Projets de réforme hospitalière : réflexions, analyse et propositions UPHP (texte en discussion interne)

L'ordonnance

Le 10 juin 2004, l'Assemblée Nationale a adopté en première lecture un projet de loi habilitant le gouvernement à " simplifier le droit ", comprenant 63 articles dont seulement 2 paragraphes (les 7° et 8° de l'article 50) concernent les établissements hospitaliers :

Article 50
7° Réformer les règles de fonctionnement des établissements publics de santé, les règles et les modes d'organisation budgétaires et comptables ainsi que les règles de gestion des établissements de santé, adapter et aménager les compétences des agences régionales de l'hospitalisation en ces matières et réformer les règles de gestion des directeurs de ces établissements et des praticiens hospitaliers ;
8° Unifier et clarifier la compétence des juridictions en matière d'allocation des ressources des établissements de santé ;

Ces quelques lignes annoncent le bouleversement des règles du fonctionnement hospitalier public. Malgré l'assurance donnée par le Ministre Douste-Blazy au Collectif des Syndicats de Praticiens Hospitaliers lors d'une entrevue le 29 avril qu'il n'y aurait pas d'ordonnance pour la nouvelle gouvernance à l'hôpital, c'est le contraire qui a prévalu. On peut penser en fait que le Ministre n'était tout simplement pas au courant que le processus avait déjà été engagé avant son arrivée. En effet, le projet de loi avait été adopté en Conseil des Ministres le 17 mars et transmis à l'Assemblée Nationale le 29. En cela, la chronologie de ce projet de loi est identique à celle de l'année précédente, qui a abouti dans un premier temps à la Loi n° 2003-591 du 2 juillet 2003 habilitant le Gouvernement à simplifier le droit, puis en ce qui concerne l'hôpital, à l'Ordonnance n° 2003-850 du 4 septembre 2003 portant simplification de l'organisation et du fonctionnement du système de santé ainsi que des procédures de création d'établissements ou de services sociaux ou médico-sociaux soumis à autorisation.

Le statut

Tout ce qu'ont pu obtenir les syndicats de praticien hospitalier est le retrait des mots "et des praticiens hospitaliers" du 7° de l'article 50. Cependant, cela n'engage pas le gouvernement à grand-chose puisque les mesures générales concernant le statut des praticiens hospitaliers ne relèvent pas d'une loi ou d'une ordonnance, mais d'un décret. Le Centre National de Gestion (CNG) sera créé par voie réglementaire et concerne également les directeurs hospitaliers. La liste des corps professionnels et des statuts gérés par le CNG sera donc établie et modifiable par un simple décret.

De plus, lors des futures négociations statutaires à l'automne, il est probable que l'ordonnance sera parue et il sera difficile de défendre un statu quo par rapport à un environnement juridique hospitalier qui aura entièrement changé.

Pour avoir une idée des conséquences de ce nouveau système sur la gestion des carrières, il faut se reporter au protocole d'accord concernant la réforme du statut des directeurs signé le 25 mai par le SNCH, accessible à l'adresse http://www.snch.fr/Actu/fichiers/protocole_signé_le_25_05_04.doc

Parmi les points les plus importants, signalons :

Il faut donc s'attendre dans le même esprit à des modifications importantes concernant le statut des praticiens hospitaliers :

A terme, toutes ces dispositions pourraient conduire à l'éclatement du statut unique de praticien hospitalier.

La tarification

La réforme de la tarification des établissements de santé, dite " Tarification à l'activité " ou T2A, a été mise en oeuvre depuis le début de l'exercice 2004. Les problèmes rencontrés n'ont pas manqué et les critiques ont fusé de toute part. Elles portent essentiellement sur les ponts suivants :

Le régime budgétaire et comptable

C'est la prochaine " grosse affaire " pour les établissements publics de santé. Dans l'ordonnance qui sera promulguée à l'automne, la présentation budgétaire des comptes des établissements publics de santé sera profondément modifiée, probablement dès l'exercice 2005.

