LA SANTE EST-ELLE UNE VALEUR POLITIQUE ?

 

Deux événements d'actualité confrontent la politique à la santé : les difficultés sociales dans ses professions et la querelle sur le sang contaminé. Un facteur les relie : l'économie.

La trilogie Politique-Santé-Economie est difficile à gérer. Le Ministère de la Santé ne fait traditionnellement pas partie des " Ministères nobles " : par intermitence on y a droit au titre de Secrétaire d'Etat ou à celui de Ministre ordinaire, jamais à celui de Ministre d'Etat, comme si la Santé ne devait pas en être une affaire.

Pourtant ce Ministère peut être l'occasion d'un bel exercice de type politique à condition de redonner à ce terme tout son sens. La démarche des choix de santé est en effet politique, identique à ce qu'elle peut l'être pour l'Education, la Justice, la Culture, la Défense... Comme pour les autres thèmes la qualité et les règles du débat peuvent changer en fonction des évolutions de société, des capacités économiques...

Le débat sur le sang contaminé est l'exemple du débat de société d'un nouveau type auquel peuvent être confrontés les Politiques. Pourtant ceux-ci donnent l'impression de mal s'y sentir à l'aise. Y ont-ils été bien préparés ? N'ont-ils pas été trop habitués à raisonner en termes d'idéologie référente, système de pensée trés commode pour se cadrer face à l'opinion, face au concurrent ? Or la principale idéologie alternative, le marxisme, s'est écroulée par faillite consommée. Le discours politique doit-il pour celà paraître incapable de redonner quelque espérance ou orientation aux concitoyens?

Plutôt que d'assumer les contraintes économiques, de les expliquer, d'impliquer les citoyens dans les grandes options possibles, quitte à rendre ces citoyens directement responsables de ces choix par une question précise et directe (pourquoi pas aussi un référendum sur un des grands thèmes, y compris la santé... ), on peut regretter que la classe politique se refuse à expliquer, à partager ses responsabilités, à les assumer. Pire, elle les élude en se précipitant vers la justice, lui offrant des responsables qu'elle aura désigné tout en s'épargnant elle-même - la rapidité de dénonciation prenant, pour elle et pour elle seulement, valeur d'innocence. Est-ce moral? Est-ce éthique ?

Sortons du cadre particulier de la distribution du sang pour celle des soins : le processus risque de se reproduire. Sous l'influence du budget global la situation hospitalière se dégrade, tant en investissements humains que matériels. Qu'en pensera la justice lorsque des usagers se plaindront de ces conséquences? On peut craindre que ce ne soit vers les acteurs du terrain, les "lampistes" diront certains, et non vers les co-responsables économiques et politiques qu'elle se tournera encore.

Le mouvement des Infirmières a une dimension remarquable. Il est heureux que son message passe dans l'opinion, se situe et reste hors du terrain idéologique pour que la réponse politique soit, espère-t-on, d'un autre genre.

Trois solutions de politique de santé pourraient être envisageables :

- a) Sortir la santé du cadre actuel de la mixité économique par le biais d'une privatisation totale allant de la couverture d'assurance à la production des soins. Espérons que cette éventualité, économiquement applicable mais socialement dure, ne soit pas retenue. Pour la récuser, il faut défendre la santé comme une valeur de société issue des traditions d'égalité et de fraternité (... ou de solidarité) sur lesquelles repose la nôtre, même si on peut concevoir que les partisans du systéme exclusivement libéral puissent aussi le défendre au nom de la liberté, mais de la liberté seule.

- b) Avouer que les capacités économiques ne correspondent plus aux avancées scientifiques, voire même admettre la régression, conséquence de celle, toujours possible, de l'économie, et l'assumer politiquement. Ce serait un discours courageux et difficile à tenir : seuls quelques hommes politiques en seraient capables. Pour le faire ils devraient avoir la confiance des différents acteurs, manifester beaucoup de modestie et de compréhension, être rigoureux avec eux mêmes avant de demander aux autres de l'être aussi.

- c) Persister dans l'illusion en faisant croire que tout est possible. Sur ce chemin les tensions entre les acteurs de la santé et ceux de la politique ne peuvent qu'être fortes, ceux là reprochant aux autres leurs manques de moyens, ceux-ci leurs carences d'évaluation, de rigueur.

Les différents acteurs sont pourtant condamnés à s'entendre.

On en est loin lorsque les Politiques se défaussent dès le moindre risque d'éclaboussure, ou se réfugient dans le discours de la contrainte économique insurmontable et non négociable.

C'est peut-être à cette étape qu'il est utile de se tourner vers les philosophes ou les penseurs...

Le message de Paul Ricoeur (*) peut, à cet égard, apparaître intéressant, utile et lumineux dans la pénombre actuelle.

Selon sa conception, la survie de la Cité - fondamentalement périssable - dépend de nous, de la politique. Les techniciens, les citoyens doivent donc admettre la valeur de la politique. Mais " la sphère politique doit rester émergée de la sphère économique ainsi que de la sphère éthique, sans vouloir imposer sa suprématie sur l'une ou l'autre, ni à l'inverse ignorer l'une ou l'autre".

Il y a pour l'instant trop de méfiance entre les sphères, et accuser les techniciens des insuffisances politiques pour échapper à ses responsabilités ne fera que l' aggraver.

Il faut reconnaître à la santé sa valeur politique en tant que valeur éthique à composante économique. Ni les Politiques, ni les Médecins,, ni encore les Economistes n'ont intérêt ou vocation à demeurer d'éternels illusionnistes.

La santé est trop précieuse pour être laissée entre les mains des seuls politiciens. Elle est trop fragile pour être laissée en suspens entre les politiciens et les économistes. Elle n'a pas vocation non plus à être offerte à la justice lorsqu'elle incommode les Politiques.

La santé est une valeur à défendre , quitte à la défendre face aux Politiques, parce que c'est une valeur éminemment politique.

Docteur François DOUCHAIN, C.H. d'ARRAS.

Vice-Président de l'Intersyndicale Nationale des Médecins Hospitaliers ( I.N.M.H.)

(*) Paul RICOEUR : - L'essentielle fragilité du politique, Le Monde, 29/10/91, page 2.