je n'en ai ressenti le besoin.
Je sens alors de nouveau que j'aimerais qu'il y ait un endroit, un lieu où seraient les restes de mes parents, où je pourrais aller leur dire
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Uruguay : « Cela fait trente ans qu’ils ont disparu »
Dix-neuf ans jour pour jour après le vote d’une loi garantissant l’impunité pour les crimes de la dictature, le mouvement social uruguayen lance une vaste campagne pour « la justice et la vérité ». La victoire de la gauche il y a un an [1] et les récentes révélations sur des disparus alimentent l’espoir. Rencontre avec des proches de victimes.
par Virginie Poyetton
Le 29 novembre dernier, près de Montevideo, une équipe d’anthropologues découvre les ossements présumés du militant communiste José Arpino Vega, disparu le 28 avril 1974, dans le champs d’une ferme, propriété de l’Armée de l’air durant la dictature.
Quelques jours plus tard, le 3 décembre, d’autres restes sont mis à jour dans un terrain d’entraînement de l’Armée de terre grâce aux indications figurant dans une lettre anonyme.
Ces découvertes marquent une étape importante dans la recherche de la vérité promise par le nouveau président uruguayen, Tabaré Vasquez. Peu après son investiture, ce dernier exigeait que lui soient remis trois rapports sur la dictature par l’Armée de terre, la Marine et les Forces aériennes.
C’est dans ce dernier que figure le lieu où le corps de M.Vega aurait été enterré. Pour les mères et les familles de disparus le chemin vers la vérité s’éclaircit un peu, mais est encore long. En effet, les rapports militaires incomplets voire faux sont loin d’être satisfaisants à leur yeux.
Rencontre avec cinq mères et soeurs de l’Association des mères et familles de détenus uruguayens disparus [2] (MFUDD).
Entre le « Il n’y a pas de disparus » du président Julio Maria Sanguinetti après la dictature et les récentes découvertes d’ossements, il y a un énorme pas en avant...
Nous avons toujours soutenu que ce qui a suivi la dictature n’était pas une démocratie, mais des gouvernements constitutionnels. Sanguinetti a rejeté toutes les demandes que nous lui avons faites. Il utilisait systématiquement la Loi de caducité (lire ci-dessous) pour classer les dénonciations que nous lui présentions. Il a toujours défendu les militaires au détriment de la vérité. Le gouvernement de Battle (2000-2004) fut le premier a reconnaître publiquement le terrorisme d’Etat ainsi que les tortures, assassinats et disparitions. Pour nous, ce fut un pas de géant car jusque-là les gens continuaient à douter. C’est tout ce qu’il a fait, mais c’était important. En 2005, Tabaré Vasquez a promis de faire avancer la vérité. Jusqu’à maintenant, il a tenu parole. C’est difficile. Tous ceux qui étaient impliqués dans les disparitions continuent à exercer des fonctions importantes.
A combien estimez-vous le nombre de disparus uruguayens ?
Nous pensons qu’ils sont plus de 200, dont 44 disparus en Uruguay. Dix-huit de plus que le chiffre officiel. Mais c’est provisoire. Hier encore, une femme a appelé afin de porter plainte pour la disparition de son frère pendant la dictature. Trente ans après, les gens ont encore peur. Ils ne veulent pas s’impliquer.
Quel type de réparation ont obtenu les familles de disparus ?
Les descendants des Uruguayens disparus en Argentine ont reçu une indemnisation. La Commission interaméricaine des droits de l’homme a demandé que la même aide soit versée pour les disparus en Uruguay. Mais rien n’a été fait. La réparation est liée à la reconnaissance de la disparition, or celle-ci est récente comme nous l’avons vu. De plus, il n’y a toujours pas de droit de succession pour les enfants de disparus. C’est un des projets du nouveau gouvernement.
Quand le commandant en chef de l’Armée de l’air, Enrique Bonelli, dit « Plus jamais », peut-on le croire ?
Non. Les militaires n’ont jamais dit la vérité. Quand sont apparus les premiers restes, ce même commandant a déclaré qu’on ne pouvait pas parler de torture, qu’il s’agissait de mauvais traitements. Or nous avons la preuve qu’un des détenus a été tué à coup de massue (lire ci-dessous). Les militaires divulguent des informations partielles. Ils ont par exemple avoué qu’un second vol de détenus avait été organisé depuis Buenos Aires, mais il n’ont pas donné les noms des passagers, ni l’emplacement de leur corps. Ils disent qu’ils ne savent pas...
Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement ?
Qu’il continue à enquêter, parce qu’on ne va pas se contenter de quelques restes retrouvés. Nous voulons la vérité, pas seulement les corps. Nous voulons avoir accès aux archives de la police. Que la condamnation ne dépende plus du pouvoir exécutif, mais du pouvoir judiciaire. Quant à la Loi de caducité, nous demandons son annulation.
Comment vit-on trente ans sans savoir ?
Les premières années avec l’espoir. Pendant longtemps, on pensait qu’ils étaient partis en voyage, en Patagonie, au Chili... puis est venue la démocratie et on s’est rendu compte que non, qu’ils ne reviendraient plus. Ensuite ont commencé les années de militance. Retrouver les corps est un premier pas. La vérité est plus complexe. Ce sont les militaires qui la détiennent. Nos enfants sont enterrés quelque part. Cela permet d’imaginer qu’ils sont partout, de marcher en campagne et de se dire que, peut-être, ils sont sous nos pieds. Aujourd’hui, cela fait trente ans qu’ils ont disparu.
Propos recueillis par Virginie Poyetton
Frappé à mort avec des massues
José Arpino Vega naît le 7 janvier 1927 en Uruguay. Membre du Parti communiste, il est arrêté chez lui le 18 avril 1974. Le même jour, il sera transféré à une base aérienne de Montevideo et enfermé dans le chenil militaire où il sera torturé. Dix jours après son arrestation, José Arpino Vega, cherchant a résister à une nouvelle session de torture, rompt ses menottes à la seule force de ses poignets.
"Les militaires ont alors eu peur, témoigne l'un de ses codétenus. Ils n'avaient jamais vu un homme capable de faire ça. Ils ont réagi en le frappant avec des massues. Ils étaient très nerveux, ils le frappaient chaque fois plus fort, jusqu'à le tuer."* Jusqu'à aujourd'hui, les militaires affirmaient que les restes du militant avaient été déterrés en 1984 et incinérés. Les récentes découvertes d'ossements prouvent le contraire.
* Témoignage tiré du livre A todos ellos, rapport de 2004 de la MFUDD répertoriant les histoires des disparus.
NOTES:
[2] Silvia Bellizzi, Luisa Cuesta, Amalia Gonzalez, Alba Gonzalez, Magdalena Salvia.
RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
URL: http://risal.collectifs.net/
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