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Vendredi 20 août : Istanbul (Turquie)

Une main me secoue l'épaule. ''Mýster, Mýster !!! Stamboul, stamboul !!!''. C’est le contrôleur du train. Je m’étais endormi. Me voila à Istanbul après une longue journée et nuit de voyage depuis la bulgarie. Je sors du wagon, me frotte les yeux. Effectivement : ''Istanbul, terminus, tout le monde descend ''
J ai rencard aujourd'hui avec Julien, un ami avec qui je partage de nombreuses escapades. Un rendez vous pas comme les autres. A 18h devant Sainte Sophie. Pour du rendez vous, c'est du rendez vous !!!

La basilique de Ste Sophie


Byzance des Grecs, Constantinople des romains, Istanbul des sultans ottomans... Je plonge dans la ville des villes !!! Que dire d’Istanbul ? Mon dernier pas en Europe, mon premier en Asie ! Séparée par le détroit du Bosphore, à cheval sur 2 continents. Ici finit l’Europe, la commence l’Asie. Etrange sentiment que de contempler les eaux du Bosphore, chenal entre deux mers qui traversent la ville. Où suis-je au juste ? Suis-je en Europe ? En Asie? Ce sentiment vous poursuit partout dans la ville où que vous soyez ! Un pas à droite vous sautez en Orient, un regard à gauche vous retournez en Occident. Vous perdez vos marques d’européens sans vraiment les perdre, vous vous sentez comme à Paris mais vous n'y êtes pas !!! Alors ou suis-je ? C’est sans doute cela le mystère et la magie d’Istanbul : un combiné entre ce que vous connaissez et ce que vous ignorez, entre le connu et l’inconnu, le près et le loin !

Istanbul est une ville énorme, un enchevêtrement de ruelles où s’entreposent plus de 12 millions d’âmes. Une circulation affolante où même les taxis jaunes ne s’en sorte pas ! Bruyante, frénétique, Istanbul ne s’endort jamais. Le jour Istanbul c’est un peu une Turquie en miniature, une Turquie en réduction. Toutes les provinces et toutes les ethnies s’y retrouvent dans un chahut coloré. Paysans anatoliens poussant leurs moutons entre les HLM, Kurdes en sal var venus voir la ville ou vendre du bric à brac à Sultan Ahmet, artisans arméniens, européens venus commercer etc. ... Et partout dans le ciel, jahissent d’énormes dômes et des minarets comme des chandeliers ! Vous voilà bel et bien aux portes de l’Asie. Des portes ? Où sont elles ? A Istanbul, la porte de l'Orient c’est le Bosphore et ses deux gigantesques ponts reliant les deux parties de la ville. Un détroit au trafic intense mais qu’il faut franchir pour poser géographiquement le pied sur le continent asiatique. On en viendrait presque à oublier la Corne d’or qui scinde en deux l’Istanbul européenne. Au sud de cet estuaire la péninsule du vieux Stamboul (Sultan Ahmet, Sirkeci, etc.) et qui regroupe tous les monuments phares de la ville. Au nord de la Corne d’or, c’est les quartiers animés de Péra, Galata, Beyoglu avec l’Istanbul fin XIXème prolongée par la ville moderne.