En particulier, la présentation habituelle sous forme de Budget Prévisionnel (BP) suivi des habituelles Décisions Modificatives (DM) en cours d'année, sera remplacée par un nouveau système baptisé Etat Prévisionnel des Recettes et des Dépenses (EPRD). Sur le fond, il faut souligner essentiellement 2 différences avec l'existant :

En revanche, il ne semble plus être question de la réforme du régime comptable des établissements publics de santé à laquelle la DHOS paraissait pourtant particulièrement attachée. Explication : actuellement, hormis quelques régies d'avance de faible importance, les hôpitaux publics ne manipulent aucun argent. Toutes les opérations de paiement des factures ou des salaires, de même que le recouvrement des créances, sont effectuées par les comptables du Trésor Public. Lors d'une réunion d'un groupe de travail " Hôpital 2007 " consacré au régime budgétaire et comptable des établissements publics de santé, la DHOS a proposé une réforme radicale consistant à créer au sein des hôpitaux publics des agences comptables, sous la dépendance directe des directeurs d'établissement. Cette proposition rencontra l'hostilité générale, à commencer par celle des fonctionnaires concernés du Ministère des Finances. L'importance de l'enjeu n'échappa à personne car cette réforme a largement nourri le soupçon persistant que l'ensemble du plan " Hôpital 2007 " était en réalité une première étape vers la privatisation des EPS. En effet, dans une telle hypothèse, il serait nécessaire que les hôpitaux disposent de leurs propres services de paiement des factures et de recouvrement des créances. La remarque la plus cinglante est venue de la FHF : " Sauf à considérer que les établissements publics de santé doivent évoluer vers un statut différent, de type privé, cette réforme ne s'impose pas ". On ne saurait mieux dire.

Malgré cela, la loi de finances pour 2004 a déjà prévu que les collectivités locales pourraient déposer certaines ressources financières hors les trésoreries générales. Un récent décret vient de définir les premières recettes qui peuvent échapper au contrôle des trésoreries et qui sont donc gérées directement par les directeurs.

La gouvernance

C'est le point qui a été à l'origine de la mobilisation des personnels hospitaliers, médicaux et non – médicaux. Et pourtant, aucune avancée sérieuse n'a été obtenue après des mois de mobilisation.

Le projet de loi proposée le 7 janvier 2004 est toujours d'actualité et n'a plus été amendé. Il devrait être publié tel quel dans l'ordonnance de l'automne.

Après la signature de 3 des 4 intersyndicats de praticien hospitalier, un Comité de suivi a commencé à se réunir pour en aborder les modalités d'application pratique. Composé à l'origine des seules organisations signataires, il semble que le Ministre de la santé s'oriente vers l'intégration de toutes les organisations syndicales sans que la signature du relevé de conclusion ne soit toujours un préalable.

Il n'en reste pas moins que les orientations générales du projet n'ont guère évolué :

Quelques propositions

  1. Gouvernance

    La structuration des activités hospitalières en pôles n'est pas un gage d'amélioration de leur fonctionnement, notamment en matière de complémentarité.
    *
    Contrairement à l'opinion généralement invoquée par les directeurs, le service est une réalité concrète qui, rénovée, peut toujours parfaitement convenir pourvu que l'on définisse clairement ses moyens, ses missions (sans rogner celles-ci au fur et à mesure de la création de nouveaux profils de poste administratifs) et que l'on évalue régulièrement son fonctionnement.

    La situation est cependant différente selon les structures hospitalières. Dans les centres hospitaliers non-universitaires, les rivalités chef de service / non chef de service ont généralement (pas toujours) perdu au fur et à mesure du renouvellement des postes leur caractère conflictuel, les fonctions de chef de service étant devenues au fil du temps assez interchangeables entre praticiens. Dans les centres hospitaliers universitaires, les praticiens hospitaliers non-universitaires souffrent d'un déficit de représentation face à leurs collègues universitaires, ce qui entraîne des conflits et des rigidités qui peuvent se cristalliser sur l'organisation actuelle en service. C'est pourquoi l'organisation en pôles pourrait être proposées si les praticiens hospitaliers de tous statuts dans un domaine d'activité y sont majoritairement favorables. Toutefois, une telle décision ne doit pas être obligatoire et permettre un retour en arrière si elle montre son inefficacité. Dans les larges structures il nous paraît, au contraire, plus important de redonner de la valeur aux Unités Fonctionnelles, bien plus proche des personnels soignants et des soignés. Dans la réforme proposée, tout en dénonçant le caractére obsolète des services, on crée des "superservices", annonciateurs d'un supermandarinat, celui des chefs de pôle, avec nuance essentielle, une sélection basée bien plus sur l'allégeance administrative que sur la compétence médicale, le Directeur s'invitant dans la désignation et la régulation du "clan" de ces nouveaux supermandarins que représente le "Conseil exécutif".

