chers internes
"C'est un problème de génération"
Abandonnant subitement vos dossiers médicaux, d'ailleurs plutôt bien tenus, vous êtes partis sur le champ, au nom de ce cri où la révolte masque mal la détresse.
Les banderoles hâtivement confectionnées, révélant ainsi des dons de tagueur que le compagnonnage professionnel ne laissait deviner, vous vous êtes transformés en électrons libres, furtivement aperçus sur les images télévisées du soir, aux abords d'un péage autoroutier.
Certes quelques uns d'entre vous, notamment ceux en cours de spécialisation ont hésité un instant avant de déguerpir. Une seule phrase, leur expliquant toutes les difficultés qu'ils auront à trouver une place de "Chef" déjà convoitée par quatre, puis celle de "PH" qui ne s'ouvrira jamais, a suffi de les convaincre d'un brutal passage à l'acte de révolte. Vous êtes alors tous partis défendre cette convention, concept bien éloigné, peut être inconnu pour beaucoup, de votre horizon professionnel en gestation.
Aigris ou ravis, lorsque vous reviendrez vous ne serez plus les mêmes, et le paysage de notre cadre de vie professionnelle se sera plus ou moins modifié. C'est ainsi que s'est composé depuis des générations celui de notre pays, faute de régulièrement disposer d'une élite dirigeante suffisamment intelligente pour en deviner les aspirations sociologiques, trop éloignée ou trop rigidifiée qu'elle est dans la défense de ses concepts, certitudes, ou tout simplement de ses intérêts.
Vous avez probablement, vous aussi, cru au discours de celui que vous avez élu, voire fêté le soir de son élection, et votre déception n'en est que plus grande.
Revenons à votre préoccupation déclarée et à notre perception propre de votre malaise... Il nous est apparu, dans un premier temps, étrange, voire immoral de prendre ainsi en otage l'hôpital pour défendre une convention médicale à vocation extra-hospitalière. On devinait bien qu'il existait depuis quelque temps, dans la communauté professionnelle, un mélange à risque détonnant - cela fut écrit ici tout dernièrement - mais on ne pensait pas qu'il commençât par vous. Certes votre mouvement manque ainsi de pureté originelle, et pour compenser cet handicap de départ, il va vous falloir faire preuve de charisme et d'imagination. On devine que l'étincelle initiale a été allumée par les opposants à toute évolution d'un système de Santé qu'il faut quand même bien faire évoluer, pour en éviter les abus et les dérives individualistes le condamnant à la disparition plus ou moins lointaine mais inéluctable. Belle revanche ou divine surprise doivent-ils penser devant votre élan... Ils n'ont fait que reprendre la recette qui avait déjà si bien fonctionné, il y a un peu plus de dix ans, avec un gouvernement d'un autre bord, à la grande joie du Premier Ministre d'aujourd'hui, partageant avec vos aînés une ballade dominicale sur les pavés parisiens, pour le plaisir et l'intérêt de souffler sur la braise adverse.
Vous êtes partis dans un combat difficile dont il vous faudra sortir honorablement.
Attendez vous quand même à quelques pièges et chausse-trappes: on ne dérange pas impunément le confort d'un pouvoir en place. Attendez vous à ce qu'un Ministre de la Santé par exemple, ou que ce même Premier Ministre, ne dénonce votre ambiguïté du départ pour vous opposer à des catégories proches, ou à l'opinion publique. Rassurez vous pour l'instant, les paroles dépassant sûrement sa petite pensée, le premier cité tente malhabilement de vous flatter en nous méprisant, déclarant par exemple "qu'il faudra bien qu'un jour les hôpitaux ne fonctionnent pas seulement sur les Internes, notamment le week end". Nous avons l'habitude avec celui-là... Sait-il au moins comment les Hôpitaux tournent actuellement, et a -t - il un jour tenté de le savoir?. Cette diatribe s'ajoutant à un long passé personnel de maladresses accumulées depuis plusieurs passages successifs sur le même poste, confirme une incapacité chronique à saisir au sein de notre profession les appuis qui lui permettraient de faire passer le message dont il se dit porteur pour le bien déclaré du système.
Sait-il aussi que, depuis plusieurs semaines, monte dans ces hôpitaux un malaise plus global avec des convergences entre diverses catégories, notamment de soignants peu habitués jusqu'alors à échanger leurs idées, mais de plus en plus conscients des enjeux communs?
Contrairement à d'autres, moins regardants sur les formes, nous ne souhaitons ni jouer la politique du pire ni exploiter le désespoir, mais nous rapprochant ainsi des autres organisations syndicales hospitalières nous refusons que le discours économique n'occulte l'humanisme ciment de notre exercice. Votre combat en apparence éloigné rejoindrait ainsi le nôtre, si au vôtre vous y ajoutiez cette note.
Nous, nous voulons ou espérons défendre l'hôpital public comme moyen équitable et de qualité à dispenser les soins, et vous, vous êtes tous dans la rue à défendre un autre mode d'exercice parce qu'il vous paraît le seul ouvert, enfermés que nous serions déjà dans les contraintes que vous refusez. Faut il encore croire à cette institution à laquelle vous tournez ainsi ostensiblement le dos? Répondre par la négative reviendrait pour nous à vivre le reste de notre carrière sous ce sentiment d'échec. Il ne nous resterait alors qu'à attendre passivement, vous savez quoi.
Lorsque l'on vous reverra, avec cette expérience qui vous laissera inéluctablement une marque de génération, et sans savoir à cette heure ce que nous pouvons faire pour vous aider à bien vous en sortir, nous espérons que vous reviendrez, non pas pour panser vos blessures, mais avec la certitude qu'il ne faut pas laisser à une pensée unique et trop sûre d'elle même l'exclusivité de notre destin.
L'espoir qu'un grand nombre d'entre vous veuille bien vouloir venir travailler avec nous, nous réjouirait aussi. Peut on encore l'espérer?
Dr François DOUCHAIN