Istanbul c’est aussi tous les métiers du monde. Une véritable marmelade de métiers tous plus hallucinants les uns que les autres. Du petit cireur de chaussures au PDG en passant par les marchands et colporteurs en tout genre : vendeur de kleenex, de briquets, de simits, de maïs, de rasoirs, de montres et parfums contrefaits, marchands de boissons portant sur leur dos des bidons de limonata dont le fameux jus de cerise (visne suiu), enfin les innombrables serveurs de çai (le thé turc) et les rabatteurs connaissants par coeur en une dizaine de langue le ''Hello my friend, where are you from ? Can I help you ? Do you want something to eat ? Come come, For you my friend, véry cheep price !!! '' A Istanbul, il se vend de tout, on y trouve l’introuvable. Ce grouillement de métiers disparus chez nous, ces monuments historiques et religieux fabuleux, ces souks insomniaques, ces bazars, ces parcs fleuris et tranquilles font d’Istanbul la ''Byzance des rêves'' ! Alors j’ai envie de m’asseoir sur le pont Galata qui enjambe la Corne d’or, observer les pêcheurs et les embarcations dans leur va et vient incessant. Puis au coucher de soleil, je prendrai un minaret du bout des doigts, le tremperai dans l’encre polluée du Bosphore et écrirai quelques poèmes... au risque d' y tomber amoureux toute une vie !
Mais inutile d'être poète pour aimer Istanbul. Chacun y laissera une partie de son coeur. Essayez de résister à la plus élégante des mosquées qui étirent ses 6 minarets au dessus de la mer de Marmara. La mosquée de Sultan Ahmet appelée mosquée bleue en raison des 21000 carreaux de faïence d'Iznik à fond bleu tapissant les parois intérieures ne peut que vous séduire. En face d'elle, après avoir traversé de magnifiques jardins fleuris ornés de bassins vous tomberez sur le symbole de l'empire byzantin triomphant : Ste Sophie éclate par son caractère massif. En 537, 10 000 ouvriers travaillent pendant 5 années, 10 mois et 10 jours pour dresser son énorme coupole à 55m ! Et si cela ne vous satisfait pas, vous ne pourrez qu'être impressionné par l'ampleur de la Mosquée de Soliman le magnifique, la plus vaste d'Istanbul et construite par l'un des plus grand architecte du Moyen Orient, Himan Sinan, entre 1550 et 1557.
Mais peut être êtes vous allergique à l’architecture musulmane ? Istanbul réserve d'autres surprises... A la vue de tous ces merveilleux palais (Topkapi, Dolmabahçe, pour ne citer que les plus célèbres) vous rêverez sans doute d'une vie sultanesque, de bains, de pavillons impériaux, de harems sulfureux, de hammams, de jardins à thé, de lustres en cristal et de salons démesurés.
Si cela n'est toujours pas pour vous séduire, alors allez flirter avec les odeurs incroyables des Bazars. Le marché aux épices ou bazar égyptien vous propose des montagnes de poudres colorées et odorantes venues du monde entier. Trempez vos doigts dans le henné, goûter aux piments, poivres, cumins, et des centaines d'autres épices. Succombez aux délicieux loukoums et autres douceurs turques. Partez vous faire lire l'avenir par un dresseur de pigeons ou emportez avec vous les médicinales sangsues pour quelques guérissons exceptionnelles !
Perdez vous dans le labyrinthe du grand bazar et trouvez votre bonheur parmi ses 4 000 échoppes et ces 200 000 m2 de marché couvert. Orfèvres, dinandiers, tapis, vêtements, cuirs, chaussures, pacotille et bric à brac vous attendent de pieds ferme pour de longues heures de marchandages. Une véritable ruche bourdonnante où tout se vend et s’achète.
Puis allez donc fumer le narguilé à l'ombre d'un ancien caravansérail, échangez quelques mots, goûtez l’hospitalité turc. La nuit tombée, la ville change encore de visage. Allez vous promener dans Istikdal caddesi jusqu'à la place Taksim. Vous oublierez alors l'espace d’une nuit les barrières religieuses et culturelles, boirez des bières en compagnie de la jeunesse branchée stanbouliotte. Il ne sera alors pas rare de voir déambuler des filles court vêtues et des couples se montrer sans aucune pudeur. Istanbul ne l'oublions pas c'est aussi et surtout ça : un pays laïc où chacun exerce sa religion comme il le souhaite et une jeunesse résolument tournée vers l’europe.

Si avec tout ça, Istanbul n'a pas retenu une partie de votre coeur, alors je n'ai qu un conseil. Allez consulter votre médecin des sens. Le remède se trouve sans doute quelque part dans les eaux profondes du Bosphore. Celui là impossible de l'oublier !