    Il est tout aussi nécessaire de faire progresser à pas de géant les systèmes d'information hospitaliers afin de mieux connaître les activités de soins et d'améliorer la prise en charge des patients. En cela, l'informatique est un outil indispensable à condition que celle-ci soit aussi au service des praticiens (par exemple sous la forme d'une aide à la décision médicale) et non destiné à un simple recueil des informations nécessaires à la tarification des soins, auquel cas il n'intéressa pas le corps médical.

    Il faut également développer le rôle des structures transversales qui permettent à tout le corps médical d'être associé aux décisions en matière d'organisation des soins, comme l'Assemblée Générale du corps médical. Elle pourrait devenir un lieu de débat et de proposition, avec la possibilité de désigner des groupes de travail chargés d'élaborer des projets médicaux, qui pourront le cas échéant être adoptés en CME.

    Dans le même ordre d'idée, la suppression des structures transversales existantes comme le Comité de Lutte contre les Infections Nosocomiales (CLIN) ou le Comité des Médicaments et Dispositifs Médicaux Stériles (COMEDIMS) et quelques autres, serait un non-sens. La CME des CHU doit également devenir plus représentative des statuts des personnels médicaux et ne plus sur-représenter les universitaires, comme depuis toujours. Dans tous les cas, elle doit rester l'organe principal des avis institutionnels du corps médical, au même titre que le CTE pour les personnels non-médicaux. En aucun cas, un " Conseil exécutif " contrôlé de fait par le directeur ne doit se substituer à leurs prérogatives. Il serait par contre possible de mieux cerner le rôle d'un bureau de la CME et d'un bureau du CTE, en tant qu'interlocuteurs des cadres de direction dans le fonctionnement quotidien des institutions hospitalières.

    Mais le plus dangereux est le pouvoir d'injonction de l'ARH, pouvant aller jusqu'à la suspension du directeur et du conseil d'administration. Ces méthodes ne sont pas compatibles avec le service public. Elles visent à aligner le droit hospitalier sur le droit des entreprises privées, afin de pouvoir liquider les établissements publics de santé non rentables.
  2. Le régime budgétaire et comptable

    Depuis le début de la réforme de la " tarification à l'activité ", la DHOS n'a cessé de vouloir faire croire à ses interlocuteurs hospitaliers qu'il n'était pas possible de maintenir la présentation budgétaire actuelle avec des recettes qui ne pouvaient être qu'estimatives.

    Dans la réalité, il n'y a aucune obligation réelle à adopter l'EPRD, sauf à vouloir supprimer le phénomène du report des charges et les transformer en déficit bien réels que les directeurs auront pour mission de résorber coûte que coûte.

    Il s'agit encore une fois d'un choix idéologique parfaitement inutile. Le système actuel est parfaitement compatible avec la T2A et de toute façon, il faudrait modifier les logiciels de gestion hospitalière de façon profonde pour intégrer l'EPRD, et donc des investissements coûteux. Il serait plus sage que ces sommes soient investies dans la mise au point de programmes conviviaux et utiles pour les activités médicales.

    Cette réforme devrait donc être abandonnée sans regrets.
    Cet abandon n'est pas incompatible avec un saine continuation de la comptabilité analytique. Observons que les administrations hospitaliéres, malgré l'avenement de comptabilité analytique dans les années 80 ont toujours tenu à conserver des larges marges de manœuvres induites par un flou bien entretenu. A titre d'exemple, les secrétariats médicaux relèvent des coûts administratifs comme les frais de correspondance et de téléphone d'ordre soignant Est-ce pour entretenir quelques arbres qui cachent bien la forêt? Quant au coût réel de l'informatique hospitalière n'en parlons pas… Rappelons le refus en 1985 du "point ISA éclaté" qui aurait permis une approche analytique des coûts.. C'était il y a presque maintenant 20 ans…
  3. La tarification à l'activité

