AURIONS NOUS FAIT UN rêve ?
A Elisabeth H (*)
pour le Directeur que tu as,
et les Secrétaires que tu n'as pas.
Un an après, les murs de la salle du Conseil d'Administration résonnent encore de leurs voix...
Il avait choisi, en ce début Novembre 1994, d'arpenter nos terres septentrionales pour partir à la conquête du pouvoir.
Elle l'avait accompagné parce que la Santé constituait le premier thème abordé pour la campagne annoncée, preuve nous dira-t-il, de l'importance qu'il attachait à venir nous voir.
Il était passé, en sa compagnie, la veille au CHU voisin, et l'on craignait qu'ils n'y aient entendu des histoires de réseaux: ici, dans ce plat pays, on sait très bien où coulent les canaux... toujours vers le plus gros.
Elle n'était encore que sa conseillère pour la Santé, ainsi la présentait-il par ses propos.
Il partait à la conquête des Français, dans cet hôpital moyen, d'une ville moyenne, et faire la moyenne entre la taille des Hôpitaux de Paris et d'un petit préféré de Corrèze, pour se mettre à la portée du nôtre, fût pratiquement sa seule concession à l'arithmétique.
Elle disait qu'elle aimait la province dont elle était issue, mais aussi la médecine, au moins autant que maintenant la politique.
Il avait vite sorti un papier pour tout noter, et ne rien oublier.
Elle n'avait aucun papier, mais un certain franc-parler.
Il connaissait toutes les perversions du budget global qu'il voulait supprimer.
Elle affirmait que ce système était périmé.
Il nous demandait de penser aux contrats d'objectifs et d'y réfléchir, seule méthode à son avis pour nous en sortir.
Elle osait lui dire qu'il fallait simultanément envisager une maîtrise des dépenses.
Il rétorquait qu'il s'agissait plus d'une question de recettes que de dépenses.
Elle concédait qu'il avait raison.
Il martelait qu'avec 100 000 chômeurs de moins la Sécurité Sociale pouvait, chaque fois, empocher 4 Milliards, de la plus simple façon.
Elle se rattrapait en affirmant que la maîtrise comptable des soins était sans objet.
Il ne voulait pas en dire plus sur ce sujet.
Elle pensait que l'Hôpital avait, quand même, sa place dans l'organisation des soins.
Il disait pis que pendre de la technocratie, dont il nous promettait de nous libérer.
Elle n'aimait pas tous les Directeurs d'Hôpitaux, notamment un de son coin.
Il s'amusait de parler sans la présence d'un Préfet.
Elle estimait que le Maire ne devait pas être à la tête du Conseil d'Administration.
Il l'écoutait avec attention, mais récupérait son petit rictus de la télé, lorsqu'elle allait un peu trop loin dans cette direction.
Elle cherchait comment inventer un truc du genre "Agence décentralisée de la Santé" sans générer une nouvelle bureaucratie, par nature dépensière.
Il la remerciait de penser autant à ceci qu'à cela.
Elle ne parlait pas trop de la nouvelle loi hospitalière.
Il ne devait pas être à l'Assemblée, ce jour là.
Elle ne révélait pas si elle voulait vraiment entrer dans un futur gouvernement...
Il s'étonnait de nos difficultés, et nous trouvait bien sages de ne pas les avoir dénoncées plus tôt, à qui de droit.
Elle pensait aussi à la médecine de ville, mais ce ne devait pas être l'endroit.
Il ne comprenait pas qu'on nous refusât tel ou tel appareil, pourtant inscrit dans nos projets.
Elle s'indignait des discours ministériels non suivis d'effets.
Il se révoltait du sort réservvé aux sans abris, dont il connaissait en détail la pathologie, grâce à Emmanuelli, son grand ami.
Elle ne le contestait pas dans ce domaine de la dermatologie.
Il s'inquiétait de la drogue, si proche et si pressante.
Elle répondait qu'il fallait créer des réseaux ville - hôpital, séance tenante.
Il s'insurgeait contre les emplois précaires, notamment les CES, trop souvent embauchés, sous couvert de commodités budgétaires.
Elle soulignait, qu'au moins autant que la titulaire du Ministère, elle se sentait proche des Infirmières.
Ils n'étaient pas encore ce que vous savez qu'ils sont, mais leurs paroles flottent encore, comme dans un rêve.
Dr François DOUCHAIN