Mosquée Yeni Cami ou la nouvelle mosquée

Si Istanbul est une Turquie en miniature, il faut en sortir pour réellement découvrir ce pays. Comme pour les innombrables stations balnéaires de la côte égéenne (Izmir à Antalya), Istanbul reçoit une myriade impressionnante de touristes venus des quatre coins du monde. Tout naturellement ce tourisme massif dénature la ville et les relations humaines sont bien moins authentiques que dans le reste de la Turquie. Beaucoup de touristes ne repartent de Turquie qu'avec des images d'Istanbul ou des plages de la mer Egée en tête, pensant avoir vu et visité la Turquie. Pourtant la réalité de la Turquie est tout autre ! Pour découvrir la Turquie, la vraie, il faut aller plus à l'est, s'enfoncer un peu plus dans l'Anatolie, la ou la plupart des circuits touristiques s'arrêtent.
Je décide donc d'entreprendre avec Jules un voyage qui nous amènera à travers toute l'Anatolie jusqu'à la frontière iranienne à l’extrême est du pays. Vers l'Asie sur l'ancienne route de la soie. Pour revenir sur Istanbul par le sud-est et la frontière syrienne.

Vue d'Istanbul de l' île aux princes

Vue sur la tour Galata au coucher du soleil



Mercredi, 25 août 2004 : Goreme, Cappadoce, Anatolie centrale

Un long trajet en train pour arriver ici en pleine Anatolie centrale. Un train de nuit d'Istanbul à Ankara, la capitale, puis un autre train d'Ankara à Kayseri. Partis lundi soir, nous arrivons mercredi matin dans le petit village de Goreme au plein coeur de la Cappadoce, l'un des plus extraordinaire spectacle géologique qui soit. Ce fut un long voyage à travers la monotone et vaste steppe anatolienne vaguement plissée de collines à l'herbe rasée et jaunie. Des paysages ouverts à perte de vue depuis Ankara. Presque aucun arbre avec de temps en temps un village à l'horizon et des bergers avec leurs troupeaux protégés par leurs Kangals, des grands, féroces et efficaces chiens de garde.



La Cappadoce est située en plein coeur de cette steppe anatolienne mais offre un paysage bien différent. Un spectacle des plus fantastiques... Un hallucinant décors de sciences-fictions droit sorties de la Guerre des étoiles ! Dans cet ensemble lunaire, des formations rocheuses de tuf et de basalte intriguent par leurs étranges formes et couleurs. Des cheminées de fées, des cornets de glace, des aiguilles effilées, des vagues plissées... La roche parait solide mais elle s’effrite au moindre appui. Ici l'on croirait une dune de sable mais c'est de la roche dure comme fer. Enfin au gré du soleil, l'ensemble minéral change de couleur comme par magie. Beige, rose, blanc, jaune, orange, ocre...



La Cappadoce est aussi une région où les habitants ont toujours entretenus d'étroites relations avec leur terre. Ainsi les vallées et la roche friable ont permis à de nombreux peuples d’y trouver refuge.
D'innombrables habitations troglodytes témoignent de ce passé. Les premiers chrétiens ont d’ailleurs laissé de nombreuses traces en construisant dans les vallées les moins accessibles monastères et églises aux peintures encore visibles aujourd’hui. La terre est également fertile et le fond des vallées offre la fraîcheur et l'eau pour cultiver arbres fruitiers, légumes et vignes. Il n’est pas rare de croiser sur les chemins des paysans sur leur âne s’en allant fertiliser leur parcelles de terre à l’aide de fientes de pigeons. Cette méthode est utilisée depuis des siècles en Cappadoce. Ainsi lors d'une ballade de vallées en vallées vous remarquerez de nombreux orifices presque inaccessibles à flancs de falaise. Ce sont pour la plupart des pigeonniers dans lesquels on récupérait le guana pour fertiliser les champs !

Nous sommes avec Jenny, une américaine rencontrée dans la pension où nous dormons : une cave naturelle dans la roche aménagée en chambre.

Du sommet du rocher d' Ushisar nous attendons le soleil se coucher.