    Comme mentionné plus haut, les objectifs fixés par la loi sont irréalistes. Dans un premier temps, il serait raisonnable de ne pas dépasser 30 % de l'activité des hôpitaux de type MCO financée par la T2A et de se donner les moyens d'un audit sérieux des résultats et des difficultés rencontrées. Les efforts d'amélioration devront porter :
    • Sur la définition des groupes GHS qui doivent être plus nombreux et plus précis, et la pertinence de leur tarif.
    • Sur le recueil des données qui doit être intégré à un système d'information hospitalier complet et performant.
    • Sur le contrôle de la qualité des soins, qui doit être pertinent et relever systématiquement les risques de dégradation de la qualité des soins.
    • Sur la prise en compte des activités transversales qui ne relèvent d'aucun tarif GHS, et plus généralement des activités médicales peu intéressantes sur le plan des recettes, qui ne doivent pas être sacrifiées au motif de la rentabilité immédiate.
    • Sur la reconnaissance de la qualité : nous proposons que les établissements accrédités sans réserve, aient une valorisation budgétaire à valeur incitatrice par rapport aux autres (exemple : + 3 à 5%).
    • Les enjeux et masses financières sont tellement considérables qu'il est stupéfiant d'avoir lancé une aussi vaste réforme à l'échelle nationale sans une étude expérimentale, sur une ou quelques régions.

    Ce n'est que lorsque ces objectifs seront atteints qu'il sera possible d'envisager un accroissement de la part financée à l'activité à hauteur de 50 % maximum, ce qui correspond à la réalité en Europe.
    Dans tous les cas, il n'est pas acceptable que les moyens attribués au secteur public et au secteur privé soient calculés sur les mêmes bases, compte tenu des missions et des contraintes différentes qui leur sont applicables (permanence des soins, type de patients, enseignement).

  4. Le statut

    Il n'est pas acceptable que les professionnels médicaux, de part leur responsabilité, perdent leur indépendance professionnelle pour être considérés par les directeurs comme de simples producteurs de soins. Le statut de praticien hospitalier est la pierre angulaire de cette indépendance, aussi il faut réaffirmer que les nominations des praticiens hospitaliers de toute responsabilité relèvent du Ministère de la santé, après avis de la Commission Statutaire Nationale dont le rôle central dans la décision doit être clairement souligné. Les avis locaux, lorsqu'ils sont requis, ne doivent être que consultatifs.

    Le statut unique de praticien hospitalier doit être défendu, et étendu si possible à d'autres catégories de personnels médicaux et pharmaceutiques (praticien à temps partiel, praticien contractuel, assistant…).

    La notion d'insuffisance professionnelle doit être mieux définie et des garanties doivent être données pour les praticiens en relevant, la situation actuelle n'étant pas satisfaisante avec absences de garanties (article 50). Le Centre National de Gestion tel qu'envisagé ne doit pas être un "placard" où échoueront les praticiens en difficulté soit personnelle (maladie, harcèlement institutionnel, insuffisance professionnelle), soit à la suite des restructurations ou faillites d'établissements. Toutes les garanties devront être données pour une gestion paritaire, humaine et bien cadrée dans le temps des dossiers qui pourraient lui être confiés.

    Les conditions de rémunération des praticiens hospitaliers doivent être les mêmes quelle que soit leur discipline. La pénibilité, notamment en matière de permanence des soins, doit être justement rémunérée et non, comme trop souvent actuellement, faire l'objet de manœuvres de contournement des directions hospitalières afin de minimiser les sommes à payer.

    Enfin, l'évolution de la démographie médicale et pharmaceutique doit faire l'objet de mesures en concertation avec les professionnels, afin que l'aggravation de la situation existante ne conduise pas au développement de " déserts médicaux " dont les conséquences sanitaires seront dramatiques.

Conclusion

Les décisions qui seront adoptées dans le courant du second semestre 2004 seront décisives pour l'avenir de l'hôpital public. Si de récents contacts avec le Ministre de la santé laissent entrevoir une ouverture sur certains des points fondamentaux décrits ci-dessus, il n'en reste pas moins que la mobilisation de tous est absolument nécessaire afin le service public hospitalier ne soit pas bradé à court ou moyen terme aux acteurs du privé.

Jacques TREVIDIC et François DOUCHAIN (5 juillet 2004)
UPHP - 15 rue Beaugrenelle 75015 PARIS