La vue d’ici est saisissante. La Cappadoce s’étend à nos pieds tel un tapis persans aux milles motifs. Le volcan Ercies (3916m) situé à une cinquantaine de kilomètres surgit en toile de fond avec ses névés encore enneigés. Le soleil s’apprête à disparaître à l’horizon... Perchés sur notre piton rocheux, nous observons le tapis minéral s’embraser... Splendide !!!



Pour dix millions de lira (environ 5 euros) je loue un VTT à la journée. Un bon moyen pour découvrir la Cappadoce à condition d’être en forme. Quel bonheur que de parcourir librement ces routes peu fréquentées : Vallée des pigeons, çavuþin, paþabagi, zelve, vallée de Devrent, Urgüp, Pancarlik, Mustafapaþa, Ortahýsar... de vallées poussiéreuses ou verdoyantes en caravansaray en passant par d’anciennes cités souterraines impressionnantes nous parcourons avec bonheur ce lieu incontournable de la Turquie.


Vendredi, 27 août : Ercies Dagi (Mont Ercies 3916m), Anatolie centrale

Ici il n' y a plus personne, pas un touriste: ça fait du bien ! La vue du volcan Ercies depuis la Cappadoce nous a donné envie de le grimper: Cet ancien volcan s’élève majestueusement au-dessus de la steppe anatolienne. Aucune autres montagnes autour, il règne en maître à 3916m d’altitude. Nous arrivons à la station de ski de l' Erçies facilement accessible depuis Kayseri une importante ville aux pieds de la montagne. Au passage nous goûtons à la pastîrma, un saucisson à l’ail enrobé d’épices qui vous laisse une haleine à faire fuir un putois pendant une bonne partie de la journée. Mais bon faut bien goûter aux spécialités du coin!

Vendeur de Loukoums et de graines

La station de l 'Erçies est donc facilement accessible en dolmuþ (minibus local) depuis Kayseri. Oui, mais à condition que le chauffeur ne conduise pas au rythme affolant de la musique traditionnelle réglée a plein volume, et qu' il ne négocie pas les virages tout en rendant la monnaie !!! Ouf ! Nous arrivons sain et sauf à 2000m. L’endroit nous fait sourire. Peut être trois grands hôtels sans charme, un resto, une cafete, une gendarmerie flambente neuve et même un télésiège qui fonctionne... Mais il n' y a personne. L’endroit serait quasiment désert si l’on enlevait les gendarmas (gendarmes en Turquie) qui contrôle le secteur et surtout s’ennuient à mourir. Vous l’aurez compris, le lieu ne ressemble en rien à une station de ski alpine. Nous sommes les seuls touristes étrangers.


Nous assistons à une scène des plus inhabituelles et pour le moins comique. Un groupe de femmes voilées portant la djellaba emprunte le télésiège une couverture sur leur cuisse pour se protéger du froid. Mais au lieu de descendre à la station supérieur pour profiter du panorama ou se promener dans les environs, elles restent assises à leur place et redescendent illico presto à la station. Arrivées en bas, toutes souriantes, chacune semble heureuse d’avoir emprunter ce télésiège !!! Comme s’il s’agissait d’un manège, d’une attraction. On ne peut s’empêcher de sourire à la vue de cette scène loufoque. Dingue !
Apres nous être rendu a la gendarmerie pour demander l autorisation de grimper l' Erçies, nous empruntons à notre tour le télésiège pour approcher la montagne. Mais contrairement aux femmes de tout à l’heure nous arrivons à la station supérieure.
Nous plantons la tente au milieu d’un chaos de pierres volcaniques et d’herbes épineuses. La nuit ne tombera pas vraiment. La lune, entière, illumine la montagne et l’océan de pierres qui nous entoure. Le silence est total... Le silence est lunaire !


4h du mat : Petit déjeuner composé de Loukoums, ces sucreries au miel délicieusement enrobées de sucre, pistache et autres douceurs. Nous partons pour l’ascension. Lorsque nous atteignons la partie supérieure du cratère, le soleil se lève et la vue sur la steppe à perte de vue est magnifique. Aucun sommet, aucune arrête, pas un pic ne vient troubler l’espace qui nous sépare du plateau anatolien s’étendant 3000 m plus bas.
Un paysage qui se mérite au prix d’un bon effort et surtout de grosses frayeurs. Notamment en traversant des névés et en évitant de justesse l’éboulement de pierres ! Une ascension réellement incomparable...

Une petite pause avant l'arrivée au sommet

Vue sur la plaine Anatolienne

Au sommet avec un groupe de grimpeurs turcs

Les toquards au sommet

Lundi, 30 août 2004 : Dogubayazit, Mont Ararat (5137m), Anatolie orientale, TURQUIE

Un voyage épuisant. Kayseri-Erzurum en train, puis Erzurum-Dogubayazit en bus. Pratiquement 24h de transport à travers les paysages désertiques de la steppe, les gorges de l' Euphrate et les collines découpées de l Anatolie orientale.

Vue de la plaine sur le mont Ararat

Route traversant le plateau Anatolien

Dogubayazit, nous y sommes : Une ville poussiéreuse acculée à la frontière iranienne en plein coeur du Kurdistan. Voila une Turquie que trop peu de gens connaissent. Ici c’est l’Asie ! Un monde bien différent. Entre les coupures de courant la vie s’organise tant bien que mal dans une région à l’avenir incertain encore affligée par le conflit indépendantiste. Partout des visages fatigues, noircis et crevasses trahissent un climat des plus rudes !


Scène de vie au pied de l'Ararat


Mais c’est ici dans un écrin désolé de montagnes que l’on aperçoit, tel un mirage, le féerique palais d'Isak Pasa. Une apparition digne des contes des milles et une nuits...




C'est encore ici que trône l’une des montagnes les plus extraordinaires, le mont Ararat (5137m) aux pentes interminables. Alors je me prends à rêver... Je m'imagine fouler sa roche basaltique jusqu'au sommet et apercevoir l’Iran, l’Arménie et toute l 'Anatolie dérouler son tapis... Et si ce rêve devenait réalité ?

 

 

Mercredi 1er septembre 2004

Nous avons pris place dans une vieille remorque au milieu des fourches et du foin. Le camion s élance sur la piste en direction du majestueux Mt Ararat. Le rêve devient réalité : en avant pour trois jours d'expédition à l’ascension du volcan. La où se serait échouée, selon la bible, l’arche de Noé ! Trois gamins kurdes nous tiennent compagnie dans la remorque.

 

Cheveux au vent, gigotés dans tous les sens, nous finissons par arriver. Nous sommes à 2000 m d’altitude dans un petit village kurde. Le dernier lieu habité. Plus haut ce n’est qu’un énorme désert de pierres volcaniques et d’herbes desséchées. Un village ? Il s’agit plutôt d’une famille installée ici avec leurs troupeaux et leurs poules. Cinq ou six petites baraques de pierres et de terre d’a peine 2 mètres de haut. Des enfants partout nous quémandent quelques présents. Jules provoque l’euphorie générale en leur distribuant de la crème solaire ! Nous sommes invités à entrer dans la maison principale, la plus grande. Apres s’être déchaussés nous voila assis en tailleur à déguster du pain kurde, du fromage, du beurre et bien évidemment du çay, le fameux thé turc. Djouma sera notre guide pour l’ascension. Nous tentons de faire connaissance, mais le silence prédomine. Le cône mythique de l' Ararat occupe toutes nos pensées. On ne voit que lui ! Pourtant d ici, il est encore si loin...
La petite équipe se met en route. Direction le premier camp à 2900m.

Une marche de plus de 4h sous un soleil cognant dès 8h du matin. La marche n’est pas difficile. Le seul ennemi c’est le soleil et les insolations attrapées rapidement. Nous suivons un sentier poussiéreux à travers des étendues d’herbes jaunies et parsemées d’innombrables cailloux volcaniques. Le jaune doré des herbes desséchées et le noir profond des caillasses forment un tableau aux couleurs surprenantes ! Mes godasses foulent t’elles une nouvelle planète ?


Aucune ombre, pas un arbre et partout les neiges éternelles du sommet à 5000m nous narguent. Noé nous observe t’il ? Nous marchons, marchons mais l' Ararat semble toujours aussi loin. Arrives au camp 1 ou nous posons nos tentes, la montagne semble a peine plus proche. Par contre Dogubayazit et la route qui mène à l’Iran nous apparaît en miniature. Pas un bruit, pas même un avion. Le silence absolu comme du haut de l' Ercies. Le ciel est d’une pureté rare. La nuit le ciel se pare de millier d’étoiles. Même les plus lointaines deviennent visibles. La voie lactée sépare la voûte céleste et je tente d' y repérer quelques constellations. J’ai l’impression de redécouvrir ce spectacle nocturne se répétant pourtant chaque nuit. Malheureusement à Strasbourg le ciel ne nous parle plus !

 

Le lendemain nous plions bagages direction le camp 2, le dernier avant l’ascension finale. Une courte randonnée nous permet d atteindre 4200 mètres d’altitude. Le sentier devient moins large et la pente s’est largement inclinée. L’herbe a complètement disparu. Ici tout n' est qu' un grand cimetière de roches basaltiques noires parfois lissées comme un miroir parfois boursouflées de petites alvéoles dans lesquelles étaient contenu autrefois les gaz volcaniques. Nous dormons au pied d’un grand névé à gauche d’une énorme faille d’où tombent régulièrement des blocs rocheux brisant le silence royal du site. A 4200m le sommet parait enfin accessible. Nous pouvons deviner l’itinéraire qui nous y mènera. Mais avant cela une nuit glaciale nous attend. Blottis dans nos sacs de couchage nous attendons 2h du matin pour partir à l'assaut final.


Installation au camp 2

Sous la tente au réveil pour l'ascension

Pantalon, polaire, veste d' alpi, bonnet, gants, me voila prêt à mettre le nez hors de la tente. J’éteins ma lampe frontale. La lune fait très bien son travail d’éclaireuse ! Le sentier serpente dans la rocaille jusqu' à la partie supérieure du névé. Le rythme cardiaque s’accélère, les respirations se font plus fréquentes. On prend notre rythme. L altitude se fait ressentir, on cherche l’oxygène... On s’hydrate, surtout penser à s’hydrater... Arrivés en amont du grand névé vers 4900 mètres le froid m’empare. Malgré mes gants et mes bonnes chaussures, mes mains et mes pieds sont frigorifiés.

Il nous faut chausser les crampons pour gravir les 230 derniers mètres de dénivelé. Le vent puissant est omniprésent. On ne s’entend plus. Pas après pas, le sommet se laisse approcher. A quoi pense t’on ? On ne pense qu a respirer et l' on se concentre sur chaque pas. Le vent assourdit ennivre et le toc toc de mon coeur résonne fort dans mon crâne !

Dernière halte avant le sommet

Jules et moi au sommet avec l'ombre de l'Ararat derrière nous !


5137m !!! Ça y est Jules et moi posons nos crampons au sommet. Le bonheur absolu ! L’espace d’un instant, vous oubliez tout. La fatigue, le danger, la peur, le froid et surtout la descente... Nous ne pensons à rien de tout ça. Absorbes par ces secondes magiques au sommet. La vue est fascinante. Nous ne voyons pas très loin. Nous distinguons à peine l’Arménie, l’Iran et la Turquie. C’est comme s’il y avait un léger voile de poussière autour de nous. Le soleil vient de se lever, il est 5h. Une douce lumière nous englobe dans un voile doré. Et puis il y a cette pyramide parfaite qui se dessine sur l’air laiteux : l’ombre du Mont Ararat !!! Je n’ose pas y croire mais c’est bien l’ombre de la montagne que j’aperçois dans le vide. J’ai l’impression d’être en suspension dans cette masse brumeuse, flou et irréelle. Mais le froid et le vent nous rappellent vite à la descente !
Descente rapide jusqu'au camp 2. Trop rapide peut être. Arrivés aux abords de notre tente, je manque de concentration et trébuche tête la première dans le pierrier. Heureusement seule ma main est écorchée.
L’espace d'une heure chacun s’écroule de fatigue dans sa tente, heureux comme des gamins.
Ce n’est que le soir vers 17h 30 que nous pénétrons à nouveau dans Dogubayazit. Des heures et des heures de descente dans la poussière sous un soleil inamical.
Je m’endors, des images incroyables en tête...

Lundi 6 septembre 2004: Lac Van, Anatolie du sud est, Turquie


Jules est retourné sur Istanbul pour prendre son avion pour la france. Je poursuis mon périple. Je prévois de revenir sur Istanbul en traversant le sud-est de la Turquie et la frontière Syrienne.
Mon dolmus, dans lequel nous sommes entassés à 15 (sans compter les bagages) arrive dans la ville de Van. Située à l'est du lac du même nom, Van n'est pas très intéressante. C'est le gros centre régional de l' extrême sud-est du pays. Situé au carrefour du Moyen Orient (les frontières iraniennes, irakiennes, et Syriennes sont toutes proches), Van a développé de nombreux marchés, souks, bazars où toutes sortes de marchandises se croisent, même la contrebande.



Coucher de soleil sur le lac


C'est également ici à Van, que se situe le centre de l'antique royaume d' Ourartou. Mais qui sont donc ces Ourartéens ?
Le lac Van fut le berceau d’une brillante civilisation de bâtisseurs et de métallurgistes, les Ourartéens. Les différentes tribus de la région, maintes fois soumises par leurs belliqueux voisins méridionaux, les Assyriens, finirent par s’unir et à s’organiser en véritable armée sous le règne de Sarduri 1er. Les Ourartéens accèdent ainsi à l’indépendance vers 830 av. J.C. Leur capitale est établie à Tushpa, le château de Van, que le roi fortifia en prévision d’éventuelles attaques ennemies. Le bâtiment au pied à l’ouest de la forteresse en est la plus belle illustration. Les énormes pierres très bien taillées à angles droits sont un exemple parfait d’architecture ourartéenne. A partir de là peut commencer l’expansion du royaume, qui finira par contrôler un petit empire allant de la région d’Erzurum à la mer Caspienne et la mer d’Ourmia en Iran. Une campagne de plus leur ouvrira, pour peu de temps, la voie de la Méditerranée, dont ils profiteront pour commercer. L’artisanat métallurgique ourartéen (représenté au mieux par ses boucliers et ses ceintures – ne pas manquer à ce sujet le musée de Van) atteindra même la Grèce et l’Italie. Le déclin du royaume est amorcé par les campagnes répétées des Assyriens puis des Scythes et des Cimmériens. Ce sont les Mèdes venus d’Iran qui leur porteront le coup de grâce vers 585 av. J.-C.

Mardi 7 septembre 2004: Ile d' Akdamar, lac Van

Sur ma route vers Tatvan, je m'arrête dans ce petit coin de nature à une vingtaine de kilomètres de Van.
Une petite île inhabitée au milieu des flots bleus avec les montagnes du Taurus au loin et la présence d'une belle église arménienne à l'architecture très fine. Bref, l'endroit idyllique pour se reposer de l' Ararat!



L'Ile d'Akdamar et son église arménienne



Jeudi, 9 septembre 2004 : Batman, sud est de l' Anatolie, Turquie

Aprés de nombreux plongeons dans les eaux alcalines du lac Van, je prends la direction de Batman (une vrai ville qui existe réellement sans super héros !) pour ensuite me rendre à Hasankeyf l'un des plus bel endroit de tout le sud-est de la Turquie.
Mais un véritable parcours du combattant m'attend pour atteindre ce village au bord du Tigre près de la frontière Syrienne.
J' emprunte un premier dolmus d'Akdamar à Tatvan, une ville accrochée au sud-ouest du lac Van. De Tatvan je dois prendre un bus jusqu à Batman, puis de Batman un dolmus jusqu'à hasankeyf. Ca parait simple comme ça mais il n'y a pas de bus de Tatvan à Batman avant 16h. Ce qui me fera arriver en pleine nuit à Batman et donc impossible de rallier Hasankeyf dans la journée.
Oui mais voilà : 16h, pas de bus.
17h, toujours rien. Je demande ce qui se passe et l'on me répond "problem yok" (il n'y a pas de problèmes) le bus va arriver !!!
17h 30.....
18h 30 aucun bus en vue et l'on m'informe qu'il y a sans doute eu un problème ! "Nan, sans blague ?". Un type me guide alors vers un dolmus déjà surpeuplé qui est sensé rallier Batman. Je me trouve une place, la nuit tombe...

23h 30 : Le dolmus stoppe au milieu de nul part. Les phares éclairent un panneau : "tout droit direction Diyarbakir, à gauche direction Batman, 50 Kms".
Je comprends ce qui se passe. Le dolmus ne se rend pas à Batman comme je l’espérais. Il rallie directement Diyarbakir. Je suis donc contraint de descendre à ce carrefour et de faire les dernières 50 bornes restantes en stop. Sur cette route sombre, à une heure si tardive, en plein Kurdistan, voila une entreprise bien réjouissante !!! Comment ai je pu me mettre dans une telle situation ?
Un quart d'heure que j'attend et je peux compter sur 2 doigts de la mains le nombre de voitures ayant emprunté la route.
Un camion citerne s’arrête. Que dois je faire ? Je n’ai pas vraiment le choix ! Finir la nuit au bord de cette route lugubre ou monter dans le truck ? Je préfère faire confiance à ce chauffeur sorti de nul part. Je prends place dans le camion culpabilisant de m’avoir mis dans une telle situation.
Finalement, j’arrive à Batman à 0h 30, épuisé par cette stressante journée de voyage.

Vendredi 10 septembre 2004 : Hasankeyf, sud est anatolien, Turquie


Je me réveille. Grosse fièvre, violente diarrhée, vertige. Je décide de me rendre au plus vite à Hasankeyf. J’attrape un dolmus bondé. Ma fièvre empire, j’ai des sueurs froides. Ma vision diminue. Que se passe t'il ? Qu’ais-je donc attrapé ? Je ne peux me retenir. J’arrête le véhicule, me précipite dehors et rend mon pti déj sur la route. J'arrive tant bien que mal à Hasankeyf. Il fait plus de 40°. Je suis dans un piteux état. C’est un endroit magnifique. Un village hors du temps, droit sortie de la bible, situé sur les rives du Tigre. Mais difficile dans mon état d’apprécier la beauté et l’exclusivité du site. Je commence à flipper pour ma santé. Ma diarrhée ne cesse pas, je n’ai plus d’énergie et je me déshydrate malgré la quantité d’eau que j'avale à petites gorgées. Marcher devient difficile, je titube... Il faut que je parte, que je retourne sur Istanbul, mais je suis si loin.... Je m’étends sur une paillasse à l'ombre, les pieds dans le Tigre. La fièvre n'est peut être que passagère ?
Un regain d’énergie me permet d’arrêter un Dolmus pour Mardin d'où je pourrai prendre un bus pour Istanbul. Je n'arriverai jamais jusqu’à Mardin ! La fièvre reprend, me foudroie sur place. Je descend dans un village et me trouve un endroit pour passer la nuit. J'irai à Mardin demain. Aujourd'hui j'ai épuisé mes dernières forces.

Le village d'Hasankeyf

Samedi 11 septembre 2004 : Mardin, Sud est de l'Anatolie, Turquie

Après une longue nuit à courir au wc, et me demander ce que j'ai bien pu choper, j'atteins Mardin, une belle ville près de la frontière syrienne, perchée au dessus de l'immense plaine mésopotamienne. D’ici je peux enfin prendre un bus pour Istanbul. 20h de calvaire avant de retrouver ma maman et regagner une santé correcte. J’apprends que Jules aussi est tombé malade lors de son retour sur Istanbul. Selon lui nous souffrons de dysenterie. Une affection grave dûe à une infection alimentaire.


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Suite de l'aventure : Inde 1(Delhi, Himalaya, Taj-Mahal)